La Fortune des Rougon/V

G. Charpentier (p. 196-268).


V


Au loin s’étendaient les routes toutes blanches de lune.

La bande insurrectionnelle, dans la campagne froide et claire, reprit sa marche héroïque. C’était comme un large courant d’enthousiasme. Le souffle d’épopée qui emportait Miette et Silvère, ces grands enfants avides d’amour et de liberté, traversait avec une générosité sainte les honteuses comédies des Macquart et des Rougon. La voix haute du peuple, par intervalles, grondait, entre les bavardages du salon jaune et les diatribes de l’oncle Antoine. Et la farce vulgaire, la farce ignoble, tournait au grand drame de l’histoire.

Au sortir de Plassans, les insurgés avaient pris la route d’Orchères. Ils devaient arriver à cette ville vers dix heures du matin. La route remonte le cours de la Viorne, en suivant à mi-côte les détours des collines aux pieds desquelles coule le torrent. À gauche, la plaine s’élargit, immense tapis vert, piqué de loin en loin par les taches grises des villages. À droite, la chaîne des Garrigues dresse ses pics désolés, ses champs de pierres, ses blocs couleur de rouille, comme roussis par le soleil. Le grand chemin, formant chaussée du côté de la rivière, passe au milieu de rocs énormes, entre lesquels se montrent, à chaque pas, des bouts de la vallée. Rien n’est plus sauvage, plus étrangement grandiose, que cette route taillée dans le flanc même des collines. La nuit surtout, ces lieux ont une horreur sacrée. Sous la lumière pâle, les insurgés s’avançaient comme dans une avenue de ville détruite, ayant aux deux bords des débris de temples ; la lune faisait de chaque rocher un fût de colonne tronqué, un chapiteau écroulé, une muraille trouée de mystérieux portiques. En haut, la masse des Garrigues dormait, à peine blanchie d’une teinte laiteuse, pareille à une immense cité cyclopéenne dont les tours, les obélisques, les maisons aux terrasses hautes, auraient caché une moitié du ciel ; et, dans les fonds, du côté de la plaine, se creusait, s’élargissait un océan de clartés diffuses, une étendue vague, sans bornes, où flottaient des nappes de brouillard lumineux. La bande insurrectionnelle aurait pu croire qu’elle suivait une chaussée gigantesque, un chemin de ronde construit au bord d’une mer phosphorescente et tournant autour d’une Babel inconnue.

Cette nuit-là, la Viorne, au bas des rochers de la route, grondait d’une voix rauque. Dans ce roulement continu du torrent, les insurgés distinguaient des lamentations aigres de tocsin. Les villages épars dans la plaine, de l’autre côté de la rivière, se soulevaient, sonnant l’alarme, allumant des feux. Jusqu’au matin, la colonne en marche, qu’un glas funèbre semblait suivre dans la nuit d’un tintement obstiné, vit ainsi l’insurrection courir le long de la vallée comme une traînée de poudre. Les feux tachaient l’ombre de points sanglants ; des chants lointains venaient, par souffles affaiblis ; toute la vague étendue, noyée sous les buées blanchâtres de la lune, s’agitait confusément, avec de brusques frissons de colère. Pendant des lieues, le spectacle resta le même.

Ces hommes, qui marchaient dans l’aveuglement de la fièvre que les événements de Paris avaient mise au cœur des républicains, s’exaltaient au spectacle de cette longue bande de terre toute secouée de révolte. Grisés par l’enthousiasme du soulèvement général qu’ils rêvaient, ils croyaient que la France les suivait, ils s’imaginaient voir, au-delà de la Viorne, dans la vaste mer de clartés diffuses, des files d’hommes interminables qui couraient, comme eux, à la défense de la république. Et leur esprit rude, avec cette naïveté et cette illusion des foules, concevait une victoire facile et certaine. Ils auraient saisi et fusillé comme traître quiconque leur aurait dit, à cette heure, que seuls ils avaient le courage du devoir, tandis que le reste du pays, écrasé de terreur, se laissait lâchement garrotter.

Ils puisaient encore un continuel entraînement de courage dans l’accueil que leur faisaient les quelques bourgs bâtis sur le penchant des Garrigues, au bord de la route. Dès l’approche de la petite armée, les habitants se levaient en masse ; les femmes accouraient en leur souhaitant une prompte victoire ; les hommes, à demi vêtus, se joignaient à eux, après avoir pris la première arme qui leur tombait sous la main. C’était, à chaque village, une nouvelle ovation, des cris de bienvenue, des adieux longuement répétés.

Vers le matin, la lune disparut derrière les Garrigues ; les insurgés continuèrent leur marche rapide dans le noir épais d’une nuit d’hiver ; ils ne distinguaient plus ni la vallée, ni les coteaux ; ils entendaient seulement les plaintes sèches des cloches, battant au fond des ténèbres, comme des tambours invisibles, cachés ils ne savaient où, et dont les appels désespérés les fouettaient sans relâche.

Cependant Miette et Silvère allaient dans l’emportement de la bande. Vers le matin, la jeune fille était brisée de fatigue. Elle ne marchait plus qu’à petits pas pressés, ne pouvant suivre les grandes enjambées des gaillards qui l’entouraient. Mais elle mettait tout son courage à ne pas se plaindre ; il lui eût trop coûté d’avouer qu’elle n’avait pas la force d’un garçon. Dès les premières lieues, Silvère lui avait donné le bras ; puis, voyant que le drapeau glissait peu à peu de ses mains roidies, il avait voulu le prendre, pour la soulager ; et elle s’était fâchée, elle lui avait seulement permis de soutenir le drapeau d’une main, tandis qu’elle continuerait à le porter sur son épaule. Elle garda ainsi son attitude héroïque avec une opiniâtreté d’enfant, souriant au jeune homme chaque fois qu’il lui jetait un regard de tendresse inquiète. Mais quand la lune se cacha, elle s’abandonna dans le noir. Silvère la sentait devenir plus lourde à son bras. Il dut porter le drapeau et la prendre à la taille, pour l’empêcher de trébucher. Elle ne se plaignait toujours pas.

— Tu es bien lasse, ma pauvre Miette ? lui demanda son compagnon.

— Oui, un peu lasse, répondit-elle d’une voix oppressée.

— Veux-tu que nous nous reposions ?

Elle ne dit rien ; seulement il comprit qu’elle chancelait. Alors il confia le drapeau à un des insurgés et sortit des rangs, en emportant presque l’enfant dans ses bras. Elle se débattit un peu, elle était confuse d’être si petite fille. Mais il la calma, il lui dit qu’il connaissait un chemin de traverse qui abrégeait la route de moitié. Ils pouvaient se reposer une bonne heure et arriver à Orchères en même temps que la bande.

Il était alors environ six heures. Un léger brouillard devait monter de la Viorne. La nuit semblait s’épaissir encore. Les jeunes gens grimpèrent à tâtons le long de la pente des Garrigues, jusqu’à un rocher, sur lequel ils s’assirent. Autour d’eux se creusait un abîme de ténèbres. Ils étaient comme perdus sur la pointe d’un récif, au-dessus du vide. Et dans ce vide, quand le roulement sourd de la petite armée se fut perdu, ils n’entendirent plus que deux cloches, l’une vibrante, sonnant sans doute à leurs pieds, dans quelque village bâti au bord de la route, l’autre éloignée, étouffée, répondant aux plaintes fébriles de la première par de lointains sanglots. On eût dit que ces cloches se racontaient, dans le néant, la fin sinistre d’un monde.

Miette et Silvère, échauffés par leur course rapide, ne sentirent pas d’abord le froid. Ils gardèrent le silence, écoutant avec une tristesse indicible ces bruits de tocsin dont frissonnait la nuit. Ils ne se voyaient même pas. Miette eut peur ; elle chercha la main de Silvère et la garda dans la sienne. Après l’élan fiévreux qui, pendant des heures, venait de les emporter hors d’eux-mêmes, la pensée perdue, cet arrêt brusque, cette solitude dans laquelle ils se retrouvaient côte à côte, les laissaient brisés et étonnés, comme éveillés en sursaut d’un rêve tumultueux. Il leur semblait qu’un flot les avait jetés sur le bord de la route et que la mer s’était ensuite retirée. Une réaction invincible les plongeait dans une stupeur inconsciente ; ils oubliaient leur enthousiasme ; ils ne songeaient plus à cette bande d’hommes qu’ils devaient rejoindre ; ils étaient tout au charme triste de se sentir seuls, au milieu de l’ombre farouche, la main dans la main.

— Tu ne m’en veux pas ? demanda enfin la jeune fille. Je marcherais bien toute la nuit avec toi ; mais ils couraient trop fort, je ne pouvais plus souffler.

— Pourquoi t’en voudrais-je ? dit le jeune homme.

— Je ne sais pas. J’ai peur que tu ne m’aimes plus. J’aurais voulu faire de grands pas, comme toi, aller toujours sans m’arrêter. Tu vas croire que je suis une enfant.

Silvère eut dans l’ombre un sourire que Miette devina. Elle continua d’une voix décidée :

— Il ne faut pas toujours me traiter comme une sœur ; je veux être ta femme.

Et, d’elle-même, elle attira Silvère contre sa poitrine.

Elle le tint serré entre ses bras, en murmurant :

— Nous allons avoir froid, réchauffons-nous comme cela.

Il y eut un silence. Jusqu’à cette heure trouble, les jeunes gens s’étaient aimés d’une tendresse fraternelle. Dans leur ignorance, ils continuaient à prendre pour une amitié vive l’attrait qui les poussait à se serrer sans cesse entre les bras, et à se garder dans leurs étreintes, plus longtemps que ne se gardent les frères et les sœurs. Mais, au fond de ces amours naïves, grondaient, plus hautement, chaque jour, les tempêtes du sang ardent de Miette et de Silvère. Avec l’âge, avec la science, une passion chaude, d’une fougue méridionale, devait naître de cette idylle. Toute fille qui se pend au cou d’un garçon est femme déjà, femme inconsciente, qu’une caresse peut éveiller. Quand les amoureux s’embrassent sur les joues, c’est qu’ils tâtonnent et cherchent les lèvres. Un baiser fait des amants. Ce fut par cette noire et froide nuit de décembre, aux lamentations aigres du tocsin, que Miette et Silvère échangèrent un de ces baisers qui appellent à la bouche tout le sang du cœur.

Ils restaient muets, étroitement serrés l’un contre l’autre. Miette avait dit : « Réchauffons-nous comme cela », et ils attendaient innocemment d’avoir chaud. Des tiédeurs leur vinrent bientôt à travers leurs vêtements ; ils sentirent peu à peu leur étreinte les brûler, ils entendirent leurs poitrines se soulever d’un même souffle. Une langueur les envahit, qui les plongea dans une somnolence fiévreuse. Ils avaient chaud maintenant ; des lueurs passaient devant leurs paupières closes, des bruits confus montaient à leur cerveau. Cet état de bien-être douloureux, qui dura quelques minutes, leur parut sans fin. Et alors ce fut dans une sorte de rêve, que leurs lèvres se rencontrèrent. Leur baiser fut long, avide. Il leur sembla que jamais ils ne s’étaient embrassés. Ils souffraient, ils se séparèrent. Puis, quand le froid de la nuit eut glacé leur fièvre, ils demeurèrent à quelque distance l’un de l’autre, dans une grande confusion.

Les deux cloches causaient toujours sinistrement entre elles, dans l’abîme noir qui se creusait autour des jeunes gens. Miette, frissonnante, effrayée, n’osa pas se rapprocher de Silvère. Elle ne savait même plus s’il était là, elle ne l’entendait plus faire un mouvement. Tous deux étaient pleins de la sensation âcre de leur baiser ; des effusions leur montaient aux lèvres, ils auraient voulu se remercier, s’embrasser encore ; mais ils étaient si honteux de leur bonheur cuisant, qu’ils eussent mieux aimé ne jamais le goûter une seconde fois, que d’en parler tout haut. Longtemps encore, si leur marche rapide n’avait fouetté leur sang, si la nuit épaisse ne s’était faite complice, ils se seraient embrassés sur les joues, comme de bons camarades. La pudeur venait à Miette. Après l’ardent baiser de Silvère, dans ces heureuses ténèbres où son cœur s’ouvrait, elle se rappela les grossièretés de Justin. Quelques heures auparavant, elle avait écouté sans rougir ce garçon, qui la traitait de fille perdue ; il demandait à quand le baptême, il lui criait que son père la délivrerait à coups de pied, si jamais elle s’avisait de rentrer au Jas-Meiffren, et elle avait pleuré sans comprendre, elle avait pleuré parce qu’elle devinait que tout cela devait être ignoble. Maintenant qu’elle devenait femme, elle se disait, avec ses innocences dernières, que le baiser, dont elle sentait encore la brûlure en elle, suffisait peut-être pour l’emplir de cette honte dont son cousin l’accusait. Alors elle fut prise de douleur, elle sanglota.

— Qu’as-tu ? pourquoi pleures-tu ? demanda Silvère d’une voix inquiète.

— Non, laisse, balbutia-t-elle, je ne sais pas.

Puis, comme malgré elle, au milieu de ses larmes :

— Ah ! je suis une malheureuse. J’avais dix ans, on me jetait des pierres. Aujourd’hui, on me traite comme la dernière des créatures. Justin a eu raison de me mépriser devant le monde. Nous venons de faire le mal, Silvère.

Le jeune homme, consterné, la reprit entre ses bras, essayant de la consoler.

— Je t’aime ! murmurait-il. Je suis ton frère. Pourquoi dis-tu que nous venons de faire le mal ? Nous nous sommes embrassés parce que nous avions froid. Tu sais bien que nous nous embrassions tous les soirs en nous séparant.

— Oh ! pas comme tout à l’heure, dit-elle d’une voix très-basse. Il ne faut plus faire cela, vois-tu ; ça doit être défendu, car je me suis sentie toute singulière. Maintenant, les hommes vont rire, quand je passerai. Je n’oserai plus me défendre, ils seront dans leur droit.

Le jeune homme se taisait, ne trouvant pas une parole pour tranquilliser l’esprit effaré de cette grande enfant de treize ans, toute frémissante et toute peureuse, à son premier baiser d’amour. Il la serrait doucement contre lui, il devinait qu’il la calmerait, s’il pouvait lui rendre le tiède engourdissement de leur étreinte. Mais elle se débattait, elle continuait :

— Si tu voulais, nous nous en irions, nous quitterions le pays. Je ne puis plus rentrer à Plassans ; mon oncle me battrait, toute la ville me montrerait au doigt…

Puis, comme prise d’une irritation brusque :

— Non, je suis maudite, je te défends de quitter tante Dide pour me suivre. Il faut m’abandonner sur une grande route.

— Miette, Miette, implora Silvère, ne dis pas cela !

— Si, je te débarrasserai de moi. Sois raisonnable. On m’a chassée comme une vaurienne. Si je revenais avec toi, tu te battrais tous les jours. Je ne veux pas.

Le jeune homme lui donna un nouveau baiser sur la bouche, en murmurant :

— Tu seras ma femme, personne n’osera plus te nuire.

— Oh ! je t’en supplie, dit-elle avec un faible cri, ne m’embrasse pas comme cela. Ça me fait mal.

Puis, au bout d’un silence :

— Tu sais bien que je ne puis être ta femme. Nous sommes trop jeunes. Il me faudrait attendre, et je mourrais de honte. Tu as tort de te révolter, tu seras bien forcé de me laisser dans quelque coin.

Alors Silvère, à bout de force, se mit à pleurer. Les sanglots d’un homme ont des sécheresses navrantes. Miette, effrayée de sentir le pauvre garçon secoué dans ses bras, le baisa au visage, oubliant qu’elle brûlait ses lèvres. C’était sa faute. Elle était une niaise de n’avoir pu supporter la douceur cuisante d’une caresse. Elle ne savait pas pourquoi elle avait songé à des choses tristes, juste au moment où son amoureux l’embrassait comme il ne l’avait jamais fait encore. Et elle le pressait contre sa poitrine pour lui demander pardon de l’avoir chagriné. Les enfants, pleurant, se serrant de leurs bras inquiets, mettaient un désespoir de plus dans l’obscure nuit de décembre. Au loin, les cloches continuaient à se plaindre sans relâche, d’une voix plus haletante.

— Il vaut mieux mourir, répétait Silvère au milieu de ses sanglots, il vaut mieux mourir…

— Ne pleure plus, pardonne-moi, balbutiait Miette. Je serai forte, je ferai ce que tu voudras.

Quand le jeune homme eut essuyé ses larmes :

— Tu as raison, dit-il, nous ne pouvons retourner à Plassans. Mais l’heure n’est pas venue d’être lâche. Si nous sortons vainqueurs de la lutte, j’irai chercher tante Dide, nous l’emmènerons bien loin avec nous. Si nous sommes vaincus…

Il s’arrêta.

— Si nous sommes vaincus ?… répéta Miette doucement.

— Alors, à la grâce de Dieu ! continua Silvère d’une voix plus basse. Je ne serai plus là sans doute, tu consoleras la pauvre vieille. Ça vaudrait mieux.

— Oui, tu le disais tout à l’heure, murmura la jeune fille, il vaut mieux mourir.

À ce désir de mort, ils eurent une étreinte plus étroite. Miette comptait bien mourir avec Silvère ; celui-ci n’avait parlé que de lui, mais elle sentait qu’il l’emporterait avec joie dans la terre. Ils s’y aimeraient plus librement qu’au grand soleil. Tante Dide mourrait, elle aussi, et viendrait les rejoindre. Ce fut comme un pressentiment rapide, un souhait d’une étrange volupté que le ciel, par les voix désolées du tocsin, leur promettait de bientôt satisfaire. Mourir ! mourir ! les cloches répétaient ce mot avec un emportement croissant, et les amoureux se laissaient aller à ces appels de l’ombre ; ils croyaient prendre un avant-goût du dernier sommeil, dans cette somnolence où les replongeaient la tiédeur de leurs membres et les brûlures de leurs lèvres, qui venaient encore de se rencontrer.

