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La Ligue démocratique des écoles
Revue des Deux Mondes3e période, tome 117 (p. 214-225).

La Ligue démocratique des Écoles a tenu ses premières assises. J’ai rencontré un jeune ligueur qui en sortait. C’est un étudiant en pharmacie, simple et appliqué. Je tairai son nom. Il est arrière-petit-fils de Candide et de Cunégonde ; il dissimule son extraction, il a le tort de rougir des malheurs de son aïeule ; mais on le reconnaît vite à sa ressemblance morale avec l’honnête Westphalien. Son optimisme, qui n’a d’égal que sa bonne foi, butte à chaque pas sur la cruelle expérience ; il se relève tout souffreteux, se déconcerte aux contradictions de l’univers, s’épouvante du peu de rapport qu’il y a entre le fond des choses et leurs promesses apparentes. Quand mon jeune ami vient d’entendre un docteur Pangloss, il sue sang et eau pour concilier les enseignemens du maître avec la réalité ; et, comme à son cousin, l’homme aux quarante écus, les nouveaux systèmes lui occasionnent toujours de nouvelles douleurs. L’autre soir, je vis qu’il avait l’âme en peine et l’esprit troublé. Il me conta sa mésaventure.


I

Vous savez qui je suis, monsieur : un ferme libre penseur, grâce à Dieu. Je hais sur toute chose les impostures des prêtres ; j’abomine deux sortes de gens, les théologiens et les réactionnaires. Quand j’ai vu le programme de la Ligue, mon cœur a bondi de joie ; enfin, me disais-je, nous allons être laïcisés, et cette fois pour de bon. Je me lais inscrire, on inaugure, je cours, je vole : toute la jeunesse était là, avec quelques hommes politiques considérables. — Vraiment ? Toute la jeunesse ?

— Oui, monsieur : la jeunesse est toujours là quand on a besoin d’elle. Elle a le don d’ubiquité ; on l’a vue à la même heure dans plusieurs endroits différens, où l’on disait des choses contradictoires. C’est même ce qu’elle a d’admirable, comme l’amour d’une mère, suivant le poète :

Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier.

Je sais bien qu’il y a des difficultés à le croire ; il en est ainsi de tout. Voyez le public et l’art dramatique : je lis le matin dans divers feuilletons que le public ne veut plus de la tragédie, ou de la comédie bourgeoise, ou du mélodrame, ou du vaudeville ; je me présente le soir aux Français, au Gymnase, à l’Ambigu, à Cluny ; je ne trouve de place nulle part. Le public ne veut de rien, le public ne veut que ceci, et le public est partout. — Mais je reviens à notre pièce, à nous. Jugez de ma déconvenue ! Je n’écoutais pas depuis cinq minutes que je me croyais à l’église. La paroisse Saint-Just au lieu de la paroisse Sainte-Geneviève. Je cherchais involontairement la mitre au front de l’officiant, et, sur ses épaules, une chasuble à l’envers. Il m’apportait un dogme, à moi qui n’en veux plus d’aucune sorte. Il nous demandait de nous placer sous les auspices de la Révolution, dont il est chargé d’enseigner l’histoire. Ainsi débute un théologien, quand il se met sous les auspices de l’Église pour raconter l’histoire de l’Église. Je m’étais laissé dire que l’esprit scientifique procède autrement ; je me figurais l’historien étudiant sans parti-pris une époque, Révolution, renaissance, moyen âge, comme un sujet sur la table d’amphithéâtre. Y aurait-il donc des époques sacrées, même pour la science libre, et d’autres profanes ? Car il risquerait des huées formidables, le professeur qui viendrait nous dire : plaçons-nous sous les auspices de Louis XIV pour étudier la révocation de l’édit de Nantes ; ou : plaçons-nous sous les auspices de la Ligue, — l’ancienne, — pour examiner les guerres de religion.

