La Langue française et les révolutions de l’Orient

La Langue française et les révolutions de l’Orient
Revue des Deux Mondes5e période, tome 50 (p. 832-871).
LA LANGUE FRANÇAISE
ET LES
RÉVOLUTIONS DE L’ORIENT

Le XXe siècle est une époque de compétition universelle entre les peuples, les races, les civilisations, les langues. Parmi les grandes nations qui, par la paix ou par les armes, par l’industrie ou par le commerce, débordent, de tous côtés, sur les mers lointaines et sur les terres neuves, la France de la troisième République ne désespère pas encore de maintenir ou de reprendre son rang. En cette ère nouvelle des impérialismes envahisseurs, que, d’un mot nouveau, nous appelons l’ère de la politique mondiale, la France a eu beau se laisser distancer, sur le terrain industriel, commercial, maritime, non seulement par ses rivales anciennes, mais aussi par de jeunes parvenues, la France n’en demeure pas moins, elle aussi, une puissance mondiale. Elle ne l’est pas uniquement par l’étendue de ses possessions d’Afrique et d’Asie, ou par l’abondance et le rayonnement de ses capitaux ; elle l’est, plus encore, par la nature même de son génie, par ses traditions, par sa vocation historique, par l’attraction qu’exerce au loin sa capitale, surtout peut-être par la diffusion de sa langue. En Europe et hors d’Europe, en Orient surtout, il nous reste ainsi, de notre long et glorieux passé, de vastes sphères d’influence matérielle ou morale où, avec notre langue et notre littérature, peuvent prévaloir encore nos idées et notre esprit.

C’est là un héritage que la France moderne n’a pas le droit d’abandonner, qu’elle doit, au contraire, d’autant mieux défendre qu’il est plus menacé, et qu’en dépit des attaques et des calomnies de nos détracteurs, nous pouvons nous rendre ce témoignage que notre langue et notre esprit, en Orient, plus que partout ailleurs, sont demeurés au service du droit, de la justice, de l’humanité, de toutes les grandes idées que, malgré de passagères défaillances et d’apparentes contradictions, la France peut se vanter d’avoir, plus qu’aucune autre nation, personnifiées dans le monde. Peut-être n’en avons-nous pas assez conscience, l’ascendant de notre langue et de notre génie dépend, aux yeux des peuples, de notre fidélité aux maximes du nouvel Evangile dont, depuis quatre ou cinq générations, nos philosophes et nos publicistes se sont proclamés les apôtres. Heureusement pour nous, l’étranger ne nous voit que de loin ; les sophismes de nos politiciens ne parviennent pas jusqu’à ses oreilles où résonne encore l’écho des grandes voix françaises d’autrefois. L’étranger est peu frappé des inconséquences de nos gouvernans, et ne souffrant pas des fautes ou des vices de notre politique, il ne les sent point ou ne s’en souvient guère.

Voyant, en la France contemporaine, une grande démocratie qui a sa règle en elle-même et se soumet pacifiquement à ses propres lois, l’Europe demeurée en monarchie, la vieille Europe, si longtemps secouée par nos révolutions, nous témoigne plus d’indulgence que nous n’en méritons parfois. Puis, comme les fautes de nos gouvernans et les témérités de nos assemblées semblent moins provenir de notre tempérament national que des tendances mêmes de notre époque et des aspirations d’une démocratie impatiente, on comprend que l’étranger se montre d’autant moins sévère pour nous qu’il est souvent lui-même enclin à suivre les mêmes chemins que nous.

Aussi n’est-il pas vrai, comme on l’affirme parfois chez nous, que notre influence morale est partout en déclin. Si notre gouvernement et notre parlement avaient seulement eu la sagesse de montrer plus de prudence et plus d’équité dans les questions religieuses, s’ils avaient su opérer la séparation de l’Eglise et de l’Etat avec plus d’esprit de liberté et de justice, on pourrait, au contraire, affirmer sans paradoxe que la France de la troisième République a recouvré à l’étranger la meilleure part de son ascendant d’autrefois. Encore, bien que les vexations et les mesquineries de notre anticléricalisme officiel nous aient aliéné bien des sympathies, est-il juste de dire que nos anciens amis en gardent moins rancune à la France qu’à son gouvernement, et que, en dehors des catholiques, l’opinion se laisse volontiers persuader, selon la version radicale, que, dans son long duel avec l’Eglise, notre gouvernement n’a fait que se défendre contre les entreprises ou les complots d’adversaires incorrigibles.

Pour relever partout notre prestige moral et restaurer, aux yeux des peuples, notre influence ancienne, il suffirait, à la France du XXe siècle, de se montrer plus respectueuse des principes dont, en théorie, elle prétend toujours s’inspirer. Notre langue serait la première à en bénéficier. A vrai dire, elle passe au dehors, depuis déjà des années, par une crise qui en menaçait gravement l’expansion. Longtemps, en Occident comme en Orient, notre langue française fut la langue des salons et des cours, celle que ne pouvait ignorer aucun homme, aucune femme bien élevés. De même que le latin était l’idiome ecclésiastique ou savant, le français était l’idiome mondain, l’organe cosmopolite de toutes les aristocraties. Cette prédominance établie au XVIIe et au XVIIIe siècle, les révolutions du XIXe l’ont ébranlée, ces révolutions, préparées à la fois par nos armes, par nos écrivains, par notre langue. Il sembla, un moment, que les idées apportées par notre Révolution allaient se retourner contre notre langue qui en avait été l’instrument, de même que, sous le premier et sous le second Empire, elles s’étaient retournées contre la puissance française. Le français allait-il être détrôné de sa royauté aristocratique et de sa souveraineté internationale par le double mouvement issu de notre Révolution, par l’avènement d’une démocratie dédaigneuse de la haute culture mondaine, par l’ascension de jeunes nationalités d’un nationalisme ombrageux, jalouses de la suprématie d’un idiome étranger ? La langue préférée de Frédéric II et de Metternich courait ainsi un double danger ; et ce serait nous faire illusion que de croire tout péril écarté d’elle. Si les nouvelles démocraties nationales sont contraintes de s’avouer que les langues populaires ne sauraient toujours suffire à tout, qu’il faut aux peuples modernes, à la place de l’antique latin, un idiome supranational, interprète commun de la civilisation, leurs goûts simplistes, leur défaut de sens littéraire, leurs réciproques jalousies risquent de les porter, par méconnaissance de la supériorité des langues spontanées, vers quelque informe et barbare Espéranto.

Par bonheur pour nous, les deux puissances nouvelles dont l’avènement semblait une menace pour notre langue française, qui déjà, en Russie même, avaient commencé à en ébranler l’hégémonie ancienne, paraissent, en de nombreux pays d’Orient ou d’Occident, en train d’en devenir les alliées. C’est ce que nous voudrions montrer ici, en recherchant quel sort prochain réservent à notre langue les révolutions contemporaines, — l’inauguration ou l’extension du suffrage universel ; — le mouvement de rénovation et d’indépendance qui semble soulever à la fois tous les peuples de l’Europe centrale et orientale, Slaves, Magyars, Grecs, Roumains, — le brusque éveil des peuples islamiques à la culture européenne qui fait courir un frisson de renouvellement à travers toute l’Asie musulmane, — la fièvre enfin de constitution et de gouvernement représentatif qui, après l’autocratique Russie, secoue la Turquie et la Perse et commence à gagner la Chine. Par une bonne fortune qui n’est pas imméritée, il se trouve que toutes ces modernes aspirations, toutes ces révolutions d’hier ou de demain peuvent valoir à notre langue de nouveaux amis. A beaucoup de ces peuples d’Europe ou d’Asie, en lutte pour la liberté ou pour l’indépendance, nous verrons que notre langue apparaît comme un instrument de libération. Il peut se faire ainsi que, après avoir menacé l’hégémonie mondaine du français de cour, l’avènement des démocraties nationales et les révolutions de l’Orient apportent à cette vieille langue française, avec une clientèle élargie, un ascendant nouveau.


I

Partout dans mes récens voyages, en Hongrie, en Serbie, en Bulgarie, en Turquie, comme en Grèce, comme en Roumanie, j’ai trouvé notre langue en progrès. Il n’y a guère, dans tout l’Orient méditerranéen, qu’un pays où sa prépondérance soit menacée ; ce pays, c’est l’Egypte, et il n’est, hélas ! pas besoin d’en indiquer les raisons. Partout ailleurs, au contraire, l’ascendant du français s’est maintenu ou affirmé. La primauté conquise par lui au XIXe siècle, le XXe paraît la lui devoir conserver. D’Athènes à Smyrne et de Smyrne à Constantinople, j’ai eu, au printemps dernier, le plaisir de faire route avec un des plus illustres champions de notre langue à l’étranger, le sociologue russe Novikof. On connaît sa thèse sur la future prédominance de la langue de Voltaire et de Victor Hugo[1]. Partout, à Constantinople, comme à Smyrne et en Grèce, comme sur le bateau russe lui-même, sur lequel nous naviguions, M. Novikof découvrait des argumens en faveur de sa thèse favorite.

Il en est un auquel je ne sais s’il a songé, et que me suggéraient, de Budapest à Bucarest et à Constantinople, les sympathies pour notre langue des pays danubiens et balkaniques. A tous ces peuples, si ancienne et si sincère que soit leur amitié pour nous, leurs préférences pour le français sont inspirées, bien moins par leurs sympathies pour la France, que par le sentiment de leur propre intérêt, par une sorte d’instinct national. Sur les deux versans du Balkan comme sur les deux rives du Danube, les peuples de toute origine se sentent presque également menacés par l’incessante poussée allemande, par le Drang germanique, qui s’exerce de plus en plus vers le Sud-Est, et que les vastes perspectives ouvertes par les ambitieux promoteurs de la ligne de Bagdad rendent redoutable à tous les pays situés sur le passage de la locomotive allemande. Plus se fait sentir la pression teutonique, allemande ou austro-allemande, plus l’influence de Berlin semblait prédominer à Constantinople, plus les commis voyageurs du Nord envahissent les pays au Sud du Danube, et plus les peuples assujettis, malgré eux, à l’hégémonie économique des Allemands cherchent à fortifier leur nationalité contre les empiétemens du germanisme[2]. Ne pouvant toujours se défendre sur le terrain économique, ils s’efforcent de maintenir ou de reconquérir leur indépendance, non seulement sur le terrain politique, mais sur ce qu’ils appellent le terrain de la culture. Les Allemands ont beau leur vanter sans relâche les bienfaits de la civilisation germanique et la supériorité de la deutsche Kultur, les peuples danubiens et balkaniques refusent, obstinément, d’en rester les humbles tributaires. Pour mieux assurer leur indépendance politique et leur autonomie nationale, ils cherchent à rejeter de leurs fronts, sans toujours y parvenir, l’orgueilleux joug de la pesante culture germanique, s’ingéniant à s’y soustraire comme à une sorte de servage ou de vasselage intellectuel. N’ayant pas dans leur propre fonds, dans leurs traditions parfois à demi effacées par les siècles, dans leur civilisation encore trop jeune ou trop peu originale, dans leur littérature née ou renée d’hier, dans leur langue même à l’horizon borné, de quoi résister à la pression des influences allemandes et faire contrepoids à la lourde culture du Nord, ils sont contraints, pour s’émanciper de sa tutelle, de chercher un point d’appui à l’étranger, en une civilisation, une langue, une littérature assez vivantes et assez puissantes pour tenir tôle aux forces intellectuelles du Nord germanique, et à la fois assez claires et assez humaines pour être accessibles aux généreux efforts des peuples jeunes.

