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La Justice civile et militaire
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IModifier

— Notre esprit, dit mon bon maître, est ainsi fait que rien ne le trouble ni ne le blesse de ce qui est ordinaire et coutumier. Et l’usage use, si je puis dire, notre indignation, aussi bien que notre émerveillement. Je m’éveille chaque matin, sans songer, je l’avoue, aux malheureux qui seront pendus ou roués pendant le jour. Mais quand l’idée du supplice m’est rendue plus sensible, mon cœur se trouble, et pour avoir vu cette belle fille conduite à la mort, ma gorge se serre au point que ce petit poisson n’y saurait entrer.

— Qu’est-ce qu’une belle fille ? dit l’huissier. Il n’est pas de rue à Paris où, dans une nuit, on n’en fasse à la douzaine. Pourquoi celle-ci avait-elle volé sa maîtresse, madame la conseillère Josse ?

— Je n’en sais rien, monsieur, répondit gravement mon bon maître ; vous n’en savez rien, et les juges qui l’ont condamnée n’en savaient pas davantage, car les raisons de nos actions sont obscures et les ressorts qui nous font agir demeurent profondément cachés. Je tiens l’homme pour libre de ses actes, puisque ma religion l’enseigne ; mais, hors la doctrine de l’Église, qui est certaine, il y a si peu de raison de croire à la liberté humaine, que je frémis en songeant aux arrêts de la justice qui punit des actions dont le principe, l’ordre et les causes nous échappent également, où la volonté a souvent peu de part, et qui sont parfois accomplies sans connaissance…

— Je vois avec peine, monsieur, dit le petit homme noir, que vous êtes du parti des fripons.

— Hélas ! monsieur, dit mon bon maître, ils sont une part de l’humanité souffrante, et membres, comme nous, de Jésus-Christ, qui mourut entre deux larrons. Je crois apercevoir dans nos lois des cruautés qui paraîtront distinctement dans l’avenir, et dont nos arrière-neveux s’indigneront.

— Je ne vous entends pas, monsieur, dit l’autre en buvant un petit coup de vin. Toutes les barbaries gothiques ont été retranchées de nos lois et coutumes, et la justice est aujourd’hui d’une politesse et d’une humanité excessives. Les peines sont exactement proportionnées aux crimes et vous voyez que les voleurs sont pendus, les meurtriers roués, les criminels de lèse-majesté tirés à quatre chevaux, les athées, les sorciers et les sodomites brûlés, les faux monnayeurs bouillis, en quoi la justice criminelle marque une extrême modération et toute la douceur possible.

— Monsieur, de tout temps les juges se sont estimés bienveillants, équitables et doux. Aux âges gothiques de Saint Louis et même de Charlemagne, ils admiraient leur propre bénignité, qui nous semble rudesse aujourd’hui ; je devine que nos fils nous jugeront rudes à leur tour, et qu’ils trouveront encore quelque chose à retrancher sur les tortures et sur les supplices dont nous usons.

— Monsieur, vous ne parlez pas comme un magistrat. La torture est nécessaire pour tirer les aveux qu’on n’obtiendrait point par la douceur. Quant aux peines, elles sont réduites à ce qui est nécessaire pour assurer la vie et les biens des citoyens.

— Vous convenez donc, monsieur, que la justice a pour objet, non le juste, mais l’utile, et qu’elle s’inspire seulement des intérêts et des préjugés des peuples. Rien n’est plus vrai, et les fautes sont punies non point en proportion de la malignité qui y est attachée, mais en vue du dommage qu’elles causent ou qu’on croit qu’elles causent à la société. C’est ainsi que les faux monnayeurs sont mis dans une chaudière d’eau bouillante, bien qu’il y ait en réalité peu de malice à frapper des écus. Mais les financiers en particulier et le public y éprouvent un dommage sensible. C’est ce dommage dont ils se vengent avec une impitoyable cruauté ! Les voleurs sont pendus, moins pour la perversité qu’il y a à prendre un pain ou des hardes, laquelle est excessivement petite, qu’à cause de l’attachement naturel des hommes à leur bien. Il convient de ramener la justice humaine à son véritable principe qui est l’intérêt matériel des citoyens et de la dégager de toute la haute philosophie dont elle s’enveloppe avec une pompeuse et vaine hypocrisie.

— Monsieur, répliqua le petit huissier, je ne vous conçois pas. Il me semble que la justice est d’autant plus équitable qu’elle est plus utile, et que cette utilité même, qui vous fait la mépriser, vous la devrait rendre auguste et sacrée.

— Vous ne m’entendez point, dit mon bon maître.

— Monsieur, dit le petit huissier, j’observe que vous ne buvez point. Votre vin est bon, si j’en juge à la couleur. N’y pourrai-je goûter ?

Il est vrai que mon bon maître, pour la première fois de sa vie, laissait du vin au fond de la bouteille. Il le versa dans le verre du petit huissier.

— A votre santé, monsieur l’abbé, dit le petit huissier. Votre vin est bon, mais vos raisonnements ne valent rien. La justice, je le répète, est d’autant plus équitable qu’elle est plus utile, et cette utilité même que vous dites être dans son origine et dans son principe, vous la devrait rendre auguste et sacrée. Mais il vous faut convenir encore que l’essence même de la justice, est le juste, ainsi que le mot l’indique.

