La France du Levant/01

La France du Levant
Revue des Deux Mondes4e période, tome 150 (p. 421-439).
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LA FRANCE DU LEVANT

I
L’ÉVOLUTION DES INFLUENCES POLITIQUES

Il est une contrée où l’Europe, l’Asie et l’Afrique se touchent et vivent sur les mêmes rivages : terrestre et maritime à la fois, elle est un marché aux cent villes, un port aux mille bassins où s’échangent les produits de ces continens, où aboutissent et se croisent les routes commerciales du vieil univers ; la plus ancienne où l’homme retrouve les vestiges de ses pas, elle a vu recommencer les principales des religions qui devaient unir et ont divisé les sociétés ; nulle part sur un plus petit espace ne se mêlent et ne se heurtent autant de races, de cultes, de souvenirs, d’intérêts et d’ambitions. L’Europe en sait la place par la place où apparaît chaque matin le soleil, et, comme s’il laissait sur cette terre touchée la première par ses rayons quelque chose de leur éclat, elle a nommé la terre elle-même le Levant. Et la France, plus que toutes les nations, peut retrouver là de sa gloire, de ses souffrances, de sa richesse, de ses vertus et de sa vie. De nouveau, depuis quelques mois, le Levant nous intéresse, et, à propos de lui, nos droits, nos œuvres et notre avenir. Les influences sont comme les femmes : on en parle surtout quand elles sont compromises. C’est du moins ce que nos rivaux prétendent, et, pour savoir s’ils disent vrai, il faut examiner sur place. Voilà pourquoi l’envie m’a pris de retourner vers cette terre privilégiée, de mesurer aux changemens survenus dans ce que j’avais vu à d’autres époques l’intensité et la direction des forces qui préparent des changemens nouveaux.

Mais, où je vais, la vue du présent ne suffit pas à donner l’intelligence de l’avenir. L’heure actuelle n’est qu’une scène d’un drame commencé depuis des siècles ; le génie de races et de religions puissantes, traditionnelles et contraires, se combat, se combine et dure dans la mobilité successive des faits, et les nouveautés mêmes sont des conséquences. Pour comprendre les rivalités contemporaines, on pourrait d’abord interroger les origines lointaines, et, remontant au moyen âge pour assister à la naissance de l’influence morale de la France en Orient, s’attarder ensuite au XVIe siècle pour y voir éclore notre ascendant diplomatique et nos prérogatives juridiques : c’est un travail que peut-être nous ferons quelque jour. Mais, transporté tout d’une traite de Paris dans ce caravansérail européen qu’est Constantinople, nous préférons franchir l’histoire comme nous avons franchi l’espace, et c’est au cœur des dix dernières années que nous nous placerons immédiatement. Etudier les influences successives qui, dans cette période courte, mais remplie, se sont combattues en Orient et tantôt supplantées, tantôt juxtaposées ; suivre, dans le bassin oriental de la Méditerranée, la répercussion des diverses combinaisons d’alliances sur lesquelles repose l’Europe continentale ; distinguer entre les États qui pratiquèrent, là-bas, une politique autonome, et ceux qui conformèrent strictement leur politique aux exigences de leurs alliances ; et débrouiller, ainsi, la complexité des interventions européennes dans ces vastes régions que jadis on appelait la France du Levant et que l’Europe aujourd’hui semble avoir choisies comme enjeu de ses dissensions : tel sera le but de cette étude. En date comme en importance, parmi les puissances qui sont venues balancer la nôtre à la faveur des récens événemens, l’Allemagne est la première.


I

C’est en 1876 que la légation de Prusse à Constantinople devint l’ambassade d’Allemagne ; c’est en 1878 que le nouvel Empire prit parti dans les affaires orientales, déchira, d’accord avec l’Angleterre, le traité de San Stefano, au Congrès de Berlin, et, moitié intérêt pour l’Autriche, moitié crainte de la puissance russe, se trouva favorable à la Turquie. Il tira aussitôt de cette attitude un premier avantage. La France avait, depuis la guerre de Crimée et jusqu’en 1870, entretenu auprès du sultan une mission militaire de sept officiers : ils furent rappelés au moment de nos défaites pour prendre part à la défense du sol ; après la paix, la Turquie, sachant par trop d’expériences que les plus braves troupes peuvent être malheureuses, avait sollicité le retour de la mission ; par un sentiment exagéré de la réserve qu’impose le malheur, la France avait refusé, semblant oublier que les influences extérieures sont les ouvrages avancés de la défense nationale, et que le vide de toute place abandonnée attire l’adversaire. Quand le Turc eut, au Congrès de Berlin, vu la déférence de l’Europe pour l’Empire allemand, il confia à cet Empire l’office abandonné par la France et encore vacant. Les officiers désignés le furent avec soin ; ils comptaient parmi eux des hommes tels que von der Goltz, ils avaient dans le peuple turc une matière première et brute d’admirables soldats, ils surent la façonner. Le gouvernement impérial ne cessait de répéter qu’à ces soldats, pour être tout à fait bons, il fallait, outre l’éducation allemande, les armes allemandes : ainsi, dès 1889, fut obtenue une fourniture de fusils Mauser et de cartouches pour une somme de trente millions. Les industries de la guerre ouvrirent l’accès aux industries de la paix : de 1890 à 1893, les compagnies allemandes obtinrent, avec garanties d’intérêts, deux concessions de voies ferrées, celle d’Anatolie et celle de Monastir. Ce n’était encore qu’une bonne place prise près de l’Angleterre et de la France, bénéficiaires à peu près exclusifs jusque-là des travaux publics ; mais, bientôt après, les difficultés politiques offrirent à l’Allemagne l’occasion de conquérir un crédit sans partage sur le sultan. Elle sut tourner à son propre avantage les désordres d’Arménie, de Crète et de Grèce.