Ce point d’appui, quelques Slaves de l’Ouest et du Sud commencent, il est vrai, à le chercher chez leur grande congénère du Nord-Ksi, dans les neiges de la Russie. La solidarité slave, la fraternité de race ou de religion, qu’avait tant prônée le XIXe siècle, du Kremlin de Moscou au Hradchine de Prague et au Kalemegdan de Belgrade, après avoir été discréditée par les rêveries du panslavisme politique, tend à redevenir une foi vivante, comme le dogme d’une rédemption future, non seulement sur les bords de la Vltava (Moldau), de la Save et de la Maritza, mais jusque sur les rives de la Vistule, où, durant tout le dernier siècle, les pans polonais raillaient obstinément cette fraternité slavo-russe qui semblait n’avoir pas de place pour la Pologne. La politique prussienne et les lois de M. de Bulow ont fini par ouvrir les yeux des Polonais, par réveiller, chez les plus réfractaires, l’obscure conscience slave. Le pangermanisme a ressuscité le panslavisme ; ou mieux, il a fait naître un slavisme nouveau, plus logique et plus pratique. Les lois prussiennes en Posnanie et la pression allemande ont rendu aux Slaves le sentiment de leur solidarité. Le vieux panslavisme, vain épouvantail dont l’Allemagne a su trop longtemps nous effrayer, n’a jamais été bien sérieux ni bien redoutable. Il est mort depuis longtemps ; mais le slavisme ou, comme on se plaît à dire aujourd’hui, le néo-slavisme lui survit. Si, en dépit du vers fameux de Pouchkine, les ruisseaux slaves n’aspirent point à se jeter dans la mer russe, les peuples slaves, de l’Elbe à la Vistule et de l’Adriatique à la Mer-Noire, presque également inquiets de la domination allemande ou de l’hégémonie germanique, tendent à se rapprocher pour leur mutuelle défense. Le mouvement eût sans, doute pris une force et une ampleur singulières, si la brusque annexion de la Bosnie n’était venue réveiller passagèrement les anciennes défiances de ces frères séparés.

C’est ainsi que, à plus d’un demi-siècle de distance, nous avons vu, en juillet dernier, les représentans de sept ou huit nationalités slaves se rassembler en congrès « panslave » à Prague, « la Prague dorée » des légendes, pour y préparer de futures réunions périodiques et y étudier tout un plan d’institutions communes. Là, spectacle nouveau pour l’Europe, on a vu, aux applaudissemens de tout ce vaste monde slave, les délégués des Polonais donner publiquement la main aux représentans de Moscou, et, pour la première fois, depuis les trois partages, l’aigle blanche de Pologne, saignant encore de sa longue captivité, fraterniser avec l’aigle noire des tsars russes. Autrefois, aux temps héroïques de 1848, lors de leur premier Congrès de Prague, les délégués des Slaves n’avaient pu s’entendre qu’en se résignant à parler dans leurs séances la langue de l’oppresseur, du niémets détesté, l’allemand. Un demi-siècle plus tard, en ce deuxième congrès de Prague, il n’en a plus été de même ; ils ont pu se comprendre en se servant d’un des idiomes issus du tronc slave commun, du russe officiel, de l’harmonieuse et souple langue grande-russienne.

En 1908, à ce congrès panslave, dirigé, avec autant détalent que d’autorité morale, par le chef du parti jeune-tchèque, M. Karel Kramarj, un véritable homme d’État, que nous nous honorons d’avoir eu pour élève à notre libre École des Sciences Politiques, la plupart des orateurs, les Slaves du Sud notamment, se sont exprimés en russe. Les Polonais, il est vrai, ont souvent tenu à se servir de leur langue nationale, demeurée si voisine du tchèque qu’elle était aisément comprise de leurs hôtes de Bohême ; mais, pour être plus sûrs d’être entendus des autres Slaves, les Polonais mêmes se sont décidés à recourir, eux aussi, à cette langue « moscovite » qu’hier encore leurs pères se faisaient un patriotique devoir d’ignorer. Il y a là une nouveauté qui mérite d’être signalée à l’Europe ; le russe tend à devenir l’idiome intermédiaire, comme la langue commune des peuples slaves. Il a déjà un domaine plus vaste que le vieux slavon d’Eglise, qui ne s’est conservé que dans la liturgie orthodoxe. C’est là un succès dont les Russes peuvent être fiers ; leur langue en va prendre dans le monde une importance nouvelle et s’ils savaient se montrer respectueux des droits de leurs congénères, au dedans comme au dehors de leur vaste Empire, ils y pourraient gagner un ascendant que toutes les visées ambitieuses et surannées du vieux panslavisme orthodoxe ne leur auraient pu assurer.

Le rôle nouveau de la langue russe chez les peuples slaves, des sources de l’Elbe aux bouches de Cattaro et des Alpes juliennes aux vallées du Rhodope, peut de loin sembler en toutes ces vastes régions une menace pour notre vieille langue française. En fait, il n’en est rien, au moins pour une longue période. Le russe peut devenir la langue inter-slave, sans s’élever au rang des grandes langues internationales, sans être, comme disent les Allemands, une « Weltsprache. » De quelque secours qu’il puisse être aux Slaves du Sud ou de l’Ouest, le russe ne peut, de longtemps, leur ouvrir les portes de l’Occident ; il ne peut ni servir d’intermédiaire entre eux et la vieille Europe, ni leur apporter lui-même ce que tous ces jeunes peuples demandent à l’Europe libérale. Ce n’est ni sous les ombrages de Tsarskoié-Sélo ou de Péterhof, ni même sous la blanche coupole du palais de Tauride, que les Slaves du Balkan peuvent prendre des leçons de régulières libertés constitutionnelles. Ce n’est ni dans les universités russes, aux cours si souvent fermés ou troublés, ni même auprès du mystique prophète de Iasnaïa Poliana, le vénérable apôtre de l’anarchisme évangélique, que les Slaves d’Occident ou d’Orient peuvent s’initier aux modernes méthodes scientifiques ou à l’étude passionnante des nouveaux problèmes sociaux[3].

La Russie du tsar Nicolas II, si originale et si riche que soit déjà sa jeune littérature, est encore trop novice dans les sciences et dans la culture elle-même, trop novice surtout et trop incertaine dans la politique et le régime constitutionnel, pour offrir à des peuples en fièvre de croissance et jaloux d’émancipation la forte pâture moderne dont a besoin leur robuste appétit. C’est pourquoi, tout en tendant, de nouveau, à se rapprocher de la Russie, elle-même en voie de rajeunissement, les Slaves de l’Ouest, comme les Slaves du Sud, les catholiques comme les orthodoxes, Tchèques, Polonais, Serbo-Croates, Bulgares, se tournent presque en même temps vers la France et vers la langue française, et cela avec d’autant plus de confiance que des bords lointains de la Seine qui les ignoraient encore, leur sont venues, comme un écho prolongé de nos révolutions, les premières paroles de liberté.

Et il n’en est pas ainsi seulement des Slaves. Leurs voisins et leurs rivaux, les Magyars, les Roumains, les Hellènes sont poussés vers notre langue et vers notre littérature par des aspirations ou des besoins analogues. A tous ces nobles peuples, notre claire langue française apparaît comme un instrument d’émancipation, en même temps que de culture humaine à la fois et nationale ! Ce qui les attire vers le français n’a rien d’une fantaisie passagère ou d’un engouement irréfléchi ; c’est la conscience même de leurs besoins nationaux, le légitime désir de se libérer des envahissemens d’une culture étrangère qui, en les conquérant et les assimilant, risquerait de les dénationaliser.

Si cela est vrai des peuples chrétiens, qui, des sources de l’Elbe aux embouchures du Danube, luttent pour leur existence nationale, cela ne l’est guère moins des peuples islamiques, non seulement du peuple impérial de l’Islam, des Turcs d’Europe ou d’Asie, mais aussi des Arabes de Syrie, mais des Egyptiens, avides de s’initier à la civilisation européenne, sans se laisser angliciser par leurs maîtres du jour ; mais des Perses eux-mêmes, jaloux, eux aussi, de s’approprier les institutions occidentales et presque également défians de l’aigle moscovite et du léopard britannique. Chrétiens ou Musulmans, tous ces peuples de l’Orient, en rivalité ou en lutte entre eux, sont d’accord en leur goût et leur préférence pour notre langue. Mais notre amour-propre ne s’y doit pas tromper ; ce qu’ils cherchent en elle, c’est un moyen d’éducation et un moyen d’affranchissement. S’ils semblent se faire nos élèves, ce n’est pas pour s’assujettir à nous, à nos intérêts ou à nos idées, c’est, tout au rebours, pour apprendre de nous à rester ou à redevenir eux-mêmes, en se rajeunissant et se fortifiant à notre contact. Cela du reste n’a rien que de flatteur pour notre orgueil, rien que de conforme à notre histoire et aux meilleures ambitions de notre génie national. Cette haute tâche attribuée à notre langue par la confiance des peuples d’Orient, c’est à nous de montrer que nous n’en sommes pas indignes. Nous y avons d’autant plus d’intérêt que, à bien considérer le vaste monde moderne, ce n’est pas seulement l’Orient de l’Europe ou l’Occident de l’Asie qui, d’instinct, ont conféré à la France et à la langue française cette noble mission civilisatrice ; c’est, pour des raisons analogues, dans l’autre hémisphère, tout un vaste continent, tout un monde encore adolescent cl déjà riche de promesses.

Nul n’ignore les sympathies persistantes que témoignent à notre langue et à notre pays, des hauts plateaux du Mexique aux forêts du Brésil et à la pampa de l’Argentine, les peuples de l’Amérique latine. Si les jeunes nations hispaniques du Nouveau Monde et les peuples rajeunis du vieil Orient montrent la même ferveur pour notre langue française, ce n’est point rencontre de hasard. Sur les bords de l’Orénoque et de la Plata, tout comme sur les rives du Danube ou de la Maritza, la langue et la culture françaises apparaissent encore aujourd’hui comme le plus sûr instrument d’éducation personnelle et d’émancipation nationale. Plus heureuses que les peuples du Balkan, la plupart des républiques espagnoles ou portugaises du nouveau continent ont depuis longtemps conquis une indépendance que personne désormais ne menace plus. Presque toutes enfin sorties des convulsions de leur turbulente enfance, elles peuvent grandir librement. La doctrine de Monroe, qui a protégé leurs premières années, prétend toujours les abriter sous sa garantie. Si, du Mexique au Brésil et à l’Argentine, certains Américains du Sud semblent s’inquiéter de l’extension successivement donnée par les Américains du Nord à cette doctrine « yankee » bientôt séculaire ; s’ils craignent, aux bords de la mer des Antilles surtout, que la bienveillante protection dont les a longtemps couverts les larges ailes de l’aigle américaine ne tende peu à peu à se changer en un lourd protectorat, les loyales déclarations du gouvernement de Washington, les traditions mêmes du Capitule et de la Maison Blanche semblent de nature à rassurer leur patriotisme. Mais, quand ils n’auraient rien à redouter, pour leur indépendance, de l’hégémonie, sur leur vaste continent, de la bannière étoilée, il ne suffit pas, aux peuples grandissans de l’Amérique latine, de conserver leur indépendance politique. Ils ont une autre ambition non moins légitime, celle de garder intacts leur caractère et leur génie national. Ils craignent, sans toujours l’avouer, que la grande ombre projetée du Nord par la civilisation anglo-saxonne ne vienne à obscurcir chez eux l’empreinte latine, et par-là même, ne dénature leur personnalité. Ils se font gloire de demeurer fidèles au génie latin, en même temps qu’aux sonores langues latines. Ils restent tous, en un mot, attachés à la « latinité » qu’ils tiennent de leurs aïeux d’Europe, la regardant comme le fondement commun de leur vivace nationalité. S’ils rêvent de créer, eux aussi, sur le sol neuf de leur Amérique, de robustes nations à la puissante culture, ils veulent que ce soit en conformité avec leur histoire et leur caractère ethnique, au profit de l’esprit latin et des antiques races élevées par la vieille Rome.

Pour se mieux défendre contre les empiétemens ou contre les séductions de l’envahissant génie anglo-saxon, toutes ces nations néo-latines du Nouveau Monde se retournent vers l’Europe, vers la vieille Europe romane, dont leur indépendance n’a plus rien à redouter et où leur autonomie intellectuelle peut se retremper et se fortifier. Elles regardent à la fois vers leurs mères patries anciennes, vers la Castille, vers le Portugal, et par-delà les terres ibériques, vers l’Italie d’où leur arrivent aujourd’hui le plus grand nombre d’immigrans, vers la France surtout, restée, pour toutes ces lointaines républiques, la grande sœur et la grande éducatrice.

