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Traduction par Jeanne de Polignac.
Libraire Hachette (p. 95-118).



VII


Incident du baril.


Je me servis du fiacre qui avait amené les gens de la police pour ramener miss Morstan. Grâce à ce don céleste particulier aux femmes, elle avait tout supporté de la façon la plus courageuse tant qu’elle s’était sentie nécessaire pour réconforter une créature plus faible qu’elle ; et je l’avais trouvée tenant compagnie à la tremblante femme de charge avec une apparence très calme et parfaitement naturelle. Mais, à peine en voiture, elle commença par se trouver mal, puis, sous l’émotion des incidents de la nuit, elle éclata en sanglots violents. Elle m’a souvent dit depuis qu’elle m’avait trouvé bien froid et bien distrait pendant ce voyage. Elle ne se doutait pas du combat que je livrais en moi-même et des efforts que je faisais pour me contenir. Ma sympathie et ma tendresse allaient tout entières vers elle, comme, dans le jardin, ma main avait spontanément été chercher la sienne. Nous aurions pu vivre des années au milieu de toutes les conventions dont on entoure la vie et je n’aurais pas, je le sentais, appris à connaître cette nature douce et vaillante comme un seul jour avait suffi pour me la faire apprécier, grâce à cette succession d’événements étranges. Deux pensées cependant arrêtaient sur mes lèvres tous les mots de tendresse que j’aurais voulu lui murmurer. En premier lieu, elle se trouvait près de moi faible et sans défense, l’esprit et les nerfs tout ébranlés, et c’eût été une trahison que de la forcer à écouter en un pareil moment l’aveu de mon amour. En outre, et c’était là le plus terrible, elle était riche. Si Holmes réussissait dans ses recherches, elle allait devenir une héritière. Était-il honnête, était-il loyal, pour un pauvre médecin en demi-solde, de tirer ainsi parti des circonstances qui lui avaient valu une intimité si prompte ? Elle aurait été en droit de me considérer comme un vulgaire coureur de dot. Et je ne pouvais supporter la pensée de lui donner de moi une pareille opinion. Ce trésor d’Agra s’élevait entre nous comme une barrière infranchissable. Il était près de deux heures du matin, lorsque nous arrivâmes chez Mrs Cecil Forrester. Les domestiques étaient couchés depuis longtemps, mais Mme Forrester avait pris un tel intérêt à la singulière communication reçue par miss Morstan, qu’elle était restée debout pour attendre son retour. Elle nous ouvrit la porte elle-même ; c’était une femme entre deux âges et très aimable ; elle me conquit le cœur par la façon affectueuse dont elle entoura de son bras la taille de son amie et par l’intonation maternelle que sa voix prit pour s’adresser à elle. On sentait qu’elle, ne la considérait pas comme une personne à ses gages, mais comme une amie très chère. Quand je lui eus été présenté, Mme Forrester me demanda très simplement de vouloir bien entrer et de lui faire un récit complet de toutes nos aventures. Mais j’arguai que j’avais une mission importante à remplir, tout en promettant de revenir et de tenir ces dames au courant de tout ce qui pourrait survenir. Au moment où ma voiture s’ébranlait, je me retournai et je revois encore maintenant le tableau qui s’offrit à ma vue : cette porte entr’ouverte, ce vestibule éclairé, avec l’escalier au fond, un rayon de lumière venant frapper le baromètre accroché au mur et surtout le groupe charmant que formaient, sur le seuil, ces deux silhouettes si gracieusement enlacées. Au milieu des horreurs et des mystères dans lesquels nous nous débattions, ce simple coup d’œil jeté sur le calme d’un intérieur anglais était vraiment reposant.

