La Maison Thüringer

Panait Istrati

La Maison Thüringer

Publié par la revue de Paris (1932)

Ramassé en boule, sur un tabouret bas, dans un coin de cette énorme cuisine de grosse maison bourgeoise, le jeune Adrien se tenait coi et semblait prêter l’oreille à quelque chose qui se serait passé dans sa poitrine. Il en-était tout préoccupé, depuis une heure qu’il était là. Sa mère l’avait fait venir, afin de le placer comme « garçon de courses », et, malgré l’heure trop matinale, la pauvre femme commençait à s’inquiéter de l’attitude, à son avis, peu convenable, que son fils adoptait au moment même où il allait être présenté aux patrons.

Dieu, qu’il est bourru ! – pensait-elle, se tenant debout, pour éviter toute surprise désagréable. Ce garçon n’arrivera jamais à rien.

Blanchisseuse dans la maison Thüringer, depuis des années, la mère Zoïtza savait que, d’un moment à l’autre, madame Anna, femme de M. Max Thüringer, allait faire irruption dans la cuisine, le fer à friser à la main. Elle s’installerait, comme d’habitude, devant la portière du fourneau, assise sur ce même tabouret bas qu’Adrien avait pris sans demander permission à personne. Là, jacassante ou morose, selon son humeur, madame Anna passait une petite demi-heure à faire trois choses à la fois friser ses cheveux, prendre son café et établir, d’accord avec sa mère, cuisinière de la maison, les menus de la journée. Puis, jolie, pimpante, elle allait faire le marché, accompagnée d’un domestique.

Adrien ne savait rien de tout cela, mais il sentait, de temps à autre, que sa mère n’était pas contente de lui. Il ne la regardait pas. Il fixait constamment le sol, à ses pieds, et mille souvenirs, mille sentiments, divers, contradictoires, tantôt gais, tantôt tristes, défilaient sous ses yeux. Il apercevait cependant, parfois, les pieds de sa mère qui changeaient de place, impatients.

Elle voudrait que j’attende debout, comme elle, se dit-il. Pour le respect de qui ? Les patrons, les deux frères Thüringer, ne peuvent pas venir à la cuisine. Ce sont de trop gros messieurs, et « rigides comme tous les Allemands Serait-ce pour le respect de madame Charlotte, mère de madame Anna? Ou pour madame elle-même ? Ou, encore, pour Mitzi, la jeune sœur de celle-ci ? Allons donc ! Ces trois femmes, aujourd’hui maîtresses de grande maison et bien braves, du reste, il ne les connaissait que trop, les ayant connues autrefois, et non comme « grandes dames ?. Six années auparavant, alors qu’il était âgé de treize ans, il avait habité la même maison qu’elles, sise place du Marché- Pauvre. A cette époque-là madame Charlotte venait de perdre son mari, M. Müller, mécanicien allemand débarqué en Rou- manie au temps des premiers chemins de fer, pensionné depuis longtemps et paralytique. Adrien avait beaucoup admiré la gravité de ce vieillard qui, cloué dans son fauteuil, lisait jour et nuit le Ber/Mer Tageblatt et la Frankfurter Zeitung. La misère régnait alors, dans cette famille, mais Adrien avait remarqué déjà que,, chez les Allemands, la misère pouvait être digne. Point de vêtements déchirés, ni sales, comme on en voyait chez « les nôtres ». Et les raccommodages, toujours savants, presque invisibles. Quant à la popote, c’était avec des sommes dérisoires que madame Charlotte parvenait à fabriquer des plats savoureux et même des gâteaux.

Toutefois, la misère harcelait de plus en plus la veuve et ses quatre enfants, trois filles et un garçon, dont aucun encore ne gagnait. On s’endettait. On emprunta de l’argent même à la mère d’Adrien, la plus pauvre des veuves. Puis les créditeurs devinrent agressifs. On dut vendre du mobilier. Enfin, toute honte bue, la puînée, Anna, alla se placer comme servante chez les frères Max et Bernard Thüringer, grands exportateurs de céréales, à Braila, ville où se déroule notre chronique et second port danubien de la Roumanie, alors bouillant d’activité.

Nous sommes tout au début de ce siècle.

La chance vint, promptement, récompenser le courage de la jeune et belle Anna Müller six mois après son entrée au service des Thüringer, M. Max, l’aîné de la maison, épousa sa blonde servante.

Ce geste, bien naturel chez les civilisés, ferma quelques portes à M. Max et fit un peu de scandale parmi les riches autochtones de la ville, tous descendants des valets de nos anciens boyards. Tant pis pour les boudeurs, s’était dit l’heureux époux, très « philosophe » et nullement rancunier, d’autant qu’il était affreusement myope et se moquait des sourires ironiques qu’il pouvait rencontrer en ville. Il afficha partout sa resplendissante épouse et alla même la promener à Vienne, à Berlin, à Venise et sur la Côte d’Azur.

Madame Thüringer, de son côté, sut garder son bon caractère et sa modestie. Comme auparavant, elle ne manqua pas un jour de faire elle-même le marché, se contenta d’une seule servante, qu’elle aida vaillamment à venir à bout de cet énorme ménage, et fit de sa propre mère la cuisinière de la maison, en dépit des ~protestations de son mari.

Certes, ce ne fut pas seulement sa mère qui la suivit chez les Thüringer, mais encore toute sa nombreuse et pauvre parenté, qui trouva, dans la maison moins un emploi qu’un asile. Cela mit un peu de mouvement dans les rouages encrassés de l’existence monotone que menaient les deux célibataires. Un grand nombre de jupes joyeuses, fleurant la propreté, aéraient toute la maison avec leurs incessantes allées et venues.

Oui, elles sentaient bon, sauf celle de la bien vieille madame Charlotte, qui n’en avait qu’une dont le bas balayait le sol de la cuisine, cette cuisine qu’elle ne quittait que pour regagner sa chambre.

Adrien, replié sur les genoux, regardait avec sympathie cette trop longue robe et la trouvait encore plus misérable que celles qu’il avait connues à la vieille dame, du temps où elle habitait place du Marché-Pauvre. Pourquoi cette misère ? Probablement parce qu’elle ne s’en souciait pas, sa vie sentimentale se concentrant toute, à présent, dans le petit verre de schnaps qu’elle avait toujours aimé. Lourde, rhumatisante, elle préparait le café du matin et buvait une gorgée tous les quarts d’heure, allant, pour cela, jusqu’à la chambre à provisions, où elle dissimulait son eau-de-vie.

Madame Charlotte ! fit, tout à coup, Adrien, pourquoi ne gardez-vous pas la bouteille près de vous ? Auriez-vous peur de votre fille?

Devant cette énormité, échappée à son fils, la mère Zoïtza poussa un cri d’horreur, mais madame Charlotte alla prendre la tête d’Adrien, lui baisant le front

Tu as toujours été brave. C’est toi qui me chercheras, à l’avenir, mon schnaps, n’est-ce pas ?

– Sûrement. Et du meilleur que celui-ci.

– Hé ! Tu es bon. Nous verrons si tu parviendras à arracher à Anna assez de sous, pour en acheter. Tu ne sais pas ce qu’elle est devenue avare, Anna, depuis qu’elle a des sous.

Adrien voulut répondre, mais la servante entra, et il pensa alors à tout autre chose. Il vit la première jupe propre de la maison, une Hongroise de vingt ans, jolie, grassouillette, la chair blanche et débordant de partout, dans sa toilette sommaire du matin. Elle rougit fortement, à la vue de ce garçon, du même âge qu’elle, couvrit ses grands seins et dit, pour dire quelque chose

Voilà. La salle à manger est prête. Les patrons n’ont qu’à se lever.

Puis, pour vaincre la timidité que lui causait la présence inattendue du jeune homme, elle. dit à la mère d’Adrien, qu’elle connaissait bien

C’est votre fils, mère Zoïtza ? Ma foi, c’est un beau gars !

Je vais en faire mon fiancé.

La bonne mère fut flattée d’entendre confirmer à nouveau que son fils était « un beau gars », mais elle répondit par une grimace à l’idée de le voir épouser une servante. Bon pour les Allemands riches, ces coups de tête-là ! Mais son Adrien devait épouser une fille de « bonne famille et, surtout, bien dotée. Là-dessus, gros parvenus ou pauvres hères, les autochtones, sont du même avis.

Sur ce point, Adrien n’avait pas d’avis, pas d’idée arrêtée. Même il se demandait parfois pourquoi les gens mêlaient des idées avec de la chair appétissante. Comment pouvait-on parler mariage, dot, condition sociale, intelligence et culture, devant une question de chair ? Certes, de la chair, il ne connaissait encore que la couleur et le parfum, mais cela lui suffisait pour se rendre compte que, malgré sa tête farcie de songes, il devenait un tout petit animal docile, dès qu’une jeune femme lui cinglait la vue de son éblouissant trésor charnel. Ah, dans ces moments-là, au contact de cette main invisible il était près à s’évanouir de joie. Elle annulait violemment une riche partie de lui-même, pour le combler d’une autre, bien différente, mais également riche. En lui s’anéantissait un lourd trésor de pensées tumultueuses, qui formait la base de sa vie intime beauté des livres et de la nature, amitié, aspirations, idées de justice sociale. C’était tout son avoir, ramassé avec ses deux bras d’enfant pauvre, qui s’éclipsait. Pour un instant. Pour laisser la place libre à un orage dévastateur qui débutait, tendrement, comme une brise caressante la poussée irrésistible vers ce trésor charnel de la femme. Le toucher du doigt, de la main et, parfois, peut-être y coller sa joue embrasée. Il ne demandait pas davantage. Il ignorait même de quoi était fait ce davan- tage, car sa passion n’admettait pas la vulgaire expérience qui court les rues. Cette expérience finale des autres dans le domaine de la chair, il la jugeait trop banale, trop limitée, trop dépourvue d’exaltation. Non ! Ses camarades, ou ils ne savaient rien, ou bien ils étaient incapables de lui faire entrevoir l’étendue passionnelle de cet acte final. De toute façon, il repoussait les descriptions qu’on lui en faisait. Elles étaient trop grossières, souvent basses, et parfois même injurieuses. La femme était humiliée, réduite au rang d’objet à plaisir, esclave du mâle. Ou bien on faisait d’elle une ennemie, un tyran.

Elle n’était ni l’un ni l’autre. Pour Adrien, elle était une associée de l’homme, sa joyeuse complice ou partenaire. Et beaucoup, beaucoup plus gracieuse que lui, en dépit de toutes les misères que cette passion comporte. Il la trouvait riche de couleurs, de lignes délicates, de formes voluptueuses, de finesse sensuelle. Elle était le joyau de l’existence du mâle. Celui-ci pouvait être bon, fort, viril, vaillant, mais il lui manquait la première qualité de l’être humain, en matière de sensualité, la grâce. Une femme, passant près d’un homme, pouvait le rendre heureux et lui laisser un souvenir ineffaçable, rien qu’en le frôlant de sa grâce. Le rire et les pleurs d’une femme rappellent constamment le plus bel âge de la vie humaine l’enfance. Et jusqu’à son courroux qui vous fait sentir que la femme n’est pas faite pour la peine qui l’enlaidit.

Aussi, Adrien voyait-il dans le femme la plus vivante de toutes les œuvres d’art. Et, souvent, heureux de la place énorme qu’elle occupait en lui, ne fût-ce que pour une heure, il se demandait si la joie qu’elle lui donnait ne valait pas le bonheur qu’il avait éprouvé en lisant telle page de Balzac, en aimant, de toute sa passion amicale, Mikhaïl, ou bien en adorant telle journée de liberté totale au bord de son cher Danube.

Au fond, ces trois grandes branches de l’existence passionnée doivent avoir un même tronc et une même racine, se disait-il. Car il commençait à sentir que la chaleur et le degré de jouissance en étaient les mêmes. Un amour, cédant le pas à un autre, ne diminuait pas son être ; au contraire, ils se complétaient, l’enrichissant et le grandissant. Bien mieux, par leur nature, profondément différente, ces trois passions excluaient la brûlure de la rivalité, dont l’aiguillon s’attarde toujours à stimuler la rancune, cette fille de la haine sans noblesse.

Adrien remarqua que la servante hongroise manquait de grâce. Elle n’était qu’appétissante, avec sa jeune chair blanche. Il la désira un moment, puis sa coquetterie peu gracieuse le laissa indifférent. Il se pelotonna davantage sur son tabouret et pensa à Mikhaïl, à sa dernière lecture, à sa liberté qui allait sombrer dans un instant. L’idée d’être domestique l’attrista un peu, mais il s’efforça de n’être pas trop malheureux. Après tout) il fallait bien gagner sa vie. Et puis, comme garçon de courses, ce n’est pas la prison. Il devait être la plupart du temps dehors, en ville, et dans le port, où la maison avait son bureau d’affaires de bourse. Vers ce bureau et vers le télégraphe, il allait trotter sans arrêt.

Ce n’est pas trop mal. On est à l’air, au soleil. C’est tout de même de la liberté.

Soudain, le tapage que faisaient deux chiens lourdauds, courant l’un après l’autre, tout le long des couloirs, le tira de ses rêveries.

Voilà madame Anna qui s’amène, dit la servante. En effet, les chiens couchaient avec les patrons, et dès qu’on leur ouvrait la porte, ils s’élançaient toujours, fous de joie, vers la cuisine, où les attendait un copieux déjeuner. C’étaient deux bassets allemands, l’un fauve, l’autre noir, et gras à éclater. Ils tombèrent dans la cuisine comme deux boulets, mais madame Charlotte les mit aussitôt à la porte Allez dehors, vilains ! Le matin, il faut d’abord « faire quelque chose », et après, seulement, se remettre à manger. Sur le seuil de la cuisine, apparut madame Anna, en chemisette de jour et jupon blanc à dentelles, vision gracieuse qu’Adrien trouva parfaite plus que jamais. Vers cette image il fut prêt à se précipiter, sans plus réfléchir.

Il ne fit que se lever et répondre, à son tour, au salut matinal de la patronne.

– Bonjour. madame Anna.

Elle vit la peine qu’il eut à l’appeler « madame », et l’encouragea.

C’est cela, Adrien maintenant, tu ne dois plus m’appeler « Anna », comme jadis, mais madame. Et à Hedwige, aussi, il faut dire madame. Et à Mitzi : mademoiselle. Ce n’est pas pour nous, mais pour la maison. Nous. Toujours des amis, n’est-ce pas ?

Elle vint lui donner la main, une jolie main chaude et douce, qu’il porta à ses lèvres avec une ardeur qui la fit tressaillir. Elle se ressaisit aussitôt, prenant une attitude de maîtresse grave et s’éloignant d’Adrien, mais elle avait tort, car celui-ci ne faisait plus rien qui pût là confirmer dans sa crainte. Il voguait dans les sphères d’un bonheur éthéré, nullement dangereux, lourd de reconnaissance et ne pensant plus à rien, à rien. Légèrement myope, mais tout de même assez pour ne pas pouvoir distinguer les détails d’un objet situé à cinq mètres de lui, il ne regarda plus madame Thüringer. Il venait d’atteindre à l’un des sommets de l’existence heureuse et ne concevait, pour l’instant, rien qui pût aller plus haut. Jamais encore la vision et le toucher d’une femme ne lui avaient transmis une telle chaleur.

Bonjou-ou-our, Adrien ! dirent tout à coup deux voix de femme.

C’étaient Hedwige, l’aînée, et Mitzi, la cadette des trois sœurs Müller. La première, mariée à un Grec désœuvré, avait vingt-sept ans et occupait, dans la maison Thüringer, la place de lingère. Mitzi était du même âge qu’Adrien. Anna fut heureuse de les voir arriver, car, à son avis, Adrien sentait trop le bouc, et elle ne voulait pas être seule à attirer ses regards, malgré cet air confus, préoccupé, qu’elle lui découvrait.

Alors, Adrien, nous allons être, de nouveau, ensemble, comme à la place du Marché-Pauvre, il y a six ans ! s’écria Mitzi, venant lui secouer la main. Raconte-nous un peu ce que tu as fait pendant tout ce temps.

Rien qui vaille, répondit Adrien, sans élan.

Il n’aima pas qu’on le fît redescendre de ses nues, d’autant plus que Mitzi, comparée à Anna, lui sembla une vraie jument, tant elle avait grandi et grossi. Il trouva Hedwige plus mignonne, plus fine, quoiqu’elle fût la plus âgée des trois. Mais il ne voulut pas manquer de délicatesse et complimenta Mitzi pour sa beauté.

Maintenant, il y avait à la cuisine trois belles femmes jeunes, en jupon blanc, jambes nues, épaules et seins péniblement couverts par un linge de toilette mal attaché. Elles venaient se faire friser les cheveux devant le fourneau et remplissaient la cuisine d’une odeur de chair saine. C’en était trop, même pour un myope comme Adrien, qui trouva raisonnable de sortir dans la cour de service, pour caresser les deux beaux chiens.

Sa mère en fut heureuse. Dieu, toutes ces femmes à moitié nues, à cette heure, tous les matins ! Comment n’y avait-elle pas songé ? Certes, à part la servante, les autres sont ses maîtresses, auxquelles il doit du respect. N’empêche, c’est un grand gaillard de dix-neuf ans, qui ignore tout et qui est d’autant plus curieux de mes choses. Pourtant, elle était bien obligée de le « fourrer » dans ce harem, car elle ne pouvait plus subvenir à ses besoins.

On rappela Adrien, au moment où la cloche du pensionnat voisin sonnait la rentrée en classe. Huit heures. À la cuisine, plus de femmes qui vous brûlent la vue. Madame Anna, debout, habillée, poudrée, charmante dans sa toilette d’été, riche en couleurs, et toute à son désir de paraître digne, sérieuse, aborda Adrien de front.

Voilà, mon ami trois bureaux et les couloirs à nettoyer et à mettre en ordre tous les matins, ainsi que les deux cours, celle des maîtres et celle de service. Puis, l’argenterie et les courses. C’est là ton travail quotidien et ce n’est pas peu. Il faut que tu y arrives promptement et irréprochablement. Mais tu seras récompensé. J’ai obtenu, pour toi, de M. Max, le plus haut salaire qu’on ait payé, jusqu’ici, à un garçon quatre-vingts francs par mois et tout l’entretien, nourri, blanchi, logé et.

Et, brusquement, elle se mit à rire comme une folle, rougissant, malgré la poudre, et se cachant le visage. À cette minute elle avait l’air d’une fille de seize ans.

Sa mère intervint, grave, presque furieuse

– Blanchi, nourri, logé. çuo : encore ? N’as-tu pas honte ?

– Et pourquoi aurais-je honte ? riposta-t-elle, tout essoufflée. – J’ai voulu dire qu’Adrien aura encore des cadeaux, et cela m’a fait penser à autre chose. Ce n’est pas permis ?

Non ! Non ! Tu penses à trop de cho-o-oses, depuis que tu es devenue « madame Thuringer », et cela me déplaît, voilà ! Anna se retourna, apaisée, mélancolique, vers le jeune homme

Allons, Adrien, prends le panier et accompagne-moi au marché. Veux-tu?

« Je t’accompagnerais dans l’enfer même », pensa Adrien. Mais il répondit

Puisqu’il le faut.

Un air de reproche ternit le regard de la jeune femme, attristant son beau visage

Comment « Puisqu’il le faut » Il ne le faut pas absolument. Il y a des portefaix, au marché. J’en prends toujours mais il n’y a rien de lourd à porter aujourd’hui, et puis, aussi, j’aime que tu m’accompagnes, c’est pour cela que je t’y invite. Cependant comme tu voudras.

Et elle fit un pas vers la porte. Adrien lui barra le passage, blême. Il pensait « Comment ai-je pu proférer une telle idiotie ! » Elle lui fouetta la joue avec ses gants

Allons. Viens.

Il courut chercher le panier, se disant « C’est simple, seule la femme peut vous donner un tel bonheur ! Soleil, liberté, amitié, lectures ce ne sont là que des accessoires ! » Et il était malheureux de ne pas se trouver seul avec celle qui était pour lui cette source de bonheur, de ne pas pouvoir se jeter à ses pieds, baiser le ciment de la cuisine.

Dans la chambre à provisions, où se trouvait le panier, il marcha sur un légume pourri et faillit tomber. La pièce n’ayant point de fenêtre, il distingua péniblement les objets, mais une odeur répugnante l’avertit de la saleté qui y régnait. – Madame Charlotte, dit-il, en sortant, vous me permettrez de mettre de l’ordre dans la camara ça ne sent pas très bon, là dedans.

Je n’en sais rien. Je suis vieille et je n’ai point de nez. Elle voulait dire qu’elle n’avait plus d’odorat. Anna, mettant ses gants, murmura :

– Tu n’as point de nez, mais celui que tu as, tu le mets dans les affaires des autres.

Hum ! – fit Adrien la mère et les filles n’ont pas l’air de faire trop bon ménage !

À ce moment la voix de M. Max retentit sur la galerie vitrée qui longeait la cuisine.

Maus ! Maus ! Le lait sent le pétrole, aujourd’hui ! C’est sa femme qu’il appelait Maus.

Voilà ! s’écria Anna. – Quand ce n’est pas le rôti ou le pain, c’est le lait qui sent le pétrole. On n’en finira jamais avec cette affreuse lampe du lustre, tant qu’on ne l’aura pas jetée aux ordures. Le pétrole s’échappe malgré les soudures qu’on y fait faire chaque semaine.

Je m’en occuperai, madame, dit Adrien. J’ai un ami, excellent ferblantier. Il l’arrangera.

Avez-vous, au moins, déjeuné ? demanda Anna à son mari.

Mais pas du tout ! On ne peut pas déjeuner quand il y a du pétrole dans le lait. Et Bernard et moi, nous mourons de faim.

Comme la servante passait près d’elle, Anna l’attrapa Imbécile Tu sais bien que la lampe de la salle à manger fuit. Pourquoi places-tu le pot de lait juste dessous ?

Max lui caressa les joues.

Ne te fâche pas, Maus ! On déjeunera, ce matin, avec du café noir, des œufs et du beurre. Qui est ce jeune homme ? C’est Adrien, dont je t’ai parlé, le fils de notre blanchisseuse. Je te le présente il sera notre garçon de courses. Max Thüringer était un homme grand, fort, au regard vitreux et aux cheveux grisonnants. Pour distinguer le visage d’Adrien, il dut avancer ses lunettes jusqu’à trente centimètres du nez du garçon

C’est bien, fit-il, avec bonté. Tâche, mon ami, de nous débarrasser de, ce pétrole.

Pour se rendre au grand marché de la rue du Jardin public, Anna aimait à prendre le boulevard Carol. Ce n’est pas le chemin le plus court, mais ce boulevard est peut-être unique au monde, par la masse d’air, de ciel, d’espace, dont il est recouvert. Vaste comme les Champs-Élysées et deux fois plus long, il est bordé de maisonnettes ne comportant, presque toutes, qu’un rez-de-chaussée et dont chacune a sa physionomie propre, sa façon de se farder, ses couleurs préférées, sa parure, ses fanfreluches. On dirait autant de femmes coquettes, assises au bord du trottoir.

Adrien sut gré à madame Anna d’avoir pris l’artère de la ville qu’il aimait le plus. Tandis qu’il se dirigeait avec elle vers le marché, il ne savait comment lui exprimer sa gratitude pour tout ce dont elle l’avait comblé ce matin-là son image en jupon avec ses belles épaules à demi couvertes ; son joyeux rire, tout plein de mystère ; le coup de gant qu’elle lui avait donné sur la joue et dont il gardait encore le parfum enfin, pour la robe de mousseline qu’elle portait si gracieusement, pour sa démarche nonchalante. Il voulait, mais ne pouvait lui dire combien il lui en était reconnaissant.

Certes, il n’était pas dénué d’une certaine facilité d’expression mais, précisément, il redoutait les mots, car il la sentait, elle, en ce sens inférieure à lui et peut-être incapable de comprendre à travers eux la pureté de ses sentiments. Tu ne m’as pas dit, fit-elle, si tu es content du gros salaire que j’ai obtenu pour toi.

Adrien s’arrêta suffoqué :

Je me fous du « gros salaire » s’écria-t-il. – Je ne travaille pas pour des salaires.

Elle le regarda étonnée, confuse

– P’om’quoi travailles-tu, donc ?

