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Traduction par Jeanne de Polignac.
Libraire Hachette (p. 41-61).



IV


Récit de l’homme chauve.


Nous suivîmes l’Indien à travers un corridor sale, mal éclairé et plus mal tapissé encore. Arrivé au fond, il ouvrit une porte sur la droite, et nous aperçûmes à la clarté d’une lampe un petit homme à la tête pointue dont le crâne luisant dominait une couronne de cheveux roux, à la manière d’un pic neigeux émergeant des sapins. Il se tortillait les mains sans interruption et ses traits n’étaient jamais au repos, se contractant tantôt dans un sourire, tantôt dans une affreuse grimace. Sa lèvre pendante laissait voir une rangée proéminente de dents jaunes et mal plantées qu’il cherchait vainement à dissimuler en passant constamment la main sur la partie inférieure de son visage. Malgré sa calvitie, il avait l’air plutôt jeune et n’avait en effet qu’une trentaine d’années.

« Votre serviteur, miss Morstan, répéta-t-il à plusieurs reprises d’une voix grêle et stridente ; votre serviteur, messieurs. Entrez, je vous prie, dans mon petit sanctuaire. C’est tout petit, mademoiselle, mais meublé selon mes goûts, une véritable oasis de l’art dans le désert bruyant des quartiers sud de Londres. »

L’aspect de l’appartement dans lequel il nous introduisit nous frappa de surprise ; en rencontrant cette pièce luxueuse dans cette misérable maison, on ressentait l’effet que produirait la vue du diamant le plus rare enchâssé dans une vulgaire monture de cuivre. Les murs étaient recouverts des tentures et des tapisseries les plus riches relevées çà et là pour laisser voir quelque vase d’Orient, ou quelque tableau luxueusement encadré.

Les tapis noir et jaune étaient si moelleux et si épais que le pied s’y enfonçait agréablement comme dans un lit de mousse. Deux énormes peaux de tigre jetées négligemment par terre et un grand narghileh posé sur une natte dans un coin complétaient ce tableau de luxe oriental. Au plafond était suspendue par un fil d’or presque invisible une lampe en forme de colombe qui répandait en brûlant un parfum aromatique.

« Je suis monsieur Thaddeus Sholto », fit le petit homme, tout en continuant à grimacer et à sourire. « Vous êtes miss Morstan naturellement, et ces messieurs…?

— Monsieur Sherlock Holmes et le docteur Watson.

— Un docteur, vraiment ? cria-t-il, très excité. Avez-vous votre stéthoscope, docteur ? Puis-je vous demander ?… seriez-vous assez bon ?… Enfin voilà : j’ai beaucoup d’inquiétude au sujet de ma veine cave, et si vous aviez la complaisance… Oh ! pour l’aorte je ne crains rien, mais au sujet de la veine cave, je tiendrais infiniment à avoir votre opinion. »

J’auscultai son cœur comme il me le demandait, sans y rien trouver d’anormal ; seulement, au tremblement qui le secouait de la tête aux pieds, il était facile de constater la frayeur qui l’agitait.

« Tout me semble fonctionner régulièrement, dis-je. Vous n’avez rien à craindre.

— Vous voudrez bien excuser mon inquiétude, n’est-ce pas, miss Morstan ? reprit-il tout joyeux Je suis bien malade, et depuis longtemps j’avais de grandes craintes. Aussi suis-je enchanté d’apprendre qu’elles sont sans motif. Si votre père, miss Morstan, avait mieux soigné sa maladie de cœur, il serait encore vivant à l’heure qu’il est. »

Je fus révolté d’entendre cet homme parler de cette façon légère et brutale d’un sujet aussi douloureux. Miss Morstan devint d’une pâleur de cire et fut obligée de s’asseoir.

« Mon cœur m’avait bien dit qu’il n’était plus de ce monde, murmura-t-elle.