Plus je réfléchissais à l’énigme qui nous occupait, plus elle m’apparaissait terrible et indéchiffrable. Pendant qu’à la lumière des becs de gaz mon fiacre roulait à travers les rues silencieuses, je repassais dans mon esprit toute la succession de ces étranges événements. La première partie du problème était, il est vrai, résolue. La mort du capitaine Morstan, l’envoi des perles, l’annonce faite dans les journaux, la lettre, tout nous avait été expliqué. Mais voilà que nous nous heurtions maintenant à un mystère bien plus profond, bien plus tragique. Le trésor indien, le plan singulier trouvé dans les papiers de Morstan, la scène étrange au lit de mort du major Sholto, la découverte du trésor, puis aussitôt après, l’assassinat de celui qui l’avait découvert, les circonstances étranges qui entouraient ce crime, les empreintes que nous avions relevées, cette massue extraordinaire, l’inscription laissée sur la table et qui correspondait aux mots écrits sur le plan du capitaine Morstan…. Quel labyrinthe que tout cela et quel homme aurait espéré s’y reconnaître à moins d’être doué de toutes les qualités merveilleuses que possédait mon ami ?

Pinchin Lane située dans les fonds de Lambeth se composait d’un ramassis de maisons basses et misérables. Il me fallut frapper plusieurs fois au N° 3 avant qu’on se décidât à me répondre. À la fin cependant, j’aperçus une lueur filtrer à travers les persiennes et une tête apparut à la fenêtre au-dessus de la porte.

« Voulez-vous passer votre chemin, vagabond, ivrogne ! dit une voix. Si vous continuez à faire tant de tapage je vais lâcher mes quarante-trois chiens à vos trousses.

— C’est précisément pour vous demander d’en lâcher un que je suis venu, dis-je.

— Voulez-vous filer, encore une fois ! cria la voix. Dieu me pardonne, voici mon revolver et je fais feu sur vous si vous ne vous garez pas.

— Je vous répète que je veux un de vos chiens, m’écriai-je.

— Pas tant d’histoires, hurla M. Sherman, et sauvez-vous, car, lorsque j’aurai compté jusqu’à trois, je tire.

— M. Sherlock Holmes », commençai-je….

Ce nom produisit un effet si magique que la fenêtre se referma instantanément et une seconde après la porte s’ouvrait devant moi.

M. Sherman était un grand vieillard sec, aux épaules voûtées, au cou long et décharné, le nez affublé de lunettes bleues.

« Un ami de M. Sherlock Holmes sera toujours le bienvenu, dit-il, entrez donc, monsieur. Mais ne vous approchez pas trop de ce blaireau, il mord. »

Puis s’adressant à un furet qui passait une tête pointue aux yeux roses à travers les barreaux d’une cage :

« Ah ! le méchant qui veut donner un vilain coup de dent au monsieur ! Ceci, ajouta-t-il, n’est qu’un orvet bien inoffensif, n’y faites pas attention, monsieur ; comme il n’a pas de crochets venimeux je lui permets de rôder à travers la chambre, cela éloigne les insectes. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de la façon un peu brusque dont je vous ai accueilli tout à l’heure. Mais, voyez-vous, les enfants cherchent toujours à me tourmenter, et il y en a bien souvent qui viennent crier comme cela dans la rue pour me réveiller. Qu’y a-t-il pour le service de M. Sherlock Holmes, monsieur ?

— Il a besoin d’un de vos chiens.

— De Toby, sans doute ?

— Oui, précisément.

— Toby loge au n° 7 par ici, la gauche. »

Il passa devant moi en m’éclairant avec son flambeau et s’avança lentement au milieu de la plus curieuse réunion d’animaux qu’on pût voir. À la lueur incertaine et tremblotante de la bougie, je distinguais vaguement dans tous les coins et de tous les côtés des yeux perçants, dont le regard brillant se dirigeait sur nous. Au-dessus de nos têtes, les poutres elles-mêmes servaient de perchoirs à des volatiles solennels qui, réveillés par le son de nos voix, se dandinaient paresseusement d’une jambe sur l’autre.

Toby n’était qu’un horrible chien à long poil et aux oreilles tombantes, moitié braque, et moitié épagneul, blanc avec des taches brunes, et qui se tortillait en marchant, de la façon la plus disgracieuse. Il consentit après quelque hésitation à prendre de ma main un morceau de sucre que le vieil empailleur m’avait remis et, la connaissance ainsi faite, il voulut bien me suivre jusqu’au fiacre dans lequel il monta avec moi sans faire la moindre difficulté. Trois heures sonnaient à l’horloge du Palais, au moment où la voiture s’arrêta devant Pondichery Lodge.