La race arménienne est, on le sait, distincte de toutes les autres par les origines et la foi. Ses deux millions d’hommes, à l’exception de cent mille environ qui, rattachés au catholicisme, vivent sous la protection de la France, n’ont pas de défenseurs attitrés contre les excès du joug musulman. Mais, intelligens, riches, souples et habiles, ils ont su longtemps se protéger eux-mêmes, sans porter ombrage à la Porte qui les appela longtemps « la nation fidèle. » Leur intelligence leur donnait un goût très vif pour l’instruction ; leur fortune permettait à un certain nombre de recevoir cette instruction en Angleterre et en France. Enfin des missions et des écoles établies en Arménie par des protestans anglais et américains répandaient sur le sol même des idées de dignité humaine et d’indépendance. Quelques-uns, surtout parmi ceux qui avaient vécu à Paris et à Londres, sentaient l’humiliation du joug, rêvaient de le rompre, de reconstituer la nation arménienne : ceux-là qui ne pouvaient réussir sans une révolution durent cacher leurs desseins dans des sociétés secrètes. Mais ils étaient peu nombreux et peu influens. La raison montrait aux Arméniens que l’indépendance accordée tour à tour aux autres races chrétiennes n’était pas proche pour eux. Les Monténégrins, les Serbes, les Roumains, les Bulgares, placés en Europe à l’extrémité de l’Islam, pouvaient être retranchés à la Turquie sans la tuer, mais elle ne pouvait sans s’arracher le cœur même renoncer à l’Arménie, au centre de l’Asie Mineure ; et, de plus, la race arménienne, répandue dans toute la Turquie, n’était nulle part, pas même dans la contrée qui porte son nom, en majorité. Le sentiment général se contentait de souhaiter, sous la souveraineté ottomane, la sécurité des personnes, la paisible possession des biens, la liberté du culte et de l’école ; et, entre le Turc et la race soumise, une certaine représentation nationale de ces intérêts. Au moment où des hommes d’Etat comme Fuad et Ali-Pacha s’efforçaient d’habiller la Turquie à l’européenne, de telles idées n’effrayaient pas le pouvoir. En 1863, un jeune Arménien revint de Paris ; architecte, chargé par Abdul-Aziz de construire Dolma-Bagdché, il tira de ses cartons, outre le plan d’un palais pour le sultan, celui d’une constitution pour l’Arménie. Les deux édifices se ressemblaient par le placage du style européen sur la pauvreté de la bâtisse turque. L’une fit valoir l’autre : auprès des sultans, l’important est d’avoir l’accès ; la familiarité a plus de droits que la compétence, et les plus grandes affaires y sont gouvernées par les conseillers les plus imprévus. Ici les intentions étaient loyales, les Arméniens furent patiens. Le traité de Berlin leur promit, en récompense, des réformes plus complètes et plaça le sort de cette race sous la garantie collective de l’Europe. La paix dura jusqu’à l’avènement d’Abdul-Hamid. Il semblait qu’elle dût être consolidée par lui : ses liens avec la Jeune Turquie le désignaient comme un réformateur généreux ; il avait seulement emprunté à l’Europe l’habitude des princes héritiers qui oublient, le trône obtenu, les engagemens pris. Sa politique personnelle apparut dès le début du règne.

Il voulut comprimer à la fois les mouvemens nationaux qui préparaient le démembrement de l’Empire, et les réformes libérales qui, en encourageant l’esprit révolutionnaire même chez les musulmans, pouvaient ébranler le trône et menacer la vie du sultan : contre ces dangers il résolut de se défendre, par le retour à l’esprit islamique, par la simplicité de l’ancien despotisme, par la suprématie rendue aux races musulmanes sur les races chrétiennes. Tout ce qui était garanties constitutionnelles tomba comme une couche de plâtre, et l’Islam se reconnut. Il était à prévoir que ce changement n’irait pas sans exciter les résistances des chefs des diverses races encore sous le joug ; mais à côté de ces races, vivaient, comme le geôlier près du captif, des races musulmanes pillardes et sanguinaires. C’est sur ces auxiliaires que Abdul-Hamid compta pour changer la nature des revendications chrétiennes, donner à la résistance qu’ils devraient faire à la violence un air de violence, et transformer en rebelles contre l’autorité légitime ceux qui défendaient leurs biens, leurs femmes, leurs enfans, leur vie. Une politique profonde et silencieuse assigna ainsi certaines régions, comme des territoires de chasse, aux excès des musulmans les plus redoutés ; et, de même qu’à l’autre extrémité de l’Empire les Slaves serbes étaient abandonnés aux beys albanais, les Crétois orthodoxes mis sous la garde des Crétois circoncis, les Maronites sous celle des Druses, l’Arménie fut soumise aux caprices sauvages des Kurdes. Mais les populations arméniennes furent dans tout l’Empire la plus riche proie que le Kalife pût offrir aux croyans. Partout, en effet, cette race avait porté ses aptitudes, et dans toutes les professions établi sa supériorité. Depuis les plus hauts emplois de l’intelligence, jusqu’aux plus délicates habiletés de la main, jusqu’aux travaux les plus rudes, elle réussissait à tout : elle fournissait à souhait des portefaix, des brodeurs, des orfèvres, des agriculteurs, des commerçans, des fonctionnaires, des prêteurs et parfois des usuriers. Les pauvres avaient en eux des concurrens, les riches des créanciers, et près d’eux le juif ne trouvait plus à vivre. C’est pourquoi, le jour où l’on sentit qu’ils n’étaient plus protégés, tous les intérêts lésés par eux cherchèrent leur revanche. De 1890 à 1895, le sort des Arméniens devint donc tout à coup et de plus en plus misérable. Et, si dans les grandes villes et à Constantinople, ils furent défendus contre les pires excès par la présence de l’Europe et la proximité du gouvernement, dans les contrées lointaines, muettes et sourdes, sur les confins de la Perse, les contreforts du Caucase, ils étaient à la merci du musulman, et, sur les pentes de l’Ararat où s’arrêta l’arche, leurs yeux cherchaient en vain la colombe qui revînt à eux portant un rameau vert. Dès 1894, les massacres commencèrent à Sassoun. Les ambassadeurs anglais, français et russes réclamèrent l’exécution des réformes. Les Arméniens de Constantinople voulurent appuyer cette demande. Un jour de septembre 1895, une députation d’entre eux se recrute à Koum-Kapou, résidence de leur patriarche à Stamboul, et se rend sans armes à la Sublime Porte pour y remettre un placet. Elle en trouve l’accès interdit par des soldats. Une discussion s’élève entre elle et le colonel qui commande la troupe. Un enfant arménien, disent les Turcs, un Turc provocateur, disent les Arméniens, tue d’un coup de pistolet l’officier : aussitôt la députation est dépêchée à coups de baïonnette, et deux mille cinq cents Arméniens sont massacrés dans la ville.

