La Lanterne sourde/Têtes branlantes

Paul Ollendorff (p. 279-288).


TÊTES BRANLANTES


L’ÂGE SANS PITIÉ


— M’sieur, aller aux lieux ?

Notre professeur d’histoire, M. Guerbot, dur d’oreille, n’entendait pas ; mais il voyait le signe des doigts, le remuement des lèvres et comprenait.

— Allez, mon enfant, disait-il.

On pouvait lui poser des questions extraordinaires : « M’sieur, comment vous portez-vous ? M’sieur qu’arrivera-t-il ensuite ? » il ne refusait jamais :

— Allez, mon enfant, disait-il.

Or, l’esprit venait à nous manquer et nous étions las de rire, quand je résolus de m’illustrer par mon audace.

Veuf, M. Guerbot avait, nous le savions, une fille trop grande, maigre et pâle, toujours souffrante, point mariable, qu’il soignait maternellement, qu’il promenait chaque soir, après la classe, sur les plus larges trottoirs. Il lui vouait son humble vieillesse.

Je me levai à demi de mon banc, et je dis aux camarades :

— Eh ! les gars ! écoutez-moi ça.

Puis serrant les jambes comme pour contenir une grosse envie, je fis claquer mes doigts mouillés, et ferme, le feu aux joues pourtant, je demandai à M. Guerbot :

— M’sieur, coucher avec votre fille !

L’excellent père agita ses bras, branla sa tête, et me répondit d’une voix désolée :

— Attendez un peu ; il y a déjà quelqu’un.


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L’OREILLE FINE


Monté sur une chaise pour attraper ma mouche bleue, j’accroche soudain la glace. Ses clous usés cèdent. Elle se renverse et pousse la pendule qui entraîne avec elle les chandeliers, le pot à tabac et les deux grands vases vides.

Tout s’écroule et se brise.

J’ai peut-être démoli la cheminée et je reste longtemps frappé de stupeur, comme si je regardais à mes pieds un tonnerre éclaté.

Le chien aboie dans la cour.

De la chambre voisine, grand-père, malade et couché, m’appelle :

— Il me semble, que j’ai entendu un bruit, petit ? qu’est-ce donc ?

— Rien, grand-père, dis-je sans savoir ce que je dis, j’ai laissé tomber mon porte-plume.

— Ton porte-plume, petit ! ton porte-plume !

Grand-père n’en revient pas ; il se soulève sur un coude, montre une bonne figure contente, et me tapotant la joue :

— Hein ! petit, moi qu’on croyait déjà sourd, comme j’ai encore l’oreille fine !


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LA PHRASE


On se mouche, on tousse, on s’installe à l’aise au creux des bancs profonds, car Monsieur le curé va prêcher.

Il tousse aussi, se mouche et s’élance.

Les vieilles et les vieux ferment les yeux pour mieux entendre. L’école des filles et des garçons se tient sage, comme si elle écrivait une dictée, et les membres du conseil de fabrique se bouchent une oreille, celle de l’autre côté, qui ne sert à rien.

Monsieur le curé est dans ses bons jours. Ça marche. Il parle bien, possède tous ses moyens et les mots huilés roulent sans accrocs. Cette fois il se croit sûr de lui. Il s’abandonne, s’échauffe, et résolument commence sa grande et belle phrase, imitée de Bossuet, longuement préparée, qu’il n’a jamais pu finir.

Les fidèles inquiets l’attendaient là.

Tout de suite, ils sentent que Monsieur le curé peine, qu’il respire plus vile. Il courait sur une route plate ; maintenant il monte. D’abord douce, la côte devient raide, à pic. On croirait qu’un cheval souffle le vent de ses naseaux par l’église. Monsieur le curé tire et sue.

Grimpera-t-il jusque là-haut, Seigneur, ou s’arrêtera-t-il encore, au milieu de la phrase, rendu, vent debout, comme dimanche dernier ?

Les fidèles oppressés lèvent la tête. Ils regardent avec angoisse ses bras écartés, sa bouche ouverte. Ils se tendent vers lui ; ils offrent leurs épaules ; ils l’aident ; ils poussent.


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PAPA PIERRE


La cheminée de sa maison n’est pas solide. Elle va tomber un jour ou l’autre. Déjà elle penche comme quelqu’un qui lève une jambe et la fumée sort à côté.

Souvent on dit :

— Rarrangez votre cheminée, papa Pierre ; un malheur arrive vite : elle vous tuera.

— Ne t’inquiète pas, mon enfant, répond papa Pierre.

Il ne craint rien pour lui. La cheminée le connaît.

Mais il reste toute la journée assis devant sa porte, sur le banc, et quand passe une bête ou une personne, il l’écarte doucement, avec un bâton.


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LE VIEUX DANS SA VIGNE


Il la pioche, la pioche tout le jour, toute l’année. Il s’est rapetissé à la taille des échalas. Entre les ceps, il courbe son dos vêtu de poils roux que grille encore le soleil. Il met son nez dans l’aisselle de chaque feuille et regarde longuement pleurer l’écorce.

Les merles n’ont plus peur. Ils écoutent venir la pioche infatigable frappant les mauvaises herbes et l’évitent sans hâte, l’aile à peine ouverte.

Un instant, le vieux s’assied et mange son pain et ses oignons, l’œil fixé sur un raisin qui pousse près de lui. Il ne lève la tête que pour deviner s’il fera beau demain.

Il rentre à la maison si tard que sa femme est couchée. Quand il quitte le lit, elle dort toujours. Il ne la voit jamais : il l’oublie.

Il n’aime que sa vigne et, ma foi, c’est une bonne vigne, car malgré les gelées, la grêle qui tue, la pluie qui noie, l’insecte qui ronge, elle rapporte fidèlement au vieux des poires sauvages, de petites pêches aigres, des noisettes, des groseilles blanches ou rouges, et même quelques asperges.


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LE MAÎTRE D’ÉCOLE


Dans la salle sans rideaux chauffée par un soleil d’août, le maître d’école commande soudain d’une voix terrible :

— Petits, dormez !

Lui-même donne l’exemple et fréquemment relève la tête pour voir si tout le monde est couché.

— Veux-tu dormir, toi, là-bas ?

Les petits obéissent. Ils mettent un coude sur la table, posent le front au creux du coude, s’appliquent à fermer les yeux et provoquent le sommeil.

Une main s’agite encore. Une mouche pique une oreille. Un sabot tombe avec bruit. Enfin, immobilisés, les petits dorment.

Le maître d’école quitte alors, comme un loup, sa chaire et passe sous les nez en l’air une tabatière pleine de tabac à priser. Quelques-uns reniflent et s’emplissent seuls. Le maître d’école bourre les autres puis remonte dans sa chaire.

Et bientôt il s’amuse et rit beaucoup, beaucoup, parce que les petits, réveillés, éternuent si vite qu’il n’a pas le temps de crier à chacun d’eux :

— Dieu te bénisse, petit, Dieu te bénisse !


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