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La France et le Protectorat catholique
Revue des Deux Mondes3e période, tome 55 (p. 760-797).

Nous assistons depuis quelques mois à un remarquable mouvement d’opinion en faveur de la reprise d’une politique coloniale active. A peine avions-nous abdiqué en Egypte, par crainte de l’armée d’Araby, qui devait défendre son pays contre l’invasion étrangère juste l’espace de vingt minutes, que nous nous sentions saisis d’une ardeur singulière pour des entreprises beaucoup plus lointaines, beaucoup plus dangereuses, beaucoup plus incertaines que celle devant laquelle nous avions reculé. Tantôt il s’agissait de conquérir le Congo, tantôt d’étendre notre influence sur le Tonkin, tantôt de suivre la France de Colbert dans l’île de Madagascar, dans cette France orientale que nous avons baptisée souvent, mais colonisée jamais. A Dieu ne plaise que je blâme ce beau feu ! Si réellement notre pays se réveille de sa coupable torpeur, s’il comprend enfin que, mutilé sur le continent, il doit chercher sur toutes les plages du mondes ce supplément de force et de richesse qu’il a perdu en Europe, il faut applaudir à cette résolution tardive, mais qui cependant n’arrive pas trop tard. J’ai toujours pensé que la France tomberait assez rapidement au rang des puissances secondaires, si elle restait indifférente à la grande lutte pour la possession, non plus de l’Europe, mais du globe, qui se poursuit autour d’elle. Le temps presse, car les concurrens sont nombreux et eux aussi sont animés de la plus vive ardeur. Ils nous surveillent, ils nous jalousent, ils cherchent à nous distancer. Par bonheur, notre avance est grande. Il dépend de nous de ne pas nous laisser évincer par des rivaux plus habiles, et dé nous créer, soit en Asie, soit en Afrique, un empire colonial non moins beau que celui dont nous étions les maîtres au commencement du XVIIIe siècle, et que nous avons si tristement laissé périr.

Mais il ne faudrait pas se faire d’illusion sur les difficultés de l’œuvre à accomplir. Pour conquérir le Congo, pour s’emparer du Tonkin, pour relever notre prestige à Madagascar, pour créer ou pour restaurer partout la puissance française, il ne suffît pas de tracer un brillant programme de colonisation et de voter quelques millions en vue de le réaliser. L’emploi habile et soutenu de toutes nos forces est nécessaire. Aucune de celles qui peuvent être utiles ne doit être mise de côté, sous quelque prétexte que ce soit. Si, par étroitesse d’esprit, par fanatisme politique, par ignorance ou par infatuation, nous en écartions quelqu’une, il nous arriverait ce qui est arrivé à nos ancêtres lorsqu’ils disaient : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! » Les colonies ont péri, et les principes n’ont pas été sauvés. Craignons de nous exposer à un sort pareil. En fait de colonisation, il n’y a pas de principes, ou plutôt il n’y en a qu’un, c’est de s’occuper exclusivement du but à poursuivre. Les Anglais, nos maîtres en ce genre, nous donnent des leçons que je tâcherai de mettre en évidence. Mais ce que je voudrais surtout expliquer, c’est que la politique extérieure ne se fait pas tout entière au dehors, c’est qu’il existe une harmonie inévitable entre la conduite de la France chez elle et son action à l’étranger ; c’est qu’en se lançant au loin dans de grandes entreprises, elle s’oblige à montrer au dedans une modération, une prudence, une économie, un respect de tous les droits et de toutes les libertés sans lesquels ses efforts pour rayonner dans le monde seraient vains et stériles. Si ce réveil de l’esprit colonial ne coïncide pas avec un réveil de l’esprit de sagesse politique, il aboutira au plus pitoyable des échecs. C’est vouloir l’impossible que de briser un à un tous les ressorts de l’état, d’affaiblir et de ruiner sans cesse le gouvernement, de rompre avec toutes les traditions qui ont fait à l’intérieur et à l’extérieur la double grandeur de notre pays, et de chercher cependant à répandre dans l’univers entier son influence, son nom, sa fortune.

Pour réaliser le dessein que je me propose, je commencerai par examiner une question qui donne lieu, depuis quelques années, aux plus ardentes controverses et qu’il serait essentiel d’élucider enfin ; car, à la manière dont elle est traitée et résolue dans certains débats de la chambre des députés, il semble en vérité que les intérêts les plus évidens de la France doivent être sacrifiés aux systèmes philosophiques ou aux rancunes anticléricales de quelques personnes : je veux parler du maintien du protectorat catholique. Tout le monde sait que le protectorat catholique a été un des élémens les plus féconds, les plus actifs de l’expansion de la France au dehors ; tous ceux en particulier qui ont visité soit l’Orient méditerranéen, qui est en quelque sorte à nos portes, soit cet extrême Orient, vers lequel se dirigent avec un si remarquable ensemble les efforts des grandes puissances européennes, et dont les prodigieux perfectionnemens de la navigation nous rapprochent chaque jour, tous ceux qui ont étudié et qui connaissent ces contrées ont constaté que c’était sur le fondement religieux qu’y reposaient notre influence et notre prestige. A cet égard, les témoignages impartiaux sont unanimes, qu’ils viennent de libres penseurs déclarés, d’esprits simplement libéraux ou d’âmes sincèrement catholiques. Mais il n’en reste pas moins à savoir si l’instrument du protectorat catholique n’est pas un instrument usé ; si, fort précieux dans le passé, il n’est pas devenu nuisible aujourd’hui ; s’il ne nous cause pas plus de tracas qu’il ne nous procure de profit ; enfin, en admettant même qu’il puisse encore nous être utile, s’il convient à une puissance aussi émancipée que la nôtre de toute idée religieuse, de s’obstiner à se faire chez d’autres peuples le champion de la foi. Beaucoup de personnes émettent à cet égard les doutes les plus sérieux. On me permettra de les discuter dans un sentiment purement politique, sans aucune de ces préoccupations doctrinales dont on a tant de peine à se défaire dès qu’on touche à un sujet où la religion est en cause.


I

On entend dire chaque jour que l’heure est venue pour les missions catholiques de céder la place aux missions scientifiques et commerciales ; que les premières s’attaquent à des croyances et à des coutumes qu’il est du devoir des voyageurs de respecter, tandis que les secondes apportent avec elles la tolérance, des découvertes scientifiques, des offres d’échange avantageuses à ceux qui les acceptent comme à ceux qui les proposent ; qu’il n’est guère possible aujourd’hui de prouver que les missions catholiques ont été jamais ou seront un jour profitables à la France ; que leur tendance à dominer dans les pays où elles se sont fixées nous ont valu souvent et longtemps d’être bannis de ce pays ; qu’elles ne sont pour rien dans le trafic énorme qui se fait de nos jours entre l’Europe et l’Asie ou l’Afrique ; que, partout où elles passent, elles ne soulèvent que des haines, comme le prouve surabondamment le nombre de missionnaires qui tombent chaque année sous les coups des assassins ; qu’en un mot, elles sont une entrave pour le commerce, un danger pour la sécurité des contrées où elles s’établissent, une cause de défaveur pour le gouvernement qui. les protège. Lorsqu’on répond à ces accusations par l’exemple des protestans que l’Angleterre soutient sur tous les points du globe avec une si grande énergie, et qui néanmoins sont aussi envahissans que Les catholiques, on prétend que ce n’est pas la même chose. Les protestans sont des Anglais, fortement attachés aux institutions nationales et profondément dévoués à la politique de leur pays ; leur propagande est bien plus anglaise que religieuse. Ils enseignent le christianisme, distribuent des bibles et des tracts, qu’on lit ou qu’on ne lit pas ; mais leur tâche principale est de servir l’Angleterre Puis ils vivent de la vie laïque ; ils ont femme, et enfans ; ce sont des hommes comme les autres, de fidèles sujets de la reine, des instrumens dociles du gouvernement britannique. Les jésuites et les autres membres des congrégations catholiques peuvent être Français de naissance ; mais ils appartiennent avant tout et par-dessus tout à l’église et à leur ordre ; c’est de leurs chefs spirituels qu’ils reçoivent leurs instructions ; ils sont soldats de la foi, rien de plus, rien de moins. Ils se servent de l’influence française quand ils le peuvent, mais ils ne la servent pas et c’est une duperie de mettre notre diplomatie au service de leurs intérêts. Notre politique extérieure doit être laïcisée comme l’a été notre politique intérieure. C’est à la république d’accomplir cette grande œuvre qui ne lui fera pas moins d’honneur que la campagne vigoureuse par laquelle elle a arraché la France aux mains du clergé.

Ce sont là de graves critiques ; mais sont-elles justifiées ? On est d’abord quelque peu surpris de la comparaison que les adversaires des missions catholiques établissent entre celles-ci et les missions géographiques et commerciales. Lorsqu’ils demandent quel centre de commerce, quel trafic important les missions catholiques ont établis, il est bien clair qu’ils se donnent le trop facile avantage de convaincre d’impuissance l’institution qu’ils combattent. Assurément les missions catholiques ne fondent pas des comptoirs, ne créent pas des industries, n’ouvrent pas des débouchés ; elles se contentent de préparer le terrain pour ces fécondes entreprises en formant les populations à notre civilisation, à nos mœurs, à notre langue. Et ce n’est pas, quoi qu’on en dise, même pratiquement et commercialement, un médiocre service. Des relations d’affaires sont bien précaires lorsqu’elles ne sont point soutenues par des relations morales. Le commerçant qui arrive dans un pays où tout lui est hostile, où personne ne connaît les Européens ni ne les comprend, a bien de la peine à s’y implanter et à y prospérer, mais s’il a été précédé par des hommes de courage et dévoûment, par des hommes dont l’influence a été d’autant plus facilement acceptée qu’elle ne s’exerçait pas en vue d’un intérêt matériel, il ne rencontre plus les mêmes obstacles, il ne voit plus se dresser devant lui les mêmes préjugés. Ce que je dis ici est si vrai que nos rivaux dans la conquête du monde ont toujours regardé les missions catholiques comme l’avant-garde de notre commerce, et c’est à ce titre qu’ils les ont toujours combattues. Je n’en citerai qu’un exemple récent et tout proche de nous. Il y a quelques mois, au plus fort de la crise tunisienne, des pères français établis à Ghadamès ont été massacrés à quelques pas de la ville par des Touaregs : or, l’enquête sur les causes et sur les auteurs du crime a démontré de la manière la plus évidente que c’étaient des négocians de Tripoli qui avaient armé le bras des assassins. Les pères français jouissaient à Ghadamès d’une grande popularité ; consacrant leur vie à soigner gratuitement les malades et à instruire les enfans, ils s’étaient fait sincèrement aimer des indigènes ; leur influence croissait de jour en jour. Il n’en a pas fallu davantage aux négocians de Tripoli, déjà mis en émoi par le projet du chemin de fer Transsaharien, pour se persuader que les pères de Ghadamès travaillaient à détourner la commerce du Soudan et à lui faire suivre, comme autrefois, la route de l’Algérie. Des centaines de lettres adressées aux journaux italiens et aux journaux anglais, des études plus sérieuses insérées dans de gros livres anglais [1], les signalaient avec indignation comme des agens commerciaux de la France déguisés sous des costumes de moines. Tripoli allait être dépouillée de sa richesse au profit de l’Algérie ! Pour éloigner ce malheur, certains négocians de Tripoli n’ont pas reculé devant le meurtre, et quand les malheureux pères sont tombés sous le fer des assassins, il s’est trouvé des journalistes pour écrire, comme ils l’avaient déjà fait après le massacre de la mission Flatters, que Tripoli pouvait dire à cette nouvelle : Mors tua vita mea !