— Je puis vous donner tous les renseignements à ce sujet, ajouta-t-il, et, qui plus est, vous faire rendre justice, et je le ferai, je vous le jure, malgré tout ce qu’essaiera de dire mon frère Bartholomé. Je suis très heureux d’avoir ici vos amis ; car ils ne vous serviront pas seulement d’escorte, mais ils seront encore les témoins de ce que j’ai à vous révéler. À nous trois, nous sommes de force à résister à Bartholomé. Mais ne nous adjoignons aucun étranger, aucun homme de la police. Nous pouvons tout arranger entre nous d’une manière satisfaisante sans l’aide de personne, et rien ne déplairait plus à mon frère que de mêler le public à nos affaires. »

Il s’assit sur un siège très bas, et nous regarda en faisant clignoter ses yeux clairs de myope.

« Pour ma part, dit Holmes, je puis vous assurer que tout ce que vous nous confierez ne sortira pas d’ici. »

J’inclinai la tête en signe d’assentiment.

« Parfait, parfait, dit-il. Puis-je vous offrir un verre de chianti, miss Morstan, ou du tokay ? Je n’ai pas d’autres vins ici. Voulez-vous que je débouche une bouteille ?… Non. Bien, bien. J’espère que vous ne craignez pas l’odeur du tabac, l’odeur balsamique du tabac oriental. Je suis un peu nerveux et mon narghileh est pour moi un calmant inappréciable. »

Il alluma son instrument, et la fumée se mit à filtrer en chantant à travers l’eau de rose. Nous étions tous trois assis en demi-cercle, la tête appuyée sur la main, tandis qu’au centre l’étrange petit être au long crâne luisant tirait nerveusement de courtes bouffées du long tuyau qu’il avait applique à ses lèvres.

« Lorsque je me décidai à vous faire cette communication, commença-t-il, j’aurais pu vous donner mon adresse, mais j’ai craint que vous n’accédiez pas à ma demande et que vous n’ameniez avec vous des gens qui m’auraient déplu. J’ai donc pris la liberté de vous fixer un rendez-vous qui permît à mon serviteur Williams de vous dévisager d’abord. J’ai la confiance la plus entière dans sa discrétion, et dans le cas où son inspection ne l’aurait pas satisfait, il avait des ordres pour s’en tenir là. Vous ne m’en voudrez pas de ces précautions, n’est-ce pas ? mais je suis un peu sauvage et très raffiné dans mes goûts. Or, je trouve qu’il n’y a rien de plus contraire à l’esthétique qu’un agent de police. J’ai une répulsion instinctive pour le réalisme brutal, quelle que soit sa forme, et je me mets rarement en contact avec la foule vulgaire. Aussi je vis comme vous pouvez le voir, au milieu d’une certaine élégance ; et je crois que je peux m’intituler l’ami des arts. Que voulez-vous ? c’est là ma toquade. Tenez, ce paysage est un Corot authentique, et quoique un expert puisse émettre quelque doute sur ce Salvator Rosa, il n’y a pas d’erreur possible au sujet de ce Bouguereau. Je dois vous avouer mon faible pour l’école française moderne.

— Pardon, monsieur Sholto, interrompit miss Morstan, mais je suis ici sur votre demande pour entendre une communication que vous avez témoigné le désir de me faire. Il est déjà fort tard et je voudrais que notre entrevue fût aussi courte que possible.

— Dans tous les cas, elle ne pourra qu’être assez longue, répondit-il, car nous serons certainement obligés d’aller jusqu’à Norwood et de voir mon frère Bartholomé. Nous irons tous ensemble et nous tâcherons d’avoir le dessus. Il est furieux contre moi pour avoir pris le parti qui me semblait le seul juste. J’ai eu une scène affreuse avec lui hier soir, et vous ne pouvez vous imaginer combien il est terrible quand il se met en colère.

— Si nous devons aller à Norwood, il serait peut-être préférable de partir sur l’heure », hasardai-je.

Le petit homme partit d’un tel éclat de rire qu’il en devint cramoisi.

« Oh, voilà qui ne serait pas à faire, s’écria-t-il, je ne sais pas bien comment nous serions reçus si je vous amenais ainsi à l’improviste, sans que vous connaissiez d’abord nettement la situation ; je vais donc vous l’exposer, mais je dois avant tout vous prévenir qu’il y a plusieurs points dans cette histoire que moi-même j’ignore complètement, en conséquence je ne puis vous répéter que ce que je sais.

