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LA
FRONDE A BORDEAUX
SCÈNES HISTORIQUES,

DEUXIEME PARTIE.



V.

On peut juger maintenant combien est dépourvue de fondement, et absurde même jusqu’au ridicule, cette autre accusation de La Rochefoucauld contre Mme de Longueville. C’est elle, à l’en croire [1], qui, en se brouillant avec son frère, le prince de Conti, divisa le parti des princes et prépara sa ruine. Ainsi qu’on a pu le voir [2], ce sont des causes un peu plus sérieuses qui ont perdu la fronde à Bordeaux comme à Paris. Quand le prince de Conti et sa sœur auraient continué d’être aussi unis qu’ils le furent longtemps, leur impuissante union n’aurait pu retarder la chute de la fronde, et leurs divisions ne l’ont point avancée d’une heure. Les brouilleries du frère et de la sœur n’ont pas eu d’influence marquée sur les événemens, et nous y ferions à peine attention, si La Rochefoucauld n’en parlait avec une discrétion perfide, en s’excusant « de ne pas entrer dans le particulier de beaucoup de choses qui ne se peuvent écrire, » et en laissant entrevoir sous ces choses qui ne se peuvent écrire des mystères très peu favorables à Mme de Longueville. Levons donc ces voiles tissus par l’esprit de rancune et de vengeance, et faisons paraître bien des misères pour repousser d’odieuses calomnies. Si Mme de Longueville s’est séparée du prince de Conti, ç’a été par une indispensable nécessité, d’abord par respect pour elle-même, ensuite par fidélité à Condé, et la preuve en est que Conti n’échappa des mains de sa sœur que pour tomber entre celles de Mazarin. Ce dénoûment certain jette de la lumière et de l’intérêt sur les obscurs et tristes détails dans lesquels nous allons entrer.

Nous l’avons dit [3] : Mme de Longueville avait jusqu’alors exercé sur le prince de Conti un pouvoir presque absolu par la supériorité de l’âge, de l’esprit et du caractère, et grâce aussi à cette espèce d’adoration chevaleresque que son jeune frère professait pour elle. Sans doute elle eût préféré le conduire par la raison et par l’honneur; mais, à défaut de mieux, elle retenait comme elle pouvait son ancien empire, ne sachant trop quel usage ferait de sa liberté ce faible et capricieux personnage. Il n’y avait rien là que de fort innocent, bien qu’il s’y mêlât un peu de manège et quelque ridicule; mais on conçoit quel parti on pouvait tirer de cette passion étrange contre Mme de Longueville. Mazarin, qui allait à ses fins par tous les moyens, et à qui les frondeurs avaient prodigué toutes les calomnies dans le langage le plus cynique, se défendait de la même manière, et ne se faisait pas faute de répandre des bruits injurieux sur le frère et la sœur. De là bien des chansons et des mazarinades, armes de guerre utiles en leur temps, mais qui n’ont pas la moindre valeur auprès de l’histoire. Pas un homme sérieux au XVIIe siècle ne s’est arrêté à ces propos de parti, et Retz, qui certes n’est suspect envers personne d’un excès de bienveillance, ne les rappelle que pour leur donner un formel démenti [4]. Le moment arrivait où cette affection exaltée devait finir avec les chastes ardeurs de la première jeunesse; mais, au lieu de s’affaiblir successivement et de mourir en silence, elle se brisa, non sans quelque scandale, à Bordeaux en 1652.

Le prince de Conti s’était fait une petite cour de serviteurs intéressés, qui flattaient à l’envi ses défauts, cette vanité inquiète et jalouse qui était le fond même de son caractère et qui entrait dans tous ses sentimens, surtout le goût naissant des plaisirs. Parmi ces courtisans étaient au premier rang deux beaux esprits célèbres, Sarasin, secrétaire des commandemens du prince, dont ailleurs [5] nous avons fait connaître le talent délicat et l’âme servile; Marigny [6], presque aussi spirituel et plus méchant que Sarasin; avec eux Guilleragues, se formant à cette bonne école dans l’art d’amuser et déplaire qui un jour lui méritera l’éloge de Boileau [7]; Chémeraut Barbezières, officier hardi, sans scrupules et sans mœurs, et quelques autres encore dont il sera question plus tard. Les deux lettrés ne s’entendirent pas longtemps, et se querellèrent. Il paraît que, dans ces démêlés. Mme de Longueville prit parti contre Marigny. Il fut contraint de quitter la place, jurant à Sarasin et à sa protectrice une haine de bel esprit offensé. De Paris, il adressa à son ancien maître une lettre contre son rival, qui irrita le prince et sa sœur; on parla même de supprimer la pension de Marigny : il n’en devint que plus ulcéré, et mit ses rancunes au service de celles de La Rochefoucauld et de Mme de Châtillon. Sans cesse il écrit contre Mme de Longueville à Lenet, qui, gagné lui-même à la conspiration, accueille fort bien ses lettres, et en fait part à Condé, en sorte que, grâce à la connivence de Lenet, les traits forgés à Paris y revenaient par Bordeaux : manœuvre habile, qui secondait à merveille la machine conduite par La Rochefoucauld [8] Sarasin, qui devait tant à Mme de Longueville, se ménagea le plus longtemps qu’il put entre la sœur et le frère, les flattant tour à tour et les trahissant tous les deux. Enfin Chémeraut, emporté par la passion et par l’intérêt, forma résolument le dessein de s’emparer de l’esprit de son jeune maître, en attaquant avec art et en détruisant peu à peu auprès de lui tous ceux qui jusqu’alors étaient en possession de le conduire. Il ne tarda pas à entraîner Sarasin dans ce complot.

Les deux habiles et effrontés courtisans commencèrent par s’adresser à l’amour-propre du prince de Conti, et lui représentèrent qu’il n’avait point à Bordeaux le pouvoir qui lui était dû, et qu’il était traité beaucoup trop légèrement par Lenet et surtout par Marsin. Ils lui insinuèrent que M. Le Prince, à Paris, dans ses négociations secrètes avec la cour, avait fort négligé ses intérêts, tandis que Condé n’avait jamais cessé de réclamer pour son frère l’important gouvernement de Provence à la place de celui de Champagne et de Brie. Ils ne manquèrent pas de lui faire sentir le ridicule de ses sentimens passionnés pour une sœur qui n’était pas du tout l’Uranie qu’il se figurait, et ne s’en tenait point à des adorations platoniques comme les siennes, qui depuis plusieurs années avait, sans qu’il s’en doutât [9], pour amant déclaré La Rochefoucauld, qui venait de commencer une intrigue nouvelle avec le duc de Nemours, et avait peut-être quelque secret favori parmi les jeunes et brillans officiers empressés à lui faire la cour. Et ici nous-même, recherchant par-dessus tout la vérité et n’ignorant pas que la punition d’une faute est presque toujours d’en amener d’autres, nous avons voulu savoir si la conduite de Mme de Longueville à Bordeaux avait fourni quelque prétexte à ce dernier propos, et voici tout ce que nous avons pu trouver. Lenet dit qu’à Bordeaux le marquis de Gerzé s’attacha un moment à Mme de Longueville [10]; mais lui, qui est presque un de ses ennemis, lui, le serviteur, le correspondant intime de La Rochefoucauld et de Mme de Châtillon, ne donne pas le moins du monde à entendre que la princesse ait pris au sérieux des adorations auxquelles elle était fort accoutumée. Nous savons qu’à Stenay, entourée de généraux et d’officiers qui se battaient admirablement pour sa cause, tels que Turenne, Bouteville, La Moussaye, Grammont, Tracy, elle était trop politique et trop coquette pour ne pas souffrir un peu leurs hommages quelquefois très pressans, sans que sa fidélité à La Rochefoucauld se soit jamais démentie : nous en avons des preuves certaines. Il est donc possible qu’à Bordeaux elle n’ait pas rebuté davantage des adorateurs qui pouvaient être utiles au parti des princes; mais nous n’avons pu découvrir l’ombre même d’un indice qui permette de croire à aucune galanterie suspecte, et bientôt nous verrons que ses pensées prirent assez vite une tout autre direction. Le marquis de Gerzé était un officier d’une grande bravoure et entièrement dévoué à Condé. C’était un des beaux à la mode, et qui, pour parler le langage du temps, se faisait le mourant de toutes les beautés célèbres. Un jour, en 1649, nouveau capitaine des gardes, il s’avisa de se mettre en tête de supplanter Mazarin et de faire le galant auprès de la reine Anne, qui d’abord s’en moqua, puis le chassa en lui faisant affront [11]. Cette aventure avait laissé à Gerzé un certain air de ridicule : il n’avait pas la moindre importance politique; il resta d’ailleurs assez peu de temps à Bordeaux, suivit de près Condé, et le 1er juillet il était à Paris au combat de Saint-Antoine. Mais les flatteurs du prince de Conti ne se piquaient pas de tant de critique, et soit en cette occasion, soit en d’autres, pour le présent ou pour le passé, ils parvinrent à irriter si bien le prince de Conti contre sa sœur, qu’il en tomba « dans un emportement de colère et de jalousie qui eût été plus supportable à un amant qu’à un frère [12]. » dans les commencemens, il suffisait à Mme de Longueville d’un mot gracieux, d’une caresse, pour ramener le jeune prince sous l’ancien joug; un moment après, la scène était changée, et les conseils de l’affection et de l’honneur n’étaient plus écoutés : ils étaient même rejetés avec des paroles injurieuses. La fierté de Mme de Longueville se lassait bien souvent des soins qu’il lui fallait prendre pour conduire cet esprit inquiet et jaloux, et son influence dépérissait chaque jour. Cependant, Chémeraut ayant gravement manqué à une des filles de la princesse, celle-ci s’en émut et exigea de son frère qu’il chassât son indigne favori. Elle l’emporta, mais non sans peine. Pour les brouiller sans retour et aller plus droit à ses fins, un autre flatteur du prince entreprit de lui donner une maîtresse, et lui fit faire la connaissance d’une dame de la ville, jolie et peu cruelle, nommée Mme de Calvimont, chez laquelle Conti passa agréablement ses soirées et tint sa petite cour. Cette belle liaison dura jusqu’à la fin de la guerre de Guienne, et même un peu au-delà. Voilà mises à nu les misères que le silence affecté de La Rochefoucauld rendait si suspectes, et dont on pourrait détourner les yeux, si bientôt ces brouilleries n’eussent amené des divisions d’un caractère plus sérieux, qui méritent l’attention de l’histoire.

Dans l’intérieur du prince de Conti, à côté de Guilleragues et de Sarasin, était un personnage qu’il est temps d’introduire sur la scène, plus honnête à la fois et plus habile, et qui ne se pouvait contenter du triste rôle de complaisant du prince : nous voulons parler de l’abbé de Cosnac, aumônier de la maison. Comme il le dit lui-même dans ses mémoires récemment publiés [13], il était naturellement aussi porté à l’ambition qu’éloigné des intrigues d’amour. C’était un ecclésiastique gascon, très fin et très avisé, évitant le scandale, mais cherchant par-dessus tout à faire son chemin. Il se tint quelque temps prudemment dans l’ombre et attendit que son heure fût venue. Il ne favorisa ni les désordres du jeune prince, ni les déplorables querelles que le frère faisait à la sœur. Dans tout le cours de ses mémoires, il ne lui échappe pas le plus petit mot contre Mme de Longueville, dont l’inimitié de La Rochefoucauld eût pu faire son profit; il ne parle d’elle qu’avec un entier respect: seulement, au lieu de l’aider à ressaisir son influence sur le prince de Conti, il se réserva de le conduire lui-même, et il le conduisit peu à peu dans une route tout opposée à celle que suivait Mme de Longueville.