— Monsieur, dit mon bon maître, quand nous aurons dit que la beauté est belle, la vérité vraie et la justice juste, nous n’aurons rien dit du tout. Votre Ulpien, qui s’exprimait avec précision, a proclamé que la justice est la ferme et perpétuelle volonté d’attribuer à chacun ce qui lui appartient, et que les lois sont justes quand elles sanctionnent cette volonté. Le malheur est que les hommes n’ont rien en propre et qu’ainsi l’équité des lois ne va qu’à leur garantir le fruit de leurs rapines héréditaires ou nouvelles. Elles ressemblent à ces conventions des enfants qui, après qu’ils ont gagné des billes, disent à ceux qui veulent les leur reprendre : « Ce n’est plus de jeu. » La sagacité des juges se borne à discerner les usurpations qui ne sont pas de jeu d’avec celles dont on était convenu en engageant la partie, et cette distinction est à la fois délicate et puérile. Elle est surtout arbitraire. La grande fille qui, dans ce moment même, pend au bout d’une corde de chanvre, avait, dites-vous, volé à madame la conseillère Josse une coiffe de dentelle. Mais sur quoi établissez-vous que cette coiffe appartenait à madame la conseillère Josse ? Vous me direz qu’elle l’avait ou achetée de ses deniers ou trouvée dans son coffre de mariage, ou reçue de quelque galant, tous bons moyens d’acquérir des dentelles. Mais de quelque façon qu’elle les eût acquises, je vois seulement qu’elle en jouissait comme d’un de ces biens de fortune qu’on trouve et qu’on perd d’aventure et sur lesquels on n’a point de droit naturel. Pourtant je consens que les barbes lui appartenaient, conformément aux règles de ce jeu de la propriété que jouent les hommes en société comme les pauvres enfants à la marelle. Elle tenait à ces barbes et, dans le fait, elle n’y avait pas moins de droits qu’un autre, je le veux bien. La justice était de les lui rendre, sans les mettre à si haut prix que de détruire, pour deux méchantes barbes de point d’Alençon, une créature humaine…

… Quant à punir les voleurs, c’est un droit issu de la force et non de la philosophie. La philosophie nous enseigne au contraire que tout ce que nous possédons est acquis par violence ou par ruse. Et vous voyez aussi que les juges approuvent qu’on nous dépouille de nos biens quand le ravisseur est puissant. C’est ainsi qu’on permet au roi de nous prendre notre vaisselle d’argent pour faire la guerre, comme il s’est vu sous Louis le Grand, alors que les réquisitions furent si exactes qu’on enleva jusqu’aux crépines des lits, pour en tirer l’or tissu dans la soie. Ce prince mit la main sur les biens des particuliers et sur les trésors des églises, et, voilà vingt ans, faisant mes dévotions à Notre-Dame-de-Liesse, en Picardie, j’ouïs les doléances d’un vieux sacristain qui déplorait que le feu roi eût enlevé et fait fondre tout le trésor de l’église, et ravi même le sein d’or émaillé déposé jadis en grande pompe par madame la princesse Palatine, après qu’elle eut été guérie miraculeusement d’un cancer. La justice seconda le prince dans ses réquisitions et punit sévèrement ceux qui dérobaient quelque pièce aux commissaires du roi. C’est donc qu’elle n’estimait pas que ces biens fussent si attachés aux personnes qu’on ne pût les en séparer.

— Monsieur, dit le petit huissier, les commissaires agissaient au nom du roi qui, possédant tous les biens du royaume, en peut disposer à son gré pour la guerre ou pour les bâtiments ou de toute autre manière.

— Il est vrai, dit mon bon maître, et cela a été mis dans les règles du jeu. Les juges y vont comme à l’Oie, en regardant ce qui est écrit sur le tableau. Les droits du prince, soutenus par les Suisses et par toutes sortes de soldats, y sont écrits. Et la pauvre pendue n’avait pas de gardes suisses pour faire mettre sur le tableau du jeu qu’elle avait droit de porter les dentelles de madame la conseillère Josse. Cela est parfaitement exact.

— Monsieur, dit le petit huissier, vous ne comparez point, je pense, Louis le Grand, qui prit la vaisselle de ses sujets pour payer des soldats, et cette créature qui vola une coiffe pour s’en parer.

— Monsieur, dit mon bon maître, il est moins innocent de faire la guerre que d’aller à Ramponneau avec une coiffe de dentelle. Mais la justice assure à chacun ce qui lui appartient, selon les règles de ce jeu de société qui est le plus inique, le plus absurde et le moins divertissant des jeux…

… La plus cruelle offense qu’on ait pu faire à Notre-Seigneur Jésus-Christ est de mettre son image dans les prétoires où les juges absolvent les pharisiens qui l’ont crucifié et condamnent la Madeleine qu’il releva de ses mains divines. Que fait-il, le juste, parmi ces hommes qui ne pourraient pas se montrer justes, même s’ils le voulaient, puisque leur triste devoir est de considérer les actions de leurs semblables non en elles-mêmes et dans leur essence, mais au seul point de vue de l’intérêt social, c’est-à-dire en raison de cet amas d’égoïsme, d’avarice, d’erreurs et d’abus qui forme les cités, et dont ils sont les aveugles conservateurs ? En pesant la faute, ils y ajoutent le poids de la peur ou de la colère qu’elle inspira au lâche public. Et tout cela est écrit dans leur livre, en sorte que le texte antique et la lettre morte leur servent d’esprit, de cœur et d’âme vivante. Et toutes ces dispositions, dont quelques-unes remontent aux âges infâmes de Byzance et de Théodora, s’accordent seulement sur ce point qu’il faut tout sauver, vertus et vices, d’un monde qui ne veut pas changer. La faute aux yeux des lois est si peu de chose en soi, et les circonstances extérieures en sont si considérables, qu’un même acte, légitime dans telle condition, devient impardonnable dans telle autre, comme il se voit par l’exemple d’un soufflet qui, donné par un homme sur la joue d’un autre, paraît seulement chez un bourgeois l’effet d’une humeur irascible et devient, pour un soldat, un crime puni de mort. Cette barbarie, qui subsiste encore, fera de nous l’opprobre des siècles futurs. Nous n’y prenons pas garde ; mais on se demandera un jour quels sauvages nous étions pour punir du dernier supplice l’ardeur généreuse du sang quand elle jaillit du cœur d’un jeune homme assujetti par les lois aux périls de la guerre et aux dégoûts de la caserne. Et il est clair que s’il y avait une justice, nous n’aurions pas deux codes, l’un militaire, l’autre civil. Ces justices soldatesques, dont on voit tous les jours les effets, sont d’une cruauté atroce, et les hommes, s’ils se policent jamais, ne voudront pas croire qu’il fut jadis, en pleine paix, des conseils de guerre vengeant par la mort d’un homme la majesté des caporaux et des sergents…