A cette nouvelle, les Anglais se montrent prêts à forcer l’entrée des Dardanelles avec leur flotte et demandent le concours de la Russie et de la France, pour obtenir, grâce à elles, l’exécution des promesses souscrites à Berlin, et, par l’octroi de réformes immédiates et sérieuses, assurer aux Arméniens la sécurité et à l’Europe la paix. La Russie poursuivait d’autres desseins, et je les exposerai tels qu’ils m’apparaissent. Quand deux nations sont amies, le meilleur service à rendre à leur alliance est de constater exactement où leurs intérêts diffèrent, et doivent être ménagés par des transactions équitables. La Russie a fondé dans l’Empire ottoman son prestige moral sur la défense des populations chrétiennes : cette attitude est à la fois selon l’honneur et selon l’intérêt, car, le jour où la Russie paraîtrait indifférente à leurs maux, ces populations deviendraient indifférentes à sa grandeur. D’autre part, si la Russie consultait seulement l’ambition de s’étendre, elle serait peu favorable aux tentatives faites pour améliorer le sort des raïas. Le succès de ces tentatives, en effet, s’il tempère l’arbitraire turc, diminue dans les populations résignées leur impatience d’un libérateur, et, s’il crée une autonomie en faveur d’une race, accoutume cette race à vivre d’une vie nationale, et la rend hostile à son absorption dans le panslavisme. L’intérêt égoïste de la Russie serait donc de donner aux infortunes des races chrétiennes en Turquie une sympathie apparente et stérile, de les maintenir dans l’insécurité de leurs conditions, afin que, désespérant des garanties les plus indispensables sous la domination turque, elles soient, par chacune de leurs erreurs, ramenées vers le remède unique, la réunion à la Russie.

Les réformes en Arménie offraient à la Russie une incommodité particulière. La guerre de 1878 a donné déjà aux Russes une partie des régions arméniennes : il ne saurait leur plaire d’avoir dans leur hinterland une race qui jouisse de réformes et de garanties étrangères aux principes du gouvernement russe, et entretienne dans la portion occidentale, déjà impériale, de l’Arménie des espoirs chimériques ou des comparaisons dangereuses. Ces calculs l’emportèrent dans le gouvernement russe, quand il fut appelé par l’Angleterre, dont il se défie, à une action commune. Ils inspirèrent l’habileté qui substituait à l’entrée immédiate des flottes une négociation avec le sultan pour obtenir l’entrée d’un seul bâtiment par nation, et remplaçait un acte de force efficace par une manifestation stérile. À ce moment, la France n’avait qu’un parti à prendre : accepter la proposition de l’Angleterre, et employer la persuasion de l’amitié auprès de la Russie pour entraîner le consentement de celle-ci. Il n’était pas alors difficile de montrer à la Russie que son désir même de ne pas disperser sur trop de théâtres son activité occupée en Extrême-Orient, et de maintenir assoupies les questions turques, lui conseillait ici l’énergie ; que désarmer les Arméniens de leurs griefs était le meilleur moyen pour désarmer la question arménienne de ses périls ; que cet acte de rigueur était sans péril lui-même, et que personne en Europe n’oserait soutenir par les armes la cruauté musulmane contre les trois puissances décidées à imposer l’humanité au nom de l’Europe. Enfin, le plus grand honneur de cette politique, due à notre amicale pression sur la Russie, aurait été pour la France et nous aurait rendu dans la confiance des peuples chrétiens la première place. Les Français qui venaient en Orient étaient unanimes à espérer cette sagesse : notre ambassadeur à Constantinople la conseillait avec toute la clairvoyance de son patriotisme. Une inquiétude exagérée des risques, une crainte impolitique d’indisposer par trop notre alliée, comme si tout conseil était une indiscrétion, nous décidèrent à accepter sans un effort la proposition russe. Restée seule, l’Angleterre n’osa pas poursuivre son projet.