– Pour vivre ! Et vivre, comme je l’entends, n’a qu’un très faible rapport avec le salaire. Tenez, par exemple je suis prêt à travailler chez vous à condition d’être nourri sans aucun salaire. Et si un jour je manque de vêtements et de chaussures, je ne vous les demanderai pas, j’irai travailler, la nuit, pendant quatre heures, dans une boulangerie, et au bout d’un mois je m’en achèterai. Comprenez-vous ça ? Il l’arrêta au milieu du boulevard, la fixant dans le blanc des yeux. Elle voulait échapper à ce regard embrasé, se remettre en route et ne savait que faire.

Des voituriers du port, des gaillards, passant près d’eux et croyant à un flirt, crièrent :

Hé, la belle ! Prends garde il va te manger.

Adrien les lui montra du bras :

Voilà ceux qui travaillent pour des salaires et seraient heureux d’en toucher de « gros » !

Et il la lâcha, reprenant la marche sans parler.

« Quel diable ! pensait Anna. Sa mère disait vrai quand elle nous racontait qu’il passait la moitié de ses nuits à lire. Ça se voit. »

Ça ne se voyait pas, bien entendu, mais la jeune femme ne pouvait s’expliquer autrement le caractère de son domestique-ami.

« Oui, se dit Adrien, rectifiant sa pensée du matin il n’y a rien qui puisse dépasser le bonheur dont vous comble une femme gracieuse. Et, cependant, il y a le reste. C’est bien dommage ! »

Il recevait toujours un choc au cœur, lorsqu’il constatait le néant ou la fragilité d’un sentiment. Il aimait, en toute chose, l’absolu. L’enlaidissement ou la dégradation d’un de ses élans faisait des vides dans son âme, dont il ne pouvait vaincre l’amertume. La blessure lui semblait inguérissable. Ainsi, pourquoi fallait-il qu’Anna parlât de cette stupide question de « salaire », au moment même où elle le rendait si heureux? Il ne lui demandait rien, pas même la permission de baiser son gant ou une manche de son corsage. Et, d’ailleurs, il aurait pu baiser, avec un bonheur égal, ses vêtements vides, séparés de son corps. Car, émanant d’elle qui était un modèle de grâce, la moindre chose le rendait heureux. Pourquoi, alors, parler « salaire » ?

Mais elle se chargea de lui faire promptement oublier ces pensées tristes. Remarquant son silence prolongé, elle dit – Sais-tu pourquoi maman était si furieuse ? Elle m’en veut, parce qu’elle me soupçonne.

Quel soupçon ?

– Un amant.

– En avez-vous, vraiment ?

– Pas du tout. Un flirt, c’est tout, je le jure !

– Et qui est ce flirt ?

– Tu le verras tout à l’heure, au marché. C’est un professeur de gymnastique.

J’espère qu’il ne vous aborde pas dans la rue Dans ce cas j’aime mieux ne pas être présent, je retourne tout de suite à la maison.

Et il s’arrêta. Elle le saisit par le bras, riant :

Es-tu amoureux de moi, par hasard ?

Amoureux, non ! C’est votre professeur de gymnastique qui est amoureux, comme pourraient l’être les voituriers de tout à l’heure, qui vous hélaient, pourquoi pas ? Pour moi, vous êtes autre chose, que vous ne pourriez pas être pour eux vous êtes, vous serez plutôt, la source d’énergie qui me fera supporter mon état de domestique, dans cette maison, et cela, que vous le vouliez ou non, car je ne vous demande rien. Ce que je prends, moi, nul ne peut me le refuser. Cela flotte dans l’air.

Cette fois, Anna fut dépitée de ne pouvoir se rendre compte si Adrien lui faisait des compliments ou s’il se moquait d’elle. Toutefois, le comparant à ses nombreux courtisans, elle put constater qu’Adrien était le seul homme qui lui eût jamais parlé avec un visage aussi inspiré, un regard aussi profond. Elle en fut flattée, car elle le considérait comme un garçon très instruit. Et, voulant le confondre en lui opposant ses propres connaissances, elle dit, toute souriante, lui frappant la joue du dos de sa main gantée

Tu me rappelles le personnage d’un roman intitulé Sa Majesté l’Argent et Son Altesse l’Amour !

Adrien la regarda, ébahi, et pensa :

« Je ne te rappelle rien du tout, mais tu m’es chère quand tu me souris avec tes grands yeux bleus, tes fossettes et les deux rangées de tes belles dents. C’est pourquoi je travaillerais aux mines, si tu voulais m’y envoyer, et même je supporterais que tu sois abordée par tous les professeurs de gymnastique du monde. »

Si vous aimez les romans, lui dit-il, permettez-moi de vous en procurer, mais ne touchez plus à toutes ces « Majestés et Altesses » en fascicules. Bons pour les domestiques.

À cette époque, aux environs de 1900, le Grand Marché de Braïla offrait un spectacle digne du pinceau d’un peintre. Ce n’étaient pas les produits qui méritaient cet hommage de l’art, mais leurs vendeurs, ou plutôt leurs vendeuses. Toutes paysannes. Des vieilles, aux pommettes encore belles, au regard polisson, qui démasque la pensée et aux lèvres en cul de poule, aussi promptes au compliment qu’à l’invective. Des jeunes mariées allaitant leur enfant. Des jeunes filles à la mine pudibonde, au coup d’œil furtif. En été, leurs jupes, corsages et tabliers, aux couleurs innombrables, offrent l’aspect d’un champ de fleurs sauvages. La marchandise, produit de leur petite ferme, œufs, beurre, fromage, crème, primeurs, s’étale sur le pavé. Elle est offerte aux visiteurs dans une criaillerie assourdissante et avec des gestes désespérés. Les appels flatteurs, l’énumération des articles exposés, les arguments attendrissants, se croisent dans l’espace avec la parole amère, le sarcasme, l’expression injurieuse, selon que vous avez apprécié ou méprisé la marchandise. Car, même avant d’en débattre le. prix, ce qui n’était pas une petite affaire, on ne manquait pas de goûter toujours le beurre, la crème, le fromage, pour se convaincre de leur qualité, et il arrivait plus d’une fois que l’on s’en éloignât, avec une grimace de dégoût. En ce cas, il ne fallait pas trop se soucier du cortège d’amabilités qui vous accompagnait.

Anna s’attardait, régulièrement, dans ce marché paysan, après avoir fait d’abord sa provision de viande. Elle était connue de toutes les commères, vivement flattée et tout aussi ardemment conspuée. Ici, elle faisait preuve de mauvais caractère et d’esprit d’avarice, se montrant difficile, chicaneuse et marchandant outre .mesure. Adrien la plaignit, dans sa pensée, et s’attrista. Pourquoi cette laideur sur sa grâce ? Elle aurait dû être aimable et juste, avec ces braves paysannes. Comment la beauté peut-elle être hargneuse et avare ?

Tandis qu’il la suivait, silencieux, il vit un monsieur qui les suivait, à une certaine distance. Anna, préoccupée par ses achats, ne l’aperçut qu’un peu plus tard, se troubla et inclina la tête pour répondre au salut doucereux qu’il lui faisait, puis elle feignit de ne plus faire attention à lui. Cette attitude digne réjouit Adrien, convaincu de se trouver en présence du professeur de gymnastique. L’homme lui déplaisait franchement, avec sa moustache à la hongroise, ses joues roses, les cheveux pommadés, des yeux langoureux et sa canne à poignée d’argent, représentant une tête de lévrier, dont il paraissait très fier, car il la portait sur l’épaule, bien en vue. Mais il était bâti en athlète, comme il plaît à presque toutes les femmes, qu’elles soient belles ou laides, jeunes ou vieilles. Sa mise était impeccable. Sa démarche, dont l’affectation était visible, imitait le petit pas des Espagnols et le dandinement de l’oie. Un perpétuel sourire semblait figé sur ses lèvres.

Adrien fut curieux de voir comment cet homme du monde entendait faire sa cour. Connaissait-il le passé modeste de madame Thüringer et sa récente ascension ? La traitait-il en ancienne domestique, ou en grande dame ?

À la fin du marché, il était fixé. Ce professeur était pareil à la plupart des professeurs, c’est-à-dire guère différent de la plupart des ouvriers. Il ne cherchait pas d’abord à savoir à quelle personnalité il avait affaire. Il étalait tout simplement ses lieux communs, son esprit facile, sa voix de circonstance, un regard et un sourire qui ne pouvaient pas ne pas être fascinants.

Il avançait ainsi vers la marchande à laquelle parlait Anna, roulait des yeux amoureux et demandait :

Ces œufs, n’y a-t-il pas un poulet dedans ? Dans ce cas, il faut que je les paye au prix du poulet ! Je ne veux pas vous tromper !

Anna souriait, par bêtise ou par complaisance, mais Adrien avait envie, de lever les bras au ciel et de crier au professeur de gymnastique « Mon Dieu, que deviendrez-vous, monsieur, avec un tel esprit, s’il vous arrive de vous trouver en présence d’une femme de génie ? Parfaitement une femme de grand caractère, possédant une forte intelligence et beaucoup de savoir ! Pourquoi pas ? Cela arrive très rarement, mais cela n’arrive pas qu’aux artistes consacrés. Le génie n’est pas toujours de notoriété publique. Mon Mikhaïl, justement, est un homme de génie, sans être artiste, et il pourrait, donc, y avoir aussi des Mikhaïl-femmes. Eh bien, que ferez-vous devant une telle femme, avec votre titre de professeur et votre énorme bêtise ? »

Adrien pensa cela, mais il ne dit rien. Il n’avait pas encore le courage de dire aux hommes ses pensées. Il manquait encore de confiance en lui-même. Parti de trop bas, ne possédant, pour toute instruction que l’enseignement de l’école primaire, il se sentait humilié devant les diplômes, les titres et le savoir hiérarchique.

Néanmoins, il commençait à s’apercevoir de l’inanité de la plupart de ces valeurs moulées en série et il en perdait, lentement, le respect. Certes, il n’exigeait pas que l’homme fort fût toujours un oracle de sagesse. À Mikhaïl aussi échappait, parfois, une sottise. Il lui arrivait même d’en placer à bon escient. Mais Adrien savait distinguer la sottise de l’homme intelligent, de celle de l’homme né stupide.

Il voulut savoir à quel stade en était ce flirt. En retournant à la maison, toujours par le grand boulevard, il questionna Anna :

Depuis combien de temps vous fait-il la cour, votre professeur ?

Depuis ce printemps, deux mois environ. Mais pourquoi l’appelles-tu mon professeur ? Je t’ai dit que nous n’avons jamais encore causé ensemble. Il m’a seulement écrit une fois, pour me demander un rendez-vous.

– Lui avez-vous répondu ?

Elle se rebiffa

Dis donc ! Tu oublies, que je porte un des noms les plus estimés de la ville !

Adrien pensa :

« Si c’est la seule raison qui t’en a empêchée, tu es fichue ! »

La maison des Thüringer, bureaux et habitations, formait un grand rez-de-chaussée, comme la plupart des maisons de Braïla, où presque chacun possède son « hôtel particulier », somptueux, médiocre ou pouilleux. La façade de cette maison donnait sur la rue du Jardin public, l’autre côté sur le jardin même. Elle était flanquée, à gauche, de la cour des maîtres à droite, de celle de service. On ne pouvait accéder à la maison qu’en pénétrant d’abord dans une de ces deux cours. Ni les bureaux, ni les habitations n’avaient de communication directe avec la rue.

Adrien mit tout un jour pour se familiariser avec l’intérieur de cette bâtisse, appartements, bureaux et dépendances. Puis, dès le lendemain, avec une passion peu commune, il voulut prendre toute la maison sur ses épaules. Ce n’est pas qu’il fût ce qu’on appelle un grand travailleur. Nullement. Il pouvait plutôt passer pour un flâneur. Mais il y avait certaines tâches, rétribuées ou non, pour l’accomplissement desquelles il se serait tué ; d’autres, qui le laissaient froid et qu’il exécutait à contre-cœur, uniquement pour gagner son pain et parce qu’il ne pouvait faire autrement. À ces dernières, il ne s’attardait jamais, fussent-elles payées à prix d’or. Il les quittait, dès que ses économies lui permettaient de se déplacer et parfois même avant. C’est cela qui rendait sa mère malheureuse. C’est aussi ce qui lui valait une réputation de vagabond.

Chez les Thüringer, tout de suite tout lui fut sympathique. Ces Allemands, d’abord. Puis, le travail promettait d’être à son goût très varié et assez libre. Rien de l’affreuse monotonie du chantier ou de l’usine, dont il était las. Il détestait les heures fixes, les rentrées et les sorties en troupeau, ainsi que l’impossibilité de prendre une initiative.

L’occasion se présentait, maintenant, de donner libre cours à sa fantaisie. Il constatait que cette maison, quoique riche, n’était pas soignée. Un tas de menus travaux, qui sortaient des attributions des domestiques, attendaient pour leur exécution la main habile d’un artisan sachant faire un peu de tout la maçonnerie, la serrurerie, la peinture. Dans presque toutes les pièces importantes, on pouvait voir des bouts de papier peint qui pendaient, décollés. Du plafond de la belle chambre à coucher de M. Bernard, l’aristocratique célibataire de la maison, il y avait une grande tache, provenant d’une ancienne moisissure. Dans le bureau de M. Max, on risquait de se casser le cou, en butant contre une défectuosité du parquet. à la cuisine, dès qu’il pleuvait, l’eau tombait juste au-dessus du fourneau. En ouvrant certaines portes, on se pinçait les doigts jusqu’au sang. Et, partout, des fenêtres qui fermaient mal ; des tapis qui vous accrochaient au passage ; des portes qui grinçaient de gros trous dans les murs ; de nombreuses éraflures et crevasses trop visibles.

Pour mettre ordre à tout cela, il ne fallait ni argent, ni un diplôme des Arts et Métiers, mais seulement un peu de cœur, un peu d’amour, du bon sens, de l’adresse.

Adrien en avait au point d’en être malade. Tout ce dont le triste spectacle, d’ordre privé ou public, s’offrait à ses yeux contrariant sa passion du beau, du bien, de la justice, le mettait dans un état de surexcitation nerveuse telle, qu’il finissait par vivre dans une sorte de fièvre permanente. Il aurait voulu se mêler de tout des affaires de la voisine, qui ne savait pas allumer le feu et qui emmaillotait son enfant de manière à l’étouffer ; des affaires de la commune qui semblait ne faire balayer les rues de la périphérie que pour mieux asphyxier ses habitants ; des affaires des gouvernements successifs qui ne s’entouraient jamais que de fonctionnaires gaspilleurs.

Pourquoi le monde était-il frappé de toutes ces tares ignorance, incapacité, immoralité ? Ne pouvait-il pas se donner des chefs propres à lui montrer le chemin du bonheur ? Manquait-on, à ce point, de chefs de génie ? Ou bien ceux-ci étaient-ils systématiquement écartés de la direction du monde ? Ces problèmes désarmaient Adrien. Plus il s’en occupait, plus il s’embrouillait. Car il ne savait pas si l’homme est né bon ou méchant. Là était la clef du dilemme. Les réponses de Mikhaïl, à ce sujet, ne le satisfaisaient pas. Mikhaïl était trop pessimiste. Pour lui, le monde a toujours été tel qu’on le voit, et il le restera. Rien à y faire. Aussi, réduisait-il le monde à l’individu bon, il l’admettait ; mauvais, il s’écartait de son chemin.

C’est tout ce qui est en mon pouvoir, – disait-il. Je peux encore rester honnête et ne faire de mal à personne. Mais je ne crois pas aux « classes ni à la « lutte des classes », comme les socialistes. Je crois à la lutte des hommes, quoi qu’en dise Karl Marx.

Pendant leur séjour d’une année à Bucarest, Mikhaïl avait vu Adrien aller souvent aux premières réunions de propagande socialiste, et ils en causaient parfois, assez rarement, car le noble Russe déchu éprouvait de l’aversion pour tout ce qui touchait au socialisme.

C’est la doctrine des primaires, des simplistes, des esclaves, lui disait-il. Elle ne peut satisfaire que les masses qui ne demandent à la vie qu’un peu de pain blanc, un peu plus de liberté, un peu moins de guerres. Elle ne te satisfera jamais, toi qui vas jusqu’à te révolter contre le chat qui attrape une hirondelle. Les religions, aussi, satisfont plus d’un milliard d’hommes, mais c’est parce qu’elles ne leur demandent que d’aller régulièrement à l’église.

À cette époque Mikhaïl était en Mandchourie il voulait voir de ses propres yeux les horreurs de la guerre russo-japonaise. Cette brutale séparation avait eu une autre cause la lourde amitié d’Adrien, qui par sa turbulence et ses contradictions avait fatigué Mikhaïl. Âme mortellement blessée par la vie, esprit rompu aux méditations, pauvre corps dévasté par la misère, Mikhaïl avait grand besoin de paix physique et morale. Il lui fallait un armistice avec l’existence. Il se sentait vieux à vingt-trois ans. Trouver une occupation bien rétribuée, y rester le plus longtemps possible et économiser un peu d’argent, puis aller se reposer dans un pays clément, c’était là son plan d’avenir pour une année.

Il demanda à Adrien s’il voulait adhérer à ce plan, travailler avec lui, économiser en commun et partir ensemble. Adrien acquiesça avec enthousiasme. Sachant à qui il avait affaire, Mikhaïl exigea une promesse d’obéissance totale, pendant une année.

– Je te la promets ! Tu seras mon maître !

Il la tenait, un mois, deux mois. Mais il ne fallait pas lui demander davantage. Oubliant promesse et « maître », il jetait tout par-dessus bord et s’en allait. Ainsi, plusieurs bonnes places furent gâchées. Mikhaïl démissionnait à son tour, par faiblesse amicale, s’étant trop habitué à ce compagnon de vie, et dans l’espoir de le corriger. Mais il n’arriva à rien. Alors il décida de le livrer à lui-même, pendant quelque temps, et partit pour la Mandchourie.

Adrien crut ne pas pouvoir survivre à cette séparation, mais il était si plein de vie qu’il trouva facilement sa pâture sentimentale. Le seul fait d’exister lui semblait un miracle. Il rôdait autour de lui-même, baigné par le soleil et la lumière, se découvrant chaque jour. davantage. C’est pourquoi il n’avait pas le temps de beaucoup travailler. Surtout, il haïssait le travail qui le privait de ciel, d’espace. Il considérait avec terreur les foules qui se ruaient, heureuses, vers les bureaux, les ateliers, les fabriques, les magasins, renonçant à tout pour un morceau de pain, un pain qui devenait toujours plus blanc dans la mesure où l’on renonçait davantage à ce qu’il y a de meilleur dans l’existence au droit de contempler la création, au bonheur de penser, de rêver, de s’instruire ; à la joie de pouvoir disposer de soi-même. Il travailla comme débardeur, heureux de savoir qu’il pouvait jeter le sac à n’importe quel moment et demander sa paye. Cela ne tirait pas à conséquence. Le lendemain, il était libre de reprendre le sac ou de ne pas le reprendre. Et il aurait continué, mais sa mère se fâcha :

J’aime mieux mourir que de te voir porter le sac sur le dos ! Bon pour les gens incapables ! À quoi te servent-elles donc, toutes ces lectures ? Pas besoin de tant étudier, s’il s’agit d’être débardeur ! Et quelle est la jeune fille comme il faut qui épouse un débardeur ?

Convaincu qu’une muraille d’incompréhension le séparait même de sa mère, il renonça à plaider sa cause devant quiconque, tout à l’idée de disparaître un jour dans le monde. Ce sera fait, le jour où il aura liquidé l’affaire du service militaire. Jusque-là, il devra faire des concessions à sa mère, qui peine pour lui.

Un soir d’été, au bout d’un mois de service chez les Thüringer, Adrien se promenait dehors, le long de la maison, respirant de l’air frais et méditant sur sa vie et celle des autres. Le temps était très beau. Nuit étoilée, brise caressante, mélange de parfums venant des fleurs du Jardin public, où la fanfare municipale jouait des valses étourdissantes. Comme presque tous les soirs, il y avait du monde, car la maison possédait une salle de billard et une autre réservée aux jeux de cartes, échecs, dominos. Mais Adrien pensait que tout ce monde venait surtout parce que « chez les Thuringer » on trouvait des crus supérieurs, des champagnes de grande marque, des liqueurs fines et des gâteaux comme on n’en fabriquait nulle part ailleurs dans la ville et dont seule madame Charlotte connaissait le secret. Le préfet du département qu’on avait baptisé « le Pourceau », à cause de son physique et de sa gourmandise, était de toutes les réunions. Presque tout aussi souvent on voyait l’armateur italien Carnavalli, mais celui-ci, homme d’une rare distinction, ne venait que pour les trois belles femmes de la maison. On l’appelait « l’Européen ». Grand amoureux, grand joueur, grand voyageur, on savait qu’il se ruinait tout doucement.

Parmi les intimes, on comptait encore M. Poplinger, le Juif allemand aux lèvres d’ogre, fiancé de mademoiselle Mitzi et représentant à l’étranger de la firme Max et Bernard Thüringer. Il était le plus souvent en voyage, mais, quand les affaires lui imposaient un séjour à Braïla, toute la maison était sens dessus dessous, car les deux amants remplissaient toutes les pièces du vaste bâtiment de leurs ébats, et de leurs disputes. M. Bernard, dont la morgue naturelle et l’austérité de mœurs ne prêtaient pas à la plaisanterie, en était scandalisé.

Il faudra leur bâtir une caserne, à ces deux-là ! s’écria-t-il un jour qu’il était de meilleure humeur.

Mais, de tous les habitués, M. Flusfisch, surnommé « Habeder », était le plus célèbre dans la maison, grâce à la circonstance qui lui valut ce surnom. Dans sa première semaine de service chez les Thüringer, Julie, la servante hongroise, entra un jour annoncer gravement

Est venu M. Habeder.

Le dîner touchait à sa fin. Les patrons se regardèrent, l’un l’autre, étonnés :

– Monsieur. comment dis-tu ?

Habeder.

Habeder ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Nous ne connaissons personne qui porte un tel nom !

Mais si, madame ! C’est ce monsieur au gros ventre et très chauve, qui a un nom difficile, mais qui dit toujours, lorsqu’il entre : ha-be-der !

En effet, M. Flusfisch, poussant en avant son ventre et sa face réjouie, semblable à une pleine lune, prononçait, en scandant, le salut allemand :

Ich habe die E/tre

D’où, le « Habeder » de Julie, sobriquet qui fit fortune et qu’adopta même l’imperturbable M. Bernard.

Ces intimes, ainsi que d’autres invités, remplissaient les deux salles de jeux, seules pièces éclairées. Tout le reste de la maison était plongé dans l’obscurité. Pour ne pas trop fatiguer Julie et Adrien, qu’on savait exténués de leur gros labeur quotidien, on plaçait à la portée de chaque convive

1. J’ai l’honneur.

gâteaux et boissons. Toutefois, un des deux domestiques devait, à tour de rôle, se tenir prêt à répondre à l’appel de la son- nerie, j usque vers onze heures. Ce soir-là, c’était le tour d’Adrien. Mais il ne faisait pas seulement son devoir. Il semblait couver la maison, comme une poule. Il aimait ses patrons et sympa- thisait avec presque tous leurs invités, et un souci constant lui dictait de veiller à ce que rien de désagréable ne leur arrivât. Or, il avait justement des raisons de redouter des difficultés. Depuis un long moment, il voyait que seule la brave madame Hedwige faisait les honneurs de la maison. Anna et Mitzi s’étaient éclipsées. Et, d’un instant à l’autre, il s’atten- dait à voir M. Max se lever, aller déambuler le long des corri- dors noirs, appelant de sa tendre voix gutturale

Maus ! Mitzi ! Etes-vous couchées?

Elles n’étaient pas couchées, Adrien le savait aussi bien que la vertueuse Hedwige. Elles étaient, l’une, avec son professeur de gymnastique en train de parler à travers les barreaux d’une fenêtre ouvrant sur le Jardin Public ; l’autre, se faisait dorloter sur les genoux de son fiancé, dans le bureau de M. Max. Et si Hedwige, brouillée avec ses deux sœurs, ne voulait plus se mêler de leurs affaires, Adrien, lui, s’en mêlait. Héroïquement. Car il était un peu leur complice. Pour Anna, il nourrissait même une estime compatissante, depuis qu’il avait compris. On faisait parfois, à la cuisine, des allusions et des plaisanteries assez transparentes M. Max n’avait jamais été pour sa femme autre chose qu’un « père ». Il questionna un jour sa mère à ce sujet, et elle lui con- firma la défaillance capitale du mari, par ce mot populaire Oui on dit qu’il est « lié ». Mais elle le savait avant de l’épouser.

