Traduction par Henry D. Davray.
L. Vandamme & Co. (p. 71-83).


XII

CE QUE JE VIS DE LA DESTRUCTION DE WEYBRIDGE ET DE SHEPPERTON

Quand l’aube fut trop claire, nous nous retirâmes de la fenêtre d’où nous avions observé les Marsiens, et nous descendîmes doucement au rez-de-chaussée.

L’artilleur convint avec moi que la maison n’était pas un endroit où demeurer. Il se proposait, dit-il, de se mettre en route vers Londres et de rejoindre sa batterie. Mon plan était de retourner sans délai à Leatherhead, et la puissance des Marsiens m’avait si grandement impressionné que j’étais décidé à emmener ma femme à Newhaven et de là j’espérais quitter immédiatement le pays avec elle. Car je me rendais déjà clairement compte que les environs de Londres allaient être inévitablement la scène d’une lutte désastreuse, avant que de pareilles créatures puissent être détruites.

Entre nous et Leatherhead, cependant, il y avait le troisième cylindre avec ses gardiens gigantesques. Si j’avais été seul, je crois que j’aurais tenté la chance de passer quand même. Mais l’artilleur m’en dissuada.

— Quand on a une femme supportable, il n’y a pas de raison de la rendre veuve, dit-il.

Enfin je consentis à aller avec lui, en nous abritant dans les bois, et de remonter vers le nord jusqu’à Street Cobham avant de nous séparer. De là, je devais faire un grand détour par Epsom pour rejoindre Leatherhead.

Je me serais mis en route sur-le-champ, mais mon compagnon avait plus d’expérience. Il me fit chercher dans toute la maison pour trouver un flacon emplît de whisky et nous garnîmes toutes nos poches de paquets de biscuits et de tranches de viande. Ensuite, nous nous glissâmes hors de la maison et courûmes de toutes nos forces jusqu’au bas du chemin raboteux par où j’étais venu la nuit précédente. Les maisons paraissaient désertes. En route, nous rencontrâmes un groupe de trois cadavres carbonisés, tombés ensemble quand le Rayon Ardent les atteignit ; ici et là, des objets que les gens avaient laissé tomber — une pendule, une pantoufle, une cuiller d’argent et de pauvres choses précieuses de ce genre. Au coin de la rue, qui monte vers la poste, une petite voiture non attelée, chargée de malles et de meubles, était renversée sur ses roues brisées. Une cassette, dont on avait fait sauter le couvercle, avait été jetée sous les débris.

À part la loge de l’orphelinat qui brûlait encore, aucune des maisons n’avait souffert beaucoup de ce côté-ci. Le Rayon Ardent n’avait fait que raser les cheminées en passant. Cependant, hormis nous deux, il ne semblait pas y avoir une seule personne vivante dans Maybury. Les habitants s’étaient enfuis en grande partie, par la route d’Old Woking, je suppose, — la même route que j’avais suivie pour aller à Leatherhead — ou bien ils s’étaient cachés.

Nous descendîmes le chemin, passant de nouveau près du cadavre de l’homme en noir, trempé par la grêle de la nuit précédente, et nous entrâmes dans les bois, au pied de la colline. Nous arrivâmes ainsi jusqu’au chemin de fer sans rencontrer âme qui vive. De l’autre côté de la ligne, les bois n’étaient plus que des débris consumés et noircis. Pour la plupart, les arbres étaient tombés, mais un certain nombre étaient encore debout, troncs gris et désolés, avec un feuillage roussi au lieu de leur verdure de la veille.

Du côté que nous suivions, le feu n’avait rien fait de plus qu’écorcher les arbres les plus proches, sans réussir à prendre de pires proportions. À un endroit, les bûcherons avaient laissé leur travail interrompu. Des arbres, abattus et fraîchement émondés, étaient entassés dans une clairière, avec, auprès d’une scie à vapeur, des tas de sciure. Tout près de là était une hutte de terre et de branchages, désertée. Il n’y avait, à cette heure, le moindre souffle de vent et toutes choses étaient étrangement tranquilles. Même les oiseaux se taisaient et dans notre marche précipitée, l’artilleur et moi parlions à voix basse en jetant de temps en temps un regard furtif par-dessus notre épaule. Une fois ou deux nous nous arrêtâmes pour écouter.