Il faut tenir compte du jugement de ses ennemis, car souvent leur perspicacité est plus en éveil que la nôtre. Nier les services que les missions religieuses pourront nous rendre à l’avenir, c’est se mettre en contradiction avec tous les peuples qui nous disputent le protectorat catholique ; nier ceux qu’elles nous ont rendus dans le passé, c’est faire preuve de la plus grande ignorance ou de la plus insigne mauvaise foi. Il n’y a pas un homme au courant de l’histoire de l’Orient qui ne reconnaisse que le magnifique développement d’influence française, grâce auquel, pendant des siècles, presque tout le commerce de la Méditerranée a été concentré entre nos mains, était dû en grande partie au protectorat que nous exercions sur les missions religieuses de Turquie, et qui, de ces missions, s’était étendu à toutes les populations catholiques de l’empire ottoman. Si des colonies françaises ont pu naître, grandir et atteindre un merveilleux degré de prospérité sur les côtes de l’Asie-Mineure, de la Syrie et de l’Egypte, c’est qu’elles vivaient non-seulement à l’abri des capitulations qui les préservaient des abus du régime turc, mais encore sous une protection religieuse qui leur permettait de s’insinuer peu à peu parmi les indigènes et d’entrer en relations avec eux. Tous les rajas se groupaient autour de ces colonies devenues pour eux des espèces de citadelles d’où ils pouvaient braver l’injustice des Turcs. C’est là qu’ils allaient apprendre notre langue dans les écoles des missions catholiques ; c’est là que les hôpitaux de ces mêmes missions leur offraient un asile dans leur misère, un secours dans leurs maladies ; c’est là enfin qu’ils s’initiaient à nos mœurs, à nos méthodes de travail, à nos industries, à nos arts. Dès lors, ils devenaient entre les mains des colons français d’admirables instrumens ; se sentant protégés comme catholiques, ils bravaient plus courageusement les vexations qui les menaçaient comme sujets de la Turquie ; ils entreprenaient un commerce actif, ils étaient de précieux agens d’échange ; plus intelligens, plus habiles, plus instruits que les musulmans, ils attiraient à eux les affaires et se trouvaient être les intermédiaires obligés entre ceux-ci et les Français. Et ce n’est pas seulement par le commerce qu’ils s’élevaient peu à peu, qu’ils reprenaient la situation que la conquête leur avait fait perdre. Livrés sans défense à l’odieuse tyrannie musulmane, ils se seraient convertis à l’islamisme ou ils auraient misérablement péri. Le protectorat catholique de la France a conservé en eux le sentiment de l’honneur et l’amour de l’indépendance. C’est grâce à son action séculaire que, de toutes parts aujourd’hui, sous les musulmans qui disparaissent, se dressent des populations chrétiennes qu’une trop longue et trop odieuse tyrannie n’a point détruites, et qui bientôt seront mûres pour la liberté.

Il faut bien reconnaître l’heureuse influence du protectorat catholique en Orient ; mais on remarque qu’il y avait là un grand nombre de chrétiens, qu’en leur prêchant l’évangile on n’a blessé ni leurs mœurs, ni leurs croyances, en même temps qu’on n’a point choqué les Turcs, trop persuadés de la supériorité de leur religion pour craindre de la voir jamais menacée par une autre. Il n’en est pas de même dans les pays non musulmans. Le zèle intempestif des missionnaires soulève des haines et des colères qui amènent sans cesse des assassinats et des massacres. Ils s’attaquent indiscrètement aux coutumes, aux superstitions, aux traditions nationales, c’est-à-dire à tout ce que les peuples ont de plus cher. Ils ne ménagent même aucun préjugé. En Chine, où chacun s’imagine que les constructions élevées attirent la foudre, ils construisent des cathédrales d’une hauteur démesurée. Ils sonnent leurs cloches à toute volée dans ces pays où on regarde le son des cloches comme un mauvais présage. En un mot, ils n’épargnent rien pour se rendre insupportables aux habitans des contrées sur lesquelles ils prétendent répandre la douceur évangélique. Ces reproches contiennent certainement quelque vérité, car je ne soutiens pas que les missions catholiques soient sans défaut. Eh ! mon Dieu, oui, elles sont imparfaites ; elles ont des inconvéniens, de graves inconvéniens comme toutes les choses humaines, elles font du mal en même temps que du bien. Mais la question est de savoir si le mal l’emporte sur le bien, ou si le bien l’emporte sur le mal. Or la réponse n’est pas douteuse : le bien dépasse de beaucoup le mal. C’est une grave erreur de juger les missions d’après les catastrophes qui les frappent et d’invoquer les assassinats qu’elles subissent comme preuve de l’aversion qu’elles excitent. A ce compte, que devrait-on penser des missions scientifiques et commerciales ? Chaque année, ou plutôt chaque mois, de hardis explorateurs sont massacrés par des barbares. Ceux-là ne songent pourtant point à faire de la propagande religieuse ; ils respectent de leur mieux les coutumes et les croyances des pays qu’ils traversent ; jamais ils n’élèvent de cathédrales, jamais ils ne font entendre de sonneries de cloches appelant à la prière ; mais la moindre lunette astronomique, mais le moindre instrument scientifique cause aux sauvages la même frayeur ou la même rage que les cathédrales et les cloches. Sous quelque forme qu’elle se présente, sous la forme scientifique ou commerciale aussi bien que sous la forme religieuse, la civilisation leur fait peur. Qu’on leur apporte la tolérance, les découvertes industrielles, des offres d’échanges avantageux, ils ne sont pas moins soupçonneux ni irrités que si on leur apportait des leçons de morale et des principes théologiques. Le commerce a ses martyrs aussi bien que la foi. Je demande donc qu’on ne regarde pas le meurtre de quelques missionnaires comme un argument contre les missions, à moins qu’on ne s’avise de regarder le meurtre du colonel Flatters ou du docteur Crevaux comme un argument contre les entreprises du commerce et de la civilisation.

Il serait aisé d’ailleurs de tracer la contre-partie du tableau qu’on nous fait de l’impopularité des missionnaires. Presque partout, au contraire, ils sont profondément aimés, non sans doute pour la foi qu’ils enseignent, laquelle fait peu de prosélytes, mais pour les services qu’ils rendent, lesquels sont singulièrement appréciés. J’ai visité la plus grande partie de l’Orient méditerranéen et je puis affirmer que les missions catholiques y sont entourées des plus ardentes sympathies. J’ai vu des moines circuler dans des villes purement musulmanes au milieu d’un respect universel ; chacun se levait pour les saluer ; quelques personnes venaient baiser leurs mains ou le pan de leur robe. C’est que les congrégations d’Orient ne se contentent pas. de prêcher le christianisme ; elles ont des écoles où les enfans de toutes les religions reçoivent l’instruction avec une tolérance exemplaire ; elles ont de plus des hôpitaux où tous ceux qui se présentent sont examinés, soignés, reçoivent des remèdes gratuitement, pour le seul amour de Dieu. Il m’est arrivé de rencontrer à Tripoli un riche négociant musulman de Ghadamès qui me racontait avec douleur le départ de la mission catholique après le massacre de missionnaires dont je viens de parler. « Il n’y a plus personne, me disait-il, pour recueillir nos malades et pour donner du pain à nos pauvres ! » J’en demande pardon à nos libres penseurs, mais lorsqu’ils refusent, par le plus sot des fanatismes, le fanatisme antireligieux, d’accorder à nos missionnaires des réductions de tarifs sur les paquebots subventionnés ; lorsqu’ils invitent avec une solennité assez risible le gouvernement à ne pas introduire officiellement les missions catholiques au Congo, à ne pas les présenter au nom de la France à notre nouvel allié le roi Makoko, ils montrent sans doute qu’ils sont de grands philosophes, fort à l’abri des préjugés religieux, mais ils montrent aussi qu’ils ne connaissent rien du monde et qu’ils ignorent absolument ce qui se passe en dehors de l’enceinte des commissions et de la salle des délibérations publiques, où bientôt ils ressembleront plutôt à un concile d’incrédules qu’aux représentans d’un grand peuple uniquement occupé de développer ses intérêts.

Le phénomène que j’ai toujours remarqué dans l’Orient méditerranéen, un observateur d’une impartialité incontestable et d’un mérite non moins certain, Francis Garnier, l’a constaté également dans cet extrême Orient qui est presque pour nous un autre monde. « Les excès de zèle dont se sont rendus coupables en Chine les missionnaires catholiques, dit-il, ont été habilement résumés, exploités et travestis dans un document rédigé par le gouvernement chinois, à la suite du massacre de Tien-Tsin. Le fait le plus grave reproché par le memorandum aux missions catholiques, c’est la conversion au christianisme d’une bande de voleurs, qui aurait pu, grâce au baptême, échapper à un châtiment légal et mérité. Il va sans dire que cette accusation ne repose sur aucune donnée sérieuse. Il en est de même du plus grand nombre des griefs imputés aux missions. Fondées au point de vue européen, ces accusations sont absolument injustes et fausses au point de vue chinois. Rédigées par la main d’un étranger, elles ont été subtilement calculées pour faire impression sur des lecteurs français. Il ne serait, par exemple, jamais venu à l’esprit d’un Céleste de faire un crime aux évêques d’intervenir auprès des mandarins dans toutes les affaires où se trouvent mêlés des chrétiens indigènes. La solidarité qui unit en Chine tous les membres d’une corporation ou d’une communauté est à la fois dans la loi et dans les mœurs : on ne peut y échapper. C’est un contrepoids indispensable à la vénalité des juges ; elle contribue puissamment à maintenir la sécurité publique, à assurer l’équité des transactions. Dans une pareille civilisation, le prêtre manquerait à son devoir s’il se refusait à faire pour ses ouailles ce que le maître d’école fait pour ses élèves, ce que le patron fait pour ses ouvriers. Et que sont d’ailleurs les agissemens excessifs de nos missionnaires auprès du crime de l’opium, que les Anglais éclairés condamnent aujourd’hui et dont leur commerce continue pourtant à profiter ? Que sont ces fautes, réelles parfois, je l’avoue, en comparaison de certains actes du commerce européen [2] ? » On voit que, pour Francis Garnier comme pour moi, les missions commerciales ne sont pas plus impeccables que les missions religieuses. Elles ont également leurs excès de zèle, excès de zèle d’autant plus cruels qu’ils ruinent et dégradent souvent ceux qui en sont l’objet. Et pourtant, personne ne songe à renoncer au commerce parce qu’il produit des abus parfois odieux. Pourquoi donc renoncerait-on à la religion ? Parce que son œuvre civilisatrice, comme toutes les œuvres humaines, a ses défauts, ses lacunes, ses misères ? « En résumé, conclut Francis Garnier, les missions catholiques font un bien considérable que proclament leurs adversaires eux-mêmes. C’est surtout dans l’intérieur du pays, loin des souvenirs irritans laissés par les dernières guerres, que l’on peut apprécier l’heureuse action qu’elles exercent. Tous les voyageurs qui ont pénétré en Chine leur rendent hautement ce témoignage, Quant à moi, je me suis toujours retrouvé avec le plaisir le plus vif au sein de ces chrétientés qui font à l’étranger un accueil si bienveillant et au milieu desquelles on respire une atmosphère dégagée des pratiques puériles de la vie chinoise. C’est comme une aurore de civilisation européenne qui commence à éclairer le vieux monde oriental et prélude à son rapprochement avec le nouveau monde de l’Occident. Le bon accord qui règne presque partout entre les pasteurs de ces petits troupeaux et les autorités locales ; l’empressement que les agens du gouvernement mettent à réclamer le concours des missions dans les circonstances difficiles, étonnent et charment à la fois. C’est le nom de la France qui est surtout connu des mandarins chinois et aimé des chrétiens indigènes. Pékin nous en fait un crime. Pourquoi ne comprend-il pas qu’en entrant franchement dans les voies de la civilisation, il transformerait cette influence et ferait des missionnaires les plus solides auxiliaires du gouvernement central [3] ? »

Combien les déclamations radicales paraissent creuses en présence de pareils témoignages ! Il y a chez nous des hommes qui ne seront pas satisfaits avant que nous ayons renoncé au protectorat catholique, lequel, pour la Chine seule, s’étend à cinq cent mille personnes. Au moment où les efforts de toutes les puissances commerciales se portent vers cet immense empire, au moment où nous rêvons nous-mêmes de pénétrer dans ses provinces méridionales et d’en attirer à nous les richesses, il faudrait, pour complaire à quelques théoriciens d’athéisme, abandonner cet admirable instrument de cinq cent mille catholiques qui, suivant Francis Garnier, aiment et connaissent surtout la France. Dès 1850, un écrivain dont le nom est cher aux lecteurs de la Revue, l’amiral Jurien de la Gravière, témoin de la propagande de nos missionnaires, écrivait : « Pour attacher à la France, à la conservation de son influence morale en Chine, nous n’avons pas besoin d’invoquer des calculs positifs, qui paraîtraient aujourd’hui prématurés ; nous ne demandons point que le patronage des mandarins chinois devienne dans nos mains un levier politique ; mais nous ne pouvons oublier que le jour où l’unité du Céleste-Empire viendrait à se dissoudre, le jour où la France serait appelée à intervenir d’une façon plus directe et plus pressante dans les affaires de l’extrême Orient, la France serait la seule puissance européenne dont le nom pût être invoqué avec confiance par une partie de la population chinoise. Les intérêts commerciaux peuvent naître pour nous de la moindre modification apportée dans nos tarifs, du plus léger changement qui se produira dans les marchés de l’Asie ; les intérêts politiques sont déjà créés. L’Orient est plein de sourdes et mystérieuses rumeurs. Tout indique que cette vieille société est profondément ruinée et tremble sur sa base. Il ne dépend point de la France de fermer ces vastes perspectives ; il est de son devoir de les envisager avec sang-froid et de méditer le rôle qu’elles lui réservent. Nous pouvons ne point presser de nos vœux ce moment d’inévitable expansion, nous pouvons ajourner nos désirs à des temps plus prospères ; mais si jamais, accomplissant la parole de l’écriture, la race de Japhet vient s’asseoir sous la tente des races sémites, l’Europe doit s’y attendre, la France doit l’espérer, les missions catholiques nous auront gardé notre place à ce nouveau foyer de richesse et de grandeur [4]. »