Depuis que le drapeau des Castilles a cessé de flotter sur le continent et sur les îles du Nouveau Monde, l’Espagne est devenue, pour ses nombreuses filles transatlantiques, la vénérable aïeule vers laquelle montent les respects affectueux de tous ses enfans. Mais si rapides et si pleins de promesses que soient les progrès de l’antique monarchie, si vivaces que semblent ses forces et si abondantes ses ressources ramassées en sa massive presqu’île européenne, l’Espagne du roi Alphonse XIII ne saurait encore offrir à ses remuantes filles de l’autre hémisphère tous les alimens intellectuels que réclame, de leurs parens d’Europe, la faim impatiente de ces jeunes républiques. Il leur faut quelque chose de plus neuf et de plus vivant ; et ce qu’elles ne peuvent toujours trouver chez la grave et solennelle Espagne aux institutions anciennes et aux mœurs surannées, les républiques du Sud-Amérique viennent le demander à la France, demeurée à la fois l’aînée et la plus moderne des nations latines.

Pour ces sœurs de l’Amérique, comme pour les peuples de l’Orient, la France reste la grande pourvoyeuse d’idées aussi bien que de capitaux, double prestige, intellectuel à la fois et matériel, qui, si nous en savions user, pourrait rendre à notre vieille France un ascendant nouveau, une sorte de primauté dans les deux mondes. De là, en Amérique, comme en Orient, la faveur instinctive ou raisonnée, dont continue à jouir, malgré les efforts de nos adversaires et malgré nos propres fautes, la langue française, sur les bords du Bas-Danube et du Bosphore aussi bien que sur les rives de la Plata[4].

Une autre raison de la préférence témoignée à notre langue en Orient (et ici encore on en pourrait dire autant de l’Amérique du Sud) c’est le désintéressement de notre politique. De toutes les puissances dont les ambitions s’agitent en Orient, la France est, à bon droit, celle qui excite le moins de soupçons ou d’appréhensions. On sait que, dans la presqu’île des Balkans et sur la mer Egée, comme sur toute la Méditerranée orientale, elle n’a plus, si elle en a jamais eu, aucune convoitise territoriale, aucune prétention à l’hégémonie. Nous sommes peut-être la seule puissance dont le jaloux nationalisme des gouvernemens ou des peuples de l’Orient ne suspecte pas les intentions. Si peu crédules que soient les Orientaux, les moins candides des hommes, la plupart admettent que nos sympathies peuvent être désintéressées. Le reproche que beaucoup font à notre politique et à notre diplomatie, ce n’est pas de poursuivre secrètement des visées égoïstes, c’est plutôt de nous résigner trop souvent à l’effacement, de nous mettre trop facilement à la remorque de nos alliés de Russie ou de nos amis d’Angleterre, si bien que certains allaient jusqu’à dire que, n’ayant plus de politique propre, la France, en Orient, est devenue quantité négligeable.

Beaucoup des plus sages le regrettaient. On sent que par suite même de notre désintéressement, notre politique, si elle ne peut se mettre au service de toutes les ambitions rivales, s’exerce naturellement en faveur de l’équilibre et de la paix, en faveur de la justice, de la liberté, de la concorde, c’est-à-dire de tout ce qui peut aider l’Orient dans les voies nouvelles où le pousse l’esprit du siècle. Telle a bien été l’action de la politique française durant la crise ouverte par la révolution turque et par l’annexion de la Bosnie-Herzégovine ; et quand les passions nationales, fatalement soulevées par ce double événement, viendront à se calmer, nous pouvons espérer que l’Orient comme l’Occident rendront justice à nos efforts pour le maintien de la paix et le rétablissement de la concorde.


II

Au seuil de l’Orient, sur le moyen Danube, se déroulent, à l’abri de la haute muraille des Carpathes, les riches plaines de la Hongrie. Là domine, depuis déjà plus de mille ans, un peuple aux obscures origines orientales, venu des profondeurs de l’Asie, et qui, seul entre ses barbares congénères, a réussi à fonder un État européen policé et durable, peuple énergique et indomptable, qui, à travers dix siècles de luttes, est parvenu à maintenir son individualité nationale au confluent des races, entre les Allemands, les Slaves, les Turcs, les Roumains. Peuple ancien et jeune à la fois, fier de ses longs souvenirs et de ses rudes aïeux, puisant sa force et sa confiance en ses lointaines traditions, peuple à structure encore aristocratique, aimant à donner pour appui, à ses revendications présentes ou à ses ambitions d’avenir, les droits à ses yeux imprescriptibles de la couronne de Saint-Etienne, le peuple magyar n’a rien d’un parvenu. Ses révolutions mêmes, il se plaît à les faire au nom de ses droits et privilèges anciens, n’admettant pas qu’aucun des titres hérités de ses rois nationaux puisse être jamais périmé. Peuple politique en même temps que peuple militaire, au génie tenace, dont rien ne lasse les patientes énergies, il a su reconquérir pacifiquement, légalement, l’indépendance affirmée et perdue dans les glorieuses et trop inégales batailles de 1849. Après une courte période de luttes où leur constitution séculaire, la doyenne du continent, avait semblé de nouveau en péril, l’entente s’est refaite entre la nation et la couronne. Les patriotes qui pour symbole avaient arboré la tulipe nationale sont rentrés en vainqueurs dans le fastueux palais du Parlement. Avec le parti de l’indépendance, ont triomphé aux élections les héritiers des rebelles de 1848, et un Kossuth, fils du dictateur renversé il y a un demi-siècle par les armes austro-russes, est aujourd’hui ministre de Sa Majesté Apostolique, le roi François-Joseph.

Cette indépendance qu’ils ont réussi à faire reconnaître par le Habsbourg, les Hongrois ne cherchent pas seulement à la compléter par l’autonomie militaire et commerciale. Ils veulent la consolider en fortifiant leur individualité nationale, sentant que le principe de la force d’un peuple est avant tout en lui-même, en son âme et sa conscience. Pour eux, il réside dans leurs traditions, dans les droits qu’ils tiennent de leur histoire, dans leur langue surtout. Aussi ne pouvons-nous être surpris de leur affection tenace pour cette vieille langue magyare, apportée par les compagnons d’Arpad, des steppes de l’Asie dans la puszta danubienne. En leur passion pour elle, ils ne négligent rien pour la défendre et la répandre. Ils voudraient que des sommets du Carpathe à la Save et à l’Adriatique, elle fût comprise et aimée de tous les sujets de la couronne de Saint-Etienne, magyars ou non. Ce souci domine toute leur politique. Ils sont jaloux d’effacer partout de la terre hongroise les traces de la longue domination de l’allemand, symbole de la suprématie étrangère. Nous sommes parfois étonnés du soin qu’ils apportent à biffer de leurs monumens, de leurs places, de leurs rues, de leurs gares de chemins de fer, les mots et les noms allemands ; nous sommes tentés, comme étrangers, plus familiers avec la langue de Goethe qu’avec celle de Petöfy, de taxer cette chasse à l’allemand de nationalisme étroit et mesquin. Il nous semble peu libéral, en une grande ville comme Budapest, où presque tout le monde entend l’allemand, de ne tolérer ni théâtre allemand, ni école allemande.

Pour comprendre cette apparente intolérance des Hongrois, comme en Autriche celle des Tchèques, il faut se rappeler qu’au temps où régnait en Hongrie la bureaucratie viennoise, l’allemand, installé en souverain dans l’administration, menaçait de supplanter partout la langue nationale et, par-là, de dénationaliser la nation. Budapest et Presbourg, les capitales historiques du royaume, avaient pris l’aspect de villes allemandes ; le hongrois, presque expulsé des villes, semblait condamné à n’être bientôt plus qu’un grossier patois rural. Pour échapper à ce péril, les Magyars, redevenus maîtres en Hongrie, n’ont trouvé qu’un moyen : restaurer partout la langue des ancêtres, et, pour en mieux assurer le triomphe, proscrire celle de l’étranger de tous les documens et actes officiels. Si, dans leurs collèges, on apprend toujours la langue des voisins de l’Ouest, ils tiennent que ce soit comme un idiome étranger.

L’an dernier, à un congrès de Berlin, le seul homme de l’Europe, sans doute, qui sait être également éloquent en quatre ou cinq langues, le comte Albert Apponyi, prononçait, en allemand, un panégyrique de la robuste et vaste langue allemande en même temps que de l’universel génie germanique. A Budapest, le même comte Albert Apponyi, comme chef de parti ou comme ministre de l’Instruction publique, est un de ces patriotes hongrois qui, depuis des années, travaillent à émanciper la Hongrie de la domination de la langue et de la culture allemandes. Et entre la conduite du ministre hongrois aux bords du Danube et son discours aux bords de la Sprée, s’il y a contraste, on ne saurait dire qu’il y a contradiction. Plus les Magyars sentent l’ascendant de la langue allemande, la vigueur et la puissance de la culture allemande, plus ils en redoutent les envahissemens. Si défians qu’ils soient des influences, étrangères, les Hongrois les plus passionnés pour leur langue n’en sont pas assez infatués pour se persuader qu’elle peut suffire à tout, et qu’ils n’ont que faire d’autres idiomes. Ils ont trop de peine à la faire apprendre de leurs sujets slaves ou roumains pour espérer lui ouvrir l’Europe. Ils se réjouissent, quand une université de l’Occident accorde à la langue et à la littérature magyares une place dans son enseignement, ainsi que l’a fait, en ces dernières années, la Sorbonne ; mais ils sentent qu’en dehors de leurs étroites frontières, une pareille étude ne convient guère qu’aux érudits. Pour demeurer en relation avec l’Europe et avec le monde, il leur faut un autre instrument, une langue d’un usage moins local. Autrefois, ils avaient le latin, resté longtemps la langue officielle du gouvernement et de la loi, le latin sorte de passe-partout universel qui ouvrait toutes les portes et tous les sanctuaires. Aujourd’hui, ils ont bien sous la main, l’allemand, la langue de leurs associés de l’Ouest, celle que Vienne a longtemps voulu leur imposer ; mais l’allemand a beau se présenter à eux comme la Weltsprache, ils gardent contre lui d’anciennes défiances et de justes rancunes. Ils ont eu trop de mal à s’affranchir de son joug pour lui tendre, d’eux-mêmes, de nouveau, le col. Loin d’être enclins à se courber sous sa suprématie, ils cherchent à s’en libérer. S’ils sentent, entre eux et l’Europe, le besoin d’un interprète, ils préfèrent une langue qui, au lieu d’un instrument de vasselage, puisse être pour eux un agent d’émancipation.

De là, le goût déjà ancien des Hongrois pour le français et pour la France. Entre eux et nous, il y a eu, du moyen âge et de leurs rois angevins aux Rakoczi, des relations d’amitié que leurs historiens se plaisent à rappeler. S’il est vrai que, depuis le XVIIIe siècle, notre littérature a partout contribué au réveil des peuples, cela l’est particulièrement de la Hongrie, du patriotisme magyar, de la civilisation hongroise. Entre cette dernière et la culture française, il y a, semble-t-il, plus d’affinités, parlant plus de sympathies, qu’entre elle et l’orgueilleuse et parfois pédantesque culture germanique. Aussi, ne faut-il pas s’étonner de la faveur que retrouvent, aux bords du Danube et de la Tisza, notre langue, notre art, notre littérature. Entre la Hongrie et nous recommencent à se nouer des liens qui ne peuvent, inquiéter personne, et qu’il ne dépend que de nous de rendre plus étroits.

