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La Folle ou Le Testament d’une Anglaise

Barba, Ponthieu et Cie, Sautelet.

LA FOLLE,
ou
Le Testament d’une Anglaise,
COMÉDIE
EN TROIS ACTES ET EN PROSE,
Par M. Gustave DE WAILLY,
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS SUR LE THÉÂTRE DE MADAME, PAR LES COMÉDIENS ORDINAIRES DE SON ALTESSE ROYALE, LE 17 AOÛT 1827.

Paris,

BARBA, PALAIS-ROYAL, PRÈS LE THÉÂTRE FRANÇAIS.
PONTHIEU ET Cie, PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS.
SAUTELET, PLACE DE LA BOURSE.


1827.



PERSONNAGES.
ACTEURS.
CÉCILE DERBY, folle. Mme Jenny Vertpré.
ANNA DERBY, sœur puînée de Cécile, mais d’un second lit.
Mme Théodore.
ARTHUR DERBY, leur cousin. M. Paul.
WILLIAMS SMITH, riche négociant d’Édimbourg. M. Numa.
CALEB, vieux domestique de la famille Derby. M. Ferville.
La scène se passe au château de Derby, aux environs d’Édimbourg.

Vu au Ministère de l’Intérieur, conformément à la décision de Son Excellence.

Paris, le 7 août 1827.
Par ordre de Son Excellence :
Le Chef du Bureau des Théâtres,
Signé Coupart.



LA FOLLE,
ou
LE TESTAMENT D’UNE ANGLAISE,
Comédie.

ACTE PREMIER.


Scène première.

WILLIAMS SMITH, CALEB.


SMITH.

Comment ! mon vieux Caleb, ta maîtresse refuse de me recevoir ?


CALEB.

Oui, monsieur.


SMITH.

Miss Anna ?


CALEB.

Ah ! mon Dieu… elle-même.


SMITH.

Moi, Williams Smith, son ami, son amant, son époux presque !


CALEB.

C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.


SMITH.

Elle, qui semblait encore hier partager toute ma joie… Pour le coup, explique les femmes qui voudra, je n’y comprends plus rien.


CALEB.

Eh, monsieur ! à qui le dites-vous ?… moi qui vous parle, je n’y ai jamais rien compris ; je touche pourtant à la soixantaine ; eh bien ! c’est singulier, plus je vais, moins j’y comprends… À propos, monsieur, miss Anna m’a chargé de vous remettre bien poliment votre congé.


SMITH.

Allons donc… c’est une plaisanterie sans doute.


CALEB, lui remettant la lettre.

Une plaisanterie ! cela ? Non, monsieur, c’est une lettre, et des plus claires encore ; si vous voulez prendre la peine…


SMITH, lisant la lettre.

« Mon cher Williams, des circonstances qu’il m’est impossible de vous expliquer aujourd’hui me mettent dans la nécessité d’ajourner indéfiniment notre union. Si j’ai quelque crédit sur vous, vous suspendrez vos visites au château de Derby, et vous attendrez à Édimbourg l’instant où je pourrai vous rappeler auprès de moi… Anna Derby… » C’est clair !


CALEB.

Et ce moment n’est pas sur le point d’arriver, je vous en réponds, foi de Caleb ; car si ma maîtresse veut mettre des formes dans le congé qu’elle vous donne, je ne vois pas pourquoi, moi, qui ai de l’estime pour vous, je vous laisserais plus long-temps dans l’erreur… C’est un mariage tout-à-fait manqué ; vous pouvez sans crainte d’être dérangé dans vos occupations retourner à Édimbourg surveiller vos manufactures.


SMITH.

Par exemple, voilà bien le caprice le mieux conditionné !


CALEB.

Écoutez, mon cher monsieur Williams, je ne voudrais pas vous désobliger ; mais, sans que je vous le dise, et par un simple retour sur vous-même, vous devriez vous rendre assez de justice pour comprendre qu’une alliance entre miss Anna Derby, fille du feu comte Derby, et Williams Smith, le manufacturier, le commerçant, l’industriel, comme vous voudrez l’appeler, est tout-à-fait disproportionnée.


SMITH.

Parbleu ! je le crois bien. C’est ce que ma famille me répète tous les jours ; j’ai dix mille livres sterlings de revenu, sans parler des bénéfices de mon commerce, tandis que miss Anna, orpheline et sans fortune, ne peut m’apporter en dot que des dettes et une sœur folle.


CALEB.

Sans contredit, monsieur, vous êtes riche, très-riche, riche comme un roturier ; qui vous dit le contraire ? mais son père, le feu lord Derby a eu trois domaines, et trois domaines superbes encore, confisqués par ordre du parlement.


SMITH.

Beau profit !


CALEB.

