La Grande aventure de Le Moyne d'Iberville/03

Texte établi par Albert Lévesque, Éditions Albert Lévesque (p. 31-47).


Daviault - La Grande aventure de Le Moyne d'Iberville, 1934.djvu

III

« MILITAIRE COMME SON ÉPÉE »


I



LE 30 mars, la troupe se met en route, par la rivière des Prairies. Tout de suite, les difficultés commencent. « Deux bœufs qui traînaient le bagage du sieur de Saint-Germain enfoncèrent dans la glace, d’où l’on les retira avec bien de la peine et ne fîmes que deux lieues dans cette journée ».

Le lendemain, abandon des bœufs. « Nos gens estant fort empeschez à se secourir les uns les autres », ne font qu’une lieue. Ils rencontrent M. de La Forest, en route par les Illinois avec trois canots. Compagnon de La Salle jusqu’à l’année précédente, l’enragé coureur de bois s’en est séparé juste avant le voyage où vient de se lancer le découvreur avec la flotte de M. de Beaujeu, pour chercher en vain, pendant deux ans, les bouches du Mississipi. Les voyages en mer, ce n’est pas l’affaire de La Forest. Mais il croit au succès de son ancien commandant. Il évoque, en son rude langage, les prestigieuses randonnées des explorateurs, car d’Iberville ne se lasse pas de l’interroger pendant les quelques jours où les deux groupes cheminent de concert.

Pour l’heure, les voyageurs sont loin des bayous de la Louisiane ! Ils s’enfoncent dans ces bois sans fin qui feront dire à quelqu’un : « Le Canada est toute une forêt ». Cette forêt inextricable, ils l’abordent à la saison la moins favorable de l’année, au dégel, venu plus tôt que ne le prévoyait le commandant. Impossible d’utiliser les traîneaux ou la raquette. Reste le canot. Mais les rivières sont à tout moment coupées de « rapides effroïables ». Il faut porter à dos canots et approvisionnements, « marchand dans la neige fondue jusques aux jambes ». Les portages ont parfois deux mille pas de longueur. « Dans l’isle de Carillon, un gros arbre pourry tomba sur un de leurs canots et l’écrasa dans sa chutte ».

Ils suivent les chemins tracés par les sauvages et encore utilisés de nos jours, mais souvent impraticables à cette saison. Au Long-Sault, « il faut monter le rapide comme en plain esté, c’est-à-dire dans l’eau jusqu’à ceinture ». Jolie perspective ! D’Iberville se révèle. La forêt canadienne, ça le connait. « Le Neufviesme avril, messieurs de Ste. Hélène et d’Hyberville, accompagnez d’habiles canotteurs, commencèrent à monter le Long-Sault. Ils portèrent leurs bagages au-dessus du premier rapide… et redescendirent pour aider aux autres canots ».

Par un froid excessif, le 15 avril, ils se jetèrent « dans l’eau jusques à la ceinture, et quelquefois jusques au col, pour trainer les canots, estant absolument impossible de percher dans les chuttes d’eau épouvantables. Il n’y eut que les deux lieutenants et les deux majors (les trois Le Moyne et La Noue) qui osèrent l’entreprendre ». Iberville et Sainte-Hélène, « quoi qu’ils soient en réputation d’estre les meilleurs canotteurs du pays », rompirent leur canot sur une roche et se jetèrent à l’eau jusqu’aux aisselles (M. de Troyes écrit : « aux échelles »), traînant leur canot plein d’eau et gagnèrent le portage, dans un « rapide » très dur. « J’y estois arrivé, écrit M. de Troyes, avec bien de la difficulté, au travers de bois affreux par leur solitude et incommodes, à cause d’une quantité prodigieuse de roches renversées ou pour mieux dire éboulées, et de bois abattu, le tout entremeslé d’épaisses fredoches, qui rendent la route extrêmement laborieuse. Il n’y eut que très peu de gens qui me joignirent, à cause du grand nombre de canots qui furent crever. Car outre qu’il fallut les raccommoder, il est constant qu’il estoit impossible de résister davantage à une si longue fatigue. Il est aisé d’en juger par le temps qu’ils mirent à faire environ une lieue et demie de chemin, qui fut depuis six heures du matin jusques à six heures du soir. Ils estoient mouillez ; et plus souvent dans l’eau qu’en canot ».

Ils passent à la Chaudière ; au Portage des Chats, où les roches « égratignent, par manière de parler, les canots des voïageurs » ; à l’île des Calumets, près de laquelle se trouve « une pierre bleue propre à en faire » ; aux Allumettes, où un jésuite oublia autrefois une boîte d’allumettes ; à la colline de l’Oiseau, près du rapide des Joachims, où l’on baptise ceux qui n’y sont pas encore venus.