L’abbé de Cosnac reconnut aisément que la fronde était perdue, que, vaincue à Paris, elle penchait de plus en plus à Bordeaux vers sa ruine, et que pour sa fortune il n’avait rien à attendre de ce côté-là : il conçut donc la pensée de se relever auprès de la cour, de gagner ses bonnes grâces en lui ménageant la conquête d’un prince du sang, et cette entreprise une fois arrêtée dans son esprit, il y travailla avec une persévérance et une adresse merveilleuses. Il s’en ouvrit à l’un de ses amis, le marquis de Chouppes, entré avec son régiment au service des princes, et qui ne demandait pas mieux que d’en sortir, croyant avoir à se plaindre de Marsin. Cosnac introduisit Chouppes auprès du prince de Conti, et dans une occasion importante où il s’agissait de réclamer de l’Espagne les secours promis par les traités, et sans lesquels les affaires de Guienne ne se pouvaient soutenir, comme on cherchait une personne de confiance que l’on pût charger de cette mission, l’abbé fit tomber sur son ami le choix du prince. On donna au nouveau diplomate les instructions les plus détaillées et les plus précises [14]. Chouppes les suivit de manière à ne rien obtenir, et à son retour il assura le prince qu’il n’y avait aucun fonds à faire sur les promesses des Espagnols. « Ce coup, dit l’abbé de Cosnac [15], que je donnai assez adroitement pour n’en être point soupçonné, est assurément ce qui a le plus contribué à la paix de Bordeaux. » Sur ces entrefaites, il y eut dans la ville une assez forte émeute où le prince de Conti courut presque du danger. Cosnac saisit cette occasion pour se déclarer; il représenta au prince de Conti qu’il se perdrait en s’obstinant à servir une cause que rien ne pouvait sauver, et il lui développa toutes les raisons qui le pouvaient engager à traiter avec la cour. Le faible Conti ne fit pas grande résistance. « Il prit sans beaucoup balancer [16] la résolution de sortir de l’état où il étoit, qui commençoit fort à le dégoûter, tant à cause des fatigues qu’il lui falloit prendre, et qui n’étoient pas trop selon son humeur, qu’à cause des dangers qu’il couroit tous les jours. Après avoir eu avec M. Le prince de Conti plusieurs conférences sur ce sujet, il fut entendu qu’il enverroit quelqu’un à la cour pour traiter de notre accommodement avec elle.» Ce témoignage de l’abbé de Cosnac est irrécusable. Ainsi il est désormais acquis à l’histoire qu’au lieu d’avoir attendu, pour se rendre, comme on le croyait jusqu’ici, l’entière défaite de son parti, le prince de Conti l’a prévenue, et que dès les commencemens de l’année 1653 il trahissait sourdement celui dont il était le lieutenant, jusqu’à ce que l’occasion lui fût donnée de lever le masque et de passer avec éclat du côté de la cour. Déjà s’accomplissait une partie de la prophétie de Condé : « Vous me jetez dans une affaire dont vous vous lasserez plus tôt que moi. » Condé en effet, plus énergique et plus fier à mesure que le malheur s’appesantissait sur lui, repoussait toutes les ouvertures d’accommodement. « Je vous dirai, écrit-il de Flandre à Lenet le 19 mars 1653 [17], que quand nous devrions perdre Bordeaux et toute la Guienne, il vaudroit mieux s’y résoudre que de faire une paix à contre-temps, sans honneur et sans sûreté, comme il arriveroit, si nous la faisions dans ce temps-ci que le Mazarin continue d’agir avec ses fourberies ordinaires et ne songe qu’à notre ruine….. tellement qu’il faut une fois pour toutes que vous ôtiez cette pensée de paix de votre esprit, que vous songiez sérieusement à la guerre, et que vous vous appliquiez à sauver Bordeaux. Pour moi, je vous dirai que quand je serois réduit à demeurer ici avec un seul valet, j’aimerois mieux le faire que de me mettre entre les mains de mes ennemis. »

Cependant que faisait cette sœur qu’on lui avait peinte comme livrée à ses plaisirs et toute prête à le trahir pour quelque nouvel amant? Seule, sans nul ami sur lequel elle se pût appuyer, le cœur rempli de sombres pressentimens, voyant bien qu’elle ne pouvait surmonter sa destinée, elle la bravait du moins, et constamment elle refusa de prêter l’oreille à tout accommodement particulier. Elle aurait bien pu se dire que ses conseils n’avaient jamais été suivis, qu’on n’avait répondu à son dévouement et à sa tendresse qu’en accueillant de basses calomnies, qu’à Paris on avait négocié avec la cour malgré elle et sans elle, qu’à Bordeaux on ne lui avait donné aucun pouvoir, qu’un seul jour elle avait été crue, lorsqu’elle avait été d’avis que son frère partît pour aller rejoindre l’armée; qu’on n’avait pas su diriger l’Ormée quand on pouvait la conduire, pour la suivre follement maintenant qu’elle courait à sa perte; qu’enfin depuis plus d’un an elle était si peu comptée dans toutes les résolutions qui se prenaient, qu’elle avait bien le droit d’aviser elle-même à ses propres affaires. Mais Mme de Longueville avait d’autres pensées : elle savait bien au fond de son cœur avec quelle passion à Saint-Maur, à Chantilly, à Montrond, à Bourges, elle avait poussé Condé à la guerre; plus donc elle le vit malheureux dans l’entreprise où elle l’avait entraîné, plus elle se fit une religion de lui demeurer fidèle, quelque plainte qu’elle pût élever contre lui. Tandis que le prince de Conti ourdissait avec son aumônier une conspiration en faveur de la paix, tandis qu’à Paris La Rochefoucauld se rendait petit à petit, et traitait avec Mazarin par l’intermédiaire de Gourville, qui passait alors lui-même de son service à celui du cardinal [18], elle, à Bordeaux, avec l’intrépide Marsin, et avec Lenet obéissant enfin, bien qu’à contre-cœur, aux dernières instructions de son maître, elle s’enfonça chaque jour davantage dans une résistance désespérée. L’abbé de Cosnac lui rend cet hommage que jamais il n’espéra triompher de sa fidélité, a Mme de Longueville, dit-il [19], étoit tellement attachée aux intérêts de M. Le Prince, qu’elle n’eût jamais consenti à aucun traité de paix sans sa participation. » Aussi le premier soin du prince de Conti et de Cosnac fut de ne pas éveiller le moindre soupçon dans l’esprit de Mme de Longueville. Pour la mieux tromper, Conti redoubla de zèle en apparence, et lui disputa la faveur de l’Ormée, et c’est sa main, guidée par celle de son digne conseiller, qui, dans les premiers jours d’avril 1653 [20], signa les instructions criminelles données à MM. de Trancas, Blarut et Dezert, députés de l’Ormée auprès de la république d’Angleterre. Mme de Longueville, abusée, ne se douta pas de la trahison qui se tramait. En vain de temps en temps, avertie par les murmures soupçonneux de l’Ormée, que ses instincts ne trompaient pas, et trouvant elle-même étranges les allures de son frère, elle tentait de se rapprocher de lui et de reprendre son ancien ascendant : toutes les avenues du cœur de Conti étaient soigneusement gardées. L’abbé de Cosnac n’avait pas manqué de renouveler et d’augmenter leurs brouilleries dès qu’il avait vu Mme de Longueville bien résolue à ne point abandonner Condé, et ces divisions, d’abord tout intérieures, finirent par éclater au dehors et par devenir publiques, grâce aux indiscrétions de l’entourage du prince et à l’habileté des partisans de Mazarin, appliqués à envenimer et à répandre ces querelles domestiques, afin de nuire à celle qui était devenue l’âme du fameux triumvirat, comme l’appelle l’abbé de Cosnac.

Nous le demandons à tout homme de bonne foi, à présent que tous les voiles sont levés et que le dessous des cartes est à découvert en bien et en mal : Mme de Longueville est-elle coupable de ces divisions dont on a fait tant de bruit? Devant les révélations inattendues de l’abbé de Cosnac, que deviennent les accusations de La Rochefoucauld? Voudrait-on que dès l’origine, pour prévenir les emportemens jaloux de son jeune frère. Mme de Longueville se fût prêtée davantage à une passion ridicule? Elle n’avait déjà que trop fait, et quelle âme honnête la blâmera d’avoir aimé mieux s’exposer, comme le dit fort bien l’abbé de Cosnac lui-même [21], « aux effets de la haine de son frère qu’à ceux de son amitié? » Devait-elle ensuite condescendre aux tristes amours de Conti? Plus tard elle pouvait encore, il est vrai, se réconcilier avec lui en l’imitant; mais l’idée seule d’une semblable lâcheté ne se présenta pas même à son esprit. Pas un jour, pas une heure elle ne consentit à séparer son sort de celui de Condé et à fléchir le genou devant ses ennemis victorieux.

VI.

Il nous reste à conduire la guerre de Guienne à son inévitable dénoûment, et à montrer la fronde se précipitant à sa perte par les mêmes chemins qu’elle avait déjà parcourus : d’une part, les violences de plus en plus extravagantes et criminelles de ses partisans aux abois, de l’autre l’indignation toujours croissante des honnêtes gens, ramenés au besoin de l’ordre par les excès de l’anarchie, leurs révoltes courageuses, et l’intrépide dévouement de quelques âmes d’élite.

On a vu avec quel enthousiasme le parlement de Bordeaux avait accueilli Condé à son arrivée en Guienne. C’est du sein de ce même parlement que partit le premier signal de l’opposition qui finit par renverser la domination des princes.

Le parlement, dans sa grande majorité, avait été d’avis d’accepter l’amnistie royale promulguée en octobre 1652 [22]. Les princes ayant repoussé cette amnistie, dès lors les membres les plus autorisés s’étaient considérés comme dégagés envers eux, et n’avaient plus songé qu’à rentrer sous l’autorité légitime. Profitant de ces dispositions, le roi avait déclaré le parlement de Guienne transféré à Agen. Cette déclaration avait produit son effet : bien des officiers de la compagnie, obéissant à l’appel du roi, avaient successivement quitté Bordeaux, s’étaient rendus à Agen, et y avaient formé un parlement qui grossit chaque jour, et ouvrit sa première séance le 3 mars 1653. Il était à peine resté à Bordeaux assez de conseillers pour rendre la justice ordinaire : les uns, trop compromis pour espérer un pardon sincère et engagés sans retour dans la rébellion; les autres, qui aspiraient à en sortir, et n’étaient retenus que par un scrupule de fidélité envers Condé, plusieurs aussi dans la pensée qu’ils serviraient mieux le roi à Bordeaux qu’à Agen, en y tenant tête à ses ennemis.

Ceux-là souffraient impatiemment le joug de l’Ormée. L’un d’eux, nommé Massiot, entreprit de le secouer et de reconquérir l’hôtel de ville, dont les ormistes s’étaient emparés, et dans les premiers jours de décembre 1652, secondé par une partie de la bourgeoisie, il osa faire une grande démonstration qu’on eut bien de la peine à réprimer. Massiot fut pris, et conduit pour être jugé au palais du parlement à travers les flots d’une populace furieuse. Il entra fièrement dans le palais, et, se retournant vers la foule qui le suivait, il dit qu’il saurait bien se justifier, et qu’on ne lui en voulait que parce qu’il s’opposait à ce qu’on mît garnison espagnole dans Bordeaux. Plusieurs membres du parlement soutinrent qu’il y avait eu réellement conspiration, Massiot nia tout dessein contre la personne du prince de Conti et contre la maison de Condé, mais il déclara qu’il avait en effet tenté de se saisir de l’hôtel de ville et de se défaire des chefs de l’Ormée, qu’il l’avouait, le tenait à honneur, et le ferait savoir au roi. Ce hardi langage étonna et agita l’assemblée. Il y eut des conseillers qui osèrent approuver Massiot. Le président d’Affis, celui-là même qui, en septembre 1651, à la place du premier président Dubernet, avait reçu Condé et lui avait promis avec tant de chaleur l’appui de la compagnie, s’emporta contre les usurpations de l’Ormée. Au milieu de ces débats confus, la nuit vint, et on leva la séance sans avoir rien décidé. Cependant le peuple attroupé autour du palais [23] ne cessait de réclamer à grands cris la tête de Massiot. On avait peur qu’il ne fût mis en pièces à la sortie de l’audience. Le prince de Conti dit qu’il conduirait volontiers le prévenu dans son hôtel [24], mais qu’il n’y répondrait pas de sa vie. Il offrit de le mener à l’hôtel même [25] du prince de Condé, comme en un asile inviolable, et il se dirigea de ce côté; mais le peuple força la voiture du prince d’aller à l’hôtel de ville [26], où Massiot fut jeté dans les fers. On eut bien de la peine à sauver la vie du courageux conseiller. Sa famille, qui était fort considérée, obtint sa liberté à condition qu’il quitterait Bordeaux immédiatement. Il se rendit à Agen, et on le voit figurer parmi ceux qui assistèrent à la première séance du parlement royal, le 3 mars 1653.

Le soir de la scène que nous venons de raconter, il y eut chez Mme de Longueville une réunion de tous les principaux du parti [27]. Là, sous les auspices de l’ancienne reine de la fronde, on prit la résolution de ne se jamais séparer de Condé, de faire prévaloir à tout prix son autorité, de se rendre maître du parlement en chassant tous les membres dont on ne serait pas sûr, enfin de s’appuyer ouvertement sur l’Ormée, selon les derniers ordres qu’on avait reçus de M. Le Prince. En conséquence, quelques jours après le prince de Conti, comme lieutenant-général de son frère, se transporta à l’hôtel de ville et y signa solennellement l’union avec l’Ormée.