… Les juges ne sondent point les reins et ne lisent point dans les cœurs ; aussi leur plus juste justice est-elle rude et superficielle. Encore s’en faut-il de beaucoup qu’ils s’en tiennent à cette grossière écorce d’équité, sur laquelle les codes sont écrits. Ils sont hommes, c’est-à-dire faibles et corruptibles, doux aux forts et impitoyables aux petits. Ils consacrent par leurs sentences les plus cruelles iniquités sociales, et il est malaisé de distinguer dans cette partialité ce qui vient de leur bassesse personnelle, de ce qui leur est imposé par le devoir de leur profession, qui est, en réalité, de soutenir l’État dans ce qu’il a de mauvais autant que dans ce qu’il a de bon, de veiller à la conservation des mœurs publiques, ou excellentes ou détestables, et d’assurer, avec les droits des citoyens, les volontés tyranniques du prince, sans parler des préjugés ridicules et cruels qui trouvent sous les fleurs de lys un asile inviolable. Le magistrat le plus austère peut être amené, par son intégrité même, à rendre des arrêts aussi révoltants et peut-être plus inhumains encore que ceux du magistrat prévaricateur, et je ne sais, pour ma part, qui des deux je redouterais le plus, ou du juge qui s’est fait une âme avec des textes de loi, ou de celui qui emploie un reste de sentiment à torturer ces textes. Celui-ci me sacrifiera à son intérêt ou à ses passions ; l’autre m’immolera froidement à la chose écrite. Encore faut-il observer que le magistrat est défenseur, par fonction, non pas des préjugés nouveaux, auxquels nous sommes tous plus ou moins soumis, mais des préjugés anciens qui sont conservés dans les lois alors qu’ils s’effacent de nos âmes et de nos mœurs. Et il n’est pas d’esprit quelque peu méditatif et libre qui ne sente tout ce qu’il y a de gothique dans la loi, tandis que le juge n’a pas le droit de le sentir.

Mais je parle comme si les lois, encore que barbares et grossières, étaient du moins claires et précises. Et il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Le grimoire d’un sorcier semble facile à comprendre en comparaison de plusieurs articles de nos codes et de nos coutumiers. Ces difficultés d’interprétation ont beaucoup contribué à faire établir divers degrés de juridiction, et l’on admet que, ce que le bailli n’a pas entendu, messieurs du Parlement l’éclairciront. C’est beaucoup attendre de cinq hommes en robe rouge et en bonnet carré, qui, même après avoir récité le Veni Creator, demeurent sujets à l’erreur ; et il vaut mieux convenir que la plus haute juridiction juge sans appel pour cette seule raison qu’on avait épuisé les autres avant de recourir à celle-là. Le prince est de cet avis : car il a des lits de justice au-dessus des Parlements…

Mon bon maître regarda tristement couler l’eau comme l’image de ce monde où tout passe et rien ne change.

Il demeura quelque temps songeur et reprit d’une voix plus basse :

— Cela, seul, mon fils, me cause un insurmontable embarras, qu’il faille que ce soit les juges qui rendent la justice. Il est clair qu’ils ont intérêt à déclarer coupable celui qu’ils ont d’abord soupçonné. L’esprit de corps, si puissant chez eux, les y porte ; aussi voit-on que, dans toute leur procédure, ils écartent la défense comme une importune, et ne lui donnent accès que lorsque l’accusation a revêtu ses armes et composé son visage, et qu’enfin, à force d’artifices, elle a pris l’air d’une belle Minerve. Par l’esprit même de leur profession, ils sont enclins à voir un coupable dans tout accusé, et leur zèle semble si effrayant à certains peuples européens qu’ils les font assister, dans les grandes causes, par une dizaine de citoyens tirés au sort. En quoi il apparaît que le hasard, dans son aveuglement, garantit mieux la vie et la liberté des accusés que ne le peut faire la conscience éclairée des juges. Il est vrai que ces magistrats bourgeois, tirés à la loterie, sont tenus en dehors de l’affaire dont ils voient seulement les pompes extérieures. Il est vrai encore que, ignorant les lois, ils sont appelés, non à les appliquer, mais seulement à décider d’un seul mot s’il y a lieu de les appliquer. On dit que ces sortes d’assises donnent parfois des résultats absurdes, mais que les peuples qui les ont établies y sont attachés comme à une espèce de garantie très précieuse. Je le crois volontiers. Et je conçois qu’on accepte des arrêts rendus de la sorte, qui peuvent être ineptes ou cruels, mais dont l’absurdité du moins et la barbarie ne sont pour ainsi dire imputables à personne. L’iniquité semble tolérable quand elle est assez incohérente pour paraître involontaire.