« Comme vous l’avez sans doute deviné, mon père était le major Sholto, ex-officier de l’armée des Indes. Il prit sa retraite il y a environ onze ans et vint habiter Pondichery Lodge, dans le quartier d’Upper Norwood. Ayant fait de bonnes affaires aux Indes, où il avait amassé une jolie fortune, il en avait rapporté une importante collection de curiosités et avait ramené un personnel indien. Il acheta donc une maison et y vécut avec un grand luxe. Il n’a jamais eu d’autres enfants que mon frère jumeau Bartholomé et moi.

« Je me rappelle parfaitement le bruit que fit la singulière disparition du capitaine Morstan. Nous en lûmes les détails dans les journaux avec le plus grand intérêt, puisqu’il avait été l’ami de notre père, et nous discutâmes librement l’affaire devant lui. Il mêlait ses suppositions aux nôtres, et nous n’eussions jamais pu croire qu’il était le seul à connaître ce qui s’était passé et la triste fin d’Arthur Morstan.

« Ce que nous savions toutefois, c’est qu’un danger mystérieux, mais réel, menaçait notre père ; Il n’aimait pas sortir seul et il avait toujours comme portiers à Pondichery Lodge deux lutteurs de profession. Williams, qui vous a conduits ici, était l’un d’eux. Il a été un champion connu en Angleterre. Notre père n’avait jamais voulu nous spécifier ses craintes, mais il professait une aversion marquée pour tout individu ayant une jambe de bois. Un jour même il tira sur un homme affligé de cette infirmité, et qui se trouva être tout simplement un pauvre colporteur parfaitement inoffensif. Nous avons dû même payer une grosse somme pour étouffer cette affaire. Mon frère et moi nous avions toujours pensé que c’était là une simple lubie de notre père, lorsque l’avenir se chargea de nous prouver le contraire.

« Au commencement de 1882, mon père reçut des Indes une lettre qui le bouleversa de la plus étrange façon. En la lisant au déjeuner, il faillit se trouver mal et c’est depuis lors qu’il est allé en s’affaiblissant jusqu’à sa mort. Il nous fut impossible de découvrir ce que contenait cette lettre ; nous avions seulement pu constater qu’elle était courte et écrite par une main inexpérimentée. À partir de ce moment, le spleen dont le major se plaignait depuis des années ne fit qu’augmenter rapidement, si bien qu’un jour, vers la fin d’avril, on nous avertit que tout espoir était perdu, et que notre père nous demandait pour nous faire une dernière communication.

« Lorsque nous entrâmes dans sa chambre il était soutenu par des oreillers et ne respirait plus que péniblement. Il nous pria de fermer la porte à clef et de nous mettre chacun d’un côté de son lit. Puis, saisissant nos mains, il nous fit, d’une voix brisée par l’émotion autant que par la souffrance, l’étrange récit que je vais tâcher de vous répéter le plus fidèlement possible.

« Dans ce moment suprême, dit-il, il n’y a qu’une chose qui pèse sur ma conscience : c’est la manière dont je me suis conduit vis-à-vis de la fille du malheureux Morstan. La maudite avarice, qui a été toute ma vie mon défaut capital, m’a fait retenir et garder la moitié du trésor qui aurait dû lui appartenir. Et cependant je n’ai pas joui moi-même de ces richesses, tant l’avarice est un vice aveugle et absurde ! Le fait seul de la possession était pour moi une telle jouissance que je ne pouvais même supporter l’idée d’un partage. Voyez ce collier de perles à côté de ce flacon de quinine. Je n’ai pas encore pu me décider à m’en séparer, quoique je l’aie sorti avec l’intention de l’envoyer à cette jeune fille. Vous, mes fils, vous lui donnerez, n’est-ce pas, une bonne part du trésor d’Agra ? Mais ne lui envoyez rien, même pas ce collier, avant que j’aie quitté ce monde. Après tout, il y a eu des gens aussi malades que moi et qui se sont remis.