Grâce à l’activité de quelques-uns de nos compatriotes, grâce surtout à l’initiative et au tact de notre consul général à Budapest, les sympathies hongroises pour notre langue et notre littérature se sont affirmées, en ces derniers temps, de la façon la plus flatteuse pour nous. Sous l’impulsion de M. le vicomte de Fontenay, notre consul général, il s’est fondé, à Budapest, une « Société littéraire française » qui compte parmi ses adhérens les plus grands noms de la Hongrie et les plus illustres représentans de la nation. Cette société ne se contente pas d’ouvrir des cours gratuits de français, de distribuer des bourses d’études aux Hongrois désireux de suivre à Paris les cours de « l’Alliance française, » d’appeler de France des écrivains ou des artistes à donner des conférences en Hongrie, elle a entrepris et fait réussir une œuvre plus difficile. Elle a fondé une Revue de Hongrie entièrement rédigée en français, qui a pour collaborateurs, des savans, des politiques, des littérateurs hongrois. Les ministres du royaume, les chefs du gouvernement et les chefs de partis, un Wekerlé, un Albert Apponyi, un Kossuth, un Andrassy, n’ont pas dédaigné d’y exposer eux-mêmes, en notre langue, les plus graves problèmes de la politique hongroise, la question des finances, celle des écoles, celle du commerce, celle de la réforme électorale. Les Hongrois se sont souvent plaints d’être mal connus et mal compris de la France et de l’Europe. Avec la Revue de Hongrie, ils ont aujourd’hui le moyen de parler eux-mêmes au grand public européen, de défendre, devant lui, leurs droits et leur politique. La place grandissante que la Hongrie est appelée à prendre dans les affaires européennes mérite à ce nouvel organe national du royaume de Saint-Etienne toute notre attention. C’est un grand honneur pour notre langue de servir d’interprète entre la Hongrie et l’Europe ; aussi faisons-nous des vœux pour le succès durable de la jeune Revue de Hongrie. Ce n’est point du reste la seule façon dont les Hongrois et les Hongroises manifestent leur goût pour le français. Comme autrefois, il est resté ou redevenu la langue des salons et du grand monde. Et l’intérêt éclairé que portent les Hongrois à notre langue et aux choses de France, nous serions ingrats de ne pas reconnaître qu’il s’étend, le plus souvent, à la France et aux Français eux-mêmes. La bienveillance de l’accueil qu’ils nous font en leur beau pays n’en est pas la seule preuve ; ils nous en ont donné un témoignage public, au printemps de 1908, lors de l’inauguration du monument élevé par eux, à Pecz, aux soldats français tombés en Hongrie, durant les guerres du premier Empire.


On ne saurait s’attendre à rencontrer, en de petits États aussi jeunes et aussi éprouvés que la Serbie et la Bulgarie, la même culture française que dans la riche et aristocratique Hongrie. Serbie et Bulgarie ne sont pas seulement des pays neufs, nés ou renés tardivement à la vie nationale, et dont la récente indépendance est encore incomplète ou précaire ; ce sont, presque également, des nations plébéiennes, des Etats de paysans au fond desquels la haute culture occidentale n’a pu encore jeter de profondes racines. A travers toutes leurs difficultés présentes, malgré trop de causes manifestes d’infériorité vis-à-vis de leurs voisins de Hongrie ou même de Roumanie, ils ont un avantage précieux, en notre âge de démocratie, celui d’être des peuples de paysans propriétaires. Avantage considérable pour l’avenir de ces Slaves du Sud, mais qu’ils paient aujourd’hui de l’absence d’une couche cultivée ancienne.

N’ayant ni vieille noblesse, ni nouvelle et riche bourgeoisie, c’est à peine si, aujourd’hui même, ils possèdent une haute classe. Chez eux aucune aristocratie d’aucune sorte. « L’intelligence, » comme ils disent à l’imitation des Russes, les intellectuels, dirions-nous, qui forment la tête de la nation ne font guère qu’émerger des masses populaires ; comment auraient-ils cette culture raffinée, traditionnelle et héréditaire, qui se rencontre souvent chez leurs frères de Russie ou leurs voisins de Hongrie et de Roumanie ? Nous sommes d’autant plus agréablement surpris de rencontrer chez ces Slaves du Sud, encore tout pleins de la sève populaire, tant d’amis de notre langue et de notre littérature. Ils sont nombreux en effet dans les deux pays ; j’ai été invité à faire des conférences à Belgrade et à Sophia, et j’ai été étonné du grand nombre d’auditeurs qu’y attirait la parole française. Beaucoup de nos compatriotes, écrivains, artistes, hommes politiques, visitent chaque année les rives enchanteresses du Bosphore ; au lieu de traverser en somnolant la Serbie et la Bulgarie dans les étroits « sleepings » de l’Orient-Express, ils nous rendraient service en faisant une courte escale entre Budapest et Stamboul, dans ces deux jeunes capitales serbe et bulgare, si différentes l’une de l’autre, dont la croissance rapide et les grands horizons méritent de retenir, une ou deux journées, tous les voyageurs.

Comme la Roumanie, comme la Grèce, la Bulgarie et la Serbie envoient chaque année de nombreux jeunes gens étudier en France. Nous en recevons tous les ans une escouade à l’Ecole des Sciences politiques, et je ne crois pas que la crise balkanique en doive diminuer l’affluence. Plus malaisée est la situation des Etats slaves du Balkan, celle de la Serbie surtout ; plus lourdement pèse sur Belgrade la pression austro-allemande, et plus les Slaves du Sud, plus les Serbes auront besoin de chercher au dehors un point d’appui intellectuel et moral. Après l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, la Serbie va se trouver, définitivement, enserrée au Nord et à l’Ouest par l’Autriche-Hongrie. On sait quelles sont ses plaintes, et quelles sont ses inquiétudes. Coupée à la fois de l’Adriatique par la Bosnie, de la mer Egée par la Macédoine, elle gémit de voir se fermer devant elle toutes les routes de la mer libre. Elle s’afflige et s’irrite de n’être plus guère qu’une enclave de la monarchie habsbourgeoise. Victime de combinaisons qui n’ont même pas entamé ses frontières, son indépendance politique ne lui semble plus suffire à garantir son autonomie économique ; pour la recouvrer, elle montre peu de foi dans les projets de chemins de fer du Danube à l’Adriatique qui pourraient encore la relier au Monténégro et à la mer. Dans la profondeur de leurs déceptions, nombre de Serbes en sont venus à dire que, l’avenir du royaume étant perdu, mieux valait en jouer hardiment l’existence dans une folle guerre ; que, si l’héroïsme des Serbes ne parvenait pas à briser l’étreinte de leur envahissante voisine, si la Russie, mal remise de ses défaites japonaises, se sentait de longtemps impuissante à secourir ses frères slaves, autant valait pour la Serbie, embryon avorté d’un grand Etat panserbe, se jeter elle-même dans les serres de l’aigle des Habsbourg. Au moins, alors, si tous les Serbes ne pouvaient être encore rassemblés en un État indépendant, ils auraient la consolation d’être presque tous réunis, Serbes, Croates, Bosniaques, orthodoxes, catholiques, musulmans, sous une domination étrangère qui, en les écrasant et les foulant, les réduirait, malgré elle, en un corps de nation, prêt aux résurrections futures ; et ainsi, au jour du destin, à une heure prochaine ou lointaine, se reconstituerait une grande Serbie, plus vaste et plus durable que celle du tsar Douchan.

Ces conseils du désespoir, il faut féliciter la Skoupchitna et le peuple serbe si, cédant aux instances des nations amies, ils ne s’y laissent pas entraîner. Pour les peuples, plus encore que pour les individus, le désespoir et la colère, si légitimes semblent-ils, sont de mauvais conseillers. Le suicide n’a jamais été une politique. Un peuple a beau se croire sûr de renaître plus grand et plus fort, il ne sait au bout de combien d’années et de combien de souffrances sonnera pour lui l’heure de retour à la vie. Jouer, contre toutes les chances de la guerre et de la diplomatie, l’existence d’une patrie restreinte sous prétexte de lui ouvrir de plus larges destinées peut tenter, de loin, l’imagination d’un poète ou d’un mystique ; ce n’est pas ainsi que procède la politique qui forge les nations et les États. Quand à un peuple il serait permis de sacrifier la vie présente à l’espoir d’une vie future meilleure, il doit prendre garde d’être victime de sa foi en lui-même et au droit des nations. Quelques encouragemens que les résurrections nationales d’un passé encore récent apportent aux nationalités souffrantes, nous ne sommes pas certains de voir le siècle nouveau réaliser tous les rêves et toutes les promesses du XIXe siècle. S’il est vrai que les nations chrétiennes ne sauraient mourir, il n’est pas sûr qu’elles puissent toutes arriver à l’entière indépendance et à la complète unité. En Orient, plus encore qu’en Occident, il serait téméraire de croire aux prophètes qui osaient déjà annoncer que les frontières des Etats ne tarderaient pas à se modeler partout sur les formes vivantes des nationalités.

La moitié de la nation serbe a beau se trouver en dehors des étroites limites du royaume des Karageorgevitch, ce n’est point, pour la nationalité serbe elle-même, un mince avantage que de posséder un État indépendant de deux millions et demi d’habitans. Malgré la vaillance de ses fils, le Monténégro est trop petit et trop isolé pour se prêter au même rôle. A l’abri du drapeau national, le peuple serbe peut, au Sud de la Save et du Danube, se développer librement, selon ses traditions et son génie propre. C’est là, en somme, pour les nations, le grand bien de l’indépendance, et celles qui ne le possèdent pas sont le plus à plaindre. Quand elles ne peuvent être tout entières émancipées de la tutelle étrangère, c’est un bien précieux pour elles que de posséder un territoire affranchi de toute sujétion, un libre foyer national, de libres institutions, de libres écoles et universités, où leur nationalité peut se cultiver, s’affirmer, et d’où elle peut rayonner au dehors. Les Serbes se lamentent sur les périls de leur indépendance politique et de leur indépendance économique. Nous souhaitons, ardemment, que l’une et l’autre leur puissent être garanties ; mais quand elles le seraient, cela ne suffirait pas à assurer l’avenir de leur nationalité. Il y faut une chose non moins essentielle, et qui heureusement dépend davantage de leur propre énergie, l’indépendance de leur culture nationale. Plus menaçante est la pression politique ou économique exercée sur eux du Nord ou de l’Ouest, et plus leur culture nationale, plus l’âme de leur peuple ont besoin d’être défendues contre les séductions ou contre les empiétemens de la culture étrangère. Pour ne pas être dominés ou dénationalisés, dans leur intelligence et leur être intime, par l’orgueilleuse culture germanique, les Serbes formés dans les écoles de l’Autriche et de l’Allemagne sont les premiers à sentir qu’il leur faut, au dehors, un appui capable de faire contrepoids à la Deutsche Kultur ; et cet appui, la plupart reconnaissent qu’ils ne peuvent guère le trouver que dans la libre culture française. Il est vrai que, dans l’amertume de leurs déceptions, les feuilles de Belgrade, irritées de nos conseils pacifiques, se sont parfois élevées avec aigreur contre ce qu’elles appelaient notre égoïsme et notre peu de souci du droit des peuples, comme si les voix qui leur venaient des frères de Pétersbourg ne leur donnaient pas les mêmes conseils de prudence, ou comme si la France aux frontières mutilées n’avait pas le droit de songer aux périls, pour elle et pour ses amis, d’une grande guerre, à une heure manifestement inopportune. Ce sont là plaintes de cœurs ulcérés dont l’injustice est trop flagrante pour que Français ou Serbes en gardent le souvenir. Ces emportemens immérités des jours de colère ne sauraient longtemps prévaloir contre d’anciennes et naturelles sympathies.

Plus favorisée que sa sœur aînée la Serbie, la jeune Bulgarie, hier encore vassale, semble à l’abri des empiétemens du Nord-Est. Si la révolution jeune-turque paraît lui fermer les routes de la Macédoine et l’accès de la mer Egée, à aucun de ses voisins, chrétiens ou musulmans, elle ne saurait prêter de mauvais desseins contre son indépendance. Bulgarie et Roumélie orientale, réunies sous le spectre émancipé du tsar Ferdinand, n’en demeurent pas moins sur la grande voie de Vienne et de Berlin à Stamboul et à l’Asie Mineure. Pour proclamer son indépendance, le nouveau roi des Bulgares a eu beau s’entendre avec l’empereur François-Joseph, ni lui ni ses sujets ne songent à se ranger dans la clientèle austro-allemande. Le Bulgare est essentiellement autonome, défiant de toute sujétion directe ou indirecte ; si, avec Stamboulof, il s’est jadis émancipé de la tutelle de la Russie émancipatrice, ce n’est certes pas pour tomber sous celle des rivaux de la Russie et des contempteurs du Slave. A travers toutes les crises, on peut être assuré qu’il ne fera d’autre politique que la sienne. Bulgare avant tout, épris des réalités, il ne lui suffit point d’avoir proclamé son indépendance ; pour l’assurer et la renforcer, il veut fortifier, dans tous les domaines, sa nationalité, en même temps que l’affranchir des tares qu’a pu laisser sur elle le joug séculaire de Stamboul ou de Byzance. Il prétend se « désorientaliser, » se moderniser, et comme, pour cette double tâche, il sent qu’il lui faut des maîtres ou des guides, il préfère les chercher là d’où il n’a rien à craindre, d’où ne lui sont jamais venus que des conseils de liberté et des paroles d’amitié. C’est la raison de la vogue croissante de notre langue en Bulgarie, du goût décidé que montre pour elle l’élite de cette forte race, affranchie depuis à peine une génération. Les pères n’apprenaient guère que les langues de leurs maîtres religieux ou politiques, le turc et le grec ; les fils préfèrent le français. Ainsi se manifeste le changement d’orientation de ce vieux peuple bulgare, qui, lui aussi, a derrière lui, sur le sol européen, plus de mille ans d’histoire. A peine émancipés, ces modernes Thraces, aux lointaines origines asiatiques, se retournent résolument vers l’Occident.