Quelle l’eût su ou non, cela n’avait aucune importance pour Adrien. Elle était, à ses yeux, une martyre, car il la savait honnête femme jusqu’au fond de l’âme. Depuis qu’elle avait épousé M. Max, on ne lui connaissait aucune liaison. Et il était témoin des inquiétudes de conscience qui suscitait en elle son flirt avec le professeur. Il apprécia hautement sa réserve, mais il la jugea déplacée, malsaine, et décida d’intervenir. Il lui parla, adroitement. Tout en ménageant sa pudeur, sans la pousser aux aveux, il décréta que cette façon de tuer sa vie, était plus abominable que la prostitution, pire que le. cloître. Il appela cela insulter une des premières lois de la. nature, pour un morceau de pain. Et, un. soir qu’ils étaient seuls, elle lui ouvrit son cœur. Convaincue du parfait désintéressement d’Adrien, elle sanglota sur son épaule

– Mais Max est si bon, si bon ! C’est pour cela que je l’ai épousé, pas pour le pain.

En effet, Anna Millier, devenue madame Thüringer, n’avait rien changé à sa vie. Elle achetait les mêmes tissus bon marché, dont elle se faisait toute seule des robes. Dans les occupations du ménage on la voyait toujours, la tête serrée dans un mouchoir, peiner à côté de la servante, sans se soucier des sourires moqueurs des grandes dames du voisinage. Et s’il est vrai qu’elle avait introduit dans la maison sa mère et ses deux sœurs, que les mauvaises laques appelaient « toute la ménagerie des Mullier », on savait aussi que cette « ménagerie ». ne coûtait aux Thuringër que la nourriture et qu’elle avait remplacé une cuisinière et une femme de chambre dont le salaire était très élevé. On pouvait même dire qu’Anna était injuste avec sa famille. C’est ce qui obligeait M. Max. à réparer, en secret, cette injustice, en inventant des anniversaires pour pouvoir distribuer de petits cadeaux.

Il y avait encore un autre côté du caractère d’Anna qu’Adrien estimait c’était son dégoût des parasites qui rôdaient autour de la maison.

Tous ces goinfres, tous ces ivrognes ! lui disait-elle, un jour, outrée. – À chaque repas on doit supporter un ou deux « abonnés », désœuvrés éternels qui s’invitent eux-mêmes et n’ont d’autre souci que la propreté de leur faux-col. Puis tous ces bridges et pokers arrosés de champagne. Cela coûte un argent fou, à la fin du mois. Or, avec ces blés qui « s’échauffent », soit dans les greniers, soit dans la cale d’un navire, on ne sait jamais si l’on est riche ou ruiné. Telle que tu la vois, cette grosse maison bourgeoise, il y a eu des mois où ; je ne savais pas où prendre de l’argent pour la nourrir, malgré les bouteilles de vins fins qu’elle’ a dans sa cave. Cela ne fait rien à ces messieurs, qui n’ont jamais connu la misère, mais, à moi, qui en ai assez goûté, cela me donne froid dans le dos. J’aime mieux mourir que de revivre tels sinistres jours de mon adolescence, quand, encore enfant, le boulanger m’écrasait les seins, dans. un coin de sa boutique, pour deux kilos de pain qu’il me livrait. à crédit.

Quand Anna lui parlait ainsi, le regardant de ses grands yeux bleus, humectés de larmes, Adrien voyait en elle une belle et. sainte femme. Il lui baisait les mains, appuyait sa joue brûlante contre son bras et se considérait comme le plus heureux des hommes

– Promettez-moi de me garder toujours près de vous, même si un jour nous manquons de pain. J’irai voler pour vous !

Elle riait, de tout son beau visage, et l’écartait doucement. Il était près, de minuit, et Adrien continuait à rôder dans les deux cours de la maison. Les joueurs ne semblaient guère penser à mettre fin à leurs parties. On buvait et on jouait toujours plus fort. Les fenêtres étaient ouvertes, à cause de la chaleur et pour laisser sortir la fumée des cigares. Adrien observait, de son coin noir, les figures et les gestes de ces notabilités du commerce et de l’administration, écoutait tout ce qu’ils disaient et s’efforçait d’approfondir leur existence, de la comprendre, de critiquer avec justesse. Il voulait confronter les résultats de ses constantes observations avec les sentences définitives des jugements socialistes qu’il avait entendues dans les réunions ouvrières de Bucarest. C’étaient des condamnations en bloc, basées sur un seul fait ces hommes étaient des, exploiteurs de la classe ouvrière ; il fallait les abattre et remplacer leur ordre bourgeois par l’ordre, socialiste. Il avait compris cela, qui lui paraissait merveilleux. Il y souscrivait, malgré la passivité de Mikhaïl, car il s’agissait de supprimer la misère et les guerres, fléaux sociaux qu’il était prêt à combattre de- toutes ses forces. Adrien admettait qu’il était socialiste ; mais il était aussi un garçon qui n’acceptait pas les phrases toutes faites. Il avait la passion, des vérités acquises par ses propres observations, il en résultait parfois une grande confusion dans ses raisonnements.

Ainsi, pour les bourgeois qu’il avait sous les yeux, presque tous armateurs étrangers établis dans la ville. A BraUa, où l’industrie était nulle, ces hommes constituaient, à peu près, toute la classe bourgeoise qu’il fallait abattre. Très bien. Voyons, toutefois, ce qu’ils sont.

Leur qualité humaine était celle de la majorité des hommes esprit médiocre ; moralité médiocre. Ils avaient un penchant pour la jouissance matérielle. Dans aucune de leurs réunions, Adrien ne les avait entendus parler des arts, de la vie. Il était certain que ces messieurs et leurs épouses ne savaient de Tolstoï, d’Ibsen ou de Balzac, pas même ce qu’il en savait, lui, Adrien. Cependant, ce n’était pas pour cela qu’il se serait chargé de leur couper la tête, car, dans ce cas, il faudrait exterminer les neuf dixièmes de l’humanité. Il leur accor- dait même une bonne note pour leur cœur ils étaient aima- bles, civilisés, humains avec le pauvre. Ils détenaient entre leurs mains une force dont les ouvriers étaient totalement dépourvus l’intelligence approfondie des affaires. Bien plus, un mécanisme d’une complexité redoutable était à la base de ce commerce plein de risques. Il y avait là un important appareil social qu’il fallait connaître à fond, avant de tou- cher à son fonctionnement.

C’est là qu’Adrien devenait intraitable la classe ouvrière. ignorait le premier mot de la direction des grandes entre- prises sociales ; elle n’était qu’un troupeau de moutons, aux- quels il fallait tout apprendre. Comment mettre le gouver- nail du monde entre les mains d’une classe aussi dépourvue de compétence et d’esprit d’initiative? Et pourquoi, au lieu d’ameuter les miséreux et de se contenter de leur apprendre des chansons révolutionnaires, ne leur enseignait-on pas plutôt la technique des affaires? Où était l’école socialiste, chargée de la formation préalable des élites ouvrières desti- nées à prendre un jour la direction du monde?

Mais le problème avait un autre côté qui troublait profon- dément Adrien. C’était le côté moral.

On accusait la bourgeoisie d’être malhonnête, débauchée, vorace. Mais Adrien constatait que la classe ouvrière souf- frait des mêmes vices. Elle en souffrait, lorsqu’elle le pouvait. Réduite à la misère noire, elle était sublime, bien entendu. Mais, dès que les circonstances le lui permettaient, elle attei- gnait vite au faîte du crime, laissant de beaucoup en arrière Vue 773 sur 962


LA MAISON THURINGER 771

les pires bourgeois. Ainsi les valafs, ou chefs d’équipe, et leurs sinistres acolytes.

Les valafs, – puissante corporation de chefs qui orga- nisaient les équipes de débardeurs et de voituriers du port, étaient tous sortis de la classe ouvrière, tout en restant d’abominables roturiers, illettrés au point de ne pas savoir écrire leur nom, en dépit des fortunes considérables qu’ils avaient acquises. Ces vatafs étaient parvenus à isoler complè- tement la masse ouvrière de ses patrons légitimes, les expor- tateurs, lui enlevant toute possibilité de contact direct. Pour obtenir le nombre de bras nécessaires à leurs opérations de chargements de navires, les maisons de commerce devaient forcément traiter avec cette corporation des valafs, qu’aucune législation ne consacrait. Elle vivait en marge de la loi, forte de la richesse de ses membres et grâce à la complaisance des grands électeurs du pays, auxquels les valafs apportaient, lors des élections, les voix de leurs exploités.

L’exploitation des ouvriers par ces anciens ouvriers était odieuse. Non seulement les valafs écumaient grassement les salaires quotidiens qu’ils obtenaient des exportateurs pour le paiement des travailleurs, mais ceux-ci devaient, en plus, s’ils ne voulaient pas mourir de faim, satisfaire aux conditions suivantes 1° accepter du M~ sans jamais pro- tester, le salaire qu’on voulait bien lui payer ; 2° être le client régulier du bistro et de l’épicerie du !~o~, et fermer les yeux sur certaines fautes dans les additions ; 3° exécuter toutes les corvées exigées par le !~a/ ; 4° suivre celui-ci aux urnes et voter selon ses indications ; 5° supporter, parfois, d’être battu. Naturellement, cet impitoyable système de travail n’allait pas sans qu’il y eût quotidiennement quelques côtes cassées. C’est,pourquoi le ! ;e~a/ s’entourait toujours d’une bande de costauds qui poussaient la cruauté jusqu’à l’assassinat. Adrien, plongé dans ses méditations nocturnes, récapitulait ainsi le pour et le contre du même problème et arrivait à un point mort

« Non, se disait-il, je ne serai jamais un homme d’action. Mikhaïl a raison il faut être borné, si l’on veut réussir dans ce domaine. »

Et, oubliant le socialisme, une immense pitié de ce monde égoïste lui broyait le cœur. Il fallait, tout de même, faire quelque chose. Il y avait de vastes masses humaines dignes d’un meilleur sort. On ne pouvait pas les laisser à la merci de la tyrannie, que cette tyrannie vînt d’en haut ou d’en bas. Mais comment séparer les bons des mauvais de la même classe? Car, il n’y avait pas de doute, tous les bourgeois qui jouaient aux cartes, là, devant lui, ne méritaient pas le gibet, et tous les ouvriers du port ne devenaient pas les créatures des K~a/s. Il en avait eu la preuve au cours d’une scène à laquelle il avait assisté, quelques jours auparavant, et qui l’avait édifié.

Une délégation de débardeurs était venue prier la maison Thüringer de traiter directement avec elle, pour tout ce qui concernait les chargements des bateaux. Elle offrait des prix inférieurs à ceux que touchaient les vatafs, quoique, en réalité, supérieurs à ceux que les ouvriers obtenaient de leurs bourreaux.

Nous voulons supprimer les vatafs, – disaient les débardeurs ; autrement, nous les massacrerons tous un jour. Nous n’en pouvons plus ! Et vous, les exportateurs, vous n’avez aucun intérêt à garder ces chiens. Ils sont inu- tiles. Nous nous chargerons nous-mêmes de la formation des équipes.

C’était un langage qui alla au cœur d’Adrien. La réponse de Max, qui écouta les débardeurs, ne lui plut pas moins Nous ne demandons pas mieux que de voir disparaître les vatafs, qui nous dictent les prix et qui vous écorchent. Nous vous serions même reconnaissants, si vous arriviez à nous débarrasser de cette lèpre, tout en vous en débarras- sant. Seulement, voilà nous ne pouvons pas traiter avec la masse. Quelqu’un doit signer avec nous des contrats. Et ce quelqu’un ne pourrait être que le représentant d’une organi- sation dans le genre de celles qui existent à l’étranger et qui s’appellent des syndicats. Organisez-vous donc en syndicats ouvriers. Les lois du pays le permettent. Ensuite envoyez- nous vos chefs., Nous traiterons volontiers avec eux. Tels que vous êtes, là, vous ne représentez personne.

Adrien ne put comprendre ce conseil dans la bouche d’un capitaliste et le lendemain il en demanda l’explication à M. Max

– D’après ce que je puis savoir, les ouvriers s’organisent en syndicats, afin de mieux lutter contre leurs patrons. Et vous leur recommandez cette arme?

Oui, parce que cette arme a, pour nous, ses côtés avantageux l’ouvrier syndiqué est plus sérieux, plus consciencieux, on peut compter sur lui, tandis que l’autre est généralement beaucoup moins qualifié. L’organisation syndicale n’est pas qu’une fabrique de révolutionnaires, elle est aussi une école de moralité.

Il était une heure du matin quand les invités se levèrent pour partir. Adrien accourut chez Anna, qui bavardait encore avec son amoureux

Sauvez-vous, monsieur, je vous en prie ! lui dit-il. – M. Max rejoindra, à l’instant, sa chambre à coucher et il ne trouvera pas madame dans son lit, où je lui ai dit qu’elle était.

Le professeur de gymnastique disparut dans l’obscurité du parc. Anna se sauva, elle aussi. Ils se donnaient rendez-vous à la fenêtre de la chambre d’Adrien, qui ouvrait sur le côté le plus solitaire du Jardin Public, leur amour était encore platonique. Mais il y avait un autre amour dans la maison, ignoré de tous et beaucoup moins platonique. C’était celui que Julie la servante nourrissait pour son amant. Elle le recevait, deux ou trois fois par semaine, pendant quelques heures, avec la complaisance d’Adrien, qui avait la garde de la maison et ne pouvait rien refuser aux amoureux. Toutefois, à son avis, Julie et son amant faisaient trop de bruit dans leur chambre, on les entendait presque jusque de la salle de jeux. Ce soir-là, surtout, Adrien fut obligé d’aller frapper à leur fenêtre, pour leur imposer silence. Si les patrons venaient à apprendre ce qui se passait, il y aurait un grand scandale.

Aussi, après le départ de tout le monde, Adrien ferma à clef les deux portes et se précipita vers la chambre de Julie. Il n’y tenait plus. Il voulait la gronder sur-le-champ. Dans l’obscurité presque complète de la pièce, où régnait une forte odeur de liqueur, Adrien la devina à demi-nue, allongée sur son lit. Il reçut un choc dans les tempes, mais furieux n’y fit pas attention :

Tu sais, Julie nous sommes des amis, mais je ne veux pas être victime de ma bonté. Pourquoi cries-tu comme une folle, quand tu es avec ton amant ?

– Parce que je suis folle et parce que c’est bon !

– Qu’est-ce qui est « bon » ? Ah, tu te moques encore de moi Et tu chipes des bouteilles de liqueur. Eh bien, à l’avenir, ton amant n’entrera plus ici !

Elle sauta du lit et lui enlaça le cou, le serrant contre sa poitrine

Que si, Adrien, il entrera encore ! Tu ne peux pas être si méchant. Et moi, je ne crierai plus ! Je te le promets. Mais montre-moi, que tu ne m’en veux plus. Prenons un verre de liqueur, tu verras comme c’est bon !

Il la repoussa, mollement, épuisé, comme lorsqu’on éprouve une grande frayeur. Toutes ses chères pensées s’évanouirent, malgré ses efforts pour en garder le contrôle ; il s’attardait dans les bras de cette femme, contre laquelle, brusquement, il ne pouvait plus rien. Cela ne dura qu’une minute, mais ce fut suffisant pour qu’il obéît, se laissant choir à côté d’elle, sur le lit en désordre.

L’aube du jour qui suivit cette soirée, terminée d’une façon si mémorable pour Adrien, surprit le jeune homme dans le lit de la belle Hongroise. Celle-ci dormait profondément, toute blanche, au milieu d’un tas de dentelles et de rubans multicolores. Adrien la contempla, le cœur gonflé de reconnaissance, baisa pieusement la main crevassée qu’elle tenait sur sa poitrine et pensa :

« Oui, dorénavant, tu ne laveras plus la vaisselle. Je m’en chargerai, moi ».

Et, avec son habitude de pousser toute chose à l’extrême, il ajouta :

« Je ferai aussi ta salle à manger et j’allumerai le feu de la cuisinière. De cette manière, tu pourras dormir une heure de plus. »

Il savait que Julie était très malheureuse d’être obligée de se lever tôt. La sonnerie du réveil était fixée sur cinq heures et demie. Il l’avança à six heures et demi. Puis, avec beaucoup de précautions, il se glissa hors du lit, s’habilla et s’attela à la peine trois gros bureaux, un vestibule et les corridors, plus les deux cours à balayer.

Habituellement, se levant à cinq heures, il achevait ce travail au bout de deux heures d’efforts soutenus ; et il le fallait bien, car, à sept heures, madame Thüringer se levait et il devait aussitôt l’accompagner au marché. Maintenant, il était quatre heures du matin. Il décida de commencer par la salle à manger, afin de ne pas être, par hasard, surpris à cette besogne qui n’entrait pas dans ses attributions. On lui eût tout de suite demandé pour quelle raison il faisait le travail de Julie, et il eût été bien embarrassé pour répondre. Les belles pièces étaient toutes parquetées. Adrien examina le parquet de la salle à manger et le trouva assez encrassé. Jl n’en voulut pas à Julie, au contraire, il la plaignit de n’avoir pas pu faire mieux son devoir. Il était, ce matin-là, plus généreux que jamais. Sans plus réfléchir au peu de temps qu’il avait devant lui, il se jeta sur la paille de fer. Une activité furieuse lui stimulait la nuque, à l’idée de la tête que ferait Julie quand elle verrait son parquet tout propre. Au demeurant, Anna pouvait apprendre toute la vérité. Était-il coupable de quelque trahison ? Nullement. Anna continuait à rester, pour lui, la grâce qu’on n’emeure que du bout des lèvres, comme on fait avec les images saintes. Entre elle et Julie il y avait un abîme. L’une ne pouvait remplacer l’autre. Anna était un rêve. Julie, une surprenante réalité. Il s’agissait de,deux bonheurs absolument différents. Adrien savait maintenant ce qu’était une Julie une violente joie qui vous rendait plus lucide, plus fort ; il lui en était immensément reconnaissant. Jusqu’à cet événement, il voyait les choses comme à travers un léger brouillard. Quelque part, il ne savait pas où, dans -son organisme, une pièce, qui ne fonctionnait pas, l’empêchait de voir la vie avec les yeux de tout le monde. Il devinait son infériorité dans le regard d’autrui. Le dernier imbécile pouvait, là-dessus, le confondre. Comment le confondre? Sans même qu’il en fût question. Se trouvant à côté d’un homme et regardant avec lui, disons, un chien, Adrien savait que l’autre ne voyait qu’un chien. Mais si, à la place du chien, il y avait une femme, Adrien ne savait plus ce que l’autre voyait.

Eh bien, depuis ce matin, le voile était tombé. Toutes les femmes qui passaient dans la rue étaient des Julie. Et lui, un homme comme tous les autres. Cet Éclaircissement, il le devait à la généreuse Hongroise. Il lui devait, en plus, la joie violente dont il venait de faire la découverte et qu’il se promettait de mieux apprécier le soir suivant, car la jeune femme lui avait dit, en s’endormant sur son bras :

Je ne recevrai plus mon amant. Tu le laisseras siffler dehors, tant qu’il voudra.

Voilà ce qu’était Julie.

Mais Anna ? Oh, l’impénétrable mystère ! Il la comprenait encore moins, maintenant, que Julie venait de lui dévoiler, pour ainsi dire, toute la femme et tout l’homme. Non, il y avait dans la femme, dans l’homme autre chose que cela. Il sentait que l’homme, ou en tout cas, lui, Adrien, pouvait avoir besoin de deux femmes à la fois, peut-être de plusieurs. Ce n’est pas qu’Anna pût se comparer à Mikhaïl ; on ne pouvait avec elle voguer sur l’océan de toutes les pensées humaines dont il ne faisait lui-même, Adrien, qu’entrevoir l’immensité. En ce sens, elle était une créature presque aussi simple que Julie. Mais elle détenait un levier de commande qui agissait justement dans ce domaine de l’esprit en amplifiant au maximum l’intensité du rêve. Près d’elle, Adrien, cessait d’être un homme ordinaire. Certes, cela lui arrivait aussi lorsqu’il lisait une grande page de littérature immortelle, ou quand Mikhaïl l’entretenait avec feu des problèmes de l’existence. L’émotion était la même, ou plutôt de la même qualité. Et pourtant, c’était différent. A côté d’Anna et, parfois, en lui touchant le bras avec sa joue, toutes les beautés spirituelles de la vie s’in- corporaient en lui. Elles n’étaient plus des joies cérébrales. Il les sentait, charnelles, nues, comme mille belles femmes ardentes, collées à son corps brûlant.

Cependant, il ne s’agissait pas de la chair. Aujourd’hui, qu’il savait par Julie quelle forme avait le désir qu’inspire une femme, il était encore plus sûr de n’avoir jamais éprouvé ce désir pour Anna. Il se défendait même contre la seule pensée qu’Anna pourrait être Julie, car il s’était aperçu dès après le premier contact avec la jeune Hongroise que celle-ci avait- cessé, pour un temps, de lui être désirable. Il en avait même été un peu déçu, très peu et. pour un petit moment. Il ne fallait pour rien au monde que cela lui arrivât avec Anna ! Pas la moindre diminution et pas un instant ! Ce serait mortel pour son âme, il en périrait de chagrin. Anna était et devait rester la joie continue, infiniment diverse et intense. De même que Julie, élucidant par son don sa vision confuse de la femme, l’avait débarrassé d’une espèce d’envoûtement, de Vue 133 sur 262


LA MAISON THURINGER 127

même Anna lui élargissait tous les horizons de l’esprit, gar- dant cependant pour elle le secret de cette force qui le ren- dait apte à embrasser l’univers.

Elles lui étaient nécessaires, plus que ses yeux. Et puis- qu’elles étaient femmes, bénie soit la femme ! Sans elle, l’homme ne vaut pas même un oignon gelé ! 1

Quand, à six heures, les premiers fournisseurs vinrent apporter le lait et les petits pains, Adrien avait fini tout son travail. La maison était encore plongée dans le sommeil. Alors il eut une idée qui lui brûla le visage préparer vite le petit déjeuner pour Julie et le’lui servir au lit !

Ce fut fait, quelques minutes avant que le réveil eût sonné six heures et demi. Adrien posa doucement le plateau sur une chaise, près du chevet de Julie, qui dormait, la couverture rejetée. Oh, oui, elle était belle, la première maîtresse de sa vie ! Encore plus belle, telle qu’elle était dans le lit, que lorsqu’elle s’habillait et se fardait pour sortir. Il appréciait surtout la blancheur de sa chair jeune et lisse.

Il regarda autour de lui, examinant la pièce en détail, et trouva que la réputation de propreté de la femme hongroise était justifiée.

Soudain, le réveil se mit à sonner. Julie sauta hors du lit, vit Adrien, se couvrit, honteuse, et, regardant l’heure, éclata en sanglots

Pourquoi m’as-tu fait ça, Adrien? Six heures et demie ! Et ma salle à manger ! Et mon feu ! Et le café ! Qu’est-ce que je t’ai fait de mal, pour vouloir ainsi me compromettre aux yeux de Madame?

Et croyant qu’Adrien souriait par moquerie, elle ouvrit la bouche pour l’invectiver, mais son regard tomba sur le beau plateau, garni de café fumant, de petits pains et même d’un œuf à la coque

Pour qui est-ce? gémit-elle, dépitée.

Pour qui veux-tu que ce soit, ma Julica, puisque c’est dans ta chambre? Ton travail est fait. Etales patrons dorment. Que te faut-il encore? 0

Elle ne voulut pas en croire à ses oreilles, mais l’aspect d’Adrien, le’buste en nage et sentant la térébenthine, plaidait Vue 134 sur 262


128 LA REVUE. DE. PARIS

pour sa bonne foi. Julie se jeta à ses pieds, lui enlaça les genoux et pleura encore

Jamais personne n’a fait ça pour moi. On m’a battue, on m’a fait travailler, aussibien. mes parents que mes maudits amoureux. Mais, gâtée, personne ! Ah, tu seras mon Dieu ! Si tu en aimes une autre, je te tue !

Merci ! fit Adrien, lui préparant l’œuf.