Une circonstance particulière augmentait mon angoisse. Vous savez avec quelles précautions la chaire d’histoire de la Révolution fut dédiée ; le conseil municipal ordonna le ministre du culte ; le crédit et l’investiture sont renouvelables chaque année, crainte de surprises. On n’en peut pas redouter avec le titulaire actuel, sa foi est inébranlable. Mais supposons un savant moins ferme, dont les opinions se modifieraient par l’étude des documens ; cela s’est vu, c’est même le propre de la recherche scientifique. Cette apostasie entraînerait la déchéance du desservant qui ne desservirait plus. Supposons une simple hérésie, le savant débauché par une représentation de Thermidor et prenant ouvertement parti pour les Girondins contre les Montagnards ; ce ne serait peut-être pas l’excommunication majeure, ce serait déjà l’index et ses dangers. J’ai rencontré dans une ville du Midi un jeune pasteur protestant, nommé par un consistoire de la stricte orthodoxie ; il avait de grandes connaissances théologiques et trois enfans. Le malheur voulut qu’il fût très fortement frappé par une objection de Reuss contre je ne sais quel évangile. Il devint hardi, le consistoire s’émut ; tempête sous ce pauvre crâne, lutte tragique entre Reuss et les trois enfans ; l’honnête homme résigna son ministère. Il place aujourd’hui des vins, et le pays est phylloxéré. Voilà ce qui menace le libre examen d’un savant, quand la ville de Paris l’a commis à la garde des saines doctrines sur la Révolution. Les investigations érudites ne doivent pas être commodes, sous ce couperet, quelque habitude que l’on ait de la guillotine.

J’étais venu chercher la bonne parole laïque : j’entendais une prédication sacerdotale. On me fit l’éloge des grands principes de 1789 ; j’étais tout prêt à le goûter ; mais ces principes me parurent moins savoureux, quand on me les imposa comme un credo, comme « la base des libres recherches, » avec défense à tout hérétique d’y toucher. Moi qui adhérais si volontiers à leurs conséquences, je regimbai devant la nouvelle révélation, substituée à l’ancienne. Je ne veux pas tomber de Moïse en Sieyès. Faut-il donc se heurter partout à une révélation ? A une réaction aussi ; et c’est le plus épouvantable. J’ai la prétention d’être de mon temps, monsieur, et même un peu en avant, comme il sied, Dernièrement, dans une maison réactionnaire, un vieil abbé m’endoctrina sur l’ancien régime et sur la monarchie du droit divin ; vous pensez comme il fut reçu. Aujourd’hui, je vais à la ligue démocratique de la jeunesse : on m’y propose de revenir aux Cordeliers. Celui-là voulait me ramener de cent vingt ans en arrière ; celui-ci de cent ans. C’est la seule différence entre eux. Suis-je donc destiné à ne rencontrer que des rétrogrades ? Mon siècle a marché, morbleu ! Je marche avec lui. Foin des réactionnaires de tout poil !

J’ai applaudi ensuite d’excellentes paroles, mais bien terrifiantes : on nous a montré combien nous devions nous méfier des bourgeois, des mystiques, des Chinois. Je suppose du moins que l’on visait ce peuple, quand on nous a conseillé de constituer les États-Unis d’Europe contre un grand péril commun, contre la menace suspendue sur tout l’Occident civilisé. L’invasion des Célestes ! le danger jaune ! Il a souvent hanté mes veilles, mais je ne le savais pas si proche : vous m’en voyez tout saisi. Quant aux mystiques, aux néochrétiens, à toute cette engeance, ah ! je vous réponds qu’il n’en reste pas grand’chose, on leur a dit leur fait. Je croyais que ces illuminés étaient simplement ridicules ; on m’a ouvert les yeux ; ils sont effroyablement dangereux. J’applaudissais de tout cœur le carnage qu’on en faisait, quand un scrupule me vint : n’étais-je pas une fois de plus la dupe d’une médaille retournée ? Y aurait-il rivalité de chapelles entre le mysticisme révolutionnaire et le mysticisme évangélique ? Ne me parlait-on pas depuis une heure de la Révolution, des grands principes, de la raison, de la science, sur un ton qui sentait son mystique d’une lieue ? La vie n’est plus possible, monsieur ; je n’échappe à une catégorie de mystiques et de réactionnaires que pour donner étourdiment dans une autre. Mon voisin, un étudiant en droit, un grand barbu, mit le comble à mon désarroi. Comme je battais des mains, il se pencha vers moi : « Tu es donc un néojacobin ? » La menace de ce préfixe me fit trembler ; il n’en faut pas plus pour perdre un homme ; et voyez comme on risque innocemment de devenir un néo-quelque chose !