Tout ce qu’il y avait encore à Bordeaux de membres du parlement attachés à la royauté blâmèrent hautement une pareille démarche. L’Ormée victorieuse se déchaîna contre eux, et en chassa plusieurs de la ville. La plupart appartenaient à cette petite fronde qui d’abord avait été la plus grande force de Condé. Celui-ci, consulté par Lenet, approuva tout ce qu’on faisait. Il jouait de loin cette dernière partie sans illusion, sans colère, mais aussi sans pitié, avec ses habitudes militaires; il n’hésita donc pas à sacrifier ses anciens amis, devenus ses ennemis du moment. « Les personnes qu’on a chassées de Bordeaux, écrit-il à Lenet le 26 décembre 1652 [28], doivent être considérées comme irréconciliables, tellement qu’il ne faut pas avoir égard aux services qu’ils m’ont rendus autrefois. Cette réflexion me feroit perdre Bordeaux, et je le veux conserver, à quelque prix que ce soit, comme je vous l’ai toujours mandé. » Il va plus loin le 28 décembre. «Il ne faut pas, dit-il, que vous fassiez à Bordeaux comme nous avons fait à Paris, où nous commencions beaucoup de choses et n’en finissions jamais aucune, mais que vous poussiez toutes les choses à bout, afin de vous rendre les maîtres de Bordeaux, que vous en chassiez tous les malintentionnés, et que vous empêchiez le retour de ceux qui déjà ont été chassés. »

Mais comme en même temps il n’agit que par nécessité et non par passion, qu’il nourrit l’espérance de rentrer un jour triomphant dans Bordeaux, et qu’alors il se propose bien de mettre à la raison l’Ormée, de rétablir le parlement, et de s’appuyer sur les honnêtes gens, il ne veut pas se brouiller d’avance avec eux, et s’il pousse Lenet aux violences qu’il croit nécessaires, il le prie de n’y point mêler son nom et d’en laisser toute la responsabilité à son frère et à sa sœur, qu’il saura bien d’ailleurs mettre à l’abri de toutes les récriminations : précaution étrange qui peint à merveille l’homme de guerre, recourant sans scrupule à tous les moyens pour se défendre dans une position désespérée, et l’homme de gouvernement, ami de l’ordre et des gens de bien, recherchant leur concours et décidé à les soutenir quand le temps sera venu. Laissons-le s’expliquer lui-même. « Comme, la paix se faisant, je voudrois nécessairement que les conseillers fussent rétablis dans leurs charges et le parlement dans son autorité, je serai bien aise que les violences que l’on doit faire envers le corps du parlement et les particuliers qui le composent puissent être attribuées à M. Le prince de Conti ou à Mme de Longueville, et qu’il n’y paroisse pour cela aucun ordre de moi, afin qu’un jour il y ait plus de facilité à oublier les aigreurs passées. — Je vous prie de faire que mon nom ne paraisse point dans toutes ces choses-Là, afin que je les puisse raccommoder avec plus de facilité lorsqu’il en sera temps et que le bien de mes affaires le permettra. — Je crois qu’il seroit bon de faire à ces sortes de gens-là (les conseillers opposés à l’Ormée) une punition plus sévère que celle d’être simplement chassés de Bordeaux, car ce leur est un prétexte d’aller à Agen tenir leur parlement prétendu. Remédiez à cela fort sérieusement; mais ne dites pas que ce soit moi qui vous l’écrive, si vous ne le jugez absolument nécessaire. » Lenet se conformait volontiers à de pareils ordres, en sorte qu’aux yeux de la petite fronde tout l’odieux de ce qui se passait retombait sur le prince de Conti et sur Mme de Longueville, qui avait la réputation de gouverner son jeune frère, et que sa politique bien connue et la fermeté de son caractère désignaient particulièrement à l’inimitié et aux outrages du parti royaliste.

De là contre elle ces libelles sous la forme populaire d’affiches, de placards, comme on les appelait, qu’on mettait clandestinement la nuit sur les murs de Bordeaux, dans les quartiers les plus fréquentés, et qui, le jour, défrayaient la curiosité maligne des passans. Bien entendu, on l’attaquait par où elle était vulnérable, et elle expiait cruellement l’éclat de ses fautes. En vain chaque jour on déchirait les affiches, chaque nuit les renouvelait. « On a affiché cette nuit, écrit Lenet à Condé le 9 décembre 1652, des placards si insolens, si infâmes contre M. Le prince de Conti et Mme de Longueville, qu’il n’y a homme, tant mal intentionné puisse-t-il être, qui n’en ait horreur; aussi les va-t-on brûler par la main du bourreau. » Et le 12 du même mois : « On a brûlé par la main du bourreau le pasquin horrible contre M. Le prince de Conti et Mme de Longueville dont je parlai à votre altesse par le dernier courrier. Cela n’a pas empêché qu’on n’en ait fait encore un pire qui sort de même boutique et qui a eu même sort. »

Nous avons recherché et trouvé parmi les papiers de Lenet un de ces placards, dont la cynique énergie, mêlée de prétentions et presque de raffinemens aristocratiques, trahit un écrivain de la petite fronde. Nous le donnons ici, sans le trop affaiblir, tel qu’il parut un matin sur les murs de Bordeaux, pour bien faire voir à quels affronts Mme de Longueville était exposée, et que si le parti des princes livrait le parlement aux fureurs de l’Ormée, le parti du parlement savait aussi se défendre et exercer à son tour de cruelles représailles. Voici ce placard digne de Massiot ou de quelqu’un de ses amis.


« Messieurs,

« On fit brûler lundi dernier quatre papiers qu’on avoit trouvés affichés dans quatre divers carrefours de notre ville; ils n’ont mérité le feu que pour avoir dit la vérité. Vous avez donc souffert, messieurs de Bordeaux, qu’on fît le sacrifice de lettres et de caractères pour apaiser la crainte du tyran et la colère de la duchesse vertueuse. Mais, quoique vous soyez nés pour la servitude et que vous ne respiriez plus que le sentiment des âmes lâches et basses, je ne désespère pas du salut public, sachant comme je sais que les esclaves de l’Ormée, les pensionnaires de l’altesse bossue, cette lie du sang bordelais, ces gueux autorisés, ces milords de la plateforme [29], ces sénateurs de marché et de places publiques, enfin cette canaille de halle et de carrefour ont prêté main-forte à cette glorieuse exécution sous la conduite du bourreau qui sera un jour leur bienfaiteur. Mais nous ne cesserons pour cela de placarder, dussions-nous mettre le placard sur le nez et sur la bosse de Conti et dans le lit de sa sœur [30].

« Après ceci, il faut que le tyran tremble, et que la peur lui cause de plus horribles frissons que sa fièvre quarte.

« Messieurs qui lisez ce placard, ne l’arrachez pas, je vous prie; mais laissez-le afin que tout le monde le voie.

« Ne croyez pas que ce soit Dublanc Mauvezin (membre du parlement qui venait d’être chassé de Bordeaux, avec son fils, procureur syndic) qui ait placardé lundi matin; c’est un autre homme, qui égorgera le prince de Conti et qui couvrira le pavé de son corps. »


VII.

Le clergé de Bordeaux ne resta pas en arrière du parlement dans cette lutte suprême de la royauté et de la fronde.

On sait avec quel art Richelieu s’était servi de sa dignité de prince de l’église pour mettre la main sur la plupart des ordres religieux dont il avait eu soin de se déclarer le protecteur, et qu’ainsi il avait formé autour de lui une milice habile et dévouée qu’il employait avec le plus grand succès dans toutes ses affaires, négociations diplomatiques ou intrigues de cour, depuis le père Joseph, son ministre auprès de l’Allemagne, jusqu’au père Carré, qui surveillait pour lui tous les mouvemens et même les plus secrètes pensées de Mme de La Fayette et de Mme d’Hautefort. Sorti lui-même de cette école, le cardinal Mazarin la continua. Il entretenait partout de nombreux agens ecclésiastiques, français et italiens. L’abbé Fouquet, frère du surin- tendant, et l’abbé Ondedei, depuis évêque de Fréjus, lui étaient des conseillers aussi écoutés et aussi utiles que Nicolas Fouquet lui même, Lyonne, Servien ou Letellier. Averti par les fautes de Condé, en le voyant s’efforcer de ranimer les passions assoupies des protestans du midi et appeler à son secours le fanatisme persécuteur du calvinisme anglais, Mazarin, en même temps qu’il reconnut de quelle nécessité il était de donner toute satisfaction aux protestans paisibles, ne manqua pas de faire sentir au clergé que la cause de l’église était engagée dans celle de la royauté, et peu à peu il réussit à faire au roi dans le midi autant de partisans zélés que la religion catholique y comptait d’amis fervens dans toutes les classes de la société. l’évêque d’Agen, l’évêque de Saintes et bien d’autres firent des mandemens en faveur de l’autorité royale. En Guienne, l’archevêque de Bordeaux, Henri de Béthune, devint ainsi le premier lieutenant de Mazarin, à l’égal du duc de Candale, de Vendôme et d’Estrades. Henri de Béthune était un prélat éclairé et modéré, qui d’abord n’avait pas été opposé aux princes; mais il les abandonna quand il les vit rejeter l’amnistie et s’appuyer sur l’Ormée et sur le parti protestant. Dès lors il s’était décidé à se servir des armes qui étaient entre ses mains. Il lança l’excommunication [31] contre tous ceux qui depuis l’amnistie publiée ne se soumettraient point à l’autorité du roi, et il interdit à tous les ecclésiastiques du diocèse de leur donner l’absolution. Conformément aux ordres du prélat, plusieurs ecclésiastiques prêchèrent contre la guerre civile. Ces prédications portèrent leurs fruits; mais l’Ormée y mit bon ordre en livrant au pillage les maisons des prédicateurs. En des curés les plus respectés de Bordeaux, le curé de Saint-Pierre, fut arraché de son église, le prieur du couvent des dominicains et le gardien de celui des capucins reçurent l’injonction de quitter la ville, et l’archevêque n’aurait pas été à l’abri des insultes s’il ne se fût retiré à temps; mais de loin comme de près il poussa de toutes ses forces à la résistance, et soutint fermement le combat contre le pouvoir inique et brutal sous lequel gémissait Bordeaux.

Richelieu avait employé et protégé un savant et habile franciscain nommé le père Faure. Anne d’Autriche en avait fait un sous-précepteur de Louis XIV; puis on l’avait nommé en 1651 à l’évêché de Glandèves, et on le transféra à celui d’Amiens en 1653 pour le récompenser des services qu’il avait rendus en contribuant puissamment au retour du roi dans Paris en 1652. Il avait été admirablement secondé par un autre père de sa compagnie, homme adroit et courageux, d’un dévouement à toute épreuve : ce père cordelier s’appelait Berthod [32]. Il était resté en 1652 dans la capitale, et pendant les mois de juillet, d’août et de septembre, il avait été de toutes les conspirations royalistes. Par l’évêque de Glandèves, alors auprès de la reine, il recevait les ordres de la cour et les communiquait à ses amis, et par le même intermédiaire il transmettait à la cour des nouvelles et les avis les meilleurs. Il avait couru bien des dangers sans demander aucune récompense, et tandis que l’évêque de Glandèves passait à l’important évêché d’Amiens, le père Berthod était resté simple cordelier, toujours prêt à se jeter au milieu des entreprises les plus périlleuses pour la cause de la religion et de la royauté, et à rentrer ensuite dans sa cellule. Autrefois il avait été de la province d’Aquitaine, et il avait séjourné trois ou quatre ans à Bordeaux, où il connaissait beaucoup de monde. L’évêque de Glandèves le jugea merveilleusement propre à recommencer à Bordeaux ce qu’il avait fait avec tant de succès à Paris. On lui donna des pleins pouvoirs. Montausier à Angoulême, le duc de Saint-Simon à Blaye, reçurent l’ordre de lui prêter secours et main-forte. Il devait correspondre avec le cabinet par l’intermédiaire du père Faure, comme autrefois dans les affaires de Paris, et on était convenu d’un chiffre de correspondance. Enfin, pour enflammer le zèle du bon père, Servien l’avait présenté à la reine, qui l’avait fort caressé et lui avait donné elle-même ses dernières instructions. Le père Berthod était arrivé à Bordeaux dans les derniers jours de décembre 1652. Il avait été demander l’hospitalité au couvent de son ordre qu’autrefois il avait habité, donnant pour prétexte à ce voyage le désir de rétablir sa santé sous le ciel du midi, et de goûter le repos dont il avait besoin au sein de ses anciennes habitudes.