Non ! je ne te tuerai pas, je te rendrai fou d’amour ! (c Fou, non, pensa Adrien. C’est Anna qui me rendra fou. Mais à cause de ce que je te dois, je ne t’oublierai jamais. » Là-dessus, il aperçut la silhouette de madame Charlotte qui se glissait le long de la galerie vitrée, pour aller à la cuisine

– Julie, nous sommes perdus Voilà la mémère qui cherche déjà son schnaps. Quand tu auras tranquillement déjeuné, cache le plateau dans ton armoire. Je me sauve !

Il se sauva et fit des détours pour dissimuler la direction d’où il venait, mais la « mémère », qui, bien qu’elle n’eût pas d’odorat, ne manquait pas de « nez », comme disait Anna, flaira le mystère.

–Bonjour, madame Charlotte ! Comment avez-vous dormi? La vieille claqua de la langue, appréciant toujours la bonne eau-de-vie qu’Adrien lui,achetait. Ce qui ne l’empêcha pas d’avoir l’œiL et le propos méchants

Oui. Bonjour. Bien dormi. Et vous, « monsieur » Adrien? Ne mens pas, matou ! Je veux être morte si tu n’as pas couché cette nuit avec la Hongroise ! Quelle maison ! Adrien, se fâcha sérieusement

Je ne vous mentirai pas, madame Charlotte, mais si c’est là toute votre amitié pour moi, j’aime mieux m’en aller tout de suite.

Et. il passa promptemenj ! ; dans sa chambre, qui était à côté de la cuisine. Madame Charlotte le. suivit, épouvantée. On ne l’accusait que trop, et avec raison, de mettre en fuite les meilleurs domestiques à cause’ de son mauvais caractère. Le départ d’Adrien, même d’un. Adrien fautif, lui aurait attiré toutes les foudres, y compris celles, rarement brandies, de M. Bernard, le glacial directeur de- la maison, qui’estimait notre jeune homme depuis qu’il s’était convaincu de son Vue 135 sur 262


LA .MAISON THURINGER 129

1<" Novembre 1932. 5

ardeur au travail et de ses multiples capacités. On savait aussi qu’Adrien n’était pas un ignare,

-Allons, voyou, faisons la paix, dit la vieille. -Mais je ne plaisante pas il me semble que cette nuit tu as couché avec la Hongroise.

– Et quand ce serait vrai, qu’est-ce que cela pourrait bien vous faire2 Vous ne voudriez tout de même pas que je couche avec vos filles?

Justement, Adrien, justement ! Mes filles n’ont que trop l’envie de coucher avec quelqu’un ! Et elles y couchent pas mal ! Voila ce qui est terrible !

Eh bien, vous blâmez vos enfants.

Le bruit des chiens remplit les corridors et aussitôt la voix d’Anna retentit sur le seuil de la pièce

De quel blâme s’agit-il?

Et, pressentant des choses mauvaises, elle se tourna, furieuse, vers sa mère

Maman ! Si tu continues à être méchante et si par mal- ’heur tu nous chasses Adrien, eh bien, il y a ordre de M, Ber- nard de t’envoyer à Franz, en Allemagne ! On en a par-dessus la tête de ton schnaps !

Puis, à Adrien

– Tu vois? Maintenant, achète-lui encore de l’eau-de-vie ! La pauvre madame Charlotte fit une horrible grimace – C’est cela’ : je ne suis plus, pour vous, qu’une ivrognesse bonne à empaqueter et à expédier en Allemagne ! 1 Adrien intervint

-Madame Anna, laissez-moi vous dire que, cette fois, c’est moi qui suis fautif. Mais ma faute n’a aucun rapport avec l’accomplissement de mes devoirs ici.

Anna fut à mille lieues de penser à la nature de sa faute. Elle alla s’installer à la portière du fourneau, pour se friser les cheveux. A l’arrivée de la servante

Bravo, Julie ! lui dit-elle. Ta salle à manger d’aujourd’hui est un amour !

– C’est parce qu’Adrien a bien voulu m’y aider, madame.

– Alors je comprends.

Et Anna braqua sur Adrien deux beaux yeux soupçon- neux qui lui firent baisser les paupières. Un instant après, étant seuls, elle lui dit, avec une pointe d’ironie dans le ton Tu commences à trouver des charmes à Julie ? Je lui en ai toujours trouvé, madame Anna. C’est-à-dire, elle est sympathique et travailleuse. Je l’estime. Ce n’est que de l’estime, vraiment ?

L’apparition opportune de Mitzi le dispensa de répondre à cette question, bien embarrassante. « Serait-elle jalouse ? » se demanda Adrien.

C’eût été bien dommage. Peut-on comparer un beau festin à un grand culte? Ah, cette Anna ! Elle ne savait pas ce qu’elle était pour lui ! Encore à présent qu’il n’ignorait plus la femme, depuis un mois qu’il la contemplait quotidiennement, là, assise devant le fourneau, il la trouvait aussi neuve que le premier jour, riche de mille mouvements gracieux et lui transmettant toujours cette force mystérieuse qui, croyait-il, était capable de lui faire entreprendre toute chose avec succès écrire, peindre, chanter ou gouverner le monde ! Dans la maison Thüringer, Anna et ses deux sœurs, ainsi que la servante Julie, entretenaient en permanence une atmosphère de sensualité qu’Adrien n’était pas seul à subir. Les trois belles Allemandes, un peu étrangères à l’existence, sévèrement bourgeoise des frères Thüringer, préféraient, autant que possible, fuir la vie des salons, des visites et l’étiquette, pour passer presque,tout leur temps à la cuisine, qui était vaste et confortable. Nullement instruites, peu accou- tumées aux exhibitions vestimentaires et, grâce à un heureux naturel, encore moins disposées à se jouer à elles-mêmes la comédie de la parvenue, elles éprouvaient une franche répul- sion pour tout ce qui les obligeait à sortir de leur douce vie populaire. Elles aimaient parler, rire, manger ou rester assises, sans souffrir la torture de ces « grandes dames », qui, disaient- elles, semblaient avoir « avalé un parapluie ».

Là, à la cuisine, sommairement vêtues, à peine fardées, tout à leur aise, les heures coulaient paisiblement, tandis qu’elles cousaient, entre une mère comiquement hargneuse, les domestiques et un tas de connaissances et de fournis- seurs dont l’originalité les amusait plus que toutes les « chinoiseries » de « ces messieurs et dames ». Vue 137 sur 262


LA MAISON THURINGER 131

Les fournisseurs dont il est question formaient à l’époque une bizarre race d’hommes, aujourd’hui disparue. Braïla, ville cosmopolite et depuis longtemps port d’une prodigieuse activité, attirait dans ses murs, en même temps que les gros spéculateurs, toute la fine fleur de l’aventure levantine, avide d’enrichissement Grecs, Arméniens, Macédoniens, Bulgares. Extrêmement impudents, poltrons et, en majorité, point malhonnêtes, ils entendaient faire fortune par leur travail, leur économie et, évidemment, par des coups de chance. Sur ce chemin ardu, l’entr’aide, la patience, l’avarice sor- dide constituaient leur première force. Pendant de longues années, on les voyait traîner une voiturette à bras, ou croupir au fond d’une boutique crasseuse. Et cependant, tout en ramassant de gros sous, la faim et la vermine restait leur part dans cette vie-là. Puis, un jour, après une disparition qui devait marquer pour eux le temps que met la chrysalide à devenir papillon, on entendait dire qu’un tel avait acheté un remorqueur ou un cargo ; un autre construisait une mino- terie un troisième faisait de la grosse usure. Alors, troquant leur vieux costume national contre un gênant complet moderne, ils commençaient à se bâtir des habitations confortables et à devenir malhonnêtes.

Mais il n’était pas donné à tout le monde d’aboutir au cargo, à la minoterie ou à la banque. La plupart de ces rêveurs cupides vieillissaient à côté de leur voiturette de citrons et d’oranges. On les voyait, surtout, un panier à la main, se glisser par la porte de service dans les demeures de leurs compatriotes au destin heureux, attendre à l’office que le seigneur se levât et daignât jeter un coup d’œil dans le panier où gisait, précieuse, quelque friandise un lièvre, un bel esturgeon, une volaille de qualité ou une grande primeur un beau melon, une botte d’asperges, telle salade rare, un gros chou-fleur. Et subissant, avec une candeur angélique, les sautes d’humeur des parvenus qui trouvaient toujours la marchandise trop chère, ils ne gagnaient leur vie qu’à condition de revenir cent fois mendier la somme d’argent qu’on leur devait.

Alors, à force de souffrir, ils se résignaient, s’humanisaient. Leur œil, riche de tristes expériences, pétillait de malice.

L’ironie navrante dont abondait leur conversation n’épargnait personne. Si les domestiques d’une maison se montraient tant soit peu aimables à leur égard, ils devenaient familiers, racontaient de belles histoires pleines de soleil et de Méditer- "ranée, apportaient des détails mordants sur l’origine bien connue de tel parvenu et se moquaient d’eux-mêmes et de leurs propres rêves de jadis.

Nos voluptueuses Allemandes adoraient ces hommes. Quand arrivait, par exemple, oncle Stamatis, ou barba Stamatis, comme on l’appelait en grec, c’était une fête. On le nourrissait, on le comblait de caresses. Ce n’est pas que barba Stamatis leur apportât de bonnes choses. Étant très avare et craignant de perdre l’argent qu’il aurait engagé dans quelque marchan- dise chère, restée invendue, il ne se trouvait, le plus souvent, dans son panier, qu’une demi-douzaine d’œufs frais, ou quel- ques pêches, deux ou trois artichauts, une poignée de radis neufs.

Barba~Stàmatis n’avait pas été tout à fait malchanceux dans ses entreprises, mais il avait trop aimé les jeunes filles, et il avait commencé à un âge où celles-ci ne veulent plus vous aimer pour vos beauxyeux. Cette faiblesse lui était restée. En ce moment même, il avait à la maison une maîtresse de quarante années plus jeune que lui. Il la gardait sous clef. Et la pauvrette, dans l’espoir de pouvoir faire un jour main basse sur des économies qu’il n’avait pas, supportait la claustration que lui imposait le vieillard jaloux. Son amoureux lui permettait parfois de venir voir les dames allemandes, et alors elle racontait ce qui se passait entre eux

Il dit que je n’ai pas de tempérament pour lui. Diable t Comment en aurais-je, quand il ne me nourrit que d’olives et de concombres?

Pourquoi ne le quittes-tu pas? lui demandait-on. Parce que je veux d’abord lui tirer des sous, pour avoir de quoi me marier.

Mais il n’a pas le « rond » !

Vous croyez? Ah ! si c’est vrai, alors je perds ma jeu- nesse à côté de ce vieux rat !

Le « vieux rat niait crânement que sa maîtresse restât avec lui par intérêt :

– Elle m’aime, je le sais, moi, mais elle a honte de l’avouer, parce que je suis vieux.

Pourquoi l’enfermes-tu, alors? – chicanait Anna. Pour la défendre des voyous du quartier, qui pourraient venir, pendant mon absence, la violer.

Après barba Stamatis, c’est Hassan, le Turc cireur de chaus- sures, qui était le plus sympathique. Encore jeune, l’existence de Hassan semblait renfermer quelque mystère, mais, ne par- lant qu’assez mal la langue du pays, il était plutôt taciturne. Néanmoins, venant depuis des années pour cirer tous les matins une douzaine de paires de bottines, il avait suffi- samment parlé de sa naissance noble pour qu’il fût bientôt devenu la cible de toutes les railleries. Il s’attardait à la cuisine plus que son travail ne l’exigeait, fumait, buvait du café et se perdait dans de longues rêveries, sans desserrer les dents. Alors Mitzi s’asseyait à côté de lui

Dis, Hassan à quoi penses-tu?

Il se fâchait aussitôt

– Laisse, madama ! Vous, femme, cheveux longs, m<~ pas beaucoup tête !

Écoute, mon chéri ! Écoute ce que je veux te dire ; je sais bien ton père, bey, tu devrais aussi être bey, mainte- nant. Mais, voilà «ta mère a été marchande de cacahuètes », et c’est pourquoi tu es cireur de bottes. Pourtant, ce n’est pas une raison pour être triste. N’es-tu pas heureux que je t’aime? Et elle lui frottait son immense nez, pour lui prouver qu’elle l’aimait.

Ces femmes, se sachant parfaitement honnêtes dans leur conscience, avaient l’habitude, assez dangereuse, d’être trop familières avec ces pauvres diables et de se montrer à eux insuffisamment vêtues. L’été, à cause des chaleurs caniculaires, l’hiver, parce qu’on chauffait outre mesure, et toujours par besoin irrésistible d’être à l’aise, elles passaient la plus grande partie de la journée vêtues d’un peignoir qui ne couvrait leur jeune corps que pour mieux le faire valoir. Ce n’était pas du dévergondage, mais de l’insouciance. Devant les gens de la maison, cela avait moins d’importance, car on s’y habituait, à la fin.

Mais le plus souvent la cuisine ne désemplissait pas du monde le plus hétéroclite marchands de légumes ou de volaille, livreurs d’épicerie, boulangers, fruitiers, toutes épaves venues de toutes les mers et battues par toutes les tempêtes, espèces de Hassan ou de barba Stamatis. Chacun avait son histoire douloureuse. Chacun, sa particularité sympathique. Au début, ces femmes sincères commençaient par cacher leur nudité devant ces malheureux. Puis, à force de voir au fond de leur cœur, elles s’oubliaient. Car ils étaient humbles, dévoués comme des chiens et obligeants jusqu’à l’absurdité. La plupart, étant les misérables propriétaires de leur pauvre marchandise, venaient abandonner celle-ci à la cuisine, même lorsqu’on n’en avait pas besoin, et s’en allaient sans demander d’argent :

Vous payerez, madame, quand vous voudrez !

Ainsi, ils devenaient les habitués de la maison, la maison de l’office, où il y avait plus d’humanité que dans les salons. On leur offrait des gâteaux ou du café, et, parfois, on leur donnait à dîner, certains d’entre eux étant toujours affamés. Affamés, ils l’étaient certes de toutes les bonnes choses de l’existence, mais d’un peu de chaleur humaine plus que de toute autre. Et qui détient cette chaleur ? Qui sait le mieux la répandre que la femme ?

Mon pauvre Nicolas comme tu as les mains crevassées ! Tiens lave-les ici à l’eau tiède et passe-leur ensuite cette glycérine. Et viens faire ça tous les jours chez nous, car, chez toi.

Ah, ces belles femmes ! comme elles savent que chez lui il n’y a rien, rien qu’un grabat crasseux et une lampe puante ! Il n’a rien, même s’il lui arrive de ramasser des pièces d’or et de les coudre dans la doublure de sa veste. Plus que cet or et quetout l’or du monde, madame Anna, et madame Hedwige, et mademoiselle Mitzi, le réchauffent, rien qu’en lui permet- tant de s’attarder là, à la cuisine, et de les regarder, parfois même d’une façon coupable en apercevant des parties de leur belle chair, dont il se remplit les yeux et qu’il emporte dans son taudis. Là, c’est toute sa fortune, dans son existence dépourvue de joie.

Et Hassan, qui dit, quand il se fâche, que « la femme a les cheveux longs et la raison courte », ne sait-il pas pourquoi, lui aussi, aime la cuisine des Thüringer ? Ce corps de Mitzi, qui se colle parfois au sien, et cette main qui lui frotte le nez, ah, qu’il aimerait les avoir chez lui 1 Et peut-être qu’il aurait eu une Mitzi, si son égoïste père, le bey, avait épousé’sa mère. Mais il est heureux même ainsi. Il reste sur son tabouret bas, dans un coin de la cuisine, et fait semblant de ne rien voir. Les dames ne se méfient pas de lui. Elles se frisent les cheveux tous les matins, sous ses’ yeux. Souvent, elles plaisantent, se bousculent l’une l’adtre, font de grands mouvements, quand le peignoir s’ouvre et lui montre, comme dans un éclair, des seins et des genoux qui lui brûlent le regard. Hassan ferait bien dix ans de bagne, rien que pour les toucher avec la ’pupille de ses yeux. Et puisque cela ne sera jamais, jamais possible, il se contente, lui aussi, d’emporter leur image dans le plus pur de son âme. Puis, sur la place du Centre, quand il est assis devant sa boîte, que le commissaire renverse, parfois, d’un coup de pied, l’appelant « sale Turc », il supporte l’offense au lieu de frapper avec son couteau, ainsi qu’il en a toujours envie. Il supporte cette offense et mille autres encore, uni- quement parce que, à la cuisine des Thüringer, il y a des images saintes qui remplissent sa vie de lumière. · Mais ce n’étaient pas seulement des hommes qui se ras- semblaient dans cette cuisine de la rue du Jardin-Public. Des femmes, épaves de la vie autant que ces fournisseurs, venaient aussi chercher du réconfort, en même temps qu’une aide matérielle. Et elles subissaient également le charme des trois Allemandes, sinon dans le même sens que les hommes, du moins à la manière dont une déshéritée au cœur ouvert se sent fascinée par la supériorité physique d’une amie. Car elles étaient amies d’enfance.

Elles s’étaient connues et aimées, dans ce quartier du Marché-Pauvre, au moment ou l’actuelle madame Thüringer et ses sœurs vivaient sans autre ressource que la maigre pension de leur père. Même en ce temps-là, les sœurs Müller suscitaient l’admiration sincère de leurs camarades roumaines. Quoique tout aussi pauvres, elles avaient, sur ces dernières, l’ascendant d’une race orgueilleuse, celui de leur beauté et d’une certaine éducation que les cœurs simples des gens du peuple estiment sans réserve. Les trois petites fées blondes, qui fréquentaient l’école catholique, attentives à leur uniforme noir au colleret blanc et constamment soucieuses de leur conduite dans la ville, étaient des modèles que toute maman roumaine donnait un exemple à ses enfants

Vous voyez les Allemandes, comme elles sont sages t Aussi, Dieu les aidera !

Par hasard, Dieu les avait aidées. TËt les Allemandes, deve- nues « grandes dames », n’avaient pas rompu les relations avec leurs camarades d’hier. Elles se faisaient des visites réciproques, mais c’étaient plutôt les amies du quartier du Marché-Pauvre qui venaient voir celles du luxueux quartier du Polygone, dont faisait partie la rue du Jardin-Public. C’était normal, Anna, Hedwige et Mitzi ayant la responsabilité d’un trop grand ménage. Ce l’était encore, parce que l’ami pauvre a toujours besoin de l’ami aisé. Mais le besoin d’aide matérielle, une dizaine de francs, un vêtement usagé, un peu d’épicerie, – ne venait jamais qu’en second lieu. Le cœur était bien plus exigeant. Il venait s’épanouir dans cette cuisine bourgeoise, comme dans un confessionnal. Les jours d’hiver, surtout, quand les maris sont au café et les enfants à l’écoîe, les malheureuses femmes s’y installaient pour des heures. On ne leur disait jamais qu’elles s’attardaient trop. Car il s’agissait de drames de famille et de scènes de ménage, les uns navrants, les autres plutôt comiques, et il fallait touj ours s’attendre à une suite. Et on ne racontait pas seule- ment ses propres histoires, mais aussi celles du voisin. Ainsi, toute la vie de la banlieue braïloise défilait sous les yeux des Allemandes, une vie qu’elles connaissaient, en partie directement, mais dont l’horreur leur interdisait toute parti- cipation. Madame Charlotte, sévère comme un général prus- sien, ne recevait personne, n’allait chez personne, et veillait à ce que ses enfants fissent de même, ne leur permettant le contact avec les petites Roumaines que sous sa bonne garde. Aujourd’hui, que ses trois filles étaient à peu près maîtresses de leur destinée et solidement ancrées dans un îlot allemand, elle ne redoutait plus de les voir se « roumaniser ». Ce mot signifiait, dans son langage épouser ou vivre en concubinage Vue 143 sur 262


LA MAISON THURINGER 137

avec des Roumains, être « nourrie quatre fois par semaine et battue tous les jours ».

Ça ne fait rien, madame Charlotte, répliquait Lina, dite « la Bucarestoise », une mignonne jeune femme, dont le premier et court ménage avait été justement de cette espèce- là, ça ne fait rien ! Mon Aleco me nourrissait mal, il est vrai, et me battait tous les jours, comme vous dites. Mais, an moins, lorsqu’il m’arrivait de le tromper, c’était une fête ! II me battait encore, naturellement, car il savait que je le « faisais exprès », pour le narguer, et c’est précisément ce qui me réussissait à merveille. Après m’avoir toute couverte de bleus, corps et visage, il m’ordonnait de m’habiller comme pour une noce, courait chercher la plus belle voiture de la ,lilIe, et nous voilà partis pour le parc du « Monument ». Une fois là, c’était à notre table que venaient jouer les meilleurs violonistes du restaurant. Nous mangions, nous buvions et nous nous embrassions, aux yeux de tout un monde jaloux qui, voyant les marques des coups sur ma figure, s’écriait « Dieu, qu’elle est aimée ; Lina la Bucarestoise ! » Mais, maintenant, –soupirait-elle, tirant une bouHée de sa cigarette, -maintenant je ne suis plus ni battue, ni aimée par quel- qu’un que j’aime.

Maintenant, la brave Lina était battue et aimée par quelqu’un qu’elle n’aimait pas, car, quittant un jour son Aleco et épousant un vieux et riche cabaretier de la banlieue, celui-ci satisfaisait tous ses caprices, mais ne badinait pas en matière d’amour. Il restait tout le jour cloué à son comptoir, mais il avait l’œil fixé sur les fenêtres de sa femme et un fusil de chasse à ses côtés. Et dès qu’il apercevait un gaillard dans la rue, qui semblait regarder avec trop d’insistance vers ses fenêtres il le mettait en joue et lui tirait dessus, tout simplement, mais il ne visait que les jambes et son fusil n’était chargé qu’avec de la cendrée. Puis, se retournant vers la complice, il l’empoignait par les cheveux et la traînait à travers la cour, jusqu’au dépôt de vins, où il l’enfermait pour vingt-quatre heures, sans nourriture, ni lit. C’était inévitable. Mais tout aussi inévitable et régulière, malgré les mille précautions de son époux, venait la vengeance de Lina, qui disparaissait brusquement, pour toute une semaine, se livrait à une débauche folle avec des amants et rentrait un beau matin, à l’aube, accompagnée d’un musicien tsigane qui jouait du trombone à coulisses, ce qui faisait sortir tous les banlieusards dans la rue. Lina n’y faisait pas attention. Grave, légèrement ivre, une fleur de géranium à l’oreille et la cigarette aux lèvres, elle avançait comme une reine, suivie par le tsigane qui, les yeux hors de la tête, soufflait dans son trombone à réveiller les morts.

Oui, madame Charlotte, ce n’est pas la même chose ! disait-elle, mélancoliquement.

Lina était, de toutes les amies d’Anna, la seule qui ne lui enviait rien, à part sa beauté :

Qu’avais-tu besoin de cet Allemand et de tout son bric-à-brac ? Que tires-tu de tout cela ? Pas même ce qui est donné à la dernière des bohémiennes qui est battue dans la journée, mais rudement aimée la nuit ! Et qu’y a t-il de meilleur au monde que l’amour ?

Admiratrice passionnée de la perfection physique d’Anna, elle allait parfois jusqu’à lui défaire son peignoir, pour contempler sa poitrine et s’écrier :

Dieu, quelle fortune ! Et au lieu de la livrer aux hommes qui en meurent d’envie, tu la gardes, pour en faire quoi ? des conserves ?

Quand Hassan se trouvait présent à une de ces scènes, c’en était trop pour lui. Il empoignait ses outils, mettait le tarbouch en bataille et s’enfuyait à toutes jambes, en murmurant dans sa langue

– Aman bré ! Pourquoi toutes les femmes ne pensent-elles pas comme cette Lina ?

Les autres amies qui venaient croupir à la cuisine et se lamenter étaient des femmes malheureuses. Mariées entre dix-huit et vingt ans, à vingt-cinq, elles en paraissaient quarante. Leur misère intime ne pouvait presque plus émouvoir. C’était le drame sordide de la majorité des femmes de la banlieue, qui épousent par amour un débardeur ou un voiturier du port. Le jeune ménage va bien, tant que la maigre dot n’est pas complètement épuisée et tant que les enfants ne sont pas encore là, c’est-à-dire une année. Puis les couches se succèdent, une tous les douze mois. La jeune femme se fane. Beauté et coquetterie, ne sont plus qu’un souvenir, avant même qu’un lustre se soit écoulé, tandis que l’homme est toujours gaillard. Alors il se détourne de son épouse, laide et sale, il se cherche des maîtresses ou court les maisons de joie. Il avait de tout temps un peu bu, mais à présent il se met à boire chaque jour. La misère s’installe au foyer, en même temps que la haine, les disputes, les coups. La femme n’est plus qu’une mendiante qui se sauve, au milieu de la nuit, le dernier bébé dans les bras, pour échapper aux violences de son époux ivrogne.