Au bout d’un certain temps, nous eûmes rejoint la route ; à ce moment nous entendîmes un bruit de sabots de chevaux et nous aperçûmes, à travers les troncs d’arbres, trois cavaliers avançant lentement vers Woking. Nous les hélâmes et ils firent halte, tandis que nous accourions en toute hâte vers eux. C’était un lieutenant et deux cavaliers du 8e hussards, avec un instrument semblable à un théodolite, que l’artilleur me dit être un héliographe.

— Vous êtes les premiers que j’ai rencontrés ce matin venant de cette direction, me dit le lieutenant. Que se prépare-t-il par là ?

Sa voix et son regard disaient toute son inquiétude. Les hommes, derrière

Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur trois pieds et devint la première des machines que j’avais vues.

lui, nous dévisageaient curieusement. L’artilleur sauta du talus sur la route, rectifia la position et salua.

— Ma pièce a été détruite hier soir, mon lieutenant. Je me suis caché. Je tâche maintenant de rejoindre ma batterie. Vous apercevrez les Marsiens, je pense, à un demi-mille d’ici en suivant cette route.

— Comment diable sont-ils ? demanda le lieutenant.

— Des géants en armure, mon lieutenant. Trente mètres de haut, trois jambes et un corps comme de l’aluminium, avec une grosse tête effrayante dans une espèce de capuchon.

— Allons donc ! dit le lieutenant, quelles sottises !

— Vous verrez vous-même, mon lieutenant. Ils portent une sorte de boîte qui envoie du feu et qui vous tue d’un seul coup.

— Que voulez-vous dire ?… Un canon ?

— Non, mon lieutenant — et l’artilleur entama une copieuse description du Rayon Ardent. Au milieu de son récit, le lieutenant l’interrompit et se tourna vers moi. J’étais resté sur le talus qui bordait la route.

— Vous avez vu cela ? demanda le lieutenant.

— C’est parfaitement exact, répondis-je.

— C’est bien, fit le lieutenant. Mon devoir est d’aller m’en assurer. Écoutez, dit-il à l’artilleur, nous sommes détachés ici pour avertir les gens de quitter leurs maisons. Vous ferez bien d’aller raconter la chose vous-même au général de brigade et lui dire tout ce que vous savez. Il est à Weybridge. Vous savez le chemin ?

— Je le connais, répondis-je.

Et il tourna son cheval du côté d’où nous venions.

— Vous dites à un demi-mille ? demanda-t-il.

— Au plus, répondis-je, et j’indiquai les cimes des arbres vers le sud. Il me remercia et se mit en route. Nous ne le revîmes plus.

Plus loin, un groupe de trois femmes et de deux enfants étaient en train de déménager une maison de laboureur. Ils surchargeaient une charrette à bras de ballots malpropres et d’un mobilier misérable. Ils étaient bien trop affairés pour nous adresser la parole, et nous passâmes.

Près de la gare de Byfleet, en sortant du bois, nous trouvâmes la contrée calme et paisible sous le soleil matinal. Nous étions bien au delà de la portée du Rayon Ardent et, n’eût été le silence désert de quelques-unes des maisons, le mouvement et l’agitation de départs précipités dans d’autres, la troupe de soldats campée sur le pont du chemin de fer et regardant au long de la ligne vers Woking, ce dimanche eût semblé pareil à tous les autres dimanches.

Plusieurs chariots et voitures de ferme s’avançaient, avec d’incessants craquements, sur la route d’Addlestone, et tout à coup par la barrière d’un champ, nous aperçûmes, au milieu d’une prairie plate, six canons énormes, strictement disposés à intervalles égaux et pointés sur Woking. Les caissons étaient à la distance réglementaire et les canonniers à leur poste auprès des canons. On eût dit qu’ils étaient prêts pour une inspection.

— Voilà qui est parfait, dis-je. Ils seront bien reçus par ici, en tout cas.

L’artilleur s’arrêta, hésitant, devant la barrière.

— Non, je continue, fit-il.

Plus loin, vers Weybridge, juste à l’entrée du pont, il y avait un certain nombre de soldats en petite tenue élevant une longue barricade devant d’autres canons.

— Ce sont des arcs et des flèches contre le tonnerre, dit l’artilleur. Ils n’ont pas encore vu ce diable de rayon de feu.

Les officiers que leur service ne retenait pas s’étaient groupés et examinaient l’horizon par-dessus les sommets des arbres vers le sud-ouest, et les hommes s’arrêtaient de temps à autre pour regarder dans la même direction.