L’ancien lutteur, Mac Murdo, avait été arrêté par surcroît et avait déjà été conduit au poste en compagnie de M. Sholto. C’étaient deux agents qui gardaient la petite porte, mais ils me laissèrent passer avec le chien lorsque je me fus recommandé du détective.

Holmes était sur le pas de la porte et fumait sa pipe, les mains dans les poches.

« Ah ! vous l’avez ramené, dit-il, brave chien, va ! Athelney Jones n’est plus là. Depuis votre départ les mesures les plus énergiques ont été prises ; ç’a été un beau spectacle. En plus de l’ami Thaddeus, le portier, la femme de charge, le domestique indien ont été également arrêtés. La maison nous appartient maintenant ; il ne s’y trouve plus qu’un agent en haut. Laissez donc le chien la et montez avec moi. »

Nous attachâmes Toby à la table du vestibule et nous grimpâmes l’escalier. La chambre était dans l’état où nous l’avions laissée, si ce n’est qu’on avait étendu un drap sur le cadavre. Un agent de police sommeillait dans un coin, l’air éreinté. « Prêtez-moi votre lanterne sourde, agent », dit mon compagnon. Puis, s’adressant à moi : « Veuillez donc attacher ce petit morceau de carton autour de mon cou de manière qu’il pende devant moi. Merci, je suis obligé d’enlever mes bottines et mes chaussettes et je vous prierai de les descendre avec vous tout à l’heure, car je vais faire un peu de gymnastique. Ah ! ayez donc la complaisance de tremper mon mouchoir dans le goudron…. C’est cela. Maintenant, montez un instant avec moi dans le grenier. »

Nous nous hissâmes par le trou. Holmes dirigea la lumière de sa lanterne sur les empreintes imprimées dans la poussière pour les examiner une fois encore.

« Je désire tout particulièrement que vous examiniez bien ces empreintes, dit-il. Y remarquez-vous quelque chose d’extraordinaire ?

— Ce sont celles faites par le pied d’un enfant ou par celui d’une femme assez petite.

— À part cela, n’y voyez-vous rien de particulier ?

— Mon Dieu, non ! »

— Vraiment ? Eh bien ! regardez. Voici dans la poussière l’empreinte d’un pied droit. Je pose mon pied droit à côté. Ne trouvez-vous pas une différence ?

— Vos doigts de pied sont tous réunis, tandis que dans l’autre empreinte les doigts sont nettement séparés les uns des autres.

— C’est cela ; voilà le point important, ne l’oubliez pas. Maintenant allez donc jusqu’à la trappe qui donne sur le toit, et sentez la planche formant le seuil. Je ne veux pas bouger d’ici puisque je tiens ce mouchoir à la main. »

Je fis ce qu’il me conseillait et je perçus immédiatement une forte odeur de goudron.

« Voyez-vous, c’est là que notre individu a posé le pied en partant. Puisque vous-même avez pu le suivre à la piste, je pense que ce ne sera qu’un jeu pour Toby. Allez donc vite le détacher, et, du jardin, regardez-moi faire l’acrobate. »

Avant que je fusse arrivé dans le jardin, Sherlock Holmes était déjà sur le toit, et d’en bas, avec sa lanterne, il ressemblait à un énorme ver luisant qui aurait rampé dans la gouttière. Il disparut un instant derrière les cheminées, puis il se, montra de nouveau, mais pour disparaître encore de l’autre côté de la maison. Lorsque j’eus fait le tour du bâtiment, je l’aperçus assis à l’extrémité du toit.

« Est-ce vous, Watson ? me cria-t-il.

— Oui.

— Voici l’endroit. Mais quelle est la machine sombre que je vois là en bas ?

— Un tonneau pour recevoir l’eau de pluie.

— A-t-il un couvercle ?

— Oui.

— Pas de trace d’échelle ?

— Non.

— Que le diable emporte l’animal ! Il y a de quoi se casser cent fois le cou. Et cependant je dois bien être capable de passer là où il a passé lui-même. Le tuyau de la gouttière paraît assez solide. Allons-y gaiement. »

J’entendis un bruit de pieds et de mains faisant résonner le zinc, puis j’aperçus le point lumineux formé par la lanterne qui glissait lentement le long du mur. Enfin, Holmes sauta légèrement sur le tonneau et de là à terre.