Elles n’avaient plus l’énergie de protester. Elles se rési- gnaient, comme des bêtes. Leurs récits étaient des litanies sans âme. Mais leurs yeux suivaient, envieux, les mouve- ments de madame Charlotte, qui manœuvrait de gros rôtis fumants et de beaux puddings, pendant qu’Adrien luttait avec de séduisantes mayonnaises. On leur donnait toujours à manger, car Anna avait bon cœur pour les malheureux, et parce que cette cuisine débordait de restes délicieux pour des bouches qui étaient privées de tout.

Comme vous devez être heureux ! disaient-elles à Anna. Chez vous autres Allemands, sûrement, les maris ne doivent pas battre leurs femmes, comme font les nôtres. C’est justement ce que pensait Anna. Elle considérait avec frayeur cette existence du bas peuple roumain, où l’homme était le bourreau de sa femme, de la mère de celle-ci et parfois de sa propre mère. Les malheureuses ne vivaient que dans l’attente des coups. Surtout aux époques où le travail abon- dait dans le port, la vie des femmes devenait infernale. Rares étaient les époux qu’on voyait, le soir, rentrer sagement, à la maison, le pain sous le bras. La plupart allaient tout droit au bistrot où ils se gorgeaient de grillades et de boisson, chan- taient et dansaient, jusque passé minuit, cependant que leurs compagnes sommeillaient, entretenant le petit feu sous la marmite qui contenait le repas du soir. Souvent, il leur était défendu de manger seules ; ou bien elles n’osaient pas. Femmes et enfants devaient attendre l’homme. Et quand celui-ci arrivait, tard dans la nuit, accablant de coups un malheureux cheval exténué de fatigue et à demi mort de faim, la terreur qui s’emparait des pauvres créatures était pire que si le diable en personne se fût montré au milieu de la chambre.

Vous voyez, disait Adrien à Anna, qui lui repro- chait quelquefois de fréquenter les socialistes, vous voyez pourquoi tout homme honnête doit être aujourd’hui un révo- lutionnaire. Il faudrait avoir un cœur de brute, pour rester insensible à la misère de toute une classe sociale, que les gouvernants martyrisent à l’aide du bistrot, de l’église et de la mitrailleuse. Mais le jour viendra où nous ferons rendre à ces chiens le lait même qu’ils ont sucé aux mamelles de leurs nourrices 1

Adrien brandissait parfois ces grosses menaces, à l’adresse de la bourgeoisie, puis, aussitôt, il s’embrouillait dans ses raisonnements. Ainsi, que ferait-il d’une femme comme Anna, par exemple? Était-elle une bourgeoise? Pourrait-il lui faire subir, en cas de révolution, le sort des étrangleurs du peuple? Cette idée lui faisait horreur. Jamais il ne souille- rait ses mains de tels crimes. Il jugeait Anna meilleure que lui. Il se souvenait de certains moments où la présence de toutes ces femmes aux malheurs sans fin lui était intolérable. Il avait envie de leur crier « Assez Révoltez-vous, mettez le feu à la ville, ou bien allez vous jeter dans le Danube 1 Mais assez, assez ! »

II y avait surtout les histoires d’avortements provoqués, .qui exaspéraient Adrien. C’était de la pure barbarie. Poussées par leurs époux à choisir entre ne plus faire d’enfants ou .quitter le foyer, de pauvres femmes prenaient, au mépris .de leur santé, parfois au péril de leur vie, des résolutions incroyables

On voyait souvent des femmes de vingt-cinq ans abîmées pour la vie, à la suite d’un avortement provoqué par des procédés stupéfiants ; Anna les regardait, comme on regarde au fond d’un abîme. Elle n’en avait jamais assez. Elle ne pensait pas les envoyer au Danube, mais leur prodiguait Vue 147 sur 262


LA MAISON THURINGER 141

toute son assistance. Sachant, par ses propres débuts amou- reux, quels sont les risques ’et les dangers que court la femme pauvre lorsqu’elle se donne à un homme, Anna se sentait liée davantage au sort de ces malheureuses qu’au bonheur facile qui lui souriait depuis qu’un hasard l’avait faite madame Thüringer.

’C’est pourquoi, certains soirs ’d’iaNluence, elle préférait au’ monde de ses salons celui de sa cuisine. M. Max venait la supplier

–JMaus/ Pour l’amour de Dieu, tout le monde te réclame ! t~ Elle sortait sur la galerie vitrée, où son mari déambulait, la cherchant, sans rien voir de ce qui se passait à la cuisine, où il n’osait pas mettre le pied. Elle lui -embrassait une joue, appuyait un peu sa tête sur la poitrine de M. Thüringer, puis, le poussant du dos comme on pousse un wagonnet, elle le renvoyait

Dis à ton monde que je ne suis pas bien.

C’était vers la fin du mois de juillet. Une récolte des plus abondantes avait jeté la ville dans la Rèvre de l’homme qui crève de joie. Le port étant l’âme de toutes les affairés locales, s’il travaille, chacun y trouve son compte. Et, cet été-là, le port bourdonnait comme une immense ruche.

Les arrivées de céréales atteignaient de mille à douze cents wagons par jour. Toutes les voies de garage du port étaient complètement obstruées. Quant aux chalands que des remor- queurs essouSIés ramenaient en ~≤ ininterrompue, on ne savait plus où les parquer. Chargés au maximum, :ils gisaient partout au ras de l’eau, avec leurs ménages, une nombreuse volaille enfermée dans des cages trop étroites, les chiens et les chats courant d’un bout à l’autre du pont, étonnés de se voir descendus au niveau même du fleuve, dans lequel ils se miraient comme des bambins.

D.es dizaines~ de cargos s’écrasaient, entraient les uns dans les autres. Tous les pavillons. Toutes les langues. Le soir, des bandes de matelots prenaient d’assaut les maisons de joie. Les officiers allaient dans des « endroits sérieux » ; les simples marins, rue de l’Union, ou rue « de la Lanterne rouge », ou encore « sur le Fossé », comme disait le populaire. Les premiers n’avaient sur les seconds que l’avantage de l’illusion. Consommations et autres marchandises étaient absolument les mêmes, avec cette seule différence qu’on les obtenait à des prix bien plus élevés.

Les habitants de la cité savaient encore que, si l’officier préférait prendre une voiture pour rentrer à bord, le matelot mettait toute une nuit pour faire le même chemin, à pied, courant ainsi le risque de’ tomber, au coin. de quelque rue obscure, sur le couteau d’un débardeur qui ne lui en voulait nullement, mais qui avait décidé justement cette nuit-là de ne point aller se coucher sans avoir fait son coup. Cela ne créait pas à Braïla la réputation de ville mal famée, car le vol n’était jamais le but du crime. Il n’avait même aucun but. On tuait par excès de béatitude. Et le même débar- deur ivre pouvait, durant son ivresse, être tout aussi bien assassin que victime. La nuance était imperceptible et entière- ment abandonnée au hasard, qui décidait, en une seconde, du couteau criminel et du ventre qui allait le recevoir. Car ce couteau redoutable, dont on parlait dans tous les milieux policiers de la Roumanie et qui faisait tant d’inno- centes victimes à Braïla, aux époques de grands travaux, ce couteau n’était pas une arme, mais un outil. Tout ouvrier du port le portait enfermé dans une gaine, obliquement plantée dans sa ceinture, servant cent fois en une journée, pour couper la ficelle avec laquelle on attachait les sacs chargés de blé. Certes, il était affreux, long de vingt centimètres, pointu et très affûté. Pour couper une pauvre ficelle, un petit canif eût largement suffit. Et il eût évité à chacun, aux heures de liesse, la sanglante tentation.

C’est ce que n’arrêtait de clamer à tous les vents, en ce temps-là, un homme d’une attendrissante insignifiance. Il avait l’air d’un parfait clochard, vieux d’une soixantaine d’années, barbe en désordre, édenté, louche, vêtu de loques Vue 149 sur 262


LA MAISON THURI.NGER 143

et chaussé de savates qui ne tenaient en place qu’à l’aide d’épingles et de bouts de fil de fer. Adrien, qui ne manquait pas un jour de courir les quais du port, l’aurait pris pour un mendiant, n’eût été le lourd récipient à limonade que ce vieillard portait en suant à grosses gouttes. C’était donc un limonadier, comme il y en avait d’innombrables. On l’appelait « père Stéphane’). Mais, alors que tous les pères Stéphane limonadiers du port ne s’occupaient que de leur limonade et se souciaient peu de l’ignoble couteau des débar- deurs, cet unique père Stéphane s’était dressé en ennemi acharné de l’outil meurtrier, comme un infatigable apôtre de son remplacement par le canif inoffensif. Il prêchait cette réforme à qui voulait l’entendre. Et lorsqu’on lui demandait si sa limonade était fraîche, il répondait par une malédiction à l’adresse du couteau que son client portait bien en vue. Au début, cette croisade du pauvre hère parut à Adrien, comme du reste, à tous les gens du port, assez ridicule. Que pouvait-il, ce vieux bonhomme, contre une habitude que les autorités mêmes n’arrivaient pas à extirper, malgré toutes les recommandations? Mais, à force d’assister plus souvent à son prêche et de regarder le visage illuminé de l’apôtre, Adrien changea d’avis. Puis il remarqua que les ouvriers avaient de la sympathie pour le limonadier. On eût même dit qu’il arrivait à les dominer, parfois. Ils acceptaient ses reproches, ne rechignant que faiblement. Cela était dû à un fait très impor- tant aux yeux de l’homme qui peine l’absolu désintéresse- ment du vieillard, sa misérable générosité même. Le père Stéphane avait toujours fermé les yeux sur les petites fripon- neries des débardeurs à qui il arrivait de s’éloigner parfois feignant d’avoir oublié de payer le verre de limonade. Le marchand ne le leur rappelait Jamais. Il leur prêtait même des deux et des trois sous, qu’ils oubliaient également de rembourser. Un jour, Adrien fut le témoin d’une scène qui le bouleversa.

C’était après le coup de midi. Les débardeurs, en caleçon, le torse nu, le mouchoir sur la tête, mastiquaient à grands coups de mâchoire d’énormes bouchées de pain et de petites tranches de foie frit que des vendeurs ambulants leur distribuaient à trois sous la portion. Le père Stéphane était là pour calmer la soif. Il allait d’un groupe à l’autre, plaçait son verre de limonade et son prêche contre le couteau. Adrien le suivit tout le long des quais et~ à un moment donné, le vit s’attacher à un débardeur qui, de son couteau, coupait volup- tueusement des morceaux de pain, mordait un saucisson et, en riant, tâchait d’échapper au vieux qui le suppliait de jeter le couteau dans le Danube

Vassili ! Vassili !–gémissait-il.–Dis-moi si tu es un brave homme ou un assassin?

Je ne suis pas du tout un assassin. J’ai femme et enfants. Mais j’ai mon couteau dont je me sers comme tout le monde. – Tu peux te servir d’un canif. Tiens, je t’en donne un, moi, mais passe-moi ton couteau.

Et le père Stéphane, les yeux larmoyants, tira de sa poche un de ces canifs allemands de deux sous, très populaires dans le pays, et l’offrit au débardeur. Celui-ci s’arrêta, interdit, regarda le limonadier avec une visible stupéfaction et fit l’échange, mais attendit pour voir ce que l’autre allait faire de son couteau. Le vieux, dès qu’il l’eut dans la main, cracha dessus et le jeta de toutes ses forces dans le Danube. Puis il s’éloigna.

Adrien le rejoignit

Vous faites cela souvent, lui demanda-t-il. C’est le dix-septième que j’ai désarmé ! chuchota le père Stéphane, soufflant péniblement.

Adrien prit sa tête à deux mains et s’en alla, se disant « Mais je suis un vermisseau, moi, à côté de cet homme qui croit, dur comme fer, qu’il désarmera, lui, les six mille débar- deurs du port ! » »

<

Avec les dockers, il y en avait, en effet, près de six mille, dont quelque huit cents voituriers, appelés ghiotchars, à cause de leur voiture à un cheval dit ghiotch. Le départ en masse de ces véhicules, à quatre heures du matin, déchaînait sur le pavé de la ville un bruit qu’on entendait confusément jusqu’à une lieue de distance dans la campagne. On eût dit la cavalcade de quelques régiments d’artillerie, allant au galop. Pour les malheureux citadins qui habitaient les rues où passaient ces huit cents voitures, à l’heure du meilleur sommeil, c’était, on le pense bien, un enfer.

Mais le plus intolérable commençait le soir avec la saou- lerie qui devait durer tard dans la nuit. Une bonne moitié des ghiotchars et des débardeurs, finissant la journée, s’arrêtaient infailliblement dans les bistrots semés sur leur chemin. Ils ne pensaient pas s’y attarder plus d’un quart d’heure. Nombre d’entre eux étaient même chargés d’em- plettes, poisson, viande, pain, – pour la maison. Il n’était question que de boire la chopine, de trinquer avec un « frère ». C’est pourquoi on ne s’asseyait pas, on buvait debout, tout en gardant dans l’autre main le brochet suspendu à une ficelle. Puis, chacun des deux « frères », n’admettant pas que l’autre payât le dernier, commandait, lui, un litre et deux grillades, et appelait le tsigane violoniste. C’est ainsi qu’on arrivait à minuit, quand la fraternité dégénérait en une bagarre générale, pendant laquelle on voyait le brochet s’écraser sur la tête du meilleur ami, les bouteilles voler en éclats et le sang couler généreusement.

Quelquefois le spectacle était ambulant. Deux ghiotchars, après s’être distribué nombre de horions, montaient dans leurs voitures et partaient en une course insensée à travers les rues désertes, rossant les bêtes et se cravachant récipro- quement, jusqu’à ce que la violence d’un virage les envoyât s’écraser la tête contre un mur.

On assistait aussi à des scènes savoureuses. Telle épouse qui pouvait se permettre d’être féroce, s’élançait à la recherche de son mari et le découvrait attablé sagement, ivre et senti- mental, en compagnie d’un camarade aussi brave homme que lui. Elle n’y allait pas par quatre chemins. Se plantant sur le seuil du bistrot, le poing sur la hanche, elle foudroyait du regard son mari et lui jetait les plus terribles et les plus populaires des jurons féminins roumains, et, s’arrachant une pantoufle des pieds, elle se précipitait sur le misérable époux qu’elle tirait hors du cabaret à coups de talon sur la tête.

Hélas ! ces féministes-là étaient rares. Le plus souvent on voyait les femmes qui larmoyaient, suppliantes, devant les tavernes, et qui recevaient en plein visage le contenu du verre de leurs maris, quand elles n’étaient pas affreusement rouées de coups sur place, pour avoir osé venir les chercher « là où l’épouse ne peut que faire honte à l’homme ».

Adrien connaissait, dans tous ses tristes détails, cette vie de cigale cruelle que mène l’ouvrier du port, pendant une partie de l’année, comme il la connaissait durant l’autre partie, la plus longue, quand le dénuement complet, le froid, la faim, les maladies, ravageaient le foyer. Aussi, l’exemple du père Stéphane stimula-t-il sa conscience.

Comment? Un homme vieux et faible jugeait que c’était son devoir de faire quelque chose pour améliorer le sort de son prochain, et lui, Adrien, jeune homme à la cervelle pleine de prétentions, restait inactif, se contentant de lire et de phi- losopher

« Je ne suis, au fond, qu’un jouisseur à ma manière, se disait-il. Je ne cherche à faire que ce qui m’est agréable. Et voilà maintenant que les joies qui viennent de la femme com- mencent à occuper une place toujours plus grande dans ma vie. Bientôt je ne vivrai plus que pour elles, pour mes lectures et mon égoïste besoin de liberté personnelle. Et mon prochain? Il n’y a pas de beauté morale dans une vie qui reste indiffé- rente au sort de plus malheureux que soi. Où donc est la vraie beauté morale de ma vie? »

Il y tenait beaucoup, mais il s’apercevait qu’il ne suffit pas de reconnaître le mal et de le maudire, pour en être quitte. Puis il venait de très bas. La vie de sa mère, blanchisseuse, travaillant durement pour un salaire de famine, devait lui rappeler qu’il y avait une injustice sur la terre. Lorsqu’on se sent né plus intelligent et plus généreux que la plupart de ses frères de misère, cette origine humble crée des obligations. Il se souvenait d’avoir lu quelque part que « l’intelligence, les dons, la générosité du coeur sont le patrimoine de l’humanité ». Plus on est doué, plus on a d’obligations envers celle-ci. Enfin, il trouva qu’il n’était qu’un larbin et se ’méprisa. Oui, un larbin sensible aux amabilités de ses maîtres et qui, par-dessus, le marché, divinisait les grâces de sa patronne. Pour un peu, il aurait couché avec la chemise de madame Thüringer, tandis qu’un idiot comme le professeur de gymnastique obtenait d’Anna tout autre chose. Certes, les Thüringer étaient des bourgeois honnêtes, nullement rapaces, humains, très larges même avec ceux qui les servaient. Mais cela ne changeait rien au sort des vaincus. Tout en épargnant, dans la mesure du possible, des hommes comme M. Max et des femmes comme Anna, il ne fallait pas moins saper la base du régime qui, favorisant trop les uns, faisait des autres les escla- ves du vice, de l’ignorance, du travail abrutissant, et même du manque de travail, ce qui était ignoble.

Ce revirement le fit, du coup, passer d’un extrême à l’au- tre. Il n’eut plus d’amour pour son travail. Cet amour aussi était une servitude de larbin. Hé quoi ? Allait-il faire une car- rière de son état actuel ? Se forgerait-il cette âme servile qu’il voyait à « M. Weber », à « M. Aron », ces « hauts » employés de la maison qui, au passage des patrons, ou’ en leur parlant, prenaient des attitudes dont on ne savait s’il fallait plus en « admirer » la visible bassesse ou l’hypocrisie dissimulée ? Ces gens-là bavaient d’envie devant la situation de leurs maîtres. Faibles et lâches, ils n’étaient corrects dans leur travail que juste ce qu’il fallait pour ne pas se faire prendre en défaut. Mais ils s’initiaient en secret dans l’art de faire du commerce avec l’étranger et, toutes les fois que cela leur était possible, volaient à leurs patrons des clients, susceptibles de travailler plus fructueusement avec les firmes louches qu’ils dirigeaient en sous-main, sous le nom d’un père, d’un frère ou d’un cousin. C’est ainsi que la maison Thüringer, peu méfiante, avait perdu une bonne partie de sa clientèle. Lors- qu’on s’apercevait de l’oeuvre sournoise d’un employé malhon- nête, il était trop tard. Le renvoi de celui-ci ne réparait rien. « Pourquoi m’attacher à ces brasseurs d’affaires? se disait Adrien. Propres ou louches, les grosses affaires se font tou- jours aux dépens de l’homme pauvre. Or, je suis et resterai toute ma vie celui qui n’a d’autre fortune que ses deux bras. Ce n’est pas avec des pourboires et les complets usagés dont vos maîtres vous comblent de temps à autre, que justice se fera sur la terre. Ma destinée est donc celle de tous les déshérités, ma place est à leurs côtés, que cela me plaise ou non 1 » Il se mit à penser aux moyens d’agir. Toute son énergie se concentra sur ce mot agir. Mais par où commencer? Seul, ce n’était pas possible. Il ne pouvait tout de même pas adopter le système de cet illuminé de père Stéphane. Et, à Braïla, il n’y avait que des idéalistes isolés, comme lui, mais aucune espèce d’organisation. Encore, ne voulait-il pas trop se frotter à tous ces idéalistes « libertaires » et anar- chisants dont la plupart n’étaient que de parfaites fripouilles. On ne les entendait jurer que par Kropotkine et ils avaient réponse prompte à tout, sauf lorsqu’on leur demandait de préciser leurs moyens d’existence. Non, il lui fallait un club socialiste, comme à Bucarest. Là, au moins, on voyait clair des ouvriers ânonnaient sur des brochures telles que Le livre du travailleur ou Que la lumière soit, et chantaient faux des hymnes révolutionnaires, mais il n’y avait pas à s’y tromper, c’étaient des ouvriers, tandis qu’avec les anarchistes, on ne savait jamais à qui on avait affaire. Le camarade irréprochable coudoyait le mouchard authentique.

Un soir du commencement d’août, Adrien n’y tint plus et alla voir un homme qu’il aimait beaucoup, pour sa belle âme et sa vie exemplaire. C’était un cordonnier nommé Avramaki, dont le passé douloureux imposait encore plus de respect. Orphelin à l’âge de six ans, un oncle forgeron s’était chargé de son éducation ; c’est-à-dire qu’il l’avait installé sous le gros soufflet en cuir de sa forge en lui intimant l’ordre de « souffler ou de crever là", s’il voulait être « nourri, logé, vêtu ». Le petit Avramaki « souffla » de trois heures du matin à neuf heures du soir, s’évanouissant plusieurs fois parjour. L’oncle le ramenait à la vie en le frappant avec une tringle, parfois incandescente. Il en fut ainsi j usqu’ à sa dixième année alors il se sauva, une nuit, le corps couvert de cicatrices et quelques os cassés, car l’oncle n’avait pas toujours des tringles à la portée de sa main, mais aussi et surtout son marteau, qu’il lui lançait droit dessus. Avramaki, fuyant sa ville natale, marcha pendant une semaine, sans savoir où il allait, mendiant dans les villages, traversant des forêts et des ruisseaux, et couchant dans les meules des champs il arriva à Braïla, où le premier habitant qu’il rencontra, un brave cordonnier, enrayé de son aspect l’interrogea, l’emmena chez lui, le considéra comme son neuvième enfant, à côté des huit qu’il possédait déjà, et lui apprit son métier.

Ah, j’étais heureux ! racontait Avramaki. Je ne concevais pas une existence plus douce au paradis, malgré notre travail intense et la pauvreté qui régnait dans le ménage. Mais il « était écrit » que ses souffrances allaient recommencer sous une forme inouïe. Il avait vite appris le métier, ainsi qu’à lire et à écrire, et justement, pour ses treize ans, on venait de lui accorder un petit salaire, comme argent de poche, quand, un dimanche, allant livrer une paire de bottines à une maudite femme aux mœurs abominables, celle-ci retint le garçon à déjeuner avec elle, le soûla et. 1

Avramaki jurait qu’il ne se souvenait plus de ce qui s’était passé ensuite, mais il s’aperçut, quelques jours plus tard, qu’il souffrait d’une « maladie honteuse », dont il avait entendu parler. A son âge cela lui parut monstrueux. Il cacha tout, souffrit cruellement, sans se soigner, maigrissant à vue d’œil, puis deux affreux bubons surgirent des deux côtés de son bas-ventre. Alors la douleur fut telle que, par crainte de se -voir trahi, il déserta la maison de son bienfaiteur, tout comme il avait fui la forge de son oncle, avec la différence que cette fois il marchait en s’appuyant contre les palissades et qu’il abandonnait une maison accueillante. Il alla s’écrouler devant la porte de l’hôpital communal, où il fut facilement décou- vert par son pàtron et ami, qui le plaignit, ne lui fit aucun reproche et, après la guérison, le ramena au bercail. Avra- maki y resta jusqu’à ses vingt et un ans, quand, exempté du service militaire, il épousa la fille de celui qui par deux fois l’avait ramassé sur la route et dont il devint l’associé. Les années s’écoulèrent. Les vieux moururent. Avramald et sa femme furent tous deux gagnés aux idées socia- listes qui étaient alors, pour la première fois dans le pays,* propagées par des intellectuels tels que Gherea, Mortzoun, Nadejde, Diamandy et autres. Avramàki, dont l’âme était préparée par la lecture de tout ce qu’on écrivait et tradui- sait de mieux à l’époque, devint rapidement l’apôtre braïlois de la foi nouvelle. Il transforma sa maison en club socialiste, s’abonna aux graves revues marxistes le Contemporain et Littérature et Science, fit venir à Braïla des orateurs de marque et prit part à tous les mouvements de la rue. Puis, lors des fusillades de Slatina et de la trahison de la plupart des chefs « marxistes » qui allèrent avec armes et bagages « former l’aile gauche du parti libéral », Avramaki subit le sort de tous les apôtres il fut terriblement martyrisé dans les caves de la police et sa maison saccagée.