Byfleet était rempli de ce tumulte. Des gens faisaient des paquets et une vingtaine de hussards, quelques-uns à pied, les autres à cheval, les obligeaient à se hâter. Trois ou quatre camions administratifs, un vieil omnibus et beaucoup d’autres véhicules étaient alignés dans la rue du village et on les chargeait de tout ce qui semblait utile ou précieux. Il y avait aussi des gens en grand nombre qui avaient été assez respectueux des coutumes pour revêtir leurs habits du dimanche et les soldats avaient toutes les peines du monde à leur faire comprendre la gravité de la situation. Nous vîmes un vieux bonhomme ridé, avec une immense malle et plus d’une vingtaine de pots contenant des orchidées, faire de violents reproches au caporal qui ne voulait pas s’en charger. Je m’arrêtai et le saisis par le bras.

— Savez-vous ce qui vient là-bas ? lui dis-je en montrant les bois de sapins qui cachaient la vue des Marsiens.

– Eh ? fit-il en se retournant. Il ne veut pas comprendre que mes plantes ont une grande valeur.

– La Mort ! criai-je. La Mort qui vient ! La Mort !

Le laissant digérer cela, s’il le pouvait, je m’élançai à la suite de l’artilleur. Au coin, je me retournai. Le caporal avait planté là le pauvre homme qui restait debout auprès de sa malle, sur le couvercle de laquelle il avait posé ses pots, regardait d’un air hébété du côté des arbres.

Personne à Weybridge ne put nous dire où se trouvait le quartier général ; je n’avais encore jamais vu de pareille confusion : des chariots, des voitures partout, formant le plus étonnant mélange de moyens de transport et de chevaux. Les gens honorables de l’endroit, en costume de sports, leurs épouses élégamment mises, se hâtaient de faire leurs paquets, énergiquement aidés par tous les fainéants des environs, tandis que les enfants s’agitaient, absolument ravis, pour la plupart, de cette diversion inattendue à leurs ordinaires distractions dominicales. Au milieu de tout cela, le digne prêtre de la paroisse célébrait fort courageusement un service matinal et le vacarme de sa cloche s’efforçait de surmonter le tapage et le tumulte qui remplissaient le village.

L’artilleur et moi, assis sur les marches de la fontaine, nous fîmes un repas suffisamment réconfortant avec les provisions que nous avions emportées dans nos poches. Des patrouilles de soldats, non plus de hussards ici, mais de grenadiers blancs, invitaient les gens à partir au plus vite ou à se réfugier dans leurs caves sitôt que la canonnade commencerait. En passant sur le pont du chemin de fer, nous vîmes qu’une foule, augmentant à chaque instant, s’était rassemblée dans la gare et les environs et que les quais fourmillants étaient encombrés de malles et de ballots innombrables. On avait, je crois, arrêté le mouvement des trains afin de procéder au transport des troupes et des canons, et j’ai su depuis qu’une lutte sauvage avait eu lieu quand il s’était agi de trouver place dans les trains spéciaux organisés plus tard.

Nous restâmes à Weybridge jusqu’à midi, et à cette heure nous nous trouvâmes à l’endroit où, près de l’écluse de Shepperton, la Wey se jette dans la Tamise. Nous employâmes une partie de notre temps en aidant deux vieilles femmes à charger une petite voiture. La Wey a trois bras à son embouchure : il y a là un grand nombre de loueurs de bateaux et de plus un bac qui traverse la rivière. Du côté de Shepperton se trouvait une auberge avec, sur le devant, une pelouse ; et, au delà, la tour de l’église — on l’a depuis remplacée par un clocher — s’élevait par-dessus les arbres.

Là se pressait, surexcitée et tumultueuse, une foule de fugitifs. Jusqu’ici ce n’était pas encore devenu une panique, mais il y avait déjà beaucoup plus de monde que les bateaux ne parviendraient à en traverser. Des gens arrivaient chancelant sous de lourds fardeaux. Deux personnes même, le mari et la femme, s’avançaient avec une petite porte de cabane sur laquelle ils avaient entassé tout ce qu’ils avaient pu trouver d’objets domestiques. Un homme nous confia qu’il allait essayer de se sauver en prenant le train à la station de Shepperton.