Le sultan, dès qu’il constata la division de l’Europe, se sentit libre d’en finir avec l’Arménie. C’est aujourd’hui de l’histoire qu’il voulut les grands massacres d’Asie Mineure. Des officiers partirent d’Yldiz-Kiosk pour les ordonner. Les exécutions marquent sur cette carte de la mort les étapes des messagers impériaux. Aux ports de la Mer-Noire où ils débarquèrent, la tuerie commença pour se propager, à leur suite, jusque dans le fond du pays. 150 000 hommes, femmes et enfans tués, brûlés, ou enterrés vifs, 80 000 morts de misère, telles furent les victimes de l’inertie européenne. Elles tombèrent durant tout l’automne de 1895, sans que l’Europe même s’en doutât ; c’est seulement au printemps de 1896 que la nouvelle se répandit sans exciter autre chose que des représentations vaines. Cet abandon ne laissait plus aux victimes que le désespoir et ses conseils. L’idée de réforme était noyée dans tout ce sang, l’idée de révolution subsistait seule, parce qu’elle était la vengeance. Les sociétés secrètes prirent une force extraordinaire et l’attaque de la Banque ottomane à Constantinople par une douzaine de conjurés éclata, le 26 août 1896, comme un accès de folie furieuse. Nul ne doute plus que le sultan ne connût le complot, et qu’il n’ait permis la tentative pour donner un prétexte à un troisième massacre. La Banque fut attaquée à une heure de l’après-midi : un quart d’heure après, commençait dans les rues de la capitale la chasse aux Arméniens qui devait coûter la vie à 8 000 hommes encore ; les massacreurs, pour la plupart portefaix, bateliers et rôdeurs de ports, avaient reçu des bâtons dans les postes de police ; ils assommèrent avec ordre et méthode, comme on recense : sans doute le fanatisme les poussait et l’on a vu de ces égorgeurs armer et conduire le bras de leurs enfans en bas âge afin que ceux-ci obtinssent la félicité promise à tout fidèle pour le meurtre d’un chrétien ; l’intérêt avait armé aussi beaucoup d’exécuteurs, Turcs, Albanais, Lazes, qui occupés dans la ville même, comme les Arméniens, à ces rudes métiers où l’homme devient un animal de bât, diminuaient une concurrence trop nombreuse, réglaient une question de salaire, et par la mort assuraient leur vie. Mais aucun sentiment ne fut aussi fort sur eux que l’obéissance. Pour commencer l’œuvre qui leur plaisait ils attendirent l’ordre ; ils la terminèrent dès que l’ordre vint de cesser. Et le fanatisme religieux de la haine céda si visiblement au fanatisme religieux de l’obéissance, que l’acte appartint tout entier à un seul. C’est le sultan qui pour sa gloire devant l’Islam avait étendu le massacre jusque sous les canons de ces vaisseaux envoyés par l’Europe ; il semblait avoir autorisé leur présence pour faire jaillir le sang jusqu’à leurs sabords, et dans l’universelle humiliation notre part n’était pas la moindre, car la France n’a pas l’habitude de se taire quand l’humanité souffre et que le droit pleure.

Non seulement cette prudence inerte compromettait notre prestige moral auprès des peuples ; elle nous empêchait même d’accomplir les devoirs particuliers qui sont la charge de notre protectorat religieux. Une occasion s’offrit qui semblait nous contraindre à garder du moins intacte cette part de notre passé. Au cours des massacres en Arménie, les catholiques de cette nation n’avaient pas été inquiétés : le sultan n’avait pas à craindre leur minorité infime et ne voulait pas des interventions qu’il croyait inévitables de notre part si l’un d’eux était victime. Pourtant, à Marasch, les Franciscains étaient établis et les religieux de ce couvent italien dirigeaient dans la région des écoles : l’une d’elles, à Mudjak Desseri, avait à sa tête le Père Salvatore. Là, dans les derniers jours de 1895, une troupe de soldats procéda au massacre ; le Père Salvatore protesta en homme de cœur auprès de leur colonel, Mahzar-Bey ; celui-ci riposta par un coup de sabre qui fendit l’épaule du religieux, et il emmena le blessé et huit élèves de l’école. En route, il réfléchit que sa violence lui coûterait peut-être cher, que la prise était embarrassante, que l’homme parlerait, que dans l’égorgement d’un peuple un homme de plus ou de moins ne compte pas, que les enfans sont bavards, et qu’il faut à eux aussi fermer la bouche. Il arrête la marche, fait fusiller le Père et ses huit élèves. Les cadavres à leur tour le gênent : un bûcher est dressé qui consume les victimes. La troupe s’éloigne ; puis vient la neige ; elle couvre d’un grand suaire tout ce pays de morts : dans cette fosse commune d’un peuple, qui pourrait retrouver les traces du crime auquel Mahzar-Bey ne pense plus ? Les religieux ont la mémoire plus longue, l’absence de toute nouvelle leur crie l’assassinat. Ils cherchent et écoutent. Un jour ils apprennent qu’on vient de vendre au bazar de Marasch les sandales et la robe d’un capucin, avertissent l’ambassadeur de France qui a charge de les protéger, et celui-ci réclame du sultan une enquête. Le sultan envoie des commissaires dans l’été de 1896, l’ambassadeur donne instruction à notre attaché militaire de les suivre. Tandis que les commissaires promènent leur enquête, le colonel de Vialar poursuit la sienne, et, le jour où ils concluent que toute présomption de crime fait défaut, il leur déclare que le crime a eu un témoin et a laissé des preuves. D’une maison près de laquelle les soldats s’étaient arrêtés une petite fille avait vu tomber les victimes et fumer le bûcher : à la place indiquée par elle des ossemens ont été découverts. Les habitans qui survivent à Mudjak Desseri étaient d’accord pour affirmer qu’au moment où il fut emmené, le Père Salvatore tenait un cierge : à l’endroit de l’exécution on a trouvé un reste de corde, semblable à la ceinture des capucins, et un morceau de cierge ; la justice, qui se plaît à faire trébucher contre les plus faibles obstacles l’audace des criminels, a conservé intact près d’un bûcher ce petit morceau de cire. Les commissaires sont contraints d’enregistrer ces dires et ces constatations, l’ambassadeur réclame le jugement du colonel. Le sultan concède, le conseil de guerre acquitte. M. Cambon exige un second jugement, la condamnation à mort du colonel, déclare que, faute de cette justice, il enverra mouiller devant Alexandrette un navire dont les canons sont à longue portée. Le sultan sur cette menace réunit un second conseil de guerre, mais le navire réclamé par l’ambassadeur n’arrive pas, le gouvernement a peur des affaires. Le sultan rassuré fait condamner pour la forme le coupable à la déportation en Arabie à Taif, et, quelque temps après, Mahzar-Bey, passager sur un des paquebots Khédivié, bon vivant et beau parleur, contait à ses compagnons de voyage qu’il gagnait sa prison, avec le maintien de son grade, l’augmentation de son traitement, et la certitude d’une faveur prochaine, car l’Europe oublie vite et le sultan se souvient.

