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La Guirlande des dunes/L’Hiver dans les Dunes

Toute la Flandre
Deman (La Guirlande des dunesp. 14-17).

L’Hiver dans les Dunes


Voici le pays blanc des dunes
Que les siècles ont ravagé :
Pâles soleils et mornes lunes
Sommets fendus, sablons mangés,
Montagnes mortes, une à une.

Le ciel, la mer et leur ceinture d’ouragans !
O vous, les vents qui accourez du bout des mondes,
Les vents, les vents hurleurs, les vents sifflants,
Portant la grêle dans vos frondes.

Depuis longtemps sont morts, l’été, l’automne ;
Octobre est loin, avec sa brume monotone,
Avec son deuil de pourpre et de silence ;
Et maintenant voici,
Voici l’hiver, l’hiver sauvage et sans merci,
Et les mois noirs qui recommencent.

Les villages souffrent là-bas,
Les toits ployés sous la tempête,
Pauvres, tristes, serrés par tas,
Comme des bêtes ;
D’une mince lueur, le soir se fend ;
La meute entière des nuées
Hurle vers l’ombre — et seule une cloche remuée
Sanglote encor, avec des cris d’enfant.

Et sur la plage où se querellent
Les vents de loin en loin, à l’infini,
Traînent, en bandes parallèles,
Les défilés des sables gris ;
Les oiseaux fuient ; la grève est vide ;
Le navire se fond dans l’étendue humide :
Tous les grands deuils semblent marcher
De lieue en lieue, avec la mer.

Montagnes mortes une à une,
Oh ! comme au loin le vieil hiver du Nord
Quoique mortes, vous tue et vous lacère encor !
Et comme entre vos flancs et vos crêtes de sable
Plongent, partout, ses dents insaisissables !

L’herbe rare et les oyats
Sont arrachés, et l’on dirait des chevelures
Larges et volantes, là-bas ;
La bise est à la fois gel et brûlure ;
On écoute passer d’énormes coups de faux
Tombant, comme des vols, d’en haut,
Et s’enfonçant dans les os de la terre ;
Un ronflement constant de force solitaire
Dont personne, sinon la mer, n’est le témoin,
Toujours plus sourd et lourd épouvante les loins ;
Des pans entiers de sable croulent ;
Des caps et des sommets sont rasés par les houles ;
Des tourbillons creusent des entonnoirs ;
Le soir
Resserre, en un faisceau, ces angoisses funèbres ;
Des cassements se font entendre, on ne sait d’où,
Si longs et si profonds qu’on croit que les ténèbres
Luttent et s entre-mordent, tout à coup.

Et c’est le pays blanc des dunes
Que les siècles ont ravagé ;
Pâles soleils et mornes lunes
Sommets fendus, sablons mangés ;
Montagnes mortes, une à une.


Verhaeren - La Guirlande des dunes, 1907 (page 19 crop).jpg