On n’entendait partout que des cris et quelques farceurs même plaisantaient. L’idée que semblaient avoir les habitants de l’endroit, c’était que les Marsiens ne pouvaient être que de formidables êtres humains qui attaqueraient et saccageraient le bourg, pour être immanquablement détruits à la fin. De temps à autre, des gens regardaient avec une certaine impatience par delà la Wey, vers les prairies de Chertsey, mais tout, de ce côté, était tranquille.

Sur l’autre rive de la Tamise, excepté à l’endroit où les bateaux abordaient, il n’y avait de même aucun trouble, ce qui faisait un contraste violent avec la rive du Surrey. En débarquant, les gens partaient immédiatement par le petit chemin. L’énorme bac n’avait encore fait qu’un seul voyage. Trois ou quatre soldats, de la pelouse de l’auberge, regardaient ces fugitifs et les raillaient, sans songer à offrir leur aide. L’auberge était close, car on était maintenant aux heures prohibées.

— Qu’est-ce que c’est que tout cela ? s’exclamait un batelier.

Puis, plus près de moi :

— Tais-toi donc, sale bête ! criait un homme à un chien qui hurlait.

À ce moment, on entendit de nouveau, mais cette fois dans la direction de Chertsey, un son assourdi — la détonation d’un canon. La lutte commençait. Presque immédiatement, d’invisibles batteries, cachées par des bouquets d’arbres sur l’autre rive du fleuve, à notre droite, firent chorus, crachant leurs obus régulièrement l’une après l’autre. Une femme s’évanouit. Tout le monde sursauta, avec, en suspens, le soudain émoi de la bataille si proche et que nous ne pouvions voir encore. Le regard ne parcourait que des prairies unies, où des bœufs paissaient avec indifférence entre des saules argentés au feuillage immobile sous le chaud soleil.

— Les soldats les arrêteront bien, dit une femme, d’un ton peu rassuré.

Une brume monta au-dessus des arbres. Puis soudain nous vîmes un énorme flot de fumée qui envahit rapidement le ciel ; au même moment, le sol trembla sous nos pieds et une explosion immense secoua l’atmosphère, brisant les vitres des maisons proches et nous plongeant dans la stupéfaction,

— Les voilà ! cria un homme vêtu d’un jersey bleu. Là-bas ! Les voyez-vous ? Là-bas !

Rapidement, l’un après l’autre, parurent deux, trois, puis quatre Marsiens, bien loin par delà les arbres bas, à travers les prés s’étendant jusqu’à Chertsey et ils se dirigeaient avec d’énormes enjambées vers la rivière. Ils parurent être, d’abord, de petites formes encapuchonnées, s’avançant à une allure aussi rapide que le vol des oiseaux.

Puis, arrivant obliquement dans notre direction, un cinquième monstre parut. Leur masse cuirassée scintillait au soleil, tandis qu’ils accouraient vers les pièces d’artillerie et ils paraissaient de plus en plus grands à mesure qu’ils approchaient. L’un d’eux, le plus éloigné vers la gauche, brandissait aussi haut qu’il pouvait une sorte d’immense étui, et ce terrible et sinistre Rayon Ardent, que j’avais vu à l’œuvre le vendredi soir, jaillit soudain dans la direction de Chertsey et attaqua la ville.

À la vue de ces étranges, rapides et terribles créatures, la foule qui se pressait sur les rives sembla un instant frappée d’horreur. Il n’y eut pas un mot, pas un cri — mais le silence. Puis un rauque murmure, une poussée — et l’éclaboussement de l’eau. Un homme, trop effrayé pour poser la malle qu’il portait sur l’épaule, se retourna et me fit chanceler en me heurtant avec le coin de son fardeau. Une femme me repoussa violemment et se mit à courir. Je me retournai aussi, dans l’élan de la foule, mais la terreur ne m’empêcha pas de réfléchir. Je pensais au terrible Rayon Ardent. Se jeter dans l’eau, voilà ce qu’il fallait faire.

— Tout le monde à l’eau ! criai-je sans être entendu.

Je fis de nouveau face à la rivière et, me précipitant, dans la direction du Marsîen qui approchait, jusqu’à la rive de sable, j’entrai dans l’eau. D’autres firent de même. Une barque pleine de gens, revenant vers le bord, chavira presque, au moment où je passais. Les pierres sous mes pieds étaient boueuses et glissantes et le niveau des eaux était si bas que j’avançai pendant plus de cinq mètres avant d’avoir de l’eau jusqu’à la ceinture. L’éclaboussement des gens des bateaux sautant dans l’eau résonnait à mes oreilles comme un tonnerre. On abordait en toute hâte sur les deux rives.