La péroraison du discours m’avait un peu réconforté ; ce même voisin me porta le dernier coup. Nous causions en sortant : « Allons, me dit-il, tu seras toujours un grand simple, et tu n’entends rien à la politique. Le canapé mystique n’est ici qu’un paravent, une fausse cible. Cherche la vraie ligne de tir. Ce qui se joue devant nous, c’est le petit jeu de la concentration, imité du parlement. Tu connais les règles de la partie. Quelques radicaux peu nombreux, mais résolus, vont trouver un gros d’opportunistes : Amis, le cléricalisme nous menace ; concentrons-nous, la main dans la main ; nous vous suivrons à la bataille. — Que votre volonté soit faite, répondent ces gens accommodans. Bientôt, ils s’aperçoivent qu’ils suivent, au lieu de conduire ; on les fait passer par des chemins où leurs pieds saignent, leur esclavage devient l’amusement public. Ils gémissent. — Mais ce n’est pas de jeu ! C’est nous qui suivons, et où nous menez-vous ? — Vous hésiteriez ? leur dit-on. Voudriez-vous trahir la concentration ? Marchez, ou nous vous dénonçons comme suspects. — Les modérés tremblent, suivent et gémissent toujours. On s’est avisé que ce jeu, qui réussissait partout, n’avait pas encore été essayé au quartier. Oubli impardonnable ! Chez nous, les bérets représentatifs étaient portés par quelques camarades, gens raisonnables, point du tout subversifs, très bien en cour, un peu trop bien à mon goût ; car enfin, si l’on ne casse pas quelques vitres, à quoi sert d’être jeunes ? Une jeunesse qui ne fait pas la nique au gouvernement, c’est la mort des traditions. Les radicaux vont mettre fin à cet état intolérable ; ils sommeront « la jeunesse » de se prononcer et de les suivre, sous peine d’être décrétée de modérantisme. La Sorbonne se concentrera, ou elle dira pourquoi. Et la partie sera très amusante à regarder. Le grand barbu m’éclairait. J’étais navré. — Heureusement, lui dis-je, nous ne sommes pas ici à la chambre. Les sages ne se laisseront pas entraîner à politiquer. Nos camarades et les maîtres qui leur montrent la bonne voie sauront marquer leurs positions ; ils n’obéiront pas aux injonctions des violens, ils diront nettement jusqu’où ils veulent aller. Chacun chez soi, chacun pour soi, et pas de Dieu pour tous.

— Sans doute, sans doute… nous verrons,.. fit l’étudiant en droit ; et il eut un mauvais sourire, ce sceptique. — D’ailleurs, ajouta-t-il, que les deux tronçons du boa constrictor se rejoignent ou non, que l’on mette la tête devant la queue ou la queue devant la tête, tu sais si je m’en moque, de toutes ces vieilles guitares de la politique. Leurs manigances archéologiques, ça me fait l’effet de la lutte entre Frédégonde et Brunehaut. Je m’en soucie autant que Martine de l’accord entre le substantif et l’adjectif :

Qu’ils s’accordent entre eux ou se gourment, qu’importe ?

Et maintenant que nous avons étudié pour être citoyens, si tu m’en crois, nous irons à Robinson. J’y connais une tonnelle où les lilas fleurissent encore. Il y a d’aimables princesses, et tout ce qu’il faut pour dissiper les famées d’une conférence. De meilleurs jours vont luire pour nous, je te le dis, ô pâle Greslou, fils d’Adolphe, qui était fils de René, lequel lut fils de Werther ; j’en passe, et des meilleurs. On nous promet la paix de l’âme et le retour de la gaîté française, pourvu que nous votions bien. Viens-nous-en, et gaudeamus igitur.