Ces événements s’étaient passés cinq ou six années aupa- ravant. Il furent, pour l’âme du pauvre cordonnier, désas- treux. Réduit à la misère, ayant perdu la foi dans la force de caractère des hommes, il s’enferma chez lui, avec son excel- lente compagne, ses bonnes lectures et une lueur d’espérance dans l’avenir lointain de l’humanité. Comme ils n’avaient point d’enfants et qu’ils avaient perdu toute leur clientèle riche, ils se contentèrent de deux pièces minuscules, cou- chant dans l’une, travaillant dans l’autre. Et comme mainte- nant le travail d’un seul, avec les gros sous des clients misé- reux, ne suffisait plus à nourrir le ménage, la femme apprit aussi à ressemeler et à rapiécer des savates. On les voyait, tous deux assis, sur leurs tabourets bas, derrière les fenêtres de la rue, les visages paisibles, le regard résigné. C’étaient des gens qui venaient de passer la quarantaine ; elle, un peu grosse, blonde, les mouvements lents, lui, deux yeux bleus dans une tête toute noire, poilue, chevelue.

Comme tout cordonnier, il était un peu poète. Décla- mant volontiers, il intercalait timidement, mais avec un certain talent, des « pièces » personnelles parmi des œuvres d’Eininesco, de Cosbuc, de Heine ou de Petoefi. Lorsqu’il recevait un camarade, il lui lisait quelque poème nouvel- lement « commis », promenant religieusement son regard sur la collection de pontifes du socialisme dont les murs de son foyer étaient garnis Marx, Engels, Lassalle, Bebel, Singer, Kautzki.

Ayant été pendant longtemps son voisin, Adrien le connais- sait de longue date, mais il ne se souvenait que vaguement de l’époque héroïque de la vie d’Avramaki. Du reste, plus Vue 93 sur 262


LA MAISON THURINGER 327

tard, Adrien aima moins, dans le cordonnier, le socialiste et le poète, que l’homme affectueux et le lecteur averti. Quant au militant, il le séparait, un peu arbitrairement, de tous ses semblables. Il trouvait qu’Avramaki était un socialiste comme on n’en voyait pas d’autre àBraïla, sauf en ce qui concernait sa lavallière et sa barbiche, par où il ressemblait à tous les hâbleurs ignorantims du socialisme de province. C’est pourquoi, malgré toute l’éloquence doctrinaire du maître, le disciple s’obstina à n’apprécier que l’ami tendre, l’homme honnête, l’idéaliste solitaire, le connaisseur de tous les bons livres, ce qui fâchait parfois le cordonnier, qui aimait le tempérament d’Adrien et, voulant y « greffer » le scion révolutionnaire militant, blâ- mait en lui le dilettante.

Et’ Adrien venait justement faire étalage de ce grain d’ar- deur militante que l’autre désirait voir naître dans le cœur de l’adolescent.

Il était dix heures du soir. Les époux rêveurs se trouvaient dans leur chambre, elle, raccommodant du linge, lui, lisant à haute voix un fameux livre, nouvellement paru en roumain Le Père Goriot. Au moment où Adrien pénétrait dans la bou- tique, Avramaki levait les bras au ciel et criait

Ah ! ah ! ah ! Que c’est humain. Que c’est grandiose ! Mon pauvre « père Goriott 1 »

Pas Goriott, mais Goriot, dit Adrien, en leur tendant les deux mains. Mikhaïl m’a dit qu’en français, ce t de la fin ne se lit pas.

– 0 Adrien ! ô mon cher enfant ! Que le diable emporte tous les de la fin des mots français ! Mais si tu connais déjà ce livre, ainsi que tu en as l’air, tu avoueras que les hommes, un jour, même les muets, mugiront, devant ce personnage, comme des bœufs 7nmm/ mmm !

– Sacré Avramaki ! Voilà pourquoi je t’aime ! Tu n’es pas grand quand tu me rases avec ta Conception matérialiste de l’histoire, mais tu l’es quand tu hurles sur ce brave « père Goriot ». Toutefois, tu te trompes si tu crois que les bœufs humains ont un plus grand besoin de Père Goriot que de foin. Eh bien, non Finissons-en avec le problème du foin, ’et tous les hommes demanderont ’des Pères Goriot !

Adrien se moqua :

Finissons-en avec le problème du foin. et tou ;

Finissons-en avec le problème du foin, et tous les hommes demanderont à danser !

Et devenant furieux

Espèce de vieux fou ! Sais-tu où mes camarades d’école primaire, dont la plupart sont aujourd’hui promus au baccalauréat, passent leurs soirée? Eh bien, dans les Salons de danse Weber ! Tiens, en face de ta boutique hahtte juste- ment un bachelier, le fils du pa~a/ Grigore. Veux-tu parier avec moi, non seulement qu’il ne sait pas mugir sur le Père Goriot, mais qu’il l’ignore même? Je te dis cela, parce qu’un jour, le rencontrant, je lui ai parlé d’un autre livre de Balzac, Eugénie Grandet, et il m’a regardé comme un imbécile. Or, il aurait dû l’avoir lu dans le texte, car il a appris au lycée la langue de Voltaire, bonheur que ni toi ni moi n’avons eu.

Le savetier, la tête renversée sur le dossier de sa chaise, souriait avec tristesse. Il pensait, dans son cœur, comme Adrien, mais sa foi était mieux protégée contre les chocs des vérités pessimistes. Sans cela il n’aurait pas pu vivre. Néanmoins, reprit Adrien, – je suis de ton avis la société doit assurer, d’abord, à tous ses membres le pain quotidien. Je suis prêt à combattre pour cela.

– Ah ! – sursauta Avramaki. –Tu es prêt? On t’a converti à Bucarest? Mes félicitations, jeune combattant, mais com- ment lutteras-tu, sans avoir la foi?

Quelle foi? Dois-je croire que tous les hommes seront un jour comme toi, comme Mikhaïl ou comme moi, pour vouloir qu’ils mangent, dès à présent, à leur faim? Non. Pour cela, mon besoin de justice me suffit.

Tu n’espères donc pas une amélioration de la pâte humaine, le jour où elle n’aura plus faim?

Jusqu’à un certain point, oui. Mais je ne puis espérer que le fils de Grigore vienne te chercher et te baiser les mains, à toi, bougre de cordonnier, simplement parce qu’il t’aura vu pleurer sur un livre de Balzac. Si cela pouvait être, il n’aurait pas attendu ta propagande. Il y a lontgemps qu’il t’aurait découvert, comme j’ai découvert, moi, Mikhaïl, sans y être poussé par aucune propagande.

Alors tu combattras~pour peu de chose !

Comment peu de chose? Ne serais-tu pas heureux de Vue 95 sur 262


LA MAISON THURINGER 329

voir, par exemple, nos débardeurs ne plus s’entre-tuer, ni assommer leurs femmes, ni se soûler crapuleusement, ainsi qu’ils font aujourd’hui? Voilà une amélioration de la pâte humaine. C’est tout et c’est énorme ! Je donnerais volon- tiers ma vie et ma liberté pour contribuer à cette amélio- ration de l’homme. Même je viens te demander si tu ne veux pas. prendre l’initiative de la création d’un syndicat ouvrier mixte, à Braïla.

Il existe, ce syndicat mixte.

Depuis quand ?

Depuis deux mois.

Tu en es ?

Bien entendu. C’est toi qui n’en es pas.

J’en serai, pas plus tard que demain. Je m’inscrirai, comme peintre en bâtiments, car je retournerai bientôt à mon barbouillage. Y a-t-il quelque autre peintre ?

– Il y a Costa et Pamfil.

Adrien fit la moue

– Ça va pour Pamfil, mais Costa. Mouchard. Joueur enragé. Menteur. Et avec ça plein de prétentions, parce qu’il a été du premier mouvement socialiste. Connais-tu les bases de la social-démocratie ou le programme d’jEr~nr~? Voilà sa question éternelle, celle qu’il pose, avec ou sans à-propos, tous ceux qui, comme lui-même, ignorent ces « bases ou ce « programme ». Non. Je n’aime pas ce type ! Avramaki poussa un gros soupir

– Mon cher Adrien, tu fais fausse route ! Dans un mouve- ment de masses, on n’aime pas toujours ses camarades, mais là n’est pas la question. Nous ne faisons pas du christianisme, et nulle part la.doctrine socialiste ne dit « Aimez-vous les uns les autres », mais Organisez-vous ! Soyez solidaires ! Renv,ersez le capitalisme et bâtissez la société communiste !

Avec qui bâtir cette société? Avec les hommes,, tels qu’ils sont?

Parbleu Tu ne voudrais pas que chacun s’en fabrique à son image ?

– Et la moralité ?

– On en exige de tous les camarades. Ceux qui n’en ont point, sont jetés par-dessus bord, et c’est tout. On va de l’avant. On n’a pas le temps de chercher midi à quatorze heures. Sympathies, antipathies, ce sont des sentiments qui n’ont rien à faire dans une organisation révolutionnaire. Là, on est un soldat, pas autre chose. Ce que tu veux, toi, c’est l’idéal, et l’idéal est l’ennemi de l’homme. J’ai appris cela à mes dépens. Corrige-toi donc, si tu veux combattre dans les rangs. Et si les rangs ne te çonviennent pas, file, pendant qu’il est encore temps, ou bien les masses passeront sur toi ! Car, sache-le le cœur, ça reçoit toutes les balles ! On a vu ça, en France, il y a cent ans, quand des têtes plus belles que la tienne ont roulé comme des courges.

Sanda, la femme d’Avramaki, mit le samovar sur la table, et la vue de cet affectueux objet de famille, rare dans les ménages roumains, tomba sur la sensibilité malmenée d’Adrien comme une douce caresse amicale. Il fit des efforts pour retenir ses larmes.

Les sentences glaciales du militant socialiste lui avaient bou- leversé l’âme. Il venait, lourd de tendresse, de piété, d’amour et de révolte, offrir son cœur, c’est-à-dire tout son avoir, au mouvement révolutionnaire, et un camarade expérimenté lui disait que ce cœur n’était bon qu’à recevoir des balles des deux côtés de la barricade. Pourquoi cette cruauté? Simple- ment parce que lui, Adrien, voulait que l’homme de demain fût différent de celui d’aujourd’hui. Mais cela lui semblait tout naturel ! Comment ! Des hommes allaient couper la tête à d’autres hommes, et il ne fallait pas demander aux premiers d’être exempts des appétits des seconds? A quoi bon lutter, alors? Pour permettre aux uns de prendre la place des autres? Cela n’intéressait pas Adrien.

A quoi penses-tu? lui demanda Sanda, lui offrant d’une main le verre de thé et de l’autre caressant ses beaux cheveux. Il ne faut pas te mettre en peine. Vous n’avez jamais été d’accord sur ces questions-là et je pense que vous ne le serez jamais. Pourquoi ne parlez-vous pas plutôt litté- rature ? Là, vous vous entendez à merveille.

Avramaki avala son premier verre de thé, en se brûlant la gorge, puis alluma une cigarette et tourna son honnête visage vers Adrien, qui fumait, pensif Vue 97 sur 262


LA MAISON THURINGER 331

Comme tout militant socialiste, lui dit-il, je tiens beaucoup à faire des disciples, et tu pourrais en être un de marque, car tu as de belles qualités, mais, pour cela, il fau- drait que tu te dédoubles l’homme de cœur ne doit pas se mêler des affaires de l’homme d’action. Je n’ai pas compris cette vérité, lors de mes débuts révolutionnaires, et j’en ai bien souffert. J’ai hébergé, nourri et vêtu des camarades que je croyais des amis et que j’ai aimés. Certains d’entre eux ont disparu un jour après m’avoir volé. D’autres sont allés rapporter à la police toutes mes pensées. Et deux ou trois ont même tenté de souiller ma compagne. Enfin, la trahison collective de nos chefs, que j’adorais comme des idoles, m’a fait faire une maladie dont je n’espérais plus me relever. Car j’avais le tort de croire le triomphe de l’idée lié à tous ces crimes contre le cœur. “ Pourquoi « le tort »? interrompit Adrien. Cela n’a- t-il pas été parfaitement prouvé? Tout votre hybride écha- faudage n’a-t-il pas croulé?

– Justement, mais pourquoi? Précisément parce que nous avons mêlé l’affection et ses déboires à l’action révolutionnaire. Nous nous attachions aux hommes, non à l’idée. Nous aimions bien plus ceux-là que celle-ci, que nous ne voyions qu’obscurément. Les uns nous la masquaient avec leur tendresse éphémère, les autres, avec leur rayonnante mais égoïste personnalité. Et le jour où tous ces hommes ont flanché, la pauvre idée aussi était par terre. Eh bien, non ! Dans notre guerre sociale, pas plus que dans une guerre capitaliste, le soldat doit lâcher pied, pour la raison sentimentale qu’à l’arrière tel chef, tel ami et même sa femme le trahissent. Pour rien au monde nous ne devons abandonner le combat, entends-tu? Les patries bourgeoises peuvent disparaître par la lâcheté de leurs armées d’esclaves, et nous ferons tout pour qu’elles disparaissent un jour. La patrie humaine, elle, ne peut pas disparaître ! Chaque siècle, elle découvre dans sa marche invincible vers le mieux les héros qui doivent la servir à tel ou tel moment historique. Aujourd’hui, c’est-à-dire en ce siècle, c’est nous, le prolétariat, qui sommes les héros désignés. Veux-tu comprendre cela, Adrien ?

Adrien se taisait, le regard dans son verre de thé.

Bon ! dit le cordonnier. Réfléchis ! Mais dis-moi, avant de partir, si tu es venu chez moi avec une idée précise, après m’avoir laissé pendant une année sans la moindre nou- velle de toi.

Le jeune homme releva sa tête, comme un vaincu

Je viens t’apporter une nouvelle qu’il faut garder pour toi, momentanément. Tu connais les deux élévateurs sur rails qui sont dans les docks et qui soulèvent les blés des silos pour les charger sur des navires. On sait que ces machines font un mal énorme aux débardeurs, car, non seulement elles les remplacent par centaines, mais aussi elles déprécient la main-d’œuvre. Tu sais que, lors de leur première mise en marche, les ouvriers, pris de colère, ont failli les précipiter dans le bassin des docks, et que la répression de cette révolte a fait quelques veuves et plusieurs estropiés pour la vie. Eh bien, cette histoire va se répéter sous peu. Hier, grâce à une indiscrétion, j’ai appris que la maison Oléano et C’~ de Ham- bourg, dont les frères Thüringer sont actionnaires, a expédié à Braïla trois élévateurs flottants. Leurs « coupes », au lieu de plonger dans le silo, descendent dans le ventre du chaland chargé de grains. Ainsi cette invention, après avoir soufré aux ouvriers une bonne partie de travail dans les docks, va leur en enlever bientôt une autre sur le Danube. Et le sang va couler de nouveau.

Avramaki bondit comme une panthère

Voilà, voilà où tu es un excellent camarade ! Cette nou- velle vaut, pour nous, plus que mille discours du plus élo- quent propagandiste. C’est nous, les socialistes, qui devons les premiers l’annoncer aux débardeurs, non point pour les inciter à jeter à l’eau ces machines diaboliques, mais afin de les organiser et de mettre un jour les élévateurs au service de la collectivité communiste, après avoir supprimé le capi- talisme qui rend aujourd’hui funeste aux travailleurs toute conquête technique.

C’est ce que je pensais moi-même. Je connais bien le mécanisme du travail dans le port et je t’initierai à cela. En parlant aux manœuvres, tu dois tomber sur le point sen- sible, car le débardeur méprise tous ces discoureurs électo- raux qui n’ont cure de ses misères. Il ne faut pas qu’il te Vue 99 sur 262


LA MAISON THURINGER 33S

confonde avec eux. Le t~a/ sera ton grand cheval de bataille. Attaquer de front cette sangsue monstre du travail du port, c’est une œuvre que personne encore n’a osé entreprendre, vu la force politique que représentent les vatafs. II est certain que cette offensive, menée courageusement au nom de l’idée socialiste, fera une profonde impression sur l’esprit du débar- deur, homme méfiant qui sait depuis toujours que derrière chaque discours il y a une candidature à soutenir. Cette fois il s’apercevra que c’est une idée, non pas un « type », qui pose sa candidature. Je te donnerai des faits et des chiffres sur l’origine et la formation scandaleuse de quelques grosses for- tunes des vatafs, ainsi que sur les mœurs de ces cannibales. Mais, puisque tu es tellement au courant, pourquoi ne parlerais-tu pas toi-même à ceux qui te savent des leurs? Justement ! Les débardeurs n’ont aucune estime pour un des leurs. « Que sais-tu de plus que ;moi )~, te disent-ils. Puis je suis trop jeune, je n’ai pas de moustaches. Et ce sont des hommes d’âge mûr qui, à tout propos, ont l’habitude d’empoigner leurs moustaches et de te les montrer, en te disant que ’c les mioches feraient mieux d’aller téter que d’enseigner aux vieux comment ils doivent vivre ». Une autre raison qui m’empêcherait de leur parler, c’est que j’ai une peur mortelle de prendre la parole en public. Mon cœur s’arrête, quand je vois quelqu’un monter à la tribune. Je me demande comment ils font, ces orateurs, pour ne pas tomber morts au moment où on les annonce au public.

Il se leva pour partir :

Maintenant je m’en vais ; il est tard, et mon état domestique m’oblige à être debout dès cinq heures du matin.

– A propos, fit le cordonnier, tu disais vouloir quitter cet état pour retourner au « barbouillage ». Eh bien, restes-y encore un peu. Il pourrait nous être utile. Tu seras notre homme dans le clan des machinations bourgeoises. Oui. jusqu’au jour où le clan aura vent de la chose ! Le lendemain soir, Adrien alla rue Plevna, où se trouvait le modeste siège du « Syndicat ouvrier mixte ». Une salle pas beaucoup plus grande qu’une chambre ordinaire, quatre bancs, une tribune enveloppée de drap rouge, les portraits habituels des fondateurs du socialisme et, peint à même le mur, le fameux commandement Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! Le secrétaire non rétribué de ce syndicat, un ouvrier électricien, venait tous les soirs passer là une heure pour recueillir de nouvelles inscriptions éventuelles. Le connaissant, Adrien n’eut besoin d’aucune recommandation. Il paya la taxe, ainsi que la cotisation pour trois mois, six francs en tout, prit « sa Carte de membre » et, sortant dans la rue, se heurta à un ami d’enfance dont l’adhésion aux idées anarchistes les plus violentes et le caractère désagréable avaient brisé la vie, mais dont la puissante et honnête per- sonnalité gardait toute l’admiration d’Adrien.

C’était l’étudiant en physique et chimie Jean Rizou, sur- nommé Tchioupitouxl, à cause de son visage affreusement marqué de petite vérole. Il allait passer ses derniers examens à la faculté des sciences de l’Université de Bucarest quand son père, riche quincaillier ruiné au jeu, se tua. Resté sans res- sources, le jeune Rizou eut encore le chagrin de s’apercevoir qu’un de ses professeurs l’avait pris en grippe à cause de ses idées anarchistes et le « recalait » pour la troisième fois, au même examen de chimie analytique. Comme il savait que cet universitaire n’était pas insensible à certaines sommes d’argent que des étudiants versaient à son secrétaire la veille de leur examen, il l’invectiva en plein cours, le traitant de « pro- fesseur véreux ». Ce fut la fin d’une carrière qui s’annonçait brillante. Exclu de l’Université, réduit à la misère, Jean Rizou se vit obligé de gagner sa vie en préparant des élèves au lycée de Braïla et en fabricant des fusées et des pétards qu’il ven- dait lui-même dans les fêtes populaires. Pour comble de mal- heur, une femme, une seule, traversa sa solitude afin de la lui rendre encore plus atroce. Il devint tout fiel avant d’avoir vécu. On ne lui connaissait aucune amitié. Nul ne savait dans quel taudis il broyait ses idées noires. Les anarchistes mêmes l’évitaient. Seul Adrien allait parfois le retrouver à la Ceai- nar :6 ! populacière où il prenait régulièrement son thé du soir, s’isolant dans le coin le plus obscur. Et, à l’égard d’Adrien, sa misanthropie était moins amère. Il estimait en lui le garçon sincère et l’autodidacte, qu’il avait laissé sur les bancs de l’école primaire.

1. Le Marqué. Vue 101 sur 262


LA MAISON THURINGER 335

Toutefois, le voyant sortir du siège du « Syndicat mixte », il ne put résister au plaisir de lui décocher une méchanceté Tiens ! fit-il, étonné. Tu es, toi aussi, mêlé à cette marmelade mixte? Je ne l’aurais pas cru ! A quand donc votre candidature de député socialiste, M. Adrien Zograffi? Adrien vit son aspect minable et ne releva pas l’ironie. Le prenant par le bras, il l’entraîna avec lui

Allons prendre le thé ensemble. Il y a longtemps, qu’on ne s’est vu.

Rizou fut touché. Il savait qu’Adrien, à l’exemple de tant d’autres, aurait pu facilement répondre à son sarcasme en plaisantant sa chimie et son anarchie, toutes deux réduites à la fabrication de feux d’artifice. Aussi, il fut heureux de l’avoir échappé belle, car rien ne lui était plus pénible que les allu- sions désobligeantes, parfois cruelles, à ces deux passions de sa vie ses idées anarchistes et la chimie qu’il avait espéré illus- trer un jour du haut de la chaire universitaire.

Ils firent tout le chemin sans plus échanger un mot. A la maison de thé, bondée de pêcheurs russes barbus qui puaient l’alcool et le poisson, Rizou dit à Adrien, dès qu’ils furent installés dans leur coin

Tu me pardonnes ma méchanceté de tout à l’heure? Mais je sais bien que tu n’es pas méchant.

Oh, si ! je le suis. Que veux-tu, la vie n’est plus pour moi qu’un fardeau. Alors? On me frappe. Je frappe. Ou, plutôt, je mords, comme un paria impuissant.

Adrien regardait son visage marqué par l’impitoyable maladie et le trouvait sympathique, avec ses yeux noirs, brûlant de passions contenues.

– Dis-moi, Jean pourquoi ne veux-tu pas qu’on se voie plus souvent? Tu vis trop seul.

Il voulut lui prendre une main. L’autre la retira

Il ne faut pas être trop affectueux avec moi. Je n’y tiens pas. Je m’en suis déshabitué et je ne sais pour quelle raison j’en reprendrais l’habitude. On est affectueux pour la vie ou on ne l’est pas. Il n’est guère possible d’aimer un homme et de haïr tous les autres. Or, maintenant, c’est la haine qui me nourrit. Je déteste jusqu’à mes idoles. Regarde un Elisée Reclus. Au fond, même ce grand type n’a pas pu résister jusqu’à la fin au plaisir de s’asseoir confortablement sur les gros revenus de ses bouquins. Tant pis pour les disciples qui se sont fait casser la figure, poussés par la beauté des écrits du maître. Non. J’aime mieux Georges Sorel. Il est bien plus conséquent avec lui-même.

Tu sais que je ne suis pas anarchiste, dit Adrien, mais, parfois, j’approuve votre action directe, la suppres- sion de celui qui est l’ennemi de l’humanité, ou le sabotage, la destruction des machines qui enlèvent aux hommes le pain quotidien. Certes, cela ne mène à rien, mais c’est une satis- faction du cœur. Ainsi, les trois élévateurs flottants qui arri- veront sous peu à Braïla c’est avec plaisir que je les verrais sauter, quitte à les voir remplacer, l’année suivante, par un nombre double.

Je n’ai rien entendu dire au sujet de ces élévateurs flot- tants, dit Rizou. En as-tu la certitude?

Ils seront en état de marche dans quinze jours. Mais n’en parle à personne.

Je n’ai pas l’habitude de me déboutonner, tu le sais bien. Rizou changea aussitôt la conversation. Peu après, ils se séparaient. Adrien insista pour fixer un prochain rendez-vous. L’anarchiste refusa.