« Je vais vous raconter maintenant comment est mort Morstan. Depuis des années il avait une maladie de cœur qu’il cachait à tout le monde et que moi seul connaissais. Pendant notre séjour aux Indes et par une suite de circonstances extraordinaires, nous fûmes tous deux mis en possession d’un trésor considérable. Je l’avais rapporté en Angleterre, et quand Morstan y arriva à son tour, il débarqua directement chez moi pour réclamer sa part. Il était venu à pied de la gare ici et fut introduit par mon fidèle et vieux Lal Choudar, qui est mort depuis. Morstan et moi n’étions pas d’accord quant au partage du trésor et nous en vînmes à échanger des paroles fort aigres. À un moment Morstan bondit de sa chaise au paroxysme de la colère, mais soudain il porta la main à son cœur, son visage devint bleuâtre et il tomba à la renverse. Dans sa chute, il heurta le coin du coffre qui renfermait le trésor et se fit au front une profonde blessure. Lorsque je voulus le relever, je constatai avec terreur qu’il avait cessé de vivre.

« Pendant quelques instants, je restai là à moitié fou, me demandant ce que je devais faire. Mon premier mouvement avait été naturellement d’appeler au secours ; mais je me rendais compte combien je risquais d’être pris pour un simple assassin. Cette mort subite au cours d’une dispute, cette blessure à la tête, tout semblait m’accuser formellement. De plus une enquête judiciaire aurait révélé tout ce qui était relatif au trésor, et c’était ce que je voulais éviter à tout prix. Morstan m’avait dit que personne au monde ne savait où il était allé ; pourquoi l’aurait-on découvert plus tard ?

« J’en étais là de mes réflexions, lorsque j’aperçus sur le pas de la porte Lal Choudar. Il entra doucement en fermant la porte à clef derrière lui. — Ne craignez rien, Sahib, dit-il, personne ne saura que vous l’avez tué. Cachez le cadavre, et bien malin celui qui découvrira quelque chose. Mais je ne l’ai pas tué ! fis-je. — Lal Choudar secoua la tête en souriant. — J’ai tout entendu, Sahib, reprit-il, j’ai entendu la dispute et j’ai entendu le coup. Mais j’ai un sceau sur les lèvres. Tous dorment dans la maison. Je vais vous aider à dissimuler le corps, — Ceci suffit à me décider. Si mon propre serviteur ne croyait pas à mon innocence, comment aurais-je pu espérer la faire prévaloir devant une douzaine de jurés plus ou moins ineptes ? Lal Choudar et moi nous cachâmes le cadavre le même soir, et quelques jours après tous les journaux de Londres ne parlaient que de la disparition mystérieuse du capitaine Morstan. Vous voyez par ce récit que je n’ai rien à me reprocher à ce sujet. Mais où je suis coupable, c’est d’avoir caché non seulement le cadavre, mais encore le trésor, et d’avoir gardé par devers moi la part de Morstan, comme si elle m’appartenait. Je désire donc que vous fassiez une restitution. Approchez votre oreille de mes lèvres ; ce trésor est caché dans…. »

« Juste à ce moment nous vîmes les traits de notre père se bouleverser d’une façon effroyable, ses yeux s’ouvrirent démesurément, ses dents s’entre-choquèrent, et il cria d’une voix que je n’oublierai jamais : « Ne le laissez pas entrer ! Pour l’amour de Dieu, ne le laissez pas entrer ! » Nous nous retournâmes tous deux vers la fenêtre en suivant la direction de son regard, et nous pûmes distinguer, malgré l’obscurité extérieure, un individu dont le visage s’écrasait contre la vitre. C’était un homme à la barbe longue, à la chevelure inculte, dont le regard exprimait d’une façon terrible la haine et la férocité. Mon frère et moi, nous bondîmes vers la fenêtre, mais l’homme avait déjà disparu. Lorsque nous revînmes auprès de mon père, sa tête s’était inclinée sur sa poitrine et son cœur avait cessé de battre.