Mais pour le moment, les Marsiens ne faisaient pas plus attention aux gens courant de tous côtés qu’un homme, qui aurait heurté du pied une fourmilière, ne ferait attention à la débandade des fourmis. Quand, à demi suffoqué, je me soulevai hors de l’eau, la tête du Marsîen semblait considérer attentivement les batteries qui tiraient encore par-dessus la rivière, et, tout en avançant, il abaissa et éteignit ce qui devait être le générateur du Rayon Ardent.

Un instant après, il avait atteint la rive et, d’une enjambée, à demi traversé le courant ; les articulations de ses pieds d’avant se plièrent en atteignant le bord opposé, mais presque aussitôt, à l’entrée du village de Shepperton, il reprit toute sa hauteur. Immédiatement, les six canons de la rive droite qui, ignorés de tous, avaient été dissimulés à l’extrémité du village tirèrent à la fois. Les détonations si proches et soudaines, presque simultanées, me firent tressaillir. Le monstre élevait déjà l’étui générateur du Rayon Ardent, quand le premier obus éclata à six mètres au-dessus de sa tête.

Je poussai un cri d’étonnement. Je ne pensais plus aux quatre autres monstres : mon attention était rivée sur cet incident si rapproché. Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour recevoir, et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci éclata en plein contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de métal fut crevé, éclata et alla tournoyer dans l’air en une douzaine de fragments de métal brillant et de lambeaux de chair rougeâtre.

— Touché !

Ce fut mon seul cri, quelque chose entre une acclamation et un hurlement.

… un quatrième obus. Celui-ci éclata en plein contre la tête du monstre.

J’entendis des cris répondant au mien, poussés par les gens qui étaient dans l’eau autour de moi. Je fus, dans cet instant de passagère exultation, sur le point d’abandonner mon refuge.

Le colosse décapité chancela comme un géant ivre ; mais il ne tomba pas. Par un véritable miracle, il recouvra son équilibre et sans plus prendre garde où il allait, l’étui générateur du Rayon Ardent maintenu rigide en l’air, il s’élança rapidement dans la direction de Shepperton. L’intelligence vivante, le Marsien qui habitait la tête, avait été tué et lancé aux quatre vents du ciel, et l’appareil n’était plus maintenant qu’un simple assemblage de mécanismes compliqués tournoyant vers la destruction. Il s’avançait, suivant une ligne droite, incapable de se guider. Il heurta la tour de l’église de Shepperton et la démolit, comme le choc d’un bélier aurait pu le faire ; il fut jeté de côté, trébucha et s’écroula dans la rivière avec un fracas formidable.

Une violente explosion ébranla l’atmosphère, et une trombe d’eau, de vapeur, de vase et d’éclats de métal bondit dans l’air à une hauteur considérable. Au moment où l’étui du Rayon Ardent avait touché l’eau, celle-ci avait incontinent jailli en vapeur. Un instant après, une vague immense, comme un mascaret vaseux mais presque bouillant, contourna le coude de la rive et remonta le courant. Je vis des gens s’efforcer de regagner les bords et j’entendis vaguement, par-dessus le grondement et le bouillonnement que causait la chute du Marsien, leurs cris et leurs clameurs.

Pour le moment, je ne pris point garde à la chaleur et oubliai même tout instinct de conservation. Je barbotai au milieu des eaux tumultueuses, poussant les gens de côté pour aller plus vite, jusqu’à ce que je pusse voir ce qui se passait dans l’autre bras de la rivière. Une demi-douzaine de bateaux chavirés dansaient au hasard sur la confusion des vagues. J’aperçus enfin, plus bas, en plein courant, le Marsien tombé en travers du fleuve et en grande partie submergé.

D’énormes jets de vapeur s’échappaient de l’épave et, à travers leur tourbillons tumultueux, je pouvais voir, d’une façon intermittente et vague, les membres gigantesques battre le flot et lancer dans l’air d’immenses gerbes d’eau et d’écume vaseuses. Les tentacules s’agitaient et frappaient comme des bras humains et, à part l’impuissante inutilité de ces mouvements, on eût dit quelque énorme bête blessée, se débattant au milieu des vagues. Des torrents de fluide d’un brun roussâtre s’élançaient de la machine en jets bruyants.