Et madame la comtesse, tant qu’elle a vécu, soutenait ici l’honneur de la famille, en y mangeant noblement le reste de sa fortune, tandis que son mari, comme un brave et digne gentilhomme, mourait sur la paille, à la cour de Saint-Germain-en-Laye, dans un grenier ; rien que cela, monsieur, pas davantage : que diable, il faut être de bon compte aussi, ces choses-là ne se trouvent pas toujours dans une famille.


SMITH.

Heureusement ! Mais qui a pu faire entrer une pareille pensée dans la tête de miss Anna ? c’est toi peut-être avec tes idées subalternes d’aristocratie.


CALEB.

Moi, monsieur, faire prendre à ma maîtresse une semblable résolution… Ce n’est pas pourtant que si j’avais pu y contribuer, je ne dis pas… vous entendez bien… mais il n’y a pas eu besoin de cela.


SMITH.

Ce n’est pas non plus miss Cécile ; l’infortunée, victime des persécutions de sa belle-mère, privée de la raison depuis l’âge de quinze ans, elle vit étrangère aux événemens qui l’entourent, aussi incapable de haïr que d’aimer. Personne, au moins pas un étranger, n’a vu miss Anna depuis hier ?


CALEB.

Personne, monsieur.


SMITH.

Et c’est par une idée venue d’elle seule, que miss Anna me chasse de chez elle !… Quand je dis de chez elle, je pourrais bien dire de chez moi ; car enfin le château de Derby, que je comptais lui offrir en présent de noces, dégagé de toute créance et libre de toute hypothèque, je n’ai qu’à retirer ma caution, les huissiers vont le vendre par autorité de justice, et, moyennant un léger sacrifice, j’en deviendrai le légitime propriétaire.


CALEB.

Du château de Derby… vous, monsieur !… l’acquéreur tant que vous voudrez, mais le propriétaire… jamais.


SMITH.

L’acquéreur soit… et c’est ma manufacture qui me l’aura donné… Et miss Anna, qui me disait encore hier : « Williams, je ne connais pas de plus honnête homme que vous, et la preuve, c’est que je vous épouse, malgré la supériorité de votre fortune ; enfin, si je me voyais réduite par un revers inattendu, à ne savoir où reposer la tête, je croirais outrager votre amitié, si je n’allais, moi, ma sœur et mon vieux Caleb, frapper à la porte de la manufacture… » Eh bien, morbleu ! elle y viendra… ou nous verrons.


CALEB.

Que dites-vous, monsieur !


SMITH.

Je dis, mon cher Caleb, que je n’entends pas placer à fonds perdus… Je pars pour Édimbourg ; je reviens dans deux heures ; je ramène un ministre, ou je laisse agir les hommes de loi. Tu comprends… un mariage ou une expropriation forcée… je ne connais que ça… Dans deux heures, toi, ta pauvre Cécile, et ta capricieuse maîtresse, je vous épouse, ou je vous mets sur le pavé : quand j’aime les gens, moi, voilà comme je suis… Adieu Caleb. (Il sort par le fond.)


CALEB.

Adieu, monsieur.


Scène II.



CALEB, seul.

Spéculer ainsi sur la détresse d’une jolie femme ! Dieu ! faut-il qu’un homme ait l’esprit mercantile ! Et il s’imagine que nous mendierons son hospitalité. Ma maîtresse peut bien y aller toute seule, si cela lui fait plaisir, mais moi qui ai été trente ans premier valet-de-chambre du feu lord Derby, je me respecte trop pour compromettre ainsi l’honneur de la famille… Ah ! miss Anna…


Scène III.

ANNA, CALEB.


ANNA.

Eh bien, Caleb ?


CALEB.

Eh bien, miss ?


ANNA.

Est-il parti ?


CALEB.

Sans doute.


ANNA.

Bien sûr ?


CALEB.

Au moment où je vous parle, il galoppe sur la route d’Édimbourg.


ANNA.

J’espère au moins que tu t’es acquitté de ton message avec tous les ménagemens…


CALEB.

Cela va sans dire… quand on me charge d’une affaire !… J’y ai mis tous les égards, toute la politesse convenables… Enfin, M. Smith est parti furieux.


ANNA.

Furieux !


CALEB.

Oui, miss, il vous a traitée de coquette !


ANNA.

Vraiment ?


CALEB.

De capricieuse…


ANNA.

Pauvre Williams ! il m’aime tant.


CALEB.

En un mot, je n’ai jamais vu d’homme aussi amoureux que celui-là.


ANNA, avec joie.

Ah ! tant mieux !


CALEB.

Mais soyez tranquille ; je lui ai ôté tout espoir.


ANNA.

Mais tant pis ! ce n’est pas cela que je t’avais recommandé…


CALEB.

Que voulez-vous ? ce pauvre garçon m’a fait tant de peine, que j’ai cru qu’il valait mieux l’achever tout d’un coup !


ANNA.

Un aussi honnête homme !


CALEB.

Au fait, pourquoi le tromper ? vous ne l’aimez pas.


ANNA.

Je ne le hais point.


CALEB.

Vous en épousez un autre.


