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Traduction par Jeanne de Polignac.
Libraire Hachette (p. 178-190).


XI


Le trésor d’Agra.


Notre prisonnier s’était assis dans la cabine en face de ce coffret de fer dont la conquête représentait pour lui de si longs et de si terribles efforts. C’était un individu tout brûlé par le soleil, à l’œil indifférent, et dont la peau parcheminée et couturée de rides disait la vie au grand air, une vie de dur labeur. Son menton en saillie indiquait une volonté de fer. Il devait avoir une cinquantaine d’années, car sa chevelure noire et crépue était sillonnée par de nombreux fils blancs. Au repos, sa figure n’avait rien de déplaisant, tandis que lorsqu’il se mettait en colère ses sourcils épais et son menton pointu lui donnaient une expression terrible, ainsi que j’avais pu m’en convaincre. En ce moment, assis avec ses mains chargées de menottes sur les genoux, la tête penchée sur sa poitrine, il contemplait de ses yeux perçants la cassette, cause première de tous ses méfaits. Je crus voir qu’il y avait plus de chagrin que de rage dans son maintien, et même à un moment où il levait les yeux sur moi, je surpris dans son regard un éclair de malicieuse gaieté.

« Eh bien, Jonathan Small, dit Jones en allumant un cigare, tout cela a bien mal tourné pour vous !

— Mon Dieu, oui, monsieur, répondit-il franchement. Je ne puis guère éviter mon sort maintenant. Mais je vous jure sur la Bible que je n’ai pas touché du bout du doigt M. Sholto. C’est cet infernal petit Touga qui lui a lancé un de ces maudits dards. Pour moi, je n’y suis pour rien. J’ai été aussi désolé de sa mort que s’il avait été mon parent. Aussi, j’ai régalé ce vilain démon avec le bout du câble, mais le mal était fait et je ne pouvais y remédier.

— Prenez un cigare, dit Holmes, et donnez une accolade à ma gourde, car vous êtes tout mouillé. Comment donc pouviez-vous espérer qu’un homme aussi petit et aussi chétif que ce nègre fût en mesure de lutter avec M. Sholto et de le maintenir jusqu’à ce que vous ayez eu le temps de vous hisser par la fenêtre au moyen de la corde ?

— Vous avez l’air, monsieur, d’en savoir aussi long que si vous aviez assisté à toute l’affaire. La vérité est que j’espérais trouver la chambre vide. Je connaissais assez les habitudes de la maison pour savoir que c’était l’heure où M. Sholto descendait généralement dîner. Je ne veux rien cacher, car mon meilleur moyen de défense est de dire la vérité. Ah ! s’il s’était agi du vieux major, je l’aurais assassiné d’un cœur joyeux. Je ne me serais pas plus soucié de lui donner un coup de couteau que de fumer ce cigare. Mais je trouve bien dur de me voir compromis au sujet de ce jeune Sholto contre lequel je n’ai en somme jamais eu aucun grief.

— Vous êtes actuellement entre les mains de M. Athelney Jones, de Scotland Yard ; il va vous amener chez moi et je vous demanderai, un récit très exact des faits. Il faudra bien tout me dire ; car j’espère alors pouvoir vous être utile. Je pense être en mesure de prouver que le poison a agi assez rapidement pour que la victime fût déjà morte quand vous avez pénétré dans la chambre.

— Et c’est parfaitement vrai, monsieur. Mon sang n’a fait qu’un tour en voyant cette tête grimaçante et toute penchée de côté, qui fixait sur moi son regard vitreux au moment où j’escaladais la fenêtre. Je faillis en tomber à la renverse, monsieur, et je crois que j’aurais tué Touga s’il ne s’était pas sauvé. C’est même sa précipitation à fuir qui lui a fait oublier sa massue et sa provision de dards. Il m’a avoué cela par la suite et je pense que c’est ce qui vous a mis sur nos traces, quoique je ne puisse comprendre encore comment vous nous avez aussi bien dépistés. Du reste, je ne vous en garde pas rancune. Mais avouez qu’il est dur, ajouta-t-il avec un sourire amer, quand on a, comme moi, le droit de réclamer sa part d’une bonne douzaine de millions, de passer la première moitié de sa vie à travailler comme maçon dans l’archipel Andaman et la seconde, selon toute probabilité, à creuser la terre au bagne de Dartmoor. Ce fut un jour fatal, pour moi que celui où je vis pour la première fois le marchand Achmet et où j’entendis parler du trésor d’Agra. Maudit trésor ! il n’a jamais été qu’une source de malheurs pour ceux qui l’ont possédé : Achmet a été assassiné, le major Sholto n’a vécu que dans des transes perpétuelles, son fils a été tué, et moi je passerai toute mon existence en prison. »

À ce moment Athelney Jones introduisit sa grosse tête et ses larges épaules dans la cabine.