Ce petit huissier, qui a un si grand sentiment de la justice, me soupçonnait d’être du parti des voleurs et des assassins. Au rebours, je réprouve à ce point le vol et l’assassinat, que je n’en puis souffrir même la copie régularisée par les lois, et il m’est pénible de voir que les juges n’ont rien trouvé de mieux, pour châtier les larrons et les homicides, que de les imiter ; car, de bonne foi, Tournebroche, mon fils, qu’est-ce que l’amende et la peine de mort, sinon le vol et l’assassinat perpétrés avec une auguste exactitude ? Et ne voyez-vous point que notre justice ne tend, dans toute sa superbe, qu’à cette honte de venger un mal par un mal, une misère par une misère, et de doubler, pour l’équilibre et la symétrie, les délits et les crimes ? On peut dépenser dans cette tâche une sorte de probité et de désintéressement. On peut s’y montrer un l’Hospital tout aussi bien qu’un Jeffryes, et je connais pour ma part un magistrat assez honnête homme. Mais j’ai voulu, remontant aux principes, montrer le caractère véritable d’une institution que l’orgueil des juges et l’épouvante des peuples ont revêtue à l’envi d’une majesté empruntée. J’ai voulu montrer l’humilité originelle de ces codes qu’on veut rendre augustes et qui ne sont en réalité qu’un amas bizarre d’expédients.

Hélas ! les lois sont de l’homme ; c’est une obscure et misérable origine. L’occasion les fit naître pour la plupart. L’ignorance, la superstition, l’orgueil du prince, l’intérêt du législateur, le caprice, la fantaisie, voilà la source de ces grands corps de droit qui deviennent vénérables quand ils commencent à n’être plus intelligibles. L’obscurité qui les enveloppe, épaissie par les commentateurs, leur communique la majesté des oracles antiques. J’entends dire à chaque instant, et je lis tous les jours dans les gazettes, que maintenant nous faisons des lois de circonstance et d’occasion. Cette vue appartient à des myopes qui ne découvrent pas que c’est la suite d’un usage immémorial et que, de tout temps, les lois sont sorties de quelque hasard. On se plaint aussi de l’obscurité et des contradictions où tombent sans cesse nos législateurs contemporains. Et l’on ne remarque pas que leurs prédécesseurs étaient tout aussi épais et embrouillés.

En fait, Tournebroche, mon fils, les lois sont bonnes ou mauvaises moins par elles-mêmes que par la façon dont on les applique, et telle disposition très inique ne fait pas de mal si le juge ne la met point en vigueur. Les mœurs ont plus de force que les lois. La politesse des habitudes, la douceur des esprits sont les seuls remèdes qu’on puisse raisonnablement apporter à la barbarie légale. Car de corriger les lois par les lois, c’est prendre une voie lente et incertaine. Les siècles seuls défont l’œuvre des siècles.

IIModifier

— Il faut reconnaître, dit M. de Terremondre, que, dans son genre, la prison de notre ville est quelque chose d’admirable, avec ses cellules blanches, si propres, rayonnant toutes d’un observatoire central, et si ingénieusement disposées qu’on y est toujours en vue, sans jamais rien voir. Il n’y a pas à dire, c’est bien compris, c’est moderne, c’est au niveau du progrès. L’année dernière, comme je faisais une promenade dans le Maroc, je vis à Tanger, dans une cour ombragée d’un mûrier, une méchante bâtisse de boue et de plâtre devant laquelle un grand nègre en guenilles sommeillait. Étant soldat, il avait pour arme un bâton. Par les fenêtres étroites de la bâtisse passaient des bras basanés, qui tendaient des paniers d’osier. C’étaient les prisonniers qui, de leur prison, offraient aux passants, contre une pièce de cuivre, le produit de leur travail indolent. Leur voix gutturale modulait des prières et des plaintes que coupaient brusquement des imprécations et des cris de fureur. Car, enfermés pêle-mêle dans la vaste salle, ils se disputaient les ouvertures, voulant tous y passer leurs corbeilles. La querelle trop vive tira de son assoupissement le soldat noir qui, à coups de bâton, fit rentrer dans le mur les paniers avec les mains suppliantes. Mais bientôt d’autres mains reparurent, brunes et tatouées de bleu comme les premières. J’eus la curiosité de regarder par les fentes d’une vieille porte de bois l’intérieur de la prison. Je vis dans l’ombre une foule déguenillée, éparse sur la terre humide, des corps de bronze couchés parmi des loques rouges, des faces graves portant sous le turban des barbes vénérables, des moricauds agiles tressant en riant des corbeilles. On découvrait çà et là, sur les jambes enflées, des linges souillés, cachant mal les plaies et les ulcères ; et l’on voyait, l’on entendait ondoyer et bruire la vermine. Parfois passaient des rires. Une poule noire piquait du bec le sol fangeux. Le soldat me laissait observer les prisonniers tout à loisir, épiant mon départ pour tendre la main. Alors, je songeai au directeur de notre belle prison départementale. Et je me dis : « Si M. Ossian Colot venait à Tanger, il la reconnaîtrait et il la flétrirait, la promiscuité, l’odieuse promiscuité. »

— Au tableau que vous faites, répliqua M. Bergeret, je reconnais la barbarie. Elle est moins cruelle que la civilisation. Les prisonniers musulmans ne souffrent que de l’indifférence et parfois de la férocité de leurs gardiens. Du moins n’ont-ils rien à redouter des philanthropes. Leur vie est supportable, puisqu’on ne leur inflige pas le régime cellulaire. Toute prison est douce, comparée à la cellule inventée par nos savants criminalistes.

« Il y a, poursuivit M. Bergeret, une férocité particulière aux peuples civilisés, qui passe en cruauté l’imagination des barbares. Un criminaliste est bien plus méchant qu’un sauvage, un philanthrope invente des supplices inconnus à la Perse et à la Chine. Le bourreau persan fait mourir de faim les prisonniers. Il fallait un philanthrope pour imaginer de les faire mourir de solitude. C’est là précisément en quoi consiste le supplice de la prison cellulaire. Il est incomparable pour la durée et l’atrocité. Le patient, par bonheur, en devient fou, et la démence lui ôte le sentiment de ses tortures. On croit justifier cette abomination en alléguant qu’il fallait soustraire le condamné aux mauvaises influences de ses pareils et le mettre hors d’état d’accomplir des actes immoraux ou criminels. Ceux qui raisonnent ainsi sont trop bêtes pour qu’on affirme qu’ils sont hypocrites.