Tandis que nous sacrifiions notre influence à la crainte d’entamer quelque part une action isolée, l’Autriche, pourtant si prudente, n’hésitait pas à engager seule, et pour une bien moindre affaire, son pavillon. A Mersin, le Lloyd entretient un agent maritime : les Turcs ne l’avaient ni tué ni brûlé, mais expulsé de Mersin. Un navire de guerre autrichien vint aussitôt à Mersin, exigea, sous peine de bombardement, la réintégration de l’agent, la destitution d’un fonctionnaire turc et des excuses. Comme elle négociait en coups de canon à vue, elle obtint tout ce qu’elle voulait. Le contraste entre sa vigueur et la nôtre acheva de nous faire tort ; notre inertie donna prétexte à l’Italie pour déclarer que nous lui avions refusé le concours dû par nous à tous les catholiques ; elle fournit à l’Allemagne une preuve pour conclure que nous ne pouvions conserver le privilège, après nous être soustraits au devoir ; et notre protectorat religieux était atteint comme notre situation politique.


II

Nous touchâmes au fond de ce déclin et l’Allemagne atteignit le sommet de son habileté et de son influence, quand éclata la guerre entre les Grecs et les Turcs. La Crète avait les mêmes raisons que l’Arménie de se soulever : là aussi la politique islamique d’Abdul-Hamid avait fait aux chrétiens une existence d’insécurité et de mépris. Mais comme, en Crète, les musulmans sont quatre-vingt mille et les chrétiens trois cent mille, après quelques agressions, les musulmans, cernés dans les villes par les orthodoxes, appelèrent des renforts à leur secours, et le sultan envoya des troupes dans l’île ; leur arrivée fut le signal d’une insurrection générale.

La situation se trouva aussitôt compliquée par l’ingérence de la Grèce qui fit passer aux insurgés des munitions et, opposant à la souveraineté du Turc l’identité de race entre les Crétois et les Grecs, réclama l’île comme une portion du royaume hellénique. La Grèce, comme l’Italie, est un pays aux qualités multiples et qui se ferait une belle place à les utiliser : mais la grandeur de son histoire la condamne à la politique d’imagination, elle mesure ses ambitions contemporaines à ses forces antiques. Les « sociétés nationales, » sorte d’organisations moitié secrètes, moitié populaires, sont l’expression spontanée et constante de cette mégalomanie, et, comme elles sont la force électorale dans un pays tout démocratique, elles y rendent fort difficile un gouvernement de raison. Dans ce conflit, une issue restait pourtant ouverte à la paix honorable ; elle avait été à plusieurs reprises, après des insurrections Crétoises, indiquée par l’Europe et acceptée par les sultans. Il fallait obtenir que, selon des promesses déjà anciennes, la Crète reçût un gouverneur chrétien, avec une force militaire composée à la fois de chrétiens et de musulmans, et que la souveraineté turque fût réduite à une suzeraineté et à la perception d’un tribut. Les solutions que personne ne veut en cas pareil sont celles auxquelles tout le monde finit par se résigner. Soustraire les Crétois à l’arbitraire turc était apaiser l’insurrection, calmer la révolte ; c’était enlever le prétexte à l’annexion hellénique, imposer silence à la Grèce, permettre à l’honneur turc une retraite. Il était certain que, selon l’usage, la vassalité imposée à la Crète se transformerait en indépendance à la prochaine crise de l’empire turc. Pour toutes ces raisons il fallait interdire tout espoir de succès immédiat à la Grèce, en lui montrant toutes les chances de succès à venir : mais il fallait obtenir de la Turquie un gouvernement autonome pour la Crète. L’Angleterre encore était prête à cette politique ; en nous y associant, nous avions chance d’entraîner la Russie qui, orthodoxe, ne pouvait rester indifférente au sort de la Crète, et qui, en ce moment, pour des querelles de famille, ne voulait pas accorder à la Grèce une extension de puissance. L’Italie, malgré la Triple Alliance, suit, dans la Méditerranée, l’Angleterre comme une barque suit le sillage d’un grand vaisseau qui la remorque. Si ces puissances avaient manifesté leur volonté d’enlever la Crète au joug turc, les autres, l’Allemagne et l’Autriche, auraient-elles déclaré la guerre pour soutenir contre des chrétiens le fanatisme musulman en Crète ? Pas plus qu’à l’heure présente, où cet accord s’est établi entre l’Angleterre, la Russie, l’Italie et la France pour une action plus énergique contre le Turc, l’Allemagne et l’Autriche ne tirent l’épée pour le soutenir. Pour réaliser dès 1897 cette entente, il fallait l’intermédiaire de la France entre l’Angleterre et la Russie. Cet effort parut trop chanceux, et notre diplomatie crut prendre un mot d’ordre plus sûr en réclamant le concert de toutes les puissances et en s’interdisant toute action séparée. C’était remettre, sous le nom de concert européen, l’hégémonie à l’Allemagne. Celle-ci, en effet, avait déjà pris position publiquement et comme avec une volonté de scandale. Au lendemain des massacres de Constantinople, l’empereur Guillaume avait envoyé son portrait au sultan. Sans s’inquiéter d’autrui, elle avait manifesté sa volonté, où apparaissait la terrible simplicité de sa philosophie politique. Les différences de religion et de race ne comptaient pour rien en face de ce fait qu’un jour, l’arme d’un des deux peuples avait brisé l’arme de l’autre. La conquête avait donné la Crète à la Turquie : c’était assez pour que la Turquie seule eût droit de régler sa conduite envers ses sujets, et le respect dû à cette souveraineté légitime interdisait même un conseil. Faute que l’autre doctrine humaine et civilisatrice, celle de l’Europe, — quand il y avait une Europe, — fût opposée à cette théorie brutale de la force, la honte de préférer ouvertement l’Islam à la Chrétienté, celui qui frappe à ceux qui souffrent, celui qui défend son despotisme à ceux qui défendent leur vie, fut épargnée aux puissances. Et l’unique manifestation de leur concert fut un blocus dirigé contre les prétentions de la Grèce, contre les espérances de la Crète, et qui semblait fait pour protéger contre l’une et l’autre la souveraineté de la Turquie.