En Roumanie et en Grèce, pays plus riches, de civilisation plus ancienne, de structure sociale plus complexe, notre langue est naturellement encore plus répandue, notre littérature plus goûtée que dans les jeunes Etals slaves. Personne n’ignore la passion des Roumains pour le français, demeuré, depuis les hospodars phanariotes, la langue de la Cour et du monde. Comme naguère en Russie, le français reste en Roumanie le signe d’une bonne éducation, la clé qui ouvre les salons et la haute société. La famille royale a beau être d’origine allemande, la politique roumaine a beau incliner vers Berlin et la Triple Alliance, le commerce du pays et la navigation des côtes ont beau passer en des mains germaniques, la longue prédominance du français n’en semble pas encore ébranlée. Peut-être, cependant, le sera-t-elle à la longue ; peut-être les Roumains auront-ils peine à rester toujours les alliés et les cliens de l’Allemagne, sans en subir l’orgueilleux ascendant. Du domaine politique, du domaine économique, l’influence germanique, s’ils n’y prennent garde, et si nous ne savons les y aider, risque de s’étendre à toute la vie sociale, à toute la vie nationale. Par bonheur, il est vrai, ces derniers nés de la vieille Rome, ces héritiers des colons de Trajan, jetés comme une lointaine avant-garde aux extrémités du monde antique, ont gardé profonde la conscience d’être un peuple latin. En redevenant libres, ils se sont retrouvés « welches. » La latinité, ils en ont de plus en plus le sentiment, est le fond de leur nationalité, et cette latinité, qui a surnagé miraculeusement sur les flots jaunâtres du Bas Danube, ces fils orientaux de la Rome impériale, pressés entre les Slaves, les Magyars, les Allemands, au confluent des races et des civilisations, songent qu’ils ne peuvent la sauvegarder qu’en ayant soin de se retremper aux sources latines.

La Grèce ne se réclame point de Rome, ni des Latins. La gloire d’être l’héritière des anciens Hellènes suffit à son orgueil. Mais, isolé dans sa montagneuse péninsule et dans ses îles, le Grec moderne, en face des peuples slaves et des peuples germaniques, se découvre une parenté, une affinité d’esprit, sinon de race, avec les nations néo-latines, issues comme lui de la culture classique. S’il veut échapper à l’isolement ethnique, c’est vers l’Occident que se tournent ses regards, vers les peuples méditerranéens qui gardent, avec lui, le trésor des souvenirs antiques et des gloires communes. C’est près d’eux, près de la France surtout, qu’il va chercher les élémens de la moderne civilisation, qu’il ne peut demander ni à l’Hellade héroïque, ni à l’impériale Byzance. Ainsi s’explique l’amour des Grecs pour notre langue et pour notre culture. Athènes, tête et cœur de l’hellénisme, en même temps que capitale du petit royaume, est un centre de culture française. Si justement fiers de leur langue que soient les Grecs, ils font volontiers, à côté d’elle, une place à la nôtre dans leurs écoles. Et comme les Grecs débordent de tous côtés la Grèce, comme ils sont restés ou redevenus les habituels intermédiaires entre l’Occident et l’Orient, ils ont transporté, avec eux, le goût et l’usage du français sur tous les rivages du bassin oriental de la Méditerranée.


III

Si, des petits États chrétiens, nous passons dans les provinces demeurées à la Turquie, la prédominance de notre langue n’y est pas moins bien établie. Sa suprématie n’a cessé de s’affirmer durant tout le cours du XIXe siècle, à tel point qu’aujourd’hui, à Salonique comme à Constantinople, à Smyrne comme à Beyrouth, si nous avons des rivaux anglais, allemands, italiens, russes, dont les écoles se dressent en face des nôtres, ils sont souvent contraints, pour attirer des élèves, de leur enseigner, eux aussi, le français. De même, pour retenir leurs lecteurs, les journaux en langues étrangères, tels que le Levant Herald ou la Turchia ont dû faire au français, dans leurs colonnes, une place qui tend à devenir prédominante. En vérité, sur les rives du Bosphore, on se demande à quoi bon s’ingénier, comme les propagateurs de l’ « espéranto, » à forger une langue artificielle aux sons barbares et aux pauvres flexions monotones, quand, à ce confluent des races d’Orient et d’Occident, notre claire langue française sert déjà d’idiome international à toutes les races d’Europe et d’Asie.

Cette hégémonie du français, établie et fortifiée sous le régime absolu d’Yldiz-Kiosk, va-t-elle être ébranlée par la révolution turque, c’est-à-dire par l’avènement au pouvoir des disciples et des imitateurs de l’Occident ? Cela est d’autant moins vraisemblable que les promoteurs de la révolution ottomane sont pour la plupart nos élèves, qu’au lieu d’en avoir honte, ils proclament, loyalement, que c’est, en notre langue, dans nos universités de France, dans nos collèges ou nos écoles d’Orient, dans nos livres ou nos journaux, qu’en dépit de toutes les vexations de la censure et les persécutions de la police, ils ont puisé les nouveautés audacieuses, les idées émancipatrices avec lesquelles ils se flattent de rénover l’antique Orient. La France a été la patrie de leur intelligence ; c’est en français, à notre imitation, qu’ils ont appris à bégayer ces nobles mots de liberté, d’égalité, de progrès, jusque-là presque inconnus de l’Orient ; c’est à nos révolutions qu’ils ont emprunté ces généreuses et parfois décevantes formules qu’ils prétendent inscrire sur les bannières de l’Islam, et à l’aide desquelles ils osent se promettre de lui rendre gloire et puissance.

Comment rejetteraient-ils, une fois vainqueurs, l’instrument qui a préparé leur victoire ? Ils ne dissimulent pas ce qu’ils lui doivent ; partout, c’est au son de la Marseillaise qu’a été proclamé le rétablissement de la Constitution ; c’est en notre triple et fascinante devise, ailleurs devenue trop souvent une mensongère enseigne, que ces jeunes Musulmans résument les plus nobles ambitions de leur foi nouvelle. Aux premiers jours de cette sorte de 89 ottoman, la spontanéité de ses embrassemens fraternels, la naïveté des explosions de son enthousiasme, nous ont souvent rappelé les heures idylliques de notre Révolution française. Mais s’ils nous ont imités, s’ils sont nos élèves, ces Jeunes-Turcs, disciples de l’Occident, ne semblent pas fermés aux douloureuses leçons de l’histoire. Ils sentent que, pour régénérer un peuple et achever une révolution, il ne suffit pas de proclamer un changement de régime et de décréter le règne de la liberté et de la justice. C’est peu de modifier les lois, les institutions, les formes de gouvernement ; pour faire œuvre durable, il faut changer les habitudes, les mœurs, les esprits même, et cela ne peut être fait sans guides et sans modèles. Quand il serait prouvé à tous les vrais croyans que le régime constitutionnel n’a rien de contraire à la lettre ou à l’esprit du Coran, ce n’est pas dans les surates du livre sacré qu’ils en pourront apprendre les règles et les principes. Il leur faudra, pour cela, se remettre à l’école de l’Occident. Ils en auront d’autant plus besoin qu’en s’appropriant les institutions de l’Europe, ce n’est pas seulement les libertés des Etats occidentaux, mais bien leur puissance politique et leurs ressources économiques que convoitent les novateurs ottomans.

Le mouvement des Jeunes-Turcs, on ne saurait trop y insister, n’a pas été seulement libéral ; c’était aussi et c’est resté, comme il sied à une révolution militaire fomentée par des officiers, un mouvement national ou mieux nationaliste. C’est un des côtés par où la révolution turque se distingue de la révolution russe. Si elle a eu, elle aussi, des modèles étrangers, elle s’est inspirée surtout, comme en ces dernières années tous les mouvemens de l’Asie et de l’Islam, des fascinans exemples du Japon. Les Jeunes-Turcs voulaient-ils imiter l’Europe chrétienne, emprunter ses institutions politiques, en même temps que ses découvertes et ses méthodes scientifiques, c’était avant tout, comme l’ont fait, il y a bientôt un demi-siècle, leurs glorieux maîtres de l’Empire du Soleil Levant, afin de fortifier l’Etat et de revivifier la nation en leur appliquant les institutions ou les lois qui paraissaient avoir fait la force des Etals chrétiens et la supériorité de l’Occident. Militaires ou civils, les Jeunes-Turcs sont tous des patriotes ottomans, on pourrait dire des patriotes islamiques, tant, chez eux, le sentiment national et le sentiment religieux demeurent, malgré tout, confondus et indistincts. Ce qu’ils cherchent dans les libertés constitutionnelles, ce n’est pas, comme nos ancêtres de 1789, le triomphe des « Droits de l’homme, » c’est le moyen de retremper, de rajeunir le vieil Empire en décadence, de donner à l’Islam une vigueur nouvelle. Ils ne nous imitent que pour être plus forts, en face de nous et, au besoin, contre nous. Ils ne veulent copier l’Europe qu’afin d’être mieux en mesure de tenir tête à l’Europe. S’ils se mettent à notre école, c’est pour s’émanciper de notre tutelle.

Aux Turcs de Macédoine et d’Anatolie, comme à tous les peuples d’Orient, le régime constitutionnel, le parlementarisme, déjà si décrié ou discrédité chez plus d’une nation d’Occident, apparaît encore comme l’unique fontaine de Jouvence des Etats décrépits et des peuples vieillis. Aux pays des Mille et une Nuits, plus d’un disciple du Prophète y verrait volontiers une sorte de bain magique dans lequel il n’y a qu’à se plonger, hardiment, pour recouvrer vigueur et santé. C’est ce qu’a osé entreprendre, sous nos yeux, avec la foi qui fait les miracles, l’ « homme malade » des deux derniers siècles, — celui dont les médecins politiques annonçaient tous les vingt ans la fin prochaine, et dont les héritiers impatiens se disputaient, hier encore, la succession. Après le prodige accompli par le Japon, l’Europe aurait mauvaise grâce à railler ce confiant effort, comme si les modernes constitutions et l’appel aux assemblées électives ne sauraient convenir qu’aux peuples grandis sous la loi chrétienne. De quel droit interdire à d’autres d’accommoder avec le Coran des institutions que, somme toute, les chrétiens n’ont pas découvertes dans les Évangiles ? Déprimés et abaissés par un despotisme étouffant, les Turcs ont beau, comme les Magyars, être venus des steppes de l’Asie, ils ont assez souffert de l’absolutisme pour ne voir de salut que dans la conquête de droits politiques. Pour le Turc musulman, de même que pour ses voisins orthodoxes de Russie, un régime libéral, loin d’être à coup sûr un dissolvant, peut bien être un tonique et un reconstituant ; mais à une condition, que ni Turcs ni Russes ne doivent oublier, c’est qu’ils sachent l’appliquer avec prudence et avec une patiente sagesse.