Mais qu’importent ces grandes perspectives d’avenir ? Périsse, pour nous, la Chine, s’il faut de voir une partie de ses richesses à des missionnaires et à des moines ! Ce qui vient de se passer à Madagascar prouve de quelle manière on comprend chez nous le patriotisme dès que la question cléricale est en jeu. Personne n’ignore que les missions protestantes anglaises ont fait la conquêtes morale de cette île sur laquelle nous nous sommes bornés jusqu’ici à posséder des droits théoriques. Avec l’ardeur dévorante qui leur est propre, elles l’ont couverte d’écoles et d’asiles ; elles y ont créé partout des stations ; elles y publient huit journaux périodiques, dont six en langue malgache ; enfin elles se sont introduites auprès de la reine des Hôvas, l’ont convertie du même coup à leur communauté et à leur politique, et ont entrepris avec elle de détruire dans cette île, qui a porté le nom de France orientale, les derniers et malheureux débris de notre influence. Pour lutter contre une action si vigoureuse, qu’y avait-il à Madagascar ? Des jésuites, des frères de la doctrine chrétienne, et des sœurs de charité. C’était peu sans doute, car nos missions sont bien loin de posséder les richesses et les ressources de toutes sortes des missions protestantes ; néanmoins, dans ce combat pour la patrie aussi bien que pour la foi, nous n’étions pas toujours vaincus. Les écoles de la mission française de Madagascar étaient fréquentées par quatre mille deux cent vingt-six garçons et quatre mille quatre cent soixante-trois filles ; cela suffisait pour que la France ne fût point totalement évincée. Malheureusement le coup de foudre de l’exécution des décrets est venu détruire ou du moins ruiner les établissemens français de Madagascar. Il existait dans l’île de la Réunion un séminaire de jésuites, où ceux-ci se préparaient à l’évangélisation des Malgaches, et où ils revenaient réparer leurs forces épuisées par la politique et l’apostolat, non moins que par les fièvres qui règnent dans la grande île africaine. Cette pépinière des missions de Madagascar a été subitement et brutalement fermée, malgré les protestations de toute la population éclairée de la Réunion, dont un journal d’un républicanisme incontesté, le Moniteur de la Réunion, traduisait les sentimens en ces termes : « Nous n’avons jamais mangé de prêtres ; nous ne connaissons aucun jésuite. Mais nous avons le sentiment du patriotisme, et nous disons que c’est une faute de frapper au cœur la mission qui reste seule à soutenir, sur le territoire malgache, le prestige du nom français. Hélas ! la France est trop loin pour savoir ce qui se passe dans ce pays, où nous sommes la risée des Anglais et la dupe des indigènes. Nos grands politiques de la chambre des députés et du sénat, nos illustres diplomates, ne se donnent probablement pas la peine de lire tout ce qui s’écrit de Madagascar et sur Madagascar. Et cette indifférence, cette inertie encourage les Anglais à dire aux Malgaches : « Depuis ses défaites de 1870-71, la France ne compte plus parmi les puissances. » Les jésuites combattaient l’influence anglaise à Madagascar. Là ils ne pouvaient pas faire de mal à la France, ils ne lui faisaient que du bien. »

Si éloigné que soit Madagascar, « nos grands politiques de la chambre et du sénat, » pour parler comme le Moniteur de la Réunion, ont fini par savoir ce qui s’y passait. Dès que les missionnaires anglais ont eu connaissance de la fermeture du séminaire de la Réunion, il leur a été très facile de démontrer au gouvernement hovas qu’il ne pouvait mieux faire que d’imiter la France et de persécuter sur son territoire la congrégation qu’on expulsait des colonies françaises comme malfaisante et criminelle. De là le triomphe incontesté des méthodistes et des anglicans, contre lequel tonnent les journaux radicaux de Paris sans s’apercevoir que ce triomphe est leur œuvre. Une persécution odieuse a immédiatement commencé à s’exercer à Madagascar, non-seulement sur les missionnaires catholiques, mais sur leurs prosélytes. Et comme, dans ces pays sauvages ou â demi civilisés, ainsi que le remarque Francis Garnier, ainsi que l’ont remarqué tous les voyageurs sans exception, la religion et la patrie sont confondues dans le sentiment des populations indigènes, il en est résulté que la guerre aux jésuites a dégénéré en guerre à la France. Je n’ai pas à en raconter ici les suites, tout le monde les connaît. Mais comment ne pas déplorer l’ignorance avec laquelle on se lance chez nous dans une politique d’aventures sans se préoccuper des contre-coups quelle doit avoir fatalement partout où subsiste un lambeau d’influence française !

Oh ! que les Anglais sont moins aveugles et plus prévoyons que nous ! Lorsqu’on voyage en Orient, on rencontre partout des écoles et des asiles protestans qui travaillent avec une invincible ardeur à répandre la foi chrétienne d’abord et l’amour de l’Angleterre ensuite. Il est faux, quoi qu’on en dise, que les méthodistes et les anglicans mettent leur pays au-dessus de leur religion, c’est une de ces niaiseries qu’on répète sans cesse et qui n’en sont pas moins inexactes. Les méthodistes et les anglicans sont avant tout et par-dessus tout des missionnaires. Leur attachement pour la patrie terrestre ne vient qu’après leur attachement pour la patrie céleste qui, tout hypothétique qu’elle paraisse, est néanmoins le vrai but de tous leurs efforts. A cet égard, ils ne diffèrent en rien des catholiques. Mais leur zèle dépasse en intempérance celui de ces derniers. Hommes et femmes se livrent à qui mieux mieux à la propagande. Que de fois n’a-t-on pas à se défendre contre le prosélytisme intempestif de, vieilles Anglaises qui vous glissent furtivement dans la poche les publications des sociétés bibliques ? Il n’y a pas de congrégation catholique plus envahissante que ces sortes de confréries féminines, dont les membres pullulent avec une inépuisable fécondité. On en trouve dans les bateaux, dans les diligences, dans les villages, dans les fermes isolées, sur les grand’routes, dans les déserts même, tant la rage de l’apostolat connaît peu d’obstacles ! Mais les missions régulières ne sont ni moins nombreuses ni surtout moins influentes. Grâce à l’esprit d’association qui règne en Angleterre, elles ont une organisation des plus fortes, et grâce à l’énergie de l’initiative individuelle, aucune ressource ne leur manque. L’état d’ailleurs les protège, les soutient, les encourage toujours. Il ne faudrait pas proposer à l’Angleterre d’abandonner le protectorat protestant qu’elle exerce en fait sinon en droit. Elle n’ignore pas que les bibles protestantes répandent partout sa langue, et que les missionnaires sont les meilleurs agens de civilisation dont un grand peuple puisse se servir pour arracher à la barbarie les contrées qui y sont encore plongées. Notre zèle antireligieux lui paraît inexplicable. Pour elle, là où elle n’a pas à craindre les catholiques, elle ne les favorise pas moins que les protestans, parce qu’à son avis, le christianisme, sous quelque forme qu’il se présente, est préférable à la sauvagerie pure. C’est ainsi qu’elle a bâti une chapelle à Steamer-Point et qu’elle en a confié le service religieux aux capucins d’Aden, auxquels elle sert à cet effet un traitement annuel de 12,000 francs. Cela permet à ses soldats irlandais d’aller à la messe ; mais, de plus, cela aide les pères capucins et les sœurs d’Angers qui forment, avec les capucins, le personnel de la mission d’Aden, à ouvrir pour les enfans çomalis des écoles assez fréquentées. Les Anglais n’y voient point de mal, au contraire ; car ils accordent souvent sur leurs bateaux aux missionnaires catholiques les réductions de place que nous commençons à leur refuser.

Mais qu’importe, dit-on ? L’Angleterre est une nation piétiste et dévote ; si sa piété et sa dévotion servent, par-dessus le marché, à ses progrès coloniaux, ce n’est pas une raison poursuivre son exemple et pour essayer, comme elle, de transformer la Bible ou le catéchisme en instrument de développement extérieur. D’ailleurs, les missionnaires protestans ne ressemblent pas aux nôtres ; ils vivent de la vie laïque ; ils ont femme et enfans ; ils travaillent doublement à la colonisation, puisqu’ils peuplent en même temps qu’ils prêchent, ce qui est un grand avantage. — Est-ce bien certain ? Beaucoup de personnes pensent le contraire. Je citerai encore l’autorité de Francis Garnier, qui croyait que, si nous venions à abandonner le protectorat en Chine, l’Angleterre s’empresserait de recueillir notre héritage, le trouvant à bien des égards supérieur au sien. « La protection des catholiques chinois deviendrait, disait il, un des élémens de sa politique. Les avances faites par ses agens, à plusieurs reprises, aux missions du Thibet et de la Chine occidentale témoignent du prix qu’elle attache à leur concours. Ses voyageurs aiment à se prévaloir de l’appui et des renseignemens de nos missionnaires. Les missions protestantes, moins unies, plus nouvelles, manquent de cet ensemble dans les desseins et dans l’action qui impressionne les foules. Leurs membres sont moins absolument consacrés à une œuvre que le dévoûment des prêtres catholiques accepte sans esprit de retour. Pour ceux-ci, point d’intérêts matériels qui les ramènent en arrière, pas de préoccupations de famille, pas d’hésitation dans le but à poursuivre. Si, au point de vue scientifique, la part des missionnaires protestans, dans le travail de régénération de la Chine est important, l’action exercée par eux sur les populations indigènes reste toute personnelle et passagère, et ne saurait prétendre aux résultats de cette immense et permanente machine de guerre organisée par la papauté « pour la propagation de la foi [5]. »

Soit ! dit-on encore ; mais il n’en reste pas moins vrai que les jésuites et les autres membres des congrégations, même s’ils sont Français, se montrent des ennemis acharnés de nos institutions, de nos libertés, de notre gouvernement. Soldats de la foi, instrumens du pape, ils ne songent qu’à l’église, jamais à la France. Ils se servent de l’influence française quand ils le peuvent, mais ils ne la servent pas. — Ceci est tout simplement une odieuse calomnie contre laquelle proteste le témoignage unanime de ceux qui font de la politique extérieure ailleurs que dans l’enceinte de la chambre des députés ou dans les bureaux d’un journal. « Les missions catholiques, » disait récemment un marin qui n’est pas non plus un inconnu pour les lecteurs de la Revue, le contre-amiral Aube, « les missions catholiques sont essentiellement françaises ; c’est que, pour les missionnaires comme pour les populations qu’ils dirigent, la France est toujours le représentant avoué du catholicisme, la plus puissante et la plus complète expression de son génie, et que, si nous savons bien que ce sont là des illusions dont notre esprit critique a fait depuis longtemps justice, ces illusions, si touchantes d’ailleurs dans ces exilés volontaires, sont des réalités, des forces vives, toujours actives, qui expliquent comment la France joue encore un si grand rôle dans ces lointaines régions, et comment son influence y balance celle de toutes les autres nations maritimes [6]. » Et si cela n’était point exact, d’où viendrait, ainsi que l’affirme Francis Garnier, que le nom de notre pays fût « le plus familier aux mandarins chinois et aux populations chrétiennes, du Céleste-Empire ? » Assurément, ce n’est point notre commerce, ce ne sont point nos voyageurs, qui nous procurent cette supériorité ! Et dans la Méditerranée, comment se fait-il que l’influence française soit encore si grande, que notre langue domine encore toutes les langues ? Dira-t-on que c’est un effet de l’excellente politique qui s’est si glorieusement manifestée dans les affaires d’église ? Dira-t-on que c’est un produit laïque quelconque ? Nous n’avons rien épargné pour ruiner notre prestige dans l’Orient méditerranéen ; notre diplomatie y a commis les fautes les plus graves ; notre commerce s’y est laissé dépasser par d’autres. Et pourtant nous y sommes toujours regardés comme la grande nation européenne. Pourquoi, sinon parce que des moines et des congrégations continuent à y prendre les enfans en bas âge pour leur apprendre à murmurer le nom de la France et celui de Dieu ?