Je refusai de le suivre, monsieur ; d’abord parce que les infortunes de mon véritable aïeul, qui n’est pas Werther, mais Candide, m’ont rendu très réservé sur le chapitre des plaisirs ; ensuite parce que je me méfie de ce garçon. Il travaille bien, il s’amuse de même, sa politique se réduit à parler gaîment du jour où l’on se fera casser les os pour la France ; n’importe, un libre penseur qui raille la politique, qui se moque indifféremment des cléricaux, des opportunistes, des radicaux, cela cache de sombres trames ; ce doit être un boulangiste. Je me méfie. D’ailleurs, de qui ne me méfiè-je pas ? On m’a répété pendant une heure ce verbe fondamental du dictionnaire civique, à propos de tout et de tous. Je suis averti. Je me méfie des prêtres, des laïques, des bourgeois, des chauvins, du mysticisme juif et du mysticisme russe, des beaux esprits, des Chinois, du pape, de mes maîtres et de mes camarades ; après la désillusion que je viens d’avoir, je me méfie du contre-clergé, des contre-apôtres, des réacteurs antiréactionnaires, de ceux-là mêmes qui m’enseignent la méfiance ; enfin je me méfie de moi-même, depuis qu’il me vient des tentations. Tenez, l’autre soir, j’ai vu les Effrontés ; tandis que ce vieux radoteur de marquis d’Auberive et cette canaille de Giboyer tombaient d’accord pour nier les bons effets des grands principes, tandis qu’ils constataient le triomphe exclusif de la ploutocratie, comme ils disent, j’étais assailli de doutes. Je sens qu’il faut se méfier d’Augier, ce bourgeois ; pourtant, je ne le croyais pas suspect. J’en viens à douter des plus beaux mots. Dernièrement, en province, je passais devant un édifice public ; on y lisait notre glorieuse devise : Liberté, égalité, fraternité. J’en vis sortir un journaliste condamné que l’on menait à la prison, un richard influent qui bousculait le pauvre monde, et un vieux serviteur que l’on jetait à la porte, parce qu’il avait envoyé ses enfans à la mauvaise école. Cet homme me dit qu’il allait crever la faim, il me demanda un secours. Je me rappelai la détresse de mon arrière-grand-père en Hollande, quand il vint demander l’aumône à une assemblée de charité. — « Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit l’antéchrist ? — Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide ; mais qu’il le soit ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. — Tu ne mérites pas d’en manger, dit l’autre : va, coquin, va, misérable, ne m’approche de ta vie. » — Et vous savez ce que la femme de l’orateur, dame zélée, répandit sur le chef de mon aïeul. En souvenir de lui, je donnai à ce pauvre diable. J’ai eu tort ; il ne faut rien passer à la superstition. Et si Voltaire lui-même a eu des défaillances, je me méfierai désormais de Voltaire. Oh ! monsieur, qu’il y a peu de vrais libres penseurs ! Et que la vie leur est difficile ! Partout des pièges, des équivoques ; il faut une surveillance de tous les instans. Et moi qui bavarde avec vous ! Je me méfie de vous. Adieu.


II

Je renonçai à tirer d’autres explications de ce pauvre jeune homme. Visiblement, il avait le cerveau bouleversé. Un recueil périodique publia le discours-programme prononcé à l’inauguration de la Ligue démocratique des écoles ; je le lus, je fus mieux renseigné.

C’est une conférence de M. F.-A. Aulard, professeur de l’histoire de la Révolution. J’y ai trouvé des choses très discutables, à mon sens, d’autres que je n’ai pas comprises, et quelques passages auxquels j’applaudirais volontiers, s’ils ne m’étaient gâtés par une acre flamme de fanatisme ; je la crois nuisible aux recherches scientifiques. Les obscurités proviennent d’une méthode fâcheuse ; l’orateur procède par allusions générales vis-à-vis de ceux qu’il combat. Il se ferait mieux entendre, et j’imagine qu’il satisferait mieux les instincts généreux de ses jeunes auditeurs, par l’attaque franche, directe, qui nomme l’adversaire et l’étreint corps à corps. L’équivoque naît aussi d’une confusion constante entre des écrivains très différens, fort étonnés de se rencontrer sous le même anathème. Je ne puis parler que pour l’un d’eux, le signataire de ces pages. M. Aulard le met en cause par de fréquentes citations ; mais, évidemment, il l’a fort peu lu, il le juge sur des légendes de journal. S’il se fût enquis, il n’assoirait pas arbitrairement, sur je ne sais quel canapé philosophique, en je ne sais quelle compagnie, un écrivain jaloux de son indépendance, volontairement retranché dans son isolement, étranger à toute ligue, à toute coterie, et toujours prêt à répondre pour lui-même, mais pour lui seul. Ces inadvertances s’expliquent. L’orateur confesse de bonne grâce que déjà, tout jeune professeur, la politique le tenait si fort qu’il faisait mal sa classe et laissait ses élèves. accentuer les thèmes grecs à leur fantaisie. Comme cette classe, nous avons été victimes de la politique ; l’honorable professeur a corrigé nos pauvres devoirs sans les lire. Ceci clôt des discussions personnelles qui auraient peu d’intérêt pour le lecteur.