— Vous avez raison, dit M. Mazure. Mais ne soyons pas injustes envers notre temps. La Révolution, qui a su accomplir la réforme judiciaire, a beaucoup amélioré le sort des prisonniers. Les cachots de l’ancien régime étaient, pour la plupart, infects et noirs.

— Il est vrai, répliqua M. Bergeret, que de tout temps les hommes ont été méchants et cruels, et qu’ils ont toujours pris plaisir à tourmenter les malheureux. Du moins, avant qu’il y eût des philanthropes, ne torturait-on les hommes que par un simple sentiment de haine et de vengeance, et non dans l’intérêt de leurs mœurs.

== III ==

— J’ai appris ce matin à la préfecture, dit M. Frémont, qu’on coupait une tête dans notre ville. Tout le monde en parle.

— On a si peu de distractions en province ! dit M. de Terremondre.

— Mais celle-là, dit M. Bergeret, est dégoûtante. On tue légalement dans l’ombre. Pourquoi le faire encore, puisqu’on en a honte ? Le président Grévy, qui était fort intelligent, avait aboli virtuellement la peine de mort, en ne l’appliquant jamais. Que ses successeurs n’ont-ils imité son exemple ! La sécurité des individus dans les sociétés modernes ne repose pas sur la terreur des supplices. La peine de mort est abolie dans plusieurs nations de l’Europe, sans qu’il s’y commette plus de crimes que dans les pays où subsiste cette ignoble pratique. Là même où cette coutume dure encore, elle languit et s’affaiblit. Elle n’a plus ni force ni vertu. C’est une laideur inutile. Elle survit à son principe. Les idées de justice et de droit, qui jadis faisaient tomber les têtes avec majesté, sont bien ébranlées maintenant par la morale issue des sciences naturelles. Et puisque visiblement la peine de mort se meurt, la sagesse est de la laisser mourir.

— Vous avez raison, dit M. Frémont. La peine de mort est devenue une pratique intolérable, depuis qu’on n’y attache plus l’idée d’expiation, qui est toute théologique.

— Le Président aurait bien fait grâce, dit Léon avec importance. Mais le crime était trop horrible.

— Le droit de grâce, dit M. Bergeret, était un des attributs du droit divin. Le roi ne l’exerçait que parce qu’il était au-dessus de la justice humaine comme représentant de Dieu sur la terre. Ce droit, en passant du roi au président de la République, a perdu son caractère essentiel et sa légitimité. Il constitue désormais une magistrature en l’air, une fonction judiciaire en dehors de la justice et non plus au-dessus ; il institue une juridiction arbitraire, inconnue au législateur. L’usage en est bon, puisqu’il sauve des malheureux. Mais prenez garde qu’il est devenu absurde. La miséricorde du roi était la miséricorde de Dieu même. Conçoit-on M. Félix Faure investi des attributs de la divinité ? M. Thiers, qui ne se croyait pas l’oint du Seigneur, et qui, de fait, n’avait pas été sacré à Reims, se déchargea du droit de grâce sur une commission qui avait mandat d’être miséricordieuse pour lui.

— Elle le fut médiocrement, dit M. Frémont…

— Des restes de barbarie traînent encore, dit M. Bergeret, dans la civilisation moderne. Notre code de justice militaire, par exemple, nous rendra odieux à un prochain avenir. Ce code a été fait pour ces troupes de brigands armés qui désolaient l’Europe au XVIIIe siècle. Il fut conservé par la République de 92, et systématisé dans la première moitié de ce siècle. Après avoir substitué la nation à l’armée, on a oublié de le changer. On ne saurait penser à tout. Ces lois atroces, faites pour des pandours, on les applique aujourd’hui à de jeunes paysans effarés, à des enfants des villes qu’il serait facile de conduire avec douceur. Et cela semble naturel !

— Je ne vous comprends pas, dit M. de Terremondre. Notre code militaire, préparé, je crois, sous la Restauration, date seulement du second Empire. Aux environs de 1875, il a été remanié et mis d’accord avec l’organisation nouvelle de l’armée. Vous ne pouvez donc pas dire qu’il est fait pour les armées de l’ancien régime.

— Je le puis dire parfaitement, répondit M. Bergeret, puisque ce code n’est qu’une compilation des ordonnances concernant les armées de Louis XIV et de Louis XV. On sait ce qu’étaient ces armées, ramas de racoleurs et de racolés, chiourme de terre, divisée en lots qu’achetaient de jeunes nobles, parfois des enfants. On maintenait l’obéissance de ces troupes par de perpétuelles menaces de mort. Tout est changé ; les militaires de la monarchie et des deux Empires ont fait place à une énorme et placide garde nationale. Il n’y a plus à craindre ni mutineries ni violences. Pourtant la mort à tout propos menace ces doux troupeaux de paysans et d’artisans, mal habillés en soldats. Le contraste de ces mœurs bénignes et de ces lois féroces est presque risible. Et, si l’on y réfléchissait, on trouverait qu’il est aussi grotesque qu’odieux de punir de mort des attentats dont on aurait facilement raison par le léger appareil des peines de simple police.

— Mais, dit M. de Terremondre, les soldats d’aujourd’hui ont des armes comme les soldats d’autrefois. Et il faut bien que des officiers, en petit nombre et désarmés, s’assurent l’obéissance et le respect d’une multitude d’hommes portant des fusils et des cartouches. Tout est là.