ANNA.

Un autre ? qui t’a dit ?


CALEB.

Votre cousin, lord Derby, qui arrive aujourd’hui au château, ai-je deviné ?


ANNA.

C’est-à-dire, il n’y a encore rien de décidé là-dessus. D’après sa lettre, il paraît que ma tante, celle qui vient de mourir à New-York, avait formé entre nous des projets d’alliance ; mais il faut encore qu’il me plaise.


CALEB.

Parbleu ! vous seriez bien difficile s’il ne vous plaisait pas ! le cavalier le mieux tourné…


ANNA, en riant.

Tu ne le connais pas.


CALEB.

Je ne le connais pas ! c’est vrai ; je ne l’ai jamais vu… Mais depuis le roi Jacques, il n’y a eu que de beaux hommes dans la famille ; voyez un peu dans la galerie tous les portraits, hein ! quelles têtes ! et je suis bien sûr que votre cousin n’a pas dérogé.


ANNA.

Au moins, tu n’as pas fait part de tes conjectures à sir Williams : c’est, pour éviter toute querelle que j’ai voulu l’éloigner ; emporté comme il est, lui et mon cousin…


CALEB.

Et puis, ce diable d’homme, tout manufacturier qu’il est, a l’habitude de ne pas manquer son coup, et l’honneur de la famille… (regardant par la fenêtre.) Eh ! mais, qu’aperçois-je ? miss… Quelqu’un qui descend de cheval… Cet uniforme, cet air distingué… C’est lord Derby sans doute.


ANNA.

Mon cousin ! ah ! mon Dieu !


CALEB.

Qu’avez-vous donc ?


ANNA.

Je ne sais ; mais son approche me cause une émotion…


CALEB.

Tant mieux, miss, tant mieux, lorsqu’un joli garçon fait battre le cœur d’une jolie femme, l’amour n’est pas loin.


ANNA.

Mon cher Caleb, j’ai besoin de me remettre un peu… Ce pauvre Williams, que je renvoie, mon cousin, qui arrive… Tu le recevras à ma place. (Elle sort.)


Scène IV.



CALEB, seul.

Comment ! miss, vous voulez ? Allons de l’adresse, qu’il ne soupçonne pas notre position. S’il savait que nous sommes ruinés… Heureusement, on connaît un peu son affaire ! un premier valet-de-chambre ! quand je dis premier, maintenant que je suis tout seul…


Scène V.

CALEB, ARTHUR.


ARTHUR.

Comment ! personne pour me recevoir ! on arrive ici comme à l’abordage d’une galère barbaresque. (voyant Caleb.) Ah !


CALEB.

Personne ? comment milord ? où ces coquins-là se sont-ils fourrés ? (appelant.) John, Williams, Jack ! ces marauds-là sont à s’enivrer dans quelque cabaret… John ! Williams !


ARTHUR.

C’est bien, puisque me voilà.


CALEB.

Non ! mais c’est qu’ils n’en font jamais d’autres ; mais soyez tranquille, leur compte est bon. Je les chasse tous.


ARTHUR.

Comment vous les chassez ?


CALEB.

Oui, mylord, pas un ne couchera ce soir au château, et si vous en voyez un seul !…


ARTHUR.

Allons, appaisez-vous, pas tant de bruit pour moi.


CALEB.

Et pour qui en ferai-je, si ce n’est pour vous, mylord, le prétendu de miss Anna.


ARTHUR.

Ah ! vous savez donc qui je suis ?


CALEB.

Si je le sais ! lord Arthur Derby, cousin de miss Anna du côté paternel et maternel ; du côté paternel par son père, le feu lord Derby, qui était frère du vôtre ; et du côté maternel par Marguerite-Anne Dudley, votre mère, qui était fille d’Arthur Dudley, votre grand-père, qui était fils de Clarisse Dudley votre aïeule, laquelle était une Derby.


ARTHUR.

C’est une généalogie vivante que ce brave homme !


CALEB.

Aussi, mylord, quand on a été trente ans premier valet-de-chambre du feu lord Derby ; que, depuis deux cents ans, les Caleb sont dans la famille, valets-de-chambre de père en fils !…


ARTHUR.

Voilà une famille d’antichambre plus ancienne que bien d’autres !


CALEB.

Avec la survivance pour le fils aîné, mylord ; mais je crains bien que la charge ne s’éteigne avec moi… n’importe ; que Dieu me fasse voir seulement votre mariage avec miss Anna, et le vieux Caleb mourra content.


ARTHUR.

Si pour te contenter, il ne s’agit que de l’épouser, je me sens tout disposé à faire ton bonheur ; une femme riche et jolie, il y a bien des gens qui te rendraient heureux à ce prix-là.


CALEB.

Pour jolie, c’est vrai : (à part.) riche, c’est autre chose ; (haut.) et quand vous l’aurez vue…


ARTHUR.