Avec bien de la peine, ils atteignent « Mataouan », d’où ils se dirigent vers le nord. M. de Troyes rencontre Juchereau allant de Missilimakinac à Québec, puis des sauvages de plus en plus nombreux : il sort de la solitude absolue. En trois jours, il arrive au poste de la compagnie du Nord. Dans une île du lac « Themiskamingue », à l’embouchure de la rivière « Metabec Chouan », quatorze Français font la traite.

M. de Troyes reconnaît la mine du Témiscamingue. Le voyage reprend ensuite, toujours pénible. Mais le plus grand danger attend les voyageurs. Des canotteurs allument un feu qui se communique à la forêt. Le vent aidant, la petite armée voit son chemin coupé. « Nostre malheur parut inévitable lorsque le vent aïant changé poussa effroyablement ces tourbillons de flammes dans la longueur de nostre chemin de manière qu’il est aussi difficile d’écrire la peine que l’on eut de s’en garantir que de pouvoir bien exprimer la grandeur et la promptitude d’un si grand feu qui obligea ceux qui estoient à l’entrée du portage de se jetter dans leurs canots avec les poudres, et tout ce qui pouvoit craindre les approches du feu, qui s’estant mis plus au large à cause du peu de largeur du lac en cet endroit, se couvrirent eux et leurs canots de couvertes mouillées pour mieux résister aux flames qui passoient le plus souvent sur eux… Je me trouvé aux trois quarts du portage avec le P. Silvie, lorsque nous nous vîmes contraints à courir de toutes nos forces au travers le bois tout embrazé, dont le feu nous serra de si près qu’une manche de ma chemise fut brûlée ». Ils montent dans deux canots. « Le feu devint si furieux que les flames passoient comme un torrent par dessus nos testes, et allumèrent le bois de l’autre bord. C’estoit une chose bien triste de nous voir exposez entre deux si impitoïables élémens ». Ils échappent en revenant en face de l’endroit déjà brûlé.

Coïncidences curieuses. Le portage où éclata l’incendie s’appelait Saint-Laurent ; et, quand, de retour à Québec, mettant au net son journal de voyage, M. de Troyes en arrivait à ce passage, le tocsin l’interrompit : le couvent des Ursulines brûlait. « Ce qui me donne lieu, ajoute-t-il, d’advertir le lecteur de prendre garde au feu en lisant ce passage, s’il en fait la lecture à la chandelle ».

La fin du voyage approche. À la hauteur des terres, le commandant construit le fort de l’Abitibi, près d’un endroit illustré par une légende, ou peut-être un fait historique. Les gens des Cinq-Cantons avaient massacré tous les sauvages du pays, ne gardant qu’une femme pour leur servir de guide. Elle les conduisit vers le haut d’une chute aux abords masqués. Faisant approcher le canot de tête où elle était, elle saisit des branches pendantes pour s’élancer sur la rive, tout en repoussant du pied l’embarcation qui s’enfonça dans le gouffre. Les autres suivirent aveuglément. Souriante, vengée, la sauvagesse les regardait disparaître.

Après un dernier rapide, où Noël Leblanc se noya et d’Iberville pensa avoir le même sort, les voyageurs aperçoivent, le 19 juin, d’une hauteur, la baie James. La marche est finie. On va se battre.

D’Iberville va donner sa mesure. Mais il a déjà montré ce dont il est capable. Avec ses frères et La Noue, il a sauvé la troupe de bien mauvais pas et il a appris à discipliner ses gens, à se servir de ces bons guerriers.

Les Canadiens sont de bien difficiles gaillards. Dès le début du voyage, une querelle s’éleva entre les occupants d’un canot « qui aiant beu vouloient se tuer ». Le commandant envoya « de la Noue avec cinq hommes qui mirent le hola et ostèrent le fusil du plus mutin, qui en couchoit un autre en joue ». Le 3 mai, le nommé Lamiot désertait avec trois hommes, emportant les vivres, armes et munitions de leur canot. M. de Troyes, pour les assouplir, dès le 14 avril, leur fait monter la garde, les divisant en pelotons, avec sergents, caporaux, anspessades. « Et ainsi je les assujettis peu à peu à la discipline que demande la régularité du service et qui seule manque à la valeur naturelle des canadiens ». Un autre jour, il en a fait attacher un à un arbre pour le punir. Quelques mutins voulurent exciter une sédition. « Mais je les ramené en peu à leur devoir… et je connus dans cette occasion le caractère des canadiens dont le naturel ne s’accorde guère avec la subordination ».