« C’est tout à fait une petite soirée de famille, dit-il. Je vous demanderai de me passer un instant votre gourde, Holmes. Eh bien, je crois que nous pouvons nous congratuler réciproquement. Quel dommage que nous n’ayons pu avoir l’autre vivant ! Mais il n’y a vraiment pas en moyen. Seulement, Holmes, avouez que vous avez eu de la chance ; c’est tout juste si nous avons pu rattraper cette maudite chaloupe.

— Tout est bien qui finit bien, dit Holmes. Mais je ne savais pas que l’Aurora fût aussi bonne marcheuse.

— Smith prétend qu’il n’y en a guère pour la battre sur toute la rivière, et il affirme que s’il avait eu un autre homme pour l’aider à la machine nous ne l’aurions jamais gagné de vitesse. Il jure qu’il ne savait rien de l’affaire de Norvood.

— Et il dit vrai, s’écria notre prisonnier, il n’en savait pas le premier mot ; J’ai choisi sa chaloupe parce qu’on m’avait dit qu’elle marchait bien. Mais nous ne l’avons tenu au courant de rien, nous l’avons seulement bien payé et nous lui avons promis une grosse somme dès que nous aurions rejoint à Gravesend le paquebot l’Esméralda en partance pour le Brésil.

— Eh bien, s’il n’a rien à se reprocher, nous veillerons à ce qu’il ne lui arrive rien de fâcheux. Si nous sommes prompts à arrêter les gens, nous sommes moins prompts à les condamner. »

C’était amusant devoir combien dans sa suffisance Jones commençait à se donner des airs d’importance au sujet de la capture que nous venions d’opérer. Un sourire qui se dessina sur la figure de Holmes me prouva qu’il n’avait rien perdu de ce petit discours.

« Nous voici bientôt au port de Wauxhall, dit Jones : c’est là, docteur Watson, que nous allons vous débarquer avec le trésor. Inutile de vous dire que je prends une grosse responsabilité en agissant ainsi. C’est tout ce qu’il y a de plus irrégulier, mais je n’ai qu’une parole. Cependant, étant donnée l’importance du dépôt qui vous est confié, je dois, par acquit de conscience, vous faire accompagner par un agent. Vous allez prendre une voiture, je pense ?

— Certainement.

— C’est dommage que nous n’ayons pas la clef du coffre afin d’en faire d’abord un inventaire. Vous serez obligé de le forcer. Eh ! l’ami, où est cette clef ?

— Au fond de la rivière, répondit Small brusquement.

— Hum ! ce n’était pas la peine de nous donner encore cette complication de plus. Nous avons eu assez à faire, grâce à vous. Quoi qu’il en soit, Watson, je n’ai pas besoin de vous recommander la plus grande prudence. Rapportez le coffre avec vous à Baker Street. C’est là que nous vous attendrons avant d’aller au poste de police. »

Je débarquai à Wauxhall, avec ma lourde cassette, en même temps qu’un gros agent fort jovial qu’on m’adjoignit comme compagnon. Un quart d’heure plus tard nous étions chez Mrs Cecil Forrester. La servante sembla fort étonnée d’une visite aussi tardive. Elle nous expliqua que Mrs Cecil Forrester était sortie pour toute la journée et qu’elle ne rentrerait probablement que très tard, mais que miss Morstan était dans le salon. Je m’y rendis donc avec le coffret, tandis que l’agent restait complaisamment dans le fiacre.

Miss Morstan était assise près de la fenêtre entr’ouverte. Une étoffe blanche presque transparente l’enveloppait, deux taches rouges produites par des rubans se voyaient à son cou et à sa taille. La douce lueur d’une lampe tamisée par l’abat-jour se jouait sur ses traits tout à la fois doux et sérieux et donnait un reflet sombre et métallique aux boucles de sa luxuriante chevelure, tandis qu’elle se tenait renversée dans un fauteuil d’osier. Son bras blanc, sa main effilée pendaient le long de son siège, et tout dans sa pose comme dans son expression dénotait une mélancolie qui l’envahissait tout entière. Au son de mes pas, elle sauta sur ses pieds et une teinte rose qui indiquait et la fois sa surprise et sa joie colora ses joues pâles.

« J’avais bien entendu une voiture s’arrêter, dit-elle, mais je pensais que c’était Mrs Forrester qui rentrait de bonne heure. Jamais je n’aurais cru que ce fût vous. Quelles nouvelles apportez-vous ?

— J’apporte mieux que des nouvelles », dis-je en déposant la cassette sur la table et en m’efforçant de prendre un ton enjoué, malgré le poids qui oppressait ma poitrine. « J’apporte bien mieux que toutes les nouvelles de la terre. Je vous apporte la fortune ! »

Elle jeta un coup d’œil sur le coffre en fer.

« C’est donc là le trésor ? demanda-t-elle froidement.