Il est préférable de rétablir les positions respectives dans le débat des idées. Je ne prétends pas examiner le vaste programme que M. Aulard a développé sous ce titre : Science, patrie, religion. Détachons-en deux ou trois points, traités plus d’une fois à cette place ; au risque de me répéter, je rappellerai les conclusions où nous nous sommes arrêtés ; ce sera suffisant pour détruire les fausses interprétations que l’on en donne.

La Révolution tient une large place dans la harangue aux ligueurs. M. Aulard y ramène toutes les idées, comme un théologien les rapporte à la divinité. Et l’on peut croire qu’il n’est pas tendre pour ceux qui ont parlé d’elle avec irrévérence. Je lui soumettrai une observation préliminaire. J’admets sans peine la théorie du bloc ; non pas, bien entendu, si l’on me demande une approbation aveugle de tous les faits, de tous les hommes ; mais en ce sens que la Révolution est un organisme indivisible, où tout s’enchaîne logiquement. Cette théorie me parait cent fois plus rationnelle que l’exclamation enfantine des bons libéraux d’autrefois : Ah ! si l’on s’était arrêté en 1789 ! Seulement, je veux le bloc intégral : de 1789 à 1815. Qu’on y prenne garde : quand on le coupe en deux, pour tout admirer avant le 18 brumaire, pour tout maudire après cette date, on frise de bien près la puérilité des bonnes gens qui voulaient mettre un sinet après telle page de la constituante ou de la législative ; on fait de l’histoire à la façon de Bouvard et de Pécuchet. Pour tout historien qui regarde attentivement cette période de vingt-cinq ans, ce qu’elle a d’indissoluble dans son unité saute aux yeux ; la pièce n’est plus compréhensible, si vous l’arrêtez à mi-chemin. La Révolution sans Napoléon, c’est une demi-oscillation du pendule ; l’intelligence en souffre comme d’une dérogation aux lois de la pesanteur. L’étroite relation des parties au tout a été mise en pleine lumière dans les beaux travaux de M. Sorel, au moins pour l’action extérieure de la Révolution, pour l’accomplissement du grand mandat français dans le monde. Si M. Aulard vénère la Révolution, je ne comprends pas qu’il se déchaîne contre l’empire ; c’est de la politique rétrospective au jour le jour ; ce n’est plus la liaison des vues historiques. Béranger et les républicains de son temps avaient un sens plus fin de l’union intime entre les deux faces du Janus révolutionnaire.