C’est avec ces mauvaises têtes que d’Iberville accomplira tous ses exploits et qu’il se fera fort de chasser les Anglais de l’Amérique.


II


Iberville et Saint-Germain vont reconnaître le fort de Monsipi. De hautes palissades forment quatre courtines flanquées de bastions bien armés de canon. Deux grandes portes aux ferrures imposantes s’ouvrent au milieu des courtines. À l’intérieur de la place, une redoute de trente pieds de hauteur, surmontée d’une terrasse garnie de son parapet, dont les embrasures laissent apercevoir quatre pièces de canon.

M. de Troyes prépare l’assaut avec grand soin. Iberville et Sainte-Hélène attaqueront la courtine qui fait face au bois. Le sergent de Catalogne Laliberté lancera une fausse attaque à la courtine de droite, ses hommes tirant dans les embrasures pour incommoder les canonniers. Quant au chevalier, il se réserve les autres soldats. Il en forme trois petits détachements dont deux doivent mettre les canons hors d’usage et le troisième, enfoncer la porte avec le bélier préparé quelques jours plus tôt. Le plan se résume à faire un feu d’enfer par toutes les ouvertures visibles, tandis que les Le Moyne abattront la palissade.

Les Anglais ne se doutent de rien. Ni gardes, ni sentinelles. La veille de l’attaque, MM. de Sainte-Hélène et d’Iberville s’étaient assurés avec la baguette de leur fusil, que les canons n’étaient pas chargés. Ils avaient attaché deux « volées » de canons de sorte que l’ennemi, s’il les tire, arrachera la palissade. Mais il s’en gardera bien.

Alors Sainte-Hélène d’aller aux ordres.

— Dois-je sauter par-dessus la palissade ?

— Quand on donne des ordres pour attaquer et prendre une place, il n’importe pas de quelle manière on y entre, pourvu que l’on s’en rende maître.

À la bonne heure ! Ce M. de Troyes parle d’or : il ne s’embarrasse pas de scrupules stratégiques comme trop de petits pédants de Versailles. M. de Sainte-Hélène interprète si bien cette parole « qu’il frenchit en un moment après la palissade, l’espée à la main, suivi des srs d’Yberville, Maricourt, La Noue et L’Allemand et de cinq ou six autres qui seuls en purent faire autant de leur détachement. Ils entrèrent ainsi bravement dans le fort, s’emparèrent du canon et ouvrirent la fausse porte qui n’estoit pas fermée à la clef ».

On apporte le bélier pour attaquer la porte de la façade. Pendant ce temps, feu nourri partout. Les assaillants y vont de si bon cœur qu’ils tirent par mégarde sur le détachement des Le Moyne, déjà dans la place : un homme est blessé. La porte cède. L’interprète annonce que les Anglais veulent se rendre. M. de Troyes a beaucoup de mal à arrêter la fougue des Canadiens qui, jetant le cri de guerre des sauvages, Sassa Kouès ! Sassa Kouès ! « ne demandoient qu’à jouer du couteau ». Le commandant en vient à bout. Mais un Anglais s’avise d’envoyer promener l’interprète qui annonçait bon quartier et de pointer un canon. « Il reçut un coup de fusil dans la teste qui le renversa mort sur la place. Il y en a qui attribuent ce coup à Mr de Ste-Hélène qui est en réputation d’estre un bon tireur ».

Feu de plus belle. Le bélier enfonce la porte de la redoute. D’Iberville s’y jette incontinent, « l’espée en une main et le fusil de l’autre ». Mais les assiégés réussissent à repousser la porte. Voilà notre homme acculé au mur. Mais on ne l’a pas si facilement. « Chamaillant hardiment de son espée sur tout ce qui se présentoit », il blesse les ennemis les plus rapprochés. D’autres descendent en chemise de l’escalier : il lâche son coup de fusil dans l’ombre. Panique. La porte se rouvre, les assaillants entrent. La bataille est finie. Elle a duré une demi-heure.

Les officiers font grâce aux quinze survivants, malgré les Canadiens qui aimeraient bien à les taquiner encore un peu, et les emprisonnent dans un vieux bateau de Radisson, la Sainte-Anne, échoué tout près de là.

Le gouverneur de la baie d’Hudson, John Bridgar, est arrivé d’Angleterre, avec un navire, à 40 lieues de là, c’est-à-dire au fort Rupert. On va l’attaquer. Cette fois, les assaillants ne sont que soixante, commandés par MM. de Troyes, de Sainte-Hélène et d’Iberville. Sainte-Hélène va à la découverte : le fort est pareil au premier et le vaisseau de Bridgar, mouillé à une lieue au large.