« Mon homme était facile à filer, me dit-il tout en remettant ses chaussettes et ses bottines. Les tuiles sont ébranlées sur tout le parcours qu’il a suivi et dans sa précipitation voici ce qu’il a laissé tomber. Mon diagnostic, comme vous dites, vous autres médecins, se trouve ainsi confirmé. »

Tout en parlant il me tendait un petit étui fait de pailles de plusieurs couleurs tressées ensemble et orné de perles de clinquant. Comme forme et comme dimension, cet objet ressemblait assez à un porte-cigarettes ; mais il contenait une demi-douzaine d’épines noirâtres, pointues à un bout et arrondies de l’autre, absolument semblables à celle dont on s’était servi contre Bartholomé Sholto.

« Ce sont d’infernales machines, dit Holmes. Prenez bien garde de ne pas vous piquer. Mais je suis ravi de les avoir, car il est probable que notre individu n’en possède pas d’autres et nous aurons ainsi moins de chances d’en sentir une nous arriver sous la peau. Pour ma part, voyez-vous, j’aimerais cent fois mieux recevoir une bonne balle d’un fusil de munition. Vous sentez-vous de taille à faire une dizaine de kilomètres, Watson ?

— Certainement, répondis-je.

— Votre jambe ne s’en ressentira pas ?

— Non, non.

— En chasse donc, mon vieux chien ; brave Toby, va, sens bien cela, Toby, sens cela. »

Tout en parlant, il mettait le mouchoir imbibé de goudron sous le nez de l’animal, tandis que celui-ci, les pattes écartées et raidies, le reniflait avec l’expression la plus comique, comme un connaisseur l’aurait fait du bouquet d’un cru fameux. Holmes jeta alors son mouchoir au loin, attacha une forte corde au collier du chien et le mena au pied du tonneau sous la gouttière. L’animal se mit aussitôt à aboyer fortement et d’une façon précipitée ; puis, le nez à terre, la queue en l’air, il s’élança sur la piste en tirant la corde de toutes ses forces et en prenant une allure que nous avions toutes les peines du monde à suivre.

L’horizon commençait à s’éclaircir vers l’est et une lumière blafarde nous permettait de voir à quelques pas devant nous. Derrière, s’élevait, sinistre et désolée, la grande maison aux fenêtres obscures, aux murs sombres. Nous coupions à travers le jardin, franchissant les tranchées et les trous dont il était semé. Ces tas de terre remuée, les buissons mal tenus du parc, contribuaient à donner à tout l’ensemble un aspect effrayant, qui s’harmonisait complètement avec le terrible drame dont ces lieux avaient été le théâtre.

En atteignant le mur d’enceinte, Toby se mit à le suivre en courant, en gémissant de toutes ses forces, et finalement il s’arrêta en un angle ombragé par un jeune hêtre. À l’intersection des deux murailles plusieurs briques avaient été détachées, et, dans les vides laissés, on voyait de nombreuses traces qui prouvaient qu’on s’était fréquemment servi de cette échelle d’un nouveau genre. Holmes l’escalada, et prenant le chien que je lui tendais, il le déposa de l’autre côté du mur.

« Voici l’endroit où l’homme à la jambe de bois a posé la main, me dit-il, lorsque je le rejoignis. Voyez cette petite tache de sang sur le mortier. C’est une vraie chance qu’il n’ait pas plu depuis hier ! Malgré les vingt-quatre heures écoulées, l’odeur ne se sera pas évaporée sur le chemin. »

Je dois avouer que je ne partageais guère sa confiance. Cette route était si passante. Mes craintes furent vite dissipées cependant, car Toby, sans une minute d’hésitation, empauma la voie et se mit à trotter devant nous à l’allure qui lui était familière. L’odeur pénétrante du goudron dominait évidemment toutes les autres.

« N’allez pas croire, dit Holmes, que pour réussir cette affaire j’escompte le hasard qui a permis à un des criminels de mettre par mégarde le pied dans cette substance odorante. Non, j’ai maintenant bien assez de points de repère pour arriver à la solution de plusieurs autres façons. Mais, comme celle-ci est la plus simple, il serait stupide de négliger une pareille bonne fortune et je tiens à en profiter. Et cependant, sans cela, cette affaire aurait pu devenir le joli problème d’intelligence que j’avais espéré au début ; mais avec une piste aussi facile à suivre, où sera le mérite ?