Je l’ai aperçue en entrant, une physionomie expressive et singulière ; je l’ai même saluée en descendant de cheval. Elle était sur le perron.


CALEB.

Ah ! j’y suis. C’est miss Cécile que vous aurez aperçue.


ARTHUR.

Miss Cécile, fille du premier lit du feu lord ? J’ai passé avec elle une partie de mon enfance, avant de m’embarquer pour l’Amérique, chez une de ses tantes, dans le Northumberland ; elle promettait d’être un jour aussi spirituelle que jolie, mais elle était si jeune…


CALEB.

Elle-même, milord ; du côté de la figure, elle a tenu sa promesse, elle est belle comme un ange… comme sa sœur, parce que cela ne pouvait pas être autrement, c’est dans le sang des Derby. Du côté de l’esprit…


ARTHUR.

Eh bien !…


CALEB.

Elle est folle.


ARTHUR.

Folle ! est-il possible ? par quel accident ?


CALEB.

Feu madame la comtesse, sa belle-mère, était une femme bien respectable, sans doute, mais qui détestait miss Cécile…


ARTHUR.

Je le sais… C’est pour la soustraire à cette haine que sa tante l’avait fait venir auprès d’elle.


CALEB.

Oui, milord ; mais, après votre départ, on la rappela au château, et alors les persécutions redoublèrent : on voulait, à tout prix, assurer à miss Anna l’héritage de la famille.


ARTHUR.

Et miss Anna souffrait que sa sœur…


CALEB.

Elle ignorait tout, milord, voyageant avec moi sur le continent ; même à son retour, elle n’a jamais connu que d’une manière imparfaite la cause de la folie de Cécile ; mais, moi, je crois avoir découvert… l’infortunée nourrissait depuis long-temps dans son cœur une passion…


ARTHUR, vivement.

Une passion ! et pour qui ?


CALEB.

Personne ne l’a su, milord ; c’est un secret que la comtesse a emporté avec elle dans la tombe. Cependant, reproches, réprimandes, menaces de l’enfermer dans un couvent, elle n’épargna rien pour étouffer un amour qui contrariait ses vues. Enfin, un soir, elle entra brusquement dans la chambre de sa victime, lui annonça qu’une chaise de poste était prête, et qu’il fallait partir sur le champ pour un couvent de France. Tremblante, tout en pleurs, Cécile se jeta aux genoux de la comtesse, en implorant sa pitié ; mais celle-ci, au lieu de se laisser attendrir, la repoussa rudement, et fit un signe à ses domestiques, qui s’avancèrent pour l’entraîner.


ARTHUR.

Grand dieu !


CALEB.

Alors Cécile, dont l’esprit, affaibli déjà par tant de persécutions, venait encore d’être frappé par la mort de son frère, tué en duel presque sous ses yeux, exaspérée par un abus d’autorité si révoltant, sur le point d’être arrachée par la violence au toit paternel, saisie d’une terreur subite, tomba dans des convulsions qui faillirent lui coûter la vie… Quand elle revint à elle, ses larmes ne coulaient plus, son regard était fixe, et l’immobilité répandue sur son visage annonçait l’égarement de sa raison. Depuis ce temps, elle a perdu la mémoire : étrangère à tout ce qui se passe, prononçant au hasard des paroles sans suite, elle ne voit rien, n’entend rien, ne reconnaît personne, excepté miss Anna, qui l’aime comme une mère, et moi, son vieux Caleb, qui ne la quitterai jamais.


ARTHUR, lui donnant la main.

Tu es un brave serviteur, mon bon Caleb, ma tante m’a plus d’une fois parlé de ton attachement à la famille… Mais, dis-moi, n’est-il aucun espoir de guérison ?


CALEB.

Hélas ! milord, notre bon voisin, le respectable docteur Andrews, s’en est long-temps flatté : il ne passe pas un jour sans la voir… Mais, pardon, milord, j’aperçois miss Anna, je vous laisse avec elle. (Il sort.)


Scène VI.

ANNA, ARTHUR.


ANNA, entrant, à part.

Pauvre Williams !… voici l’instant terrible !… si je pouvais lui déplaire…


ARTHUR, à part.

Elle est vraiment fort bien, ma future !


ANNA, avec embarras.

Mille pardons, mon cousin, de vous avoir fait attendre.


ARTHUR.

Comment donc, ma cousine ! c’est moi qui vous dois des excuses, j’arrive un jour plus tôt que ne l’annonçait ma lettre ; mais mon impatience était bien naturelle : avant de vous connaître, le désir de vous voir m’a fait mettre dans mon voyage toute la célérité possible ; maintenant que je vous ai vue, je n’éprouve plus qu’un regret, celui de n’avoir pu en mettre davantage.


ANNA, à part.

Ah ! mon dieu ! est-ce qu’il m’aimerait déjà… pour le coup, ce serait jouer de malheur. (haut.) Certainement, je suis bien flattée, lord Arthur… mon cher cousin, veux-je dire… d’un empressement… qui me prouve…


ARTHUR.