Miette ne se défendait plus. C’était elle, maintenant, qui collait sa bouche sur celle de Silvère, qui cherchait avec une muette ardeur, cette joie dont elle n’avait pu d’abord supporter l’amère cuisson. Le rêve d’une mort prochaine l’avait enfiévrée ; elle ne se sentait plus rougir, elle s’attachait à son amant, elle semblait vouloir épuiser, avant de se coucher dans la terre, ces voluptés nouvelles, dans lesquelles elle venait à peine de tremper les lèvres, et dont elle s’irritait de ne pas pénétrer sur-le-champ tout le poignant inconnu. Au delà du baiser, elle devinait autre chose qui l’épouvantait et l’attirait, dans le vertige de ses sens éveillés. Et elle s’abandonnait ; elle eût supplié Silvère de déchirer le voile, avec l’impudique naïveté des vierges. Lui, fou de la caresse qu’elle lui donnait, empli d’un bonheur parfait, sans force, sans autres désirs, ne paraissait pas même croire à des voluptés plus grandes.

Quand Miette n’eut plus d’haleine, et qu’elle sentit faiblir le plaisir âcre de la première étreinte :

— Je ne veux pas mourir sans que tu m’aimes, murmura-t-elle ; je veux que tu m’aimes encore davantage…

Les mots lui manquaient, non qu’elle eût conscience de la honte, mais parce qu’elle ignorait ce qu’elle désirait. Elle était simplement secouée par une sourde révolte intérieure et par un besoin d’infini dans la joie.

Elle eût, dans son innocence, frappé du pied comme un enfant auquel on refuse un jouet.

— Je t’aime, je t’aime, répétait Silvère défaillant.

Miette hochait la tête, elle semblait dire que ce n’était pas vrai, que le jeune homme lui cachait quelque chose. Sa nature puissante et libre avait le secret instinct des fécondités de la vie. C’est ainsi qu’elle refusait la mort, si elle devait mourir ignorante. Et, cette rébellion de son sang et de ses nerfs, elle l’avouait naïvement, par ses mains brûlantes et égarées, par ses balbutiements, par ses supplications.

Puis, se calmant, elle posa la tête sur l’épaule du jeune homme, elle garda le silence. Silvère se baissait et l’embrassait longuement. Elle goûtait ces baisers avec lenteur, en cherchait le sens, la saveur secrète. Elle les interrogeait, les écoutait courir dans ses veines, leur demandait s’ils étaient tout l’amour, toute la passion. Une langueur la prit, elle s’endormit doucement, sans cesser de goûter dans son sommeil les caresses de Silvère. Celui-ci l’avait enveloppée dans la grande pelisse rouge, dont il avait également ramené un pan sur lui. Ils ne sentaient plus le froid. Quand Silvère, à la respiration régulière de Miette, eut compris qu’elle sommeillait, il fut heureux de ce repos qui allait leur permettre de continuer gaillardement leur chemin. Il se promit de la laisser dormir une heure. Le ciel était toujours noir ; à peine, au levant, une ligne blanchâtre indiquait-elle l’approche du jour. Il devait y avoir, derrière les amants, un bois de pins, dont le jeune homme entendait le réveil musical, aux souffles de l’aube. Et les lamentations des cloches devenaient plus vibrantes dans l’air frissonnant, berçant le sommeil de Miette, comme elles avaient accompagné ses fièvres d’amoureuse.

Les jeunes gens, jusqu’à cette nuit de trouble, avaient vécu une de ces naïves idylles qui naissent au milieu de la classe ouvrière, parmi ces déshérités, ces simples d’esprit, chez lesquels on retrouve encore parfois les amours primitives des anciens contes grecs.

Miette avait à peine neuf ans, lorsque son père fut envoyé au bagne, pour avoir tué un gendarme d’un coup de feu. Le procès de Chantegreil était resté célèbre dans le pays. Le braconnier avoua hautement le meurtre ; mais il jura que le gendarme le tenait lui-même au bout de son fusil. « Je n’ai fait que le prévenir, dit-il ; je me suis défendu ; c’est un duel et non un assassinat. » Il ne sortit pas de ce raisonnement. Jamais le président des assises ne parvint à lui faire entendre que, si un gendarme a le droit de tirer sur un braconnier, un braconnier n’a pas celui de tirer sur un gendarme. Chantegreil échappa à la guillotine, grâce à son attitude convaincue et à ses bons antécédents. Cet homme pleura comme un enfant, lorsqu’on lui amena sa fille, avant son départ pour Toulon. La petite, qui avait perdu sa mère au berceau, demeurait avec son grand’père à Chavanoz, un village des gorges de la Seille. Quand le braconnier ne fut plus là, le vieux et la fillette vécurent d’aumônes. Les habitants de Chavanoz, tous chasseurs, vinrent en aide aux pauvres créatures que le forçat laissait derrière lui. Cependant le vieux mourut de chagrin. Miette, restée seule, aurait mendié sur les routes, si les voisines ne s’étaient souvenues qu’elle avait une tante à Plassans. Une âme charitable voulut bien la conduire chez cette tante, qui l’accueillit assez mal.

Eulalie Chantegreil, mariée au méger Rébufat, était une grande diablesse noire et volontaire qui gouvernait au logis. Elle menait son mari par le bout du nez, disait-on dans le faubourg. La vérité était que Rébufat, avare, âpre à la besogne et au gain, avait une sorte de respect pour cette grande diablesse, d’une vigueur peu commune, d’une sobriété et d’une économie rares.

Grâce à elle, le ménage prospérait. Le méger grogna le soir où, en rentrant du travail, il trouva Miette installée. Mais sa femme lui ferma la bouche, en lui disant de sa voix rude :

— Bah ! la petite est bien constituée ; elle nous servira de servante ; nous la nourrirons et nous économiserons les gages.

Ce calcul sourit à Rébufat. Il alla jusqu’à tâter les bras de l’enfant, qu’il déclara avec satisfaction très-forte pour son âge. Miette avait alors neuf ans. Dès le lendemain, il l’utilisa. Le travail des paysannes, dans le Midi, est beaucoup plus doux que dans le Nord. On y voit rarement les femmes occupées à bêcher la terre, à porter les fardeaux, à faire des besognes d’hommes. Elles lient les gerbes, cueillent les olives et les feuilles de mûrier ; leur occupation la plus pénible est d’arracher les mauvaises herbes. Miette travailla gaiement. La vie en plein air était sa joie et sa santé. Tant que sa tante vécut, elle n’eut que des rires. La brave femme, malgré ses brusqueries, l’aimait comme son enfant ; elle lui défendait de faire les gros travaux dont son mari tentait parfois de la charger, et elle criait à ce dernier :

— Ah ! tu es un habile homme ! Tu ne comprends donc pas, imbécile, que si tu la fatigues trop aujourd’hui, elle ne pourra rien faire demain !

Cet argument était décisif. Rébufat baissait la tête et portait lui-même le fardeau qu’il voulait mettre sur les épaules de la jeune fille.

Celle-ci eût vécu parfaitement heureuse, sous la protection secrète de sa tante Eulalie, sans les taquineries de son cousin, alors âgé de seize ans, qui occupait ses paresses à la détester et à la persécuter sourdement. Les meilleures heures de Justin étaient celles où il parvenait à la faire gronder par quelque rapport gros de mensonges. Quand il pouvait lui marcher sur les pieds ou la pousser avec brutalité, en feignant de ne pas l’avoir aperçue, il riait, il goûtait cette volupté sournoise des gens qui jouissent béatement du mal des autres. Miette le regardait alors, avec ses grands yeux noirs d’enfant, d’un regard luisant de colère et de fierté muette, qui arrêtait les ricanements du lâche galopin. Au fond, il avait une peur atroce de sa cousine.

La jeune fille allait atteindre sa onzième année, lorsque sa tante Eulalie mourut brusquement. Dès ce jour, tout changea au logis. Rébufat se laissa peu à peu aller à traiter Miette en valet de ferme. Il l’accabla de besognes grossières, se servit d’elle comme d’une bête de somme. Elle ne se plaignit même pas, elle croyait avoir une dette de reconnaissance à payer. Le soir, brisée de fatigue, elle pleurait sa tante, cette terrible femme dont elle sentait maintenant toute la bonté cachée. D’ailleurs, le travail même dur ne lui déplaisait pas ; elle aimait la force, elle avait l’orgueil de ses gros bras et de ses solides épaules. Ce qui la navrait, c’était la surveillance méfiante de son oncle, ses continuels reproches, son attitude de maître irrité. À cette heure, elle était une étrangère dans la maison. Même une étrangère n’aurait pas été aussi maltraitée qu’elle. Rébufat abusait sans scrupule de cette petite parente pauvre qu’il gardait auprès de lui par une charité bien entendue. Elle payait dix fois de son travail cette dure hospitalité, et il ne se passait pas de journée qu’il ne lui reprochât le pain qu’elle mangeait. Justin, surtout, excellait à la blesser. Depuis que sa mère n’était plus là, voyant l’enfant sans défense, il mettait tout son mauvais esprit à lui rendre le logis insupportable. La plus ingénieuse torture qu’il inventa fut de parler à Miette de son père. La pauvre fille, ayant vécu hors du monde, sous la protection de sa tante, qui avait défendu qu’on prononçât devant elle les mots de bagne et de forçat, ne comprenait guère le sens de ces mots. Ce fut Justin qui le lui apprit, en lui racontant à sa manière le meurtre du gendarme et la condamnation de Chantegreil. Il ne tarissait pas en détails odieux : les forçats avaient un boulet au pied, ils travaillaient quinze heures par jour, ils mouraient tous à la peine ; le bagne était un lieu sinistre dont il décrivait minutieusement toutes les horreurs. Miette l’écoutait, hébétée, les yeux en larmes. Parfois des violences brusques la soulevaient, et Justin se hâtait de faire un saut en arrière, devant ses poings crispés. Il savourait en gourmand cette cruelle initiation. Quand son père, pour la moindre négligence, s’emportait contre l’enfant, il se mettait de la partie, heureux de pouvoir l’insulter sans danger. Et si elle essayait de se défendre :

— Va, disait-il, bon sang ne peut mentir : tu finiras au bagne, comme ton père.

Miette sanglotait, frappée au cœur, écrasée de honte, sans force.

À cette époque, Miette devenait femme déjà. D’une puberté précoce, elle résista au martyre avec une énergie extraordinaire. Elle s’abandonnait rarement, seulement aux heures où ses fiertés natives mollissaient sous les outrages de son cousin. Bientôt elle supporta d’un œil sec les blessures incessantes de cet être lâche, qui la surveillait en parlant, de peur qu’elle ne lui sautât au visage. Puis, elle savait le faire taire, en le regardant fixement. Elle eut, à plusieurs reprises, l’envie de se sauver du Jas-Meiffren. Mais elle n’en fit rien, par courage, pour ne pas s’avouer vaincue sous les persécutions qu’elle endurait. En somme, elle gagnait son pain, elle ne volait pas l’hospitalité des Rébufat ; cette certitude suffisait à son orgueil. Elle resta ainsi pour lutter, se roidissant, vivant dans une continuelle pensée de résistance. Sa ligne de conduite fut de faire sa besogne en silence et de se venger des mauvaises paroles par un mépris muet. Elle savait que son oncle abusait trop d’elle pour écouter aisément les insinuations de Justin, qui rêvait de la faire jeter à la porte. Aussi, mettait-elle une sorte de défi à ne pas s’en aller d’elle-même.

Ses longs silences volontaires furent pleins d’étranges rêveries. Passant ses journées dans l’enclos, séparée du monde, elle grandit en révoltée, elle se fit des opinions qui auraient singulièrement effarouché les bonnes gens du faubourg. La destinée de son père l’occupa surtout. Toutes les mauvaises paroles de Justin lui revinrent ; elle finit par accepter l’accusation d’assassinat, par se dire que son père avait bien fait de tuer le gendarme qui voulait le tuer. Elle connaissait l’histoire vraie de la bouche d’un terrassier qui avait travaillé au Jas-Meiffren. À partir de ce moment, elle ne tourna même plus la tête, les rares fois qu’elle sortait, lorsque les vauriens du faubourg la suivaient en criant :

— Eh ! la Chantegreil !

Elle pressait le pas, les lèvres serrées, les yeux d’un noir farouche. Quand elle refermait la grille, en rentrant, elle jetait un seul et long regard sur la bande des galopins. Elle serait devenue mauvaise, elle aurait glissé à la sauvagerie cruelle des parias, si parfois toute son enfance ne lui était revenue au cœur. Ses onze ans la jetaient à des faiblesses de petite fille qui la soulageaient. Alors, elle pleurait, elle était honteuse d’elle et de son père. Elle courait se cacher au fond d’une écurie pour sangloter à l’aise, comprenant que, si l’on voyait ses larmes, on la martyriserait davantage. Et quand elle avait bien pleuré, elle allait baigner ses yeux dans la cuisine, elle reprenait son visage muet. Ce n’était pas son intérêt seul qui la faisait se cacher ; elle poussait l’orgueil de ses forces précoces jusqu’à ne plus vouloir paraître une enfant. À la longue, tout devait s’aigrir en elle. Elle fut heureusement sauvée, en retrouvant les tendresses de sa nature aimante.

Le puits qui se trouvait dans la cour de la maison habitée par tante Dide et Silvère était un puits mitoyen. Le mur du Jas-Meiffren le coupait en deux. Anciennement, avant que l’enclos des Fouque fut réuni à la grande propriété voisine, les maraîchers se servaient journellement de ce puits. Mais depuis l’achat du terrain, comme il était éloigné des communs, les habitants du Jas, qui avaient à leur disposition de vastes réservoirs, n’y puisaient pas un seau d’eau dans un mois. De l’autre côté, au contraire, chaque matin, on entendait grincer la poulie ; c’était Silvère qui tirait pour tante Dide l’eau nécessaire au ménage.

Un jour, la poulie se fendit. Le jeune charron tailla lui-même une belle et forte poulie de chêne qu’il posa le soir, après sa journée. Il lui fallut monter sur le mur. Quand il eut fini son travail, il resta à califourchon sur le chaperon du mur, se reposant, regardant curieusement la large étendue du Jas-Meiffren. Une paysanne qui arrachait les mauvaises herbes à quelques pas de lui finit par fixer son attention. On était en juillet, l’air brûlait, bien que le soleil fût déjà au bord de l’horizon. La paysanne avait retiré sa casaque. En corset blanc, un fichu de couleur noué sur les épaules, les manches de chemise retroussées jusqu’aux coudes, elle était accroupie dans les plis de sa jupe de cotonnade bleue, que retenaient deux bretelles croisées derrière le dos. Elle marchait sur les genoux, arrachant activement l’ivraie qu’elle jetait dans un couffin. Le jeune homme ne voyait d’elle que ses bras nus, brûlés par le soleil, s’allongeant à droite, à gauche, pour saisir quelque herbe oubliée. Il suivait complaisamment ce jeu rapide des bras de la paysanne, goûtant un singulier plaisir à les voir si fermes et si prompts. Elle s’était légèrement redressée en ne l’entendant plus travailler, et avait baissé de nouveau la tête, avant qu’il eût pu même distinguer ses traits. Ce mouvement effarouché le retint. Il se questionnait sur cette femme, en garçon curieux, sifflant machinalement et battant la mesure avec un ciseau à froid qu’il tenait à la main, lorsque le ciseau lui échappa. L’outil tomba du côté du Jas-Meiffren, sur la margelle du puits, et alla rebondir à quelques pas de la muraille. Silvère le regarda, se penchant, hésitant à descendre. Mais il paraît que la paysanne examinait le jeune homme du coin de l’œil, car elle se leva sans mot dire, et vint ramasser le ciseau à froid qu’elle tendit à Silvère. Alors ce dernier vit que la paysanne était une enfant. Il resta surpris et un peu intimidé. Dans les clartés rouges du couchant, la jeune fille se haussait vers lui. Le mur, à cet endroit, était bas, mais la hauteur se trouvait encore trop grande. Silvère se coucha sur le chaperon, la petite paysanne se dressa sur la pointe des pieds. Ils ne disaient rien, ils se regardaient d’un air confus et souriant. Le jeune homme eût d’ailleurs voulu prolonger l’attitude de l’enfant. Elle levait vers lui une adorable tête, de grands yeux noirs, une bouche rouge, qui l’étonnaient et le remuaient singulièrement. Jamais il n’avait vu une fille de si près ; il ignorait qu’une bouche et des yeux pussent être si plaisants à regarder. Tout lui paraissait avoir un charme inconnu, le fichu de couleur, le corset blanc, la jupe de cotonnade bleue, que tiraient les bretelles, tendues par le mouvement des épaules. Son regard glissa le long du bras qui lui présentait l’outil ; jusqu’au coude, le bras était d’un brun doré, comme vêtu de hâle ; mais plus loin, dans l’ombre de la manche de chemise retroussée, Silvère apercevait une rondeur nue, d’une blancheur de lait. Il se troubla, se pencha davantage, et put enfin saisir le ciseau. La petite paysanne commençait à être embarrassée. Puis ils restèrent là, à se sourire encore, l’enfant en bas, la face toujours levée, le jeune garçon à demi couché sur le chaperon du mur. Ils ne savaient comment se séparer. Ils n’avaient pas échangé une parole. Silvère oubliait même de dire merci.

— Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il.

— Marie, répondit la paysanne ; mais tout le monde m’appelle Miette.

Elle se haussa légèrement, et, de sa voix nette :

— Et toi ? demanda-t-elle à son tour.

— Moi, je m’appelle Silvère, répondit le jeune ouvrier.

Il y eut un silence, pendant lequel ils parurent écouter complaisamment la musique de leurs noms.

— Moi, j’ai quinze ans, reprit Silvère. Et toi ?

— Moi, dit Miette, j’aurai onze ans à la Toussaint.

Le jeune ouvrier fit un geste de surprise.

— Ah ! bien, dit-il en riant, moi qui t’avais prise pour une femme !… Tu as de gros bras.