— Où il sera ? m’écriai-je. Mais je vous assure, Holmes, que je suis pénétré d’admiration pour tout ce que vous venez de faire ; vous avez été encore plus merveilleux que dans l’affaire Jefferson Hope. Ici le mystère est bien plus profond, bien plus inexplicable. Comment, par exemple, avez-vous pu donner avec une telle assurance le signalement de l’homme à la jambe de bois ?

— Mais, mon pauvre garçon, c’est là l’A-B-C du métier. Je ne veux pas poser devant vous et je vais vous étaler tout mon jeu, vous verrez comme c’est simple. Dans un bagne, deux officiers appartenant à la troupe qui garde les forçats sont mis au courant d’un secret important, concernant un trésor caché. Un plan de l’endroit où git ce trésor a été tracé par un Anglais appelé Jonathan Small. Vous vous rappelez que nous avons vu ce nom inscrit sur le document trouvé parmi les papiers du capitaine Morstan, document qui fut signé par tous les associés sous cette rubrique romanesque : « La marque des quatre ». Grâce à ce plan, les deux officiers, ou plutôt l’un d’eux déterre le trésor et l’emporte en Angleterre, négligeant, d’après ce que nous supposons, de remplir une des clauses de la convention passée entre tous les associés. Maintenant pourquoi Jonathan Small n’a-t-il pas eu sa part du trésor ? La réponse est facile à faire. Le document que nous possédons est daté d’une époque à laquelle Morstan était en contact journalier avec les forçats. Jonathan Small et ses compagnons étaient alors au bagne, et, ne pouvant en sortir, ont été frustrés de la part à laquelle ils prétendaient.

— Mais tout cela ne repose que sur de vagues hypothèses, remarquai-je.

— Pardon, mieux que cela, car c’est la seule explication plausible à donner aux faits ; nous verrons si par la suite tout concorde aussi bien. Le major Sholto a dû pendant quelques années jouir tranquillement de son trésor. Mais un beau jour il reçoit des Indes une lettre qui le bouleverse. Que pouvait-elle contenir ? Elle lui apprenait sans doute, que les individus qu’il avait lésés étaient libérés, ou qu’ils s’étaient évadés, ce qui paraît bien plus probable ; autrement il aurait su la durée de leur peine et il n’aurait pu éprouver aucune surprise. Mais à cette nouvelle quel est son premier soin ? C’est de se garder contre un homme à la jambe de bois, un Européen, remarquez bien, puisqu’il croit le reconnaître dans un colporteur sur lequel il tire un coup de pistolet. Or, parmi les signataires du plan, je ne relève qu’un nom européen, tous les autres étant indiens ou musulmans. Voilà ce qui nous permet d’affirmer en toute assurance que l’homme à la jambe de bois n’est autre que Jonathan Small. Ce raisonnement vous paraît-il pécher en quelque point ?

— Non certainement, il est clair et précis.

— Bon, mettons-nous alors à la place de Jonathan Small et envisageons les choses à son point de vue. Il vient en Angleterre dans un double but : celui de revendiquer ce à quoi il croit avoir droit, et aussi celui de se venger de l’homme qui l’a trompé. Il a découvert la retraite de Sholto et vraisemblablement lié des intelligences avec quelqu’un de la maison. Il y a ce maître d’hôtel Lal Rad, que nous n’avons pas vu, et dont Mrs Bernstone est loin de faire l’éloge. Small nécessairement n’a pu découvrir l’endroit où était caché le trésor, puisque le major et un serviteur de confiance qui venait de mourir avaient toujours été seuls à le savoir. Tout à coup Small apprend que le major est à toute extrémité. Affolé à la pensée que le secret de la cachette allait mourir avec lui, Small, bravant tout, parvient jusqu’à la fenêtre du moribond et il faut la présence des deux fils pour l’empêcher d’entrer. Dans un transport de rage cependant, il pénètre cette même nuit dans la chambre mortuaire, fouille tous les papiers dans l’espoir de découvrir quelque note relative au trésor et finalement laisse sa carte de visite sous la forme de l’inscription épinglée sur le cadavre. Il s’était sans doute dit d’avance que si jamais il venait à tuer le major, il laisserait derrière lui la preuve que ce n’était pas là un assassinat vulgaire mais bien, au point de vue des quatre associés, un pur acte de justice. Ces prétentions bizarres sont assez fréquentes dans les annales du crime et sont souvent très utiles pour mettre sur la trace du coupable. Suivez-vous bien toutes mes déductions ?