Écoutez, miss Anna : nous sommes destinés l’un à l’autre, il est tout naturel que cette première entrevue nous cause quelque embarras… nous nous examinons avec défiance ; mais, si vous m’en croyez, nous bannirons toute contrainte, et nous agirons avec franchise. D’abord, moi, pour commencer, je vous avouerai sans détour que je vous trouve fort jolie ; je suis trop heureux que vous m’ayez été léguée en mariage par la volonté dernière de ma tante, et, depuis qu’en vous voyant j’ai pris connaissance par moi-même des charges de la succession, il ne m’est plus possible de balancer un moment, et j’accepte de confiance.


ANNA.

Ah ! mon cousin, vous redoublez mon embarras, et je ne sais vraiment que répondre…


ARTHUR.

Imitez ma franchise : je ne suis point assez fat pour croire que cette première entrevue m’ait été aussi favorable qu’à vous ; mon mérite ne peut faire une si subite impression, mais demain… au bout de vingt-quatre heures…


ANNA, souriant.

Vous m’avouerez pourtant que le terme est un peu court !


ARTHUR.

Je ne puis, en conscience, vous en accorder davantage ; c’est une des clauses du testament.


ANNA.

Comment cela ?


ARTHUR.

Oui : demain, à pareille heure, je suis en droit d’exiger votre réponse, comme vous la mienne ; et je vous préviens que vous n’obtiendrez aucun délai ; il serait trop dangereux pour moi de prolonger mon séjour auprès de vous, en me livrant plus long-temps à une espérance que vous pouvez détruire d’un seul mot, puisque le testament vous en donne le droit.


ANNA, vivement.

Quoi ! le testament… Asseyez-vous donc, mon cher cousin, je vous prie, et causons.

(Arthur, Anna assis.)

ANNA, avec intérêt.

Vous disiez donc tout à l’heure…


ARTHUR.

Que le testament en question est un des actes les plus bizarres qu’on puisse imaginer, même dans un pays où il s’en rencontre souvent de si singuliers.


ANNA.

Et en quoi, s’il vous plaît ?


ARTHUR.

Ma tante se fonde sur deux principes, qu’elle admet comme des vérités incontestables. Le premier, que vous êtes la femme la plus accomplie des trois royaumes, et qu’un galant homme serait trop heureux d’obtenir votre main.


ANNA.

Eh ! mais… cette bizarrerie me plaît déjà ; je la trouve d’assez bon goût.


ARTHUR.

Je vous prie de croire que, sur ce premier point, je suis entièrement de son avis ; quant au second…


ANNA.

Eh bien ?


ARTHUR.

Elle prétend… remarquez, je vous prie, que c’est toujours notre tante qui parle… elle prétend que je suis en homme ce que vous êtes en femme.


ANNA, souriant.

Ah !… il paraît qu’elle n’avait pas mauvaise opinion de la famille.


ARTHUR.

Vous m’avouerez que, malgré la modestie qui me caractérise, je suis forcé de convenir que ma tante a raison, quand ce ne serait que par respect pour sa mémoire… Or, ces deux principes une fois admis…


ANNA, l’interrompant.

Il est aisé d’en tirer les conséquences.


ARTHUR.

C’est que nous sommes faits absolument l’un pour l’autre, que nous ne pouvons nous voir sans nous aimer, et qu’en nous épousant, nous ferons tout à la fois un mariage de convenance et d’inclination.


ANNA.

Et, pour cela, nous n’avons que vingt-quatre heures ?


ARTHUR.

Ah ! mon dieu ! oui ; le testament est positif.


ANNA, avec ironie.

Il paraît alors que, malgré la perfection que ma tante nous suppose, elle ne l’a pas crue susceptible de résister à un examen trop prolongé.


ARTHUR.

Mais, ce n’est pas tout : elle a pris encore un autre moyen pour assurer notre union.


ANNA.

Vraiment ?


ARTHUR.

Elle nous laisse toute sa fortune ; chacun, dix mille livres sterlings de revenu, dans le cas où nous remplirions ses vœux ; mais, dans le cas au contraire où l’un de nous serait refusé par l’autre…


ANNA, vivement.

Elle lui laisse tout, sans doute, afin de le consoler ?… Mon cousin… j’ai bien envie de vous enrichir… qu’en dites-vous ?


ARTHUR.

En me refusant ?


ANNA.

Sans doute.


ARTHUR.

Prenez-y garde, au moins : vous me ruineriez alors !


ANNA.

Comment cela ?


ARTHUR.

Pour mieux assurer son plan, ma tante a voulu nous engager de délicatesse vis-à-vis l’un de l’autre ; et elle institue son légataire universel celui de nous deux qui refusera le premier.


ANNA.

Celui qui refusera le premier… Ah ! voici qui change la thèse.


ARTHUR.

