La Lanterne sourde/Éloi, homme des champs

Paul Ollendorff (p. 323-335).


ÉLOI, HOMME DES CHAMPS


LE DÉCOR NÉCESSAIRE


S’il est gai, Éloi évite, comme des offenses, les visages tristes. Il recherche les braves gens, les bonnes bêtes, les fleurs, le plein soleil de midi.

Mais triste, il exige le décor qui correspond à sa tristesse.

Or Éloi s’est levé ce matin du mauvais côté. Son visage se tache d’une ombre légère, tel un plafond quand la lampe file. Il ne peut rester à la maison ; il sort en négligé, nu-tête, les cheveux mêlés.

L’hiver fort heureusement commence. Le vent s’entraîne pour les tempêtes futures. Les arbres muent à propos, perdent leurs pellicules rouillées.

Tout va bien.

La mélancolie d’Éloi augmente.

Il s’écarte de la route, où le croiseraient des hommes heureux, entre dans un champ couleur de chair morte, et, seul, remercie la nature complaisante qui se désole avec lui. Elle le comble encore, et voici qu’une pluie opportune, pénétrante, glaçante, se met à tomber.

Éloi est presque absolument triste. En vérité, peu s’en faut.

Il n’attend plus que le corbeau noir au vol lourd qui doit passer à l’heure et jeter dans l’air un cri rauque.


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LE GESTE DU SEMEUR


Éloi goûte de plus en plus la campagne et recherche chaque jour une nouvelle émotion. Levé ce matin de bonne heure, il aperçoit le paysan Jaquot qui ensemence le labour des Mâgnes. Il le joint et lui dit :

— Jaquot, l’occasion est favorable ; faites-moi le geste auguste du semeur.

— Plaît-il ?

— Je veux voir le fameux geste du semeur que si souvent ont peint nos grands peintres et décrit nos meilleurs poètes. Allez, faites ! Ne saisissez-vous pas ? Je vous prie de me montrer comment vous semez quand vous semez.

— Voilà, dit Jacquot.

— Non, mon pauvre ami, s’écrie Éloi, ce n’est pas ça ! Vous avez l’air de donner timidement à manger aux poules. Ne craignez rien. Je ne vous veux aucun mal. Supposez-vous seul et recommençons. D’abord, vous vous placez à tort face au bois sombre. Tournez-vous plutôt vers la lumière. Découpez-vous sur l’horizon. Ensuite, plongez avec lenteur la main dans votre tablier, retirez-la pleine de blé, lancez à toute volée les grains fécondants, et que votre geste libre semble parcourir l’immense nature, tel qu’un oiseau lâché. Attention, une ! deux !…

Mais, Jaquot, pourquoi me regardez-vous comme un hébété ?


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LA GERBE


Éloi voit, au milieu d’un champ, le mauvais fermier qui chasse durement une pauvre femme. Il s’approche et demande ce qu’elle a fait.

— La vieille ne se gêne pas, dit le fermier ; pour glaner plus vite, elle vole des épis dans mes gerbes.

— N’est-ce que cela ? dit Éloi ; voici cinq francs : donnez-moi une de vos gerbes.

Le fermier interloqué tarde à répondre, tourne la pièce et dit :

— Vous voulez rire !

Mais déjà Éloi s’est emparé de la gerbe. Il la délie. Il prend une brassée d’épis et la jette au loin. Il en porte une seconde ailleurs et la secoue. Il revient et continue avec hâte d’écarter la gerbe.

Puis, quand il l’a répandue tout entière par le champ moissonné, il pousse du bout du doigt la pauvre femme :

— Maintenant, glanez, lui dit-il.


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LE SORCIER


— Faut-il croire mes yeux ? murmure Éloi frissonnant.

Il les a collés contre la vitre unique d’une petite fenêtre dont les trois autres carreaux sont en papier. Au milieu de son habituelle promenade nocturne, il se trouve arrêté devant la plus pauvre maison du village, et il voit par cette vitre des choses effrayantes.

Un vieil homme misérable, assis au coin de sa cheminée, active le feu, et pousse sous une marmite des fagots volés. Le foyer seul éclaire la chambre. Le vieil homme au visage incendié lève le couvercle de la marmite. Elle est pleine de crapauds. Il en prend un, le tâte et le laisse retomber. Une vapeur noire monte d’un jet et se développe selon la forme des murs nus. D’un sac éventré, d’autres crapauds ont roulé sur le sol battu, aux pieds du vieux. Ils attendent leur tour.

— C’est peut-être le dernier du siècle, pense Éloi ; mais c’est un sorcier. Observons ses pratiques.

De nouveau le vieil homme lève le couvercle, saisit un crapaud, le palpe et cette fois le garde. Mais le crapaud se débat entre les doigts, saute d’une main dans l’autre et tente, pour fuir, des bonds suprêmes.

Le sorcier adroit le rattrape, puis gonflant et dégonflant alternativement les joues, il souffle une tempête, phû ! phû ! sur le crapaud bientôt dompté, mort.

Ensuite il le pèle et le mange, comme une pomme de terre.


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MOTS D’ÉLOI TOUCHANT LA NEIGE


I. Encore de la neige ! Je viens trop tard. Tout a été dit depuis qu’il tombe de la neige, — et qui pensent.

II. Ça fait mal aux yeux de regarder la neige comme de regarder le soleil. Mais le soleil change la neige en boue et la neige ne peut rien contre le soleil.

III. J’ouvre ma fenêtre et il me semble que la neige couvre la terre entière. Voilà qui donne une belle idée du ciel d’où elle tombe.

IV. On vante sa blancheur. Est-elle donc si blanche ! Je voudrais la voir au printemps, quand les pommiers sont en fleurs.

V. Et que font nos oiseaux ? Ils ne chantent plus. Toujours les mêmes ! Quand on aurait plaisir à les entendre, cherche !

VI. Seuls, le dos voûté, les jambes fléchies, quelques rares animaux se hâtent par les rues. On dirait des ours blancs. Ils se secouent : c’est vous ou moi.

VII. Sorti nu-tête, je reste un moment immobile sous la neige et à mesure que mes cheveux blanchissent je me sens vieillir de corps, de cœur et d’esprit. J’ai peur et je rentre.

VIII. Assez. La neige m’ennuie. Si elle ne tombait pas, je l’insulterais.


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P. S.

I

Depuis quelque temps, certains hommes de lettres sont d’une vertu farouche en politique.

Il ne paraît pas encore qu’ils souffrent de leurs mœurs littéraires.

II

La vie privée d’un autre ne nous regarde pas ! Pourquoi ? Ce monsieur nous fait de la morale, voyons d’abord si ce n’est pas une fripouille.

III

Enfin voilà un causeur original ! Je l’ai, de mes oreilles, entendu dire : « Il n’y a rien de relatif, tout est absolu. »

IV

J’ai acheté votre livre trois francs et je l’ai lu. Vous me redevez trois francs.

V

Notre neurasthénie, c’est de la misanthropie. Servons-nous au moins de mots qui nous fassent honneur.

VI

La rosserie n’enrichit pas, on y est toujours de sa poche à fiel.

Éloi.


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