Ah ! je dois avouer que, depuis quelques années, ces moines et ces congrégations ont eu des momens difficiles à passer, des momens pendant lesquels il a bien fallu qu’ils ne fissent pas étalage de sentimens français et qu’ils se renfermassent, au moins en apparence, dans leur mission religieuse. C’est de France qu’on les signalait comme des ennemis de la patrie, comme des perturbateurs de la paix publique, comme des hommes dangereux. Je ne juge pas la politique des décrets, j’en explique les effets au dehors. Il faut avoir vu quel déchaînement de haines, de colères, que le tourbillon d’accusations furieuses ont fondu alors sur nos missions à l’étranger ! En Syrie, par exemple, tous nos adversaires, musulmans, chrétiens, schismtatiques, protestans, catholiques, cherchant à nous ravir le protectorat, se sont rués contre les ordres français. Une presse arabe. nombreuse, ardente, a employé pour les flétrir toutes les ressources d’une langue auprès de laquelle toute autre est stérile en outrages. Elle a fait plus ; traduisant chaque jour les articles des journaux radicaux de Paris, elle les a jetés à la face des religieux français, en leur disant : — Vous le voyez bien, ce sont vos compatriotes eux-mêmes qui vous accusent d’être de mauvais citoyens ! — Que pouvaient répondre les missionnaires ainsi conspués ? Il leur est arrivé parfois de se défendre en traduisant à leur tour les articles des journaux antirépublicains de Paris. Cependant ils ont préféré d’ordinaire s’abriter sous leur rôle religieux et soutenir que tout ce mal qu’on disait d’eux les laissait indifférens, parce qu’ils ne songeaient qu’à leur œuvre surnaturelle. Leur en faire un reproche, n’est-ce pas pousser l’injustice jusqu’à la folie ? On a accusé très vivement le directeur des jésuites à Madagascar d’avoir déclaré au ministre hovas qu’il n’était pas un agent de la France. Et comment voulait-on qu’il fît autrement ! Pouvait-il, sans prêter à rire, se donner pour le représentant d’une nation qui l’expulsait ? Pouvait-il continuer son œuvre de civilisation française, sans essayer de faire croire que cette œuvre était indépendante de la France qui le proscrivait ? Il est certain que les décrets ont placé les congrégations religieuses au dehors dans une situation bien délicate ; elles ne sauraient s’en tirer qu’à force de souplesse, de modération, d’habileté. Mais si, depuis les décrets, elles sont forcées quelquefois de ne pas parler tout haut de la France, elles n’ont pas cessé d’enseigner notre langue et notre histoire, de propager nos mœurs et nos idées, de faire connaître et de faire aimer nos gloires nationales. Elle n’ont rien changé à leur propagande, qui s’exerce toujours à notre profit. Je dis cela parce que je l’ai constaté de mes yeux sur tous les points de la Méditerranée, et l’on me permettra, à moi qui ne suis animé d’aucune passion religieuse d’aucun genre, de rendre aux missions ce témoignage que leur patriotisme au dehors n’a pas même été ébranlé par la terrible persécution qu’elles ont subie au dedans.


II

Toute préparation à la colonisation sur un point quelconque du globe se compose de deux parties : l’action géographique et industrielle, et l’action civilisatrice. Lorsqu’on veut s’emparer d’une contrée nouvelle, il faut y lancer de hardis explorateurs, qui, comme M. Savorgnan de Brazza, en étudient la constitution physique, y nouent des relations politiques avec les habitans, y créent des œuvres de commerce. Mais, en même temps, il faut y envoyer des hommes de dévoûment capables d’y fonder des écoles où l’on apprend aux indigènes notre langue, nos arts, notre morale, et des hôpitaux où on les soigne ainsi que les Européens sur le tempérament desquels le climat et les fatigues d’une vie barbare causent des effets si délétères. Ce dernier point est essentiel. Qu’on lise les récits des premiers explorateurs du Gabon, des voyageurs qui ont préparé la route où s’est engagé M. de Brazza, ou qui l’ont suivie les premiers avec lui, le marquis de Compiègne, M. Marche, etc. ; tous ont été frappés de maladies graves, et tous ont trouvé auprès des sœurs de Saint-Vincent de Paul et des religieux hospitaliers des soins sans lesquels ils seraient tombés épuisés dès le début de leurs entreprises. Il faut que l’école et l’hôpital accompagnent toujours le comptoir, sans cela celui-ci sera bientôt vide, et personne ne pourra plus y séjourner. Or, où rencontrer, sinon parmi les congrégations, des hommes et des femmes capables d’aller au loin enseigner notre langue et soigner nos malades ? L’appât de la gloire, le sentiment d’une grande œuvre à accomplir, le charme de l’inconnu, peuvent décider des missionnaires laïques à quitter leur pays pour s’enfoncer au loin dans des contrées mystérieuses, et y braver tous les périls. Mais pour se fixer dans ces contrées quand elles ont été découvertes, sans en retirer aucune renommée, aucun profit matériel, pour y mener l’existence la plus dure et la plus obscure au milieu de populations sauvages auxquelles on s’efforce d’inculquer quelques connaissances et quelque moralité, pour y laisser à d’autres la richesse et n’y chercher que la charité, il est nécessaire d’être soutenu par cette espérance, ou, si l’on veut, par cette illusion surnaturelle qui appartient seulement aux âmes dominées par la foi.

A l’heure actuelle, malgré les progrès du scepticisme, le sentiment religieux est encore assez fort pour pousser des milliers de personnes vers les pays sauvages ou vers ceux que la civilisation n’a fait qu’effleurer. C’est une des grandes forces du pays. Il n’y a peut-être pas un coin perdu de l’Orient où l’on ne rencontre quelque établissement catholique et, par suite, français. Nos jésuites, nos lazaristes, nos frères de la doctrine chrétienne sont partout, et partout où ils sont, la France y est avec eux. Ces légions de conquérans pacifiques pénètrent jusqu’aux points les plus reculés ou les plus inabordables. Tandis que les Français laïques aiment peu à s’expatrier, les voyages les plus pénibles, les longs séjours dans les lieux les plus tristes n’arrêtent pas les Français voués à l’état religieux. Ils multiplient leurs entreprises avec un zèle et une verdeur dont leurs concitoyens sont presque totalement dépourvus.

On a parlé de laïciser notre propagande extérieure. A-t-on bien compris ce qu’on voulait dire ? Nous avons quelque peine à nous procurer en France les instituteurs et les professeurs qu’exige le développement actuel de nos écoles de tous les degrés. La dépense est déjà énorme ; mais où s’arrêtera-t-on dans la voie où l’on est entré ? M. Clemenceau nous a appris qu’il faudrait 5 milliards pour créer parmi nous l’éducation intégrale, et s’il a choisi ce chiffre, c’est sans doute parce qu’il rappelait celui que M. de Freycinet avait présenté à l’origine comme nécessaire à l’accomplissement de son programme des travaux publics. Il se trouve aujourd’hui que le chiffre de M. de Freycinet est insuffisant et qu’il faudrait presque le doubler pour terminer tous les travaux publics annoncés. N’en sera-t-il pas de même de l’éducation intégrale ? Est-on sûr qu’elle ne coûtera pas deux fois plus qu’on ne prévoit ? Et c’est en présence de pareilles charges pour notre budget qu’on vient nous proposer sérieusement de substituer sur tous les points du globe des écoles laïques aux écoles religieuses existantes ! On parle de cette transformation comme d’une chose aisée à opérer. Mais qui donc en ferait les frais ? Assurément ce ne seraient pas des associations particulières, car nos mœurs ne nous portent pas à accomplir de grandes entreprises privées ; en dehors des congrégations religieuses, des œuvres de la propagation de la foi et des missions d’Orient, il serait impossible de trouver chez nous des sommes considérables pour les écoles et les asiles du dehors. C’est donc l’état qui devrait les fournir. Mais où les prendrait-il ? Le socialisme d’état nous envahit de plus en plus. L’état doit pourvoir à tout chez nous ; on se méfie des institutions indépendantes ; on veut être élevé, dirigé, entretenu de toutes les manières par l’état. Il faut que l’industrie, aussi bien que l’enseignement, soit placée sous sa tutelle. Soit ; mais s’il épuise à l’intérieur ses forces et ses richesses, que lui en restera-t-il pour l’extérieur ?

Supposons néanmoins qu’on parvienne à couvrir l’Orient méditerranéen, l’extrême Orient asiatique et l’Afrique occidentale d’écoles laïques françaises ; après les avoir fondées, par quel moyen les fera-t-on vivre ? Le personnel devrait en être renouvelé sans cesse, à cause de l’influence néfaste des climats. Où se procurer ce personnel ? De plus, les professeurs qui auraient perdu leur santé au service du pays ne pourraient pas être laissés sans ressources à leur retour de l’étranger ; il faudrait leur donner de grosses pensions. Ce serait pire encore pour le personnel hospitalier. Encore une fois, où se procurer l’argent ? Chaque fois qu’un missionnaire scientifique revient malade d’une campagne d’exploration physique, on demande avec raison pour lui une compensation. Il faut lui trouver soit une position peu fatigante, mais lucrative, soit une source quelconque de revenus. Que serait-ce si des centaines de personnes arrivaient chaque mois dans nos ports, rapportant des contrées lointaines de graves maladies et des prétentions à de dispendieuses récompenses ? Dieu nous préserve d’avoir jamais à constituer la caisse des invalides de la colonisation ! Des millions n’y suffiraient pas. La colonisation ne peut pas être une œuvre purement officielle. Ce qui a jusqu’ici causé la ruine de la plupart de nos entreprises colonisatrices, c’est le rôle excessif que l’état s’y est attribué ; rien n’y a été laissé à l’initiative privée, et il en est résulté des œuvres artificielles sans force ni durée. En Angleterre, le colon est livré à lui-même ; il fait comme il lui plaît ses propres affaires ; personne ne s’avise de lui donner gratuitement la terre en lui imposant des conditions de culture particulières ; il achète un domaine et il le cultive à son gré, il est maître chez lui. Quant à la conquête morale des colonies, ce sont les associations protestantes qui en font principalement les frais. Elles ont des revenus énormes, dus à la libéralité des fidèles, et elles les dépensent sans compter. Elles ont également un personnel inépuisable, que le climat et les maladies déciment sans le réduire, car ceux qui tombent sont immédiatement remplacés par de nouveaux venus. Chez nous, les missions catholiques servent au même usage. Quoique moins riches que leurs rivales, elles ont également des ressources qui ne s’épuisent jamais. Les hommes ne leur manquent pas davantage. Ils peuvent périr en grand nombre, le zèle de leurs successeurs ne se ralentit pas, et comme aucun d’eux n’attend sa récompense dans ce monde, il n’est pas nécessaire de leur préparer de grasses sinécures lorsqu’ils reviennent, ruinés et perclus, de leurs lointaines missions.

Mais quand il serait matériellement possible de remplacer les milliers d’écoles religieuses qui remplissent le monde par des écoles laïques, croit-on que l’entreprise ne rencontrerait pas des difficultés politiques insurmontables ? Je me bornerai à parler de l’Orient méditerranéen, le seul que j’aie exploré. Il est, on le sait, sous la domination des Turcs, et l’on n’ignore pas non plus qu’à l’époque où nous sommes, les désastres de l’empire ottoman ont réveillé dans l’âme des Turcs les vieilles haines, les vieilles colères contre les chrétiens. La Turquie sent qu’elle s’en va, et, dans sa détresse, elle fait pour se sauver un appel suprême au fanatisme musulman. Elle renonce à être un état, pourvu qu’elle soit une ligue religieuse formidable. Et c’est dans un pareil moment que l’état français entreprendrait d’établir tout un ensemble d’écoles dans le territoire turc ! Le gouvernement de Constantinople ne le lui permettrait jamais ! Convaincu que ces écoles seraient l’avant-garde d’une armée d’invasion, il s’opposerait formellement à leur création, et, comme il aurait parfaitement le droit de le faire, on ne voit pas de quelle manière la France viendrait à bout de ses résistances. Au besoin, les grandes puissances rivales le soutiendraient dans son opposition à nos projets ; au besoin même, elles seraient les premières à éveiller ses craintes, à susciter ses susceptibilités. D’ailleurs, les populations feraient campagne avec lui. L’Orient est encore trop religieux, trop intéressé au maintien des communautés religieuses pour qu’on puisse admettre que les familles musulmanes ou chrétiennes envoient leurs enfans dans des écoles qu’on ferait passer à leurs yeux pour athées. Voyez ce qui se passe dans nos provinces de l’Ouest, où les nouvelles lois sur l’enseignement primaire restent inappliquées, grâce à la protestation unanime des populations. Quelle différence pourtant entre les populations françaises, même de l’Ouest, et les populations orientales ! Celles-ci sont plongées dans la plus complète superstition ; elles sont en retard de plusieurs siècles sur l’Europe ; aucun souffle de scepticisme ne les a encore traversées. Sans doute, dans quelques grands centres, à Smyrae, à Alexandrie, à Beyrouth même, des écoles laïques pourraient vivre ; mais partout ailleurs le vide se ferait immédiatement autour d’elles. Naturellement les congrégations les combattraient avec la plus grande violence, et il serait injuste de le leur reprocher, car la concurrence qu’on viendrait leur faire pour prix de leurs longs services justifierait leurs attaques les plus passionnées. Dans la lutte qu’elles entreprendraient contre leurs rivales, elles seraient bien forcées de s’appuyer sur les puissances catholiques, l’Italie, l’Autriche, qui chaque jour offrent de les protéger. Elles passeraient forcément à l’ennemi, non sans regret sans doute, mais sous la pression d’une nécessité inéluctable.

Ce serait donc une grande faute de chercher à leur enlever l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire, qu’elles donnent partout avec un plein succès et dans un esprit très français. On n’y parviendrait pas ; car les musulmans eux-mêmes aiment mieux fréquenter l’école d’un dieu étranger qu’une école sans Dieu. Tout le monde sait qu’ils vénèrent Jésus-Christ, tandis que l’homme sans croyance est un monstre à leurs yeux. Est-ce à dire que l’instruction donnée par les congrégations religieuses réponde à tous les besoins modernes de l’Orient ? Non, sans doute ; elle a des défauts qu’il est impossible de méconnaître. Je ne parle pas de l’instruction primaire : elle est excellente. Les congrégations apprennent admirablement la lecture, l’écriture, le calcul, la géographie élémentaire et les principes de notre langue. A cet égard, il n’y a pas un reproche à leur adresser. Si tout le monde parle le français en Egypte, c’est aux frères de la doctrine chrétienne qu’on le doit ; si on le parle mieux encore en Syrie, c’est aux jésuites, aux lazaristes, aux écoles grecques catholiques et maronites qu’en revient tout le mérite. Mais l’enseignement secondaire tel que le donnent les congrégations prête assurément aux objections. Elles suivent les mêmes programmes qu’en Europe, ou plutôt elles suivent les programmes qu’on abandonne de plus en plus en Europe, parce qu’ils sont en opposition avec les nécessités de la vie contemporaine. Les études dans leurs écoles sont purement classiques, comme si des Syriens, des Arméniens ou des Grecs, qui seront fatalement condamnés au commerce ou à l’industrie, ne pouvaient pas employer les loisirs de leur jeunesse à des exercices plus profitables que la contemplation de l’art et des littératures antiques. Il en résulte qu’en sortant de leurs établissemens, les élèves sont fort dépaysés. Ils feraient pourtant d’excellens fonctionnaires ; mais est-il possible d’entrer dans les administrations turques ? La plupart vont en Egypte, où leur supériorité éclatante sur les indigènes leur assure des positions importantes ; mais là aussi à quoi leur servent leurs connaissances classiques ? Pour plier sous le faix des chinoiseries de la comptabilité copte, ou pour se plier aux exigences nouvelles des méthodes européennes, mieux vaudraient sans nul doute des notions pratiques sur les sciences, une éducation moins élégante, mais plus appropriée aux nécessités, parfois vulgaires, de la politique et du gouvernement d’aujourd’hui.

Les Orientaux n’ont pas besoin qu’on développe en eux le sens littéraire, l’amour des lettres, la passion du bien dire. Ils ne sont que trop portés à regarder l’art d’écrire et de parler comme le seul digne d’être cultivé. On sait que la beauté du style du Coran est, à leurs yeux, une preuve de l’origine divine d’un livre aussi admirablement rédigé. En Egypte, Araby-Pacha a dû la plus grande part de son immense influence à la chaleur et à l’éclat de ses discours. Mais ce qui manque tout à fait aux Orientaux, c’est l’esprit scientifique, ce sont les connaissances exactes, qui dissiperaient les nuages du fanatisme et feraient tomber les innombrables superstitions dans lesquelles végètent les classes éclairées elles-mêmes. Partout, dans l’empire ottoman, l’astrologie, la magie ont conservé des adeptes ; Abdul-Hamid n’est pas le seul Turc qui cherche dans les astres les règles de sa conduite ; les hommes en apparence les plus dégagés de préjugés croient toujours aux sortilèges, au mauvais œil, aux jours fastes et néfastes. Avec de pareilles illusions, toutes les aventures politiques et religieuses sont possibles. C’est là qu’est le plus grand mal de l’Orient ; c’est ce fléau d’une ignorance première et facilement dupe des plus folles illusions qu’il faudrait combattre. Mais ce n’est pas tout. Longtemps encore l’Orient sera mal gouverné, ou s’il est bien gouverné, c’est qu’il le sera par des mains étrangères. C’est donc, de la part de la jeunesse levantine, grecque, arménienne, turque et arabe, une erreur de chercher des débouchés pour l’activité qui la dévore du côté des administrations d’état. Elle a mieux à faire, et c’est vers les grandes entreprises du commerce, de l’industrie, des travaux publics que devraient se tourner ses efforts. L’empire ottoman tout entier est dans une décadence matérielle épouvantable ; son agriculture est barbare ; il n’a ni routes, ni ports, ni canaux ; ses immenses richesses sont rendues stériles par l’absence d’instrumens d’exploitation ; transporter les marchandises jusqu’à la côte est souvent impossible tant les voies de communication sont détestables ; mais, quand ces marchandises sont arrivées au point d’embarquement, elles sont encore exposées aux multiples dangers de ports dont ne peuvent s’approcher que les petits bateaux sur des rades ouvertes à tous les vents, qu’aucune digue ne protège contre la tempête. Pour transformer l’outillage agricole, industriel et commercial de ces malheureuses contrées, il faudrait des générations d’ingénieurs, d’agriculteurs, d’industriels. Comment les faire naître ? On a essayé deux systèmes : on a fondé à Constantinople une école forestière, une école des mines, etc., où l’on a appelé des professeurs français et allemands. Bientôt ceux-ci se sont découragés, soit qu’on oubliât de les payer, soit qu’on leur suscitât mille difficultés auxquelles ils ne pouvaient longtemps résister. Il est certain d’ailleurs que, même pour un prix élevé, des hommes déjà mûrs, ayant une situation scientifique dans leur pays, ne consentiront jamais à vivre en Turquie, au milieu de tous les ennuis et de tous les dégoûts de l’existence orientale. Le second système auquel on a eu recours n’a pas donné de meilleurs résultats. On a envoyé de jeunes Orientaux compléter leur éducation à Paris, à Vienne et à Berlin. Sauf de rares exceptions, ils en sont revenus plus ignorans qu’à leur départ. Le plus grand nombre d’entre eux, éblouis des plaisirs de l’Europe, n’avaient pas songé une seconde à l’étude ; les autres, peu préparés par leur éducation première à suivre les cours de nos écoles supérieures et de nos universités, s’y étaient trouvés immédiatement dépaysés, et, faute de comprendre, s’étaient bornés à retenir par la mémoire des leçons qu’ils savaient par cœur, mais dont l’intelligence leur échappait entièrement.

Entre ces deux systèmes on en a proposé un troisième, qui, je le crois, serait de nature à donner d’heureux résultats. Si, comme je viens de le dire, des savans français ayant fait leurs preuves ne sauraient consentir à s’exiler, à se transporter au milieu de mœurs différentes des nôtres, de populations dont la plus grande partie parle une autre langue ; si, d’ailleurs, le gouvernement turc devait fatalement se montrer hostile à la création d’écoles étrangères affichant le dessein de répandre la civilisation européenne sur tout son territoire, le seul moyen de tourner ces deux obstacles serait d’établir en Orient, non pas des écoles proprement dites, mais des missions scientifiques dans le genre de nos écoles d’Athènes, de Rome et du Caire, et, par une faveur spéciale, d’en ouvrir les portes aux indigènes. Il peut y avoir une grande utilité pour nos jeunes ingénieurs, pour nos jeunes agriculteurs, pour nos jeunes industriels, à faire un stage dans des contrées encore vierges qui leur offriraient le plus admirable champ d’études. A vingt-cinq ans, la difficulté de s’expatrier et d’apprendre une langue nouvelle n’est pas ce qu’elle est à quarante. Pourquoi donc l’École centrale, l’école de Grignon, l’école de Montpellier, nos écoles de commerce, ne posséderaient-elles pas en Asie-Mineure par exemple des écoles d’application, des missions permanentes où leurs meilleurs élèves viendraient, moyennant une rétribution convenable, perfectionner leurs connaissances par la comparaison de la France avec un pays si différent ? Pourquoi ces écoles d’application, ces missions permanentes ne s’ouvriraient-elles pas aux indigènes et n’offriraient-elles pas aux jeunes Levantins les moyens de s’initier à nos méthodes et aux résultats de nos sciences ? On n’apprend bien qu’en enseignant, tout le monde le sait ; on n’est bien sûr de ses connaissances que lorsqu’on les a inculquées à d’autres avec clarté, avec précision. C’est ce qu’avaient très bien compris les fondateurs de l’école d’Athènes ; aux termes du règlement primitif, les élèves devaient faire des cours dans les grandes villes du Levant, afin que leur passage en Orient servît, non-seulement à leur instruction personnelle, mais à la diffusion de notre influence morale. On a renoncé, peut-être à tort, à cette action pédagogique. Mais il serait assurément très utile de reprendre, pour des institutions scientifiques et industrielles, l’idée qui avait présidé à la création de l’école d’Athènes. C’est par Smyrne qu’on devrait commencer, car c’est là que viennent aboutir toutes les richesses de l’Asie-Mineure. De plus, dans cette ville toute commerçante, où l’élément grec domine, où les missions catholiques n’ont pas de grands établissemens, le terrain est libre pour tenter en dehors mais non pas à l’encontre de l’enseignement religieux, une forme d’enseignement laïque dont le succès serait sans doute considérable.

Des missions scientifiques et industrielles à Smyrne, plus tard même à Beyrouth, pourraient se concilier très bien avec la propagande scolaire catholique. J’ai jugé celle-ci en toute franchise ; Je dois dire cependant, pour être juste, qu’elle a fait dans ces dernières années des efforts très heureux afin de se mettre à la portée des nécessités modernes. A Jérusalem, des ateliers sont joints aux écoles du père Ratisbonne, qui rendent de si incontestables ; services dans toute la Palestine. A Beyrouth, les jésuites ont annexé, ou sont sur le point d’annexer une faculté de médecine à leur belle université. Si la paix religieuse se rétablissait en France, si le gouvernement exerçait sur les institutions catholiques une tutelle qui serait acceptée à la condition d’être à la fois bienveillante et efficace, il serait facile d’amener les missions à modifier peu à peu leurs méthodes d’enseignement, de manière à répandre partout des réformes ; qui amèneraient la régénération des peuples sur lesquels doit s’exercer notre influence. C’est ce que Francis Garnier expliquait encore dans le livre que j’ai si souvent cité. A son avis, la Chine ne saurait être sauvée qu’à la condition d’adopter, à la place de ses hiéroglyphes, notre alphabet latin. « Nos missions catholiques, dit-il, qui possèdent des écoles dans l’intérieur contribueraient puissamment à répandre la notation nouvelle. Disséminées dans les provinces les plus reculées, elles formeraient autant de centres autour desquels rayonnerait par ce moyen une instruction chaque jour plus civilisatrice. Elles entreraient sans doute volontiers dans cette voie si elles s’y sentaient encouragées et soutenues, et c’est ici que doit commencer, à notre sens, le rôle du gouvernement français [7]. » Par malheur, en déclarant la guerre aux congrégations, le gouvernement français s’interdit toute action sur elles. Il en ferait presque ce qu’il voudrait s’il les traitait avec douceur. « Les services des missions sont appelés à grandir encore, ajoute Francis Garnier, si nos missionnaires comprennent enfin que c’est surtout par une incontestable supériorité scientifique, par l’exposé des résultats pratiques que la science procure qu’ils domineront les populations chinoises. Ils arrivent presque tous aujourd’hui sur le terrain de leurs travaux armés d’un grand savoir théologique, mais ignorant l’histoire, les mœurs, les croyances, la géographie même des peuples qu’ils vont évangéliser. Grâce au malheureux système d’études qui prévaut en France, le plus grand nombre d’entre eux est à peine plus avancé en physique, en chimie, en cosmographie, en hygiène que les Chinois eux-mêmes. Il est difficile de se placer dans une condition plus défavorable pour entreprendre une tâche plus ardue. Leur isolement est absolu ; les livres leur manquent. La seule publication universellement répandue parmi eux, les Annales de la propagation de la foi, ne raconte que leurs travaux. C’est à peine si quelque lettre d’Europe, reçue de loin en loin, vient réveiller un instant le souvenir du monde occidental, et jeter sa note patriotique aux oreilles des pauvres exilés. Au bout de quinze ou vingt ans de mission, leur naturalisation est complète ; les mœurs, les préjugés, la science chinoise même, si étrange qu’elle soit, sont acceptés par eux, et le Céleste-Empire compte quelques citoyens de plus. Il est triste de voir se stériliser ainsi une abnégation et un zèle ardent, qui, plus éclairés, pourraient prétendre à de plus grands résultats. C’est par là que s’explique la lenteur extrême des progrès réalisés et que se justifie presque le dédain que les classes savantes de la Chine professent pour des étrangers obscurs. Une pareille situation mérite d’attirer non-seulement l’attention des directeurs de l’œuvre, mais encore celle du gouvernement français. Le séminaire des missions étrangères, qui compte maintenant ses élèves par centaines, ne devrait-il pas faire entrer dans son programme une grande partie des sciences modernes, et cette étude ne donnerait-elle pas plus tard un immense avantage à ceux qui partiraient pour les pays infidèles ? Des livres, des publications spéciales, des instrumens d’astronomie et de géodésie, ne devraient-ils pas être amis à la portée de ces ouvriers dévoués, dont la bonne volonté n’a point de limites et dont l’unique distraction est le travail ? » « Un long séjour au milieu de contrées peu connues, une connaissance complète de la langue, leur donnent des facilités exceptionnelles pour les recherches de toute nature. Ils ne savent point en profiter, et l’on s’étonne, non sans raison, qu’il y ait encore tant de questions obscures, tant de problèmes historiques, scientifiques et économiques à résoudre dans un pays où vivent depuis si longtemps des Européens. L’intérêt provoqué par les missions va donc s’affaiblissant, en raison même du peu de fruit qu’elles rapportent à la science et à la civilisation. Il faut assurément que cet état de choses se transforme, il faut que l’église marche et devienne un instrument de progrès si elle veut reconquérir en Chine le rang élevé jadis occupé par elle. Il le faut, car la protection de la France, qui s’étend généreusement non-seulement sur les missionnaires français, mais encore sur ceux de nationalité belge, espagnole, italienne, etc., vaut bien la peine qu’on fasse quelques efforts pour la justifier et la conserver. Le meilleur moyen, à notre avis, de stimuler le zèle des missionnaires, le seul capable de donner à leurs travaux l’ensemble et l’unité qui leur manquent, serait de créer à Pékin et à Shang-Haï, par exemple, aux frais communs de toutes les missions, deux collèges où l’on réunirait, comme dans un vaste laboratoire intellectuel, tous les moyens d’études aujourd’hui connus. Après deux ou trois ans passés dans l’intérieur de la Chine pour se familiariser avec la langue, les jeunes missionnaires reviendraient dans ces grands établissemens d’instruction supérieure pour compléter leur éducation et approfondir plus particulièrement telle ou telle branche de science, à laquelle les prédisposeraient leurs études ou leur goût. Le. clergé catholique indigène y enverrait à son tour ses sujets d’élite. Les prêtres qui auraient des travaux historiques ou philologiques à rédiger, des expériences astronomiques, physiques ou chimiques à poursuivre y trouveraient les livres et les instrumens nécessaires, se retremperaient au contact de la science, européenne et s’entendraient sur les moyens de la répandre. Dans ces collèges, on pourrait entreprendre, — et l’on serait dans des conditions excellentes pour les perfectionner, — ces traductions en chinois vulgaire et en caractères latins qui nous semblent le moyen le plus efficace de détruire l’hostile prépondérance des lettrés en rapprochant les deux civilisations [8]. »

On trouverait peut-être qu’il n’est pas digne de la république de s’occuper de l’organisation des missions. Certains radicaux soutiennent qu’en admettant même leurs services, un gouvernement éclairé, libéral, libre penseur, ne saurait sans manquer à ses devoirs travailler à répandre parmi des populations quelconques les erreurs de la théologie catholique. Toute question de doctrine mise à part et sans vouloir préjuger en rien la valeur absolue du catholicisme, il n’en est pas moins vrai qu’il est très supérieur, comme agent de civilisation, non-seulement au fétichisme des sauvages, mais encore à l’islamisme des Orientaux. Sa morale est d’une pureté parfaite, et ses dogmes n’ont pas empêché le développement des nations chrétiennes. Si dégagé d’idées religieuses qu’il soit, un gouvernement peut donc sans trahir ses origines travailler à l’expansion du catholicisme dans les pays où il constituerait un progrès notable sur l’état existant. Essayer d’y implanter du premier coup notre esprit scientifique et le scepticisme qui en découle serait la plus étrange utopie. Que l’on considère, si l’on veut, le christianisme comme un échelon conduisant à une forme supérieure de connaissances et d’organisation sociale, encore est-ce un échelon par lequel il faut passer. Son œuvre intellectuelle et charitable n’est pas achevée dans le monde. Ceux qui répugnent à s’adresser aux missions peuvent se dire, pour se consoler, que leur action ne sera pas éternelle ; que, si la religion élève les sociétés naissantes, les sociétés déjà mûres, comme les nôtres, ne sont pas liées par la reconnaissance et savent se débarrasser de son influence ; qu’elle travaille sans le savoir, et surtout sans le vouloir, à l’émancipation de l’humanité ; que lorsque le globe entier sera conquis, assaini, instruit, civilisé, lorsque tous les fleuves seront ouverts à la navigation, toutes les vallées traversées par des routes ou des chemins de fer, tous les marais pestilentiels desséchés, toutes les forêts vierges éclair des, tous les esprits initiés aux sciences et aux arts, — l’homme, fier de ses triomphes, n’aura plus besoin de chercher en dehors de lui de secours surnaturels. Ils peuvent se dire que le scepticisme qui domine parmi nous l’emportera alors partout ; qu’en préparant l’avenir, les missions religieuses jouent un rôle de dupe et conspirent contre leur propre idéal. Mais il est à souhaiter que cette vue philosophique leur donne le courage et le bon sens de ne pas briser, de perfectionner au contraire un admirable instrument politique dont, pour le moment, nous ne saurions nous passer.


III

Si j’ai réussi à montrer l’utilité des missions catholiques, — et je crois l’avoir fait, — il me reste encore à résoudre quelques objections adressées au protectorat français. Comme le remarque Francis Garnier dans le long passage que j’ai cité tout à l’heure, les congrégations ne sont pas uniquement composées de Français, et l’on prétend que nous jouons un rôle de dupes en protégeant des Italiens, des Espagnols, des Belges, qui, au fond, nous détestent. Or c'est le contraire qui est la vérité ; car, si nous ne les protégions pas, ils se feraient protéger par leurs gouvernemens respectifs, qui s'empareraient ainsi d'une partie de l'influence catholique. Plus certains membres des congrégations sont animés contre nous de sentimens malveillans, plus il importe que nous continuions à exercer sur eux un protectorat qui est une tutelle. C'est par là que nous les tenons. Comme ils sont obligés de recourir sans cesse à nous, comme ils doivent s'appuyer sur nous dans leurs démêlés avec les autorités indigènes, comme nous pouvons à notre gré les servir ou les desservir, ils restent en quelque sorte dans nos mains, ils ne sauraient travailler ouvertement et efficacement contre nous. II ne faudrait pas croire qu'ils ne fassent aucun effort pour échapper à une situation d'autant plus pénible pour eux que, non-seulement ils voient en nous des rivaux de leur patrie, mais, que depuis les décrets, il nous regardent comme les adversaires de leur foi. Ils ont essayé, par exemple, de soutenir que, si nous avions le protectorat collectif de leurs communautés, ils dépendaient comme individus de leurs propres consuls et avaient le droit de s'adresser à eux pour ce qui les concernait particulièrement. Mais il n'a pas été difficile de repousser cette prétention, dont le triomphe aurait livré à la plus grande anarchie les institutions catholiques. N'y a-t-il pas, en effet, dans ces institutions des prêtres polonais, par conséquent des sujets russes, des prêtres anglais, prussiens, italiens, autrichiens, ottomans, chinois, etc. ? Et comment veut-on qu'avec un personnel aussi cosmopolite elles puissent ester en justice si elles ne relèvent pas d'une seule protection ? On convient de cela ; mais on fait une distinction entre les questions ou affaires purement personnelles et celles de l'établissement. Par malheur, il n'est pas facile de dire où commencent et où finissent les questions purement personnelles, et comment un couvent, une école, un asile peuvent, en pays barbare, se considérer comme suffisamment protégés si, à la moindre affaire plus ou moins personnelle, tout agent quelconque est libre d'y pénétrer et d'y instrumenter à son gré. Notez qu'à ce compte-là, on ne pourrait pas plus en exclure les Turcs ou les Chinois que les Italiens ou les Autrichiens, car les Turcs et les Chinois ont des sujets dans les congrégations, aussi bien que les Italiens et les Autrichiens. Détacher de la protection des missions celle des membres qui les composent est impossible. Les missions elles-mêmes le sentent ; c'est pourquoi, malgré les répugnances de plusieurs d'entre elles, aucune ne s'est soustraite à notre autorité. Nous ne protégeons pas seulement les missions, nous protégeons les clergés locaux ; or il n’est pas rare de rencontrer en ce moment, non pas en Asie et en Afrique, mais dans l’Orient européen, des évêques qui nous combattent ostensiblement et qui néanmoins sollicitent nos subventions et notre appui. C’est une situation fâcheuse à coup sûr, mais où nous avons notre part de responsabilité. Avec la politique que nous suivons en France depuis quelques années, comment veut-on que des clergés qui ne sont pas français conservent quelque tendresse pour la France ? Ils nous exploitent, parce qu’ils sont pauvres et avides : mais ils ne nous aiment pas, parce qu’ils nous considèrent comme des ennemis du catholicisme. N’est-ce pas notre faute autant que la leur ? Je n’ai garde de juger ici notre politique intérieure ; je remarque seulement que ceux qui s’y sont lancés avec tant d’énergie n’ont pas songé un instant aux conséquences qu’elle devait produire jusqu’aux extrémités du monde. Nous ne sommes plus au temps où il était facile de tenir une conduite au dedans et d’en tenir une opposée au dehors. Ce qui se passe à Paris exerce un contre-coup immédiat dans le monde entier. Les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les télégraphes établissent entre la France et les pays où subsiste son influence des relations directes, instantanées et complètes. En quelques jours, en quelques heures même, l’effet d’une mesure prise à Paris se fait sentir dans le Liban. Des centaines de journaux en multiplient l’importance par leurs polémiques passionnées dont l’écho traverse si aisément les mers. Il est naturel que nos adversaires en profitent pour tâcher d’éloigner de nous ceux qui étaient nos amis. Si quelques-uns de ces derniers se laissent séduire, doit-on s’en étonner ou s’en irriter ? Il serait peut-être plus sage, avant d’embrasser une politique, de se demander non-seulement quels seront ses résultats sur notre territoire, mais quel effet elle exercera sur notre prestige extérieur.

Au reste, s’il y a dans certaines parties de l’Orient européen des évêques et des prêtres indigènes qui montrent à la France un véritable mauvais vouloir, il faut du moins excepter la Syrie, c’est-à-dire le centre de notre action religieuse dans la Méditerranée. Là, tous les clergés, à quelque rite qu’ils appartiennent, professent pour la France, même depuis les décrets, un culte affiché. Le gouvernement républicain ne leur répugne en rien ; ils en parlent avec le plus grand respect ; ils connaissent et ils aiment les hommes qui le dirigent ; ils leur pardonnent beaucoup parce qu’ils espèrent qu’en dépit de certaines apparences assez effrayantes, ils resteront fidèles à la vieille tradition du protectorat catholique. Il règne entre les différentes communautés une véritable émulation de patriotisme français. On l’ignore en France. On croit trop aisément que les catholiques de Syrie se bornent aux Maronites ; c’est une grave erreur ; les Maronites forment la majorité, mais à côté d’eux existent des minorités dont l’intelligence, l’activité et l’attachement à notre pays mériteraient plus d’attention. A chaque communauté schismatique correspond une communauté catholique ; il y a des syriaques-unis, des chaldéens-unis, des jacobites-unis, des coptes-unis ; mais les plus nombreux et les plus importans à tous égards sont les grecs-unis ou melchites. Les grecs-unis habitent surtout les côtes, les villes de commerce ; ils ont fait d’Alep un grand centre commercial, qui rayonne jusqu’au Soudan ; ils forment à Alexandrie une colonie importante et très riche dont les affaires s’étendent dans toute l’Egypte. Longtemps oubliés par nous, le gouvernement français leur a enfin accordé quelques bourses pour leur collège de Beyrouth, un des établissemens scolaires de cette ville où l’on enseigne le mieux notre langue, et Mgr Lavigerie, dont le zèle embrasse l’Orient aussi bien que l’Afrique occidentale, a créé pour eux, à Jérusalem, un excellent séminaire où leurs prêtres recevront une instruction européenne. Il n’en a pas fallu davantage pour que le clergé grec catholique s’éprît de la France. Leur patriarche, un esprit libéral qui a combattu l’infaillibilité au concile, homme d’une rare initiative, qui a fondé pour sa communauté, avec les plus faibles ressources, les meilleurs établissemens scolaires, ne parle de notre pays qu’avec un enthousiasme reconnaissant. Quoi qu’on en pense à Paris, de pareils sentimens sont pour nous d’une grande utilité. Tandis que tout l’Orient nous échappe par l’effet de notre politique de défaillance, c’est grâce à eux qu’il reste encore en Syrie, suivant une expression de M. Bersot, « un lambeau de France qui se porte bien. »

Quelques Syriens, séduits par le mirage d’idées libérales insuffisamment mûries, protestent contre la protection que nous accordons aux clergés indigènes en Syrie et principalement dans le Liban. Ils voudraient séculariser la société orientale ; ils signalent avec indignation les abus de la théocratie ; ils accusent les moines et les évêques d’esprit d’accaparement et de domination ; détruire leur influence serait à leur avis un avantage et un progrès. L’homme qui les conduit dans cette campagne n’est autre que le gouverneur actuel du Liban, Rustem-Pacha, lequel s’est donné pour mission d’abattre à la fois le clergé catholique et la France dans la montagne. A son avis, le rôle prépondérant de cette dernière est injustifiable ; car le règlement organique du Liban étant l’œuvre commune de l’Europe, il n’y a pas de raison pour qu’une puissance particulière en surveille directement l’application. L’expédition de 1860, le protectorat séculaire de la France sur la montagne libanaise, ne comptent pour rien aux yeux de Rustem-Pacha. Il est facile de comprendre la cause véritable de ses sentimens antifrançais. Si toutes les puissances exerçaient la même tutelle sur le Liban, ce serait l’anarchie ; ces divisions européennes donneraient au gouverneur turc une puissance absolue ; maître du règlement que personne ne défendrait, il le violerait ou le respecterait à son gré. L’action de la France est donc le premier frein qu’il ait besoin de briser pour régner en despote. Le second est le clergé local. L’organisation du Liban est une organisation théocratique et féodale qui rappelle le moyen âge ; l’église y fait équilibre au pouvoir laïque ; le prêtre y tempère la domination du seigneur, qui serait accablante si elle était exclusive. Ce système n’est point assurément l’idéal du gouvernement humain ; mais, pour le détruire, il faudrait avoir du moins quelque chose à mettre à sa place. Supposons que Rustem-Pacha réussisse dans ses projets, qu’il écrase et supprime le clergé, qu’en résultera-t-il ? Le gouverneur turc deviendra omnipotent ; aucune force sociale ne pourra lui résister. Croit-on qu’un pareil régime valût mieux que celui d’aujourd’hui ? Assurément, si graves que soient les abus du clergé, ils ne seraient rien en comparaison de ceux qu’amènerait le despotisme du gouverneur turc. La montagne jouit depuis des siècles d’une liberté relative qu’elle doit à la fois au courage de ses habitans, à l’énergie de ses prêtres, et à la protection de là France. Il faut prendre garde que ces grands avantages ne soient compromis en un jour par des velléités malencontreuses de campagne anticléricale. Que les Libanais se rappellent l’histoire du cheval priant l’homme de monter sur son dos et de lui mettre un mors à la bouche pour l’aider à forcer le cerf. Le cerf fut forcé, mais le cheval resta esclave. Accepter l’omnipotence du gouvernement turc en vue de forcer le clergé aboutirait au même résultat. Le clergé serait forcé, mais le Liban ne serait plus qu’une province ordinaire de l’empire ottoman, soumise, comme toutes les autres, aux caprices et aux violences de gouverneurs envoyés de Constantinople avec mission de les exploiter sans pitié.

Il est d’autant plus essentiel qu’on ne se fasse point d’illusion en France à cet égard que la Syrie est aujourd’hui une des provinces orientales où notre influence est le plus nécessaire. Les Italiens, voyant l’Afrique leur échapper, tournent leurs regards vers Jérusalem et vers Beyrouth. A Jérusalem, ils s’efforcent de nous remplacer dans la surveillance des lieux saints ; à Beyrouth, ils font cause commune avec Rustem-Pacha, qui est d’origine italienne, dans l’espoir de s’insinuer à nos dépens dans la montagne libanaise. Nous n’avons pour lutter contre eux d’autre arme que le protectorat catholique. Aussi devons-nous le conserver avec le plus grand soin. On nous invite parfois à lui substituer le protectorat de tous les chrétiens, sans distinction de communautés. C’est là un mirage auquel on ne saurait se laisser séduire lorsqu’on connaît l’Orient. Jamais les orthodoxes ne viendront à nous ; protégés par la Russie, par la sainte Russie, dont le prestige est plus grand que tous les autres en Orient, on ne leur persuadera jamais de renoncer à elle pour se mettre sous notre égide. On ne saurait croire combien profonde est l’influence russe dans toutes les contrées orientales. Les chrétiens sont convaincus que c’est de Russie qu’arrivera le salut, et les musulmans de leur côté croient que c’est de là que sortira leur ruine. Mille légendes, mille prophéties annoncent ces grands événemens. Tout le monde y croit ; tout le monde attend l’armée moscovite ; au moindre incident on s’imagine qu’elle marche, qu’elle est là ! J’ai été frappé de ce phénomène en Egypte durant ces derniers mois. Chaque jour le bruit courait que les Russes se dirigeaient sur le Caire pour chasser les Anglais et s’y établir à leur place ; et, chose curieuse ! les musulmans ne s’en réjouissaient pas moins que les chrétiens. Habitués à l’idée que tôt ou tard ils seront subjugués par la Russie, de toutes les dominations, c’est la sienne qui leur répugne le moins. Il est donc évident que jamais les orthodoxes, les Arméniens, etc., ne se détourneraient de la Russie pour s’unir à nous. Les avances que nous leur ferions ne serviraient qu’à effrayer les catholiques qui se persuaderaient que nous voulons les abandonner et qui se jetteraient alors entre les bras de l’Italie ou de l’Autriche. Nous lâcherions la proie pour l’ombre, la réalité pour une utopie.

Ainsi, plus on examine le protectorat catholique, plus on l’étudie sous toutes ses faces, plus on reconnaît combien il serait insensé de notre part de songer à l’abandonner. Il nous assure dans l’Orient méditerranéen une situation exceptionnelle qui n’a d’égale que celle que le protectorat orthodoxe donne à la Russie. C’est une force morale immense, et qui pourrait augmenter encore si nous savions nous en servir. La Russie, à cet égard, nous est bien supérieure. C’est par l’action qu’elle exerce sur les populations chrétiennes qu’elle prépare ses conquêtes, ce qui lui est d’autant plus facile qu’il n’y a pas de contradiction entre sa politique intérieure et sa politique extérieure, et qu’elle est sainte au dedans comme au dehors. Nous ne demandons assurément pas que la France suive cet exemple, peut-être néanmoins sera-t-il sage de ne pas pousser trop loin la guerre religieuse où nous sommes engagés. Il faut prendre garde aux coups qui s’égarent et qui vont tomber au loin sur des contrées où notre influence est attachée au catholicisme. Je crois avoir prouvé que c’est aux congrégations que nous devons la plus grande partie de nos succès dans la conquête morale du globe. Ceux qui le nient se laissent tromper par des faits particuliers, par des fautes personnelles, par des excès secondaires et inévitables. Chaque année on raconte à la chambre ou dans les journaux quelque imprudence commise par une congrégation, et l’on s’écrie aussitôt : Vous voyez bien que les congrégations ne font que du mal ! Si l’on condamnait toutes les institutions humaines avec la même rigueur, pas une ne resterait debout. Personne ne contestera que notre diplomatie ne rende à la France les plus grands services ; et cependant, si l’on relevait aussi chaque année les maladresses de nos diplomates et si l’on employait pour les juger la même méthode de raisonnement, ne faudrait-il pas en conclure que la diplomatie doit être supprimée ? Et le commerce ? Ah ! sans doute, son ardeur, son courage, son initiative, sont admirables ; mais que de fois la violence et la barbarie ne président-elles pas à ses entreprises ! Que de fois ne soulève-t-il pas parmi les populations sauvages ou a demi civilisées des colères qu’on ne peut s’empêcher de trouver légitimes ! On le proscrirait sans pitié si on le jugeait par ses fraudes, par ses injustices, par ses manques de foi, comme on juge les missions par les excès de zèle de quelques missionnaires.

S’il est vrai, et je le crois, que les missions catholiques, en dépit des critiques qu’on leur adresse, sont un des élémens principaux de notre puissance extérieure, il est évident qu’il faut se préoccuper de la question de leur recrutement. Depuis les décrets, les congrégations n’ont plus d’existence en France ; non-seulement elles sont en dehors du droit commun, mais on leur refuse même le bénéfice de ce droit ; par conséquent, elles ne sauraient que disparaître peu à peu. Le moment viendra où celles qui vivent à l’étranger ne compteront plus de Français dans leurs rangs, où elles seront uniquement composées d’Italiens, d’Autrichiens, d’Espagnols, d’Allemands, etc., c’est-à-dire de personnes appartenant aux nations qui nous disputent le protectorat catholique et avec lui l’action civilisatrice dans le monde. Il nous sera très difficile alors de les maintenir sous notre tutelle ; elles nous échapperont fatalement. L’Italie et l’Autriche parviendront sans doute à s’emparer de celles où domineront leurs sujets. L’Autriche est de plus en plus catholique. Quant à l’Italie, le recrutement des moines n’a point été ralenti chez elle par les lois sur les congrégations religieuses. « La loi italienne, a dit un écrivain peu suspect de cléricalisme, M. Félix Pécaut, a retiré aux ordres et communautés la personnalité civile ; ils ne peuvent plus posséder en leur propre nom ; leurs maisons et leurs biens ont été saisis par l’état, qui, sans les réunir purement et simplement au fisc, les administre par une caisse spéciale et affecte les locaux et les revenus à des objets déterminés, tels qu’instruction, bienfaisance, etc. Mais il faut considérer que la suppression de la personnalité civile n’équivaut pas autant qu’on se l’imagine quelquefois en France à la suppression même des congrégations et des ordres. Ils peuvent se perpétuer sous le régime du droit commun ; l’association religieuse se forme, comme toute autre association, dans les conditions légales ordinaires. Ceux qui en font partie peuvent, s’il leur plaît, cohabiter sous un supérieur et une règle commune ; seulement ils n’ont plus de propriété collective, ce qui est assurément une dure condition d’existence et un grand obstacle à la perpétuité ; mais ils peuvent acquérir, hériter et posséder sous le nom d’un tiers, soit de l’un d’eux, soit d’un étranger ; c’est à leurs risques et périls. De fait, les congrégations se sont maintenues. Elles continuent de cohabiter et de pratiquer leurs règles, en attendant avec patience de meilleurs jours… L’institution monastique n’a nullement été frappée à mort ; les moines n’ont pas quitté leur habit ni leur règle ; mais il se produit une crise qui, d’une part, élimine peu à peu des congrégations de médiocre vitalité, incapables de s’accommoder aux exigences et aux nécessités de la vie moderne, et qui, de l’autre, rend une vie nouvelle à des ordres plus aptes à l’action, au travail, à la lutte. Entre ces derniers on cite les jésuites, les dominicains et les barnabites… Quant à l’enseignement, le parti libéral italien, jusqu’à présent du moins, n’adopte pas nos préoccupations ni celles des ordonnances de 1828, pas plus qu’il ne partage nos inquiétudes à l’endroit de l’éducation secondaire donnée par les congrégations et par le clergé. Il se contente d’exiger que les établissemens ecclésiastiques se conforment en tout aux règles qui régissent les écoles laïques. Toute autre mesure de défense lui paraît inutile ou inefficace. Il croit avoir des moyens légaux de surveillance, et, au besoin, d’interdiction, qui suffisent à sa sécurité. Il n’est pas préoccupé, comme d’un danger prochain pour les institutions, de l’influence antilibérale ou antinationale que peut avoir l’éducation ecclésiastique sur la jeunesse des classes moyennes. Bref, il ne paraît nullement disposé à entreprendre en Italie une campagne semblable à celle de notre article 7 [9]. »

Ainsi les congrégations italiennes, affaiblies dans leur temporel, mais intactes dans leur spirituel, sont placées dans des conditions qui leur permettent d’écraser finalement les nôtres. Elles vivent, elles prospèrent, elles reçoivent de nouveaux membres, elles étendent leur action, au dedans sur l’enseignement, au dehors sur les missions. Si nous n’y prenons garde, bientôt elles domineront par le nombre et par l’influence sur les pays où s’exerce notre protectorat. Qu’on ait eu tort ou raison de supprimer en France les congrégations, ce n’est pas une question à discuter ici. Mais, en admettant qu’elles fussent dangereuses à l’intérieur et qu’on ait bien fait de les expulser, il serait sage, il me semble, de chercher un moyen de les conserver, qu’on me passe le mot, comme article d’exportation. Or ce moyen n’est peut-être pas difficile à trouver. On se plaignait beaucoup autrefois que l’exemption du service militaire fût accordée au clergé régulier, ce qui était assurément contraire à la lettre et à l’esprit de la loi. Le clergé séculier jouissait de cette exemption parce qu’il remplissait un service public, service dont le concordat avait reconnu l’utilité. Du moment que le culte était une fonction d’état, comme l’enseignement, il avait droit aux mêmes privilèges. Mais les moines n’étant en rien des fonctionnaires, des agens du gouvernement, pourquoi les laissait-on à l’abri des charges militaires qui doivent peser également sur tout le monde, sauf sur ceux qu’un intérêt supérieur de l’état en dispense ? II résultait de cet abus que les couvens se remplissaient de jeunes gens parfaitement propres à porter les armes. C’était aux dépens de la patrie qu’ils travaillaient à gagner le ciel. N’étant employés officiellement ni au culte, ni à l’enseignement, il n’y avait aucune raison politique pour leur accorder une dispense qu’une tolérance fâcheuse avait seule établie. Si on se fût borné à faire rentrer les congrégations dans le droit commun, on n’eût porté atteinte à aucune liberté et, dans la pratiqué, on eût obtenu sans violence, sans arbitraire, des résultats supérieurs à ceux qu’on a atteints.

Il serait temps de revenir à cette solution modérée et libérale de la question des congrégations. Seulement, si tout ce que nous avons dit dans ce travail est exact, on comprendrait fort bien que les missions étrangères fussent assimilées au clergé séculier. Le service religieux au dedans peut être un objet d’utilité publique, mais la propagande civilisatrice et française au dehors ne l’est pas moins. Il serait donc tout à fait juste, en supposant, comme nous l’espérons, que la nouvelle loi militaire laisse subsister les exemptions et ne mutile pas l’université et le clergé sans profit pour l’armée, d’en accorder également aux curés ou vicaires des paroisses et aux missionnaires qui prendraient l’engagement de passer un certain nombre d’années à l’étranger. De cette manière, on ne saurait se vouer à la vie religieuse sans payer sa dette à la patrie. Les vocations sont nombreuses parmi nous, si nombreuses qu’on a cru de voir couper court aux envahissemens des congrégations : mais on a eu tort d’arrêter un flot qui pouvait être fécondant ; il eût mieux valu le détourner de notre territoire, si on le trouvait nuisible, pour le diriger sur les pays où il ferait réellement pousser des moissons françaises. Sans doute, l’adoption de cette mesure entraînerait, dans une certaine limite, le rétablissement des congrégations religieuses. Mais, comme les membres de ces congrégations seraient forcés de passer à l’étranger toute leur jeunesse et qu’ils ne rentreraient en France que déjà âgés, on n’aurait pas à craindre qu’ils exerçassent en France même une action politique et sociale. Ils reviendraient plus patriotes, car c’est dans l’exil, c’est au loin qu’on s’habitue à aimer la patrie d’une tendresse plus vive et plus profonde. On ne voit pas ses fautes, ses misères, ses faiblesses ; ou, si on les voit, à force de chercher à les déguiser à ceux qui vous entourent, on finit par se les déguiser à soi-même. Ils reviendraient assagis, ayant épuisé leur ardeur de prosélytisme, peu disposés aux excès de zèle intempestifs. Ce sont toujours les jeunes religieux qui se livrent à ces excès ; car, avec l’âge et l’expérience, si la foi ne s’émousse pas, du moins la fougue de propagande s’amortit et tombe. Il n’y aurait plus en France de congrégations véritables. ; il n’y aurait que des séminaires de congrégations où l’on se préparerait pour les campagnes lointaines, et des asiles de congrégations où l’on se retirerait invalide, pour mourir en paix sur le sol de la patrie. Si l’on voulait écarter jusqu’à l’ombre d’un péril d’envahissement clérical, il suffirait d’une loi sagement faite sur les biens de mainmorte qui empêcherait les congrégations d’acquérir et de posséder des propriétés parmi nous, qui les contraindrait à dépenser toutes leurs ressources au profit des missions. L’abus des donations et des largesses faites aux moines par des personnes trop pieusement libérales tournerait ainsi au profit du développement extérieur de notre pays. Tous les chefs d’ordres imiteraient l’exemple de Mgr Lavigerie, qui s’est procuré d’immenses ressources avec lesquelles il a fait à lui seul plus que tous nos diplomates réunis pour les progrès de la France en Afrique et en Orient. On sait de quelles attaques ses services ont été payés.

Je ne saurais me dissimuler que ce que je (propose ici serait la fin de la guerre religieuse qui se poursuit chez nous depuis quelques années. Mais faudrait-il le regretter ? On peut douter qu’il fût d’une excellente politique d’inaugurer un Culturkampf français à l’heure même où s’achevait le Culturkampf allemand, où M. de Bismarck se rapprochait de Rome et faisait entrer le pape dans son jeu. Cette manière de comprendre l’opportunisme prêtait assurément à la critique. Mais, au lendemain du 16 mai, au moment où toutes les passions anticléricales étaient soulevées, où chaque député avait à se venger de son curé, on s’explique que les ministres et la chambre aient oublié l’Europe et le monde pour ne se souvenir que des luttes homériques auxquelles chacun d’eux avait dû s’astreindre dans son arrondissement. L’arbre, comme on sait, empêche de voir la forêt ; de même aussi les clochers des petites villes et villages peuvent empêcher de voir l’univers. La colère ne raisonne pas ; elle est aveugle et brutale ; elle s’est exercée sans mesure et ce sont les congrégations qui ont payé pour les fautes de tout le monde. Depuis lors, le mouvement étant donné, on continue à marcher, comme si les dernières résistances du clergé n’étaient pas brisées, comme si on pouvait aller plus loin sans tomber dans la persécution. Il faudrait pourtant se rendre compte des conséquences d’une politique qui ne risque rien moins, en se prolongeant outre mesure, que de porter un coup terrible à notre influence extérieure. Le bonheur veut que le trône de Saint-Pierre soit occupé en ce moment par un homme d’une rare modération : au milieu des plus grandes violences de notre Culturkampf, il ne nous a donné que des preuves de sympathie et de bon vouloir. Non-seulement il n’a point fulminé contre la suppression des congrégations, mais il n’a même adressé de blâme qu’à ceux qui ont empêché ces congrégations de se soumettre. Il a fait plus. Rompant avec les traditions de son prédécesseur, il a envoyé tour à tour à Paris deux nonces qui se sont séparés ostensiblement des partis monarchiques, et qui ont subi tous les outrages plutôt que de laisser unir la cause de l’église à celle d’une politique quelconque. Parmi les évêques, les seuls qu’il ait soutenus, encouragés, défendus sont des évêques respectueux de la république. Et c’est, qu’on me passe la familiarité de l’expression, lorsque nous avons la chance d’avoir un pareil pape, lorsqu’il nous est si facile de nous entendre avec lui, que nous persévérons dans la guerre religieuse, uniquement pour complaire à tel ou tel député qui a eu à se plaindre de son curé, ou qui se croit la mission d’écraser sous ses votes ce qui reste de l’infâme superstition !

Qu’on y prenne garde, il s’agit ici d’une question capitale. Les derniers événemens qui se sont déroulés sur les bords de la Méditerranée prouvent que nous avons dans cette mer jadis française des rivales puissantes, et prêtes à nous évincer des contrées où jusqu’ici nous dominions sans obstacle. En premier lieu se place l’Italie. L’Italie est jeune, dévorée d’ambition, c’est son droit ; il serait absurde de le lui reprocher. Mais, par le malheur de sa situation géographique, elle entre souvent en conflit d’intérêts avec nous. La campagne de Tunisie a laissé dans son cœur une amertume profonde, si profonde même qu’un jour peut arriver où, poussée par les circonstances, par cette force supérieure à la reconnaissance qui entraîne toutes les nations, même les plus généreuses, même les plus nobles, elle deviendrait fatalement notre adversaire sur le continent aussi bien que sur la Méditerranée. Ce jour-là, elle serait en mesure de nous porter un coup mortel, si, appuyée d’un côté par les grandes puissances du centre de l’Europe, avec lesquelles elle cherche si souvent à nouer une alliance plus intime, elle avait d’un autre côté la puissance catholique entre les mains pour bouleverser le nord de l’Afrique et l’Orient. Heureusement, une réconciliation entre le pape et l’Italie est bien difficile. Qui sait pourtant ? Le pape est Italien ; et, si nous le poussons à bout, si nous rejetons toutes ses avances, si nous désespérons sa bonne volonté, ne perdrons-nous pas la seule force qui nous permette, non-seulement de conserver le protectorat catholique dans le monde entier, mais encore d’exercer en Italie même une action importante ? Mais ce n’est pas seulement de l’Italie que nous viennent les menaces. L’Autriche a conçu également depuis quelques années des ambitions qui heurtent souvent les nôtres. On vient de le voir en Egypte, où elle a fait des efforts d’ailleurs bien malencontreux pour établir son influence aux dépens de celle de la France et de l’Angleterre. Elle ne songe pas moins à la Syrie. Admettons qu’un accord entre l’Italie et le pape soit presque impossible ; entre le pape et l’Autriche il s’établira de lui-même si nous persistons dans la politique antireligieuse. L’Autriche est une puissance très catholique ; elle est gouvernée en ce momens par les conservateurs, qui font à l’église toutes les concessions qu’elle désire ; de plus, à mesure qu’elle s’avance en Orient, elle prend à Constantînople une autorité déjà égale à la nôtre et que notre conduite en Egypte à peut-être même rendue supérieure. Sa protection pour les chrétiens d’Orient serait aussi efficace que la protection française ; et, comme elle serait plus sincère et plus bienveillante, il est fort à craindre qu’elle ne lui soit bientôt préférée. Je rougis de présenter d’aussi petits intérêts à des hommes politiques tout occupés à briser des crucifix dans les écoles ou sur les portes de cimetières. Il est évident que de si grandes œuvres valent bien qu’on renonce aux traditions et aux conquêtes de la France. Cependant on nous parle tant, depuis quelques mois, du développement de notre empire colonial, des progrès de notre influence extérieure, on s’enflamme si vivement pour le Congo et pour Madagascar, qu’il m’est peut-être permis de faire remarquer à nos libres penseurs que les pays dont ils convoitent la possession ne ressemblent nullement à la France, que Voltaire y est inconnu, que personne n’y a lu Littré, qu’on n’y soupçonne pas ce que c’est que le positivisme, qu’il y règne, hélas ! non-seulement toutes les erreurs de la religion, mais toutes les folies de la superstition. Pour pénétrer cette barbarie, il faut une foi quelconque qui ne soit pas la foi du néant. C’est, à coup sûr, bien dommage ; mais qu’y faire ? Il serait donc sage détacher, même dans notre politique intérieure, de respecter les préjugés d’une ignorance que nous ne saurions faire disparaître du jour au lendemain.

Laissons la libre pensée faire son chemin toute seule, ce qui ne lui sera pas difficile, et mettons un terme à une lutte qui n’a plus de raison d’être après une si écrasante victoire de l’esprit laïque. Loin de moi la pensée d’une réaction ! Il faut profiter habilement des avantages de ce qui a été fait ; l’église s’y est résignée, le pape s’y est soumis ; revenir en arrière serait une grande faute. Quelque opinion que l’on professe sur le Culturkampf français, il a eu le bon effet d’assouplir le clergé, d’abattre ses exigences, de le rendre patient et plus facile à contenter. Chez nous, comme en Allemagne, les lois et les mesures anticléricales ont produit des résultats irrévocables. Le clergé et les congrégations ne retrouveront pas ce qu’ils ont perdu. Mais on ne pourra leur refuser quelques concessions. C’est pourquoi il serait habile de faire de ces concessions mêmes un élément de notre puissance extérieure et de s’arranger de telle sorte que ce que nous donnerions nous reviendrait indirectement. On y parviendrait en rétablissant la paix religieuse sur le terrain du protectorat catholique. De cette manière, nous serions les premiers à en profiter, et l’église, qui est très fatiguée de la lutte qu’elle soutient contre la France, accepterait sans nul doute nos conditions. La mesure sur le service militaire imposé aux congrégations réaliserait à elle seule les avantages des lois draconiennes qu’on a édictées ou essayé d’édicter, sans en présenter les inconvéniens : elle empêcherait bien mieux que l’article 7 les congrégations d’enseigner, puisque tous les congréganistes devraient vivre à l’étranger ; elle supprimerait aussi bien que les décrets les congrégations elles-mêmes, puisque, comme je l’ai expliqué, elle ne les laisserait subsister qu’à l’état de séminaires ou d’asiles ; enfin, en ne permettant aux congrégations d’acquérir et de posséder qu’au dehors, elle les ferait puissamment servir à la colonisation. Il ne faut point se faire d’illusion ; si nous n’arrivons pas à un compromis avec l’église, si nous continuons la guerre religieuse, tôt ou tard il se produira une réaction dont nous ne serons pas les maîtres. Dans la fierté de nos succès, nous ne songeons pas à l’avenir. Le meilleur moment pour faire la paix est venu. Le laisser passer serait s’exposer à toutes les aventures, à tous les retours de fortune. Aujourd’hui nous pouvons dicter le traité ; il serait sage d’en profiter.


GABRIEL CHARMES.

  1. Voir the hast Punic War, Tunis past and present, par M. Broadley, barrister at law ; tome Ier.
  2. De Paris au Thibet, par Francis Garnier, pages 393, 394 et 395.
  3. De Paris au Thibet, pages 395 et 396.
  4. Voyage en Chine et dans les mers et archipels de cet empire pendant les années 1847, 1848, 1849, 1850.
  5. De Paris au Thibet, p. 392.
  6. Entre deux campagnes, notes d’un marin, par le contre-amiral Aube.
  7. De Paris au Thibet, p. 388.
  8. De Paris au Thibet, pages 397, 398, 399, 400, 401.
  9. Deux Mois de mission en Italie, par Félix Pécaut, pages 11, 12, 25 et 29.