Elle nous défend, de plus, toute espèce de transaction, sous peine de voir passer l’héritage à des collatéraux éloignés. Ainsi, grâce à cette clause toute anglaise, ma fortune dépend absolument de vous, comme la vôtre de moi. Tâchez de me plaire, ma chère cousine, ou je vous ruine sans pitié. Moi, de mon côté, je vous avoue que je ne négligerai rien pour vous paraître aimable ; car il me serait trop pénible d’éprouver à la fois les rigueurs de la fortune et de la beauté.


Scène VII.

ANNA, CÉCILE, ARTHUR.


CÉCILE, vivement.

Moi, je vous dis que j’entrerai… c’est inutile, je veux le voir ; je le veux… (Elle s’approche d’Arthur et d’Anna, qui se lèvent.) Ah !… je voulais… je venais… je ne sais plus pourquoi je venais… aide-moi donc un peu, ma sœur… tiens, je suis toute tremblante, et je rougis, comme je fais quand tu me grondes ; et, cependant, tu es bien bonne… (brusquement.) Ah ! cache-moi ! cache-moi ! je t’en prie, j’ai peur. (Elle se jette en rougissant dans les bras d’Anna.)


ANNA.

Rassure-toi, mon amie ; vous voyez, mon cousin, l’état de cette infortunée.


ARTHUR.

Je suis bien malheureux, miss, que ma présence vous cause de l’effroi.


CÉCILE, sans le regarder.

Anna, je crois qu’il m’a parlé ? oh ! que sa voix est douce !


ARTHUR.

Si vous êtes fâchée de me voir, je vais me retirer.


CÉCILE, souriant, et en se retournant.

Oh ! non… non… reste… reste, Arthur.


ARTHUR.

Arthur ! vous n’avez pas oublié mon nom ?


CÉCILE.

Je viens de me le rappeler à l’instant. Quand je parlais de toi à ma sœur, quand je disais : lui… il m’aimait bien ; lui, il était bien bon pour moi ; elle me demandait toujours… qui, lui ? elle ne pouvait me comprendre ; c’était bien clair pourtant : lui, c’était Arthur ! Et toi, as-tu oublié mon nom ? C’est que j’en ai deux maintenant, on m’en a donné un autre, bien terrible, depuis que je ne t’ai vu. Dans le pays, quand je sors, les petits enfans me suivent et me montrent au doigt, en criant : la folle… la folle… Ma sœur est bien bonne, elle m’appelle toujours Cécile. Toi aussi, tu m’appelleras Cécile ?


ARTHUR.

Oui, Cécile, toujours comme au temps de notre enfance.


Scène VIII.

ANNA, CÉCILE, ARTHUR, CALEB.


CALEB.

L’appartement de mylord est préparé.


ANNA, passant à côté d’Arthur.

Pardon, mon cher cousin, si le logement que je vous destine n’est pas meublé dans le dernier goût.


CALEB, vivement.

Comment ! dans le dernier goût ? Dieu merci, il y a assez d’appartemens au château de Derby, miss, et d’appartemens magnifiques encore, celui du pavillon par exemple, qui est si richement décoré.


ANNA, bas, à Caleb.

Comment ! que veux-tu dire ?


CALEB.

Oui, celui que le feu Lord avait l’intention de décorer si richement : c’est la même chose… mais j’ai pensé que celui-ci conviendrait mieux à mylord, un appartement historique…


ANNA, à part.

Que dit-il ?


CALEB.

Un vrai logement de prince, c’est là que le prétendant a couché après la bataille de Kulloden ; l’ameublement est un peu gothique, mais pour l’honneur de la famille, on se serait fait un scrupule d’y rien changer.


ARTHUR.

C’est bon, mon vieux camarade, un capitaine de vaisseau n’est pas difficile : en pleine mer, six pieds carrés, et un hamac.


CALEB.

Du reste, mylord, une vue superbe, le lac sous vos pieds, le jardin, les fleurs…


ARTHUR.

Des fleurs ! un joli point de vue ; il ne m’en faut pas davantage ; j’aime beaucoup les fleurs, et…


CÉCILE, vivement.

Adieu, ma sœur ; adieu, Arthur.


ANNA.

Où vas-tu, Cécile ?


CÉCILE, avec mystère.

Oh ! sois tranquille, je reviendrai ; mais ne me trahis pas, n’en dis rien à personne, c’est un secret… Adieu, Arthur. (Elle sort en courant.)


Scène IX.

ANNA, ARTHUR, CALEB.


ARTHUR.

Où court-elle ainsi ?


ANNA.

Je ne sais ; quelque idée qui lui sera venue ; au moment où elle semble avoir quelque lueur de raison, tout à coup sa pauvre tête travaille de nouveau ; mais, pardon, mon cher cousin, vous devez être fatigué de la route ; Caleb, conduis mylord à son appartement.


ARTHUR.

Permettez-moi, miss, de vous donner la main jusqu’au vôtre. (Il remonte la scène en la reconduisant.)


CALEB.

