La Grande Ombre/VII

Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock (p. 118-143).

VII

LA TOUR DE GARDE DE CORRIEMUIR


Ce serait un ennui pour moi, et aussi, j’en suis très certain, un ennui pour vous, si j’entreprenais de vous raconter le menu de notre existence depuis le jour où cet homme vint sous notre toit, ou de quelle façon il en vint à gagner peu à peu notre affection à tous.

Avec les femmes, ce ne fut pas une tâche bien longue, mais il ne tarda pas à dégeler mon père lui-même, chose qui n’était pas des plus aisées.

Il avait même fait la conquête de Jim Horscroft aussi bien que la mienne.

À vrai dire, nous n’étions guère, à côté de lui, que deux grands enfants, car il était allé partout, il avait tout vu, et quand il avait passé une soirée à jaser, en son anglais boiteux, il nous avait emportés bien loin de notre simple cuisine, de notre maisonnette rustique pour nous jeter au milieu des cours, des camps, des champs de bataille, de toutes les merveilles du monde.

Horscroft avait d’abord été assez maussade avec lui, mais de Lapp, par son tact, par l’aisance de ses manières, l’avait bientôt séduit, avait entièrement conquis son cœur, si bien que voilà Jim assis, tenant dans sa main, la main de la cousine Edie, et tous deux perdus dans l’intérêt qu’ils prenaient à écouter tous les récits qu’il nous faisait.

Je ne vais pas vous conter tout cela, mais aujourd’hui encore, après un si long intervalle, je pourrais vous dire comment, d’une semaine, d’un mois à l’autre, par telle ou telle parole, telle ou telle action, il arriva à nous rendre tels qu’il voulait.

Un de ses premiers actes fut de donner à mon père le canot dans lequel il était venu, en ne se réservant que le droit de le reprendre s’il venait à en avoir besoin.

Les harengs vinrent fort près de la côte cette année-là, et avant sa mort mon oncle nous avait donné un bel assortiment de filets, de sorte que ce présent nous rapporta bon nombre de livres.

Quelquefois, de Lapp s’y embarquait seul, et je l’ai vu pendant tout un été ramant lentement, s’arrêtant tous les cinq ou six coups de rame, pour jeter une pierre attachée au bout d’une corde.

Je ne compris rien à sa conduite jusqu’au jour où il me l’expliqua de son propre gré.

— J’aime à étudier tout ce qui a du rapport aux choses de la guerre, dit-il, et je n’en laisse jamais échapper une occasion. Je me demandais s’il serait difficile à un commandant de corps d’armée d’opérer un débarquement ici.

— Si le vent ne venait pas de l’Est, dis-je.

— Oui, s’est bien cela, si le vent ne venait pas de l’Est. Avez-vous pris des sondages ici ?

— Non.

— Votre ligne de vaisseaux de guerre serait forcée de se tenir au large, mais il y a ici assez d’eau pour qu’une frégate de quarante canons puisse approcher jusqu’à portée de fusil. Bondez vos canots de tirailleurs, déployez-les derrière ces dunes de sable, puis soutenez-les en en lançant encore d’autres, lancez des frégates une pluie de mitraille par-dessus leurs têtes. Cela pourrait se faire ! Cela pourrait se faire.

Ses moustaches raides comme celles d’un chat se hérissèrent plus que jamais, et je pus voir à l’éclat de son regard qu’il était emporté par ses rêves.

— Vous oubliez que nos soldats seraient sur la plage, dis-je avec indignation.

— Ta ! Ta ! Ta ! s’écria-t-il, naturellement pour une bataille, il faut être deux. Voyons maintenant, raisonnons la chose. Combien d’hommes pouvez-vous mettre en ligne ? Dirons-nous vingt mille, trente mille ? Quelques régiments de bonnes troupes, le reste ! Peuh ! Des conscrits, des bourgeois armés. Comment appelez-vous ça ? Des volontaires ?

— Des gens courageux, criai-je.