La critique des principes de 1789 par la science contemporaine indigne M. Aulard. Il repousse énergiquement « les agressions des réactionnaires, des théologiens, des néo-chrétiens » contre ces principes, contre « le prétendu individualisme » de la Révolution, dénoncé par « cinq ou six messieurs. » J’en connais et tout le monde en reconnaîtra deux, qui eussent été fort surpris de ces qualifications : Taine et Renan. Quoi que vous fassiez, quelques feintes que vous tentiez contre de plus humbles adversaires, vous n’échapperez pas à ces deux terribles démolisseurs ; vous êtes pris entre le bélier de l’un et le pic de l’autre. On n’attend pas que je rappelle la forte argumentation de Taine contre l’esprit de la Révolution ; et je ne puis pourtant pas citer une fois de plus la page fameuse des Questions contemporaines, où Renan a résumé la pensée qu’il développe en cent autres endroits. «… Ceux qui liquidèrent si tristement la banqueroute de la Révolution, dans les dernières années du XVIIIe siècle, préparèrent un monde de pygmées et de révoltés. » Nous tous dont l’esprit a été formé en partie par ces deux hommes, nous ne faisons qu’appliquer leurs leçons. — Avec beaucoup de corrections, on l’accordera, avec une indifférence croissante pour la critique métaphysique. Quand on nous présente la Déclaration des droits comme un dogme révélé, comme des formules cabalistiques où résiderait une vertu sacramentelle, nous sommes tentés d’en appeler aux dialecticiens qui ont crevé ce ballon mystique ; et si l’on veut tirer de cette déclaration les déductions logiques qui conduisent à l’absurde, nous vérifions l’infirmité de quelques prémisses. C’est un produit de la raison, toujours justiciable de la raison, un système philosophique comme tant d’autres, avec ses parties fortes et ses parties faibles : ni plus, ni moins. Avec un peu de sincérité, nous reconnaîtrions tous que nous cédons à la griserie de la dialectique, lorsque nous nous échauffons pour ou contre ce baralipton moderne. Plus on va, plus on se désintéresse de ces inutiles querelles de mots. J’aurais trop mauvaise grâce à citer ce que j’écrivais ici même de la Déclaration, il y a quatre ans. N’ai-je pas rendu justice à ce bel effort vers l’idéal ? Il me paraissait insuffisant à faire vivre une société qui n’aurait pas d’autre viatique, voilà tout. Ne disais-je pas que le virus révolutionnaire s’épuise, que son opération s’achève, et qu’il reste de cette opération une substance nouvelle, un produit naturel, la démocratie, qu’il faut apprendre à traiter pour le mieux ? Cela seul importe. Gardons la charte où les ancêtres mirent leur rêve, comme on laisse dormir à Westminster les vieilles chartes anglaises, avec leurs principes tutélaires passés dans la pratique, avec leurs parties mortes, leurs articles oubliés et inapplicables à une société de nos jours. Ne bataillons plus autour des mots du passé ; on a abusé des plus beaux, on a massacré des hommes avec un texte de la Déclaration, on en a brûlé d’autres avec un texte de l’Évangile. Travaillons aux besognes présentes, et tâchons de ne pas infliger des contradictions trop cruelles à la liberté, à l’égalité, à la fraternité. Tout le reste, c’est du mysticisme révolutionnaire.

Le conférencier plaide ensuite pour la science, maîtresse unique de la vie, et il s’emporte contre les mystiques à qui cette lumière ne suffirait pas. Notre amour pour elle n’est pas moins fervent ; mais l’évidence nous contraint à un triste aveu : si le développement de la science est indéfini, le secours qu’elle dispense pour la conduite de la vie est limité. On chérit une personne par-dessus tout ; il ne s’ensuit pas qu’on la mêle aux besognes où elle n’a rien à faire, qu’on lui demande ce qu’elle ne peut pas donner. Beaucoup de savans, et des plus grands, hésitent encore à se servir de ce mot ambitieux : la Science. Ils ne veulent connaître que des sciences particulières, avec des objets différens. J’admire leur prudence ; elle me paraît exagérée. Au point où nous avons poussé les sciences de la nature et de l’histoire, il existe entre leurs méthodes, comme entre leurs résultats, des concordances frappantes, une convergence indéniable ; nous avons le droit de voir dans leurs révélations les manifestations diverses des mêmes lois universelles. Mais par cela même que nous apercevons mieux l’unité et l’orientation générale de la science, son inefficacité pour quelques-uns de nos besoins apparaît plus clairement. A la fin du dernier siècle, une conception optimiste de l’univers et de l’homme était sortie d’un savoir métaphysique, fort peu expérimental ; à ce moment, on pouvait croire de bonne foi que les indications de la science seraient des règles suffisantes pour les actions humaines. Depuis lors, cent ans ont passé : durant cette période, les travaux des savans sur la nature et sur l’histoire ont dégagé un ensemble de notions, peut-être provisoires, peut-être définitives, mais qui ne laissent plus guère de place à l’optimisme du XVIIIe siècle. Les résultats de l’enquête, on les connaît ; conception mécanique du monde, déterminisme inflexible, hérédité, évolution, lutte universelle, écrasement du faible par le fort. Seraient-ce là des règles pour la conduite ? Non. Si le bien et le mal ne sont pas de vains mots, si le cri général de la conscience humaine n’est pas une chimère, l’exemple que donne l’univers est mauvais. On pourrait presque poser en principe que, pour bien vivre, l’homme doit prendre le contre-pied des indications de la science. Une lampe merveilleuse verse des torrens de lumière sur tout le pays où nous voyageons ; elle est impuissante à éclairer la route où nous marchons ; si nous nous fions à sa clarté, nous trébuchons à chaque pas ; il faut porter sur cette route un autre luminaire.