— C’est un vieux préjugé, dit M. Bergeret, que de croire à la nécessité des peines et d’estimer que les plus fortes sont les plus efficaces. La peine de mort pour voie de fait envers un supérieur vient du temps où les officiers n’étaient pas du même sang que les soldats…

IVModifier

Il y a environ dix ans, peut-être plus, peut-être moins, je visitai une prison de femmes. C’était un ancien château construit sous Henri IV et dont les hauts toits d’ardoise dominaient une sombre petite ville du Midi, au bord d’un fleuve. Le directeur de cette prison paraissait toucher à l’âge de la retraite ; il portait une perruque noire et une barbe blanche. C’était un directeur extraordinaire. Il pensait par lui-même et avait des sentiments humains. Il ne se faisait pas d’illusions sur la moralité de ses trois cents pensionnaires, mais il n’estimait pas qu’elle fût bien au-dessous de la moralité de trois cents femmes prises au hasard dans une ville.

— Il y a de tout ici comme ailleurs, semblait-il me dire de son regard doux et las.

Quand nous traversâmes la cour, une longue file de détenues achevait la promenade silencieuse et regagnait les ateliers. Il y avait beaucoup de vieilles, l’air brut et sournois. Mon ami, le docteur Cabane, qui nous accompagnait, me fit remarquer que presque toutes ces femmes avaient des tares caractéristiques, que le strabisme était fréquent parmi elles, que c’était des dégénérées, et qu’il s’en trouvait bien peu qui ne fussent marquées des stigmates du crime, ou tout au moins du délit.

Le directeur secoua lentement la tête. Je vis bien qu’il n’était guère accessible aux théories des médecins criminalistes et qu’il demeurait persuadé que dans notre société les coupables ne sont pas toujours très différents des innocents.

Il nous mena dans les ateliers. Nous vîmes les boulangères, les blanchisseuses, les lingères à l’ouvrage. Le travail et la propreté mettaient là presque un peu de joie. Le directeur traitait toutes ces femmes avec bonté. Les plus stupides et les plus méchantes ne lui faisaient pas perdre sa patience ni sa bienveillance. Il estimait qu’on doit passer bien des choses aux personnes avec lesquelles on vit, qu’il ne faut pas trop demander même à des délinquantes et à des criminelles ; et, contrairement à l’usage, il n’exigeait pas des voleuses et des entremetteuses qu’elles fussent parfaites parce qu’elles étaient punies. Il ne croyait guère à l’efficacité des châtiments pour rendre les êtres meilleurs, et il désespérait de faire de la prison une école de vertu. Ne pensant pas qu’on rend les gens meilleurs en les faisant souffrir, il épargnait le plus qu’il pouvait les souffrances à ces malheureuses. Je ne sais s’il avait des sentiments religieux, mais il n’attachait aucune signification morale à l’idée d’expiation.

— J’interprète le règlement, me dit-il, avant de l’appliquer. Et je l’explique moi-même aux détenues. Le règlement prescrit, par exemple, le silence absolu. Or, si elles gardaient absolument le silence, elles deviendraient toutes idiotes ou folles. Je pense, je dois penser, que ce n’est pas cela que veut le règlement. Je leur dis : « Le règlement vous ordonne de garder le silence. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que les surveillantes ne doivent pas vous entendre. Si l’on vous entend, vous serez punies ; si l’on ne vous entend pas, on n’a pas de reproche à vous faire. Je n’ai pas à vous demander compte de vos pensées. Si vos paroles ne font pas plus de bruit que vos pensées, je n’ai pas à vous demander compte de vos paroles. » Ainsi averties, elles s’étudient à parler sans pour ainsi dire proférer de sons. Elles ne deviennent pas folles, et la règle est suivie.

Je lui demandai si ses supérieurs hiérarchiques approuvaient cette interprétation du règlement.

Il me répondit que les inspecteurs lui faisaient souvent des reproches ; qu’alors il les conduisait jusqu’à la porte extérieure, et leur disait : « Vous voyez cette grille ; elle est en bois. Si l’on enfermait ici des hommes, au bout de huit jours il n’en resterait pas un. Les femmes n’ont pas l’idée de s’évader. Mais il est prudent de ne pas les rendre enragées. Le régime de la prison n’est pas déjà très favorable à leur santé physique et morale. Je ne me charge plus de les garder si vous leur imposez la torture du silence. »

L’infirmerie et les dortoirs, que nous visitâmes ensuite, étaient installés dans de grandes salles blanchies à la chaux, et qui ne gardaient plus de leur antique splendeur que des cheminées monumentales de pierre grise et de marbre noir surmontées de pompeuses Vertus en ronde bosse. Une Justice, sculptée vers 1600 par quelque artiste flamand italianisé, la gorge libre et la cuisse hors de sa tunique fendue, tenait d’un bras gras ses balances affolées dont les plateaux se choquaient comme des cymbales, et tournait la pointe de son glaive contre une petite malade couchée dans un lit de fer, sur un matelas aussi mince qu’une serviette pliée. On eût dit un enfant.

— Eh bien ! cela va mieux ? demanda le docteur Cabane.

— Oh ! oui, monsieur, beaucoup mieux.

Et elle sourit.

— Allons, soyez bien sage et vous guérirez.

Elle regarda le médecin avec de grands yeux pleins de joie et d’espérance.

— C’est qu’elle a été bien malade, cette petite, dit le docteur Cabane.

Et nous passâmes.

— Pour quel délit a-t-elle été condamnée ?

— Ce n’est pas pour un délit, c’est pour un crime.

— Ah !

— Infanticide.

Au bout d’un long corridor, nous entrâmes dans une petite pièce assez gaie, toute garnie d’armoires, et dont les fenêtres, qui n’étaient pas grillées, donnaient sur la campagne. Là, une jeune femme, fort jolie, écrivait devant un bureau. Debout, près d’elle, une autre, très bien faite, cherchait une clef dans un trousseau pendu à sa ceinture. J’aurais cru volontiers que ce fussent les filles du directeur. Il m’avertit que c’était deux détenues.

— Vous n’avez pas vu qu’elles ont le costume de la maison ?