— Oh oui, très braves, mais des imbéciles. Ah ! mon Dieu ! on ne saurait dire à quel point ils seraient imbéciles. Non pas eux seulement, mais toutes les jeunes troupes. Elles ont tellement peur d’avoir peur, qu’elles ne prendraient aucune précaution. Ah ! j’ai vu cela. En Espagne, j’ai vu un bataillon de conscrits attaquer une batterie de dix pièces : il fallait voir comme ils avançaient bravement, si bien que de l’endroit, où je me trouvais, la montée avait l’air… comment appelez-vous cela en anglais ?… avait l’air d’une tarte aux framboises. Et notre beau bataillon de conscrits, qu’était-il devenu ? Puis un autre bataillon de jeunes troupes tenta l’assaut. Ils partirent au pas de course, criant, hurlant, tous ensemble, mais que peuvent faire des cris contre une décharge de mitraille ? Aussi voilà votre second bataillon étendu sur la pente. Alors ce sont les chasseurs à pied de la garde, de vieux soldats, à qui l’on dit de prendre la batterie : à les voir marcher, ce n’était guère captivant, — pas de colonne, pas de cris, personne de tué. Tout juste une ligne de tirailleurs disséminés, avec des pelotons de soutien, mais au bout de dix minutes, les batteries était réduites au silence, et les artilleurs espagnols taillés en pièces. La guerre, mon jeune ami, c’est une chose qui s’apprend, tout comme l’élevage des moutons.

— Peuh ! dis-je, pour ne pas me taire devant un étranger ; si nous avions trente mille hommes sur la crête de cette hauteur là-bas, vous en viendriez à être fort heureux d’avoir vos bateaux derrière vous.

— Sur la crête de la hauteur ? dit-il en promenant rapidement ses regards sur la crête. Oui, si votre homme connaissait son affaire, il aurait sa gauche appuyée à votre maison, son centre à Corriemuir, et sa droite par là, vers la maison du docteur, avec une forte ligne de tirailleurs en avant. Naturellement sa cavalerie manœuvrerait pour nous couper dès que nous serions déployés sur la plage. Mais qu’il nous laisse seulement nous former, et nous saurons bientôt ce que nous avons à faire. Voilà le point faible, c’est le défilé ici : je le balaierais avec mes canons. J’y engagerais ma cavalerie. Je pousserais l’infanterie en avant en fortes colonnes, et cette aile-ci se trouverait en l’air : Eh Jack, vos volontaires, où seraient-ils ?

— Sur les talons de votre dernier homme, dis-je.

Et nous partîmes tous deux de cet éclat de rire cordial par lequel finissaient d’ordinaire ces sortes de discussions.

Parfois, lorsqu’il parlait ainsi, je croyais qu’il plaisantait. En d’autres moments, il n’était pas aussi facile de l’admettre.

Je me souviens très bien qu’un soir de cet été-là, comme nous étions assis à la cuisine, lui, mon père, Jim, et moi, et que les femmes étaient allées se coucher, il se mit à parler de l’Écosse et de ses rapports avec l’Angleterre.

— Jadis vous aviez votre roi à vous, et vos lois se faisaient à Édimbourg, dit-il. Ne vous sentez-vous pas pleins de rage, et de désespoir, à la pensée que tout cela vient de Londres.

Jim ôta sa pipe de sa bouche.

— C’est nous qui avons imposé notre roi à l’Angleterre, et si quelqu’un devait enrager, ce seraient ceux de là-bas.

Évidemment l’étranger ignorait ce détail. Cela lui imposa silence un instant.

— Oui, mais vos lois sont faites là-bas, dit-il enfin, et assurément ce n’est pas avantageux.

— Non. Il serait bon qu’on remit un Parlement à Edimbourg, dit mon père, mais les moutons me donnent tant d’occupation que je n’ai guère le loisir de penser à ces choses-là.

— C’est aux beaux jeunes gens comme vous que revient le devoir d’y penser, dit de Lapp.

Quand un pays est opprimé, ce sont ses jeunes gens qui doivent le venger.

— Oui, les Anglais en veulent trop pour eux, quelquefois, dit Jim.

— Eh bien, s’il y a beaucoup de gens qui partagent cette manière de voir, pourquoi n’en formerions-nous pas des bataillons, afin de marcher sur Londres ? s’écria de Lapp.

— Cela ferait une belle partie de campagne, dis-je en riant, mais qui nous conduirait ?

Il se redressa, fit la révérence, en posant la main sur son cœur, de sa bizarre façon.

— Si vous vouliez bien me faire cet honneur, s’écria-t-il.

Puis nous voyant tous rire, il se mit à rire aussi, mais je suis convaincu qu’il n’avait pas voulu plaisanter le moins du monde.

Je n’arrivai jamais à me faire quelque idée de son âge, et Jim Horscroft n’y réussit pas mieux.

Parfois nous le prenions pour un vieux qui avait l’air jeune, parfois au contraire pour un jeune qui avait l’air vieillot.

Sa chevelure brune, raide, coupée court, n’avait nul besoin d’être coupée ras au sommet de la tête, où elle se raréfiait pour finir en une courbe polie.

Sa peau était sillonnée de mille rides très fines, qui s’entrelaçaient, formaient un réseau ; elle était, comme je l’ai dit, toute recuite par le soleil. Mais il était agile comme un adolescent, souple et dur comme de la baleine, passait tout un jour à parcourir la montagne ou à ramer sur la mer sans mouiller un cheveu.

Tout bien considéré, nous jugeâmes qu’il devait avoir quarante ou quarante-cinq ans, bien qu’il fût malaisé de comprendre comment il avait pu voir tant de choses à une telle période de la vie.

Mais un jour on se mit à parler d’âge, et alors il nous fit une surprise.

Je venais de dire que j’avais juste vingt ans et Jim qu’il en avait vingt-sept.

— Alors je suis le plus âgé de nous trois, dit de Lapp.

Nous partîmes d’un éclat de rire, car, à notre compte, il aurait parfaitement pu être notre père.

— Mais pas de beaucoup, dit-il en relevant le sourcil, j’ai eu vingt-neuf ans en décembre.

Cette assertion, plus encore que ses propos, nous fit comprendre quelle existence extraordinaire avait été la sienne.

Il vit notre étonnement et s’en amusa.

— J’ai vécu ! j’ai vécu ! s’écria-t-il. J’ai employé mes jours et mes nuits ; je n’avais que quatorze ans, que je commandais une compagnie dans une bataille où cinq nations prenaient part. J’ai fait pâlir un roi aux mots que je lui ai chuchotés à l’oreille, alors que j’avais vingt ans. J’ai contribué à refaire un royaume et à mettre un nouveau roi sur un grand trône l’année même où je suis devenu majeur. Mon Dieu, j’ai vécu ma vie.

Ce fut là ce que j’appris de plus précis, d’après ses dires, sur son passé.

Lorsque nous voulions en savoir plus long de lui, il se bornait à hocher la tête ou à rire.

Dans de certains moments, nous pensions qu’il n’était qu’un adroit imposteur, car pourquoi un homme qui avait tant d’influence et de talents serait-il venu perdre son temps dans le comté de Berwick ?

Mais un jour, survint un incident bien fait pour nous prouver que sa vie avait en effet un passé très rempli.

Comme vous vous en souvenez sans doute, nous avions pour très proche voisin un vieil officier de la guerre d’Espagne, le même qui avait dansé autour du feu de joie avec sa sœur et les deux bonnes.

Il s’était rendu à Londres pour quelque affaire relative à sa pension et à son indemnité de blessure, et avec quelque espoir qu’on lui trouverait un emploi, de sorte qu’il ne revint que vers la fin de l’automne.

Dès les premiers jours de son retour, il descendit pour nous rendre visite, et alors ses yeux se portèrent pour la première fois sur de Lapp.

Jamais de ma vie je ne vis physionomie exprimer pareille stupéfaction.

Il regarda fixement notre hôte pendant une longue minute sans dire seulement un mot.

De Lapp lui rendit ce regard avec la même persistance, mais sans que rien indiquât qu’il le reconnaissait.

— Je ne sais qui vous êtes, monsieur, dit-il enfin, mais vous me regardez comme si vous m’aviez déjà vu.

— En effet je vous ai vu, dit le major.

— Jamais, que je sache.

— Mais je le jure.

— Où donc, alors ?

— Au village d’Astorga, en 18…

De Lapp sursauta, regarda encore notre voisin.

Mon Dieu, s’écria-t-il, quel hasard, et vous êtes le parlementaire anglais. Je me souviens fort bien de vous, monsieur. Permettez-moi de vous dire un mot à l’oreille.

Il le prit à part, causa en français avec lui, d’un air très sérieux, pendant un quart d’heure, gesticulant des mains, donnant des explications, pendant que le major hochait de temps à autre sa vieille tête grisonnante.

À la fin, ils parurent s’être mis d’accord pour quelque convention, et j’entendis le major dire à plusieurs reprises : Parole d’honneur, et ensuite Fortune de la guerre, mots que je compris fort bien, car chez Birtwhistle on nous poussait fort loin.

Mais depuis je remarquai constamment que le major ne se laissait jamais aller à la même familiarité de langage, dont nous usions avec notre locataire, qu’il s’inclinait en lui adressant la parole, et qu’il lui prodiguait les marques de respect.

Plus d’une fois je demandai au major ce qu’il savait à ce sujet, mais il se déroba toujours, et je ne pus rien tirer de lui.

Jim Horscroft passa tout cet été à la maison, mais vers la fin de l’automne, il retourna à Édimbourg, pour les cours d’hiver, car il se proposait de travailler assidûment et d’obtenir son diplôme au printemps prochain, s’il pouvait, et il reviendrait passer la Noël.

Il y eut donc une grande scène d’adieu entre lui la cousine Edie.

Il devait faire poser sa plaque et se marier dès qu’il aurait le droit d’exercer.

Je n’ai jamais vu un homme aimer une femme avec une telle tendresse, et elle avait, de son côté, quelque affection pour lui, à sa manière — et en effet, elle eût cherché en vain dans toute l’Ecosse un plus bel homme que lui.

Cependant quand il était question de mariage, elle faisait une légère grimace en songeant que tous ses rêves mirifiques aboutiraient à n’être que la femme d’un médecin de campagne. Mais tout bien considéré, elle n’avait de choix qu’entre Jim et moi, et elle se décida pour le meilleur des deux.

Naturellement il y avait bien aussi de Lapp, mais nous le sentions d’une classe tout à fait différente de la nôtre : donc il ne comptait pas.

En ce temps-là, je ne fus jamais bien fixé sur ce point : Edie se préoccupait-elle ou non de lui ?

Quand Jim était à la maison, ils ne faisaient guère attention l’un à l’autre.

Après son départ, ils se rencontrèrent plus souvent, ce qui était assez naturel, car Jim avait pris une grande partie du temps d’Edie.

Une fois ou deux, elle me parla de Lapp comme si elle ne le trouvait pas à son gré, et pourtant elle n’était pas à son aise lorsqu’il n’était pas là le soir.

Edie, plus qu’aucun de nous, se plaisait à causer avec lui, à lui faire mille questions.

Elle se faisait décrire par lui les costumes des reines, dire sur quelle sorte de tapis elles marchaient, si elles avaient des épingles à cheveux dans leur coiffure, combien de plumes elles portaient à leurs chapeaux, et je finissais par m’étonner qu’il trouvât réponse à tout cela.

Et pourtant il avait toujours une réponse. Il jouait de la langue avec tant de dextérité, de vivacité. Il montrait tant d’empressement à l’amuser, que je me demandais comment il se faisait qu’elle n’eût pas plus d’affection pour lui.

Bref, l’été, l’automne et la plus grande partie de l’hiver se passèrent, nous étions encore tous très heureux ensemble.

L’année 1815 était déjà fortement entamée.

Le grand Empereur vivait toujours à l’île d’Elbe, se rongeant le cœur ; tous les ambassadeurs, réunis à Vienne, continuaient à se chamailler sur la façon de se partager la peau du lion, maintenant qu’ils l’avaient réduit aux abois pour tout de bon.

Quant à nous, dans notre petit coin de l’Europe, nous étions tout absorbés par nos menues et pacifiques occupations, le soin des moutons, les voyages au marché de bestiaux de Berwick, et les causeries du soir devant le grand feu de tourbe.

Nous ne nous figurions guère que les actes de ces hauts et puissants personnages pussent avoir une influence quelconque sur nous.

Quant à la guerre, eh bien, n’était-on pas tous d’accord pour admettre que la grande ombre avait disparu pour toujours de dessus nos têtes, et que si les Alliés ne se prenaient pas de querelle entre eux, il se passerait cinquante autres années avant qu’il se tirât en Europe un seul coup de fusil.

Il y eut pourtant un incident qui se dresse en contour très net dans ma mémoire. Il survint, je crois, vers la fin de février de cette année-là, et je vous le conterai avant d’aller plus loin.

Vous savez, j’en suis sûr, comment sont faites les tours d’alarme de la frontière.

Ce sont des masses carrées, disséminées de distance en distance le long de la ligne de partage et construites de façon à donner asile et protection aux gens du pays contre les maraudeurs et les bandits.

Lorsque Percy et ses hommes étaient partis pour les Marches, on amenait une partie de leur bétail dans la cour de la tour, on fermait la grosse porte, et on allumait du feu dans les brasiers placés au sommet.

C’était un signal auquel devaient répondre de même les autres tours d’alarme.

Les lueurs clignotantes franchissaient ainsi les hauteurs de Lammermuir et portaient les nouvelles jusqu’au Pentland, puis à Édimbourg. Mais maintenant, comme on le pense bien, tous ces antiques donjons étaient gondolés, croulants, et offraient aux oiseaux sauvages des emplacements superbes pour leurs nids.

J’ai récolté un bon nombre de beaux œufs pour ma collection, dans la tour d’alarme de Corriemuir.

Un jour, j’avais fait une longue marche pour aller porter un message aux Armstrongs de Laidlaw, qui demeurent à deux milles en de ça d’Ayton.

Vers cinq heures, au moment même où le soleil allait se coucher, je me trouvais sur le sentier de la lande, de façon à voir exactement devant moi le pignon de West Inch, tandis que la vieille tour d’alarme était un peu à ma gauche.

Je considérais à loisir le donjon, qui faisait un effet fort pittoresque pour le flot de lumière rouge qui déversait sur lui les rayons horizontaux du soleil, et la mer s’étendant au loin en arrière.

Et comme je regardais avec attention, j’aperçus soudain la figure d’un homme qui se mouvait dans un des trous du mur.

Naturellement je m’arrêtai, étonné de cela, car que pouvait faire un individu quelconque dans cet endroit, et à ce moment-là, car l’époque de la nidification n’était pas encore venue.

C’était si singulier que je me déterminai à tirer l’affaire au clair.

Donc, malgré ma fatigue, je tournai le dos à la maison et me dirigeai d’un pas rapide vers la tour.

L’herbe monte jusqu’au bas même du mur, et mes pieds ne firent que peu de bruit jusqu’au moment où j’arrivai à l’arc coulant où se trouvait jadis l’entrée.

Je jetai un coup d’œil furtif dans l’intérieur.

C’était Bonaventure de Lapp qui était là, debout dans l’enceinte, et qui regardait par ce même trou où j’avais vu sa figure.

Il était tourné de profil par rapport à moi.

Évidemment il ne m’avait pas vu du tout, car il regardait de tous ses yeux dans la direction de West Inch.

Je fis un pas en avant. Mes pieds firent craquer les décombres de l’entrée. Il sursauta, fit demi tour et se trouva tourné vers moi.

Il n’était pas de ceux à qui on peut faire perdre contenance, et sa figure ne changea pas plus que s’il était là depuis un an à m’attendre. Mais il y avait dans l’expression de ses yeux quelque chose qui me disait qu’il aurait payé une somme assez ronde pour me revoir prendre le sentier.

— Hallo ! dis-je, qu’est-ce que vous faites ici ?

— Je pourrais vous faire la même question, dit-il.

— Je suis venu parce que j’ai vu votre figure à la fenêtre.

— Et moi, parce que, comme vous avez pu fort bien vous en apercevoir, je m’intéresse très vraiment à tout ce qui a un rapport quelconque avec la guerre, et naturellement les châteaux sont de ce nombre. Vous m’excuserez un moment, mon cher Jack.

Puis s’avançant, il s’élança soudain par l’ouverture du mur, de manière à n’être plus sous mes yeux.

Mais ma curiosité était beaucoup trop excitée pour l’excuser aussi facilement.

Je me hâtai de changer de place afin de voir ce qu’il faisait.

Il était debout au dehors, et agitait la main avec une ardeur fébrile, comme pour faire un signal.

— Qu’est-ce que vous faites ? criai-je.

Et aussitôt je sortis en courant, pour me placer près de lui, et chercher du regard sur la lande, à qui il faisait ce signal.

— Vous allez trop loin, monsieur, dit-il d’un ton irrité, je ne croyais pas que vous iriez aussi loin. Un gentleman est libre d’agir comme il l’entend, sans que vous veniez l’espionner. Si nous devons rester amis, vous ne devez pas vous mêler de mes affaires.

— Je n’aime pas ces façons mystérieuses, dis-je, et mon père ne les aimerait pas davantage.

— Votre père peut s’en expliquer lui-même, et il n’y a là rien de secret, dit-il d’un ton sec. C’est vous qui faites tout le secret avec vos imaginations. Ta ! Ta ! Ta ! ces sottises m’impatientent.

Et sans me faire seulement un signe de tête, il me tourna le dos et d’un pas rapide se mit en route vers West Inch.

Je le suivis, et d’aussi mauvaise humeur que possible, car j’avais le pressentiment de quelque méfait qui se tramait, et cependant, je n’avais pas la moindre idée du monde de ce que cela pouvait être.

Et j’en revins s’en m’en apercevoir, à songer à tous les incidents mystérieux de l’arrivée de est homme, et de son long séjour au milieu de nous.

Mais qui donc pouvait-il attendre à la Tour d’alarme ?

Ce personnage était-il un espion, qui avait un collègue en espionnage qui venait en cet endroit pour lui parler ?

Mais cela était absurde.

Que pouvait bien venir espionner dans le Comté de Berwick ?

Et d’ailleurs le Major Elliott savait parfaitement à quoi s’en tenir sur lui et ne lui eût pas témoigné autant de respect, s’il y avait eu quelque chose de suspect.

J’en étais arrivé à ce point-là, au cours de mes réflexions, quand je m’entendis saluer par une voix joyeuse. C’était le major en personne, qui descendait la côte venant de chez lui, tenant en laisse son gros bulldog Bounder.

Ce chien était un animal des plus dangereux et il avait causé maint accident aux environs, mais le major l’aimait beaucoup, et ne sortait jamais sans lui, tout en le tenant à l’attache au moyen d’une bonne et forte courroie.

Or, comme je regardais venir le major, et que j’attendais son arrivée, il buta de sa jambe blessée par-dessus une branche de genêt ; en reprenant son équilibre, il lâcha la courroie et aussitôt voilà ce maudit animal parti à fond de train de mon côté, au bas de la côte.

Cela ne me plaisait guère, je vous en réponds, car je n’avais à ma portée ni un bâton, ni une pierre, et je savais cette bête dangereuse.

Le major l’appelait de là-haut par des cris perçant, mais je crois que l’animal prenait ce rappel pour une excitation ; car il n’en courait que plus furieusement. Mais je connaissais son nom, et j’espérais que cela me vaudrait peut-être les égards dûs à une vieille connaissance.

Aussi quand il fut presque sur moi, son poil hérissé, son nez enfoncé entre deux yeux rouges, je criai de toute la force de mes poumons :

— Bounder ! Bounder !

Cela produisit son effet, car l’animal me dépassa en grondant, et partit par le sentier sur les traces de Bonaventure de Lapp.

Celui-ci se retourna à tout ce bruit et parut comprendre au premier coup d’œil de quoi il s’agissait, mais il continua à marcher sans plus se presser.

J’étais terrifié pour lui, car le chien ne l’avait jamais vu.

Je courus de toute la vitesse de mes jambes pour écarter de lui l’animal. Mais je ne sais comment, quand il bondit et qu’il aperçut le jeu de doigts que faisait de Lapp derrière son dos avec le pouce et l’index, sa furie tomba tout à coup, et nous le vîmes agitant son tronçon de queue, et lui caressant le genou avec sa patte.

— C’est donc votre chien, major, dit-il à son maître, qui arrivait en boitant. Ah ! c’est une belle bête, une belle, une jolie créature.

Le major était tout essoufflé, car il avait fait le trajet presque aussi vite que moi.

— J’avais peur qu’il ne vous fit du mal, dit-il, tout haletant.

— Ta ! Ta ! Ta ! s’écria de Lapp, c’est un joli animal, bien doux. J’ai toujours aimé les chiens. Mais je suis content de vous avoir rencontré, major, car voici ce jeune gentleman, auquel je suis redevable de beaucoup, et qui commençait à me prendre pour un espion. N’est-ce pas vrai, Jock ?

Je fus si abasourdi par ce langage que je ne trouvai pas un mot à répondre. Je me contentai de rougir et de détourner les yeux, de l’air gauche d’un campagnard que j’étais.

— Vous me connaissez, major, dit de Lapp, et vous allez lui dire, j’en suis sûr, que c’est chose absolument impossible.

— Non, non, Jock. Certainement non ! certainement non, s’écria le major.

— Merci, dit de Lapp, vous me connaissez et vous me rendez justice. Et vous-même ? J’espère que votre genou va mieux, et qu’on vous redonnera bientôt votre régiment.

— Je me porte assez bien, répondit le major, mais on ne me donnera jamais d’emploi à moins qu’il n’y ait une guerre, et il n’y aura plus de guerre de mon vivant.

— Oh ! vous croyez cela ! dit de Lapp, avec un sourire. Eh bien, nous verrons : nous verrons, mon ami.

Il ôta son chapeau, puis faisant vivement demi-tour, il se dirigea d’un bon pas du côté de West Inch.

Le major resta à le suivre des yeux, l’air pensif.

Puis, il me demanda ce qui m’avait fait croire qu’il était un espion.

Quand je le lui eus dit, il ne répondit rien, hocha seulement la tête, et il avait alors l’air d’un homme qui n’a pas l’esprit bien tranquille.