Pierre Le Moyne voit une occasion merveilleuse d’entrer véritablement en scène. Avec deux canots montés de sept hommes chacun, il se fait fort d’enlever le bateau. Troyes y consent, commençant à connaître son homme. Il lui permet même de choisir son monde et lui assure qu’un détachement sera sur la rive, prêt à le soutenir. Le commandant décide aussi que Sainte-Hélène attaquera le fort : il sait maintenant ces Le Moyne capables de tout. Lui-même appuiera de ses deux canons et pénétrera dans le fort.

Au milieu de la nuit, d’Iberville et son frère de Maricourt s’approchent du navire. Sur le pont, un seul homme de garde, d’ailleurs endormi. « Le reste des gens de ce vaisseau en faisoient autant dans le lit, ne s’attendant nullement à ce réveil matin ». Il était d’usage de frapper du pied sur le pont pour prévenir d’un incident quelconque. Monté doucement, d’Iberville donne ce signal. L’homme de garde se réveille : il l’abat d’un coup de fusil. Au bruit, l’un des autres veut monter sur le pont : d’Iberville lui assène un coup de sabre sur la tête. Ce qui ne l’empêche pas de crier pour donner l’éveil ; Pierre Le Moyne se voit forcé de lui passer l’épée au travers du corps. Les assaillants démolissent le mur de la chambre à coups de hache et y font pleuvoir une grêle de balles. Bridgar et le capitaine Outlaw, commandant d’un navire naufragé l’automne précédent, se précipitent au dehors. Outlaw « saisit M. d’Iberville au collet ; mais comme M. d’Iberville était fort et vigilant, lui fendit la tête d’un coup de sabre ». Les autres demandent quartier, les Français les enferment à fond de cale. Le navire est pris, il n’y a fallu que quelques minutes. Ce fut rapide, foudroyant, mené de main de maître. M. d’Iberville vient de donner un échantillon de sa manière.

Mais il ne veut rien perdre de l’aventure. Laissant un poste de garde sur le navire, il se hâte vers la terre. M. de Troyes fait transporter des madriers, un bélier, le canon. Le bélier ne tarde pas à enfoncer la porte, cependant que les hommes tirent par toutes les ouvertures. Un grenadier grimpe à une échelle laissée à l’extérieur par les Anglais négligents. Il lance ses grenades dans une cheminée. « Durant cette exécution mes gens tiraient continuellement et pour rendre la musique meilleure, je voulus y mesler mes deux canons qui, faisant la basse, percèrent à jour la porte de la redoute… Le mineur, d’un autre costé, estoit prest de nous donner un plat de son métier, lorsque les Anglois crièrent carrier ». D’Iberville, suivi de Catalogne (3), se précipite dans le fort, pendant que M. de Troyes parlemente avec le commandant anglais. Une voix plaintive l’attire vers un cabinet dont il ouvre la porte. Il y trouve une Anglaise en chemise, blessée d’un éclat de grenade. La présence des assaillants, « si l’on en juge par son cri piteux, lui fit autant impression que le bruit de la grenade, puisque nous ressemblions à des bandits ». Elle ne cesse de crier « Doctor ! Doctor ! » Galants, émus par le costume de la belle, d’Iberville et son compagnon appellent aussi « M. Docte », qui arrive tout tremblant, demandant grâce. Les jeunes gens, en veine de courtoisie, portent la femme sur un lit, mettent un fauteuil derrière la porte et montent la garde pour empêcher les autres d’entrer. Mon Dieu ! On n’a pas vu de femme depuis si longtemps…

La troupe passe quatre jours au fort Rupert, y prenant tout ce qui peut se charger sur le navire de Bridgar. Après quoi, deux charpentiers reçoivent l’ordre de réparer un yak sur lequel les prisonniers repasseront en Angleterre avec les provisions que M. de Troyes leur laisse. Ce dernier démolit le fort, ne gardant que la cuisine et la boutique.

M. de Troyes part en canot, avec Bridgar et un petit détachement. Voyage affreux. « Je pâtis tout ce qui se peut ». Sans boussole dans un pays inconnu, le groupe erre longtemps. Manquant de vivres, il en est réduit à se nourrir de persil de Macédoine et de quelques bécasses. La faim rapproche les ennemis : la dernière journée de marche, le commandant français partage avec Bridgar et son valet une poignée de pois et un quartier de bécasse.