« Ce soir-là nous parcourûmes le jardin dans tous les sens sans trouver trace de l’individu qui nous avait apparu ; nous relevâmes seulement sur la plate-bande au-dessous de la fenêtre la trace d’un seul pied. Sans cette empreinte, nous aurions pu supposer que cette figure sauvage et terrible n’était qu’un jeu de notre imagination. Mais bientôt nous eûmes une preuve plus frappante encore qu’il se tramait quelque chose dans l’ombre autour de nous, car le lendemain matin on constata que la fenêtre de mon père avait été ouverte, que tous les meubles avaient été fouillés, et sur la poitrine du cadavre était épinglé un chiffon de papier qui portait ces mots : « La marque des quatre ». Que signifiait cette phrase ? Quel avait été le mystérieux visiteur de la nuit ? nous ne le sûmes jamais. Selon toute apparence rien n’avait été volé, quoique tout eût été mis sens dessus dessous. Naturellement mon frère et moi nous fîmes un rapprochement entre cet étrange incident et les craintes qui avaient hanté mon père de son vivant, cependant jusqu’ici tout cela est resté encore une énigme pour nous. »

Le petit homme s’arrêta pour rallumer son narghileh et pendant quelques instants sembla suivre sa pensée dans les nuages de fumée dont il s’enveloppait. Nous avions tous été vivement impressionnés par ce récit extraordinaire. Aux quelques mots qui avaient eu trait à la mort de son père, miss Morstan était devenue blême et j’eus même, un instant, la crainte qu’elle ne se trouvât mal. Je saisis une carafe en verre de Venise qui se trouvait à ma portée et lui versai un verre d’eau.

Sherlock Holmes se tenait renversé sur sa chaise avec cette expression absente qu’il savait prendre, les paupières baissées comme pour voiler, l’éclat de son regard. En portant mes yeux sur lui, je ne pus m’empêcher de penser que le matin même il s’était encore plaint amèrement de la monotonie de la vie ; et voilà que nous nous trouvions tout à coup en présence d’un problème qui demandait pour le résoudre toutes les ressources de sa sagacité. Mr Thaddeus Sholto nous regarda alternativement avec une satisfaction évidente en constatant l’effet que son récit avait produit sur nous. Il reprit, tout en tirant de temps en temps quelques bouffées de sa pipe :

« Comme vous pouvez le penser, nous fûmes, mon frère et moi, très excités par l’idée de ce trésor auquel notre père avait fait allusion. Pendant des semaines, pendant des mois, nous fouillâmes tous les coins du jardin, nous le mîmes sens dessus dessous, sans arriver à rien découvrir. Cela nous rendait fous de penser que le major allait nous révéler l’endroit de la cachette au moment précis où il avait expiré. Nous pouvions nous faire une idée de la splendeur des richesses cachées par le collier de perles qui en avait été distrait ; et même, au sujet de ce collier nous eûmes, mon frère et moi, une légère discussion. Les perles avaient évidemment une valeur considérable, et lui ne voulait pas s’en séparer, car, entre nous, Bartholomé a un peu hérité du vice paternel. Il prétendait qu’en offrant ce bijou à celle auquel notre père le destinait, cela ferait jaser et pourrait nous attirer des désagréments. Tout ce que je pus obtenir fut l’autorisation de rechercher l’adresse de Miss Morstan et de lui envoyer une perle séparée à intervalles fixes, afin qu’elle sût bien qu’on ne l’oubliait pas.

— C’était une pensée très charitable de votre part, interrompit miss Morstan. Vraiment, vous vous êtes montré bien bon pour moi. »

Le petit homme joignit les mains d’une façon suppliante :

« Nous n’étions que vos fidéicommissaires, dit-il, du moins c’est ainsi que j’envisageais la chose, quoique Bartholomé ne fût pas tout à fait de mon avis. Nous étions assez riches par nous-mêmes et je ne désirais rien de plus. D’ailleurs il aurait été de bien mauvais goût de se conduire vis-à-vis d’une jeune personne d’une façon aussi mesquine. Les Français, qui ont vraiment une façon charmante de dire les choses, affirment que « le mauvais goût mène au crime ». Quoi qu’il en soit, notre désaccord à ce sujet devint si aigu, que je jugeai préférable de renoncer à la vie en commun. Je quittai donc Pondichery Lodge, emmenant avec moi dans ma nouvelle demeure Williams et le vieux Khitmutgar. Mais hier j’appris un événement de la plus haute importance. Le trésor venait d’être enfin retrouvé ! Je me mis sur l’heure en rapport avec miss Morstan, et nous n’avons plus maintenant qu’à aller jusqu’à Norwood en réclamer notre part. Déjà hier soir j’ai formulé mes intentions à mon frère, et, si nous ne devons pas espérer être les bienvenus chez lui, nous sommes sûrs en tout cas d’être attendus. »

Mr Thaddeus Sholto avait cessé de parler, et continuait de se trémousser sur ses luxueux coussins. Pour nous, nous gardions le silence, absorbés par la pensée des nouvelles complications qui surgissaient de cette mystérieuse affaire.