Ces jeunes Ottomans qui se tournent vers l’Europe, étant Turcs et prétendant demeurer Turcs, ils voudront faire à leur langue nationale, à leur asiatique idiome touranien, à leur écriture sémitique empruntée de l’arabe, une part de plus en plus large dans l’enseignement, dans la banque, dans les affaires comme dans le gouvernement et l’administration. Il se peut ainsi que, au lieu d’être stimulée par la révolution turque, l’expansion du français en soit ou en paraisse plutôt arrêtée. Dans toutes les institutions ottomanes ou étrangères, gouvernementales ou privées, dans les collèges ou les écoles, de même que dans les chemins de fer et les grands établissemens financiers, les Jeunes-Turcs s’efforceront de faire prévaloir la langue officielle de l’Empire. Ils y apporteront d’autant plus de zèle qu’ils considèrent la suprématie de leur langue comme le symbole et le ciment tout ensemble de l’unité de l’Etat. Ce qu’on doit souhaiter pour le bien de la Turquie nouvelle et pour la paix de tous ses peuples, c’est que cette tendance des Jeunes-Turcs soit contenue en de justes bornes, qu’ils sachent se montrer assez politiques pour que leur patriotisme ottoman et leur légitime amour de la langue de leurs ancêtres ne les entraînent pas à faire violence aux sentimens et aux habitudes des différentes nationalités chrétiennes ou musulmanes. Grecs, Slaves, Arméniens, Albanais, Arabes, sont presque également passionnés pour les droits de leur langue maternelle. Les Grecs, orgueilleux héritiers de Platon et de Chrysostome, ont déjà exprimé, à cet égard, leurs inquiétudes et leurs prétentions[5]. Les Slaves, Bulgares ou Serbes, obstinément fidèles aux traditions de leurs antiques apôtres, Cyrille et Méthode, ne se montrent pas moins attachés à leur parler slave, à leur liturgie slavonne, réinstallée dans l’église malgré le patriarcat œcuménique. Parmi les Musulmans, les Arabes de Syrie ne laisseront pas oublier que l’arabe était la langue du Prophète, comme il est demeuré celle du livre sacré. S’il nous était permis de donner un conseil aux nouveaux maîtres de la Turquie et à son parlement encore novice, ce serait celui de ne procéder, en cette épineuse question des langues, qu’avec beaucoup de réserve et de tact, afin de ne pas provoquer à la rébellion, contre le centralisme turc, toutes les individualités nationales d’Europe et d’Asie.

Mais, en même temps, à tous les habitans de la Turquie, chrétiens ou musulmans, sujets ou non du Sultan Calife, nous donnerions le conseil de ne pas dédaigner la langue officielle de l’Empire, de l’introduire, d’eux-mêmes, dans leurs écoles et leurs collèges, comme dans leurs établissemens financiers, sans attendre qu’on prétende les y obliger par la loi. Cet avis, nous le donnerons à nos écoles et à nos établissemens français, religieux ou laïques. Ce peut être parfois, pour eux, une difficulté de plus ; mais c’est une difficulté qu’il leur faut savoir affronter et vaincre. Le problème est du reste d’une solution plus facile en Orient qu’il ne le serait chez nous, Français ; car, musulmans, chrétiens ou juifs, Turcs ou Grecs, Arméniens ou Arabes, les Orientaux, à cet égard, nous sont aisément supérieurs. Ils ont, pour l’étude des langues, un goût et une intelligence qui se rencontrent rarement au même degré en Occident, comme si le besoin en avait fait chez eux une faculté héréditaire.

C’est une des choses qui doivent nous rassurer sur l’avenir prochain du français en Turquie. Aux Turcs, comme aux Grecs, aux sujets ottomans de toute race et de toute religion, il faudra, longtemps encore, j’oserai presque dire il faudra toujours, une langue internationale, empruntée à l’Occident, qui les mette ou les maintienne en relations avec l’Europe et avec la civilisation moderne. N’est-ce pas là une des premières conditions de la rénovation de l’Orient ? Les plus patriotes, les plus nationalistes des Jeunes-Turcs en ont eux-mêmes le sentiment. Comme me le disait l’un d’eux à Constantinople, il y a peu de mois, ils tiennent à ne pas être ou à ne pas rester un peuple asiatique ; c’est même, affirment-ils, un des motifs pour lesquels ils attachent tant de prix à conserver leurs dernières provinces européennes. Mais la possession territoriale d’un fragment du sol européen, le contact matériel avec l’Europe n’est rien, si les Turcs d’Europe et d’Asie, si ces derniers surtout, de beaucoup les plus nombreux, ne demeurent ou n’entrent en contact moral et intellectuel avec l’Occident et avec l’esprit moderne. Or, cela ne peut se faire qu’à l’aide d’une des grandes langues de l’Europe, d’une de celles qui servent de véhicule aux idées et aux sciences contemporaines. A cela le turc est absolument impropre, — comme du reste l’arabe ou le persan, ces grandes langues littéraires de la tradition islamique. En dépit de leur classique beauté, ou mieux eu raison même de leur longue culture, ces nobles langues asiatiques ne peuvent guère servir qu’à transmettre les idées anciennes, qu’à fortifier les influences traditionnelles et l’esprit de la vieille Asie. A cela, au contraire, au rapprochement intellectuel avec l’Europe et l’esprit moderne, le français est merveilleusement apte ; loin de pouvoir s’en passer, la Jeune-Turquie, qui s’en est nourrie, en a plus besoin que jamais. C’est pour elle, encore enfant ou adolescente, l’aliment substantiel dont elle ne peut se sevrer, sous peine de languir et de dépérir. Le français s’impose au patriotisme des Jeunes-Turcs comme l’instrument naturel de l’évolution ottomane. Il nous est permis de le dire sans présomption : ce que l’anglais a été pour le Japon insulaire, le français, langue reine de la Méditerranée, doit l’être pour la Turquie.

Ce n’est point que nous ayons la sotte prétention de condamner la Turquie nouvelle à n’avoir d’autres précepteurs de la civilisation occidentale, d’autres interprètes ou drogmans de la culture moderne que des Français. Loin de nous pareille infatuation ! En leur effort d’affranchissement et d’éducation européenne, les Turcs sont libres de choisir leurs maîtres ; il est naturel qu’ils ne s’adressent pas toujours aux mêmes. Anglais, Allemands, Italiens, Autrichiens ont le droit, comme nous, Français, de prendre leur part de cette grande œuvre de rénovation de l’Orient qui ; pour être sérieuse et durable, exigera le labeur de plus d’une génération, peut-être de plus d’un siècle. Comme les Japonais, depuis la chute du Shogunat, comme les Russes depuis la révolution opérée par Pierre le Grand, les Turcs peuvent emprunter des professeurs, des instructeurs, des moniteurs à toutes les nations selon les facultés de chacune. Qu’ils demandent à leur gré des conseillers à l’Allemagne pour l’armée, à l’Angleterre pour la flotte, comme à nous pour les finances[6]. Nous n’avons jamais eu l’outrecuidance de réclamer le monopole de l’éducation de l’Orient. Grâce à la diffusion de notre langue, notre part a été la plus large dans la lente élaboration de la Turquie nouvelle ; nous sommes en droit d’espérer qu’elle ne sera pas moindre dans l’achèvement de la grande tâche.

Si, pour ses réformes intérieures et pour la refonte de ses institutions, la Jeune-Turquie a besoin d’appeler chez elle des conseillers européens, il lui faudra, également, envoyer de chez elle en Europe, comme des pèlerins de l’Islam aux profanes sanctuaires de l’Occident, des jeunes gens, qui se puissent pénétrer, à leur source même, des principes et des méthodes de la science moderne. Déjà, dans la nuit de l’ancien régime, une élite de jeunes Ottomans poursuivaient, dans nos universités ou nos écoles, en France, en Autriche, en Allemagne, de libres études dont l’absolutisme n’eût pas toléré la hardiesse dans les Etats du Sultan Calife. C’est cette élite d’élèves de l’Europe, sorte de « hadjis » de la science, remplis d’une ferveur religieuse pour la culture occidentale, qui, agissant sur l’épaisse masse des officiers et des fonctionnaires, a soulevé, en cet Empire à la surface immobile, le brusque et merveilleux mouvement jeune-turc. Mais, sous l’absolutisme ombrageux du maître inquiet d’Yldiz-Kiosk, les études au dehors étaient découragées. La France surtout et les écoles françaises étaient particulièrement suspectes, en tant que berceau de la Révolution et foyer naturel des revendications libérales. Nous étions à l’index ; la plupart des jeunes Ottomans qui osaient fréquenter nos écoles (j’en ai connu plus d’un parmi mes élèves des Sciences politiques) étaient des lecteurs et des amis du révolutionnaire Mechveret. C’étaient presque tous des exilés ou des réfugiés, en rupture de ban avec le gouvernement autocratique du sultan Abdul-Hamid, dont ils annonçaient et préparaient, depuis longtemps, la chute. Désormais, il n’en sera plus de même ; musulmans ou chrétiens, les sujets du Padishah qui viendront chez nous étudier la médecine, le droit, les finances, les sciences politiques ne seront plus des émigrés ou des conspirateurs, préparant en leurs congrès publics, ou dans leurs conciliabules secrets, la révolution prochaine. Ce seront de jeunes ou de futurs fonctionnaires en apprentissage chez nous, pour apprendre à s’y former aux lois et aux mœurs des pays libres[7].

Par malheur, pour venir étudier en France ou en Europe, il ne suffira pas aux jeunes Ottomans d’en avoir le désir ou d’en sentir le besoin. Autrement, les bancs de nos Facultés et de nos grandes Ecoles risqueraient fort d’en être encombrés. Etudier en France ou en Occident sera toujours, pour les familles d’Orient, aux ressources d’ordinaire restreintes, un luxe que le coût du voyage et la cherté de la vie ne rendent accessible qu’à de rares privilégiés. Les autres, le plus grand nombre, auront beau éprouver, eux aussi, le besoin de s’initier à nos sciences, ou de goûter à notre culture française, ils devront le faire dans leur propre patrie, sur le sol ottoman. C’est là, sur place, dans les collèges et les écoles du pays que la grande majorité des Turcs, des Syriens, des Grecs, des Arméniens de Turquie devront prendre les leçons de l’Europe, pour se former aux principes de l’Etat moderne et aux maximes du régime constitutionnel.


IV

Nous sommes ainsi amenés au seuil de l’école, à la question de l’enseignement, une des plus graves et malaisées de toutes celles qui se dressent à la fois devant la Turquie nouvelle. De toutes parts déjà, du fond des provinces asiatiques, comme de Constantinople et des grandes villes maritimes de Macédoine, d’Anatolie, de Syrie, les libéraux de tout âge et de toute condition réclament l’ouverture d’écoles, de collèges, de facultés, d’établissemens d’instructions de tout ordre. Et ces Jeunes-Turcs ont une juste vue des choses ; la Turquie ne se régénérera, elle ne se modernisera, le régime nouveau n’acquerra force et durée que si les idées et les principes dont il s’inspire se répandent dans le pays par l’école, pénètrent dans le peuple par l’enseignement. Sans cela, la Jeune-Turquie manque de base ; le régime constitutionnel, privé de tout support effectif, est condamné à bientôt s’écrouler. Or, à part le grand collège turco-français de Galata Serai et quelques rares lycées des grandes villes, il n’y a vraiment ni enseignement moyen, ni enseignement élémentaire, ni enseignement supérieur.

Le vieil Islam a bien ses écoles populaires ; mais les Turcs affranchis ne sauraient se contenter des Mektebs, ces primitives écoles de mosquées, où, à l’ombre des hauts minarets, les petits musulmans, assis sur leurs talons, apprennent, en se balançant et en psalmodiant d’une voix nasillarde, à déchiffrer péniblement, un à un, les versets du livre sacré. Ni les écoles musulmanes plus relevées, les Médressés, ni l’enseignement traditionnel donné aux Softas, aux théologiens ou juristes de l’Islam, ne sauraient suffire aux futurs citoyens et, moins encore, aux futurs magistrats ou fonctionnaires de la Turquie émancipée. Du sommet à la base de l’enseignement public, tout est de changer, ou mieux tout est à créer, et les établissemens matériels et plus encore l’esprit et les méthodes de renseignement. Pour y réussir, il ne faudrait guère, moins qu’une révolution ; et la plus malaisée, la plus dispendieuse de toutes. C’est un domaine où il serait téméraire à la Turquie de prétendre far dà se. Elle aura beau confier le ministère de l’Instruction publique aux hommes les plus libéraux et les plus compétens, elle aura beau appeler du dehors, pour l’aider à fonder des écoles et à former des maîtres, toute une armée de professeurs et d’instituteurs dévoués, alors même qu’elle ne se briserait point contre les suspicions des Vieux-Turcs et contre les préjugés populaires, une telle entreprise restera longtemps au-dessus des forces de la Turquie.