Elle se mit à rire, elle aussi, en baissant les yeux sur ses bras. Puis ils ne se dirent plus rien. Ils demeurèrent encore un bon moment, à se regarder et à sourire. Comme Silvère semblait n’avoir plus de questions à lui adresser, Miette s’en alla tout simplement et se remit à arracher les mauvaises herbes, sans lever la tête. Lui, resta un instant sur le mur. Le soleil se couchait ; une nappe de rayons obliques coulait sur les terres jaunes du Jas-Meiffren ; les terres flambaient, on eût dit un incendie courant au ras du sol. Et, dans cette nappe flambante, Silvère regardait la petite paysanne accroupie et dont les bras nus avaient repris leur jeu rapide ; la jupe de cotonnade bleue blanchissait, des lueurs couraient le long des bras cuivrés. Il finit par éprouver une sorte de honte à rester là. Il descendit du mur.

Le soir, Silvère, préoccupé de son aventure, essaya de questionner tante Dide. Peut-être saurait-elle qui était cette Miette qui avait des yeux si noirs et une bouche si rouge. Mais, depuis qu’elle habitait la maison de l’impasse, tante Dide n’avait plus jeté un seul coup d’œil derrière le mur de la petite cour. C’était, pour elle, comme un rempart infranchissable, qui murait son passé. Elle ignorait, elle voulait ignorer ce qu’il y avait maintenant de l’autre côté de cette muraille, dans cet ancien enclos des Fouque, où elle avait enterré son amour, son cœur et sa chair. Aux premières questions de Silvère, elle le regarda avec un effroi d’enfant. Allait-il donc lui aussi remuer les cendres de ces jours éteints et la faire pleurer comme son fils Antoine ?

— Je ne sais, dit-elle d’une voix rapide, je ne sors plus, je ne vois personne…

Silvère attendit le lendemain avec quelque impatience. Dès qu’il fut arrivé chez son patron, il fit causer ses camarades d’atelier. Il ne raconta pas son entrevue avec Miette ; il parla vaguement d’une fille qu’il avait aperçue de loin, dans le Jas-Meiffren.

— Eh ! c’est la Chantegreil ! cria un des ouvriers.

Et, sans que Silvère eût besoin de les interroger, ses camarades lui racontèrent l’histoire du braconnier Chantegreil et de sa fille Miette, avec cette haine aveugle des foules contre les parias. Ils traitèrent surtout cette dernière d’une sale façon ; et toujours l’insulte de fille de galérien leur venait aux lèvres, comme une raison sans réplique qui condamnait la chère innocente à une éternelle honte.

Le charron Vian, un brave et digne homme, finit par leur imposer silence.

— Eh ! taisez-vous, mauvaises langues ! dit-il en lâchant un brancard de carriole qu’il examinait. N’avez-vous pas honte de vous acharner après une enfant ? Je l’ai vue, moi, cette petite. Elle a un air très-honnête. Puis on m’a dit qu’elle ne boudait pas devant le travail et qu’elle faisait déjà la besogne d’une femme de trente ans. Il y a ici des fainéants qui ne la valent pas. Je lui souhaite pour plus tard un bon mari qui fasse taire les méchants propos.

Silvère, que les plaisanteries et les injures grossières des ouvriers avaient glacé, sentit des larmes lui monter aux yeux, à cette dernière parole de Vian. D’ailleurs, il n’ouvrit pas les lèvres. Il reprit son marteau, qu’il avait posé auprès de lui, et se mit à taper de toutes ses forces sur le moyeu d’une roue qu’il ferrait.

Le soir, dès qu’il fut rentré de l’atelier, il courut grimper sur le mur. Il trouva Miette à sa besogne de la veille. Il l’appela. Elle vint à lui, avec son sourire embarrassé, son adorable sauvagerie d’enfant grandie dans les larmes.

— Tu es la Chantegreil, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il brusquement.

Elle recula, elle cessa de sourire, et ses yeux devinrent d’un noir dur, luisant de défiance. Ce garçon allait donc l’insulter comme les autres ! Elle tournait le dos sans répondre, lorsque Silvère, consterné du subit changement de son visage, se hâta d’ajouter :

— Reste, je t’en prie… Je ne veux pas te faire de la peine… J’ai tant de choses à te dire !

Elle revint, méfiante encore. Silvère, dont le cœur était plein et qui s’était promis de le vider longuement, resta muet, ne sachant par où commencer, craignant de commettre quelque nouvelle maladresse. Tout son cœur se mit enfin dans une phrase :

— Veux-tu que je sois ton ami ? dit-il d’une voix émue.

Et comme Miette, toute surprise, levait vers lui ses yeux redevenus humides et souriants, il continua avec vivacité :

— Je sais qu’on te fait du chagrin. Il faut que cela cesse. C’est moi qui te défendrai maintenant. Veux-tu ?

L’enfant rayonnait. Cette amitié qui s’offrait à elle la tirait de tous ses mauvais rêves de haines muettes. Elle hocha la tête, elle répondit :

— Non, je ne veux pas que tu te battes pour moi. Tu aurais trop à faire. Puis il est des gens contre lesquels tu ne peux me défendre.

Silvère voulut crier qu’il la défendrait contre le monde entier, mais elle lui ferma la bouche, d’un geste câlin, en ajoutant :

— Il me suffit que tu sois mon ami.

Alors ils causèrent quelques minutes, en baissant la voix le plus possible. Miette parla à Silvère de son oncle et de son cousin. Pour rien au monde, elle n’aurait voulu qu’ils le vissent ainsi à califourchon sur le chaperon du mur. Justin serait implacable s’il avait une arme contre elle. Elle disait ses craintes avec l’effroi d’une écolière qui rencontre une amie que sa mère lui a défendu de fréquenter. Silvère comprit seulement qu’il ne pourrait voir Miette à son aise. Cela l’attrista beaucoup. Il promit cependant de ne plus remonter sur le mur. Ils cherchaient tous deux un moyen pour se revoir, lorsque Miette le supplia de s’en aller ; elle venait d’apercevoir Justin qui traversait la propriété, en se dirigeant du côté du puits. Silvère se hâta de descendre. Quand il fut dans la petite cour, il resta au pied du mur, prêtant l’oreille, irrité de sa fuite. Au bout de quelques minutes, il se hasarda à grimper de nouveau et à jeter un coup d’œil dans le Jas-Meiffren ; mais il vit Justin qui causait avec Miette, il retira vite la tête. Le lendemain, il ne put voir son amie, pas même de loin ; elle devait avoir fini sa besogne dans cette partie du Jas. Huit jours se passèrent ainsi, sans que les deux camarades eussent l’occasion d’échanger une seule parole. Silvère était désespéré ; il songeait à aller carrément demander Miette chez les Rébufat.

Le puits mitoyen était un grand puits très-peu profond. De chaque côté du mur, les margelles s’arrondissaient en un large demi-cercle. L’eau se trouvait à trois ou quatre mètres, au plus. Cette eau dormante reflétait les deux ouvertures du puits, deux demi-lunes que l’ombre de la muraille séparait d’une raie noire. En se penchant, on eût cru apercevoir, dans le jour vague, deux glaces d’une netteté et d’un éclat singuliers. Par les matinées de soleil, lorsque l’égouttement des cordes ne troublait pas la surface de l’eau, ces glaces, ces reflets du ciel se découpaient, blancs sur l’eau verte, en reproduisant avec une étrange exactitude les feuilles d’un pied de lierre qui avait poussé le long de la muraille, au-dessus du puits.

Un matin, de fort bonne heure, Silvère, en venant tirer la provision d’eau de tante Dide, se pencha machinalement, au moment où il saisissait la corde. Il eut un tressaillement, il resta courbé, immobile. Au fond du puits, il avait cru distinguer une tête de jeune fille qui le regardait en souriant ; mais il avait ébranlé la corde, l’eau agitée n’était plus qu’un miroir trouble sur lequel rien ne se reflétait nettement. Il attendit que l’eau se fût rendormie, n’osant bouger, le cœur battant à grands coups. Et à mesure que les rides de l’eau s’élargissaient et se mouraient, il vit l’apparition se reformer. Elle oscilla longtemps dans un balancement qui donnait à ses traits une grâce vague de fantôme. Elle se fixa, enfin. C’était le visage souriant de Miette, avec son buste, son fichu de couleur, son corset blanc, ses bretelles bleues. Silvère s’aperçut à son tour dans l’autre glace. Alors, sachant tous deux qu’ils se voyaient, ils firent des signes de tête. Dans le premier moment, ils ne songèrent même pas à parler. Puis ils se saluèrent.

— Bonjour, Silvère.

— Bonjour, Miette.

Le son étrange de leurs voix les étonna. Elles avaient pris une sourde et singulière douceur dans ce trou humide. Il leur semblait qu’elles venaient de très-loin, avec ce chant léger des voix entendues le soir dans la campagne. Ils comprirent qu’il leur suffirait de parler bas pour s’entendre. Le puits résonnait au moindre souffle. Accoudés aux margelles, penchés et se regardant, ils causèrent. Miette dit combien elle avait eu du chagrin depuis huit jours. Elle travaillait à l’autre bout du Jas et ne pouvait s’échapper que le matin de bonne heure. En disant cela, elle faisait une moue de dépit que Silvère distinguait parfaitement, et à laquelle il répondait par un balancement de tête irrité. Ils se faisaient leurs confidences, comme s’ils se fussent trouvés face à face, avec les gestes et les expressions de physionomie que demandaient les paroles. Peu leur importait le mur qui les séparait, maintenant qu’ils se voyaient là-bas, dans ces profondeurs discrètes.

— Je savais, continua Miette avec une mine futée, que tu tirais de l’eau chaque jour à la même heure. J’entends, de la maison, grincer la poulie. Alors j’ai inventé un prétexte, j’ai prétendu que l’eau de ce puits cuisait mieux les légumes. Je me disais que je viendrais en puiser tous les matins en même temps que toi, et que je pourrais te dire bonjour, sans que personne s’en doutât.

Elle eut un rire d’innocente qui s’applaudit de sa ruse, et elle termina en disant :

— Mais je ne m’imaginais pas que nous nous verrions dans l’eau.

C’était là, en effet, la joie inespérée qui les ravissait. Ils ne parlaient guère que pour voir remuer leurs lèvres, tant ce jeu nouveau amusait l’enfance qui était encore en eux. Aussi se promirent-ils sur tous les tons de ne jamais manquer au rendez-vous matinal. Quand Miette eut déclaré qu’il lui fallait s’en aller, elle dit à Silvère qu’il pouvait tirer son seau d’eau. Mais Silvère n’osait remuer la corde : Miette était restée penchée, il voyait toujours son visage souriant, et il lui en coûtait trop d’effacer ce sourire. À un léger ébranlement qu’il donna au seau, l’eau frémit, le sourire de Miette pâlit. Il s’arrêta, pris d’une étrange crainte : il s’imaginait qu’il venait de la contrarier et qu’elle pleurait. Mais l’enfant lui cria : « Va donc ! va donc ! » avec un rire que l’écho lui renvoyait plus prolongé et plus sonore. Et elle fit elle-même descendre un seau bruyamment. Il y eut une tempête. Tout disparut sous l’eau noire. Silvère alors se décida à emplir ses deux cruches, en écoutant les pas de Miette, qui s’éloignait, de l’autre côté de la muraille.

À partir de ce jour, les jeunes gens ne manquèrent pas une fois de se trouver au rendez-vous. L’eau dormante, ces glaces blanches où ils contemplaient leur image, donnaient à leurs entrevues un charme infini qui suffit longtemps à leur imagination joueuse d’enfants. Ils n’avaient aucun désir de se voir face à face, cela leur semblait bien plus amusant, de prendre un puits pour miroir et de confier à son écho leur bonjour matinal. Ils connurent bientôt le puits comme un vieil ami. Ils aimaient à se pencher sur la nappe lourde et immobile, pareille à de l’argent en fusion. En bas, dans un demi-jour mystérieux, des lueurs vertes couraient, qui paraissaient changer le trou humide en une cachette perdue au fond des taillis. Ils s’apercevaient ainsi dans une sorte de nid verdâtre, tapissé de mousse, au milieu de la fraîcheur de l’eau et du feuillage. Et tout l’inconnu de cette source profonde, de cette tour creuse sur laquelle ils se courbaient, attirés, avec de petits frissons, ajoutait à leur joie de se sourire une peur inavouée et délicieuse. Il leur prenait la folle idée de descendre, d’aller s’asseoir sur une rangée de grosses pierres qui formaient une espèce de banc circulaire, à quelques centimètres de la nappe ; ils tremperaient leurs pieds dans l’eau, ils causeraient pendant des heures, sans qu’on s’avisât jamais de les venir chercher en cet endroit. Puis, quand ils se demandaient ce qu’il pouvait bien y avoir là-bas, leurs frayeurs vagues revenaient, et ils pensaient que c’était assez déjà d’y laisser descendre leur image, tout au fond, dans ces lueurs vertes qui moiraient les pierres d’étranges reflets, dans ces bruits singuliers qui montaient des coins noirs. Ces bruits surtout, venus de l’invisible, les inquiétaient ; souvent il leur semblait que des voix répondaient aux leurs ; alors ils se taisaient, et ils entendaient mille petites plaintes qu’ils ne s’expliquaient pas : travail sourd de l’humidité, soupirs de l’air, gouttes d’eau glissant sur les pierres et dont la chute avait la sonorité grave d’un sanglot. Pour se rassurer, ils se faisaient des signes de tête affectueux. L’attrait qui les retenait accoudés aux margelles avait ainsi, comme tout charme poignant, sa pointe d’horreur secrète. Mais le puits restait leur vieil ami. Il était un si excellent prétexte à leur rendez-vous ! Jamais Justin, qui espionnait chaque pas de Miette, ne se défia de son empressement à aller tirer de l’eau, le matin. Parfois il la regardait de loin se pencher, s’attarder. « Ah ! la fainéante ! murmurait-il, dire qu’elle s’amuse à faire des ronds ! » Comment soupçonner que, de l’autre côté du mur, il y avait un galant qui regardait dans l’eau le sourire de la jeune fille, en lui disant : « Si cet âne rouge de Justin te maltraite, dis-le-moi, il aura de mes nouvelles ! »

Pendant plus d’un mois, ce jeu dura. On était en juillet ; les matinées brûlaient, blanches de soleil, et c’était une volupté d’accourir là, dans ce coin humide. Il faisait bon de recevoir au visage l’haleine glacée du puits, de s’aimer dans cette eau de source, à l’heure où l’incendie du ciel s’allumait. Miette arrivait tout essoufflée, traversant les chaumes ; dans sa course, les petits cheveux de son front et de ses tempes s’échevelaient ; elle prenait à peine le temps de poser sa cruche ; elle se penchait, rouge, décoiffée, vibrante de rires. Et Silvère, qui se trouvait presque toujours le premier au rendez-vous, éprouvait, en la voyant apparaître dans l’eau, avec cette rieuse et folle hâte, la sensation vive qu’il aurait ressentie, si elle s’était jetée brusquement dans ses bras, au détour d’un sentier. Autour d’eux, les gaietés de la radieuse matinée chantaient, un flot de lumière chaude, toute sonore d’un bourdonnement d’insectes, battait la vieille muraille, les piliers et les margelles. Mais eux ne voyaient plus la matinale ondée de soleil, n’entendaient plus les mille bruits qui montaient du sol : ils étaient au fond de leur cachette verte, sous la terre, dans ce trou mystérieux et vaguement effrayant, s’oubliant à jouir de la fraîcheur et du demi-jour avec une joie frissonnante.

Certains matins, Miette, dont le tempérament ne s’accommodait pas d’une longue contemplation, se montrait taquine ; elle remuait la corde, elle faisait tomber exprès des gouttes d’eau qui ridaient les clairs miroirs et déformaient les images. Silvère la suppliait de se tenir tranquille. Lui, d’une ardeur plus concentrée, ne connaissait pas de plus vif plaisir que de regarder le visage de son amie, réfléchi dans toute la pureté de ses traits. Mais elle ne l’écoutait pas, elle plaisantait, elle faisait la grosse voix, une voix de croquemitaine, à laquelle l’écho donnait une douceur rauque.

— Non, non, grondait-elle, je ne t’aime pas aujourd’hui, je te fais la grimace ; vois comme je suis laide.

Et elle s’égayait à voir les formes bizarres que prenaient leurs figures élargies, dansantes sur l’eau.

Un matin, elle se fâcha pour tout de bon. Elle ne trouva pas Silvère au rendez-vous, et elle l’attendit près d’un quart d’heure, en faisant vainement grincer la poulie. Elle allait s’éloigner, exaspérée, lorsqu’il arriva enfin. Dès qu’elle l’aperçut, elle déchaîna une véritable tempête dans le puits ; elle agitait le seau d’une main irritée, l’eau noirâtre tourbillonnait avec des jaillissements sourds contre les pierres. Silvère eut beau lui expliquer que tante Dide l’avait retenu. À toutes les excuses, elle répondait :

— Tu m’as fait de la peine, je ne veux pas te voir.

Le pauvre garçon interrogeait avec désespoir ce trou sombre, plein de bruits lamentables, où l’attendait, les autres jours, une si claire vision, dans le silence de l’eau morte. Il dut se retirer sans avoir vu Miette. Le lendemain, ayant devancé l’heure du rendez-vous, il regardait mélancoliquement dans le puits, n’entendant rien, se disant que la mauvaise tête ne viendrait peut-être pas, lorsque l’enfant, qui était déjà de l’autre côté, où elle guettait sournoisement son arrivée, se pencha tout d’un coup, en éclatant de rire. Tout fut oublié.

Il y eut ainsi des drames et des comédies dont le puits fut complice. Ce bienheureux trou, avec ses glaces blanches et son écho musical, hâta singulièrement leur tendresse. Ils lui donnèrent une vie étrange, ils l’emplirent à tel point de leurs jeunes amours que, longtemps après, lorsqu’ils ne vinrent plus s’accouder aux margelles, Silvère, chaque matin, en tirant de l’eau, croyait y voir apparaître la figure rieuse de Miette, dans le demi-jour frissonnant et ému encore de toute la joie qu’ils avaient mise là.