L’affaire des nouveaux élévateurs était d’une importance capitale pour tout le commerce de l’exportation des céréales de Braïla, mais elle l’était surtout pour les deux maisons prin- cipales, Thüringer et Carnavalli, qui faisaient venir ces trois machines à leurs risques et périls. Les péripéties dramatiques qui avaient accompagné, dix ans plus tôt, l’installation des deux élévateurs sur rails des docks, étaient encore dans la mémoire de chacun. Et pourtant, c’était l’État qui avait introduit cette innovation, ce qui n’avait pas empêché les débardeurs de prendre les machines d’assaut. Qu’allait-il se passer maintenant que de simples particuliers, et des étran- gers par surcroît, voulaient prendre cette initiative? Le gouvernement, pressenti par les intéressés, avait répondu qu’il ferait tout son possible pour maintenir l’ordre ; toute- Vue 103 sur 262


LA MAISON THURINGER 337

15 Novembre 1932. 4

fois, il ne leur avait pas caché ses inquiétudes, les élévateurs étant impopulaires, voire odieux, non seulement aux ouvriers, mais aussi aux vatafs, tyrans électoraux dont dépendaient tous les politiciens du département. Le ministre de l’Intérieur, à qui il avait été demandé si les propriétaires des machines pourraient à l’occasion compter sur le concours de l’armée, répondit qu’en aucun cas cette intervention n’irait jusqu’à l’effusion du sang.

–- Autrement dit débrouillez-vous ! – concluait-on. Les frères Thüringer et Carnavalli tenaient presque tous les jours des conciliabules d’où rien ne transpirait. Vu la belle récolte de l’année, ils avaient risqué tous leurs capitaux en de gros engagements. Anna racontait à la cuisine que les stocks de blé que ces deux maisons accumulaient quotidiennement dans le port étaient tels qu’on ne savait plus où les mettre. Des centaines de wagons étaient versés à même le pavé. Des milliers de wagons gisaient dans les chalands et dans les entrepôts. Pour le transport, on avait affrété une trentaine de cargos qui allaient arriver incessamment. Si les charge- ments, dans les termes des contrats, n’étaient pas possibles, la ruine complète attendait aussi bien Carnavalli que les Thüringer.

Cette ûèvre qui régnait dans la maison suspendit presque tous les divertissements. On ne jouait plus et l’on ne sortait que rarement. Adrien courait vingt fois par jour à la poste porter des télégrammes longs comme des lettres. Quand il pensait au coup que les socialistes préparaient contre les exportateurs, et auquel il n’était pas étranger, sa conscience éprouvait parfois des remords. Anna lui avait dit un soir Si les affaires réussissent cet été, Carnavalli et les nôtres ont décidé de créer un fonds de secours qui doit assister en hiver tous les nécessiteux du port. Et M. Max te proposera d’aller en Allemagne apprendre, aux frais de la maison, les sciences commerciales. Il dit que tu n’es pas fait pour être domestique.

« Ah pensait Adrien. Il veut m’envoyer en Allemagne, et moi, je veux le ruiner ! Car la grève qui va éclater au moment où nous annoncerons aux ouvriers l’arrivée des élévateurs, ne sera rien de moins que sa ruine. »

Ces projets des trois exportateurs le rendirent très malheureux. Tout de même, ces hommes n’étaient pas des canailles. Oui, il savait bien qu’Avramaki aurait taxé de « phi- lanthropie bourgeoise tous les « fonds de secours » destinés à rendre supportables aux ouvriers la misère et la servitude que leur impose l’exploitation capitaliste, mais que pouvait la froi- deur d’une loi sociale, contre la loi de son cœur? Il était impos- sible’à Adrien de ne pas distinguer le bien du mal, de mettre tout le monde dans le même panier. Il avait vu Carnavalli et les Thüringer aider des hommes, subvenir à l’entretien de veuves chargées d’enfants, rapatrier des familles. Il avait vu aussi de richissimes seigneurs cravacher leurs domestiques et lâcher leur chien sur les mendiants. Pouvait-on appliquer la même mesure aux uns et aux autres? Que les hommes fussent d’un côté ou de l’autre de la barricade, il les regardait « avec le même cœur ». Le cordonnier lui avait dit que ce cœur était précisément de ceux qui reçoivent « toutes les balles ». Eh bien, s’il ne pouvait être justicier, mieux valait être vic- time que bourreau.

Le soir où Anna crut lui. faire plaisir en lui dévoilant les généreux projets des Thüringer, Adrien s’était jeté à ses genoux et avait pleuré de honte. La jeune femme, se souve- nant de lui avoir parlé des élévateurs, lui demanda s’il n’avait pas commis quelque indiscrétion. Or, c’était plus qu’une indiscrétion, c’était un plan de bataille qu’il avait exposé à Avramaki, pour l’affaire des élévateurs. Anna croyait qu’il pleurait de joie

– Tu comprends, lui disait-elle, tu es maintenant considéré comme de la maison. Ton avenir est ici, pas ailleurs. « Je me fiche pas mal de tous les « avenirs » de la terre – pensait Adrien. C’est la bonté de ces hommes qui me crève le cœur, non pas le souci de mon avenir. »

C’était leur bonté et quelque chose encore sa passion pour Anna, dont il avait beau se défendre ; elle le nourrissait de la meilleure substance de la vie, le rêve. Ses rébellions contre cette « servitude » qu’il jugeait nuisible à son élan révolution- naire ne faisaient que la lui rendre encore plus indispensable. Même l’amour charnel de Julie était impuissant à diminuer son besoin d’Anna. Adrien ne l’avait, du reste, jamais espéré Vue 105 sur 262


LA MAISON’ THURINGER 33&

ni souhaité. Et mieux il connaissait tout ce que pouvait lui donner Julie, plus il adorait tout ce [qu’il n’était lpas au pouvoir d’Anna de lui refuser.

Celle-ci, ne le redoutant plus, s’était habituée à ses câline- ries de serpent mystérieux. Lorsqu’il la boudait, c’est elle qui le cherchait. Elle venait souvent dans sa chambre, où Adrien aimait « se retrouver », aussitôt la journée finie. Car, pour ce qui est de la soif humaine de s’évader dans le rêve, Anna, toutes proportions gardées, pouvait aussi avouer que son professeur de gymnastique, qui connaissait bien l’équilibre du corps, ignorait totalement celui de l’âme, et qu’il n’était pour sa belle maîtresse que ce que Julie était pour Adrien. C’est pourquoi, devant une caresse du cœur, elle se trouvait tout aussi frémissante, tout aussi accueillante qu’une jeune fille. Maintes fois, quand Adrien lui touchait les bras de ses mains ou de sa joue brûlantes, ou quand il se jetait à ses pieds et lui enlaçait les genoux, son plaisir dépassait de beaucoup tout ce qu’elle savait de l’amour charnel, et elle résistait difficilement au besoin de prendre la tête du jeune homme et de la couvrir dé baisers. Et même, un jour qu’elle surprit Adrien le visage enfoui dans ses corsages pendus dans l’armoire, elle en fut tellement émue, qu’elle lui dit :

Embrasse-moi, sagement, ici, sur le cou.

Non ! répondit Adrien, sur le cou j’embrasse Julie.

A vous, je vous embrasserai les pieds.

Et il se jeta à terre et les lui baisa.

« Qu’il est bête ! » pensa-t-elle les joues en flammes. Chair dévorante de femme ou grâce idéale, bonté des hommes, désir de justice, amour de la vie, révolte, tout cela, pêle-mêle, Adrien l’enfermait dans son cœur et le promenait journellement dans ce port en effervescence. Là, il aimait à plonger son être bouillonnant, dans le vacarme des cris, les sifflements des sirènes, la bousculade, la poussière, la sueur. Là, les hommes étaient tous bons. L’héroïque dieu Travail les engloutissait dans son vertigineux tourbillon d’activité, besogne à la tâche où chacun, se crevant, pouvait faire sa belle journée. Le torse et le visage embrasés et boueux, fébriles, les yeux injectés de sang, ils couraient en files ininterrompues, le sac sur l’épaule, faisant craquer les ponts sous. leur poids, et perdant parfois leurs caleçons.

Un samedi, vers le milieu d’août, Adrien allait, le nez au vent, chercher, le long des quais, le chef des dépôts de la maison, afin de lui transmettre un ordre urgent, quand le père Sté- phane, le limonadier, le saisit par le bras

– Demain dimanche, à neuf heures, nous inaugurons la Maison des Travailleurs du Port.

Quelle « Maison »?

– Tu ne sais pas? Nous sommes deux cents, maintenant, et nous avons loué une propriété entière avec une belle salle rue Grivitza.

– Mais qu’avez-vous pu dire aux débardeurs, pour en, rassembler deux cents?

Je leur ai dit qu’il doivent s’aider mutuellement, en se cotisant. Pour le cas de maladie ou de mort, un franc par mois. Pour les frais généraux, un autre franc. Et ceux qui veulent avoir, en hiver, du bois de chauffage sec et pas cher, n’ont qu’à verser dix francs par semaine, pendant deux mois, et ils. seront les associés d’une coopérative de bois de chauffage qui leur en fournira cinq mille kilos chaque année. C’est la. moitié du prix que nous payons pour du bois vert ou trempé par les pluies.

– Et vous avez trois coopérateurs qui vous versent ces dix francs par semaine?

J’en ai trouvé cinquante et nous avons déjà acheté dix. wagons de bois. Mais l’exemple sera suivi par bien d’autres, dès qu’ils verront que personne ne touche à leurs sous, car j’ai mis ces cinquante eoopérateurs dans le Comité.

– Qui dirige ces hommes?

– Ils se dirigent tout seuls. Moi, ils m’ont prié de ne plus vendre de la limonade, d’habiter avec ma famille une dépen- dance de la « Maison )’, comme gardien, et de vendre du bois au détail, un peu au-dessous du prix du jour, en partageant le bénéfice par moitié. Cela assure le pain à mes enfants et rien de plus.

« Cela, pensa Adrien, équivaut à zéro, mais tu auras,, brave, vieux, fixé le point de départ. Nous nous chargerons. de la suite. » Vue 107 sur 262


LA MAISON THURINGER 341

– Tu me ferais plaisir si tu voulais venir demain dire deux mots d’encouragement à nos hommes. Je .suis trop seul. J’y serai. Et j’amènerai des camarades.

Le soir même, il alla raconter -à Avramaki les exploits du ~êre Stéphane.

En voilà un qui vous en bouche un coin, à vous autres militants bourrés de doctrine, conclut Adrien, mélancoli- quement. Ce vieux, dont le vocabulaire ne dépasse pas deux cents mots, a gagné un débardeur par chacune de ses paroles, sans discours, ne parlant que maladie, mort, bois de chauffage et distribuant des canifs à ceux qui abandonnaient le cou- teau. Tu vois donc combien il leur faut peu de chose, aux hommes, pour les décider à de grandes actions. Car il n’y a pas de doute, ce limonadier illettré a planté le premier jalon d’un mouvement qui ne s’arrêtera pas à la maladie et au com- bustible. En balbutiant des exhortations stéréotypées, il a fait, seul, ce que tous vos doctes chefs n’ont pas réussi, malgré leur éloquence. Maintenant, c’est à toi, demain, de lancer la,tombe des élévateurs et de jeter les bases du « Syndicat des Travailleurs du Port ».

Cette réunion du lendemain contraria Avramaki. Il était un chasseur passionné et se préparait justement à louer un canot et à rester du samedi soir au dimanche à midi dans les marécages.

Je t’attendais, dit-il à Adrien, pour te proposer de m’accompagner, comme jadis. Quoique tu ne sois pas chasseur, je sais que tu aimes à rôder au clair de lune dans le maquis du Danube.

Renvoyons ce plaisir à huitaine. Maintenant, c’est le moment de faire exploser notre bombe.

Sanda venait de rentrer, à la minute même, d’une course en ville. Comprenant de quoi il était question, elle fit passer les deux révolutionnaires sous une douche froide

Votre « bombe », leur dit-elle, n’est déjà plus qu’une ~A’a~oH~C ! ! On a appris ce soir dans le port que les trois élévateurs sont dans les docks de Galatz, où on les met au point. Allez un peu voir ce qui se passe en ville. Tous les bas quartiers sont sur pied.

Adrien respira soulagé « C’est mieux comme cela, se dit-il. Si quelque chose de grave arrive aux bons Thüringer, au moins je n’y serai pour rien. Tant pis pour la bombe.

Avramaki ne pensait pas ainsi.

Malheur ! Voilà un coup raté. Nous aurions dû agir plus tôt, aller~dès le début de cette semaine parmi les débardeurs et leur annoncer la nouvelle. Comment se fait-il que tu n’aies rien flairé de l’arrivée des élévateurs à Galatz?

Ce soir à sept heures j’étais encore dans le port on n’en savait rien. Et dans la maison je n’ai rien pu apprendre, pendant la semaine. ’t

Les deux hommes sortirent. La chaleur était suffocante. Ils firent un tour dans le terrible quartier de Comoro/ca, où se trouvait la « Maison des Travailleurs » qu’on allait inaugurer le lendemain et où pas un policier n’osait s’aventurer, puis ils redescendirent la rue Grivitza et s’engagèrent sur la grande artère populeuse qu’est la moitié nord de la rue de Galatz. Partout, des montagnes de melons et de pastèques, éclairées par des lanternes fumeuses. Les débardeurs en achetaient tant qu’ils pouvaient en tenir dans les bras. Les voituriers en char- geaient par dix et vingt, régal populaire du mois d’août, à la portée de toutes les bourses.

Devant tous les cabarets, des attroupements. On buvait peu et sans joie. On n’entendait pas un tsigane râcler de son violon. En revanche, on jurait à faire crever la voûte céleste Ah, ces messieurs du gouvernement ! Ils sont pour le progrès, ha? Et nous? nous? Qu’on veuille bien nous dire ce que nous sommes, nous ! Toujours ceux qui paient la casse? Eh bien, non ! Cette fois, nous allons répandre quelques entrailles remplies de fine graisse ! I

C’était un colosse qui lançait ces imprécations, crachant et ne regardant personne parmi là foule qui l’entourait, tant il était furieux. Un sergent de ville, planté à son poste, au milieu de la rue, murmura, après l’avoir écouté

Mon vieux. Si tu n’as pas ce soir même les côtes cassées à la police, ce sera pour demain, quoique tu aies bougrement raison.

Tiens ! fit tout à coup Adrien. Voici le père Sté- phane 1 Vue 109 sur 262


LA MAISON THURINGER 343

Il le montra au cordonnier, qui ne le connaissait pas. Le limonadier, vêtu de sa blouse grise rapiécée, un chapeau troué sur la tête et chaussé de savates en loques, allait de bistrot en bistrot, répétant la même phrase

Venez demain matin à votre maison, on fera une béné- diction et on parlera des élévateurs.

Les deux socialistes restèrent bouche bée

– Bénédiction et élévateurs ! Ça, alors, c’est vraiment de la limonade

Et cependant, jamais orateur célèbre et cause populaire n’ont rassemblé à Braïla les foules qu’on vit se diriger, ce dimanche-là, dès sept heures du matin, vers la « Maison des Travailleurs du Port », leur maison, ainsi que le père Sté- phane eut la géniale idée de la nommer.

L’immeuble était un rez-de-chaussée, à l’angle de la rue Grivitza et de la rue de la Quarantaine, face à la fameuse Comorofca des Codine vindicatifs. Il comprenait une grande salle, trois pièces attenantes et une vaste cour, celle- ci déjà à moitié pleine de bois. Salle et cour pouvaient contenir mille personnes. A huit heures, elles étaient combles. Une heure plus tard, mille autres personnes environ station- naient autour du local, se bousculant près des portes et des fenêtres ouvertes, pour entendre le père Stéphane qui, hissé sur une chaise, parlait à tout un peuple debout.

Débardeurs et voituriers étaient venus, la plupart accom- pagnés de leurs femmes, dont certaines portaient un bébé ou tenaient un enfant par la main. Tous, endimanchés les hommes vêtus du classique et cher complet de cheviote ou kangar noir, coiffés de l’immanquable « Borsalino » et chaussés d’es- carpins vernis. Rasés de frais, la matraque noueuse de cor- nouiller à la main et l’encolure étranglée par le col étroit d’une chemise fortement empesée, ils écoutaient le limonadier d’un petit air narquois, toussotant, approuvant ou désapprouvant discrètement de la tête, tout en tordant leur moustache et en regardant fièrement leur lavallière rouge ou bleue. De temps à autre, pour marquer leur dépit, ils changeaient la position du chapeau, l’envoyant tantôt sur la nuque, tantôt sur une oreille ou sur le front.

– Frères, disait le père Stéphane, – je vous ai appelé dans cette maison, qui est la vôtre, parce que c’est la nécessité qui nous pousse. Tant que nous sommes sur la terre, il y a la vie, il y a la maladie, il y a la mort. Il y a aussi les enfants. Nous devons veiller à tout. Vous achetez toujours du bois humide et cher. Pourquoi n’aurions-nous pas notre médecin et notre bois, à nous? Lorsqu’on en achète par wagon, on est beaucoup mieux servi. Même le pharmacien se moque de nous, avec ses prix excessifs. Et tout cela, parce que nous ne sommes pas solidaires. Voici votre comité et les registres de cinquante personnes. Pour dix francs par semaine, pendant deux mois, et pour cinquante centimes en plus par semaine, vous devenez « coopérateurs pour le bois et membres, avec toute votre famille, contre la maladie ». Ainsi, vous aurez chaud en hiver et le docteur sera à votre disposition avec tous les médicaments. Car les enfants, qui sont presque toujours malades, c’est Dieu qui nous les donne, mais nous n’y pouvons rien, c’est pourquoi il y a la science.

Et les élévateurs? cria une voix.

Eh bien, lés élévateurs, ça c’est le progrès des négo- ciants en céréales qui trouvent que c’est moins cher ainsi. La même voix interrompit, hurlant fort

Et nous, nous trouvons qu’il faudra les noyer dans le Danube, lorsqu’ils arriveront.

Oui, à l’eau ! à l’eau ! vociféra toute la salle.

Le père Stéphane, l’air très malheureux, regarda par-dessus les têtes pour découvrir Adrien et lui passer la parole, car il ne savait que dire au sujet des élévateurs. Il ne vit pas Adrien, qui, ûanqué d’Avramaki, se cachait au fond de la salle. Ils attendaient, pouffant de rire, que le vieux en finît avec la maladie, le bois et l’aspersion.

Voilà le prêtre s’écria le limonadier, sauvé. Laissez passer le prêtre ! Et vous allez jurer tout de suite, sur le saint Évangile, que vous renoncerez au couteau et vous conten- terez du canif !

Le pope, très jeune, s’avança fièrement vers la table cou- verte d’une nappe blanche qu’on lui avait préparée. Pardon, camarade, lança brusquement Avramaki, je demande la parole au sujet des élévateurs. Vue 111 sur 262


LA MAISON THURIN&ER 345

– Après la bénédiction ! répondit le père Stéphane. Des voix ripostèrent

Donnez-lui la parole ! Les élévateurs, c’est plus impor- tant que la bénédiction.

Le prêtre, vexé, monta sur une chaise et voulut dire quelque chose, mais, en cet instant, un gros tumulte éclata à la porte principale. C’était un commissaire de police, accompagné de quatre agents, qui venait d’arriver au pas de course. Une bousculade se produisit, des femmes crièrent. Le policier posta ses agents dehors et, jouant des coudes, arriva jusqu’au père Stéphane

– Que faites-vous ici? demanda-t-il, essoufflé et rouge de colère. Qui vous a permis de vous rassembler et de parler des élévateurs?

Sans attendre la réponse du vieux, qui ne l’intéressait pas, il regarda autour de lui pour découvrir d’autres meneurs, vit le prêtre, hissé sur la chaise, et le fit descendre d’un coup de poing. <

Et toi, pope? qu’est-ce que tu fiches là? Est-ce ton affaire, les élévateurs? Allez, oust ! Débarrassez-moi le plancher, ` tous 1

Le prêtre, tremblant et blême, disparut sans une protesta- tion. Alors, Avramaki s’approcha du commissaire

Maintenant, monsieur, dit-il avec calme, vous allez suivre le pope, et un peu plus vite que ça.

Oui, qu’il s’en aille ! –crièrent des voix.

Le policier perdit la tête et se jeta dans un coin, derrière le père Stéphane. Avramaki monta sur la chaise

Camarades ! dit-il. Je vous prie d’écouter, en silence, ce que je vais dire au représentant de l’autorité. Ainsi, vous apprendrez comment il faudra à l’avenir recevoir un homme de la police.

Descendant et se tournant vers le commissaire

Monsieur, dit le cordonnier, veuillez expliquer à tous ces hommes, qui sont ici chez eux, ce que vous êtes venu faire ici, sous notre toit?

– Et vous ? Qui êtes-vous pour me le demander ? fit le policier, outré.

Je suis un travailleur, bien connu de ces gens, et qui vous parle en leur nom. Nous sommes chez nous. Cette salle est à nous. Et vous ?

Mais, mais c’est une assemblée.

Parfaitement.

Qui s’occupait des élévateurs.

Qui peut s’occuper de tout ce qu’elle veut, dans les limites des lois, une assemblée qui, sans votre intervention, allait même être aspergée d’eau bénite, ce qui du reste va très mal à une réunion d’hommes fâchés.

Un rire homérique souleva la salle

– Bravo, Avramaki !

Depuis quand la police se permet-elle de troubler une réunion de gens paisibles? Et quoi? Sommes-nous en état de siège? Non ! Alors? Ne savez-vous pas que la Constitution du pays, base de toutes les lois, nous donne le droit de nous réunir et de discuter paisiblement, sans vous demander aucune auto- risation ? Et ignorez-vous que, en ce moment, par votre présence ici, vous commettez un acte illégal, vous foulez aux pieds une des dispositions les plus sacrées de la Consti- tution ? Aussi, monsieur le commissaire, je vous invite, au nom de ces deux mille hommes, à quitter immédiatement ces lieux et ne plus y revenir que nanti d’un mandat dûment signé par un juge d’instruction. Pouvez-vous nous montrer un tel mandat? Non ! Eh bien, voici la porte, monsieur le commissaire 1

La salle était déchaînée tandis que le policier s’en allait Bravo ! bravo, Avramaki ! Parle-nous des élévateurs, nom de Dieu.

Le cordonnier se dressa, souriant

Maintenant que le policier et le pope sont partis, la moitié de l’État bourgeois-capitaliste est chassée de cette salle et nous pouvons parler de tout.

Avramaki fit d’abord une longue digression à propos de l’incident avec la police et expliqua aux hommes les droits et libertés que la Constitution octroie à tout le peuple roumain. Il appuya ses dires de citations de certains articles de la loi fondamentale, qu’il lut dans une brochure dont il s’était muni. Vous voyez, – conclut-il, nos lois sont bonnes, mais Vue 113 sur 262


LA MAISON THURINGER 347

cela ne suïïit pas. ii taut encore que chaque citoyen les con- naisse, sans quoi le premier « ûic » venu les foule aux pieds, pénètre chez nous, vous arrête et vous maintient arrêté illé- galement. C’est pourquoi une solide éducation civique de tous les travailleurs est absolument nécessaire, s’ils veulent combattre avec succès leurs exploiteurs, et cette éducation ne peut se faire que dans les organisations syndicales. Je ne dis pas que ce n’est pas bien d’être « coopérateur. pour bois » et « membre avec toute sa famille contre maladie. », ainsi que vous le recommande notre cher et dévoué père Stéphane. Vive le père Stéphane !

» Mais ce n’est là qu’une faible défense. En voulez-vous un exemple? Le voici c’est justement la terrible menace des élévateurs. « Les noyer dans le Danube », ce n’est pas une solu- tion, d’abord parce que l’armée serve du capitalisme est là pour. vous tirer dessus, et puis, pour un élévateur détruit, dix autres sont mis en chantier. C’est le progrès de la technique moderne, dont je vous expliquerai un jour le rôle dans l’his- toire de notre temps. Pour l’instant je vous dirai seulement que la seule lutte ef&cace’contre le machinisme qui jette sur le pavé des milliers de chômeurs est l’organisation syndicale et la solidarité internationale. Dans la mesure où la machine arrache le pain de la bouche de vos enfants, exigez la diminu- tion des heures de travail et l’augmentation des salaires. Au besoin, pour obtenir ces améliorations, ayez recours à la grève. Mais la grève, cette arme à deux tranchants, c’est encore le syndicat qui la manie le mieux.

Ici, Avramaki brosse un magnifique tableau de l’Interna- tionale Syndicale ouvrière, organisation mondiale toute-puis- sante dont les syndicats nationaux sont les cellules, qu’elle soutient, matériellement et moralement, en toute circon- stance difficile, grâce à~ses vastes moyens. Et ici le cordonnier frappe son grand coup

Si vous étiez en ce moment solidement organisés dans votre syndicat, vous arrêteriez tout le travail du port, vous vous débarrasseriez de vos poux, les patafs.