— Parfaitement.

— Eh bien, à quoi se bornait pour le moment le rôle de Jonathan Small ? Simplement à suivre de loin et en secret toutes les recherches faites pour découvrir le trésor. Peut-être même n’habitait-il pas en Angleterre d’une façon continue et n’y revenait-il que de temps à autre. Mais un beau jour on découvre la cachette du grenier et il l’apprend aussitôt, ce qui nous prouve une fois de plus la présence d’un complice dans la maison. Cependant, avec sa jambe de bois, Jonathan est incapable d’atteindre, sans éveiller l’attention, l’étage où loge Bartholomé Sholto. Il prend donc comme associé un être bizarre qui s’acquitte de cette tâche, mais qui dans son trajet trempe son pied nu dans le goudron, et voilà ce qui nous oblige à employer Toby et à faire faire à un brave officier en demi-solde une jolie trotte de huit kilomètres sans égards pour l’état dans lequel se trouve son tendon d’Achille.

— Mais c’est l’associé de Jonathan Small et non lui-même qui a commis le crime ?

— Certainement, et même contre le gré de Jonathan qui a dû en éprouver une violente colère, si j’en juge par la manière dont il a frappé plusieurs fois du pied en entrant dans la chambre. Il ne nourrissait aucun ressentiment contre Bartholomé Sholto et il demandait simplement que celui-ci fût lié et bâillonné ; car il n’avait pas la moindre envie de risquer la potence. Cependant il n’y pouvait plus rien, les instincts sauvages de son camarade s’étaient donné carrière et le poison avait déjà fait son œuvre. Jonathan Small n’avait donc plus qu’à laisser cette inscription comme trace de son passage, à descendre jusque dans le jardin le coffre renfermant le trésor et à prendre ensuite pour son compte le même chemin. Voilà, d’après ce que je peux débrouiller, comment ont dû s’enchaîner les événements. Si vous voulez maintenant son signalement, j’ajouterai qu’il doit être entre deux âges et avoir le teint bronzé par le soleil, suite de son séjour prolongé dans le climat brûlant de l’archipel Andaman. La dimension de ses enjambées nous permet de calculer sa taille et nous savons de plus qu’il porte toute sa barbe, puisque son aspect hirsute est ce qui a le plus frappé Thaddeus Sholto lorsqu’il l’a entrevu à la fenêtre de la chambre où son père agonisait. Je ne vois guère autre chose à ajouter.

— Et le complice ?

— Ah ! pour celui-là, le mystère n’est pas bien difficile à percer. Mais vous saurez bientôt par vous-même à quoi vous en tenir. Que cette matinée est belle ! Voyez flotter au ciel ce petit nuage rose ; ne dirait-on pas une plume arrachée à quelque gigantesque flamant ? Et voici le disque rouge du soleil qui s’élève au-dessus des brouillards de Londres. Sa lueur éclaire bien des gens différents et cependant parmi eux tous, je gagerais qu’aucun ne se trouve lancé dans une aventure aussi étrange que celle à laquelle nous sommes mêlés. Comme nous sentons combien nous sommes peu de chose, nous et nos ambitions mesquines et nos efforts de pygmées, en présence du merveilleux spectacle que nous offre la concentration de toutes les forces de la nature ! Possédez-vous bien Jean-Paul et ses ouvrages ?

— Assez bien, c’est par Coclyle que je suis remonté jusqu’à lui.

— C’est comme si vous remontiez un ruisseau jusqu’au lac où il prend naissance. Eh bien, il a fait une remarque curieuse, mais pleine de profondeur. La principale preuve de la grandeur réelle de l’homme, dit-il, réside dans la conscience qu’il a de sa propre faiblesse. En effet n’est-ce pas le signe d’une véritable noblesse que d’être capable de se comparer et de s’apprécier aussi justement ? Il y a dans Richter un vaste champ ouvert à nos pensées… Mais avez-vous un revolver sur vous ?