Le divorce s’accuse chaque jour davantage entre la science et la conscience. Dans l’ordre des recherches que l’on appelle de ce nom très sujet à caution, les sciences morales, l’économie politique a continué la dernière à conformer ses enseignemens au jeu des lois naturelles ; la voici contrainte de battre en retraite, le sentiment public est unanime à réprouver le « laissez faire, laissez passer. » Tant que nous garderons une illusion de libre arbitre, ou que nous agirons comme si nous l’avions encore, — et le philosophe le plus convaincu n’agit pas autrement, — les mouvemens instinctifs du cœur essaieront de corriger la cruauté du déterminisme scientifique. De savoir où la conscience doit prendre son point d’appui, c’est une autre question, dont nous n’avons que faire pour l’instant. Il me suffisait de fixer les limites de la science ; vous ne pouvez pas les étendre, à moins de travestir ses conclusions les mieux acquises. Elle est objet de curiosité, agrandissement de l’esprit, instrument de domination sur le monde et d’amélioration de notre existence matérielle ; elle n’a rien à démêler avec la direction de la vie morale, avec des rapports sociaux qui ne sont humains qu’à la condition de contredire les rapports des phénomènes dans l’univers. Quand vous déclamez contre le mysticisme qui voudrait restreindre le culte de la science, vous faites vous-même du mysticisme scientifique, en dehors de toute réalité ; et vous ne le pouvez pas défendre devant une analyse un peu attentive.

Je ne suivrai pas M. Aulard sur le terrain des controverses théologiques. Ni lui ni moi nous n’avons le savoir nécessaire pour nous y aventurer. Je n’ai en outre ni goût, ni vocation, ni droits acquis à catéchiser. Au prix d’une légère contradiction, le conférencier se donne le double plaisir de me dénoncer comme sermonnaire laïque, sur une citation, et comme clérical, sur une autre, parce que j’ai dit des prédicans en redingote qu’ils feraient bien de laisser le prêche au curé. C’est en effet mon avis. Mais tout écrivain, lorsqu’il touche aux matières de philosophie ou de politique, rencontre à chaque pas le sentiment religieux et ses diverses manifestations ; il est obligé de prendre parti pour ou contre cet élément de son étude et de son action. M. Aulard croit à une élimination progressive de l’idée religieuse. Puisque je m’adresse à un homme de science, je lui dirai simplement ceci : Le corps de l’homme est formé d’un certain nombre d’organes essentiels ; quelles que soient les hypothèses sur l’évolution, il n’y a pas d’exemple, dans toute la série des temps historiques, d’un groupe humain chez lequel un de ces organes se serait perdu, atrophié ou transformé ; donc le raisonnement scientifique ne nous autorise pas à prévoir, pour une époque quelconque, la disparition d’une des pièces constitutives de notre machine Le même raisonnement s’applique aux idées fondamentales, telles que l’idée religieuse, dont la réunion a toujours formé l’esprit humain. Quelques-unes peuvent être mutilées ou détruites chez des individus d’exception, soumis à une culture particulière ; pour la masse des hommes, on peut augurer des modifications superficielles et purement verbales, mais rien ne permet de préjuger une abolition ou un changement de nature dans les ressorts essentiels de l’esprit.