Ce mois de tendresse joueuse sauva Miette de ses désespoirs muets. Elle sentit se réveiller ses affections, ses insouciances heureuses d’enfant, que la solitude haineuse où elle vivait avait comprimées en elle. La certitude qu’elle était aimée par quelqu’un, qu’elle ne se trouvait plus seule au monde, lui rendit tolérables les persécutions de Justin et des gamins du faubourg. Il y avait maintenant une chanson dans son cœur qui l’empêchait d’entendre les huées. Elle pensait à son père avec une pitié attendrie, elle ne s’abandonnait plus aussi souvent à des rêveries d’implacable vengeance. Ses amours naissantes étaient comme une aube fraîche dans laquelle se calmaient ses mauvaises fièvres. Et en même temps une rouerie de fille amoureuse lui venait. Elle s’était dit qu’elle devait garder son attitude muette et révoltée, si elle voulait que Justin n’eût aucun soupçon. Mais, malgré ses efforts, lorsque ce garçon la blessait, il lui restait de la douceur plein les yeux ; elle ne savait plus où prendre le regard noir et dur d’autrefois. Il l’entendait aussi chantonner entre ses dents, le matin, au déjeuner.

— Eh ! tu es bien gaie, la Chantegreil ! lui disait-il avec méfiance, en l’examinant de son air louche. Je parie que tu as fait quelque mauvais coup.

Elle haussait les épaules, mais elle tremblait intérieurement ; elle s’efforçait vite de jouer son rôle de martyre révoltée. D’ailleurs, bien qu’il flairât les joies secrètes de sa victime, Justin chercha longtemps avant d’apprendre de quelle façon elle lui avait échappé.

Silvère, de son côté, goûtait des bonheurs profonds. Ses rendez-vous quotidiens avec Miette suffisaient pour remplir les heures vides qu’il passait au logis. Sa vie solitaire, ses longs tête-à-tête silencieux avec tante Dide furent employés à reprendre un à un ses souvenirs de la matinée, à en jouir dans leurs moindres détails. Il éprouva dès lors une plénitude de sensations qui le mura davantage dans l’existence cloîtrée qu’il s’était faite auprès de sa grand’mère. Par tempérament, il aimait les coins cachés, les solitudes où il pouvait à son aise vivre avec ses pensées. À cette époque, il s’était déjà jeté avidement dans la lecture de tous les bouquins dépareillés qu’il trouvait chez les brocanteurs du faubourg, et qui devaient le mener à une généreuse et étrange religion sociale. Cette instruction, mal digérée, sans base solide, lui ouvrait sur le monde, sur les femmes surtout, des échappées de vanité, de volupté ardente, qui auraient singulièrement troublé son esprit, si son cœur était resté inassouvi. Miette vint, il la prit d’abord comme une camarade, puis comme la joie et l’ambition de sa vie. Le soir, retiré dans le réduit où il couchait, après avoir accroché sa lampe au chevet de son lit de sangle, il retrouvait Miette à chaque page du vieux volume poudreux qu’il avait pris au hasard sur une planche, au-dessus de sa tête, et qu’il lisait dévotement. Il ne pouvait être question, dans ses lectures, d’une jeune fille, d’une créature belle et bonne, sans qu’il la remplaçât immédiatement par son amoureuse. Et lui-même il se mettait en scène. S’il lisait une histoire romanesque, il épousait Miette au dénoûment ou mourait avec elle. S’il lisait, au contraire, quelque pamphlet politique, quelque grave dissertation sur l’économie sociale, livres qu’il préférait aux romans, par ce singulier amour que les demi-savants ont pour les lectures difficiles, il trouvait encore moyen de l’intéresser aux choses mortellement ennuyeuses que souvent il ne parvenait même pas à comprendre ; il croyait apprendre la façon d’être bon et aimant pour elle, quand ils seraient mariés. Il la mêlait ainsi à ses songeries les plus creuses. Protégé par cette pure tendresse contre les gravelures de certains contes du dix-huitième siècle qui lui tombèrent entre les mains, il se plut surtout à s’enfermer avec elle dans les utopies humanitaires que de grands esprits, affolés par la chimère du bonheur universel, ont rêvées de nos jours. Miette, dans son esprit, devenait nécessaire à l’abolissement du paupérisme et au triomphe définitif de la révolution. Nuits de lectures fiévreuses, pendant lesquelles son esprit tendu ne pouvait se détacher du volume qu’il quittait et reprenait vingt fois ; nuits pleines, en somme, d’un voluptueux énervement, dont il jouissait jusqu’au jour, comme d’une ivresse défendue, le corps serré par les murs de l’étroit cabinet, la vue troublée par la lueur jaune et louche de la lampe, se livrant à plaisir aux brûlures de l’insomnie et bâtissant des projets de société nouvelle, absurdes de générosité, où la femme, toujours sous les traits de Miette, était adorée par les nations à genoux. Il se trouvait prédisposé à l’amour de l’utopie par certaines influences héréditaires ; chez lui, les troubles nerveux de sa grand’mère tournaient à l’enthousiasme chronique, à des élans vers tout ce qui était grandiose et impossible. Son enfance solitaire, sa demi-instruction, avaient singulièrement développé les tendances de sa nature. Mais il n’était pas encore à l’âge où l’idée fixe plante son clou dans le cerveau d’un homme. Le matin, dès qu’il avait rafraîchi sa tête dans un seau d’eau, il ne se souvenait plus que confusément des fantômes de sa veille, il gardait seulement de ses rêves une sauvagerie pleine de foi naïve et d’ineffable tendresse. Il redevenait enfant. Il courait au puits, avec le seul besoin de retrouver le sourire de son amoureuse, de goûter les joies de la radieuse matinée. Et, dans la journée, si des pensées d’avenir le rendaient songeur, souvent aussi, cédant à des effusions subites, il embrassait sur les deux joues tante Dide, qui le regardait alors dans les yeux, comme prise d’inquiétude, à les voir si clairs et si profonds d’une joie qu’elle croyait reconnaître.

Cependant Miette et Silvère se lassaient un peu de n’apercevoir que leur ombre. Ils avaient usé leur jouet, ils rêvaient des plaisirs plus vifs, que le puits ne pouvait leur donner. Dans ce besoin de réalité qui les prenait, ils auraient voulu se voir face à face, courir en pleins champs, revenir essoufflés, les bras à la taille, serrés l’un contre l’autre, pour mieux sentir leur amitié. Silvère parla un matin de franchir tout simplement le mur et d’aller se promener dans le Jas, avec Miette. Mais l’enfant le supplia de ne pas faire cette folie, qui la livrerait à la merci de Justin. Il promit de chercher un autre moyen.

La muraille, dans laquelle le puits était enclavé, formait, à quelques pas, un coude brusque qui ménageait une espèce d’enfoncement où les amoureux se seraient trouvés à l’abri des regards, s’ils étaient parvenus à s’y réfugier. Il s’agissait d’arriver à cet enfoncement. Silvère ne pouvait plus songer à son projet d’escalade, dont Miette avait paru si effrayée. Il nourrissait secrètement un autre projet. La petite porte que Macquart et Adélaïde avaient jadis ouverte en une nuit, était restée oubliée, dans ce coin perdu de la vaste propriété voisine ; on n’avait pas même songé à la condamner ; noire d’humidité, verte de mousse, la serrure et les gonds rongés de rouille, elle faisait comme partie de la vieille muraille. Sans doute la clef était perdue ; les herbes, poussées au bas des planches, contre lesquelles s’étaient formés de légers talus, prouvaient suffisamment que personne ne passait plus par là depuis de longues années. C’était cette clef perdue que comptait retrouver Silvère. Il savait avec quelle dévotion tante Dide laissait pourrir sur place les reliques du passé. Cependant il fouilla la maison pendant huit jours sans aucun résultat. Il allait toutes les nuits, à pas de loup, voir s’il avait enfin, dans la journée, mis la main sur la bonne clef. Il en essaya ainsi plus de trente, provenant sans doute de l’ancien enclos des Fouque, et qu’il ramassa un peu partout, le long des murs, sur les planches, au fond des tiroirs. Il commençait à se décourager, lorsqu’il trouva enfin la bienheureuse clef. Elle était tout simplement attachée par une ficelle au passe-partout de la porte d’entrée, qui restait toujours dans la serrure. Elle pendait là depuis près de quarante ans. Chaque jour tante Dide avait dû la toucher de la main, sans se décider jamais à la faire disparaître, maintenant qu’elle ne pouvait que la reporter douloureusement à ses voluptés mortes. Quand Silvère se fut assuré qu’elle ouvrait bien la petite porte, il attendit le lendemain, en rêvant aux joies de la surprise qu’il ménageait à Miette. Il lui avait caché ses recherches.

Le lendemain, dès qu’il entendit l’enfant poser sa cruche, il ouvrit doucement la porte, dont il déblaya d’une poussée le seuil couvert de longues herbes. En allongeant la tête, il aperçut Miette penchée sur la margelle, regardant dans le puits, tout absorbée par l’attente. Alors, il gagna en deux enjambées l’enfoncement formé par le mur, et, de là, il appela : « Miette ! Miette ! » d’une voix adoucie qui la fit tressaillir. Elle leva la tête, le croyant sur le chaperon du mur. Puis, quand elle le vit dans le Jas, à quelques pas d’elle, elle eut un léger cri d’étonnement, elle accourut. Ils se prirent les mains ; ils se contemplaient, ravis d’être si près l’un de l’autre, se trouvant bien plus beaux ainsi, dans la lumière chaude du soleil. C’était la mi-août, le jour de l’Assomption ; au loin les cloches sonnaient, dans cet air limpide des grandes fêtes, qui semble avoir des souffles particuliers de gaietés blondes.

— Bonjour, Silvère !

— Bonjour, Miette !

Et la voix dont ils échangèrent leur salut matinal les étonna. Ils n’en connaissaient les sons que voilés par l’écho du puits. Elle leur parut claire comme un chant d’alouette. Ah ! qu’il faisait bon dans ce coin tiède, dans cet air de fête ! Ils se tenaient toujours les mains, Silvère le dos appuyé, contre le mur, Miette penchée un peu en arrière. Entre eux, leur sourire mettait une clarté. Ils allaient se dire toutes les bonnes choses qu’ils n’avaient point osé confier aux sonorités sourdes du puits, lorsque Silvère, tournant la tête à un léger bruit, pâlit et lâcha les mains de Miette. Il venait de voir tante Dide devant lui, droite, arrêtée sur le seuil de la porte.

La grand’mère était venue par hasard au puits. En apercevant, dans la vieille muraille noire, la trouée blanche de la porte que Silvère avait ouverte toute grande, elle reçut au cœur un coup violent. Cette trouée blanche lui semblait un abîme de lumière creusé brutalement dans son passé. Elle se revit au milieu des clartés du matin, accourant, passant le seuil avec tout l’emportement de ses amours nerveuses. Et Macquart était là qui l’attendait. Elle se pendait à son cou, elle restait sur sa poitrine, tandis que le soleil levant, entrant avec elle dans la cour par la porte qu’elle ne prenait pas le temps de refermer, les baignait de ses rayons obliques. Vision brusque qui la tirait cruellement du sommeil de sa vieillesse, comme un châtiment suprême, en réveillant en elle les cuissons brûlantes du souvenir. Jamais l’idée ne lui était venue que cette porte pût encore s’ouvrir. La mort de Macquart, pour elle, l’avait murée. Le puits, la muraille entière auraient disparu sous terre, qu’elle ne se serait pas sentie frappée d’une stupeur plus grande. Et, dans son étonnement, montait sourdement une révolte contre la main sacrilége qui, après avoir violé ce seuil, avait laissé derrière elle la trouée blanche comme une tombe ouverte. Elle s’avança, attirée par une sorte de fascination. Elle se tint immobile, dans l’encadrement de la porte.

Là, elle regarda devant elle, avec une surprise douloureuse. On lui avait bien dit que l’enclos des Fouque se trouvait réuni au Jas-Meiffren ; mais elle n’aurait jamais pensé que sa jeunesse fût morte à ce point. Un grand vent semblait avoir emporté tout ce qui était resté cher à sa mémoire. Le vieux logis, le vaste jardin potager, avec ses carrés verts de légumes, avaient disparu. Pas une pierre, pas un arbre d’autrefois. Et, à la place de ce coin, où elle avait grandi, et que la veille elle revoyait encore en fermant les yeux, s’étendait un lambeau de sol nu, une large pièce de chaume désolée comme une lande déserte. Maintenant, lorsque, les paupières closes, elle voudrait évoquer les choses du passé, toujours ce chaume lui apparaîtrait, pareil à un linceul de bure jaunâtre jeté sur la terre où sa jeunesse était ensevelie. En face de cet horizon banal et indifférent, elle crut que son cœur mourait une seconde fois. Tout, à cette heure, était bien fini. On lui prenait jusqu’aux rêves de ses souvenirs. Alors elle regretta d’avoir cédé à la fascination de la trouée blanche, de cette porte béante sur les jours à jamais disparus.

Elle allait se retirer, fermer la porte maudite, sans chercher même à connaître la main qui l’avait violée, lorsqu’elle aperçut Miette et Silvère. La vue des deux enfants amoureux qui attendaient son regard, confus, la tête baissée, la retint sur le seuil, prise d’une douleur plus vive. Elle comprenait maintenant. Jusqu’au bout, elle devait se retrouver, elle et Macquart, aux bras l’un de l’autre, dans la claire matinée. Une seconde fois, la porte était complice. Par où l’amour avait passé, l’amour passait de nouveau. C’était l’éternel recommencement, avec ses joies présentes et ses larmes futures. Tante Dide ne vit que les larmes, et elle eut comme un pressentiment rapide qui lui montra les deux enfants saignants, frappés au cœur. Toute secouée par le souvenir des souffrances de sa vie, que ce lieu venait de réveiller en elle, elle pleura son cher Silvère. Elle seule était coupable ; si elle n’avait pas jadis troué la muraille, Silvère ne serait point dans ce coin perdu, aux pieds d’une fille, à se griser d’un bonheur qui irrite la mort et la rend jalouse.

Au bout d’un silence, elle vint, sans dire un mot, prendre le jeune homme par la main. Peut-être les eût-elle laissés là à jaser au pied du mur, si elle ne s’était sentie complice de ces douceurs mortelles. Comme elle rentrait avec Silvère, elle se retourna, en entendant le pas léger de Miette qui s’était hâtée de reprendre sa cruche et de fuir à travers le chaume. Elle courait follement, heureuse d’en être quitte à si bon marché. Tante Dide eut un sourire involontaire, à la voir traverser le champ comme une chèvre échappée.

— Elle est bien jeune, murmura-t-elle. Elle a le temps.

Sans doute, elle voulait dire que Miette avait le temps de souffrir et de pleurer. Puis, reportant ses yeux sur Silvère, qui avait suivi avec extase la course de l’enfant dans le soleil limpide, elle ajouta simplement :

— Prends garde, mon garçon, on en meurt.

Ce furent les seules paroles qu’elle prononça en cette aventure, qui remua toutes les douleurs endormies au fond de son être. Elle s’était fait une religion du silence. Quand Silvère fut rentré, elle ferma la porte à double tour et jeta la clef dans le puits. Elle était certaine, de cette façon, que la porte ne la rendrait plus complice. Elle revint l’examiner un instant, heureuse de lui voir reprendre son air sombre et immuable. La tombe était refermée, la trouée blanche se trouvait à jamais bouchée par ces quelques planches noires d’humidité, vertes de mousse, sur lesquelles les escargots avaient pleuré des larmes d’argent.

Le soir, tante Dide eut une de ces crises nerveuses qui la secouaient encore de loin en loin. Pendant ces attaques, elle parlait souvent à voix haute, sans suite, comme dans un cauchemar. Ce soir-là, Silvère qui la maintenait sur son lit, navré d’une pitié poignante pour ce pauvre corps tordu, l’entendit prononcer en haletant les mots de douanier, de coup de feu, de meurtre. Et elle se débattait, elle demandait grâce, elle rêvait de vengeance. Quand la crise toucha à sa fin, elle eut, comme il arrivait toujours, une épouvante singulière, un frisson d’effroi qui faisait claquer ses dents. Elle se soulevait à moitié, elle regardait avec un étonnement hagard dans les coins de la pièce, puis se laissait retomber sur l’oreiller en poussant de longs soupirs. Sans doute elle était prise d’hallucination. Alors elle attira Silvère sur sa poitrine, elle parut commencer à le reconnaître, tout en le confondant par instants avec une autre personne.

— Ils sont là, bégaya-t-elle. Vois-tu, ils vont te prendre, ils te tueront encore… Je ne veux pas… Renvoie-les, dis-leur que je ne veux pas, qu’ils me font mal, à fixer ainsi leurs regards sur moi…

Et elle se tourna vers la ruelle, pour ne plus voir les gens dont elle parlait. Au bout d’un silence :

— Tu es auprès de moi, n’est-ce pas, mon enfant ? continua-t-elle. Il ne faut pas me quitter… J’ai cru que j’allais mourir, tout à l’heure… Nous avons eu tort de percer le mur. Depuis ce jour, j’ai souffert. Je savais bien que cette porte nous porterait encore malheur… Ah ! les chers innocents, que de larmes ! On les tuera, eux aussi, à coups de fusil, comme des chiens.

Elle retombait dans son état de catalepsie, elle ne savait même plus que Silvère était là. Brusquement elle se redressa, elle regarda au pied de son lit, avec une horrible expression de terreur.

— Pourquoi ne les as-tu pas renvoyés ? cria-t-elle en cachant sa tête blanchie dans le sein du jeune homme. Ils sont toujours là. Celui qui a le fusil me fait signe qu’il va tirer…

Peu après, elle s’endormit du sommeil lourd qui terminait les crises. Le lendemain, elle parut avoir tout oublié. Jamais elle ne reparla à Silvère de la matinée où elle l’avait trouvé avec une amoureuse, derrière le mur.