Holmes fut le premier à se ressaisir et se leva brusquement.

« Vous avez parfaitement agi, monsieur, dit-il, depuis A jusqu’à Z. Peut-être serons-nous assez heureux en retour pour éclaircir les points qui restent encore obscurs à vos yeux. Mais, comme le disait miss Morstan, il y a un moment, il est déjà tard et il vaudrait mieux poursuivre notre enquête le plus rapidement possible. »

Sans se faire prier davantage, notre nouvelle connaissance roula le tuyau de son narghileh et alla chercher derrière un rideau un long pardessus ouaté garni d’un col et de manchettes d’astrakan. Après l’avoir revêtu, il le boutonna jusqu’en haut, malgré la douceur de la température, et compléta son accoutrement en mettant sur sa tête une toque de castor muni d’oreillères tombant de chaque côté, de sorte qu’on ne voyait plus de lui que son nez pointu et sa bouche grimaçante.

« Ma santé est bien délicate, dit-il, en nous montrant le chemin, et je me vois réduit à vivre comme un pauvre infirme. »

Un fiacre nous attendait à la porte et tout était évidemment prévu d’avance, puisque, dès que nous y fûmes montés, le cocher partit d’une allure rapide. Thaddeus Sholto parlait sans discontinuer, sur un ton perçant qui dominait le bruit de la voiture.

« Bartholomé est un garçon bien intelligent, dit-il. Devinez comment il découvrit le trésor ? Il était arrivé à se convaincre que mon père l’avait caché dans sa demeure. Alors il releva le plan de la maison de la façon la plus exacte. Il remarqua que la hauteur extérieure du bâtiment était de soixante-quatorze pieds ; mais en additionnant la hauteur de chaque étage et en tenant compte de l’épaisseur des planchers qu’il avait déterminée par des sondages, il n’arrivait jamais à avoir comme élévation à l’intérieur que soixante-dix pieds. Il manquait donc quatre pieds, qui ne pouvaient se retrouver qu’au sommet de la maison. Il perça un trou dans le plafond d’une chambre située au dernier étage et découvrit, comme il s’y attendait, un petit grenier inconnu de tous. Là était le coffre renfermant le trésor ; il le descendit alors par le trou dans la pièce située au-dessous, et c’est là qu’il est resté depuis. Il estime que la valeur des pierres atteint au moins une douzaine de millions. »

À l’énoncé de ce chiffre énorme, nous nous regardâmes tous avec stupéfaction. Miss Morstan, une fois ses droits reconnus, allait devenir, de pauvre institutrice qu’elle était jusqu’alors, une riche héritière. Assurément un véritable ami eût dû se réjouir d’une aussi bonne nouvelle, et cependant, je dois l’avouer à ma honte, l’égoïsme prit le dessus chez moi et je sentis mon cœur traversé par une souffrance aiguë. Je murmurai quelques congratulations indistinctes et je restai atterré, la tête penchée sur ma poitrine, sourd au bavardage de notre compagnon. Celui-ci était évidemment un hypocondriaque de premier ordre, et j’avais vaguement conscience qu’il détaillait tout au long les symptômes qui l’inquiétaient, en me suppliant de lui donner mon avis sur la composition et sur les effets des innombrables élixirs dont il portait quelques spécimens dans une pharmacie de poche. J’espère qu’il ne se rappellera jamais tout ce que j’ai pu lui répondre ce soir-là. Holmes prétend qu’il m’a entendu le mettre en garde contre l’immense danger qu’il pouvait courir en prenant plus de deux gouttes d’huile de ricin, tandis que je lui recommandais, comme calmant, la strychnine à haute dose. Quoi qu’il en soit, ce me fut un soulagement de sentir le fiacre s’arrêter, et de voir le cocher ouvrir la portière.

« Voici Pondichery Lodge, miss Morstan », dit M. Thaddeus Sholto, et il tendit la main à la jeune fille pour l’aider à descendre.