Tant de sacrifices faits à la concorde des puissances, au lieu d’empêcher le conflit, le rendirent inévitable. Les gouvernemens avaient perdu à la fois leur autorité morale sur la Grèce et sur la Crète ; la révolution et la guerre répondirent à la fois. L’Allemagne seule avait condamné la révolution et seule poussa la Turquie à la guerre. Et tout alla comme elle voulut, parce qu’elle sut vouloir. Heureuse, la guerre rendit au sultan le prestige militaire. Rien ne pouvait être plus sensible à un peuple brave, et il sut gré au seul souverain qui l’eût presque contraint à la gloire. L’empereur allemand continua ses bons offices au moment où se traitait la paix. Il tint toujours le parti turc, et, réclamant pour le vainqueur les fruits de la victoire, appuya toutes les rectifications de frontières qui étaient avantageuses aux Turcs, et insista pour qu’ils gardassent la Thessalie. Au lendemain de la paix, aucun prestige n’était comparable à celui de l’Empereur aux yeux des Turcs : ce fut l’âge d’or de l’influence allemande.

Les premiers mois de cette année virent l’apogée de cette politique. C’est alors que le ministre des Affaires étrangères, M. de Bulow, la définissait en ces termes devant le Reichstag : « L’empire allemand n’a pas d’intérêts en Orient ni dans la Méditerranée, mais il veut conserver l’amitié du sultan et lui éviter tout ennui. » C’est alors que le sultan, fort de cette assistance, refusait de rien changer en Crète, d’évacuer la Thessalie, recevait les conseils des plus grandes puissances en homme maître d’agir malgré elles et garanti contre leurs ressentimens par une protection supérieure. C’est alors que le sultan envoyait quatorze officiers à Berlin pour y servir dans la garde ; que la direction des services hospitaliers et sanitaires dans les armées ottomanes était confiée à deux professeurs allemands ; qu’un seul de tous les ambassadeurs, celui d’Allemagne, M. de Marschall, était, durant le Rhamadan, convié à l’Iftar et dînait avec Sa Majesté ; qu’à Yldiz-Kiosk, les serviteurs de l’Allemagne se trouvèrent parmi les plus hauts dignitaires musulmans ; que les projets étaient agités de confier à l’Allemagne la réfection de l’artillerie, la construction d’une nouvelle flotte, les voies ferrées de l’Asie Mineure jusqu’à Bagdad. L’habileté de l’Allemagne lui avait valu pour la paix la clientèle d’un peuple sans activité et sans industrie, pour la guerre l’alliance d’une armée nombreuse et brave. Si l’Empire n’avait pas d’intérêts dans la Méditerranée, il avait des ennemis, et il ne négligea rien pour qu’ils fussent traités en adversaires par la Turquie. C’est alors que la France vit diminuer sa situation, fut même en butte aux avanies comme une quantité négligeable. Et déjà, étendant le cercle de ses ambitions, l’Empereur songeait à se créer des intérêts orientaux, il rendait public son projet de voyage qui, en Palestine, en Syrie, en Égypte, allait porter le pavillon impérial où avait été le plus fortement planté le drapeau de la France, et qui semblait fait pour effacer dans ces contrées pleines de nos souvenirs l’éclat des vieux services par la splendeur de son soleil levant.

Mais dans ce ciel mobile les nuages montent vite, et déjà quelques-uns ternissent cet azur hier si éclatant. Les Allemands eux-mêmes, malgré leur habileté, ont commis des fautes, et leur première faute a été de trop vanter leur habileté. Les Allemands n’ont pas la discrétion du succès. La dernière guerre, à les en croire, serait leur œuvre. Leur intelligence politique en a discerné le moment, leur science militaire en a tracé la mobilisation, la stratégie et la tactique, leur industrie en a fourni les armes ; ils ont laissé seulement au Turc le soin de se battre et de mourir, fonctions subalternes. Ces affirmations, qui ont accru peut-être la renommée de l’Allemagne dans les pays trop lointains pour discerner le vrai et la légende, ont offensé les Turcs. Pour ce peuple avant tout militaire et sensible à la gloire de l’épée, rien ne pouvait être plus blessant que la prétention d’une autre nation à lui prendre l’honneur de ses victoires. Le dernier soldat ottoman sait que dans la dernière guerre pas une compagnie n’a été commandée par un officier chrétien ; l’état-major turc est fier d’avoir seul préparé le rassemblement, les marches et la dislocation de l’armée ; l’orgueil musulman, qui consent à prendre comme maîtres d’école militaires quelques officiers allemands dans le Saint-Cyr de Constantinople, n’a pas accepté que ces maîtres d’école parussent donner des leçons aux généraux de l’Islam. Dans l’armée, que la raideur et la morgue de certains parmi ces pédagogues avaient déjà mal disposée, il s’est formé une opinion pour critiquer les impeccables et chercher dans quelle mesure l’Allemagne, trop fière de ses services, les avait rendus. On a rappelé que la première fourniture de ces armes si vantées avait été de 120 000 fusils Mauser, mal faits, de gros calibre ; que l’Allemagne, après les avoir rebutés pour elle-même, les avait offerts à son amie au moment où les gros calibres étaient partout abandonnés pour les petits. On ne s’est pas fait faute de dire que les cartouches allemandes donnaient 30 pour 100 de ratés, et que, si quelqu’un doit pour cela de la gratitude au génie germanique, ce sont les Grecs et non les Turcs. Dans le gouvernement, qui à la veille de la guerre avait une confiance sans réserve envers l’Allemagne, deux partis se sont dessinés : à la tête de ceux que l’Allemagne elle-même accuse de lui être défavorables sont les deux chefs de l’armée, le grand maître de l’artillerie et le ministre de la Guerre. Dès ce moment une désillusion commençait, comme au premier défaut découvert dans un ami. L’insistance allemande à réclamer de nouvelles commandes et de nouvelles fournitures, le soin de l’Empereur à remercier par lettres autographes le sultan pour les avantages promis, témoignaient que cet ami songeait surtout à lui-même et portait ses bons offices sur une carte à payer.