Les jeunes gens restèrent deux jours sans se voir. Quand Miette osa revenir au puits, ils se promirent de ne plus recommencer l’équipée de l’avant-veille. Cependant leur entrevue, si brusquement coupée, leur avait donné un vif désir de se retrouver seule à seul, au fond de quelque heureuse solitude. Las des joies que le puits leur offrait, et ne voulant pas chagriner tante Dide en revoyant Miette de l’autre côté du mur, Silvère supplia l’enfant de lui donner des rendez-vous autre part. Elle ne se fit guère prier, d’ailleurs ; elle accepta cette idée avec des rires satisfaits de gamine qui ne songe pas encore au mal ; ce qui la faisait rire, c’était l’idée qu’elle allait jouer de finesse avec cet espion de Justin. Lorsque les amoureux furent d’accord, ils discutèrent pendant longtemps le choix d’un lieu de rencontre. Silvère proposa des cachettes impossibles ; il rêvait de faire de véritables voyages, ou bien de rejoindre la jeune fille, à minuit dans les greniers du Jas-Meiffren. Miette, plus pratique, haussa les épaules, en déclarant qu’elle chercherait à son tour. Le lendemain, elle ne demeura qu’une minute au puits, le temps de sourire à Silvère et de lui dire de se trouver le soir, vers dix heures, au fond de l’aire Saint-Mittre. On pense si le jeune homme fut exact ! Tout le jour, le choix de Miette l’avait fort intrigué. Sa curiosité augmenta, lorsqu’il se fut engagé dans l’étroite allée que les tas de planches ménagent au fond du terrain. « Elle viendra par là, » se disait-il en regardant du côté de la route de Nice. Puis il entendit un grand bruit de branches derrière le mur, et il vit apparaître, au-dessus du chaperon, une tête rieuse, ébouriffée, qui lui cria joyeusement :

— C’est moi !

Et c’était Miette, en effet, grimpée comme un gamin sur un des mûriers qui longent encore aujourd’hui la clôture du Jas. En deux sauts, elle atteignit la pierre tombale, à demi enterrée dans l’angle de la muraille, au fond de l’allée. Silvère la regarda descendre avec un étonnement ravi, sans songer seulement à l’aider. Il lui prit les deux mains, il lui dit :

— Comme tu es leste ! tu grimpes mieux que moi.

Ce fut ainsi qu’ils se rencontrèrent pour la première fois dans ce coin perdu où ils devaient passer de si bonnes heures. À partir de cette soirée, ils se virent là presque chaque nuit. Le puits ne leur servit plus qu’à s’avertir des obstacles imprévus mis à leurs rendez-vous, des changements d’heure, de toutes les petites nouvelles, grosses à leurs yeux, et ne souffrant pas de retard ; il suffisait que celui qui avait à faire une communication à l’autre, mît en mouvement la poulie, dont le bruit strident s’entendait de fort loin. Mais bien que, certains jours, ils s’appelassent deux ou trois fois pour se dire des riens d’une énorme importance, ils ne goûtaient leurs vraies joies que le soir, dans l’allée discrète. Miette était d’une ponctualité rare. Elle couchait heureusement au-dessus de la cuisine, dans une chambre où l’on serrait, avant son arrivée, les provisions d’hiver, et à laquelle conduisait un petit escalier particulier. Elle pouvait ainsi sortir à toute heure sans être vue du père Rébufat ni de Justin. Elle comptait d’ailleurs, si ce dernier la voyait jamais rentrer, lui faire quelque histoire, en le regardant de cet air dur qui lui fermait la bouche.

Ah ! quelles heureuses et tièdes soirées ! On était alors dans les premiers jours de septembre, mois de clair soleil en Provence. Les amoureux ne pouvaient guère se rejoindre que vers neuf heures. Miette arrivait par son mur. Elle acquit bientôt une telle habileté à franchir cet obstacle, qu’elle était presque toujours sur l’ancienne pierre tombale avant que Silvère lui eût tendu les bras. Et elle riait de son tour de force, elle restait là un instant, essoufflée, décoiffée, donnant de petites tapes sur sa jupe pour la faire retomber. Son amoureux l’appelait en riant « méchant galopin ». Au fond, il aimait la crânerie de l’enfant. Il la regardait sauter son mur avec la complaisance d’un frère aîné qui assiste aux exercices d’un de ses jeunes frères. Il y avait tant de puérilité dans leur tendresse naissante ! À plusieurs reprises, ils firent le projet d’aller un jour dénicher des oiseaux, au bord de la Viorne.

— Tu verras comme je monte aux arbres ! disait Miette orgueilleusement. Quand j’étais à Chavanoz, j’allais jusqu’en haut des noyers du père André. Est-ce que tu as jamais déniché des pies, toi ? C’est ça qui est difficile !

Et une discussion s’engageait sur la façon de grimper le long des peupliers. Miette donnait son avis nettement, comme un garçon.

Mais Silvère, la prenant par les genoux, l’avait descendue à terre, et ils marchaient côte à côte, les bras à la taille. Tout en se querellant sur la manière dont on doit poser les pieds et les mains à la naissance des branches, ils se serraient davantage, ils sentaient sous leurs étreintes des chaleurs inconnues les brûler d’une étrange joie. Jamais le puits ne leur avait procuré de pareils plaisirs. Ils restaient enfants, ils avaient des jeux et des causeries de gamins, et goûtaient des jouissances d’amoureux sans savoir seulement parler d’amour, rien qu’à se tenir par le bout des doigts. Ils cherchaient la tiédeur de leurs mains, pris d’un besoin instinctif, ignorant où allaient leurs sens et leur cœur. À cette heure d’heureuse naïveté, ils se cachaient même la singulière émotion qu’ils se donnaient mutuellement, au moindre contact. Souriants, étonnés parfois des douceurs qui coulaient en eux, dès qu’ils se touchaient, ils s’abandonnaient secrètement aux mollesses de leurs sensations nouvelles, tout en continuant à causer, comme deux écoliers, des nids de pie qui sont si difficiles à atteindre.

Et ils allaient, dans le silence du sentier, entre les tas de planches et le mur du Jas-Meiffren. Jamais ils ne dépassaient le bout de ce cul-de-sac étroit, revenant sur leurs pas, à chaque fois. Ils étaient chez eux. Souvent, Miette, heureuse de se sentir si bien cachée, s’arrêtait et se complimentait de sa découverte :

— Ai-je eu la main chanceuse ! disait-elle avec ravissement. Nous ferions une lieue sans trouver une si bonne cachette !

L’herbe épaisse étouffait le bruit de leurs pas. Ils étaient noyés dans un flot de ténèbres, bercés entre deux rives sombres, ne voyant qu’une bande d’un bleu foncé, semée d’étoiles, au-dessus de leur tête. Et, dans ce vague du sol qu’ils foulaient, dans cette ressemblance de l’allée à un ruisseau d’ombre coulant sous le ciel noir et or, ils éprouvaient une émotion indéfinissable, ils baissaient la voix, bien que personne ne pût les entendre. Se livrant à ces ondes silencieuses de la nuit, la chair et l’esprit flottants, ils se contaient, ces soirs-là, les mille riens de leur journée, avec des frissons d’amoureux.

D’autres fois, par les soirées claires, lorsque la lune découpait nettement les lignes de la muraille et des tas de planches, Miette et Silvère gardaient leur insouciance d’enfant. L’allée s’allongeait, éclairée de raies blanches, toute gaie, sans inconnu. Et les deux camarades se poursuivaient, riaient comme des gamins en récréation, se hasardant même à grimper sur les tas de planches. Il fallait que Silvère effrayât Miette, en lui disant que Justin était peut-être derrière le mur, qui la guettait. Alors, encore essoufflés, ils marchaient côte à côte, en se promettant d’aller un jour courir dans les prés Sainte-Claire, pour savoir lequel des deux attraperait l’autre le plus vite.

Leurs amours naissantes s’accommodaient ainsi des nuits obscures et des nuits limpides. Toujours leur cœur était en éveil, et il suffisait d’un peu d’ombre pour que leur étreinte fût plus douce et leur rire plus mollement voluptueux. La chère retraite, si joyeuse au clair de lune, si étrangement émue par les temps sombres, leur semblait inépuisable en éclats de gaieté et en silences frissonnants. Et jusqu’à minuit ils restaient là, tandis que la ville s’endormait et que les fenêtres du faubourg s’éteignaient une à une.

Jamais ils ne furent troublés dans leur solitude. À cette heure avancée, les gamins ne jouaient plus à cache-cache derrière les tas de planches. Parfois, lorsque les jeunes gens entendaient quelque bruit, un chant d’ouvriers passant sur la route, des voix venant des trottoirs voisins, ils se hasardaient à jeter un regard sur l’aire Saint-Mittre. Le champ des poutres s’étendait, vide, peuplé de rares ombres. Par les soirées tièdes, ils y voyaient des couples vagues d’amoureux, des vieillards assis sur des madriers, au bord du grand chemin. Quand les soirées devenaient plus fraîches, ils n’apercevaient plus, dans l’aire mélancolique et déserte, qu’un feu de bohémiens, devant lequel passaient de grandes ombres noires. L’air calme de la nuit leur apportait des paroles et des sons perdus, le bonsoir d’un bourgeois fermant sa porte, le claquement d’un volet, l’heure grave des horloges, tous ces bruits mourants d’une ville de province qui se couche. Et lorsque Plassans était endormi, ils entendaient encore les querelles des bohémiens, les pétillements de leur feu, au milieu desquels s’élevaient brusquement des voix gutturales de jeunes filles chantant en une langue inconnue, pleine d’accents rudes.

Mais les amoureux ne regardaient pas longtemps au dehors, dans l’aire Saint-Mittre ; ils se hâtaient de rentrer chez eux, ils se remettaient à marcher le long de leur cher sentier clos et discret. Ils se souciaient bien des autres, de la ville entière ! Les quelques planches qui les séparaient des méchantes gens leur semblaient, à la longue, un rempart infranchissable. Ils étaient si seuls, si libres dans ce coin situé en plein faubourg, à cinquante pas de la porte de Rome, qu’ils s’imaginaient parfois être bien loin, au fond de quelque creux de la Viorne, en rase campagne. De tous les bruits qui venaient à eux, ils n’en écoutaient qu’un avec une émotion inquiète, celui des horloges battant lentement dans la nuit. Quand l’heure sonnait, parfois ils feignaient de ne pas entendre, parfois ils s’arrêtaient net, comme pour protester. Cependant, ils avaient beau s’accorder dix minutes de grâce, il leur fallait se dire adieu. Ils auraient joué, ils auraient bavardé jusqu’au matin, les bras enlacés, afin d’éprouver ce singulier étouffement, dont ils goûtaient en secret les délices, avec de continuelles surprises. Miette se décidait enfin à remonter sur son mur. Mais ce n’était point fini, les adieux traînaient encore un bon quart d’heure. Quand l’enfant avait enjambé le mur, elle restait là, les coudes sur le chaperon, retenue par les branches du mûrier qui lui servait d’échelle. Silvère, debout sur la pierre tombale, pouvait lui reprendre les mains, se remettre à causer à demi-voix. Ils répétaient plus de dix fois : « À demain ! » et trouvaient toujours de nouvelles paroles. Silvère grondait.

— Voyons, descends, il est plus de minuit.

Mais, avec des entêtements de fille, Miette voulait qu’il descendît le premier ; elle désirait le voir s’en aller. Et, comme le jeune homme tenait bon, elle finissait par dire brusquement, pour le punir, sans doute :

— Je vais sauter, tu vas voir.

Et elle sautait du mûrier, au grand effroi de Silvère. Il entendait le bruit sourd de sa chute ; puis elle s’enfuyait avec un éclat de rire, sans vouloir répondre à son dernier adieu. Il restait quelques instants à regarder son ombre vague s’enfoncer dans le noir, et lentement il descendait à son tour, il regagnait l’impasse Saint-Mittre.

Pendant deux années, ils vinrent là chaque jour. Ils y jouirent, lors de leurs premiers rendez-vous, de quelques belles nuits encore toutes tièdes. Les amoureux purent se croire en mai, au mois des frissons de la séve, lorsqu’une bonne odeur de terre et de feuilles nouvelles traîne dans l’air chaud. Ce renouveau, ce printemps tardif fut pour eux comme une grâce du ciel, qui leur permit de courir librement dans l’allée et d’y resserrer leur amitié d’un lien étroit.

Puis arrivèrent les pluies, les neiges, les gelées. Ces mauvaises humeurs de l’hiver ne les retinrent pas. Miette ne vint plus sans sa grande pelisse brune, et ils se moquèrent tous deux des vilains temps. Quand la nuit était sèche et claire, que de petits souffles soulevaient sous leurs pas une poussière blanche de gelée, et les frappaient au visage comme à coups de baguettes minces, ils se gardaient bien de s’asseoir ; ils allaient et venaient plus vite, enveloppés dans la pelisse, les joues bleuies, les yeux pleurant de froid ; et ils riaient, tout secoués de gaieté par leur marche rapide dans l’air glacé. Un soir de neige, ils s’amusèrent à faire une énorme boule qu’ils roulèrent dans un coin ; elle resta là un grand mois, ce qui les fit s’étonner à chaque nouveau rendez-vous. La pluie ne les effrayait pas davantage. Ils se virent par de terribles averses qui les mouillaient jusqu’aux os. Silvère accourait en se disant que Miette ne ferait pas la folie de venir ; et quand Miette arrivait à son tour, il ne savait plus comment la gronder. Au fond, il l’attendait. Il finit par chercher un abri contre le mauvais temps, sentant bien qu’ils sortiraient quand même, malgré leur promesse mutuelle de ne pas mettre les pieds dehors lorsqu’il pleuvait. Pour trouver un toit, il n’eut qu’à creuser un des tas de planches ; il en retira quelques morceaux de bois, qu’il rendit mobiles, de façon à pouvoir les déplacer et les replacer aisément. Dès lors, les amoureux eurent à leur disposition une sorte de guérite basse et étroite, un trou carré, où ils ne pouvaient tenir que serrés l’un contre l’autre, assis sur le bout d’un madrier, qu’ils laissaient au fond de la logette. Quand l’eau tombait, le premier arrivé se réfugiait là ; et, lorsqu’ils s’y trouvaient réunis, ils écoutaient avec une jouissance infinie l’averse qui battait sur le tas de planches de sourds roulements de tambour. Devant eux, autour d’eux, dans le noir d’encre de la nuit, il y avait un grand ruissellement qu’ils ne voyaient pas, et dont le bruit continu ressemblait à la voix haute d’une foule. Ils étaient bien seuls cependant, au bout du monde, au fond des eaux. Jamais ils ne se sentaient aussi heureux, aussi séparés des autres, qu’au milieu de ce déluge, dans ce tas de planches, menacés à chaque instant d’être emportés par les torrents du ciel. Leurs genoux repliés arrivaient presque au ras de l’ouverture, et ils s’enfonçaient le plus possible, les joues et les mains baignées d’une fine poussière de pluie. À leurs pieds, de grosses gouttes tombées des planches clapotaient à temps égaux. Et ils avaient chaud dans la pelisse brune ; ils étaient si à l’étroit, que Miette se trouvait à demi sur les genoux de Silvère. Ils bavardaient ; puis ils se taisaient, pris d’une langueur, assoupis par la tiédeur de leur embrassement et par le roulement monotone de l’averse. Pendant des heures, ils restaient là, avec cet amour de la pluie qui fait marcher gravement les petites filles, par les temps d’orage, une ombrelle ouverte à la main. Ils finirent par préférer les soirées pluvieuses. Seule, leur séparation devenait alors plus pénible. Il fallait que Miette franchît son mur sous la pluie battante, et qu’elle traversât les flaques du Jas-Meiffren en pleine obscurité. Dès qu’elle quittait ses bras, Silvère la perdait dans les ténèbres, dans la clameur de l’eau. Il écoutait vainement, assourdi, aveuglé. Mais l’inquiétude où les laissait tous deux cette brusque séparation était un charme de plus ; jusqu’au lendemain, ils se demandaient s’il ne leur était rien arrivé, par ce temps à ne pas mettre un chien dehors ; ils avaient peut-être glissé, ils pouvaient s’être égarés, craintes qui les occupaient tyranniquement l’un de l’autre, et qui rendaient plus tendre leur entrevue suivante.

Enfin les beaux jours revinrent, avril amena des nuits douces, l’herbe de l’allée verte grandit follement. Dans ce flot de vie coulant du ciel et montant du sol, au milieu des ivresses de la jeune saison, parfois les amoureux regrettèrent leur solitude d’hiver, les soirs de pluie, les nuits glacées, pendant lesquels ils étaient si perdus, si loin de tous bruits humains. Maintenant, le jour ne tombait plus assez vite ; ils maudissaient les longs crépuscules et lorsque la nuit était devenue assez noire pour que Miette pût grimper sur le mur sans danger d’être vue, lorsqu’ils étaient enfin parvenus à se glisser dans leur cher sentier, ils n’y trouvaient plus l’isolement qui plaisait à leur sauvagerie d’enfants amoureux. L’aire Saint-Mittre se peuplait, les gamins du faubourg restaient sur les poutres à se poursuivre, à crier, jusqu’à onze heures ; il arriva même parfois qu’un d’entre eux vint se cacher derrière les tas de planches, en jetant à Miette et à Silvère le rire effronté d’un vaurien de dix ans. La crainte d’être surpris, le réveil, les bruits de la vie qui grandissaient autour d’eux, à mesure que la saison devenait plus chaude, rendirent leurs entrevues inquiètes.

Puis, ils commençaient à étouffer dans l’allée étroite. Jamais elle n’avait frissonné d’un si ardent frisson ; jamais le sol, ce terreau où dormaient les derniers ossements de l’ancien cimetière, n’avait laissé échapper des haleines plus troublantes. Et ils avaient encore trop d’enfance pour goûter le charme voluptueux de ce trou perdu, tout enfiévré par le printemps. Les herbes leur montaient aux genoux ; ils allaient et venaient difficilement et, quand ils écrasaient les jeunes pousses, certaines plantes exhalaient des odeurs âcres qui les grisaient. Alors, pris d’étranges lassitudes, troublés et vacillants, les pieds comme liés par les herbes, ils s’adossaient contre la muraille, les yeux demi-clos, ne pouvant plus avancer. Il leur semblait que toute la langueur du ciel entrait en eux.

Leur pétulance d’écolier s’accommodant mal de ces faiblesses subites, ils finirent par accuser leur retraite de manquer d’air et par se décider à aller promener leur tendresse plus loin, en pleine campagne. Alors ce furent, chaque soir, de nouvelles escapades. Miette vint avec sa pelisse ; tous deux s’enfouissaient dans le large vêtement, ils filaient le long des murs, ils gagnaient la grand’route, les champs libres, les champs larges où l’air roulait puissamment comme les vagues de la haute mer. Et ils n’étouffaient plus, ils retrouvaient là leur enfance, ils sentaient se dissiper les tournoiements de tête, les ivresses que leur causaient les herbes hautes de l’aire Saint-Mittre.

Ils battirent pendant deux étés ce coin de pays. Chaque bout de rocher, chaque banc de gazon les connut bientôt, et il n’était pas un bouquet d’arbres, une haie, un buisson, qui ne devînt leur ami. Ils réalisèrent leurs rêves : ce furent des courses folles dans les prés Sainte-Claire, et Miette courait joliment, et il fallait que Silvère fît ses plus grandes enjambées pour l’attraper. Ils allèrent aussi dénicher des nids de pie ; Miette, entêtée, voulant montrer comment elle grimpait aux arbres, à Chavanoz, se liait les jupes avec un bout de ficelle, et montait sur les plus hauts peupliers ; en bas, Silvère frissonnait, les bras en avant, comme pour la recevoir, si elle venait à glisser. Ces jeux apaisaient leurs sens, au point qu’un soir ils faillirent se battre comme deux galopins qui sortent de l’école. Mais, dans la campagne large, il y avait encore des trous qui ne leur valaient rien. Tant qu’ils marchaient, c’était des rires bruyants, des poussées, des taquineries ; ils faisaient des lieues, allaient parfois jusqu’à la chaîne des Garrigues, suivaient les sentiers les plus étroits, et souvent coupaient à travers champs ; la contrée leur appartenait, ils y vivaient comme en pays conquis, jouissant de la terre et du ciel. Miette, avec cette conscience large des femmes, ne se gênait même pas pour cueillir une grappe de raisins, une branche d’amandes vertes, aux vignes, aux amandiers, dont les rameaux la fouettaient au passage ; ce qui contrariait les idées absolues de Silvère, sans qu’il osât d’ailleurs gronder la jeune fille, dont les rares bouderies le désespéraient. « Ah ! la mauvaise ! pensait-il en dramatisant puérilement la situation, elle ferait de moi un voleur. » Et Miette lui mettait dans la bouche sa part du fruit volé. Les ruses qu’il employait, — la tenant à la taille, évitant les arbres fruitiers, se faisant poursuivre le long des plants de vignes, — pour la détourner de ce besoin instinctif de maraude, le mettaient vite à bout d’imagination. Et il la forçait à s’asseoir. C’était alors qu’ils recommençaient à étouffer. Les creux de la Viorne, surtout, étaient pour eux pleins d’une ombre fiévreuse. Quand la fatigue les ramenait au bord du torrent, ils perdaient leurs belles gaietés de gamins. Sous les saules, des ténèbres grises flottaient, pareilles aux crêpes musqués d’une toilette de femme. Les enfants sentaient ces crêpes, comme parfumés et tièdes encore des épaules voluptueuses de la nuit, les caresser aux tempes, les envelopper d’une langueur invincible. Au loin, les grillons chantaient dans les prés Sainte-Claire, et la Viorne avait à leurs pieds des voix chuchotantes d’amoureux, des bruits adoucis de lèvres humides. Du ciel endormi tombait une pluie chaude d’étoiles. Et, sous le frisson de ce ciel, de ces eaux, de cette ombre, les enfants, couchés sur le dos, en pleine herbe, côte à côte, pâmés et les regards perdus dans le noir, cherchaient leur main, échangeaient une étreinte courte.

Silvère, qui comprenait vaguement le danger de ces extases, se levait parfois d’un bond en proposant de passer dans une des petites îles que les eaux basses découvraient au milieu de la rivière. Tous deux, les pieds nus, s’aventuraient ; Miette se moquait des cailloux, elle ne voulait pas que Silvère la soutînt, et il lui arriva une fois de s’asseoir au beau milieu du courant ; mais il n’y avait pas vingt centimètres d’eau, elle en fut quitte pour faire sécher sa première jupe. Puis, quand ils étaient dans l’île, ils se couchaient à plat ventre sur une langue de sable, les yeux au niveau de la surface de l’eau, dont ils regardaient au loin, dans la nuit claire, frémir les écailles d’argent. Alors Miette déclarait qu’elle était en bateau, l’île marchait pour sûr ; elle la sentait bien qui l’emportait ; ce vertige que leur donnait le grand ruissellement dont leurs yeux s’emplissaient les amusait un instant, les tenait là, sur le bord, chantant à demi-voix, ainsi que les bateliers dont les rames battent l’eau. D’autres fois, quand l’île avait une berge basse, ils s’y asseyaient comme sur un banc de verdure, laissant pendre leurs pieds nus dans le courant. Et, pendant des heures, ils causaient, faisant jaillir l’eau à coups de talon, balançant les jambes, prenant plaisir à déchaîner des tempêtes dans le bassin paisible dont la fraîcheur calmait leur fièvre.

Ces bains de pieds firent naître dans l’esprit de Miette un caprice qui faillit gâter leurs belles amours innocentes. Elle voulut à toute force prendre de grands bains. Un peu en dessus du pont de la Viorne, il y avait un trou, très-convenable, disait-elle, à peine profond de trois à quatre pieds, et très-sûr ; il faisait si chaud, on serait si bien dans l’eau jusqu’aux épaules ; puis elle mourait depuis si longtemps du désir de savoir nager, Silvère lui apprendrait. Silvère élevait des objections : la nuit, ce n’était pas prudent, on pouvait les voir, ça leur ferait peut-être du mal ; mais il ne disait pas la vraie raison, il était instinctivement très-alarmé à la pensée de ce nouveau jeu, il se demandait comment ils se déshabilleraient, et de quelle façon il s’y prendrait pour tenir Miette sur l’eau, dans ses bras nus. Celle-ci ne semblait pas se douter de ces difficultés.

Un soir, elle apporta un costume de bain qu’elle s’était taillé dans une vieille robe. Il fallut que Silvère retournât chez tante Dide chercher son caleçon. La partie fut toute naïve. Miette ne s’écarta même pas ; elle se déshabilla, naturellement, dans l’ombre d’un saule, si épaisse que son corps d’enfant n’y mit pendant quelques secondes qu’une blancheur vague. Silvère, de peau brune, apparut dans la nuit comme le tronc assombri d’un jeune chêne, tandis que les jambes et les bras de la jeune fille, nus et arrondis, ressemblaient aux tiges laiteuses des bouleaux de la rive. Puis tous deux, comme vêtus des taches sombres que les hauts feuillages laissaient tomber sur eux, entrèrent dans l’eau gaiement, s’appelant, se récriant, surpris par la fraîcheur. Et les scrupules, les hontes inavouées, les pudeurs secrètes, furent oubliés. Ils restèrent là une grande heure, barbotant, se jetant de l’eau au visage, Miette se fâchant, puis éclatant de rire, et Silvère lui donnant sa première leçon, lui enfonçant de temps à autre la tête, pour l’aguerrir. Tant qu’il la tenait d’une main par la ceinture de son costume, en lui passant l’autre main sous le ventre, elle faisait aller furieusement les jambes et les bras, elle croyait nager ; mais, dès qu’il la lâchait, elle se débattait en criant, et, les mains tendues, frappant l’eau, elle se rattrapait où elle pouvait, à la taille du jeune homme, à l’un de ses poignets. Elle s’abandonnait un instant contre lui, elle se reposait, essoufflée, toute ruisselante, tandis que son costume mouillé dessinait les grâces de son buste de vierge. Puis elle criait :

— Encore une fois ; mais tu le fais exprès, tu ne me tiens pas.

Et rien de honteux ne leur venait de ces embrassements de Silvère penché pour la soutenir, de ces sauvetages éperdus de Miette se pendant au cou du jeune homme. Le froid du bain les mettait dans une pureté de cristal. C’était, sous la nuit tiède, au milieu des feuillages pâmés, deux innocences nues qui riaient. Silvère, après les premiers bains, se reprocha secrètement d’avoir rêvé le mal. Miette se déshabillait si vite, et elle était si fraîche dans ses bras, si sonore de rires !

Mais, au bout de quinze jours, l’enfant sut nager. Libre de ses membres, bercée par le flot, jouant avec lui, elle se laissait envahir par les souplesses molles de la rivière, par le silence du ciel, par les rêveries des berges mélancoliques.

Quand tous deux ils nageaient sans bruit, Miette croyait voir, aux deux bords, les feuillages s’épaissir, se pencher vers eux, draper leur retraite de rideaux énormes. Et les jours de lune, des lueurs glissaient entre les troncs, des apparitions douces se promenaient le long des rives en robe blanche. Miette n’avait pas peur. Elle éprouvait une émotion indéfinissable à suivre les jeux de l’ombre. Tandis qu’elle avançait, d’un mouvement ralenti, l’eau calme, dont la lune faisait un clair miroir, se froissait à son approche comme une étoffe lamée d’argent ; les ronds s’élargissaient, se perdaient dans les ténèbres des bords, sous les branches pendantes des saules, où l’on entendait des clapotements mystérieux ; et, à chaque brassée, elle trouvait ainsi des trous pleins de voix, des enfoncements noirs devant lesquels elle passait avec plus de hâte, des bouquets, des rangées d’arbres, dont les masses sombres changeaient de forme, s’allongeaient, avaient l’air de la suivre du haut de la berge. Quand elle se mettait sur le dos, les profondeurs du ciel l’attendrissaient encore. De la campagne, des horizons qu’elle ne voyait plus, elle entendait alors monter une voix grave, prolongée, faite de tous les soupirs de la nuit.

Elle n’était point de nature rêveuse, elle jouissait par tout son corps, par tous ses sens, du ciel, de la rivière, des ombres, des clartés. La rivière surtout, cette eau, ce terrain mouvant, la portait avec des caresses infinies. Elle éprouvait, quand elle remontait le courant, une grande jouissance à sentir le flot filer plus rapide contre sa poitrine et contre ses jambes ; c’était un long chatouillement, très-doux, qu’elle pouvait supporter sans rire nerveux. Elle s’enfonçait davantage, se mettait de l’eau jusqu’aux lèvres, pour que le courant passât sur ses épaules, l’enveloppât d’un trait, du menton aux pieds, de son baiser fuyant. Elle avait des langueurs qui la laissaient immobile à la surface, tandis que de petits flots glissaient mollement entre son costume et sa peau, gonflant l’étoffe ; puis elle se roulait dans les nappes mortes, ainsi qu’une chatte sur un tapis ; et elle allait de l’eau lumineuse, où se baignait la lune, dans l’eau noire, assombrie par les feuillages, avec des frissons, comme si elle eût quitté une plaine ensoleillée et senti le froid des branches lui tomber sur la nuque.

Maintenant, elle s’écartait pour se déshabiller, elle se cachait. Dans l’eau, elle demeurait silencieuse ; elle ne voulait plus que Silvère la touchât ; elle se coulait doucement à son côté, nageant avec le petit bruit d’un oiseau dont le vol traverse un taillis ; ou parfois elle tournait autour de lui, prise de craintes vagues qu’elle ne s’expliquait pas. Lui-même s’éloignait, quand il frôlait un de ses membres. La rivière n’avait plus pour eux qu’une ivresse amollie, un engourdissement voluptueux, qui les troublait étrangement. Quand ils sortaient du bain, surtout, ils éprouvaient des somnolences, des éblouissements. Ils étaient comme épuisés. Miette mettait une grande heure à s’habiller. Elle ne passait d’abord que sa chemise et une jupe ; puis elle restait là, étendue sur l’herbe, se plaignant de fatigue, appelant Silvère, qui se tenait à quelques pas, la tête vide, les membres pleins d’une étrange et excitante lassitude. Et, au retour, il y avait plus d’ardeur dans leur étreinte, ils sentaient mieux, à travers leurs vêtements, leur corps assoupli par le bain, ils s’arrêtaient en poussant de gros soupirs. Le chignon énorme de Miette, encore tout humide, sa nuque, ses épaules avaient une senteur fraîche, une odeur pure, qui achevaient de griser le jeune homme. L’enfant, heureusement, déclara un soir qu’elle ne prendrait plus de bains, que l’eau froide lui faisait monter le sang à la tête. Sans doute elle donna cette raison en toute vérité, en toute innocence.

Ils reprirent leurs longues causeries. Il ne resta dans l’esprit de Silvère, du danger que venaient de courir leurs amours ignorantes, qu’une grande admiration pour la vigueur physique de Miette. En quinze jours, elle avait appris à nager, et souvent, quand ils luttaient de vitesse, il l’avait vue couper le courant d’un bras aussi rapide que le sien. Lui, qui adorait la force, les exercices corporels, se sentait le cœur attendri en la voyant si forte, si puissante et si adroite de corps. Il entrait, dans son cœur, une estime singulière pour ses gros bras. Un soir, après un de ces premiers bains qui les laissaient si rieurs, ils s’étaient empoignés par la taille, sur une bande de sable, et pendant de longues minutes, ils avaient lutté, sans que Silvère parvînt à renverser Miette ; puis le jeune homme, ayant perdu l’équilibre, c’était l’enfant qui était restée debout. Son amoureux la traitait en garçon, et ce furent ces marches forcées, ces courses folles à travers les prés, ces nids dénichés à la cime des arbres, ces luttes, tous ces jeux violents, qui les protégèrent si longtemps et les empêchèrent de salir leurs tendresses. Il y avait encore dans l’amour de Silvère, outre son admiration pour la crânerie de son amoureuse, les douceurs de son cœur tendre aux malheureux. Lui qui ne pouvait voir un être abandonné, un pauvre homme, un enfant marchant nu-pieds dans la poussière des routes, sans éprouver à la gorge un serrement de pitié, il aimait Miette, parce que personne ne l’aimait, parce qu’elle menait une existence rude de paria. Quand il la voyait rire, il était profondément ému de cette joie qu’il lui donnait. Puis, l’enfant était une sauvage comme lui, ils s’entendaient dans la haine des commères du faubourg. Le rêve qu’il faisait, lorsque, dans la journée, il cerclait chez son patron les roues des carrioles, à grands coups de marteau, était plein de folie généreuse. Il pensait à Miette en rédempteur. Toutes ses lectures lui remontaient au cerveau ; il voulait épouser un jour son amie pour la relever aux yeux du monde ; il se donnait une mission sainte, le rachat, le salut de la fille du forçat. Et il avait la tête tellement bourrée de certains plaidoyers, qu’il ne se disait pas ces choses simplement ; il s’égarait en plein mysticisme social, il imaginait des réhabilitations d’apothéose, il voyait Miette assise sur un trône, au bout du cours Sauvaire, et toute la ville s’inclinant, demandant pardon, chantant des louanges. Heureusement qu’il oubliait ces belles choses, dès que Miette sautait son mur et qu’elle lui disait sur la grande route :

— Courons, veux-tu ? je parie que tu ne m’attraperas pas.

Mais si le jeune homme rêvait tout éveillé la glorification de son amoureuse, il avait de tels besoins de justice, qu’il la faisait souvent pleurer en lui parlant de son père. Malgré les attendrissements profonds que l’amitié de Silvère avait mis en elle, elle avait encore, de loin en loin, des réveils brusques, des heures mauvaises, où les entêtements, les rébellions de sa nature sanguine la roidissaient, les yeux durs, les lèvres serrées. Alors, elle soutenait que son père avait bien fait de tuer le gendarme, que la terre appartient à tout le monde, qu’on a le droit de tirer des coups de fusil où l’on veut et quand on veut. Et Silvère, de sa voix grave, lui expliquait le code comme il le comprenait, avec des commentaires étranges qui auraient fait bondir toute la magistrature de Plassans. Ces causeries avaient lieu, le plus souvent, dans quelque coin perdu des prés Sainte-Claire. Les tapis d’herbe, d’un noir verdâtre, s’étendaient à perte de vue, sans qu’un seul arbre tachât l’immense nappe, et le ciel semblait énorme, emplissant de ses étoiles la rondeur nue de l’horizon. Les enfants étaient comme bercés dans cette mer de verdure. Miette luttait longtemps ; elle demandait à Silvère s’il eût mieux valu que son père se laissât tuer par le gendarme, et Silvère gardait un instant le silence ; puis il disait que, dans un tel cas, il valait mieux être la victime que le meurtrier, et que c’était un grand malheur, lorsqu’on tuait son semblable, même en état de légitime défense. Pour lui, la loi était chose sainte, les juges avaient eu raison d’envoyer Chantegreil au bagne. La jeune fille s’emportait, elle aurait battu son ami, elle lui criait qu’il avait aussi mauvais cœur que les autres. Et comme il continuait à défendre fermement ses idées de justice, elle finissait par éclater en sanglots, en balbutiant qu’il rougissait sans doute d’elle, puisqu’il lui rappelait toujours le crime de son père. Ces discussions se terminaient dans les larmes, dans une émotion commune. Mais l’enfant avait beau pleurer, reconnaître qu’elle avait peut-être tort, elle gardait tout au fond d’elle sa sauvagerie, son emportement sanguin. Une fois, elle raconta avec de longs rires comment un gendarme devant elle, en tombant de cheval, s’était cassé la jambe. D’ailleurs Miette ne vivait plus que pour Silvère. Quand celui-ci la questionnait sur son oncle et sur son cousin, elle répondait « qu’elle ne savait pas, » et s’il insistait, par crainte qu’on la rendît trop malheureuse au Jas-Meiffren, elle disait qu’elle travaillait beaucoup, que rien n’était changé. Elle croyait pourtant que Justin avait fini par savoir ce qui la faisait chanter le matin et lui mettait de la douceur plein les yeux. Mais elle ajoutait :

— Qu’est-ce que ça fait ? s’il vient jamais nous déranger, nous le recevrons, n’est-ce pas, de telle façon, qu’il n’aura plus l’envie de se mêler de nos affaires.

Cependant, la campagne libre, les longues marches en plein air, les lassaient parfois. Ils revenaient toujours à l’aire Saint-Mittre, à l’allée étroite, d’où les avaient chassés les soirées d’été bruyantes, les odeurs trop fortes des herbes foulées, les souffles chauds et troublants. Mais, certains soirs, l’allée se faisait plus douce, des vents la rafraîchissaient, ils pouvaient demeurer là sans éprouver de vertige. Ils goûtaient alors des repos délicieux. Assis sur la pierre tombale, l’oreille fermée au tapage des enfants et des bohémiens, ils se retrouvaient chez eux. Silvère avait ramassé à plusieurs reprises des fragments d’os, des débris de crâne, et ils aimaient à parler de l’ancien cimetière. Vaguement, avec leur imagination vive, ils se disaient que leur amour avait poussé, comme une belle plante robuste et grasse, dans ce terreau, dans ce coin de terre fertilisé par la mort. Il y avait grandi ainsi que ces herbes folles ; il y avait fleuri comme ces coquelicots que la moindre brise faisait battre sur leurs tiges, pareils à des cœurs ouverts et saignants. Et ils s’expliquaient les haleines tièdes passant sur leur front, les chuchotements entendus dans l’ombre, le long frisson qui secouait l’allée : c’étaient les morts qui leur soufflaient leurs passions disparues au visage, les morts qui leur contaient leur nuit de noces, les morts qui se retournaient dans la terre, pris du furieux désir d’aimer, de recommencer l’amour. Ces ossements, ils le sentaient bien, étaient pleins de tendresse pour eux ; les crânes brisés se réchauffaient aux flammes de leur jeunesse, les moindres débris les entouraient d’un murmure ravi, d’une sollicitude inquiète, d’une jalousie frémissante. Et quand ils s’éloignaient, l’ancien cimetière pleurait. Ces herbes, qui leur liaient les pieds par les nuits de feu, et qui les faisaient vaciller, c’étaient des doigts minces, effilés par la tombe, sortis de terre pour les retenir, pour les jeter aux bras l’un de l’autre. Cette odeur âcre et pénétrante qu’exhalaient les tiges brisées, c’était la senteur fécondante, le suc puissant de la vie, qu’élaborent lentement les cercueils et qui grisent de désirs les amants égarés dans la solitude des sentiers. Les morts, les vieux morts, voulaient les noces de Miette et de Silvère.

Jamais les enfants ne furent pris d’effroi. La tendresse flottante qu’ils devinaient autour d’eux les touchait, leur faisait aimer les êtres invisibles dont ils croyaient souvent sentir le frôlement, pareil à un léger battement d’ailes. Ils étaient simplement attristés parfois d’une tristesse douce, et ils ne comprenaient pas ce que les morts voulaient d’eux. Ils continuaient à vivre leurs amours ignorantes, au milieu de ce flot de sève, dans ce bout de cimetière abandonné, où la terre engraissée suait la vie, et qui exigeait impérieusement leur union. Les voix bourdonnantes qui faisaient sonner leurs oreilles, les chaleurs subites qui leur poussaient tout le sang au visage, ne leur disaient rien de distinct. Il y avait des jours où la clameur des morts devenait si haute, que Miette, fiévreuse, alanguie, couchée à demi sur la pierre tombale, regardait Silvère de ses yeux noyés, comme pour lui dire : « Que demandent-ils donc ? pourquoi soufflent-ils ainsi de la flamme dans mes veines ? » Et Silvère, brisé, éperdu, n’osait répondre, n’osait répéter les mots ardents qu’il croyait saisir dans l’air, les conseils fous que lui donnaient les grandes herbes, les supplications de l’allée entière, des tombes mal fermées brûlant de servir de couche aux amours de ces deux enfants.

Ils se questionnaient souvent sur les ossements qu’ils découvraient. Miette, avec son instinct de femme, adorait les sujets lugubres. À chaque nouvelle trouvaille, c’étaient des suppositions sans fin. Si l’os était petit, elle parlait d’une belle jeune fille poitrinaire, ou emportée par une fièvre la veille de son mariage ; si l’os était gros, elle rêvait quelque grand vieillard, un soldat, un juge, quelque homme terrible. La pierre tombale surtout les occupa longtemps. Par un beau clair de lune, Miette avait distingué, sur une des faces, des caractères à demi rongés. Il fallut que Silvère, avec son couteau, enlevât la mousse. Alors ils lurent l’inscription tronquée : Cy gist… Marie… morte… Et Miette, en trouvant son nom sur cette pierre, était restée toute saisie. Silvère l’appela « grosse bête ». Mais elle ne put retenir ses larmes. Elle dit qu’elle avait reçu un coup dans la poitrine, qu’elle mourrait bientôt, que cette pierre était pour elle. Le jeune homme se sentit glacé à son tour. Cependant, il réussit à faire honte à l’enfant. Comment ! elle, si courageuse, rêvait de pareils enfantillages ! Ils finirent par rire. Puis ils évitèrent de reparler de cela. Mais, aux heures de mélancolie, lorsque le ciel voilé attristait l’allée, Miette ne pouvait s’empêcher de nommer cette morte, cette Marie inconnue dont la tombe avait si longtemps facilité leurs rendez-vous. Les os de la pauvre fille étaient peut-être encore là. Elle eut un soir l’étrange fantaisie de vouloir que Silvère retournât la pierre pour voir ce qu’il y avait dessous. Il s’y refusa comme à un sacrilége, et ce refus entretint les rêveries de Miette sur le cher fantôme qui portait son nom. Elle voulait absolument qu’elle fût morte à son âge, à treize ans, en pleine tendresse. Elle s’apitoyait jusque sur la pierre, cette pierre qu’elle enjambait si lestement, où ils s’étaient tant de fois assis, pierre glacée par la mort et qu’ils avaient réchauffée de leur amour. Elle ajoutait :

— Tu verras, ça nous portera malheur… Moi, si tu mourais, je viendrais mourir ici, et je voudrais qu’on roulât ce bloc sur mon corps.

Silvère, la gorge serrée, la grondait de songer à des choses tristes.

Et ce fut ainsi que, pendant près de deux années, ils s’aimèrent dans l’allée étroite, dans la campagne large. Leur idylle traversa les pluies glacées de décembre et les brûlantes sollicitations de juillet, sans glisser à la honte des amours communes ; elle garda son charme exquis de conte grec, son ardente pureté, tous ses balbutiements naïfs de la chair qui désire et qui ignore. Les morts, les vieux morts eux-mêmes, chuchotèrent vainement à leurs oreilles. Et ils n’emportèrent de l’ancien cimetière qu’une mélancolie attendrie, que le pressentiment vague d’une vie courte ; une voix leur disait qu’ils s’en iraient, avec leurs tendresses vierges, avant les noces, le jour où ils voudraient se donner l’un à l’autre. Sans doute ce fut là, sur la pierre tombale, au milieu des ossements cachés sous les herbes grasses, qu’ils respirèrent leur amour de la mort, cet âpre désir de se coucher ensemble dans la terre, qui les faisait balbutier au bord de la route d’Orchères, par cette nuit de décembre, tandis que les deux cloches se renvoyaient leurs appels lamentables.

Miette dormait paisible, la tête sur la poitrine de Silvère, pendant qu’il rêvait aux rendez-vous lointains, à ces belles années de continuel enchantement. Au jour, l’enfant se réveilla. Devant eux, la vallée s’étendait toute claire sous le ciel blanc. Le soleil était encore derrière les coteaux. Une clarté de cristal, limpide et glacée comme une eau de source, coulait des horizons pâles. Au loin, la Viorne, pareille à un ruban de satin blanc, se perdait au milieu des terres rouges et jaunes. C’était une échappée sans bornes, des mers grises d’oliviers, des vignobles pareils à de vastes pièces d’étoffe rayée, toute une contrée agrandie par la netteté de l’air et la paix du froid. Le vent qui soufflait par courtes brises avait glacé le visage des enfants. Ils se levèrent vivement, ragaillardis, heureux des blancheurs de la matinée. Et, la nuit ayant emporté leurs tristesses effrayées, ils regardaient d’un œil ravi le cercle immense de la plaine, ils écoutaient les tintements des deux cloches, qui leur semblaient sonner joyeusement l’aube d’un jour de fête.

— Ah ! que j’ai bien dormi ! s’écria Miette. J’ai rêvé que tu m’embrassais… Est-ce que tu m’as embrassée, dis ?

— C’est bien possible, répondit Silvère en riant. Je n’avais pas chaud. Il fait un froid de loup.

— Moi, je n’ai froid qu’aux pieds.

— Eh bien ! courons… Nous avons deux bonnes lieues à faire. Tu te réchaufferas.

Et ils descendirent la côte, ils regagnèrent la route en courant. Puis, quand ils furent en bas, ils levèrent la tête, comme pour dire adieu à cette roche sur laquelle ils avaient pleuré, en se brûlant les lèvres d’un baiser. Mais ils ne reparlèrent point de cette caresse ardente qui avait mis dans leur tendresse un besoin nouveau, vague encore, et qu’ils n’osaient formuler. Ils ne se donnèrent même pas le bras, sous prétexte de marcher plus vite. Et ils marchaient gaiement, un peu confus, sans savoir pourquoi, quand ils venaient à se regarder. Autour d’eux, le jour grandissait. Le jeune homme, que son patron envoyait parfois à Orchères, choisissait sans hésiter les bons sentiers, les plus directs. Ils firent ainsi plus de deux lieues, dans des chemins creux, le long de haies et de murailles interminables. Miette accusait Silvère de l’avoir égarée. Souvent, pendant des quarts d’heure entiers, ils ne voyaient pas un bout du pays, ils n’apercevaient, au-dessus des murailles et des haies, que de longues files d’amandiers dont les branches maigres se détachaient sur la pâleur du ciel.

Brusquement, ils débouchèrent juste en face d’Orchères. De grands cris de joie, des brouhahas de foule leur arrivaient, clairs dans l’air limpide. La bande insurrectionnelle entrait à peine dans la ville. Miette et Silvère y pénétrèrent avec les traînards. Jamais ils n’avaient vu un enthousiasme pareil. Dans les rues, on eût dit un jour de procession, lorsque le passage du dais met les plus belles draperies aux fenêtres. On fêtait les insurgés comme on fête des libérateurs. Les hommes les embrassaient, les femmes leur apportaient des vivres. Et il y avait, sur les portes, des vieillards qui pleuraient. Allégresse toute méridionale qui s’épanchait d’une façon bruyante, chantant, dansant, gesticulant. Comme Miette passait, elle fut prise dans une immense farandole qui tournait sur la Grand’Place. Silvère la suivit. Ses idées de mort, de découragement, étaient loin à cette heure. Il voulait se battre, vendre du moins chèrement sa vie. L’idée de la lutte le grisait de nouveau. Il rêvait la victoire, la vie heureuse avec Miette, dans la grande paix de la République universelle.

Cette réception fraternelle des habitants d’Orchères fut la dernière joie des insurgés. Ils passèrent la journée dans une confiance rayonnante, dans un espoir sans bornes. Les prisonniers, le commandant Sicardot, MM. Garçonnet, Peirotte et les autres, qu’on avait enfermés dans une salle de la Mairie, dont les fenêtres donnaient sur la Grand’Place, regardaient, avec une surprise effrayée, ces farandoles, ces grands courants d’enthousiasme qui passaient devant eux.

— Quels gueux ! murmurait le commandant, appuyé à la rampe d’une fenêtre, comme sur le velours d’une loge de théâtre ; et dire qu’il ne viendra pas une ou deux batteries pour me nettoyer toute cette canaille !

Puis il aperçut Miette, il ajouta, en s’adressant à M. Garçonnet :

— Voyez donc, monsieur le maire, cette grande fille rouge, là-bas. C’est une honte. Ils ont traîné leurs créatures avec eux. Pour peu que cela continue, nous allons assister à de belles choses.

M. Garçonnet hochait la tête, parlant « des passions déchaînées » et « des plus mauvais jours de notre histoire. » M. Peirotte, blanc comme un linge, restait silencieux ; il ouvrit une seule fois les lèvres, pour dire à Sicardot, qui continuait à déblatérer amèrement :

— Plus bas donc, monsieur ! vous allez nous faire massacrer.

La vérité était que les insurgés traitaient ces messieurs avec la plus grande douceur. Ils leur firent même servir, le soir, un excellent dîner. Mais, pour des trembleurs comme le receveur particulier, de pareilles attentions devenaient effrayantes : les insurgés ne devaient les traiter si bien que dans le but de les trouver plus gras et plus tendres, le jour où ils les mangeraient.

Au crépuscule, Silvère se rencontra face à face avec son cousin, le docteur Pascal. Le savant avait suivi la bande à pied, causant au milieu des ouvriers, qui le vénéraient. Il s’était d’abord efforcé de les détourner de la lutte ; puis, comme gagné par leurs discours :

— Vous avez peut-être raison mes amis, leur avait-il dit avec son sourire d’indifférent affectueux ; battez-vous, je suis là pour vous raccommoder les bras et les jambes.

Et, le matin, il s’était tranquillement mis à ramasser le long de la route des cailloux et des plantes. Il se désespérait de ne pas avoir emporté son marteau de géologue et sa boîte à herboriser. À cette heure, ses poches, pleines de pierres, crevaient, et sa trousse, qu’il tenait sous le bras, laissait passer des paquets de longues herbes.

— Tiens, c’est toi, mon garçon ! s’écria-t-il en apercevant Silvère. Je croyais être ici le seul de la famille.

Il prononça ces derniers mots avec quelque ironie, raillant doucement les menées de son père et de l’oncle Antoine. Silvère fut heureux de rencontrer son cousin ; le docteur était le seul des Rougon qui lui serrât la main dans les rues et qui lui témoignât une sincère amitié. Aussi, en le voyant couvert encore de la poussière de la route, et le croyant acquis à la cause républicaine, le jeune homme montra-t-il une vive joie. Il lui parla des droits du peuple, de sa cause sainte, de son triomphe assuré, avec une emphase juvénile. Pascal l’écoutait en souriant ; il examinait avec curiosité ses gestes, les jeux ardents de sa physionomie, comme s’il eût étudié un sujet, disséqué un enthousiasme, pour voir ce qu’il y a au fond de cette fièvre généreuse.

— Comme tu vas ! comme tu vas ! Ah ! que tu es bien le petit-fils de ta grand’mère !

Et il ajouta, à voix basse, du ton d’un chimiste qui prend des notes :

— Hystérie ou enthousiasme, folie honteuse ou folie sublime. Toujours ces diables de nerfs !

Puis, concluant tout haut, résumant sa pensée :

— La famille est complète, reprit-il. Elle aura un héros.

Silvère n’avait pas entendu. Il continuait à parler de sa chère République. À quelques pas, Miette s’était arrêtée, toujours vêtue de sa grande pelisse rouge ; elle ne quittait plus Silvère, ils avaient couru la ville aux bras l’un de l’autre. Cette grande fille rouge finit par intriguer Pascal ; il interrompit brusquement son cousin, il lui demanda :

— Quelle est cette enfant qui est avec toi ?

— C’est ma femme, répondit gravement Silvère.

Le docteur ouvrit de grands yeux. Il ne comprit pas. Et, comme il était timide avec les femmes, il envoya à Miette, en s’éloignant, un large coup de chapeau.

La nuit fut inquiète. Il passa un vent de malheur sur les insurgés. L’enthousiasme, la confiance de la veille furent comme emportés dans les ténèbres. Au matin, les figures étaient sombres ; il y avait des échanges de regards tristes, des silences longs de découragement. Des bruits effrayants couraient ; les mauvaises nouvelles, que les chefs avaient réussi à cacher depuis la veille, s’étaient répandues sans que personne eût parlé, soufflées par cette bouche invisible qui jette d’une haleine la panique dans les foules. Des voix disaient que Paris était vaincu, que la province avait tendu les pieds et les poings ; et ces voix ajoutaient que des troupes nombreuses parties de Marseille, sous les ordres du colonel Masson et de M. de Blériot, le préfet du département, s’avançaient à marches forcées pour détruire les bandes insurrectionnelles. Ce fut un écroulement, un réveil plein de colère et de désespoir. Ces hommes, brûlant la veille de fièvre patriotique, se sentirent frissonner dans le grand froid de la France soumise, honteusement agenouillée. Eux seuls avaient donc eu l’héroïsme du devoir ! Ils étaient, à cette heure, perdus au milieu de l’épouvante de tous, dans le silence de mort du pays ; ils devenaient des rebelles ; on allait les chasser à coups de fusil, comme des bêtes fauves. Et ils avaient rêvé une grande guerre, la révolte d’un peuple, la conquête glorieuse du droit ! Alors, dans une telle déroute, dans un tel abandon, cette poignée d’hommes pleura sa foi morte, son rêve de justice évanoui. Il y en eut qui, en injuriant la France entière de sa lâcheté, jetèrent leurs armes et allèrent s’asseoir sur le bord des routes ; ils disaient qu’ils attendraient là les balles de la troupe, pour montrer comment mouraient des républicains.

Bien que ces hommes n’eussent plus devant eux que l’exil ou la mort, il y eut peu de désertions. Une admirable solidarité unissait ces bandes. Ce fut contre les chefs que la colère se tourna. Ils étaient réellement incapables. Des fautes irréparables avaient été commises ; et maintenant, lâchés, sans discipline, à peine protégés par quelques sentinelles, sous les ordres d’hommes irrésolus, les insurgés se trouvaient à la merci des premiers soldats qui se présenteraient.

Ils passèrent deux jours encore à Orchères, le mardi et le mercredi, perdant le temps, aggravant leur situation. Le général, l’homme au sabre, que Silvère avait montré à Miette sur la route de Plassans, hésitait, pliait sous la terrible responsabilité qui pesait sur lui. Le jeudi, il jugea que décidément la position d’Orchères était dangereuse. Vers une heure, il donna l’ordre du départ, il conduisit sa petite armée sur les hauteurs de Sainte-Roure. C’était là, d’ailleurs, une position inexpugnable, pour qui aurait su la défendre. Sainte-Roure étage ses maisons sur le flanc d’une colline ; derrière la ville, d’énormes blocs de rochers ferment l’horizon ; on ne peut monter à cette sorte de citadelle que par la plaine des Nores, qui s’élargit au bas du plateau. Une esplanade, dont on a fait un cours, planté d’ormes superbes, domine la plaine. Ce fut sur cette esplanade que les insurgés campèrent. Les otages eurent pour prison une auberge, l’hôtel de la Mule-Blanche, située au milieu du cours. La nuit se passa lourde et noire. On parla de trahison. Dès le matin, l’homme au sabre, qui avait négligé de prendre les plus simples précautions, passa une revue. Les contingents étaient alignés, tournant le dos à la plaine, avec le tohu-bohu étrange des costumes, vestes brunes, paletots foncés, blouses bleues, serrées par des ceintures rouges ; les armes, bizarrement mêlées, luisaient au soleil clair, les faux aiguisées de frais, les larges pelles de terrassier, les canons brunis des fusils de chasse : lorsque, au moment où le général improvisé passait à cheval devant la petite armée, une sentinelle, qu’on avait oubliée dans un champ d’oliviers, accourut en gesticulant, en criant :

— Les soldats ! les soldats !

Ce fut une émotion inexprimable. On crut d’abord à une fausse alerte. Les insurgés, oubliant toute discipline, se jetèrent en avant, coururent au bout de l’esplanade, pour voir les soldats. Les rangs furent rompus. Et quand la ligne sombre de la troupe apparut, correcte, avec le large éclair des baïonnettes, derrière le rideau grisâtre des oliviers, il y eut un mouvement de recul, une confusion qui fit passer un frisson de panique d’un bout à l’autre du plateau.

Cependant, au milieu du cours, La Palud et Saint-Martin-de-Vaulx, s’étant reformés, se tenaient farouches et debout. Un bûcheron, un géant dont la tête dépassait celle de ses compagnons, criait, en agitant sa cravate rouge : « À nous, Chavanoz, Graille, Poujols, Saint-Eutrope ! à nous, les Tulettes ! à nous, Plassans ! »

De grands courants de foule traversaient l’esplanade. L’homme au sabre, entouré des gens de Faverolles, s’éloigna, avec plusieurs contingents des campagnes, Vernoux, Corbière, Marsanne, Pruinas, pour tourner l’ennemi et le prendre de flanc. D’autres, Valqueyras, Nazères, Castel-le-Vieux, les Roches-Noires, Murdaran, se jetèrent à gauche, se dispersèrent en tirailleurs dans la plaine des Nores.

Et, tandis que le cours se vidait, les villes, les villages que le bûcheron avait appelés à l’aide se réunissaient, formaient sous les ormes une masse sombre, irrégulière, groupée en dehors de toutes les règles de la stratégie, mais qui avait roulé là, comme un bloc, pour barrer le chemin ou mourir. Plassans se trouvait au milieu de ce bataillon héroïque. Dans la teinte grise des blouses et des vestes, dans l’éclat bleuâtre des armes, la pelisse de Miette, qui tenait le drapeau à deux mains, mettait une large tache rouge, une tache de blessure fraîche et saignante.

Il y eut brusquement un grand silence. À une des fenêtres de la Mule Blanche, la tête blafarde de M. Peirotte apparut. Il parlait, il faisait des gestes.

— Rentrez, fermez les volets, crièrent les insurgés furieusement ; vous allez vous faire tuer.

Les volets se fermèrent en toute hâte, et l’on n’entendit plus que les pas cadencés des soldats qui approchaient.

Une minute s’écoula, interminable. La troupe avait disparu ; elle était cachée dans un pli de terrain, et bientôt les insurgés aperçurent, du côté de la plaine, au ras du sol, des pointes de baïonnettes qui poussaient, grandissaient, roulaient sous le soleil levant, comme un champ de blé aux épis d’acier. Silvère, à ce moment, dans la fièvre qui le secouait, crut voir passer devant lui l’image du gendarme dont le sang lui avait taché les mains ; il savait, par les récits de ses compagnons, que Rengade n’était pas mort, qu’il avait simplement un œil crevé ; et il le distinguait nettement, avec son orbite vide, saignant, horrible. La pensée aiguë de cet homme, auquel il n’avait plus songé depuis son départ de Plassans, lui fut insupportable. Il craignit d’avoir peur. Il serrait violemment sa carabine, les yeux voilés par un brouillard, brûlant de décharger son arme, de chasser l’image du borgne à coups de feu. Les baïonnettes montaient toujours, lentement.

Quand les têtes des soldats apparurent au bord de l’esplanade, Silvère, d’un mouvement instinctif, se tourna vers Miette. Elle était là, grandie, le visage rose, dans les plis du drapeau rouge ; elle se haussait sur la pointe des pieds, pour voir la troupe ; une attente nerveuse faisait battre ses narines, montrait ses dents blanches de jeune loup dans la rougeur de ses lèvres. Silvère lui sourit. Et il n’avait pas tourné la tête, qu’une fusillade éclata. Les soldats, dont on ne voyait encore que les épaules, venaient de lâcher leur premier feu. Il lui sembla qu’un grand vent passait sur sa tête, tandis qu’une pluie de feuilles coupées par les balles tombaient des ormes. Un bruit sec, pareil à celui d’une branche morte qui se casse, le fit regarder à sa droite. Il vit par terre le grand bûcheron, celui dont la tête dépassait celles des autres, avec un petit trou noir au milieu du front. Alors il déchargea sa carabine devant lui, sans viser, puis il rechargea, tira de nouveau. Et cela, toujours, comme un furieux, comme une bête qui ne pense à rien, qui se dépêche de tuer. Il ne distinguait même plus les soldats ; des fumées flottaient sous les ormes, pareilles à des lambeaux de mousseline grise. Les feuilles continuaient à pleuvoir sur les insurgés, la troupe tirait trop haut. Par instants, dans les bruits déchirants de la fusillade, le jeune homme entendait un soupir, un râle sourd ; et il y avait dans la petite bande une poussée, comme pour faire de la place au malheureux qui tombait en se cramponnant aux épaules de ses voisins. Pendant dix minutes, le feu dura.

Puis, entre deux décharges, un homme cria : « Sauve qui peut ! » avec un accent terrible de terreur. Il y eut des grondements, des murmures de rage, qui disaient : « Les lâches ! oh ! les lâches ! » Des phrases sinistres couraient : le général avait fui ; la cavalerie sabrait les tirailleurs dispersés dans la plaine des Nores. Et les coups de feu ne cessaient pas, ils partaient irréguliers, rayant la fumée de flammes brusques. Une voix rude répétait qu’il fallait mourir là. Mais la voix affolée, la voix de terreur, criait plus haut : « Sauve qui peut ! sauve qui peut ! » Des hommes s’enfuirent, jetant leurs armes, sautant par-dessus les morts. Les autres serrèrent les rangs. Il resta une dizaine d’insurgés. Deux prirent encore la fuite ; et, sur les huit autres, trois furent tués d’un coup.

Les deux enfants étaient restés machinalement, sans rien comprendre. À mesure que le bataillon diminuait, Miette élevait le drapeau davantage ; elle le tenait, comme un grand cierge, devant elle, les poings fermés. Il était criblé de balles. Quand Silvère n’eut plus de cartouches dans les poches, il cessa de tirer, il regarda sa carabine d’un air stupide. Ce fut alors qu’une ombre lui passa sur la face, comme si un oiseau colossal eût effleuré son front d’un battement d’aile. Et, levant les yeux, il vit le drapeau qui tombait des mains de Miette. L’enfant, les deux poings serrés sur sa poitrine, la tête renversée, avec une expression atroce de souffrance, tournait lentement sur elle-même. Elle ne poussa pas un cri ; elle s’affaissa en arrière, sur la nappe rouge du drapeau.

— Relève-toi, viens vite, dit Silvère lui tendant la main, la tête perdue.

Mais elle resta par terre, les yeux tout grands ouverts, sans dire un mot. Il comprit, il se jeta à genoux.

— Tu es blessée, dis ? Où es-tu blessée ?

Elle ne disait toujours rien ; elle étouffait ; elle le regardait de ses yeux agrandis, secouée par de courts frissons. Alors il lui écarta les mains.

— C’est là, n’est-ce pas ? c’est là.

Et il déchira son corsage, mit à nu sa poitrine. Il chercha, il ne vit rien. Ses yeux s’emplissaient de larmes. Puis, sous le sein gauche, il aperçut un petit trou rose ; une seule goutte de sang tachait la plaie.

— Ça ne sera rien, balbutia-t-il ; je vais aller chercher Pascal, il te guérira. Si tu pouvais te relever… Tu ne peux pas te relever ?

Les soldats ne tiraient plus ; ils s’étaient jetés à gauche, sur les contingents emmenés par l’homme au sabre. Au milieu de l’esplanade vide, il n’y avait que Silvère agenouillé devant le corps de Miette. Avec l’entêtement du désespoir, il l’avait prise dans ses bras. Il voulait la mettre debout ; mais l’enfant eut une telle secousse de douleur qu’il la recoucha. Il la suppliait :

— Parle-moi, je t’en prie. Pourquoi ne me dis-tu rien ?

Elle ne pouvait pas. Elle agita les mains, d’un mouvement doux et lent, pour dire que ce n’était pas sa faute. Ses lèvres serrées s’amincissaient déjà sous le doigt de la mort. Les cheveux dénoués, la tête roulée dans les plis sanglants du drapeau, elle n’avait plus que ses yeux de vivants, des yeux noirs, qui luisaient dans son visage blanc. Silvère sanglota. Les regards de ces grands yeux navrés lui faisaient mal. Il y voyait un immense regret de la vie. Miette lui disait qu’elle partait seule, avant les noces, qu’elle s’en allait sans être sa femme ; elle lui disait encore que c’était lui qui avait voulu cela, qu’il aurait dû l’aimer comme tous les garçons aiment les filles. À son agonie, dans cette lutte rude que sa nature sanguine livrait à la mort, elle pleurait sa virginité. Silvère, penché sur elle, comprit les sanglots amers de cette chair ardente. Il entendit au loin les sollicitations des vieux ossements ; il se rappela ces caresses qui avaient brûlé leurs lèvres, dans la nuit, au bord de la route : elle se pendait à son cou, elle lui demandait tout l’amour, et lui, il n’avait pas su, il la laissait partir petite fille, désespérée de n’avoir pas goûté aux voluptés de la vie. Alors, désolé de la voir n’emporter de lui qu’un souvenir d’écolier et de bon camarade, il baisa sa poitrine de vierge, cette gorge pure et chaste qu’il venait de découvrir. Il ignorait ce buste frissonnant, cette puberté admirable. Ses larmes trempaient ses lèvres. Il collait sa bouche sanglotante sur la peau de l’enfant. Ces baisers d’amant mirent une dernière joie dans les yeux de Miette. Ils s’aimaient, et leur idylle se dénouait dans la mort.

Mais lui ne pouvait croire qu’elle allait mourir. Il disait :

— Non, tu vas voir, ça n’est rien… Ne parle pas, si tu souffres… Attends, je vais te soulever la tête ; puis je te réchaufferai, tu as les mains glacées.

La fusillade reprenait, à gauche, dans les champs d’oliviers. Des galops sourds de cavalerie montaient de la plaine des Nores. Et, par instants, il y avait de grands cris d’hommes qu’on égorge. Des fumées épaisses arrivaient, traînaient sous les ormes de l’esplanade. Mais Silvère n’entendait plus, ne voyait plus. Pascal, qui descendait en courant vers la plaine, l’aperçut, vautré à terre, et s’approcha, le croyant blessé. Dès que le jeune homme l’eut reconnu, il se cramponna à lui. Il lui montrait Miette.

— Voyez donc, disait-il, elle est blessée, là, sous le sein… Ah ! que vous êtes bon d’être venu ; vous la sauverez.

À ce moment, la mourante eut une légère convulsion. Une ombre douloureuse passa sur son visage, et, de ses lèvres serrées qui s’ouvrirent, sortit un petit souffle. Ses yeux, tout grands ouverts, restèrent fixés sur le jeune homme.

Pascal, qui s’était penché, se releva en disant à demi-voix :

— Elle est morte.

Morte ! ce mot fit chanceler Silvère. Il s’était remis à genoux ; il tomba assis, comme renversé par le petit souffle de Miette.

— Morte ! morte ! répéta-t-il, ce n’est pas vrai, elle me regarde… Vous voyez bien qu’elle me regarde.

Et il saisit le médecin par son vêtement, le conjurant de ne pas s’en aller, lui affirmant qu’il se trompait, qu’elle n’était pas morte, qu’il la sauverait, s’il voulait. Pascal lutta doucement, disant de sa voix affectueuse :

— Je ne puis rien, d’autres m’attendent… Laisse, mon pauvre enfant ; elle est bien morte, va.

Il lâcha prise, il retomba. Morte ! morte ! encore ce mot, qui sonnait comme un glas dans sa tête vide ! Quand il fut seul, il se traîna auprès du cadavre. Miette le regardait toujours. Alors il se jeta sur elle, roula sa tête sur sa gorge nue, baigna sa peau de ses larmes. Ce fut un emportement. Il posait furieusement les lèvres sur la rondeur naissante de ses seins, il lui soufflait dans un baiser toute sa flamme, toute sa vie, comme pour la ressusciter. Mais l’enfant devenait froide sous ses caresses. Il sentait ce corps inerte s’abandonner dans ses bras. Il fut pris d’épouvante ; il s’accroupit, la face bouleversée, les bras pendants, et il resta là, stupide, répétant :

— Elle est morte, mais elle me regarde ; elle ne ferme pas les yeux, elle me voit toujours.

Cette idée l’emplit d’une grande douceur. Il ne bougea plus. Il échangea avec Miette un long regard, lisant encore, dans ces yeux que la mort rendait plus profonds, les derniers regrets de l’enfant pleurant sa virginité.

Cependant, la cavalerie sabrait toujours les fuyards, dans la plaine des Nores ; les galops des chevaux, les cris des mourants, s’éloignaient, s’adoucissaient, comme une musique lointaine, apportée par l’air limpide. Silvère ne savait plus qu’on se battait. Il ne vit pas son cousin, qui remontait la pente et qui traversait de nouveau le cours. En passant, Pascal ramassa la carabine de Macquart, que Silvère avait jetée ; il la connaissait pour l’avoir vue pendue à la cheminée de tante Dide, et songeait à la sauver des mains des vainqueurs. Il était à peine entré dans l’hôtel de la Mule Blanche, où l’on avait porté un grand nombre de blessés, qu’un flot d’insurgés, chassés par la troupe comme une bande de bêtes, envahit l’esplanade. L’homme au sabre avait fui ; c’étaient les derniers contingents des campagnes que l’on traquait. Il y eut là un effroyable massacre. Le colonel Masson et le préfet, M. de Blériot, pris de pitié, ordonnèrent vainement la retraite. Les soldats, furieux, continuaient à tirer dans le tas, à clouer les fuyards contre les murailles, à coups de baïonnette. Quand ils n’eurent plus d’ennemis devant eux, ils criblèrent de balles la façade de la Mule Blanche. Les volets partaient en éclats ; une fenêtre, laissée entr’ouverte, fut arrachée, avec un bruit retentissant de verre cassé. Des voix lamentables criaient à l’intérieur : « Les prisonniers ! les prisonniers ! » Mais la troupe n’entendait pas, elle tirait toujours. On vit, à un moment, le commandant Sicardot, exaspéré, paraître sur le seuil, parler en agitant les bras. À côté de lui, le receveur particulier, M. Peirotte, montra sa taille mince, son visage effaré. Il y eut encore une décharge. Et M. Peirotte tomba par terre, le nez en avant, comme une masse.

Silvère et Miette se regardaient. Le jeune homme était resté penché sur la morte, au milieu de la fusillade et des hurlements d’agonie, sans même tourner la tête. Il sentit seulement des hommes autour de lui, et il fut pris d’un sentiment de pudeur : il ramena les plis du drapeau rouge sur Miette, sur sa gorge nue. Puis ils continuèrent à se regarder.

Mais la lutte était finie. Le meurtre du receveur particulier avait assouvi les soldats. Des hommes couraient, battant tous les coins de l’esplanade, pour ne pas laisser échapper un seul insurgé. Un gendarme, qui aperçut Silvère sous les arbres, accourut ; et, voyant qu’il avait affaire à un enfant :

— Que fais-tu là, galopin ? lui demanda-t-il.

Silvère, les yeux sur les yeux de Miette, ne répondit pas.

— Ah ! le bandit, il a les mains noires de poudre, s’écria l’homme, qui s’était baissé. Allons, debout, canaille ! Ton compte est bon.

Et comme Silvère, souriant vaguement, ne bougeait pas, l’homme s’aperçut que le cadavre qui se trouvait là, dans le drapeau, était un cadavre de femme :

— Une belle fille, c’est dommage ! murmura-t-il… Ta maîtresse, hein ? crapule !

Puis il ajouta avec un rire de gendarme :

— Allons, debout !… Maintenant qu’elle est morte, tu ne veux peut-être pas coucher avec.

Il tira violemment Silvère, il le mit debout, il l’emmena comme un chien qu’on traîne par une patte. Silvère se laissa traîner, sans une parole, avec une obéissance d’enfant. Il se retourna, il regarda Miette. Il était désespéré de la laisser toute seule, sous les arbres. Il la vit de loin, une dernière fois. Elle restait là, chaste, dans le drapeau rouge, la tête légèrement penchée, avec ses grands yeux qui regardaient en l’air.