— Non, je n’ai que mon bâton.

— Si nous arrivons jusqu’à leur tanière il est possible que nous ayons besoin d’une arme quelconque. Je vous abandonnerai Jonathan, mais si l’autre veut faire le méchant, je le tuerai net. »

Et ce disant il tira son revolver et ne le remit dans la poche de son veston qu’après l’avoir chargé. Pendant ce temps, tout en suivant notre guide Toby, nous avions parcouru le chemin champêtre et tout bordé de villas qui conduisait à la métropole. Maintenant nous arrivions à l’entrée d’un dédale de rues où circulaient déjà les ouvriers et les employés des Docks ; des femmes sales et déguenillées ouvraient les volets ou balayaient le seuil des portes. Chez les marchands de vin, les clients commençaient à arriver et on voyait se succéder des travailleurs au rude aspect, s’essuyant avec leur manche la barbe encore mouillée des ablutions du matin. Des chiens de toute sorte rôdaient çà et là et nous dévisageaient curieusement, tandis que nous suivions toujours notre incomparable Toby qui, lui, ne jetait un regard ni à droite, ni à gauche, mais continuait à trotter le nez à terre en grognant sourdement, comme pour nous montrer combien la voie était chaude. Nous avions traversé Streatham, Brixton, Combervvell et nous nous trouvions maintenant dans l’avenue de Kennington, ayant obliqué par de petites rues étroites vers l’est du périmètre de Londres. Les individus sur la piste desquels nous étions semblaient avoir cherché à dérouter toute poursuite en faisant de nombreux zigzags. Toutes les fois qu’ils avaient trouvé une petite rue sensiblement parallèle, ils avaient soigneusement évité de prendre l’artère principale. Au bout de l’avenue de Kennington ils avaient tourné à gauche en prenant par Bond Street et Miles Street. À l’endroit où cette dernière rue arrive à Knight’s Palace, Toby hésita un instant, puis il commença à courir en avant et en arrière, une oreille en l’air, l’autre pendante, présentant au plus haut point l’image de l’indécision ; enfin il se mit à tracer des cercles concentriques tout en nous regardant de temps à autre, comme pour nous demander de prendre son embarras en pitié.

« Que diable a donc ce chien ? grommela Holmes. Ils n’ont certainement pas pris un fiacre, et ils ne se sont pas envolés en ballon.

— Peut-être se sont-ils arrêtés ici quelque temps, suggérai-je.

— Ah ! tout va bien, le voilà reparti », dit mon compagnon en poussant un soupir de soulagement.

Toby était reparti en effet ; après avoir reniflé de tous côtés, il avait tout d’un coup pris son parti et s’était élancé avec une ardeur et une assurance plus grandes que jamais. La voie paraissait bien plus chaude maintenant ; il n’avait même plus besoin de mettre le nez par terre et il tirait de toutes ses forces sur le trait en cherchant à prendre le galop. Je regardai Holmes et, à l’éclat de ses yeux, je jugeai qu’il pensait enfin toucher au but.

Nous descendîmes ainsi l’avenue de Elms jusqu’au grand chantier de bois de la raison sociale Broderiek et Nelson contre la taverne de l’Aigle blanc. Là, le chien, fou d’excitation, se précipita dans la cour où les scieurs de long étaient déjà au travail ; puis, bondissant à travers la sciure et les copeaux, il suivit une allée, traversa un passage pratiqué entre deux piles de bois, et finalement avec un aboiement de triomphe s’élança sur un grand tonneau qu’on n’avait pas encore descendu de la charrette qui l’avait amené. Assis là, la langue pendante, l’œil clignotant, Toby se reposait maintenant, guettent de l’un ou de l’autre de nous un signe d’approbation. Les douves du tonneau et les roues de la charrette étaient couvertes d’un liquide noirâtre et tout l’air était imprégné d’une forte odeur de goudron.

Sherlock Holmes et moi, nous nous regardâmes d’abord avec consternation, puis nous éclatâmes en même temps, tous les deux, d’un immense fou rire.