Mais, si la carte était chère, les services étaient solides ; grâce à eux le sultan régnait toujours en Crète, gardait la Thessalie en gage de l’indemnité due par les Grecs, et, jusqu’au jour invraisemblable où cette nation en faillite trouverait du crédit, le gage devait rester au créancier. L’Allemagne s’intéressait si bien à la conservation de la province par le sultan qu’elle avait, preuve suprême, servi non seulement de sa parole, mais encore de son argent, cette politique. La Turquie, pour attendre le paiement de l’indemnité, avait besoin de ressources ; elle s’était adressée à la Banque Ottomane, c’est-à-dire aux capitaux français, comme un prodigue retourne, quand sa bourse est vide, aux vieux parens oubliés. Le gouvernement français avait saisi l’occurrence ; las de ne plus compter pour rien, et, sans se demander s’il ne tentait pas une action isolée, ni si sa demande avait grand intérêt, il avait soufflée à la Banque Ottomane la réponse : la Banque offrait de prêter 800 000 livres turques et d’en verser comptant 200 000, mais à condition que la Turquie évacuât la Thessalie. Aussitôt la Deutsche-Bank, se mêlant à l’entretien, avait été prête à avancer non seulement 800 000, mais 1 200 000 livres, soit de compte à demi avec la Banque Ottomane, soit seule et sans condition d’évacuation. La Banque Ottomane dut fournir ainsi sa part du prêt. Dans cet engagement où les deux gouvernemens de France et d’Allemagne s’étaient menacés sous le masque des deux banques, l’habileté encore et l’avantage étaient à l’Allemagne. Le sultan conclut qu’en somme ces services méritaient salaire, et il se montra large de promesses envers la puissance qui, seule en Europe, le poussait à garder la Thessalie.


III

Tout à coup, en avril dernier, l’Allemagne change d’attitude, déclare au sultan qu’elle ne peut, contre le sentiment nouveau des puissances, le maintenir en Thessalie, et elle l’engage à évacuer cette province. Le Turc ne s’étonne de rien, parce que sa finesse éveillée voit les causes de tout. La volte-face de l’Allemagne avait des raisons simples. Les emprunts antérieurs de la Grèce avaient été pour la majeure partie souscrits par des Allemands : la faillite imminente de la Grèce après sa lutte malheureuse eût lésé des intérêts allemands ; un moyen s’offrait de les sauver, c’était de placer les finances grecques sous un contrôle européen. Mais cette opération, semblable à celle qui assure un conseil judiciaire aux gens incapables de gérer leurs biens, est aussi humiliante pour leur réputation qu’utile à leur fortune, et d’ordinaire ils prennent fort mal qu’on assure leur avenir. La Grèce refusait donc d’accepter le contrôle. L’occupation de la Thessalie par les Turcs était une contrainte destinée à vaincre cette résistance. Il fallait que la Grèce fût forcée d’opter entre la présence de quelques surveillans européens dans ses bureaux et la présence d’une armée turque dans l’une de ses provinces et qu’elle se convainquît qu’elle ne pourrait libérer la terre grecque sans ce sacrifice d’amour-propre… Voilà pourquoi l’Allemagne fortifiait de ses conseils la résolution des Turcs à garder la Thessalie, et pourquoi, le contrôle accepté par la Grèce, elle cessa d’entretenir les espérances des Turcs. La leçon fut dure, mais claire pour ceux-ci. Elle prouvait avec évidence que, même en servant leur avantage, l’Allemagne songeait toujours à elle, à elle seule, et les Turcs ont senti que, dans cette affaire où elle avait joué deux nations au profit de son épargne, le rôle humiliant avait été pour eux ; qu’au moment où elle excitait leur honneur et semblait leur augurer un retour de force conquérante, elle voulait seulement faire peur à la Grèce du rôle pris par eux de bonne foi : elle était l’enfant volontaire, ils ont été l’ogre qui doit disparaître à la première soumission de l’enfant. Ils ont conscience qu’ils méritaient mieux. Et le sans-gêne qui les a pris pour dupes a été un second échec pour l’influence allemande.