Au lieu de s’escrimer contre des fantômes, il faut obéir à la justice ; elle commande de faciliter aux hommes la satisfaction de tous leurs besoins légitimes. C’est le droit. Lors même que l’exercice du droit à la religion menacerait la société d’un danger possible, il faudrait respecter ce droit. La liberté nous expose à des crises furieuses, la science nous gratifie de la dynamite ; qui oserait proscrire la liberté et la science, sous prétexte que les hommes en abusèrent hier, qu’ils en abuseront probablement demain ? Je serais d’ailleurs fort tenté de détendre ici contre M. Aulard cette raison humaine, ce progrès dont il parle tant et qui semblé lui inspirer si peu de confiance, dès que le spectre de l’inquisition apparaît à ses yeux. Il se plaint que Napoléon III l’ait contraint d’aller à la messe, ce qui devait être fort pénible. Aujourd’hui, l’on voit en province des gens tracassés parce qu’ils vont à la messe. Sommes-nous donc condamnés à osciller éternellement entre ces deux excès, la messe obligatoire ou la messe interdite ? Désespérez-vous de créer des mœurs publiques assez fermes et des gouvernemens assez justes pour protéger le droit religieux, tout en réprimant les entreprises du fanatisme ? Si vous avez tant de défiance de l’avenir et d’appréhension du passé, que nous parlez-vous du progrès de la raison et de votre foi dans l’humanité ? J’ai hâte d’ajouter que le conférencier a fait un appel fort méritoire à la tolérance ; mais ce qui reste d’un discours, c’est l’impression générale ; le sien respire une si âpre colère contre la religion, un si violent désir de l’éliminer, que cette concession de tolérance fait un peu l’effet de l’absolution donnée par le Saint-Office aux victimes qu’il envoyait au bûcher.

« Craignez que le pape ne s’ingère dans la république, » disait l’orateur. Tandis que l’on développait à la Ligue cette politique aux horizons municipaux, j’écoutais les bruits qui viennent du dehors. Rome est à cette heure le rendez-vous des représentans d’une autre ligue ; celle-ci intéresse davantage nos destinées. S’il en faut croire des rumeurs qui se précisent, des pressentimens accueillis par les journaux d’Allemagne, d’Angleterre, d’Italie, le champion attitré du droit monarchique est allé trouver le pape sous l’obsession d’une seule pensée. Dans un entretien historique, la Tentation sur la montagne a peut-être eu son pendant : on a montré les royaumes de ce monde au vieillard qui pèse sur le fléau de la balance politique, et qui s’obstine à jeter son immense et insaisissable pouvoir dans le plateau du droit populaire : de notre droit, à nous, gens de France. Si le Pontife a résisté, son courage et sa conviction doivent paraître folie pure aux jugemens humains. Du côté de ceux qu’il délaisse, toutes les avances ; toutes les avanies, chez ceux dont il prend la cause en main. Cependant, il aura résisté, qui le connaît bien n’en doute pas ; il aura tenu ferme pour la démocratie ; il sait que l’avenir est à elle, et qu’il faut lui confier la barque dont il a charge. La conviction de ce vénérable génie, d’autres la partagent dans leur sphère infime ; eux aussi, ils ont franchi des obstacles difficiles, ils sont allés à la démocratie, sans calculs et sans réserves ; parce qu’elle leur apparaît comme la seule force vivante dans leur pays, comme l’instrument du rachat et de la grandeur future de ce pays. Ils n’ont qu’un mysticisme, le mysticisme de la grandeur française, mais ils l’ont bien, celui-là. Tant qu’ils la verront menacée par les hommes dont toute la politique se réduit à semer les discordes médiocres et à repousser aveuglément les grands secours, ils lutteront contre ces hommes. Si l’on se flatte que les brocards ou les violences feront gauchir l’arme qu’ils ont en main, la plume, c’est décidément qu’on ne les a pas lus.

Et maintenant, retournons cultiver notre jardin, comme le voulait l’aïeul de mon jeune ami. S’il n’y avait pas cette inquiétante et chère patrie, on ne sortirait jamais du bienheureux jardin. Il contient tout l’enchantement de la vie, les fleurs des lettres et de la poésie, les fruits de l’histoire ; on n’y trouve pas la ronce maligne qu’il faut écarter du pied sur le grand chemin.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGÜÉ.