La Grande Ombre/III

Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock (p. 46-65).

III

L’OMBRE SUR LES EAUX


Il ne fallut pas longtemps à la cousine Edie pour régner souverainement à West Inch et pour faire de nous tous, y compris mon père, ses sujets.

Elle avait de l’argent, et tant qu’elle voulait, bien qu’aucun de nous ne sut combien.

Lorsque ma mère lui dit que quatre shillings par semaine paieraient toutes ses dépenses, elle porta spontanément la somme à sept shillings six pence.

La chambre du sud, la plus ensoleillée, et dont la fenêtre était encadrée de chèvrefeuille, lui fut assignée, et c’était merveille de voir les bibelots qu’elle avait apportés de Berwick pour les y ranger.

Elle faisait le voyage deux fois par semaine, et comme la carriole ne lui plaisait pas, elle loua le gig d’Angus Whitehead, qui avait la ferme de l’autre côté de la côte.

Et il était rare qu’elle revînt sans apporter quelque chose pour l’un de nous ; une pipe de bois pour mon père, un plaid des Shetlands pour ma mère, un livre pour moi, un collier de cuivre pour Rob, notre collie.

Jamais on ne vit femme plus dépensière.

Mais ce qu’elle nous donna de meilleur, ce fut avant tout sa présence.

Pour moi, cela changea entièrement l’aspect du paysage.

Le soleil était plus brillant, les collines plus vertes et l’air plus doux depuis le jour de sa venue.

Nos existences perdirent leur banalité, maintenant que nous les passions avec une telle créature, et la vieille et morne maison grise prit un tout autre aspect à mes yeux depuis le jour où elle avait posé le pied sur le paillasson de la porte.

Cela ne tenait point à sa figure, qui pourtant était des plus attrayantes, non plus qu’à sa tournure, bien que je n’aie vu aucune jeune fille qui pût rivaliser en cela avec elle.

C’était son entrain, ses façons drôlement moqueuses, sa manière toute nouvelle pour nous de causer, le geste fier avec lequel elle rejetait sa robe ou portait la tête en arrière.

Nous nous sentions aussi bas que la terre sous ses pieds.

C’était enfin ce vif regard de défi, et cette bonne parole qui ramenait chacun de nous à son niveau.

Mais non, pas tout à fait à son niveau.

Pour moi, elle fut toujours une créature lointaine et supérieure.

J’avais beau me monter la tête et me faire des reproches.

Quoi que je fisse, je n’arrivais pas à reconnaître que le même sang coulait dans nos veines et qu’elle n’était qu’une jeune campagnarde, comme je n’étais qu’un jeune campagnard.

Plus je l’aimais, plus elle m’inspirait de crainte, et elle s’aperçut de ma crainte longtemps avant de savoir que je l’aimais.

Quand j’étais loin d’elle, j’éprouvais de l’agitation, et pourtant lorsque je me trouvais avec elle, j’étais sans cesse à trembler de crainte que quelque faute commise en parlant ne lui causât de l’ennui ou ne la fâcha.

Si j’en avais su plus long sur le caractère des femmes, je me serais peut-être donné moins de mal.

— Vous êtes bien changé de ce que vous étiez autrefois, disait-elle en me regardant de côté par-dessous ses cils noirs.

— Vous ne disiez pas cela lorsque nous nous sommes vus pour la première fois, dis-je.

— Ah ! je parlais alors de l’air que vous aviez, et je parle de vos manières d’aujourd’hui. Vous étiez si brutal avec moi et si impérieux, et vous ne vouliez faire qu’à votre tête, comme un petit homme que vous étiez. Je vous revois encore avec votre tignasse emmêlée et vos yeux pleins de malice. Et maintenant vous êtes si douce, si tranquille. Vous avez le langage si prévenant !

— On apprend à se conduire, dis-je.

— Oh ! mais Jack, je vous aimais bien mieux comme vous étiez.

Eh bien, quand elle dit cela, je la regardai bien en face, car j’aurais cru qu’elle ne m’avait jamais bien pardonné la façon dont je la traitais d’ordinaire.

Que ces façons là plussent à tout autre qu’à une personne évadée d’une maison de fous, voilà qui dépassait tout à fait mon intelligence.

Je me rappelai le temps, où la surprenant sur le seuil en train de lire, je fixais au bout d’une baguette élastique de coudrier de petites boules d’argile, que je lui lançais, jusqu’à ce qu’elle finît par pleurer.

Je me rappelai aussi qu’ayant pris une anguille dans le ruisseau de Corriemuir, je la poursuivis, cette anguille à la main, avec tant d’acharnement qu’elle finit par se réfugier, à moitié folle d’épouvante, sous le tablier de ma mère, et que mon père m’asséna sur le trou de l’oreille un coup de bâton à bouillie qui m’envoya rouler, avec mon anguille, jusque sous le dressoir de la cuisine.

Voilà donc ce qu’elle regrettait ?

Eh bien, elle se résignerait à s’en passer, car ma main se sécherait avant que je sois capable de recommencer maintenant.

Mais je compris alors pour la première fois, tout ce qu’il y a d’étrange dans la nature féminine, et je reconnus que l’homme ne doit point raisonner à ce propos, mais simplement se tenir sur ses gardes et tâcher de s’instruire.

Nous nous trouvâmes enfin au même niveau, quand elle dit qu’elle n’avait qu’à faire ce qui lui plaisait et comme cela lui plaisait, et que j’étais aussi entièrement à ses ordres que le vieux Rob était docile à mon appel.

Vous trouvez que j’étais bien sot de me laisser mettre ainsi la tête à l’envers.

Je l’étais peut-être, mais il faut aussi vous rappeler combien j’avais peu l’habitude des femmes, et que nous nous rencontrions à chaque instant.

En outre, on ne trouve pas une femme comme celle-là sur un million, et je puis vous garantir que celui-là aurait eu la tête solide, qui ne se la serait pas laissé mettre à l’envers par elle.

Tenez, voilà le Major Elliott.

C’était un homme qui avait enterré trois femmes et qui avait figuré dans douze batailles rangées.

Eh bien ! Edie aurait pu le rouler autour de son doigt comme un chiffon mouillé, elle qui sortait à peine de pension.

Peu de temps après qu’elle fut venu, je le rencontrai, comme il quittait West Inch, toujours clopinant, mais le rouge aux joues, et avec une lueur dans l’œil qui le rajeunissait de dix ans.

Il tordait ses moustaches grises des deux côtés, de façon à en avoir les pointes presque dans les yeux, et il tendait sa bonne jambe avec autant de fierté qu’un joueur de cornemuse.

Que lui avait-elle dit ?

Dieu le sait, mais cela avait fait dans ses veines autant d’effet que du vin vieux.

— Je suis monté pour vous voir, mon garçon, dit-il, mais il faut que je rentre à la maison. Toutefois ma visite n’a pas été perdue, car elle m’a procuré l’occasion de voir la belle cousine, une jeune personne des plus charmantes, des plus attrayantes, mon garçon.

Il avait une façon de parler un peu formaliste, un peu raide, et il se plaisait à intercaler dans ses propos quelques bouts de phrases françaises qu’il avait ramassés dans la Péninsule.

Il aurait continué à me parler d’Edie, mais je voyais sortir de sa poche le coin d’un journal.

Je compris alors qu’il était venu, selon son habitude, pour m’apporter quelques nouvelles.

Il ne nous en arrivait guère à West Inch.

— Qu’y a-t-il de nouveau, major ? demandai-je.

Il tira le journal de sa poche et le brandit.

— Les Alliés ont gagné une grande bataille, mon garçon, dit-il. Je ne crois pas que Nap tienne bien longtemps après cela. Les Saxons l’ont jeté par-dessus bord, et il a subi un rude échec à Leipzig. Wellington a franchi les Pyrénées et les soldats de Graham seront à Bayonne d’ici à peu de temps.

Je lançai mon chapeau en l’air.

— Alors la guerre finira par cesser ? m’écriai-je.

— Oui, et il n’est que temps, dit-il en hochant la tête d’un air grave. Ça a fait verser bien du sang. Mais ce n’est guère la peine, maintenant, de vous dire ce que j’avais dans l’esprit à votre sujet.

— De quoi s’agissait-il ?

— Eh bien, mon garçon, c’est que vous ne faites rien de bon ici, et maintenant que mon genou reprend un peu de souplesse, je pensais pouvoir rentrer dans le service actif. Je me demandais s’il ne vous plairait pas de voir un peu de la vie de soldat sous mes ordres.

À cette pensée mon cœur bondit.

— Ah ! oui, je le voudrais ! m’écriai-je.

— Mais il se passera bien six mois avant que je sois en état de me présenter à l’examen médical, et il y a bien des chances pour que Boney soit mis en lieu sûr avant ce délai.

— Puis il y a ma mère, dis-je. Je doute qu’elle me laisse partir.

— Ah ! Eh bien, on ne le lui demandera pas cette fois.

Et il s’éloigna en clopinant.

Je m’assis dans la bruyère, mon menton dans la main, en tournant et retournant la chose en mon esprit et suivant des yeux le major en son vieux habit brun, avec un bout de plaid voltigeant par-dessus son épaule, pendant qu’il grimpait la montée de la colline.

C’était une bien chétive existence, que celle de West Inch, ou j’attendais mon tour de remplacer mon père, sur la même lande, au bord du même ruisseau, toujours des moutons, et toujours cette maison grise devant les yeux.

Et de l’autre côté, il y avait la mer bleue.

Ah, en voilà une vie pour un homme !

Et le major, un homme qui n’était plus dans la force de l’âge, il était blessé, fini, et pourtant il faisait des projets pour se remettre à la besogne alors que moi, à la fleur de l’âge, je dépérissais parmi ces collines !

Une vague brûlante de honte me monta à la figure, et je me levai soudain, plein d’ardeur de partir, et de jouer dans le monde le rôle d’un homme.

Pendant deux jours, je ne fis que songer à cela.

Le troisième, il survint un événement qui condensa mes résolutions, et aussitôt les dissipa, comme un souffle de vent fait disparaître une fumée.

J’étais allé faire une promenade dans l’après-midi avec la cousine Edie et Rob.

Nous étions arrivé au sommet de la pente qui descend vers la plage.

L’automne tirait à sa fin.

Les herbes, en se flétrissant, avaient pris des teintes de bronze, mais le soleil était encore clair et chaud.

Une brise venait du sud par bouffées courtes et brûlantes et ridait de lignes courbes la vaste surface bleue de la mer.

J’arrachai une brassée de fougère pour qu’Edie pût s’asseoir. Elle s’installa de son air insouciant, heureuse, contente, car de tous les gens que j’ai connus, il n’en fut aucun qui aimait autant la chaleur et la lumière.

Moi, je m’assis sur une touffe d’herbe, avec la tête de Rob sur mon genou.

Comme nous étions seuls dans le silence de ce désert, nous vîmes, même en cet endroit, s’étendre sur les eaux, en face de nous, l’ombre du grand homme de là bas qui avait écrit son nom en caractères rouges sur toute la carte d’Europe.

Un vaisseau arrivait poussé par le vent.

C’était un vieux navire de commerce à l’aspect pacifique, qui, peut-être avait Leith pour destination.

Il avait les vergues carrées et allait toutes voiles déployées.

De l’autre côté, du nord est, venaient deux grands vilains bateaux, gréés en lougres, chacun avec un grand mât et une vaste voile carrée de couleur brune.

Il était difficile d’avoir sous les yeux un plus joli coup d’œil que celui de ces trois navires qui marchaient en se balançant, par une aussi belle journée.

Mais tout à coup partit d’un des lougres une langue de flamme, et un tourbillon de fumée noire.

Il en jaillit autant du second.

Puis le navire riposta : rap, rap, rap !

En un clin d’œil l’enfer avait, d’une poussée du coude, écarté le ciel, et sur les eaux se déchaînaient la haine, la férocité, la soif de sang.

Au premier coup de feu, nous nous étions relevés, et Edie, toute tremblante, avait posé sa main sur mon bras.

— Ils se battent, Jack, s’écria-t-elle. Qui sont-ils ? Qui sont-ils ?

Les battements de mon cœur répondaient aux coups de canon, et tout ce que je pus dire, avec ma respiration entrecoupée, ce fut :

— Ce sont deux corsaires français, des chasse-marée, comme ils les appellent là-bas, c’est un de nos navires de commerce, et aussi sûr que nous sommes mortels, ils s’en empareront, car le major dit qu’ils sont toujours pourvus de grosse artillerie et qu’ils sont aussi bourrés d’hommes qu’il y a de nourriture dans un œuf. Pourquoi cet imbécile ne bat-il pas en retraite vers la barre à l’embouchure de la Tweed ?

Mais il ne diminua pas un pouce de toile.

Il se balançait toujours de son air entêté, pendant qu’une petite boule noire était hissée à la pointe de son grand mât, et que le magnifique vieux drapeau apparaissait tout à coup et ondulait à ses drisses.

Puis se fit entendre de nouveau le rap, rap, rap ! de ses petits canons, suivi du boum ! boum ! des grosses caronades qui armaient les baux du lougre.

Un instant plus tard, les trois navires formaient un groupe.

Le navire-marchand oscilla comme un cerf avec deux loups accrochés à ses hanches.

Tous trois ne formaient plus qu’une confuse masse noire enveloppée dans la fumée, d’où pointaient çà et là les vergues. D’en haut et du centre de ce nuage partaient, comme l’éclair, de rouges langues de flammes.

C’était un tapage si infernal de gros et de petits canons, de cris de joie, de hurlements, que pendant bien des semaines mes oreilles en tintèrent encore.

Pendant une heure d’horloge, le nuage poussé par l’enfer se déplaça lentement sur les flots, et nous restâmes là, le cœur saisi, à regarder le battement du pavillon, nous écarquillant les yeux pour voir s’il était toujours à sa place.

Puis, tout à coup, le vaisseau, plus fier, plus noir, plus ferme que jamais, se remit en marche.

Quand la fumée se fut un peu dissipée, nous vîmes un des lougres vacillant comme un canard qui tombe à l’eau, avec une aile cassée, tandis que sur l’autre, on se hâtait d’embarquer l’équipage avant qu’il ne coulât à pic.

Pendant toute cette heure, toute ma vie avait été concentrée dans la bataille.

Le vent avait emporté ma casquette, mais je n’y avais pas pris garde.

Alors, le cœur débordant, je me tournai vers ma cousine Edie, et rien qu’en la voyant je me retrouvai en arrière de six ans.

Son regard avait repris sa fixité, ses lèvres étaient entrouvertes, comme quand elle était toute petite, et ses mains menues étaient jointes si fort que la peau luisait aux poignets comme de l’ivoire.

— Ah ! ce capitaine ! dit-elle, en parlant à la bruyère et aux buissons de genêts, quel homme fort, quelle résolution ! Quelle est la femme qui ne serait pas fière d’un tel mari ?

— Ah ! oui, il s’est bien conduit ! m’écriai-je avec enthousiasme.

Elle me regarda. On eût dit qu’elle avait oublié mon existence.

— Je donnerais un an de ma vie pour rencontrer un pareil homme, dit-elle, mais voilà où on en est quand on habite la campagne. On n’y voit jamais d’autres gens que ceux qui ne sont bons à rien faire de mieux.

Je ne sais si elle avait l’intention de me faire de la peine, bien qu’elle ne se fît jamais beaucoup prier pour cela, mais quelle que fût son intention, ses paroles me donnèrent la même sensation que si elles avaient traversé tout droit un nerf mis à nu.

— C’est très bien, cousine Edie, dis-je en m’efforçant de parler avec calme, voilà qui achève de me décider. J’irai ce soir m’enrôler à Berwick.

— Quoi ! Jack, vous voulez vous faire soldat ?

— Oui, si vous croyez que tout homme qui reste à la campagne est nécessairement un lâche.

— Oh ! Jack, comme vous seriez beau en habit rouge, comme vous avez meilleur air quand vous êtes on colère. Je voudrais voir toujours vos yeux étinceler ainsi. Comme cela vous va bien, comme cela vous donne l’air d’un homme ! Mais j’en suis sûre, c’est pour plaisanter, que vous parlez de vous faire soldat.

— Je vous ferai voir si je plaisante.

Puis, je traversai la lande en courant, et j’arrivai ainsi à la cuisine, ou ma mère et mon père étaient assis de chaque côté de la cheminée.

— Mère, m’écriai-je, je pars me faire soldat.

Si je leur avais dit que je partais pour me faire cambrioleur, ils n’auraient pas été plus atterrés, car en ce temps-là, les campagnards méfiants et aisés estimaient que le troupeau du sergent se composait principalement des moutons noirs.

Mais, sur ma parole, ces bêtes noires ont rendu un fameux service à leur pays.

Ma mère porta ses mitaines à ses yeux, et mon père prit un air aussi sombre qu’un trou à tourbe.

— Non ! Jock, vous êtes fou, dit-il.

— Fou ou non, je pars.

— Alors vous n’aurez pas ma bénédiction.

— En ce cas je m’en passerai.

À ces mots ma mère jette un cri et me met ses bras autour du cou.

Je vis sa main calleuse, déformée, pleine de nœuds qu’y avait produits la peine qu’elle s’était donnés pour m’élever, et cela me parla plus éloquemment que n’eût pu faire aucune parole.

Je l’aimais tendrement mais j’avais la volonté aussi dure que le tranchant d’un silex.

Je la forçai d’un baiser à se rasseoir ; puis je courus dans ma chambre pour préparer mon paquet.

Il faisait déjà sombre, et j’avais à parcourir un long trajet à pied.

Aussi me contentai-je de ramasser quelques effets. Puis je me hâtai de partir. Au moment où j’allais mettre le pied dehors par une porte de côté, quelqu’un me toucha l’épaule.

C’était Edie, debout à la lueur du couchant.

— Sot enfant, dit-elle, vous n’allez vraiment point partir ?

— Je ne partirai pas ? Vous allez le voir.

— Mais votre père ne le veut pas, votre mère non plus.

— Je le sais.

— Alors pourquoi partir ?

— Vous devez bien le savoir.

— Pourquoi, enfin.

— Parce que vous me faites partir.

— Je ne tiens pas à ce que vous partiez, Jack.

— Vous l’avez dit ; vous avez dit que les gens de la campagne ne sont bons qu’à y rester. Vous tenez toujours ce langage. Vous ne faites pas plus cas de moi que de ces pigeons dans leur nid. Vous trouvez que je ne suis rien du tout. Je vous ferai changer d’idée.

Tous mes griefs partaient en petits jets qui me brûlaient les lèvres.

Pendant que je parlais, elle rougit, et me regarda de son air à la fois railleur et caressant.

— Ah ! je fais si peu cas de vous ? dit-elle, et c’est pour cette raison là que vous partez ? Eh bien, Jack, est-ce que vous resterez si… si je suis bonne pour vous ?

Nous étions face à face et fort près.

En un instant la chose fut faite.

Mes bras l’entourèrent.

Je lui donnai baisers sur baisers, sur la bouche, sur les joues, sur les yeux.

Je la pressai contre mon cœur.

Je lui dis bien bas quelle était tout pour moi, tout, et que je ne pouvais pas vivre sans elle.

Edie ne répondit rien, mais elle fut longtemps avant de tourner la tête, et quand elle me repoussa en arrière, elle n’y mit pas beaucoup d’effort.

— Oh ! vous êtes bien rude, vieux petit effronté, dit-elle en tenant sa chevelure de ses deux mains. Comme vous m’avez secouée, Jack, je ne me figurais pas que vous seriez aussi hardi.

Mais j’avais tout à fait cessé de la craindre, et un amour, dix fois plus ardent que jamais, bouillait dans mes veines.

Je la ressaisis et l’embrassai comme si j’en avais eu le droit.

— Vous êtes à moi, bien à moi, m’écriai-je. Je n’irai pas à Berwick, je resterai ici et nous nous marierons.

Mais à ce mot de mariage, elle éclata de rire.

— Petit nigaud ! petit nigaud ! dit-elle en levant l’index.

Puis, comme j’essayais de mettre de nouveau la main sur elle, Edie me fit une jolie petite révérence et rentra à la maison.