Le troisième et le plus important a suivi aussitôt. La Thessalie évacuée, l’affaire de Crète restait à résoudre. L’Europe ne pouvait monter une garde impossible et sans fin autour de l’anarchie crétoise. Plusieurs puissances, comprenant un peu tard que cette impuissance était une défaite pour la civilisation chrétienne dans tous les pays musulmans, ont songé à finir par où elles auraient pu commencer, et, dès le mois d’avril 1898, demandé l’installation d’un pouvoir international dans l’île, pour empêcher des massacres entre orthodoxes et ottomans, rétablir l’ordre matériel et préparer l’avènement d’un gouvernement définitif. Aux premiers mots, l’Allemagne a déclaré que de telles œuvres portaient atteinte aux droits du sultan, et elle a rappelé l’unique navire qu’elle eût envoyé dans les eaux crétoises. Quelques jours après, l’Autriche a suivi son chef de file et s’est retirée du concert. Le sultan a pu croire que la Triple Alliance se prononçait en sa faveur. Mais l’affaire de Crète a été la première fissure de la Triplice. L’Italie s’est séparée de ses alliés. Quatre puissances se sont trouvées d’accord, et, sans s’inquiéter des résolutions que pouvait préparer l’Allemagne, hier conductrice et aujourd’hui dissidente, elles se sont partagé les points de surveillance sur le littoral et ont ramené dans l’île une paix précaire comme leur installation ; mais, pour ceux que chaque heure menace, la sécurité d’une heure compte, et ces heures ajoutées les unes aux autres commençaient la prescription contre le régime turc, et le calme apportait la preuve que la source principale du désordre était l’autorité du sultan. Celui-ci, pour éviter le danger, multiplia ses défenses et ses ruses. Tantôt il annonçait l’envoi de troupes nouvelles, puis, sur la réponse des amiraux qu’elles ne débarqueraient pas, invoquait, lui qui retient selon sa volonté ses soldats au service, l’illégalité de leur maintien sous les drapeaux, invoquait, lui le souverain de l’Arménie, le respect dû à la vie humaine et l’insalubrité de l’île, pour obtenir la faculté de relever les postes et transformer ensuite cette permission en la reconnaissance de sa souveraineté. Enfin il se résigne à nommer un gouverneur chrétien, et il sollicite l’amie de l’Allemagne, l’Autriche, afin qu’elle propose un candidat choisi par lui. L’Autriche répond qu’aucun sujet du sultan ne peut plus être gouverneur en Crète ; elle aussi abandonne la souveraineté du sultan. L’Allemagne reste seule pour le défendre, mais n’empêche rien. Elle se tait, et ce sont d’autres puissances qui recommencent à élever la voix. Le mois de juillet a amené le dernier versement de l’indemnité : la Russie a rappelé sa créance de 1878 et exigé 17 millions d’acompte. La France réclame aussi, et si la somme est moindre, la nature de la créance et le procédé qu’elle emploie atteignent plus rudement le padischah. Elle a fixé à 1 200 000 francs les sommes dues aux catholiques pour les excès dont ils ont souffert en Arménie ; le sultan a refusé de reconnaître la dette : ce serait convenir que les massacres ont eu lieu parce qu’il les a voulus ou parce qu’il ne les a pas empêchés. La France coupe court aux sophismes derrière lesquels il dérobe sa responsabilité, et, faisant opposition, pour la somme fixée, entre les mains de la Banque Ottomane, traite le chef du poste comme un débiteur récalcitrant. Cet acte de vigueur, réveil de la France à Constantinople, excite au palais une surprise inquiète : un conseil extraordinaire se réunit, et la Porte commence à se demander si elle ne paie pas trop cher le luxe d’une amitié unique, si elle n’aurait pas été plus sage de ménager, par une dispersion calculée de ses faveurs, plus de puissances. Les affaires de l’Allemagne ne passent plus aussi vite par-dessus toutes les autres. Et, selon la pratique invariable des Turcs, le meilleur de leur complaisance nouvelle va à la puissance qui semble ne les craindre pas. Déjà le sultan cherche le moyen de payer, en sauvant sa face, la somme réclamée par l’Arménie. Les diplômes de médecine délivrés à Beyrouth par l’Ecole française, et depuis si longtemps contestés, reçoivent vigueur dans tout l’Empire. Les compagnies françaises de chemins de fer voient leurs demandes accueillies avec une bienveillance qu’elles ne connaissaient plus depuis longtemps. Au contraire, Abdul-Hamid envisage avec une froideur croissante la venue de Guillaume II, et même, dans la mesure directe où un souverain musulman peut écarter un hôte impérial, il essaie d’ajourner le voyage.

L’Empereur persiste. Mais, si sa volonté reste immuable, les circonstances autour de lui changent et lui deviennent hostiles. C’est au moment où il a définitivement fixé son départ pour la Palestine que la lettre de Léon XIII maintient, par l’autorité pontificale, le protectorat catholique de l’Orient à la France. C’est au moment où Constantinople se prépare à recevoir le défenseur de l’empire ottoman que le massacre de Candie vient mettre à une nouvelle épreuve l’intégrité de cet empire. Les quatre puissances remettent, le 5 octobre, à la Porte un ultimatum : il exige que toutes les troupes du sultan abandonnent l’île, fixe le délai d’évacuation à trois semaines, donne huit jours au sultan pour répondre. Et le drogman d’Angleterre, en remettant l’ultimatum, le commente par cette déclaration, que la réponse devra être une adhésion pure et simple et que, pour la Grande-Bretagne, le débat est épuisé. Le sultan essaie néanmoins d’une note où il semble tout consentir, et réserve par des sous-entendus son droit de garnison et sa souveraineté. Une note nouvelle lui signifie, sans discuter, le 14 octobre, que, s’il ne cède pas, les quatre puissances emploieront la force. Cette note était remise à Abdul-Hamid le jour où l’Italie, une des puissances signataires, saluait à Venise le départ de Guillaume II pour l’Orient. Le délai d’évacuation expirait la veille du jour où l’Empereur était attendu à Constantinople. La déclaration du Pape, l’ultimatum des puissances devient un véritable obstacle sur la voie triomphale. Le chef du catholicisme prévient l’Empereur que, s’il vient chercher au tombeau du Christ une prééminence religieuse, il ne l’y trouvera pas. L’ultimatum des puissances oppose aux principes de Guillaume II sur la souveraineté du sultan le principe de l’Europe chrétienne sur les droits naturels des hommes. L’un et l’autre acte placent l’Empereur entre un recul et une témérité. Qu’il prétende exercer le protectorat catholique en Orient malgré le Pape, et défende à Candie le sultan malgré l’Europe, il risque gros. Que la prudence le conseille et qu’il laisse aux catholiques le soin des intérêts catholiques et au sultan les embarras de la liquidation musulmane, il satisfera le Pape, mais décevra le Commandeur des Croyans, et si la Crète est enlevée à la Turquie sans un secours de l’Allemagne, au milieu même des fêtes données par la Turquie à son impérial ami, l’ironie des choses aura ménagé à la Turquie et à l’Allemagne, à la confiance de l’une et à l’orgueil de l’autre, une mémorable leçon. Et, en même temps que ces causes abaissent en Orient la grandeur germanique, elles commencent à y rétablir l’influence française. La France n’a jamais excité de défiances par son caractère, elle n’excite plus de jalousie par sa fortune. Elle est entre les peuples la plus capable de les persuader et de les unir. C’est surtout grâce à elle qu’à la duperie du concert européen succède l’accord des quatre puissances, c’est par elle qu’il peut se maintenir. Et tout ce qui est accord inspirera de la crainte aux Turcs et tournera en respect pour la France.


ÉTIENNE LAMY.