Je ne l’avais pas remarqué, sans doute parce qu’elles ne le portaient pas comme les autres.

— Leurs robes sont mieux faites et leurs bonnets, plus petits, laissent voir les cheveux.

— C’est, me répondit le vieux directeur, qu’il est bien difficile d’empêcher une femme de montrer ses cheveux, quand ils sont beaux. Celles-ci sont soumises au régime commun et astreintes au travail.

— Que font-elles ?

— L’une est archiviste et l’autre bibliothécaire.

Il n’y avait pas besoin de le demander : c’étaient deux « passionnelles » . Le directeur ne nous cacha pas qu’aux délinquantes il préférait les criminelles.

— J’en sais, dit-il, qui sont comme étrangères à leur crime. Ce fut un éclair dans leur vie. Elles sont capables de droiture, de courage et de générosité. Je n’en dirais pas autant de mes voleuses. Leurs délits, qui restent médiocres et vulgaires, forment le tissu de leur existence. Elles sont incorrigibles. Et cette bassesse, qui leur fit commettre des actes répréhensibles, se retrouve à tout instant dans leur conduite. La peine qui les atteint est relativement légère et, comme elles ont peu de sensibilité physique et morale, elles la supportent le plus souvent avec facilité.

« Ce n’est pas à dire, ajouta-t-il vivement, que ces malheureuses soient toutes indignes de pitié et ne méritent point qu’on s’intéresse à elles. Plus je vis, plus je m’aperçois qu’il n’y a pas de coupables et qu’il n’y a que des malheureux. »

Il nous fit entrer dans son cabinet et donna à un surveillant l’ordre de lui amener la détenue 503.

— Je vais, nous dit-il, vous donner un spectacle que je n’ai point préparé, je vous prie de le croire, et qui vous inspirera sans doute des réflexions neuves sur les délits et les peines. Ce que vous allez voir et entendre, je l’ai vu et entendu cent fois dans ma vie.

Une vieille femme, accompagnée d’une surveillante, entra dans le cabinet. C’était une paysanne rude, informe, sans front ni menton, borgne.

— J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, lui dit le directeur. M. le Président de la République, instruit de votre bonne conduite, vous remet le reste de votre peine. Vous sortirez samedi.

Elle écoutait, la bouche ouverte, les mains jointes sur le ventre. Mais les idées n’entraient pas vite dans sa tête.

— Vous sortirez samedi prochain de cette maison. Vous serez libre.

Cette fois elle comprit, ses mains se soulevèrent dans un geste de détresse, ses lèvres tremblèrent :

— C’est-il vrai qu’il faut que je m’en aille ? Alors, qu’est-ce que je vais devenir ? Ici j’étais nourrie, vêtue, et tout. Est-ce que vous pourriez pas le dire à ce bon monsieur, qu’il vaut mieux que je reste où je suis ?

Il l’avertit qu’à son départ elle recevrait une certaine somme, dix ou douze francs.

Elle sortit, pensant à cet argent.

Je demandai ce qu’elle avait fait, celle-là.

Il feuilleta un registre :

— 503. Elle était servante chez des cultivateurs… Elle a volé un tablier à ses maîtres… Vol domestique… Vous savez, la loi punit sévèrement le vol domestique.

== V ==

— Il n’est pas convenable, dit Jean Marteau, de manquer de pain. C’est une incorrection. La faim devrait être un délit comme le vagabondage. Mais en fait les deux délits se confondent, et l’article 269 punit de trois à six mois de prison les gens qui n’ont pas de moyens de subsistance. Le vagabondage, dit le code, est l’état des vagabonds, des gens sans aveu, qui n’ont ni domicile certain ni moyens de subsistance et qui n’exercent habituellement aucun métier, aucune profession. Ce sont de grands coupables.

— Il est remarquable, dit M. Bergeret, que l’état de ces vagabonds, passibles de six mois de prison et de dix ans de surveillance, est précisément celui où le bon saint François mit ses compagnons, à Sainte-Marie-des-Anges, et les filles de sainte Claire. Saint François d’Assise et saint Antoine de Padoue, s’ils venaient prêcher aujourd’hui à Paris, risqueraient fort d’aller dans le panier à salade au dépôt de la Préfecture. Ce que j’en dis n’est pas pour dénoncer à la police les moines mendiants qui pullulent maintenant et trublionnent chez nous. Ceux-là ont des moyens d’existence et ils exercent tous les métiers.

— Ils sont respectables puisqu’ils sont riches, dit Jean Marteau, et la mendicité n’est interdite qu’aux pauvres. Ne possédant rien, j’étais un ennemi présumé de la propriété, et il est juste de défendre la propriété contre ses ennemis. La tâche auguste du juge est d’assurer à chacun ce qui lui revient, au riche sa richesse et au pauvre sa pauvreté.