A bas les vatafs ! Mort aux vatafs !

Et, si l’on avait osé charger les navires à l’aide des éléva- teurs, avant, q.ue l’on eût satisfait à toutes vos exigences, eh bien, vous auriez averti vos frères de l’Internationale des Transports et tous ces navires eussent été immobilisés en mer ! Voilà un effet de la solidarité ouvrière internationale ! L’enthousiasme fut indescriptible. La salle délira. Avramaki fut hissé sur des épaules. Les hommes et les femmes pleuraient. Quelques voix sanglotantes crièrent

Vive le syndicat ! Vive la solidarité Me7’naHon Bravo Avramaki

Dès qu’il échappa aux mains de ses adorateurs, Avramaki cria du haut de sa chaise : :

Camarades ! Maintenant, aux actes ! Nous allons, sur-le- ehamp, jeter les bases du premier Syndicat des Travailleurs du Port de Roumanie. Je vais faire le procès-verbal de la séance, l’envoyer au Comité Central de Bucarest et lui demander des statuts, des cartes de. membres et l’affiliation. Veuillez donc nommer douze camarades, que vous sachiez parfaitement honnêtes et sérieux. Nous allons constituer le Comité. Dimitri le Borgne !

Radou Popa !

Gavrila le Long !

Une voix contesta le dernier

Non ! Gavrila est honnête et sérieux, mais il boit un peu trop !

Un autre, qui boit moins ! dit Avramaki, la plume à la main, assis à la table qui devait servir à la bénédiction. Le comité constitué, Avramaki lui demanda de se donner un secrétaire.

Mais c’est vous le secrétaire ! dirent les hommes. Nul d’entre nous ne saurait se débrouiller dans cette machi- nerie

Moi, mes amis, je peux vous aider de mes modestes lumières, mais vous avez besoin d’un homme qui soit là en permanence, pour les multiples occupations qu’impose le secrétariat d’une grande organisation comme sera la vôtre avant demain soir. Et, voyez-vous, j’ai mon métier de cor- donnier, vous savez bien que je ne peux pas le quitter. C’est mon gagne-pain.

La foule protesta, insista. ; Radou Popa cria

Vous allez quitter vos savates’Nous aurons ce soir mille Vue 115 sur 262


LA MAISON THURINGER 349

.adhérents. En ne versant que vingt centimes par mois, ils vous assureront le pain à vous et à votre femme. Vous nous êtes indispensable Sans vous, tout ira au diable avant même -de commencer ! 1

Le cordonnier promit de répondre, après avoir consulté .sa femme. En attendant, il accepta le secrétariat provisoire et honorifique. On signa le procès-verbal, puis on passa aux inscriptions

1 Pour le moment, – dit Avramaki, celui qui veut s’inscrire ne paiera qu’un franc, la taxe d’inscription. Plus tard, quand toute la paperasse sera là, chacun prendra son statut, sa carte de membre et paiera sa cotisation mensuelle. Le père Stéphane sauta sur la chaise

– N’oubliez pas non plus le franc pour la maladie, ainsi que la coopérative de bois. Et surtout, pour l’amour de Dieu, déposez ici vos couteaux !

Oui, camarades –-intervint Avramaki. – Vous ne pour- riez pas être des syndicalistes et porter cet affreux couteau ! -Allons ! Prouvez que vous êtes des hommes conscientsl Il y eut un mouvement général. On voyait des centaines de mains soulevées, dans la salle, dans la cour, dehors, chaque débardeur tenant dans une main le franc et dans l’autre son .couteau. Les femmes, pleurant, criaient

Père Stéphane ! Avramaki ! Que le Seigneur vous octroie la santé ! Vous débarrassez nos hommes d’un fléau ! Jamais nous ne vous oublierons !

Il fallut faire venir trois autres tables, qu’on installa par- tout, jusque dans la rue. Chacun, donnant son nom et son franc, déposait le couteau sous la table. Et tout allait pour le mieux, les inscriptions montaient déjà à mille, quand, vers midi, trois voitures vinrent stopper devant l’immeuble bondé de monde et de curieux.

C’était le parquet, accompagné du même commissaire et de quelques agents. Le premier procureur de la ville, un jeune homme au visage assez fin et au regard réfléchi, demanda un délégué.

Avramaki, notre secrétaire ! – répondirent cent voix. Le cordonnier se présenta, calme et digne.

Qu’est-ce que vous faites là ? – interrogea le magistrat d’une voix aimable qui fit excellente impression sur les esprits.

– Nous venons de jeter, monsieur le premier procureur, les bases du Syndicat des Travailleurs du port de Braïla. Voici le procès-verbal, signe par le comité et par moi-même, en qualité de secrétaire. «

– Qui êtes-vous?

– Avramaki Constantin, cordonnier, habitant cette rue. Vous êtes socialiste?

– Oui.

Vous irez demain, muni de tous vos papiers, au commis- sariat de votre circonscription, pour vous y faire connaître. Très bien, monsieur le premier procureur.

Le magistrat regarda le monceau de monnaie

Qu’est-ce que cet argent?

La taxe d’inscription, qui sera déposée à une caisse S’épargne, au nom de trois hommes désignés par le syndicat. Du reste, nous aurons une comptabilité en règle.

Et ces couteaux? s’exclama le procureur, reculant un peu et regardant sous la table.

Ce sont les couteaux qui vous donnent tant de travail, monsieur le premier procureur, et auquel les ouvriers, une fois syndiqués, renoncent d’eux-mêmes.

Cette réponse tomba bien. Les membres du parquet remon- tèrent dans leurs voitures et repartirent au milieu des cris de la foule

Vivent-les magistrats honnêtes ! Vive la Constitution !

Ce dimanche fut suivi d’une semaine lourde, orageuse, qui pesa sur toute la ville. Des le lundi matin, ceux qui connais- saient de longue date la physionomie coutumière du port vieux comprirent que le jour était venu de faire ses adieux à tout un passé de j oyeuse tradition.

Un premier signe des temps à venir se produisit à l’aube, au moment de la formation des équipes. Les vatafs, mobilisés par l’épouvante du gros événement de la veille, décidèrent de « laisser sans pain », en les rayant de leurs listes de travail, tous ceux qu’on appelait désormais les « syndicalistes ). Si le parquet et les lois ne peuvent rien contre ces gueux, – disaient les vatafs, eh bien, nous les aurons par le ventre 1 Ils essuyèrent, promptement, un rude échec. On croyait les Vue 117 sur 262


LA MAISON THURINGER 351

syndicalistes peu nombreux et on comptait sur le classique moyen de l’intimidation. On se heurta à une masse de deux mille hommes qui, à la première menace, s’emparèrent de la plupart des postes de travail, déclarant qu’on ne les délogerait que morts.

Ce conflit ne dura qu’une heure, le temps nécessaire aux armateurs pour sauter de leurs lits, réveillés par les téléphones du port, et pour communiquer au préfet de police que la moindre défaillance survenue à la bonne marche du travail leur causerait, dans les conditions actuelles, des pertes considérables. Les vatafs durent céder, furieux, mais avant que midi eût sonné, ils tentèrent de prendre leur revanche en recourant cette fois au moyen tout aussi classique de la provo- cation. Ils soûlèrent leurs créatures et stipendièrent toute la racaille policière, donnant le mot d’ordre de provoquer tout le jour tant de bagarres sanglantes que l’activité du port en serait arrêtée. Ils ne réussirent à provoquer que des escar- mouches insignifiantes, car les syndicalistes étaient prévenus par Avramald de ce qui allait se passer, et, de son côté, le préfet avait donné des ordres sévères aux inspecteurs de police pour arrêter tout homme ivre qui chercherait à faire du scandale. Ainsi, au lieu de « mauvaises têtes syndicalistes », on dut, bon gré mal gré, conduire au cachot les « bras droits » des vatafs.

Les jours suivants, le mardi et le mercredi, furent décisifs pour l’avenir du mouvement dans le port. Certes, les hautes autorités locales mirent toute leur bonne volonté à découvrir des « meneurs », des « chefs socialistes », et se trouvèrent bien contrariées de n’en pas surprendre un seul en flagrant délit de propagande « subversive » parmi les équipes au travail. La raison de cette absence de chefs était bien simple, les deux promoteurs du mouvement étant, l’un occupé à vendre du bois, l’autre à réparer des savates. Il ne restait aux ouvriers qu’à s’en tirer tout seuls, et ils le firent avec un instinct de conservation unique dans les annales du socialisme roumain. Du jour au lendemain, des milliers d’hommes comprirent que leur sort et celui de leurs enfants dépendaient, devant la menace des élévateurs, de la promptitude qu’ils mettraient à rompre, ne fût-ce que momentanément, avec un passé de débauche, de violences et de nuisibles rivalités, causes de tous leurs malheurs. Il serait facile à l’historien de constater, aussitôt après l’apparition du syndicalisme à Braïla, le fléchissement brusque de la courbe du graphique annuel indiquant la criminalité dans cette ville. Mais l’auteur de cette chronique est le témoin oculaire de faits et gestes dont aucune statistique ne s’est jamais occupée et dont la portée morale est d’une importance sociale encore plus considérable. C’est la modification spontanée du tempérament de l’homme du port et la disparition presque soudaine du fameux costaud querelleur et assassin, tel qu’on le voit dans notre récit intitulé Codine.

Car ce n’était pas le crime proprement dit qui était l’aspect le plus sinistre de la vie de la banlieue braïloise, mais l’existence même de cette affreuse nature de brute inhumaine qui, sans aller toujours jusqu’au crime, tyrannisait les siens et répandait la terreur dans tout un quartier, le faisant vivre sous la menace constante de la matraque, du couteau et du risque de l’incendie provoqué en pleine nuit. Le plus. souvent, la brute n’était ni un costaud à réputation d’assassin, ni même un homme mauvais, mais un brave travailleur, bon père et bon époux, qui changeait d’humeur et devenait méconnaissable dès qu’il avait avalé son troisième verre d’eau-de-vie. C’est pourquoi on voyait la cour d’assises de Braïla acquitter ou n’appliquer que le minimum de la peine à la plupart des criminels qu’on amenait devant elle. Les jurés étaient obligés de reconnaître que l’homme chargé de chaînes qu’ils avaient sous les yeux était lui-même une victime. Et cepen- dant, qu’elle était abominable, cette victime Que d’innocents, que de gens paisibles ce brave homme n’était-il pas capable de faire sortir en chemise, et de mettre en fuite au milieu de la nuit, lorsqu’il se soûlait, ne fût-ce qu’une fois par mois. C’est que cet homme-là était le type du débardeur du port. Plus ou moins, ils se ressemblaient tous. Et on ne pouvait pas l’abattre, comme on. abat un chien enragé, car on le savait honnête et travailleur, on l’aimait, c’était un bon voisin ou un ami, qui venait le lendemain faire des excuses, en se frappant la tête pour exprimer ses remords d’avoir fait du tapage la veille, sans toutefois jamais se corriger et recommençant sa sarabande à la première occasion. Eh bien, ce type de perturbateur-tyran changea de nature.

Devant le spectre de la machine ennemie qui allait le remplacer et contre laquelle nulle force humaine ne pouvait lutter, il fut saisi d’une mystique de la solidarité. Jusque-là, il se savait le facteur indispensable d’un rouage social et se croyait fort. Il eut la preuve de sa misérable faiblesse. On le rejetait comme un outil superflu. Ni l’État ni Dieu ne voulaient se demander ce qu’il allait devenir, avec sa femme et ses enfants.

Cependant, si ! Un sauveur pointait à l’horizon de son désespoir le syndicalisme, le fraternité nationale et internationale de toutes les victimes du machinisme. Mais, pour que ce sauveur pût exercer sa force, jouer son rôle, il était absolument obligatoire que lui, le débardeur, ne fût plus le même homme. On exigeait de lui des vertus dont il s’était toujours moqué. On le voulait soucieux de la menace qui allait peser sur tout le reste de ses jours, autant que sur l’avenir de sa progéniture. Ne plus boire déraisonnablement, ne plus chercher chicane à son compagnon et aux siens, répudier toute la mascarade d’une vie lourde d’ignominies, c’était la première condition du succès qu’il pouvait attendre d’un combat qui s’annonçait terriblement dur. De ses droits civiques, de ses devoirs sociaux, qu’il avait systématiquement méprisés et dont ses maîtres, exploitant son ignorance, tiraient de gros profits, il devait faire à l’avenir ses armes de guerre sociale.

Il apprit tout cela de la bouche d’orateurs tels qu’il n’en avait jamais entendu, des hommes impressionnants que le Comité Central de Bucarest, ému de l’importance de l’événement, avait dépêchés à Braïla pour le meeting qu’Avramaki organisa le jeudi de cette même semaine, jour férié dont l’énergique secrétaire du nouveau syndicat profita pour infuser à ses néophytes l’esprit révolutionnaire.

Prévoyant une grande affluence, le cordonnier loua, pour le matin de ce jour, la grande salle du théâtre Rally, qui, malgré sa capacité, craqua sous le poids de la foule serrée dans son, parterre, ses loges et son paradis. II n’y eut aucune convocation par voie d’affiches. Un mot spuulé mardi soir au comité syndical suffit à mettre en branle dans tout le port la nouvelle du meeting et à rendre populaires les noms des deux orateurs syndicalistes délégués par le « Centre », Cristin le matelassier, de Bucarest, et Gorghi le charpentier, de Ploesti.

C’étaient deux jeunes et vigoureuses pousses issues du terroir, le lendemain de la mort pitoyable du frêle arbre exotique qu’était le parti socialiste doctoral, desséché faute de fumier indigène. Cristin, longue perche, à peine sorti de l’adolescence, avait un débit facile émaillé de coq-à-l’âne, mais dont la violence sentimentale soulevait les masses. On le faisait toujours parler le premier, afin de pouvoir, après lui, tempérer l’enthousiasme agressif de l’auditoire et écarter le risque d’un assaut aux barricades dont l’imberbe militant ne manquait jamais de parler, en écumant. Avramaki lui conseilla de modérer prudemment son langage habituel.

Gorghi, espèce de tsigane à l’abondante chevelure frisée, tout aussi grand et maigre, différait profondément de l’autre par son naturel dramatique, curieusement imprégné du plus surprenant humour. Originaire de la région pétrolifère, il avait passé son enfance les yeux ouverts sur des hommes qui sortaient des sondes en flammes et brûlaient, torches vivantes, en courant à travers la campagne. Racontant, dans sa propagande, la vie infernale de ces bagnards de l’or noir, il arrachait des larmes à l’assistance, puis, sans transition, mais avec beaucoup d’à-propos, il improvisait une anecdote qui égayait tous les visages. Il ne manqua pas d’en placer une fameuse, à ce meeting de Braïla.

Il monta à la tribune après Cristin, dont les discours étaient pleins de nébuleuses démonstrations sur la lutte des classes et d’une interprétation assez pittoresque du rôle de lamachine dans l’avenir de l’humanité. Gorghi étonna les auditeurs par sa connaissance précise de la vie du débardeur braïlois, auquel il ne ménagea pas de sévères reproches pour ses mœurs abo- minables qui l’avaient rendu tristement fameux dans tout le pays. Le sens de sa harangue fut une charge à fond contre l’inhumain progrès de la technique moderne, dont les capita- listes seuls devaient être les bénéficiaires, au détriment des travailleurs qui en payaient la rançon avec leurs membres amputés, avec leur vie et allaient grossir l’armée des crève-la-faim.

Aussi, dit-il tout à coup, gouailleur, je fus stupé- fait de lire ce matin dans votre presse locale, non pas des échos des souffrances qui vous attendent, vous, avec l’apparition des élévateurs, mais les lamentations des scribes à la solde des bourgeois, s’apitoyant sur le sort des armateurs et sur celui des vatafs, les uns et les autres menacés, paraît-il, dans leur existence, par votre subversive intention de défendre votre peau. Toujours est-il que ces armateurs et ces vatafs trouvent que leur vie commence à être dure. Cela me rappelle la fable suivante

« Dans une écurie, et à la barbe d’une pauvre rosse, une voiture et un traîneau se plaignaient, comme des commères, de leur triste destinée « Tout l’été, disait la voiture, je dois rouler par une chaleur qui me dessèche les entrailles. Je n’en peux plus ! Moi, tu sais bien, surenchérissait le traîneau, je gèle d’un bout à l’autre de l’hiver, ahanant sur des routes impossibles. Ma vie est un enfer Sacrés misérables que vous êtes ! s’écria la rosse. Et moi donc qui vous traîne l’une et l’autre, été et hiver? Que dois-je dire de mes pauvres os ? » « Avez-vous deviné la morale, mes amis? La voiture, ce sont les armateurs. Le traîneau, les vatafs. Et l’éternelle rosse, c’est vous ! » »

L’imprévu de ce meeting fut, pour toute l’assistance, le chœur d’une cinquantaine de jeunes voix qu’Avramaki avait improvisé en moins de trois jours et qu’il fit paraître sur la scène, dans l’ébahissement général, à la fin de la réunion. Fillettes et, garçonnets, les yeux naïvement suspendus aux lèvres du cordonnier, entonnèrent, avec un entrain qui mit tout le monde debout, l’Internationale et Frères soldats, ne nous tuez pas ! Dans leur enthousiasme, les débardeurs faillirent démolir la salle. Ils voulaient se précipiter sur la scène, pour embrasser les enfants, d’autant que les mamans syndicalistes, confondant cette manifestation avec la fête du couronnement du premier roi de Roumanie, avaient habillé leurs fillettes du splendide costume national aux riches broderies multicolores. Les regardant traverser le centre de la ville, en tête du cortège qui se forma tout seul dans la rue, le premier procureur dit au préfet de police

Allez commander aux soldats de tirer sur ces « internationalistes » qui se parent du costume national et supplient qu’on ne les tue pas !

Cette affirmation fut illustrée d’un émouvant incident qui se produisit sur-le-champ. Un capitaine d’artillerie aux tempes grisonnantes et portant brassard de deuil, quitta brusquement la terrasse du café où il se trouvait en compagnie de camarades, courut au groupe de choristes et emportant dans ses bras une mignonne fillette âgée de six ans environ, disparut avec elle dans une grande confiserie. Tout le cortège s’arrêta. La mère de la petite fille se détacha de la masse des manifestants et voulut suivre le ravisseur, mais elle n’osa pas pénétrer dans le beau magasin, d’où l’officier sortit, conduisant par la main l’enfant qui tenait avec difficulté un gros cornet de bonbons. Après l’avoir couverte de baisers, il la remit à sa mère, expliquant à celle-ci son geste par le chagrin qu’il venait d’éprouver par la perte récente de son unique enfant une fillette de même âge.

Elle ressemble tellement à la mienne, dit le capitaine, retenant péniblement ses larmes, que j’ai cru revoir mon Olgoutsa, le jour où elle vint, parée comme la vôtre, me féliciter pour mes cinquante ans.

La femme pleura sur la main du malheureux père. Le public qui regardait pleura aussi.

Un état d’esprit nouveau, en rapport avec ce vigoureux mouvement populaire se créa dans la ville. On ne pouvait pas contester aux travailleurs du port le droit de se défendre contre une innovation technique qui menaçait leur existence. Ces six mille travailleurs, avec leurs familles et leur nombreuse parenté envilleèt à la campagne,, formaient les trois quarts de la popu- lation du département. Ils avaient des enfants dans les écoles et à la caserne. Ils faisaient vivre la plus grosse partie du com- merce de la cité, car les riches, par snobisme, s’habillaient, se chaussaient, faisaient tous leurs achats domestiques àBucarest ou à l’étranger. On citait des familles, qui, à l’occasion d’un mariage, commandaient à Paris jusqu’aux torchons de cuisine. Le débardeur, lui, embarquait un dimanche femme et en- fants dans la voiture du frère ou du beau-frère, la paraît de fleurs et allait passer la matinée à faire des emplettes pour tout le monde. Le marchand le saluait de loin, avec un grand coup de chapeau, l’appelant par son prénom et le félicitant pour le nouveau-né que sa femme allaitait en pleine rue. Parfois, la concurrence obligeait le négociant de poster sur le chemin de l’acheteur éventuel une armée d’apprentis-commerçants, petits rustres qui se déployaient en tirailleurs, saisissaient l’homme par la manche, ou même s’emparaient de son bonnet, pour le décider à venir visiter le magasin. Après un gros achat, client et marchand allaient au bistrot « s’honorer » d’un verre de vin, chacun payant son litre.

Tout ce monde du commercè populaire, et il n’y en avait presque pas d’autre à Braïla, prit le parti de l’homme qui portait le sac au dos, non seulement par intérêt, mais aussi par sympathie, étant de même souche que lui. On oublia le socialisme, cette « invention de la juiverie internationale qui visait à la maîtrise de l’univers », ainsi que l’appelaient les .antisémites.

Les élévateurs, répondait le commerçant, cela aussi c’est une invention de la juiverie internationale, et elle ne vient pas, comme le débardeur, visiter mon magasin. Donc, tant pis pour elle !

Devant cette tournure de l’opinion, nettement favorable aux syndicalistes, armateurs et autorités reculèrent. Les machines prêtes à fonctionner, durent rester encore dans les chantiers de Galatz. On était certain que leur seule apparition dans le port déchaînerait un ouragan de colère justifiée. Mais il fallait tout de même, dans huit ou quinze jours, faire venir les élévateurs. Aussi chercha-t-on à traiter. Avramaki fut convoqué un matin dans le cabinet du préfet départemental, où il se trouva en présence des frères Thüringer et de Carnavalli. Le préfet lui demanda s’il n’y avait pas moyen de s’entendre :

Vous ne me direz pas, fit-il, que vous croyez à la suppression pure et simple de ces machines ! Elles sont là. Elles travailleront, tôt ou tard.

Certes ! répondit le secrétaire du syndicat. Mais si je ne crois pas à leur suppression, je crois à autre chose, et là encore nous ne nous entendrons pas. Seulement, sur cette question, je pense que vous serez seul, monsieur le préfet, à ne pas y croire, car ces messieurs les armateurs, eux, y croiront. – A quoi donc ?

A la suppression des vatafs ! Vous reconnaîtrez, à votre tour, que les vatafs ne peuvent pas prétendre à l’innovation technique. Ce ne sont pas des élévateurs. Ceux-ci ont de l’avenir, en dépit de tout. Eux, non. C’est une institution surannée, lourde d’injustices à l’égard des travailleurs. Des hommes responsables, délégués par le syndicat, peuvent facilement les remplacer. Si vous y souscrivez, je me charge du reste.

Nous y souscrivons tout de suite ! s’écria Carnavalli. L’homme du gouvernement baissa la tête, rouge de colère Vous êtes un peu pressés, messieurs. C’est moi qui traite ici.

« Je le savais bien, pensa Avramaki. Il y a des raisons politiques ! »

Le préfet le congédia :

C’est très bien, monsieur le secrétaire. Nous y réfléchirons.

Et quand le cordonnier eut fermé la porte :

Pourquoi ne me laissez-vous pas faire ? dit-il aux armateurs. Pour vous, les vatafs c’est une quantité négligeable. Pour nous, ils font la pluie et le beau temps dans la politique du département, car ces ignares-là sont tous des hommes fortunés et chacun d’eux possède sa dot électorale. Tandis que les débardeurs. Vous savez que chez nous, toute la paysannerie, ainsi que le citadin qui n’est pas propriétaire d’un immeuble, qui ne possède pas son certificat d’études pri- maires, vote par délégation, c’est-à-dire, il faut cinquante paysans ou autant de débardeurs pour donner droit à une voixl Vous comprenez, maintenant ? Ce n’est pas facile. Vous est-il plus commode, demanda Max Thüringer, de renoncer à cette unique voix des cinquante débardeurs, en fusillant tous les votants par délégation? Elle sont jolies, votre loi électorale et votre politique ! Mais cela vous regarde. Cependant, nous n’admettons pas d’en faire les frais, dans ce conflit. Il nous faut les élévateurs, qui sont là avec l’autori- sation du gouvernement.

Je me fais fort de les mettre à votre disposition, sans toucher aux vatafs. Je toucherai, en revanche, à ce cordonnier improvisé secrétaire, qui n’est pas de notre ville et que j’expédierai dare-dare à son pays d’origine. Après quoi, les débardeurs seront plus sages. Croyez-m’en !