Mon attention fut détournée de cette vue par un hurlement furieux, ressemblant au bruit de ce qu’on appelle une sirène dans les villes manufacturières. Un homme à genoux dans l’eau près du chemin de halage, m’appela à voix basse et m’indiqua quelque chose du doigt. Me retournant, je vis les autres Marsiens s’avancer avec de gigantesques enjambées au long de la rive, venant de Chertsey. Cette fois, les canons parlèrent sans résultat.

À cette vue, je m’enfonçai immédiatement sous l’eau, et, retenant mon souffle jusqu’à ce que le moindre mouvement me fût devenu une agonie, je tâchai de fuir entre deux eaux, aussi loin que je le pus. Autour de moi la rivière était un véritable tumulte et devenait rapidement plus chaude.

Quand, pendant un moment, je soulevais ma tête hors de l’eau pour respirer et écarter les cheveux qui me tombaient sur les yeux, la vapeur s’élevait en un tourbillonnant brouillard blanchâtre qui cacha d’abord entièrement les Marsiens. Le vacarme était assourdissant. Enfin, je distinguai faiblement de colossales figures grises, amplifiées par la brume vaporeuse. Ils avaient passé tout près de moi et deux d’entre eux étaient penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur camarade.

Les deux autres étaient debout dans l’eau auprès de lui, l’un à deux cents mètres de moi, l’autre vers Laleham. Ils agitaient violemment les générateurs du Rayon Ardent et le jet sifflant frappait en tous sens et de toutes parts.

L’air n’était que vacarme : un conflit confus et assourdissant de bruits ; le fracas cliquetant des Marsiens, les craquements des maisons qui s’écroulaient, le crépitement des arbres, des haies, des hangars qui s’enflammaient, le pétillement et le grondement du feu. Une fumée dense et noire montait se mêler à la vapeur de la rivière, et tandis que le Rayon Ardent allait et venait sur Weybridge, ses traces étaient marquées par de soudaines lueurs d’un blanc incandescent qui faisaient aussitôt place à une danse fumeuse de flammes livides. Les maisons les plus proches étaient encore intactes, attendant leur sort, ténébreuses, indistinctes et blafardes à travers la vapeur, avec les flammes allant et venant derrière elles.

Pendant un certain temps, je demeurai ainsi enfoncé jusqu’au cou dans l’eau presque bouillante, ébahi de ma position et désespérant de m’échapper. À travers la vapeur et la fumée, j’apercevais les gens qui s’étaient jetés avec moi dans la rivière, jouant des pieds et des mains pour s’enfuir à travers les roseaux et les herbes, comme de petites grenouilles dans le gazon, fuyant en toute hâte le passage de quelque faucheur, ou remplis d’épouvante, courant en tous sens sur le chemin de halage.

Tout à coup, le jet blême du Rayon Ardent arriva en bondissant vers moi. Les maisons semblaient s’enfoncer dans le sol, s’écroulant à son contact et lançant de hautes flammes. Les arbres prenaient feu avec un soudain craquement. Il tremblota de ci de là sur le chemin de halage, caressant au passage les gens affolés ; il descendit sur la rive à moins de cinquante mètres de l’endroit où j’étais, traversa la rivière, pour attaquer Shepperton, et l’eau sous sa trace se souleva en un épais bouillonnement empanaché d’écume. Je me précipitai du côté du bord.

Presque au même instant, l’énorme vague, presque en ébullition, fondait sur moi. Je poussai un cri de douleur, et échaudé, à demi aveuglé, agonisant, je m’avançai jusqu’à la rive en chancelant, à travers l’eau bondissante et sifflante. Si j’avais fait un faux pas, c’eût été la fin. J’allai choir, épuisé, en pleine vue des Marsiens, sur une langue de sable, large et nue, qui se trouvait au confluent de la Wey et de la Tamise. Je n’espérais rien que la mort.

J’ai le vague souvenir du pied d’un Marsien qui vint se poser à vingt mètres de ma tête, s’enfonça dans le sable fin en le lançant de tous côtés, et se souleva de nouveau ; d’un long répit, puis des quatre monstres, emportant les débris de leur camarade, tout à tour vagues et distincts à travers les nuages de fumée et reculant interminablement, me semblait-il, à travers une étendue immense d’eau et de prairies.

Puis, très lentement, je me rendis compte que par miracle j’avais échappé.