Allons, tout va bien, mylord épousera. Je craignais d’abord que ce Smith… mais les femmes ! un militaire et une jolie figure…


ARTHUR, qui a conduit Anna, lui frappant sur l’épaule.

Eh bien ! Caleb, tu ne me montres pas la chambre du prince Édouard ?


CALEB.

Pardon, mylord, je suis à vous.


ACTE II.


Scène première.

ANNA, WILLIAMS.


ANNA.

Comment, monsieur, forcer ma porte, quand je vous l’ai défendue ?


WILLIAMS.

Comment, miss, me la défendre au point où nous en sommes !


ANNA.

J’ai mes raisons, vous deviez les respecter.


WILLIAMS.

Vos raisons, je les connais, perfide ! pour les respecter, c’est autre chose : je ne suis pas un Céladon, entendez-vous, je suis négociant ; je n’aime pas plus à être trompé en amour qu’en affaire. Vous aviez promis de m’épouser fin de mois… l’échéance approche, et nous verrons, morbleu ! si…


ANNA.

Point de bruit ; au nom du ciel ! mon cher Williams, taisez-vous ; je vous aime, je n’aime que vous.


WILLIAMS.

Jolie manière de me le prouver, que de me mettre dehors !


ANNA.

Je vous expliquerai tout, revenez demain, après demain, quand vous voudrez ; mais aujourd’hui je vous en conjure, allez-vous-en !


WILLIAMS.

Que je m’en aille ? pour laisser le champ libre à votre cousin Arthur, n’est-ce pas ?


ANNA.

Mon cousin ? qui vous a dit ?…


WILLIAMS.

Oui ; ce nouveau débarqué d’hier soir : vous voyez, miss, il n’est plus temps de dissimuler. Je sais tout ; j’ai mis mes gens en campagne, c’est pour lui que vous me chassez.


ANNA.

Williams !


WILLIAMS.

Moi ! votre plus ancien ami, qui croyais à votre amour comme à ma signature, c’est une indignité !


ANNA.

Écoutez-moi !


WILLIAMS.

Après les marques d’attachement que je vous ai données, après tout ce que j’ai fait pour vous !


ANNA.

Ah ! c’est trop ! arrêtez, monsieur ; que vous me traitiez de coquette, de perfide, les apparences sont contre moi : je puis supporter vos injures ; mais m’entendre reprocher vos bienfaits, c’est un outrage que je n’attendais pas de vous.


WILLIAMS.

Eh ! madame, qui songe à vous reprocher…


ANNA.

En les acceptant, je vous ai donné la plus grande preuve d’estime qu’un homme pût recevoir de moi ; mais, puisque malgré cela, vous doutez de mon attachement, puisque vous vous oubliez jusqu’à me faire souvenir que je vous dois tout ; eh bien ! monsieur, soyez content, je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé ; j’aime mon cousin Arthur, je l’épouserai, et je serai bien heureuse avec lui. (Elle sort.)


WILLIAMS.

Au diable soient les femmes avec leur délicatesse ! faut-il que je sois son créancier ! ces maudites vingt-mille livres sterlings ! de quoi se mêle-t-elle, si elle me les doit, c’est mon affaire, et non la sienne. Mais je me vengerai ; elle saura qu’on ne se joue pas impunément de l’amour d’un honnête homme.


Scène II.

CÉCILE, WILLIAMS.


CÉCILE, accourant avec joie vers la table.

Ah ! les belles fleurs, les belles fleurs ! (avec mystère.) me voilà seule ! arrangeons-les.


WILLIAMS, qui ne l’a pas écoutée, sur le devant de la scène.

Ah ! elle ne m’aime pas, eh bien, morbleu ! tout à l’heure les huissiers vont venir, ils vont saisir le château, je l’achète, je paie tous les créanciers, j’éteins toutes les dettes, et quand tout sera à moi, j’irai la trouver, je lui dirai : tenez, voilà le château de vos pères, je vous le rends ; soyez heureuse, vous ne me verrez plus.


CÉCILE, à la table.

Ah ! le joli bouquet !


WILLIAMS.

Quant au cousin, c’est une autre affaire, nous avons un compte d’une autre espèce à régler ensemble ; et si d’ici à ce soir il ne retourne pas à bord de sa frégate, je lui ferai voir à ce monsieur Arthur, que la maison Smith et compagnie ne met pas de retard dans ses paiemens.

(Il sort.)

Scène III.



CÉCILE, seule, s’avançant machinalement du côté où il est sorti, et le menaçant de la main.

Arthur ! il a parlé d’Arthur, je crois ; il avait l’air de le menacer ! Est-ce qu’il voudrait lui faire du mal ? oh ! le vilain homme ! qu’il est méchant ! je le déteste ! (après une pause, apercevant les fleurs.) Ah ! des fleurs !… Qui vient de les apporter ? eh ! mais… c’est moi… oui, je me rappelle… je ne me trompe pas, il est arrivé, je l’ai vu, il a dit : J’aime beaucoup les fleurs : et moi, sans en rien dire à personne, je suis descendue au jardin… j’ai cueilli les plus belles, et quand il viendra, il va les voir, cela lui fera plaisir, et je serai bien heureuse.