Le couvent des franciscains ou cordeliers était le plus considérable qui fût alors à Bordeaux. Il avait à sa tête le père Ithier, prédicateur d’une grande autorité. Ayant prêché quelquefois devant le prince de Conti et Mme de Longueville, il leur avait fort agréé; il était même entré dans leur intimité, et par là s’était fait la réputation d’être, ainsi que son couvent, assez favorable au parti des princes. Cependant, à peine arrivé, le père Berthod s’ouvrit immédiatement à son hôte, et lui remit une lettre de la reine. Le père Ithier, qui autrefois avait connu Anne d’Autriche, se rendit sans balancer, et promit tout son concours à l’entreprise hardie et périlleuse qui lui était proposée [33]. Pour mieux cacher son jeu, tandis qu’en secret il s’empressait de s’entendre avec les personnes qui lui avaient été désignées, le père Berthod affecta de se montrer publiquement dans les diverses cérémonies des fêtes de Noël : il officia le jour de saint Etienne à la grand’ messe et à vêpres, afin qu’on ne fût pas étonné quand plus tard on le rencontrerait dans les rues; mais vingt-quatre heures n’étaient pas écoulées que le mystère de son voyage était connu du prince de Conti. A Paris, dans la chambre même de la reine, pendant qu’elle recevait le père Berthod et lui expliquait tout ce qu’il avait à faire, était une femme dont la reine ne se défiait pas, qui entendit toute la conversation, et alla bien vite la redire à l’un des partisans de M. Le Prince, en sorte que le prince de Conti avait été immédiatement averti. Il se hâta donc de faire venir le père Ithier, et, lui parlant comme à un ami, lui dit qu’il recevrait bientôt un père Berthod, envoyé à Bordeaux par la reine pour y travailler contre son frère et contre lui, et qu’il le priait de l’informer dès que ce dangereux émissaire aurait mis le pied dans son couvent. Le père Ithier assura le prince qu’on l’avait trompé, que le père Berthod n’était nullement un conspirateur, mais un bon religieux qui venait à Bordeaux pour rétablir sa santé, qu’il était arrivé et passait sa vie au chœur. *

Quelques jours après, le prince de Conti, ayant reçu de nouvelles lettres de Paris, bien autrement précises et détaillées, envoya chercher le père Berthod le premier jour de l’année 1653 ; il lui dit qu’il savait tout, qu’il était obligé de se saisir de sa personne, et qu’il allait le faire conduire dans les prisons de l’hôtel de ville, que néanmoins, s’il voulait avouer la vérité, il le traiterait doucement et ne le livrerait point à l’Ormée, qui déjà le réclamait. Le père Berthod, averti par son confrère, commença par répondre comme celui-ci avait fait; mais le prince, reprenant la parole, lui demanda s’il n’était pas vrai qu’il avait pris congé de la reine, s’il n’avait pas conféré avec elle une grande demi-heure, s’il n’avait pas vu Servien, Letellier, l’évêque de Glandèves, l’archevêque de Bordeaux, et il lui fit voir les deux lettres qu’il avait reçues. Cependant, comme ces lettres, avec un grand nombre de choses vraies, en contenaient beaucoup de fausses, le père, sans se troubler et en conspirateur exercé, avoua les unes en leur donnant une bonne couleur, et nia les autres avec une fermeté qui en imposa au prince de Conti. Lenet nourrissait toujours le vœu et l’espoir secret d’un accommodement : il crut avoir trouvé dans le père Berthod l’homme qu’il lui fallait pour parvenir à ses fins. Il eut avec lui plusieurs entretiens où il tâcha de lui faire comprendre que, puisqu’il était chargé par la cour de procurer le rétablissement de l’autorité royale à Bordeaux, il pouvait s’acquitter de cette commission à la satisfaction universelle, et se donner aisément l’honneur de la pacification de la France et même de l’Europe. « Écrivez à la cour, lui dit-il [34], qu’ici tout le monde est contre elle et pour M. Le Prince, qu’il y est invincible, et qu’il est de toute nécessité de traiter avec lui. Or M. Le Prince ne veut faire sa paix particulière qu’avec la paix générale, que l’Espagne désire aussi. Donc vous pouvez, si vous le voulez, rendre un service immense à toute l’Europe, à la France, à la reine et à M. Le Prince. » Et là-dessus il lui promettait des merveilles. Cette négociation dura une partie du mois de janvier. Le père Berthod la traînait habilement en longueur, lorsqu’un matin il reçut la visite d’un des principaux de l’Ormée, lequel lui dit : « Mon père, je vous viens avertir comme ancien ami que M. Le prince de Conti vous donnera un passeport pour quitter Bordeaux, si vous vous roidissez à ne pas vous mettre de notre parti, afin qu’on voie qu’il tient les paroles qu’il a données; mais aussi je vous assure que, dans le moment où vous serez prêt à vous embarquer, vous serez saisi par une vingtaine d’ormistes qui se moqueront de votre passeport, et qui vous massacreront comme ils ont fait le pauvre M. Thibault [35]. Ainsi prenez vos mesures là-dessus, et ne me découvrez pas, car je vous donne cet avis comme à une personne que j’aime depuis longtemps. »

Le père Berthod ne se le fit pas dire deux fois, et prit en effet ses mesures pour quitter promptement Bordeaux. Il y parvint à travers bien des aventures, et alla se réfugier à Blaye. A la nouvelle de cette évasion, le prince de Conti et Lenet virent qu’ils avaient été joués par le bon cordelier. On mit à prix sa tête; son portrait fut vendu et affiché par les rues de la ville pour servir de signalement. Les ormistes, soupçonnant un conseiller du parlement qui était encore à Bordeaux d’entretenir une correspondance avec le père, allèrent, selon leur usage, piller la maison de ce conseiller, et ils l’eussent assassiné, s’il ne se fût sauvé par-dessus les toits dans le couvent des jacobins. Le père Berthod resta caché à Blaye jusqu’au 11 février. Il se rendit alors à Paris pour expliquer ce qu’il avait vu, ce qu’il avait fait, et pour soumettre à la reine et à Mazarin un nouveau plan dicté par une sage politique et un grand esprit de conciliation. Mazarin l’agréa. Le père Berthod était de retour à Blaye dans les premiers jours de mars. Il renoua les intelligences qu’il avait dans Bordeaux, osa même y entrer plus d’une fois déguisé, y vit ses amis, et régla avec eux les divers moyens à prendre pour secouer le joug des princes et la tyrannie de l’Ormée.

Après la fuite du père Berthod, sur la fin du mois de janvier, le père Ithier, pour ne pas devenir suspect, s’était plaint hautement d’avoir été trompé par lui, et il avait cultivé avec plus de soin que jamais la confiance du prince de Conti et de Mme de Longueville. En sa qualité de gardien du couvent des cordeliers, il avait quelques relations avec la supérieure d’un couvent voisin du sien, la seconde maison des carmélites de Bordeaux, qu’on appelait les petites carmélites [36]. Cette supérieure se nommait la mère Angélique. S’étant assuré de ses sentimens, le père Ithier lui confia son entreprise, et l’y fit entrer. La mère Angélique avait dans son couvent la sœur de Villars, l’un des plus bruyans et des plus puissans chefs de l’Ormée. Villars aimait beaucoup cette sœur, la venait voir souvent, lui exprimait un grand dégoût de la vie qu’il menait, le désir de la quitter et de sortir du parti où il était en rendant au roi quelque service signalé [37]. La prudente religieuse ne se contente pas de ces premiers mouvemens; elle étudie son frère, le sonde, l’éprouve, et lorsqu’elle le croit affermi dans ses bonnes résolutions par les fréquentes communions qu’elle lui voit faire, elle le présente à sa supérieure, qui, dirigée par le père Ithier, dirigé lui-même par le père Berthod, amène successivement Villars à un traité en règle qui paraît avoir été parfaitement sincère. Villars demanda pour la ville et pour son parti des garanties solides, avec des amnisties spéciales et personnelles; pour lui-même, 30,000 écus, la charge de syndic, et d’abord une lettre du roi qui lui promettrait formellement ces diverses récompenses, pour les services que Villars disait avoir rendus, comme d’avoir empêché la ville de se républiquer [38], et de l’avoir délivrée d’une garnison espagnole que M. Le Prince y voulait mettre. Cette lettre royale, rédigée selon la teneur convenue et dûment contre-signée par M. de La Vrillière, fut rapportée de Paris par le père Berthod le 7 ou le 8 de mars, remise au père Ithier, qui se hâta de la porter à la mère Angélique, laquelle la remit à Villars. Celui-ci, en la recevant, sauta d’aise, bénit Dieu et s’écria : « Me voilà délivré de la potence! » Il s’engagea de nouveau, et fit connaître à la mère Angélique le plan qu’il avait formé et les moyens dont il comptait se servir. Comme, sous le nom et sous l’autorité apparente du prince de Conti, c’était l’Ormée qui en réalité gouvernait Bordeaux, Villars se proposait de combattre l’Ormée par elle-même, et de s’en rendre maître en gagnant le plus d’ormistes qu’il pourrait. Il commença par se former, sous divers prétextes, une garde composée de soixante hommes bien choisis, et dont il était sûr, leur donna des armes, et se mit ainsi à l’abri d’un coup de main de Duretête ou de quelque autre chef; puis il s’appliqua à séduire les principaux tribuns de l’Ormée, avec lesquels il était lié, en promettant à chacun d’eux cinq écus. Ce n’était pas cher, et l’on fournit à Villars tout l’argent qu’il demanda. Pendant ce temps, le père Ithier, par le moyen d’un bourgeois son parent, et qui portait le même nom que lui, gagna tout le quartier de Saint-Michel. D’autres conjurés travaillèrent les autres quartiers. Le père Berthod choisit à Blaye six officiers qui devaient venir à Bordeaux commander les milices bourgeoises. Un régiment de l’armée royale était déjà embarqué sur les vaisseaux du duc de Vendôme; il devait remonter la Gironde jusqu’à Lormont [39], afin d’appuyer le mouvement, s’il réussissait, ou, en cas de malheur, de recueillir les fugitifs. Il fut décidé que le mouvement aurait lieu le 23 mars, pour profiter de l’absence du redouté Marsin, qui avec ses troupes était allé tenir tète au duc de Candale dans la Haute-Guienne. Tout était prêt; mais le 16 de mars Villars, saisi d’effroi au moment d’agir et n’étant pas homme à s’arrêter à une seule trahison, s’en alla tout révéler au prince de Conti. L’indignation contre le père Ithier fut au comble dans la maison du prince; Mme de Longueville la partagea, et il n’y eut pas jusqu’à l’abbé de Cosnac qui n’appelât une punition exemplaire [40] sur la tête du déloyal religieux. Cosnac avait ses raisons pour s’emporter plus que les autres, car il avait eu avec le père Ithier quelques conférences où il lui avait témoigné le dessein de porter le prince de Conti à faire sa paix avec la cour. Il avait donc grand’peur que le père ne le nommât dans ses interrogatoires et ne l’enveloppât dans sa disgrâce. Lenet fit comprendre au prince de Conti que, pendant l’absence de Marsin et des troupes, on ne pouvait pas sévir comme il était nécessaire, qu’il fallait presser leur retour, et, en l’attendant, amuser les conjurés, obtenir des preuves convaincantes, et surtout mettre la main sur l’argent promis, dont le prince, Marsin et lui avaient grand besoin. Villars alla donc, le 20 mars, trouver le père Ithier, et lui présenta les six ormistes qui devaient, avec les gens dont ils disposaient, descendre dans la rue et commencer l’insurrection. On distribua les postes, on arrêta le mot d’ordre : Vive le roi et la paix. Le père Ithier prit l’engagement, dès que ce cri se ferait entendre, de faire sortir des divers couvens de Bordeaux des religieux qui le répéteraient et animeraient le peuple. Il remit à Villars 15,000 livres argent comptant, et lui montra les lettres de change destinées à acquitter le reste des 30,000 écus. Villars prit les 15,000 livres et les porta au prince de Conti, qui les reçut fort bien. Marsin étant arrivé sur ces entrefaites, on commanda aux capitaines de quartiers de faire mettre le peuple sous les armes, on s’apprêta à s’emparer des conspirateurs et à en tirer une vengeance éclatante.

Ils étaient dans une sécurité profonde. Le 20 mars, le père Berthod s’était glissé dans Bordeaux pour diriger l’insurrection, et il était en conférence avec le père Ithier, lorsqu’on vint chercher celui-ci de la part de Mme de Longueville. Le père Berthod le pria de n’y point aller, lui disant que la princesse était plus fine que lui, et qu’il lui arriverait malheur. En effet, le père Ithier, s’étant rendu à cette invitation, fut arrêté dans l’hôtel même de la princesse, et livré immédiatement à une commission présidée par le prince de Conti, et composée de Marsin, de Lenet et du lieutenant des gardes du prince. Le père Ithier commença par des désaveux; mais comme on lui produisit les 15,000 livres qu’il venait de remettre à Villars, Villars lui-même et les six ormistes devant lesquels tout avait été convenu et arrêté, accablé sous ces témoignages, le pauvre religieux prit le parti de dire la vérité tout entière et de ne rien celer, déclarant qu’il était à la reine et avait tout fait pour son service, mais protestant qu’il avait toujours été convenu qu’on ne ferait aucun mal aux princes, aux princesses et à leurs amis, et qu’ils pourraient sortir de Bordeaux comme le prince de Condé était sorti de Paris. D’ailleurs il nomma tous ses complices. Que devint Mme de Longueville lorsqu’elle apprit qu’une de ses chères et vénérées carmélites était entrée si fort avant dans la conspiration ! C’est sans doute grâce à son intervention que le procès-verbal officiel de l’interrogatoire du père Ithier, conservé par Lenet [41], omet le nom de la mère Angélique et dit seulement : « une religieuse dont son altesse a défendu d’écrire le nom. » L’interrogatoire achevé, on conduisit le père Ithier dans la prison de l’hôtel de ville pour que son procès lui fût fait devant le tribunal de l’Ormée.

En attendant qu’on jugeât le père Ithier, on se mit à la recherche de ses complices, et particulièrement du père Berthod. On soupçonna sur quelque indice qu’il pouvait être caché dans le couvent des bénédictins ou dans celui des capucins; deux compagnies de l’Ormée entrèrent dans les deux couvens et fouillèrent jusque dans les coffres de la sacristie où l’on renferme les vases saints [42]. Violences inutiles : l’habile conspirateur, familier avec tous les déguisemens, s’était habillé en homme de guerre, et était allé se mettre ainsi travesti dans une troupe de cavaliers qui couraient partout à sa découverte, et où on ne s’avisa pas de l’aller chercher. Il demeura dans la ville jusqu’à la fin de l’affaire du père Ithier, et ensuite il trouva moyen de se sauver encore une fois à Blaye. Furieuse de ne pouvoir mettre la main sur lui, l’Ormée s’en vengea sur tous ceux qui étaient compromis dans l’interrogatoire du père Ithier. On arrêta plusieurs membres du parlement, et c’est en cette occasion que le président d’Affis, qui autrefois avait rendu tant de services à Condé, fut mis en prison. Le curé de Saint-Pierre, qui déjà, dans le mois de janvier, avait été assez mal traité par l’Ormée, eut cette fois une jambe et un bras rompus. On enferma dans une tour le curé de Saint-Rémy. La maison de l’un des principaux conjurés fut ravagée jusqu’aux serrures et aux verroux des portes. Le parent du père Ithier, vieillard septuagénaire, fut soumis à la question ordinaire et extraordinaire tant de fois qu’il resta pour mort étendu sur le chevalet. Le lendemain du jour où leur père gardien avait été arrêté, les cordeliers étaient sortis de leur couvent et étaient allés à l’hôtel de ville demander sa délivrance, marchant processionnellement et avec le saint-sacrement. Pour toute réponse, les ormistes se rendirent dans leur couvent, et lorsque les religieux voulurent y rentrer, ils les battirent, les chassèrent, et mirent à leur place une garnison de calvinistes qui, au nom de la liberté religieuse entendue comme on l’entendait alors en Angleterre, s’y livrèrent à tous les excès.

Pourquoi, au milieu de tant de violences, la mère Angélique et les petites carmélites furent-elles respectées? Le nom de la bonne religieuse ne fut pas même inscrit au procès-verbal, et quoiqu’elle fût au plus haut degré coupable envers l’Ormée, dont elle avait séduit un des chefs, l’Ormée ne la poursuivit pas : on se contenta de lui faire quitter Bordeaux, et la sainte maison n’essuya aucune avanie. Ne faut-il pas reconnaître ici la main puissante de Mme de Longueville? Supérieure à l’esprit de parti, elle tâchait au moins de réparer en détail, autant qu’il était en elle, les conséquences les plus désastreuses des mesures que commandaient les circonstances et les ordres secrets de Condé. Dès qu’elle avait appris l’arrestation du président d’Affis et qu’on menaçait de lui faire un mauvais parti, elle s’était émue, et avait demandé [43] qu’on lui envoyât quelques douceurs dans sa prison. D’abord on l’avait enfermé dans ce qui restait du château du Hâ, où il était sous la main de l’Ormée; on le transféra dans le couvent des récollets, sous une moins dure surveillance [44], et le digne président, comme naguère son intrépide collègue Massiot, put échapper à la vengeance de ses ennemis. Cependant le père Ithier comparut devant le tribunal de l’Ormée. Celui qui faisait l’office de procureur-général était un apothicaire, qui conclut à ce que le père Ithier fût coupé en autant de quartiers qu’il y en avait à Bordeaux, et ses membres attachés aux diverses portes de la ville. Un autre juge, qui était un pâtissier, opina pour qu’il fût roué tout vif et ses cendres jetées au vent. Chacun opina selon le caprice de sa barbarie. Le tribunal étant fort nombreux, on ne put terminer l’affaire en une seule séance; il en fallut plusieurs. Chaque fois le malheureux cordelier était conduit de l’hôtel de ville chez le prince de Conti pour prendre aussi l’avis du prince, qui réunissait alors tous les pouvoirs et était comme une espèce de dictateur entre les mains de l’Ormée. Le pauvre père marchait à pied, traîné par cinq ou six misérables suivis de plus de cinq cents ormistes, armés de fusils et de hallebardes, et de la plus vile populace criant sans cesse : « Il faut qu’il meure. » En effet, tous ceux qui avaient opiné jusque-là ayant été pour la mort, il n’y avait pas d’espérance qu’on pût sauver l’infortuné. Heureusement Mme de Longueville veillait sur lui. Elle s’était prêtée à le faire arrêter dans le premier mouvement d’indignation; mais quand elle vit le sort affreux qui l’attendait et le sang d’un religieux prêt à retomber sur sa tête, elle résolut d’arracher le père Ithier au supplice qui lui était destiné et sa propre conscience à une responsabilité aussi cruelle. Elle déploya en cette circonstance son adresse et son habileté ordinaires [45]. Grâce à ses inspirations, on décida que, pour juger définitivement une personne de cette importance, on formerait un grand conseil où seraient appelés, à côté des principaux ormistes, un assez bon nombre d’officiers de l’armée, et ce nouveau tribunal fut présidé par Marsin, dont les manières rudes et sévères lui donnaient un grand crédit dans le peuple. Mais Marsin était dans la main de Mme de Longueville. Devant cette espèce de conseil de guerre, le père Ithier fut condamné seulement à faire amende honorable en divers endroits de la ville et à être enfermé dans un cachot le reste de sa vie, au pain et à l’eau. La sentence était dure, mais l’instinct de l’esprit de parti ne se trompa pas sur l’intention qui l’avait dictée, et l’Ormée frémit de rage de se voir enlever l’un des chefs de la conspiration. Avant l’exécution de la sentence, on rasa le pauvre religieux, on lui ôta sa marque de prêtre, on le dépouilla de ses habits, puis on le mit sur une charrette, le bourreau derrière lui, la corde au cou, la torche au poing, et sur le front un écriteau avec ces mots en gros caractères : traître à la patrie. Il fut ainsi traîné dans les principales rues de Bordeaux et devant les maisons du prince de Conti, de la princesse de Condé et de la duchesse de Longueville. Le père Ithier soutint tous ces affronts avec une constance et une dignité admirables. La populace, qui voulait du sang, fit effort pour l’arracher à ses gardes et le mettre en pièces. Il fallut faire entourer la charrette où il était par des compagnies de gens de guerre, qui empêchèrent qu’on ne se jetât sur lui. L’Ormée chercha du moins à se satisfaire par des imprécations et des injures. Il y eut presque une sédition parce que la vie d’un homme avait été épargnée, et Lenet, épouvanté, s’adressant à Mme de Longueville, lui dit : « Voilà, madame, l’effet de vos beaux conseils! Si on eût égorgé ou pendu ce moine, nous ne serions pas en ces peines [46]. » Involontaire hommage rendu à la bonté de Mme de Longueville! Elle ne s’en tint pas là : dès que le père Ithier eut été ramené et déposé dans la prison de l’hôtel de ville, elle voulut lui apporter dans son malheur la consolation la plus chère au cœur d’un prêtre : en dépit de toutes les résistances, elle lui fit rendre l’habit religieux [47], Nous l’avouons, il nous est doux de recueillir ces traits de générosité et de délicatesse échappés à ce grand cœur égaré dans la guerre civile.


VIII.

Voici maintenant deux hommes de la bourgeoisie qui, au lieu de se laisser intimider par l’exemple du père Ithier, osèrent reprendre ses desseins, au risque d’avoir le même sort. Essayons de disputer à l’oubli ces dévouemens obscurs à moitié trahis par la fortune et trop méconnus par l’histoire.

L’avocat Chevalier était lié avec plusieurs conseillers du parlement restés dans la ville, et qui y travaillaient au rétablissement de l’autorité royale, de concert avec leurs anciens collègues réunis à Agen [48]. Chevalier leur servait d’intermédiaire, et il allait souvent de Bordeaux à Agen et d’Agen à Bordeaux. L’Ormée était sur sa trace, et un jour qu’il était déjà dans le bateau qui le devait mener à Agen, Villars, ce misérable Villars, qui, pour effacer les ombres qu’avait pu laisser sa conduite dans l’esprit soupçonneux de la faction régnante, rivalisait d’emportement avec les plus cruels ormistes, arrêta Chevalier et le traîna chez le prince de Conti. L’on fouille Chevalier, on trouve sur lui une lettre d’un conseiller de Bordeaux qui avertissait un de ses amis d’Agen que dans peu de jours éclaterait, avec de grandes chances de succès, l’entreprise qu’ils avaient formée pour la délivrance de leur malheureuse ville. A l’instant même, Villars court avec sa bande investir la maison de ce conseiller, qui réussit à se sauver. On revient donc à Chevalier, et on le jette dans la prison de l’hôtel de ville, d’où on ne sortait guère que pour aller au supplice. Deux heures après, le tribunal de l’Ormée s’assemble, composé de cordonniers, de pâtissiers et d’apothicaires. Chevalier est condamné à mort. Il demande un prêtre pour se confesser; les philosophes de l’Ormée, les prédicateurs de la liberté religieuse à la mode de l’Angleterre, se moquent de lui; on ne veut lui permettre la confession que s’il consent à la faire tout haut, et à son refus sur-le-champ on le pend à la potence de l’hôtel de ville.

Jacques Filhot [49] était un ancien militaire, devenu trésorier de France à Montauban, qui dans toutes les occasions avait montré un grand zèle pour le service du roi. Sa femme était d’une très bonne famille de Bordeaux, et elle était venue pour y faire ses couches, déjà dans une grossesse avancée. Filhot l’y avait accompagnée, et il put assister à l’horrible promenade du père Ithier. Cette âme fière et généreuse en fut révoltée. Il s’associa avec Dussaut, conseiller au parlement, fils de l’avocat-général de ce nom, qui s’était tant distingué en 1650 dans le parti des princes, et aussi avec le marquis de Théobon, gentilhomme protestant et officier du plus grand mérite, qui, comme l’avocat-général Dussaut, avait commencé par servir la fronde et venait même de défendre Villeneuve-d’Agen avec une valeur opiniâtre : les excès de l’Ormée l’avaient converti à la cause de l’ordre et de la royauté. Tous les trois forment une conspiration à la fois civile et militaire. Filhot en était l’âme; il se chargea de négocier avec le duc de Candale, qui bloquait la ville et était alors à Cadillac, la vieille et presque royale demeure des d’Epernon. Voici le moyen qu’employa Filhot afin d’arriver au duc de Candale sans éveiller aucun soupçon. Il sollicita et obtint du prince de Conti un passeport pour aller à Montauban exercer sa charge. Un des officiers du duc de Candale s’oppose à son voyage, alléguant qu’il a des ordres formels de ne laisser passer personne venant de Bordeaux : Filhot s’emporte sur ce qu’on empêche un trésorier de France de faire son service, et il demande à parler au duc de Candale. Dès qu’ils sont seuls, Filhot s’explique. Ils arrêtent ensemble et signent le 31 mai 1653 un traité où une amnistie nouvelle et plus étendue ainsi que le maintien de toutes les franchises de Bordeaux sont formellement stipulés, car cet ardent serviteur du roi était aussi un excellent citoyen. Cela fait, Filhot s’en retourne à Bordeaux, et, jouant à merveille son personnage, il s’en va porter plainte au prince de Conti de l’injustice et de l’outrage que l’armée royale vient de faire à un officier du roi, puis il se met à l’œuvre et dispose tout pour l’exécution du projet concerté. L’insurrection devait éclater dans le quartier Saint-Julien, près d’une des portes de la ville : on devait s’emparer de cette porte et la livrer aux troupes du duc de Candale. Au moment de l’exécution, le cœur manque à un des conjurés qui va révéler le complot au prince de Conti. Celui-ci, pressé par Duretête et les ormistes, qui le surveillent, n’a que le temps de monter à cheval, de rassembler le peu de gens qu’il trouve sous sa main et de courir à la porte Saint-Julien, par où l’ennemi devait entrer. On apercevait déjà les soldats du duc de Candale. Les amis de Filhot demeurèrent spectateurs immobiles de cette scène, voyant bien qu’ils étaient trahis. Une bande d’ormistes se précipite sur la maison de Filhot, qui, connaissant le sort qui l’attendait, résolut de se défendre. Se souvenant de son ancien métier, il arma le peu de gens qu’il avait avec lui, et les plaça de telle sorte qu’il était assuré de vendre au moins très chèrement sa vie. Les ormistes n’osèrent pas risquer une attaque, et ils envoyèrent chercher du bois et de la paille pour mettre le feu à la maison. Filhot avait l’âme aussi tendre qu’elle était énergique : il trembla pour sa femme enceinte et pour ses petits enfans, il espéra les sauver en se sacrifiant. Il ouvrit les portes de sa maison et se borna à se barricader dans sa chambre. La foule l’y vint assiéger et tenta d’entrer par une croisée. Le premier qui se présenta reçut à travers le corps un coup de hallebarde qui le jeta bas et arrêta tous les autres. On alla avertir le prince de Conti, et cet esclave de l’Ormée, qui lui-même avait la trahison dans le cœur et traitait secrètement avec le duc de Candale, ordonna qu’on se saisît de Filhot mort ou vif. Il s’avança même pour s’en emparer à la tête de quatre-vingts hommes de pied et d’un piquet de cavalerie. Filhot aurait résisté jusqu’au bout et serait mort les armes à la main ; mais il entendit les ormistes qui menaçaient sa femme et ses enfans : craignant qu’ils ne fussent victimes de sa résistance, il se livra lui-même. Quoiqu’il ne cherchât plus à se défendre, il fut maltraité, frappé, traîné dans la rue, et il eût été massacré, si le prince de Conti, ému de compassion, n’eût supplié qu’on ne lui fît aucun mal, en promettant que la justice aurait son cours. Il le fit conduire dans son hôtel même, rue des Fossés-du-Chapeau-Rouge. Cependant la pauvre Mme Filhot, ne sachant pas où l’on menait son mari, désespérée, baignée de larmes, tout en désordre, s’échappe de sa maison, court dans les rues, demandant son mari à tout le monde. Ses cris, sa douleur, sa grossesse, le souvenir de la famille respectable à laquelle elle appartenait, font une vive impression sur le peuple, et cette multitude, qui tout à l’heure aurait mis en pièces Filhot, allait se joindre à sa femme pour réclamer sa délivrance. Un des ormistes, craignant l’effet de cette scène, menaça Mme Filhot de lui brûler à l’instant la cervelle, si elle ne se retirait. On la ramena de force chez elle, et, selon la coutume, on pilla sa maison, où l’on trouva des sommes considérables.

Deux jours après son arrestation, Filhot comparut devant le conseil De l’Ormée, où siégeaient Duretête et Villars avec des cabaretiers, des marchands de poisson et des gens du plus bas étage. Un cousin de Louis XIV, un prince du sang, Armand de Bourbon, présidait ce tribunal ! Lamentable exemple des bassesses où descend forcément un prince dès qu’il sort de la ligne droite du devoir sous un prétexte quelconque, et oublie le titre même qui le fait ce qu’il est! Il fallait bien que le prince de Conti se fit le collègue complaisant de Villars et de Duretête pour pouvoir leur échapper, car lui-même était suspect, et le moindre indice de ses intelligences fort avancées avec le duc de Candale le livrait aux mains de l’Ormée. On avait surpris une lettre de Langlade, un des secrétaires de Mazarin, adressée à l’abbé de Cosnac, et conçue en termes mystérieux capables d’exciter la défiance. Duretête avait porté cette lettre au prince de Conti et lui avait dénoncé la conduite équivoque de son aumônier. « Je l’introduisis moi-même, dit Cosnac [50], dans la chambre du prince, et je fus présent à toute la harangue qu’il fit contre moi. Dès que j’entendis mon nom, je crus que tout le secret étoit découvert, et si Duretête eût pris garde à mon visage et à celui de M. Le prince de Conti, il eût facilement connu que ses soupçons n’étoient que trop bien fondés; mais M. Le prince de Conti, ayant lu la lettre et n’y trouvant rien de fort important, dit que je ne me mêlois de rien, qu’à l’avenir je m’en mêlerois encore moins, et qu’il me défendroit toutes ces sortes de commerces. »

Les détails du procès de Filhot nous ont été conservés [51]. Le prince de Conti lui commanda de s’asseoir sur la sellette des accusés et de répondre aux questions qu’on allait lui faire. Filhot s’y refusa, disant qu’en qualité d’officier du roi il avait droit d’être jugé par le parlement, et qu’il ne reconnaissait pas la juridiction de l’Ormée. Le prince lui dit que s’il refusait de répondre, on allait passer outre et lui faire son procès sur-le-champ. On en était là quand la nouvelle imprévue d’une attaque des ennemis vint forcer le conseil de lever la séance, et on laissa quelque temps Filhot en prison. Lorsqu’on reprit le procès au milieu du mois de juin, Filhot se résigna à reconnaître la compétence du tribunal devant lequel il était traduit, afin de gagner du temps. Il subit donc son interrogatoire; on le confronta avec son dénonciateur, on lui promit sa grâce s’il voulait nommer ses complices; on l’assura que Dussaut était pris et qu’il avait tout avoué, qu’il n’avait donc plus aucune raison de taire la vérité. Filhot persista à ne rien dire, ne sachant point si Dussaut n’avait pas failli, mais bien décidé lui-même à faire son devoir jusqu’au bout et à garder la foi jurée. On commença par décider qu’il serait mis à la question ordinaire et extraordinaire. Ayant fait un faux pas en descendant l’escalier de sa prison, il tomba de quinze ou vingt marches; on fut obligé de le relever dans le plus triste état, et on dut le tenir sous les bras pour le mener dans la chambre de la question. Le médecin, commis pour assister à ce supplice, lui trouva de la fièvre et ordonna une saignée. Les commissaires de l’Ormée, parmi lesquels était Duretête, ne voulurent accorder aucun sursis. Filhot, n’espérant pas survivre aux tourmens qu’il allait endurer, demanda un notaire et un confesseur. On les lui refusa, et on l’appliqua immédiatement à la question. Comme on avait un immense intérêt à bien connaître la conspiration qui avait pensé réussir, pour faire parler Filhot, on prolongea l’épreuve bien au-delà du temps accoutumé. L’Ormée se sentait sérieusement attaquée, et elle était résolue à jouer le tout pour le tout. Les salles de l’hôtel de ville étaient remplies de sicaires armés qui attendaient les aveux de Filhot pour aller sur-le-champ saisir les complices qu’il désignerait. On répétait tout haut qu’il ne fallait épargner personne, pas même le prince de Conti. On prolongea donc le supplice de Filhot, dans l’espoir que l’extrême douleur vaincrait son silence, et qu’il lui échapperait des aveux dont on brûlait de profiter. L’infortuné supporta pendant quatre heures entières des tourmens affreux. Une blessure qu’il avait reçue autrefois se rouvrit par la violence de la souffrance, mais l’âme plus forte que le corps résista, et l’intrépide vieillard (car il avait soixante ans) étonna ses bourreaux par sa constance. N’en pouvant rien tirer, ils le laissèrent à demi mort. Sa malheureuse femme put s’emparer de ce cadavre auquel il restait à peine un souffle de vie, et elle le ranima à force de tendresse et de soins. Quelques mois après, il sortit de prison accablé d’infirmités et le bras en écharpe pour le reste de ses jours. Toute sa récompense fut la translation de sa charge de trésorier de France de Montauban à Bordeaux, avec une pension de 1,800 livres réversible à ses enfans et la permission de porter une fleur de lis dans ses armes. Plus tard, Louis XIV, passant par Bordeaux à l’époque de son mariage et de la paix des Pyrénées, voulut voir Filhot, et, commandant à ses gardes de s’ouvrir pour le laisser approcher, il lui dit de ce ton et de ce style royal qui lui est propre, et que nul n’a pu feindre et lui prêter : « Eh bien! monsieur de Filhot [52], martyr de mon état, comment vous trouvez-vous de vos blessures? — Sire, lui répondit Filhot, toutes les fois que j’ai l’honneur de voir votre majesté, elles me deviennent plus chères. » Lorsque Condé apprit quelle atroce persécution Filhot avait soufferte, et quel courage il avait déployé, à son retour en France il lui écrivit de sa propre main pour lui témoigner à la fois sa douleur et son admiration. Il lui offrit son amitié, et 1,000 écus de pension comme un bien faible dédommagement du mal qu’involontairement il lui avait fait. Filhot accepta l’amitié du grand capitaine avec reconnaissance, mais il déclina la pension.


IX.

Une cause qui réunissait ainsi contre elle toutes les forces morales de la société, la magistrature, le clergé, la bourgeoisie, et qui n’était défendue que par l’audace et le crime, était une cause irrémédiablement perdue. Elle devait bientôt périr en Guienne et à Bordeaux, comme elle avait fait à Paris et dans tout le reste du royaume.

Déjà en Berri, dans cette province depuis si longtemps dévouée aux Condé, la citadelle de Montrond, confiée au marquis de Persan, avait été contrainte de céder aux longs et habiles efforts du comte de Palluau, auquel cet important succès valut le bâton de maréchal de France sous le nom de maréchal de Clérambault. Le marquis de Persan était sorti de Montrond le 1er septembre 1652, et il était allé rejoindre Condé en Flandre. Le lendemain de son départ, la citadelle de Montrond avait été rasée, conformément à la résolution que la royauté avait prise de détruire peu à peu tous ces châteaux-forts du centre de la France, depuis longtemps inutiles contre l’étranger, et qui ne servaient plus que d’asile à la haute aristocratie pour fouler impunément les peuples, ou se dérober à l’empire des lois. Le jeune comte de Bouteville avait tenu plus longtemps en Bourgogne. Enfermé dans la ville et la forteresse de Seurre, il y avait fait une résistance opiniâtre, digne du futur maréchal de Luxembourg. Il avait pourtant fallu céder à la nécessité, et le 6 de juin 1653 Bouteville avait capitulé avec tous les honneurs de la guerre, et sous la condition que lui et les troupes qu’il commandait, françaises et étrangères, seraient conduits en toute sûreté par le chemin le plus court à Stenay, près de M. Le Prince [53]. Derrière lui avait également disparu, rasée de fond en comble, la citadelle qu’il venait de si bien défendre. En Provence, le fils aîné du duc de Vendôme, le duc de Mercœur, devenu le neveu de Mazarin et nommé gouverneur de la province, venait de contraindre son prédécesseur le duc d’Angoulême, cousin-germain de Condé, à lui céder la place, et celui-ci, n’osant pas courir les aventures de son illustre parent, s’était décidé à accepter l’amnistie [54]. Les villes du Languedoc qui s’étaient soulevées à l’instigation de leur gouverneur, le duc d’Orléans, après l’avoir suivi dans la révolte, l’avaient aussi suivi dans la soumission, et rentraient sous l’autorité légitime. Le comte Du Dognon n’avait pas été des derniers à abandonner celui qu’abandonnait la fortune : au mois de mars 1653, il avait conclu son traité avec Mazarin, et, au prix du bâton de maréchal de France, remis entre les mains du roi ses régimens de cavalerie et d’infanterie, sa flotte et le port de Brouage [55]. Enfin, sur les frontières de la France et des Pays-Bas, les places qu’en se retirant Condé avait occupées étaient successivement reprises par Turenne et par La Ferté-Seneterre. Sans doute nos grandes conquêtes étaient perdues, grâce à la fronde : en Flandre Gravelines et Dunkerque, Casale en Italie, Barcelone et toute la Catalogne en Espagne, naguère achetées par des flots de sang français, nous avaient été enlevées; mais du moins le territoire national était libre, et l’autorité royale, s’affermissant peu à peu, nous promettait de glorieuses revanches. La Guienne seule résistait encore. Mazarin voulut en finir avec ce dernier retranchement de la fronde : il donna l’ordre à Candale, à Vendôme et à d’Estrade d’unir leurs forces et de bloquer étroitement Bordeaux. D’Estrade sortit d’Agen pour se mettre en communication avec ses deux collègues. Candale battit plusieurs fois Balthazar, prit Bergerac, Marmande, et soumit toutes les petites villes de l’entre-deux-mers [56]. Le duc de Vendôme, avec la flotte royale, grossie de celle de Du Dognon, contint au bas de la Gironde, vers la tour de Cordouan, la flotte espagnole, que commandait le marquis de Sainte-Croix, et avec une partie de la sienne poussa les vaisseaux bordelais jusqu’au-dessous des ruines du château Trompette; en sorte que des tours de Bordeaux on voyait de toutes parts la flotte et les deux armées du roi investissant la ville, et toutes prêtes, s’il le fallait, à lui porter les derniers coups.

Le prince de Conti était fort tranquille : son traité particulier avec la cour était définitivement conclu, il ne s’agissait plus pour lui que d’échapper aux soupçons et aux violences des ormistes, et d’arriver sain et sauf au dernier acte de ce triste drame; mais la princesse de Condé, Mme de Longueville, Marsin et Lenet, qui voulaient rester fidèles à Condé, étaient au comble de l’anxiété. Marsin n’ignorait pas le sort qui l’attendait; il savait bien qu’après sa trahison de Barcelone, s’il était pris les armes à la main, il porterait sa tête sur un échafaud. Il se jetait donc au plus épais de l’Ormée, ne voyant plus de ressource que dans les derniers efforts du désespoir, et invoquant, ainsi que son général, le calvinisme, la république, la domination anglaise et la domination espagnole, plutôt que de tomber vivant entre les mains de Mazarin. Les trois députés de la ville de Bordeaux ou plutôt de l’Ormée auprès de la république d’Angleterre, Trancas, Blarut et Dezert, conservaient l’espérance d’en obtenir des secours, et dans le mois de juin ils transmirent une proposition positive et formelle de Cromwell qui ranima un moment le parti des princes.

C’est l’abbé de Cosnac, si bien informé, qui nous donne ce précieux renseignement [57]. Cromwell, à ce qu’écrivait Trancas, proposait un secours très considérable d’hommes et d’argent, et s’engageait à chasser les troupes du roi de toute la province, mais à une condition fort dure, il est vrai : c’est qu’au lieu de lui donner Bourg ou Blaye dans la Gironde comme places de sûreté, on lui remettrait la ville même de Bordeaux. Marsin et tous les gens aussi compromis que lui ne demandèrent pas mieux que d’accepter cette proposition, désastreuse pour la France, mais qui leur était une chance inespérée de salut. Cosnac assure que le faible et capricieux Conti, qui avait déjà signé un traité bien différent, intimidé par Marsin et par l’Ormée, et même ébloui des avantages qu’on lui faisait voir dans les offres de Cromwell, était tenté de les agréer et de les autoriser de son nom. L’abbé prétend que c’est lui qui arrêta le prince. Il se vante peut-être, pour faire valoir ses services; mais il est impossible qu’il n’y ait pas quelque fonds de vérité dans son récit : il mérite d’être mis sous les yeux du lecteur. « Je crois pouvoir dire que je rendis en cette occasion un service important à mon roi, à mon maître et à l’état. Je m’opposai fortement en particulier à une si pernicieuse résolution. Je représentai à M. Le prince de Conti le danger qu’il courrait en rendant Cromwell le maître d’une ville en laquelle résidait toute sa puissance; la honte dont il se couvrirait, lui qui était ecclésiastique, d’établir un hérétique dans une ville catholique, lui qui était prince du sang de France, un tyran qui, ayant fait mourir son roi, ne manquerait pas de le traiter de même, pour peu qu’il lui fût utile d’en user de la sorte. Si M. Le prince de Conti eût accepté les offres de Cromwell, je ne doute pas que Cromwell, de son côté, n’eût tenu les paroles que Trancas avait données pour lui; mais ce prince fut arrêté par mes remontrances, et ayant examiné ensuite de plus près le danger qu’il y avait dans cette affaire, il s’en dégoûta peu à peu, et par là donna le temps au monde qui s’était échauffé au premier bruit de cette nouvelle de se refroidir aussi.»

Cependant les généraux de Mazarin, avertis de cette négociation, et redoutant de voir tout à coup une flotte anglaise rallier la flotte espagnole et s’avancer dans la Gironde jusqu’à Bourg, où elles auraient trouvé un puissant appui, résolurent de les prévenir et de s’emparer d’une ville qui dominait le cours de la Dordogne et celui de la Garonne, et couvrait à la fois Libourne et Bordeaux. Le duc de Vendôme l’assiégea du côté de la Dordogne, le duc de Candale et le comte d’Estrade du côté de la terre, et le 29 juin la tranchée fut ouverte. Il y avait une nombreuse garnison espagnole, commandée par un chef estimé, don Joseph Ozorio, qui avait succédé au baron de Vateville. Marsin, sentant le prix d’un tel poste, s’apprêtait à marcher à son secours, lorsqu’il apprit que le 3 juillet Bourg avait capitulé après trois attaques assez faibles [58]. Il n’y eut qu’un cri d’indignation contre une aussi molle défense; aussi à peine don Ozorio eut-il mis le pied en Espagne, qu’il fut arrêté, mis au château de Saint-Sébastien, livré à un conseil de guerre et condamné à avoir la tête tranchée [59]. Bientôt après, le duc de Vendôme prit Lormont, village fortifié sur la Gironde, à très peu de distance de Bordeaux, où la garnison, tout irlandaise, ne se défendit guère mieux que la garnison espagnole de Bourg. En même temps on alla mettre le siège devant Libourne, dont le fidèle gouverneur, le comte de Maure, était alors à Bordeaux, et Libourne se rendit au comte d’Estrade le 17 juillet, avec ses deux voisines, Castillon et Saint-Emilion.

Restait Bordeaux, réduite à elle-même, n’ayant plus de secours à attendre d’aucun côté, assez bien fortifiée, et guidée par le reste des troupes de Marsin et par les bandes de l’Ormée, mais qu’il n’eût pas été très difficile d’emporter d’assaut par des attaques de terre et de mer bien combinées, en se résignant à voir couler de part et d’autre des torrens de sang. Mazarin, désormais sûr de la victoire, aima mieux la demander au temps qu’à la force. Il laissa Bordeaux se consumer dans ses propres divisions, et attendit qu’elle vînt d’elle-même recourir à la clémence royale. Le père Berthod, empruntant tous les déguisemens, bravant tous les périls, allait sans cesse de Lormont, où était le quartier-général de l’armée, à Bordeaux, y conférait avec les principaux amis du roi, recueillait leurs conditions, les portait à Lormont, et les y faisait accepter : vaste amnistie, rétablissement des privilèges de la ville, des magistratures municipales, et même quelque temps après du parlement, tout avait été prévu, délibéré, consenti des deux côtés. Les honnêtes gens levaient partout la tête; des femmes même prenaient part aux conspirations [60]. Il y avait à Bordeaux une ardente et brave jeunesse, ouvertement déclarée contre l’Ormée, fort semblable à cette jeunesse dorée qui, à Paris, à la fin de la terreur et au commencement du directoire, se plaisait à insulter et à poursuivre les jacobins à demi vaincus. Plus courageuse, celle de Bordeaux, en 1653, faisait face à un ennemi redoutable encore, et elle s’en allait sur les places publiques, au risque de rencontres sanglantes, crier : Vive le roi et la paix ! Ce cri devint bientôt général, tout-puissant, irrésistible.

Mazarin avait pour principe de ne pas poursuivre ses ennemis à outrance; il aimait mieux les séduire, s’il était possible, ou du moins s’en défaire à de bonnes conditions, plutôt que d’avoir à les exterminer. Il craignait toujours que la flotte espagnole qui était au bas de la Gironde ne se décidât à livrer un combat à la flotte royale pour délivrer Bordeaux et sauver la fronde; il craignait quelque résolution soudaine de Cromwell, comme celle qui l’année précédente lui avait fait saisir en pleine paix dans la Manche les vaisseaux français allant au secours de Dunkerque; il connaissait l’énergie et la férocité de Marsin, qui, n’ayant plus rien à ménager, pouvait s’ensevelir sous les ruines de Bordeaux. Il fut donc trop heureux lorsque Gourville [61], qui passait à son service en quittant celui de La Rochefoucauld, s’engagea à terminer l’affaire de Bordeaux, s’il pouvait porter aux amis de Condé des propositions honorables. Déjà on avait gagné le prince de Conti; il s’agissait, non pas de gagner la princesse de Condé, Mme de Longueville, Marsin et Lenet, dont la fidélité était inviolable, mais de s’en débarrasser en leur permettant de se retirer où il leur plairait avec toutes les sûretés nécessaires. La vengeance n’était pas satisfaite, il est vrai, mais la politique l’était, et Mazarin n’écoutait que la politique. Gourville alla donc à Bordeaux entamer cette suprême négociation. Les amis de Condé furent bien forcés de s’y résigner, car comment continuer la guerre avec quelques troupes qu’on ne pouvait plus recruter et des sectaires indisciplinés contre une armée nombreuse et vaillante enhardie par le succès? Il fallait périr ou traiter. Condé autorisa donc sa famille et ses amis à le faire sous cette condition que toutes les troupes que Marsin lui avait conservées ne seraient point licenciées et auraient la permission de venir le joindre à Stenay. Lorsque Gourville fit part de cette clause à Mazarin, le cardinal se récria; puis il réfléchit et finit par l’agréer, avec cet amendement qu’il s’agissait seulement des régimens de M. Le Prince et du duc d’Enghien, que le tout ne passerait pas deux mille cinq cents hommes, et que les chefs de corps et les officiers seraient libres de quitter, s’ils le voulaient, le service du prince. Telle fut la transaction qu’acceptèrent, avec le prince de Conti, la princesse de Condé, Mme de Longueville, Marsin et Lenet; elle fut signée le 24 juillet et exécutée quelques jours après [62]. La princesse, son fils et Lenet s’embarquèrent pour aller retrouver Condé dans les Pays-Bas. Marsin, avec le comte de Fiesque, alla d’abord faire un tour en Espagne, où il fut accueilli avec une haute faveur, reçut le titre de capitaine-général, et, ne désespérant pas de la fortune, imagina de nouvelles entreprises. Si Mme de Longueville eût suivi son inclination, elle aurait accompagné sa belle-sœur, et se serait retirée auprès de son frère; mais elle avait appris à se défier de son cœur, et elle obéit à un devoir impérieux, acceptant le malheur dans toute son étendue avec son courage accoutumé, l’esprit déjà rempli de graves pensées, méditant de se punir elle-même de ses fautes, mais à la manière des grandes âmes et par des moyens que Dieu seul prescrit et récompense, inquiète et troublée dans sa propre conscience, mais toujours fière en face de ses ennemis, et bien décidée à ne recevoir aucune grâce de Mazarin victorieux. Le prince de Conti, charmé de se voir délivré d’une vie qui lui était devenue insupportable, s’en alla avec sa petite cour en Languedoc, dans sa belle maison de La Grange, près de Pézénas. Mme de Calvimont l’y avait précédé. Là il s’amusa beaucoup, fit encore de nouvelles amours, en tomba malade [63], et termina ses tristes aventures en épousant la belle et aimable nièce de Mazarin, d’abord destinée au duc de Candale. Il y perdit tous ses biens ecclésiastiques, dont le cardinal s’accommoda, et reçut en échange les gouvernemens et toutes les charges de Condé, même une partie de son patrimoine, s’enrichissant ainsi des malheurs et des dépouilles du chef de sa maison. Quelque temps après, il avait le commandement de l’armée de Catalogne. L’abbé de Cosnac, le premier auteur de la défection du prince, était élevé à l’évêché de Valence; Sarasin, qui avait eu la première idée du mariage, recevait une bonne somme d’argent avec le titre de conseiller d’état, un peu grave pour un pareil personnage [64], et Gourville 2,000 écus d’abord, puis autant de pension. Le marquis de Chouppes, l’ami et le complice de Cosnac, passa tout naturellement au service du roi, suivit le prince de Conti en Catalogne et fit une assez brillante carrière [65]. Le marquis de Théobon, qui avait expié sa belle défense de Villeneuve-d’Agen en s’associant à l’entreprise de Filhot, fut traité comme Chouppes. Balthazar, en véritable officier de fortune qui ne trahit personne, mais sert tout le monde suivant les circonstances, se trouvant quitte envers Condé, ne vit pas la moindre difficulté à contracter d’autres engagemens; au moyen d’un bon traité qui lui garantissait ses grades, ses honneurs et ses pensions, il entra dans l’armée de Catalogne, et se battit aussi bien pour le roi qu’il l’avait fait pour la fronde [66].

Le 3 août 1653, les ducs de Candale et de Vendôme entrèrent dans Bordeaux triomphalement. Le drapeau rouge, symbole odieux des fureurs de l’Ormée [67], comme plus tard de celles des jacobins, avait été enlevé du clocher de Saint-Michel et remplacé par le drapeau de la France. Quelques jours auparavant, on avait tiré de leur prison Filhot et le père Ithier. Les ducs, avec le comte d’Estrade et une brillante escorte, allèrent descendre à l’église métropolitaine de Saint-André, où l’on chanta le Te Deum, et le père Ithier prêcha en l’honneur de la paix et du roi. Peu de temps après, il était fait évêque de Glandèves, en même temps que le père Faure passait à l’évêché d’Amiens, et que le père Berthod, aussi désintéressé qu’intrépide, allait finir ses jours dans le petit couvent des cordeliers de Brioude.

L’amnistie promise à Bordeaux fut religieusement observée; mais si Mazarin était trop politique pour ne pas incliner à la clémence à la fin d’une guerre civile, il était aussi trop homme d’état pour pousser l’indulgence jusqu’à la faiblesse : il avait donc insisté pour qu’on exceptât de l’amnistie cinq personnes qui en effet avaient franchi toutes les limites de la trahison et du crime : Trancas, conseiller au parlement, Blarut et Dezert, qui tous trois avaient été proposer à Cromwell de céder à la république d’Angleterre plusieurs points du territoire français et peut-être même Bordeaux, ainsi que Villars et Duretête, les deux chefs de l’Ormée, qui avaient amassé tant de haines. Trancas était encore en Angleterre avec ses deux collègues : ils y demeurèrent. Le prince de Conti sauva le lâche Villars en l’emmenant avec lui, et on l’oublia dans les bagages et la domesticité de son protecteur [68]. Duretête paya pour tous. Il avait eu l’imprudence de rester à Bordeaux. Apprenant qu’on voulait l’arrêter, il essaya de se sauver dans une charrette de foin, fut reconnu, pris et condamné à être roué vif. Pendant plus d’une année, cet homme avait été maître absolu dans Bordeaux, faisant mouvoir à son gré le prince de Conti, et adoré de la populace, à qui ses décisions étaient des ordres souverains. Un historien [69] lui rend cette justice, qu’il n’avait pas profité de son pouvoir pour s’enrichir, et si l’ancien boucher s’était montré impitoyable, du moins il était demeuré pauvre. Il marcha à la mort avec fermeté, et ne donna nul signe d’émotion, hormis quand il vit cette multitude, qui avait été dans sa main et à ses pieds, assister tranquillement à son exécution, et pousser la bassesse de l’inconstance jusqu’à insulter à son malheur. On avait choisi la plate-forme de l’Ormée pour le lieu du supplice. Le corps de Duretête y resta exposé plusieurs jours sur la roue; on mit sa tête au bout d’un pieu, et on l’attacha au haut d’une tour à l’extrémité de l’Ormée. En même temps on s’empressa de rebâtir le château du Hâ et le château Trompette; le futur maréchal d’Estrade fut nommé maire perpétuel de Bordeaux, et le duc d’Épernon rétabli dans le gouvernement de la province.

Ainsi finit la fronde à Bordeaux : ses destins étaient accomplis sans retour, et, quelques mois à peine écoulés, il n’en restait plus qu’un souvenir pénible dans la mémoire des honnêtes gens et une date funeste dans notre histoire.


VICTOR COUSIN.

  1. La Rochefoucauld, dans la collection Petitot, t. LII, p. 131-132 et 174.
  2. Livraison du 15 juin.
  3. Voyez la dernière livraison, p. 765.
  4. Il dit avec le ton leste et dégagé qui lui est ordinaire, t. Ier, p. 183, édit. d’Amsterdam, 1735 : « L’amour passionné du prince de Conti pour sa sœur donna à cette maison un certain air d’inceste, quoique fort injustement. »
  5. La Société française au dix-septième siècle, t. Ier, ch. Ier, p. 48 et suiv., surtout t. II, ch. XIII, p. 208-213.
  6. On en a un petit volume : Œuvres de vers et de prose de M. de Marigny, in-12, Paris 1674. Il est auteur aussi d’un petit poème du Pain bénit, imprimé en 1673. Tallemant, t. IV, p. 263, en fait le portrait suivant : « Il est bien fait, il parle facilement, sait fort bien l’espagnol et l’italien, et n’ignore pas un des bons contes qui se font en l’une des trois langues; fait des vers passablement; pour du jugement, il n’en a point. » Tallemant devait aussi parler de lui dans la Fronderie. Marigny est mort en 1670.
  7. Boileau, Epître V :

    Esprit né pour la cour et maître en l’art de plaire,
    Guilleragues, qui sais et parler et te taire.

  8. On peut voir toutes ces intrigues dans Lenet. Il est certain que Marigny avait été pendant la fronde au service du prince de Conti, puisqu’il en tenait une pension qu’il fut question de lui ôter (Lenet, p. 574; lettre de Marigny du 22 septembre 1652), et qu’il avait été avec lui quelque temps à Bordeaux, car dans une autre lettre du 25 septembre il parle à Lenet des affaires de Bordeaux en homme qui les sait à fond et y a mis la main. Il s’applique à tourner de plus en plus Lenet contre Mme de Longueville. On a vu (dernière livraison de la Revue, p. 775) que, dans les premiers troubles de l’Ormée, Lenet avait été chargé par Condé de rechercher la part qu’y pouvaient avoir Mme de Longueville et le prince de Conti, et qu’à ce propos il y avait eu une explication assez vive entre Lenet et la princesse, qui avait versé des larmes en s’entendant accuser de nuire à Condé. En même temps elle avait assuré Lenet qu’elle ne songeait pas à le desservir auprès de son frère, et qu’il pouvait compter sur son amitié, ce qui était parfaitement vrai, comme l’avenir l’a bien fait voir. Il paraît que Lenet avait raconté tout cela à Marigny; celui-ci, craignant un rapprochement entre Lenet et la princesse, s’efforça de l’empêcher. «Je suis bien aise, lui écrit-il, de vous donner un avis que, quelque chose que fasse Mme de Longueville, elle ne fera rien pour vous, que ses larmes à votre égard sont des larmes de crocodile. » Sur cela, il lui raconte une historiette où il a soin de placer ces mots : «Le prince de Conti, qui languit, comme vous savez, pour Mme de Longueville sans lui en rien dire, » n’osant pas calomnier tout à fait Mme de Longueville, mais tâchant de la rendre suspecte et ridicule. Il ajoute, et cela le trahit : « Au surplus, vous ne devez point douter que le Sarasin, qui va comme veut Mme de Longueville, ne pousse M. Le prince de Conti contre M. Lenet de tout son pouvoir, et je ne doute point qu’il n’ait été un des principaux auteurs de la cabale. Je vous en parle sans passion, et je ne pense pas me tromper, et je ne sais pas si vous ne feriez pas bien d’en faire avertir M. Le Prince, ou de lui écrire même sur ce sujet, ou d’en écrire à M. de La Rochefoucauld, afin qu’il en parlât plus amplement. » Ainsi c’est par vengeance contre Sarasin et le prince de Conti que Marigny excite Lenet contre Mme de Longueville; il l’engage à écrire contre elle à M. Le Prince ou à La Rochefoucauld, qui saura bien tirer parti de ces bavardages.
  9. Retz, t. Ier, p. 186 : « M. de La Rochefoucauld faisoit croire à M. Le prince de Conti qu’il le servoit dans la passion qu’il avoit pour madame sa sœur, et lui et elle, de concert, l’avoient tellement aveuglé, que plus de quatre ans encore après il ne se doutoit de quoi que ce soit. »
  10. Lenet, p. 540 : « Gerzé s’attachoit à la duchesse de Longueville. Je crus avoir eu l’occasion de l’observer ; j’en donnai avis au prince (de Condé). » Cette observation n’est pas répétée dans Lenet.
  11. Mme de Motteville, t. IV, p. 9-20.
  12. La Rochefoucauld, p. 131.
  13. Mémoires de Daniel de Cosnac, archevêque d’Aix, etc., 2 vol. in-8°, Paris 1852. C’est de ces mémoires que nous avons tiré ce qui précède sur Chémeraut et sur la liaison du prince de Conti avec Mme de Calvimont.
  14. Elles sont tout au long dans Lenet, p. 596-599.
  15. Mémoires, t. Ier, p. 53.
  16. Mémoires, ibid., p, 56.
  17. Lenet, p. 602.
  18. Mémoires de Gourville, collection Petitot, t. LII, p. 272-274 et suiv.
  19. Mémoires, ibid., p. 67.
  20. Voyez la Revue du 15 juin, p. 783.
  21. Mémoires, p. 23.
  22. Voyez la livraison du 15 juin, p. 779.
  23. Situé sur la Place du Palais, pas bien loin du quai. Au XVIIIe siècle, le palais du parlement fut transféré ailleurs. Il n’y en a aujourd’hui d’autre vestige que la rue du Parlement.
  24. Quartier du Chapeau-Rouge, rue des Fossés-du-Chapeau-Rouge. Cette rue subsiste.
  25. Cet hôtel était dans la rue du Mirail, qui subsiste aussi.
  26. Près de la rue du Mirail, entre le collège des jésuites et le collège de Guienne.
  27. Lenet, p. 592.
  28. Lenet, p. 593.
  29. Cela ne prouve-t-il pas qu’il y avait beaucoup d’Anglais dans l’Ormée?
  30. L’original : » Dans le lit de sa p….. de sœur. »
  31. Montglat, collection Petitot, t. I, p. 405, et Devienne, p. 462.
  32. On en a de curieux mémoires, publiés pour la première fois par M. Montmerqué, collection Petitot, t. XLVIII.
  33. Mémoires du père Berthod, ibid., p. 375.
  34. Mémoires du père Berthod, p. 381.
  35. Mémoires, p. 384. Ce « pauvre M. Thibault » est une victime obscure de la guerre civile à Bordeaux, dont ne parlent ni le père Berthod ni Devienne, ni Lenet ni la Gazette.
  36. Il y avait au XVIIe siècle à Bordeaux deux couvens de carmélites situés aux deux extrémités opposées de la ville. Les petites carmélites étaient du côté du faubourg de Sainte-Croix, et n’étaient séparées du jardin des cordeliers que par une rue.
  37. Mémoires du père Berthod, p. 395.
  38. Ibid., p. 397.
  39. Village sur la Gironde fort près de Bordeaux.
  40. Mémoires de Cosnac, t. Ier, p. 43.
  41. Lenet, p. 600.
  42. Mémoires du père Berthod, p. 406.
  43. Papiers de Lenet, t. XXXV, lettre de Mme de Longueville à Lenet.
  44. Gazette pour l’année 1653, p. 360-361 : nouvelles de Bordeaux du 3 avril.
  45. Mémoires de Cosnac, p. 43, et Mémoires du père Berthod, p. 415.
  46. Mémoires du père Berthod, p. 415.
  47. Devienne, p. 463.
  48. Gazette, p. 469; dom Devienne, p. 465, et le père Berthod, p. 420 et 422.
  49. Tout ce récit est fidèlement tiré de Devienne, de Berthod et de la Gazette.
  50. Mémoires, t. Ier, p. 62.
  51. Filhot a lui-même laissé un journal manuscrit de ses aventures que Devienne a eu sous les yeux, et qui doit se trouver encore aux archives communales ou dans quelque bibliothèque particulière de Bordeaux.
  52. La fleur de lis l’avait ennobli.
  53. Voyez les divers articles de cette capitulation dans la Gazette pour l’année 1653, p. 580.
  54. Montglat, p. 391-392.
  55. Gazette pour l’année 1653, p. 336, et Montglat, ibid., p. 454-455.
  56. On appelle ainsi tout le beau pays situé entre la Dordogne et la Garonne, entre Libourne et Bordeaux.
  57. Mémoires, t. Ier, p. 68.
  58. Gazette, p. 678, et pour les détails du siège et de la capitulation, p. 681-682.
  59. Balthazar, Histoire de la Guerre de Guienne, édition de M. Moreau, p. 365.
  60. Mémoires du père Berthod, p. 400, 421, etc.
  61. Mémoires de Gourville, collection Petitot, t. LII.
  62. Ce traité est en substance dans Gourville, ibid., p. 281, et textuellement et intégralement dans les Mémoires de Cosnac, p. 95.
  63. Mémoires de Cosnac, ibid., p. 113-137. On trouve en cet endroit de précieux renseignemens sur Molière et sa troupe, qui jouèrent sur le théâtre de La Grange. L’abbé de Cosnac dit que Molière reçut dès lors une pension du prince de Conti.
  64. Dans le privilège pour l’impression de ses œuvres, édition originale de 1656, il est qualifié de conseiller d’état.
  65. Il devint lieutenant-général.
  66. Il accompagna le prince de Conti en qualité de lieutenant-général dans la campagne de 1654, Mémoires de Balthazar, ibid., p. 359.
  67. Dom Devienne, p. 473.
  68. Mémoires de Cosnac, ibid., p. 110.
  69. Dom Devienne, qui a recueilli la tradition de Bordeaux, et qui avait sous les yeux bien des manuscrits du temps. L’abbé de Cosnac, qui ne pardonnait pas encore à Duretête la peur qu’il lui avait faite, parle tout autrement, ibid., p. 110 et 111. « Duretête, l’autre chef, demeura, soit qu’il fût assez mal avisé pour se fier à sa basse naissance et pour s’imaginer qu’on négligerait sa punition, soit qu’il eût regret d’abandonner le fruit de ses brigandages. »