La tâche est trop vaste, et partant trop coûteuse. Certes, le gouvernement nouveau pourrait ouvrir, dans les principales villes, quelques grands collèges ou gymnases comme l’ancien régime en avait déjà créé un à Constantinople. Peut-être même, avec le concours de maîtres du dehors, pourrait-il, comme l’avait déjà tenté, pour la médecine et pour le droit, le régime tombé, établir une ou deux universités. Il lui sera impossible de mettre les sciences, de mettre même les élémens des connaissances modernes à la portée de tous les Ottomans qui en sentent le besoin. Il y faudrait plusieurs centaines de millions, et ces millions, en admettant même qu’on pût en demander quelques-uns aux vakoufs, aux biens des mosquées, le Parlement ne pourra les donner au ministère de l’Instruction publique. Pour les inscrire au budget, il faudrait les exiger des contribuables. Ici la révolution turque se trouve en face des mêmes obstacles que la révolution russe. Comme la Douma de Russie, le Parlement de Constantinople verra ses justes désirs de développer l’instruction nationale se heurter aux résistances du ministère des Finances. Car, s’il est vrai que, pour faire vivre et durer le régime nouveau, il faut instruire le peuple, il est non moins vrai que, pour faire accepter ce nouveau régime libéral, il ne faut pas le rendre odieux au pays en le lui rendant trop onéreux. Fatal dilemme où la Jeune-Turquie restera longtemps enfermée. Par quel miracle doter toutes les provinces du vaste Empire des collèges et des écoles que, déjà, elles commencent à réclamer ? En attendant les années, sans doute lointaines, où l’Empire sera assez riche pour couvrir les villes et les campagnes de nouveaux établissemens d’instruction, les libéraux turcs devront s’estimer heureux du concours gratuit que leur apportent, en tant de régions, les écoles ou les collèges fondés par des Européens ou des Américains, écoles laïques ou religieuses, écoles catholiques, protestantes ou israélites.

Au premier abord, il semble que le mouvement nationaliste jeune-turc doive être peu favorable à tous ces collèges, à toutes ces écoles, dirigés par des maîtres qui ne sont ni de vrais croyans, ni des sujets du Sultan. Il se peut que plus d’un Jeune-Turc ait eu la pensée de leur substituer des écoles nationales, toutes musulmanes, ou du moins toutes ottomanes. L’idée, après tout, serait naturelle ; en en poursuivant l’exécution, les Turcs ne feraient guère qu’imiter la plupart des Etats d’Occident. Mais c’est là, pour la Turquie, un rêve que l’état de ses finances rend de longtemps irréalisable. Comme elle ne peut remplacer ces écoles étrangères, le mieux, pour elle, sera de les respecter. Le gouvernement turc devra déjà compter avec les écoles indigènes nationales : grecques, bulgares, serbes, arméniennes, écoles religieuses ou laïques, sur lesquelles il ne saurait porter une imprudente main, sans soulever les colères de toutes les populations chrétiennes de l’Empire. Il aura, de toute façon, assez de difficultés avec ces écoles indigènes nationales pour ne pas s’en créer d’autres avec les écoles fondées par les étrangers. Ces dernières ont au moins, pour lui, l’avantage de ne pouvoir être suspectes de séparatisme. Cela est particulièrement vrai de nos écoles françaises. Religieuses ou laïques, elles sont à l’abri de tout soupçon ; elles ne poursuivent aucun but hostile à la Turquie. Elles sauraient d’autant moins lui porter ombrage que, de toutes les puissances étrangères, la France reste celle dont la politique orientale demeure la plus désintéressée.

Nous avons, en Turquie d’Europe et d’Asie, des écoles d’ordre divers, les unes laïques, les autres congréganistes. Ces dernières sont les plus anciennes et, de beaucoup, les plus nombreuses ; ce sont elles qui comptent le plus d’élèves, elles qui, depuis un siècle, un demi-siècle surtout, ont le plus fait pour la propagation de notre langue en Turquie et dans tout l’Orient musulman[8]. Ces écoles congréganistes, élémentaires ou supérieures, ont ce caractère singulier d’être des écoles catholiques dirigées par des religieux ou des religieuses, sans être, à proprement parler, des écoles confessionnelles. Dans la plupart des villes de Turquie, la grande majorité de leurs élèves ne sont ni des catholiques de rite latin, ni même des catholiques des divers rites orientaux, mais bien des Grecs, des Arméniens, des Slaves séparés de Rome, voire des Juifs et des Musulmans. Les pères, les frères, les sœurs qui les dirigent ont, depuis longtemps, la sagesse de s’abstenir de tout prosélytisme ; ils devront, plus que jamais, s’en garder scrupuleusement ; car, alors même que le parlement turc viendrait à proclamer l’entière liberté de conscience, ce sera toujours, pour eux, comme ils le sentent bien, le seul moyen de ne pas éveiller le mécontentement du pouvoir et les défiances des familles. Quelques-unes de ces écoles ont, il est vrai, été accusées de prosélytisme, par le clergé grec ; mais ces accusations ont beau avoir été proférées par le patriarcat œcuménique, elles n’en paraissent pas moins l’œuvre de concurrens jaloux du succès de ces écoles françaises. La vérité est que le clergé grec et les « sylloges » grecs n’aiment pas que les enfans grecs fréquentent des écoles étrangères. Ils ont leurs écoles, ils ont leurs collèges, foyer et citadelle de l’hellénisme ; leur patriotisme s’efforce d’y retenir toute la jeunesse de sang ou de culte grec. A la prospérité de ces écoles, les Grecs ont un intérêt national, un intérêt moral et matériel, qui les rend parfois injustes pour les établissemens rivaux. Avant d’accueillir les plaintes locales contre nos écoles d’Orient, il faut se demander d’où elles partent. Les sympathies que continuent à leur témoigner, d’un bout à l’autre du vaste Empire, les familles de toutes religions et de toutes nationalités suffiraient à montrer l’inanité des rares accusations portées contre elles.

Ces écoles religieuses françaises auxquelles tant de milliers d’Orientaux de toute race doivent leur connaissance du français, le péril pour elles, aujourd’hui, vient moins de la Turquie, ou de nos concurrens étrangers, que de la France elle-même. Durant tout le XIXe siècle, elles n’ont cessé de grandir, au profit commun de l’Orient et de la France ; et voici qu’à l’heure où elles étaient le plus prospères, plane sur elles, comme une menace de mort, une loi française, la loi sur les congrégations. Jusqu’ici, il est vrai, elles ne paraissent pas encore en avoir beaucoup souffert ; quelques-unes même, imprévu paradoxe, en ont semblé tirer profit, comme si l’Orient s’était enrichi des dépouilles de l’Occident. Parmi les religieux et les religieuses de France contraints de chercher un refuge à l’étranger, parmi les frères et les sœurs dont, chaque année, un arrêté ministériel ferme brutalement les écoles, quelques-uns, comme autrefois nos chevaliers, passent la mer ; ils vont, aux pays des croisades, renforcer les généreuses phalanges qui, à l’ombre protectrice du Croissant, soutiennent le bon renom de l’Evangile et de la France. Mais ces précieuses recrues de volontaires combattans feront bientôt défaut à ces humbles écoles, dont la religion et le patriotisme semblaient d’accord pour assurer l’existence. Comme des garnisons abandonnées au loin sans renforts, l’effectif de ces pacifiques troupes françaises d’Orient va bientôt commencer à baisser, sans que les nouveaux venus, envoyés par la mère patrie, suffisent à combler dans leurs rangs les vides creusés par la maladie, la vieillesse ou la mort. Anciens ou récens, comment tous ces établissemens français qui se dressent sur les plages du Levant pourraient-ils vivre, quand seront taries les ressources des congrégations qui les avaient fondés, quand seront partout fermés en France les couvens et les noviciats où se recrutaient leurs maîtres et leurs maîtresses ?

On répète souvent en France le mot de Gambetta, mot d’un politique, trop réaliste pour être sectaire : « L’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation. » Mais, outre qu’à beaucoup de nos maîtres de l’heure présente, cette formule semble d’un opportunisme suranné, elle est, en réalité, d’une courte sagesse. Un pays ne saurait jamais exporter que ce qu’il produit ; et du jour où la France ne produira ni religieux, ni religieuses, ni frères, ni sœurs, comment en pourra-t-elle exporter au loin ? Pour que ces fils et ces filles de France pussent continuer à répandre, sur l’Orient et sur le monde, leur dévouement gratuit, il faudrait qu’il ne fût plus interdit aux catholiques français d’en garder la semence et d’en cultiver la graine.

Par leur nombre comme par leur variété, les écoles congréganistes restent, malgré tout, encore aujourd’hui, de beaucoup les plus importantes des écoles françaises en Orient. Elles ne sont pas les seules ; il en est d’autres, à côté d’elles, auxquelles doivent rendre également hommage tous les Français que n’aveuglent ni les préjugés de partis, ni l’esprit de secte. Ce sont d’abord des écoles, elles aussi confessionnelles, en ce sens qu’elles ont été fondées par la solidarité religieuse : les écoles de l’Alliance israélite universelle, œuvre d’origine française, née chez nous, il y a un demi-siècle, et dont le siège est toujours demeuré à Paris. Ces écoles israélites, destinées au relèvement des Juifs d’Orient, ont singulièrement grandi, en nombre et en importance, depuis mes premiers voyages dans le Levant. Du Balkan au golfe Persique, du Maroc à la Syrie, elles dépassent largement la centaine. Des milliers d’enfans des deux sexes les fréquentent. Ecoles de garçons, écoles de filles, j’en ai visité plus d’une en Europe, en Asie, en Afrique. Partout, j’ai été frappé des hautes qualités de leur enseignement, du savoir des maîtres, de l’intelligence et de l’application des élèves. Telles de ces écoles que j’ai encore visitées au printemps dernier, celles de Salonique, celle de Galata à Constantinople, celles de Sophia en Bulgarie sont des établissemens qu’on pourrait donner en modèles.

Or, toutes ces écoles de l’Alliance israélite sont des écoles françaises, où le français est la langue de l’enseignement. C’est même une des raisons pour lesquelles l’Alliance, en son œuvre de relèvement des Juifs d’Orient, ne semble pas toujours rencontrer, à l’étranger, le concours sur lequel on la croirait en droit de compter. Les Juifs d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie, ceux même des États-Unis lui reprochent de donner, en ses écoles, une place prédominante à notre langue, et par-là de favoriser notre influence. A la tête de ces écoles orientales de l’Alliance sont des Français ou des Françaises ; si la plupart des maîtres sont des Juifs indigènes des divers pays de l’Orient, ils ont, eux aussi, fait le plus souvent leurs études en France. Pour former des maîtres orientaux, l’Alliance israélite entretient, à Paris, une véritable école normale. C’est là un système excellent ; il mériterait d’être imité pour les écoles chrétiennes ou musulmanes[9].

Ces établissemens israélites qui prospéraient, déjà, sous l’ancien régime semblent destinés à grandir encore sous le régime constitutionnel. Comme nos écoles congréganistes, ils sont ouverts aux enfans de toute religion ; si les chrétiens y sont rares, j’y ai souvent rencontré de jeunes musulmans. Ni au point de vue politique, ni au point de vue national, ces écoles de l’Alliance israélite ne sauraient provoquer les défiances d’un gouvernement turc, d’un gouvernement jeune-turc surtout. L’enseignement s’y inspire d’un esprit vraiment moderne et d’une, large tolérance, si bien que les vieux rabbins et les vieux juifs orthodoxes le tiennent souvent en suspicion. D’autres lui reprochent de rester fermé à la propagande du « Sionisme ; » ils l’accusent de préparer la jeunesse israélite à l’assimilation avec ses compatriotes musulmans ou chrétiens, au lieu d’entretenir chez elle l’esprit de tribu, au lieu d’encourager, à l’exemple des disciples de Herzel et des récens congrès de Bâle, le rêve d’une prochaine restauration d’un Etat juif. Pour le gouvernement turc et pour tous les Ottomans, cette réserve envers le Sionisme et le récent nationalisme israélite est plutôt une recommandation. A cet égard, les Jeunes-Turcs ne diffèrent guère des Vieux-Turcs. Ils jugent que l’Empire compte déjà, en Europe et en Asie, assez de races, assez de nationalités, enclines à réclamer des institutions autonomes. Ils n’ont aucun désir de voir les Juifs ottomans ou étrangers jeter, sur les arides plateaux de la Syrie, les fondemens d’un nouveau royaume de Juda ou d’une future république d’Israël. Ils s’inquiéteraient plutôt de la foule des pèlerins juifs du Nord ou de l’Orient, que les glorieux souvenirs de la Terre Sainte et les lointaines visions des prophètes ramènent, chaque printemps, sur la montagne de Sion. Turcs anxieux de maintenir l’unité de l’Empire, Arabes jaloux d’obtenir une autonomie syrienne commencent à se défier des nombreux immigrans de Russie, de Roumanie, de Galicie qui, après vingt siècles d’exode, reviennent au pays de leurs lointains ancêtres coloniser les champs déserts de l’antique terre de Chanaan. Jérusalem, Jaffa, Tibériade sont déjà redevenues aux trois quarts des villes juives. Musulmans et chrétiens s’en préoccupent également. Si elles n’encouragent pas, chez leurs élèves, le vieux songe du relèvement du trône de David ou du temple de Salomon, les écoles de l’Alliance rendent service à leurs coreligionnaires, en n’éveillant pas les défiances du gouvernement turc.