— J’ai médité la philosophie du droit, dit M. Bergeret, et j’ai reconnu que toute la justice sociale reposait sur ces deux axiomes : Le vol est condamnable. Le produit du vol est sacré. Ce sont là les principes qui assurent la sécurité des individus et maintiennent l’ordre dans l’État. Si l’un de ces principes tutélaires était méconnu, la société tout entière s’écroulerait. Ils furent établis au commencement des âges. Un chef vêtu de peaux d’ours, armé d’une hache de silex et d’une épée en bronze, rentra avec ses compagnons dans l’enceinte de pierres où les enfants de la tribu étaient renfermés avec les troupeaux des femmes et des rennes. Ils ramenaient les jeunes filles et les jeunes garçons de la tribu voisine et rapportaient des pierres tombées du ciel, qui étaient précieuses parce qu’on en faisait des épées qui ne pliaient pas. Le chef monta sur un tertre, au milieu de l’enceinte, et dit : « Ces esclaves et ce fer, que j’ai pris à des hommes faibles et méprisables, sont à moi. Quiconque étendra la main dessus sera frappé de ma hache. » Telle est l’origine des lois. Leur esprit est antique et barbare. Et c’est parce que la justice est la consécration de toutes les injustices, qu’elle rassure tout le monde. Un juge peut être bon, car les hommes ne sont pas tous méchants ; la loi ne peut pas être bonne parce qu’elle est antérieure à toute idée de bonté. Les changements qu’on y a apportés dans la suite des âges n’ont pas altéré son caractère original. Les juristes l’ont rendue subtile et l’ont laissée barbare. C’est à sa férocité même qu’elle doit d’être respectée et de paraître auguste. Les hommes sont enclins à adorer les dieux méchants, et ce qui n’est point cruel ne leur semble point vénérable. Les justiciables croient à la justice des lois. Ils n’ont point une autre morale que les juges, et ils pensent comme eux qu’une action punie est une action punissable. J’ai été souvent touché de voir, en police correctionnelle ou en cour d’assises, que le coupable et le juge s’accordent parfaitement sur les idées de bien et de mal. Ils ont les mêmes préjugés et une morale commune.

— Il n’en saurait être autrement, dit Jean Marteau. Un malheureux qui a volé à un étalage une saucisse ou une paire de souliers n’a pas pour cela pénétré d’un regard profond et d’un esprit intrépide les origines du droit et les fondements de la justice. Et ceux qui, comme nous, n’ont pas craint de voir la consécration de la violence et de l’iniquité à l’origine des codes, ceux-là sont incapables de voler un centime.

— Mais enfin, dit M. Goubin, il y a des lois justes !

— Croyez-vous ? demanda Jean Marteau.

— M. Goubin a raison, dit M. Bergeret. Il y a des lois justes. Mais la loi, étant instituée pour la défense de la société, ne saurait être, dans son esprit, plus équitable que cette société. Tant que la société sera fondée sur l’injustice, les lois auront pour fonction de défendre et de soutenir l’injustice. Et elles paraîtront d’autant plus respectables qu’elles seront plus injustes. Remarquez aussi qu’anciennes, pour la plupart, elles représentent non pas tout à fait l’iniquité présente, mais une iniquité passée, plus rude et plus grossière. Ce sont des monuments des âges mauvais, qui subsistent dans des jours plus doux.

— Mais on les corrige, dit M. Goubin.

— On les corrige, répondit M. Bergeret. La Chambre et le Sénat y travaillent quand ils n’ont pas autre chose à faire. Mais le fond subsiste : il est âpre. A vrai dire, je ne craindrais pas beaucoup les mauvaises lois si elles étaient appliquées par de bons juges. La loi est inflexible, dit-on. Je ne le crois pas. Il n’y a point de texte qui ne se laisse solliciter. La loi est morte. Le magistrat est vivant ; c’est un grand avantage qu’il a sur elle. Malheureusement il n’en use guère. D’ordinaire, il se fait plus mort, plus froid, plus insensible que le texte qu’il applique. Il n’est point humain ; il n’a point de pitié. L’esprit de caste étouffe en lui toute sympathie humaine.

Je ne parle ici que des magistrats honnêtes.

— C’est le plus grand nombre, dit M. Goubin.

— C’est le plus grand nombre, répondit M. Bergeret, si nous considérons la probité vulgaire et la morale commune. Mais est-ce assez que d’être à peu près un honnête homme pour exercer sans erreurs et sans abus le pouvoir monstrueux de punir ? Le bon juge devrait unir l’esprit philosophique à la simple bonté. C’est beaucoup demander à un homme qui fait sa carrière et veut avancer. Sans compter que s’il fait paraître une morale supérieure à celle de son temps, il sera odieux à ses confrères et soulèvera l’indignation générale. Car nous appelons immoralité toute morale qui n’est point la nôtre. Tous ceux qui ont apporté un peu de bonté nouvelle au monde essuyèrent le mépris des honnêtes gens. C’est bien ce qui est arrivé au président Magnaud.

J’ai là ses jugements réunis en un petit volume et commentés par Henry Leyret. Ces jugements, quand ils furent prononcés, indignèrent les magistrats austères et les législateurs vertueux. Ils sont empreints d’une philosophie profonde et d’une bonté délicate. Ils témoignent de l’esprit le plus élevé et de l’âme la plus tendre. Ils sont pleins de pitié, ils sont humains, ils sont vertueux. On estima dans la magistrature que le président Magnaud n’avait pas l’esprit juridique, et les amis de M. Méline l’accusèrent de ne point assez respecter la propriété. Et il est vrai que les « attendus » dont s’appuient les jugements de M. le président Magnaud sont singuliers ; car on y rencontre à chaque ligne les pensées d’un esprit libre et les sentiments d’un cœur généreux.

M. Bergeret, prenant sur la table un petit volume rouge, le feuilleta et lut :

« La probité et la délicatesse sont deux vertus infiniment plus faciles à pratiquer quand on ne manque de rien, que lorsqu’on est dénué de tout. »

« Ce qui ne peut être évité ne saurait être puni. »

« Pour équitablement apprécier le délit de l’indigent, le juge doit, pour un instant, oublier le bien-être dont il jouit, afin de s’identifier autant que possible avec la situation lamentable de l’être abandonné de tous. »

« Le souci du juge, dans son interprétation de la loi, ne doit pas être seulement limité au cas spécial qui lui est soumis, mais s’étendre encore aux conséquences bonnes ou mauvaises que peut produire sa sentence dans un intérêt plus général. »

« C’est l’ouvrier seul qui produit et qui expose sa santé ou sa vie au profit exclusif du patron, lequel ne peut compromettre que son capital. »

Et j’ai cité presque au hasard, ajouta M. Bergeret en fermant le livre. Voilà des paroles nouvelles et qui rendent le son d’une grande âme !