— Oui ! c’est le grand trésor d’Agra. La moitié vous appartient, l’autre revient à Thaddeus Sholto. Vous allez avoir chacun une demi-douzaine de millions. Pensez-y donc ! près de trois cent mille livres de rentes. Vous allez devenir une des riches héritières d’Angleterre. N’est-ce pas beau cela ? »

Il faut croire que j’avais exagéré les expansions de ma joie et que celles-ci sonnaient faux, car je vis ses sourcils se contracter et elle me regarda d’un air singulier.

« Si j’ai tout cela, dit-elle, c’est à vous que je le devrai.

— Non, non, répondis-je, pas à moi, mais à mon ami Sherlock Holmes. Avec toute la meilleure volonté du monde je n’aurais jamais pu suivre une piste qui, malgré ses facultés merveilleuses, l’a mis un instant en défaut. Et même au dernier moment nous avons encore failli échouer.

— Asseyez-vous donc, je vous en prie, docteur Watson, dit-elle, et racontez-moi tout ce qui s’est passé. »

En quelques mots je la mis au courant de ce qui était advenu depuis que je ne l’avais vue la dernière fois : les nouvelles idées de Holmes, la découverte de l’Aurora, l’arrivée d’Athelney Jones, notre expédition de la soirée, enfin notre chasse enragée le long de la Tamise. Elle écoutait ce récit, la lèvre frémissante, l’œil brillant. Lorsque je dis combien le dard empoisonné avait passé près de nous, elle devint si pâle que je crus qu’elle allait se trouver mal.

« Ce n’est rien, dit-elle, tandis que je m’empressais de lui verser un verre d’eau. Me voici déjà remise. Seulement, en voyant combien mes amis se sont exposés pour moi, j’ai été toute bouleversée.

— Tout cela est fini à cette heure, répondis-je, et ce n’était pas si terrible. Maintenant je ne vous raconterai plus rien d’effrayant, mais parlons de choses plus intéressantes, puisque voici le trésor. Qu’y a-t-il de plus intéressant que lui ? J’ai demandé la permission de vous l’apporter, pensant que vous seriez heureuse de le contempler la première.

— J’en serai certainement très heureuse », dit-elle, sans cependant que sa voix prît la moindre intonation joyeuse. Elle avait sans doute pensé qu’il serait peu aimable de sa part de paraître indifférente à une conquête qui nous avait donné tant de mal. « Quel joli coffre ! dit-elle, en l’examinant. C’est un travail indien, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est ainsi qu’on travaille le métal à Bénarès.

— Et comme il est lourd ! s’écria-t-elle, en essayant de le soulever. Cette cassette seule doit avoir une valeur considérable. Ou en est la clef ?

— Small l’a jetée dans la Tamise, répondis-je. Il faut que je me serve pour l’ouvrir des pincettes de Mrs Forrester. »

Sur le devant du coffre se voyait un fermoir sculpté représentant un Boudha accroupi. Je passai en dessous l’extrémité des pincettes et m’en servis comme d’un levier. Le fermoir sauta avec un bruit sec. D’une main tremblante, je soulevai le couvercle et nous restâmes tous les deux stupéfaits, les yeux fixés à l’intérieur du coffre. Il était vide !

Je compris pourquoi, malgré cela, il était si lourd. Son enveloppe métallique avait deux centimètres d’épaisseur. Il était de plus très massif et très solide comme si on l’avait destiné à contenir des objets d’une grande valeur ; mais, je le répète, on ne voyait à l’intérieur ni un bijou ni un atome de métal précieux. Il était vide, tout ce qu’il y a de plus vide.

« Le trésor s’est envolé », dit tranquillement miss Morstan.

En entendant ces mots, il me sembla qu’on m’enlevait un grand poids. Je ne m’étais pas rendu bien compte jusque-là de tout ce que m’avait fait souffrir ce trésor d’Agra. C’était très mal sans doute, j’agissais ainsi en égoïste, en ami peu fidèle, mais je ne voyais qu’une chose, c’est que la barrière d’or qui me séparait d’elle avait enfin disparu.

« Dieu soit loué ! » m’écriai-je, et ce cri partait du fond du cœur.

Elle me regarda d’un air interrogateur en souriant finement.

« Pourquoi dites-vous cela ? me demanda-t-elle.

— Parce que vous voilà de nouveau à ma portée, dis-je en lui prenant la main, sans qu’elle songeât à la retirer ; parce que je vous aime, Mary, aussi sincèrement que jamais homme ait pu aimer une femme ; parce que ce trésor, ces richesses me fermaient la bouche et que maintenant qu’ils ont disparu je puis vous avouer mon amour. Voilà pourquoi j’ai dit : Dieu soit loué !

— Alors moi aussi je répèterai : Dieu soit loué ! » murmura-t-elle, tandis que je l’attirais vers moi.

Si un trésor avait été perdu cette nuit-là, je sais que, pour ma part, j’en avais conquis un autre.