Les écoles laïques françaises ne viennent en Turquie, et dans tout l’Orient, que bien après les écoles catholiques et israélites. Aux écoles laïques privées, jusqu’ici peu nombreuses, sont venus naguère s’ajouter les établissemens fondés par la « Mission laïque française, » à laquelle nos Chambres ont voté, pour quinze ans, une subvention annuelle de 18 000 francs. Nous serions heureux de voir cette subvention largement augmentée, à condition que ce ne fût pas aux frais de nos autres écoles d’Orient. Les fondateurs de la mission laïque estiment qu’aux musulmans ou aux chrétiens qui ne relèvent pas de Rome, les écoles de nos religieux catholiques peuvent être justement suspectes. Ils croient que, pour être plus sûrs d’attirer à nous les Orientaux de toutes religions, il est bon de créer à côté, sinon à la place des missions catholiques, une « mission laïque » dont l’enseignement soit à l’abri de tout soupçon de prosélytisme. Pour réussir en cette œuvre nouvelle, il faut que les fondateurs et les maîtres de ces écoles laïques n’oublient point qu’en Orient la laïcité et la neutralité ne sauraient être entendues, comme elles l’ont été trop souvent en France. Il est une chose que les Orientaux redoutent plus que le prosélytisme religieux, c’est la propagande irréligieuse. A cet égard, le nom de Mission laïque n’est peut-être pas très heureux ; il a, qu’on le veuille ou non, une saveur de prosélytisme. Qui dit mission dit missionnaires ; si les nouveaux maîtres français du Levant en veulent mériter le nom, qu’ils laissent derrière eux tout esprit de propagande politique ou philosophique, pour n’être, là-bas, que les missionnaires de la science, de la culture et de la langue françaises.

La Mission laïque française a fondé ses premiers établissemens à Salonique, le grand port de la Macédoine, déjà en train de redevenir le rival de Constantinople et de Smyrne. J’ai visité, au printemps dernier, son lycée de garçons, dirigé par un ancien élève de l’Ecole normale, et ses cours secondaires pour les jeunes filles. Ce sont des établissemens qui font honneur à la France. Maîtres et maîtresses, pour la plupart français, pourvus de nos diplômes, sont animés d’un noble patriotisme et entièrement dévoués à leur œuvre. Ils se considèrent bien comme des missionnaires de la culture française. Les programmes semblent adaptés au but ; l’enseignement, comme il convient en une grande ville commerciale, est très moderne ; à côté des sciences, il y est fait une large place aux langues vivantes, à l’anglais, à l’allemand, voire à l’italien, en même temps qu’au turc et au français, qui reste la langue de l’enseignement. De pareils collèges ou écoles sont dignes de tous les encouragemens. Ils n’ont guère qu’un défaut : ils coûtent cher. Des professeurs, comme ceux du lycée de Salonique, qui, pour se vouer tout entiers à leur mission, s’établissent en ces contrées déjà lointaines et y font venir leur famille, ont droit à un traitement qui, alors même qu’il paraîtrait relativement élevé, reste au-dessous de leur mérite. Une bonne école laïque coûte sept ou huit fois plus qu’une humble école congréganiste. Alors même que nous donnerions la préférence à la première, cela seul nous interdirait de la substituer partout à la seconde. Loin d’assurer la victoire du français, pareille laïcisation aboutirait à la fermeture de la plupart de nos écoles, partant, au recul rapide, à la défaite prochaine de notre langue. Puis, s’il faut nous tenir en garde contre toute suspicion de prosélytisme, n’oublions pas qu’en Orient le sentiment religieux conserve partout une grande force ; si diverses que soient leurs croyances, les Orientaux de tout culte s’inclinent volontiers devant la religion et devant ses ministres. Musulmans ou chrétiens, la noire soutane des frères, la blanche cornette des sœurs gardent, pour la plupart, un prestige que relèvent encore, chez nos religieuses, les soins donnés par elles aux malades. En outre, sans discuter l’exactitude des hâtifs rapports de voyageurs de passage sur nos écoles du Levant, il importe de songer que ce que cherchent dans nos écoles primaires la plupart des Orientaux, ce n’est pas un enseignement plus ou moins élevé, conforme aux dernières méthodes pédagogiques, c’est plutôt des connaissances élémentaires, et surtout la pratique de notre langue française.

Aussi, loin d’opposer l’école laïque à l’école congréganiste, loin de prétendre partout substituer la première à la seconde, la sagesse serait de les superposer l’une à l’autre. Il y a place, en Orient, pour les deux à la fois, dans les grandes villes au moins, les seules où puissent prospérer des collèges ou des écoles laïques d’un type élevé. Salonique même en est la preuve. L’ouverture des écoles de la Mission laïque n’a point diminué le nombre des enfans qui fréquentent les autres écoles françaises. Leur clientèle est différente ; et le champ d’action est si vaste, l’ambition de savoir le français est telle qu’il y a place pour les établissemens les plus divers. Ce que devraient faire les amis de notre langue, notre gouvernement surtout, c’est ce que fait l’ « Alliance française, » dans la mesure trop modeste de ses ressources : subventionner indistinctement les écoles laïques ou religieuses, sans autre souci que celui de leurs services. Au lieu de se regarder comme des ennemies en guerre, nos écoles d’Orient doivent apprendre à se considérer comme des collaboratrices qui, sous des enseignes différentes, servent également la même cause, la langue française et la France. Ecclésiastiques ou laïques, c’est ce que comprennent, là-bas, les mieux inspirés de nos maîtres ; ainsi le directeur et les professeurs de la Mission laïque à Salonique. En me faisant visiter leurs établissemens, ils se défendaient, avec une loyauté généreuse, de toute pensée d’hostilité contre les autres écoles françaises.

A l’étranger, en effet, même en Orient où les antipathies et les préjugés de sectes semblent encore si vivaces, on prend conscience de la solidarité qui nous fait trop souvent défaut, chez nous, en France. Puis, à l’étonnement de l’observateur superficiel, écoles laïques et écoles congréganistes, dès lors qu’elles sont françaises, deviennent en Orient un instrument de liberté et de progrès, répandant autour d’elles, sans même y songer, des aspirations nouvelles avec les idées modernes. Vues des hauteurs du Bosphore ou des sommets du Liban, les deux Frances qui se disputent l’âme française, la France de la tradition chrétienne et la France de la Révolution, en dépit de toutes leurs dissemblances et leurs luttes, laissent apercevoir bien des traits communs et finissent presque par se confondre en une seule et même France. De loin, les contrastes s’effacent, les différences s’atténuent, les ressemblances s’accusent. Les étrangers, les Orientaux surtout, sont plus frappés des analogies que des oppositions. A ces peuples longtemps assoupis à l’ombre d’un despotisme étouffant, ces deux Frances rivales, la nouvelle et l’ancienne, apparaissent, malgré tout, comme les dispensatrices de l’esprit nouveau, esprit de liberté et d’égalité, esprit de progrès et de justice, qui s’exhale spontanément de nos écoles françaises, et comme de notre langue elle-même. Car, aux yeux des peuples de l’Orient, ces grands mots fascinateurs, aux contours imprécis, dont le vague même fait une partie de l’enchantement, ces nobles vocables, ailleurs trop souvent profanés, qui sont soudain devenus l’idéal de l’Orient, Liberté, Egalité, Progrès, Droit, Justice, lui sont venus de loin, à travers les flots de la Méditerranée, comme des voix de la terre de France. Ces mots nouveaux, pleins de promesses, c’est en français, à notre école, que musulmans ou chrétiens, la plupart des Orientaux ont appris à les prononcer, et cela même leur rend notre langue plus chère et comme sacrée. Les idées que nous nous sommes fait gloire de représenter dans le monde, notre langue et nos humbles écoles françaises les ont portées plus loin que les soldats de la Révolution et de l’Empire. Elles ont fait des conquêtes que n’ont jamais égalées celles de nos armes, et qui promettent d’être moins éphémères. Notre langue est pareille à la Semeuse au large geste de nos monnaies nouvelles. Voici bientôt deux siècles qu’elle répand, à pleines mains, sur l’Europe et sur le monde des graines d’idées que les brises de la mer et le vent des montagnes emportent au loin. Ces graines ailées où, comme dans la nature et dans toutes les choses humaines, l’ivraie se mêle parfois au pur froment, elles ont déjà fait lever sur le sol de l’Europe bien des révolutions. Les voilà, aujourd’hui, qui germent brusquement en ce vieil Orient aux terres en apparence épuisées. Dieu veuille que les meilleures d’entre elles y trouvent un sol propice, qu’elles y puissent prendre racine, et que, grâce à elles, les vallées et les plateaux trop longtemps dénudés de cet antique Orient s’y couvrent, de nouveau, de blondes moissons et de vertes forêts !


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. Voyez, dans la Revue du 1er décembre 1907, l’étude de M. J. Novicow : La Langue auxiliaire du groupe de civilisation européenne. — Les Chances du français, et, dans la Revue du 1er juin 1903, un article de F. Brunetière intitulé : Une Apologie de la langue française.
  2. Voyez, outre l’Europe et l’Empire ottoman de M. René Pinon, le livre de M. René Henry : Des monts de Bohême au golfe Persique.
  3. C’est là une des raisons du grand nombre d’étudians slaves, aussi bien que d’étudians russes qui se rencontrent chez nous. M. L. Pogodine remarquait, non sans le regretter, que la jeunesse slave, spécialement les Serbes et les Bulgares, abandonnent les Universités russes, préférant achever leurs études en France ou en Suisse. Moskovskii Ejenedelnik, 9 août 1908.
  4. On sait, — ou mieux peut-être, on ne sait pas assez qu’il s’est formé, sous la présidence de M. Appell, doyen de la Faculté des Sciences, un « groupement des Universités et grandes Écoles de France » pour développer nos rapports intellectuels avec l’Amérique latine. Ne pourrait-on créer quelque chose de semblable pour resserrer nos relations avec les peuples de l’Orient de l’Europe ?
  5. Voyez par exemple les derniers numéros du journal l’Hellénisme et la brochure de M. Kasasis : Les Grecs sous le nouveau régime ottoman. Paris, 1908.
  6. On sait que, pour étudier l’état de ses finances et pour en préparer la réorganisation, le gouvernement ottoman s’est adressé au gouvernement français et que, sur les indications de ce dernier, cette haute mission a été confiée à M. Charles Laurent, premier président de la Cour des Comptes. Il était impossible de faire un meilleur choix.
  7. C’est ainsi qu’il nous est arrivé récemment de Turquie une douzaine de jeunes fonctionnaires envoyés par leur gouvernement pour étudier, sous la direction de nos inspecteurs des finances, nos méthodes financières.
  8. On nous permettra de renvoyer le lecteur à notre article de la Revue du 1er mars 1903, intitulé : les Congrégations religieuses, le Protectorat catholique et l’Influence française au dehors.
  9. Les écoles de l’Alliance Israélite ne sont pas les seules écoles juives où est enseignée notre langue. Les écoles israélites de Roumanie, pays où toute action est interdite à « l’Alliance, » enseignent aussi le français, avec un succès que j’ai pu constater en visitant celles de Bucharest et de Yassy.