Enfin, ils arrivent au fort Monsipi, où d’Iberville a amené sa prise, avec Sainte-Hélène et les prisonniers du fort Rupert, peu désireux de passer en Angleterre sur un yak. M. de Troyes en est embarrassé. Il les met dans une île, en face du fort, avec vivres et fusils, et défense de traverser, sauf à deux, en cas de besoin.


III


Restait un fort anglais, Quichichouan, à l’autre bout de la baie, soit à une trentaine de lieues vers l’ouest. Troyes résolut d’utiliser le bâtiment de Bridgar, l’armant des canons pris aux deux premiers forts et de boulets coulés dans un moule de bois avec du plomb et du mâchefer. Iberville commandait le vaisseau, où prirent place aussi Bridgar, Outlaw et la femme blessée. Il ne voulait pas se priver de cette galante compagnie !

Les autres, en canot, arrivèrent bien avant. Encore une fois, Sainte-Hélène alla en reconnaisance et vit un fort semblable aux premiers, mais mieux défendu. Ses gens étant affaiblis par le manque de nourriture, M. de Troyes voulut parlementer, mais n’obtint aucune satisfaction. Il exigea la libération de Jean Péré. Les Anglais lui répondirent qu’il était passé en Angleterre. Les soldats en étaient encore réduits à manger du persil de Macédoine : ils firent vœu de verser 40 sols chacun pour réparer l’église de Sainte-Anne à Beaupré.

D’Iberville arrive avec son bateau. Et nos gens de dresser les canons en batterie. Dès le soir, ils tirent deux coups sur l’appartement où le gouverneur soupe avec sa femme et le pasteur. Émeute et panique dans le fort. Mais les Français n’en savent rien. Le lendemain, jour de la Sainte-Anne, ils envoient 140 volées de canon. Les boulets manquent, ils crient « Vive le Roy » et se disposent à en fabriquer. Les Anglais crient aussi « Vive le roi ». Mais « il nous parut au ton cassé qu’ils estoient cachez dans une cave, ce qu’ils nous ont avoué depuis, et que le cri de Vive le Roy, dont ils nous avoient répondu, estoit pour nous faire connoistre qu’ils se vouloient rendre, n’estant assez hardys pour paroistre et aller oter le pavillon qui paroissoit sur un de leurs bastions ».

Surmontant leurs craintes, les assiégés s’emparent du tablier d’une servante dont ils font un drapeau blanc avec lequel ils s’avancent pour parlementer. Troyes demande au gouverneur de venir en personne.

Le chevalier est à bout de vivres, ses hommes crèvent encore de faim. Afin de cacher cette pénurie, il fait en sorte que le gouverneur Sargeant n’approche pas trop de son camp. Les deux commandants se rencontrent dans une île. Cérémonieusement, ils boivent à la santé de leurs souverains, grâce au vin de l’Anglais. M. de Troyes a l’effronterie de lui assurer que « s’il vouloit venir au camp, je lui ferois boire de meilleur vin que le sien, quoique je n’eusse sérieusement qu’une chopine d’eau de vie ».

Ils convinrent des articles d’une capitulation honorable. Iberville et Sainte-Hélène occupèrent le fort. Le premier y prit les approvisionnements, puis mena les prisonniers à l’île de Charleston où ils attendirent des navires d’Angleterre. Saint-Germain rasa les fortifications de la place, qu’on appela Sainte-Anne et M. de Troyes partit pour Montréal où l’attendait la gloire. Mais il faillit mourir de faim en route.

D’Iberville gardait le commandement de la baie, avec Sainte-Hélène et Maricourt comme lieutenants. Son rêve commençait à se réaliser. Il avait connu l’aventure et s’était montré à la hauteur des tâches qui s’offraient. Il avait révélé ses qualités de chef : initiative, promptitude du coup d’œil, énergie dans l’exécution. Avec ses frères, il avait permis d’exécuter une entreprise d’une témérité folle, du reste admirablement dirigée par cet excellent homme de guerre, le chevalier de Troyes. Gaultier de Comporté allait dire de M. d’Iberville qu’il était « militaire comme son épée ». La baie d’Hudson devenait son affaire. Pendant onze ans, il allait lutter pour en assurer la possession à la France.

Il y passa cet hiver-là. Dans la nuit presque continuelle de la dure saison, quand revenait à l’esprit de Pierre Le Moyne la pensée de La Salle, il ne l’enviait plus. Il avait aussi son domaine : tandis que l’autre établirait la France au sud, lui la consoliderait au nord. Les deux hommes qui partageaient le grand secret, travaillant ainsi aux deux extrémités du continent, réussiraient à fonder leur empire.

Et Pierre pensait à la petite Geneviève qu’il reverrait bientôt, avec l’enfant, né maintenant…