Scène IV.

CÉCILE, ARTHUR.


ARTHUR, dans le fond.

Cécile ! depuis que je l’ai revue, son image ne me quitte pas. Je ne sais quel intérêt m’attache…


CÉCILE.

Arthur ! oui, c’est bien toi, j’avais reconnu tes pas.


ARTHUR.

Cécile ! eh quoi ! seule ici ?


CÉCILE.

Seule… oh ! non, (montrant son cœur.) tu étais là.


ARTHUR.

Mon amie !


CÉCILE.

Et toi, as-tu pensé à Cécile ?


ARTHUR.

Si j’ai pensé à vous !


CÉCILE.

Vous ! je ne m’appelle pas vous, je m’appelle toi, comme il y a bien long-temps, tu sais ? (après une pause.) Ah ! mon Dieu ! dis-moi ! tu t’étais en allé bien loin… bien loin… (avec joie.) et tu es revenu.


ARTHUR.

Oui.


CÉCILE, avec effroi.

Ciel ! si elle allait revenir aussi !


ARTHUR.

Qui ?


CÉCILE.

Maman.


ARTHUR.

Ta belle-mère ?


CÉCILE, prêtant l’oreille.

Écoute, ne l’entends-tu pas ?… elle vient… oui, c’est elle… la voici !… ah… elle me menace !


ARTHUR.

Cécile ?


CÉCILE, joignant les mains.

Maman… grâce, grâce ! je vous en supplie, je ne veux pas partir… (avec violence.) Ne m’approchez pas, ne m’approchez pas… (Elle se jette dans les bras d’Arthur.)


ARTHUR.

Cécile, mon amie, reviens à toi.


CÉCILE.

Où suis-je ? qui m’appelle ! ah ! c’est toi, Arthur, c’est toi ! que s’est-il donc passé ? Comme j’ai chaud là. (mettant la main à son front.)


ARTHUR.

Tu souffres ?


CÉCILE, avec effusion.

Non, non, je t’ai revu, ce n’est plus rien. Arthur ! qui donc m’avait dit que tu t’étais en allé, ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? tu ne voudrais pas me faire de la peine, tu m’aimes, toi.


ARTHUR.

Peux-tu douter de mon amitié !


CÉCILE.

Prenez-y garde, monsieur, si vous me trompez je vais bien le voir. (Elle prend une marguerite et en détache successivement les feuilles.)


Scène V.

ARTHUR, CÉCILE, ANNA.


ANNA, à la cantonade.

C’est bien, Caleb, s’il revient, tu m’avertiras. (à part, en entrant en scène.) Heureusement il est parti sans voir Arthur. (haut.) Eh bien ! mon cousin, comment vous trouvez-vous au château de Derby !


ARTHUR, l’apercevant.

Ah ! pardon, miss, en arrivant ici j’ai rencontré Cécile, et cet entretien m’a laissé une impression… Quelle étrange existence ! si jeune, si jolie, et privée à jamais de la raison… mais laissons un sujet si pénible… J’ai à vous remercier, miss, de l’attention délicate que l’on a eue pour moi.


ANNA.

Comment ? que voulez-vous dire ?


ARTHUR.

Ce matin, par hasard, je parle de mon goût pour les fleurs, et déjà l’on s’apprête à en parer ce salon.


ANNA.

Moi, mon cousin, je n’y suis pour rien, je vous assure ; c’est à Caleb, sans doute, que vous devez cette galanterie.


ARTHUR, lui présentant un bouquet.

En tout cas, miss, permettez-moi de vous offrir…


CÉCILE, le lui arrachant des mains.

Et moi je ne veux pas, c’est à moi ce bouquet-là, à moi toute seule… c’est moi qui l’ai cueilli…


ARTHUR.

Vous !


CÉCILE.

Oui, moi ; cela t’étonne ? est-ce que tu n’avais pas dit que tu les aimais ?


ARTHUR.

C’est pour moi… (lui offrant un bouquet.) Pardon, Cécile, je vais réparer mes torts.


CÉCILE, pressant le bouquet contre son cœur.

Maintenant il ne me quittera plus !


ANNA.

Vraiment, mon cher Arthur, vous faites des miracles, voilà une attention dont je ne la croyais pas capable ; depuis votre arrivée, elle semble parfois avoir quelque souvenir…


ARTHUR.

Vous croyez… ma présence pourrait… mais non, vous vous trompez, miss ; tenez, regardez-là, immobile, les yeux fixés sur la terre, elle ne nous voit pas, ne nous entend pas, et est retombée dans la rêverie dont elle avait paru sortir un moment.


Scène VI.

CÉCILE, ARTHUR, CALEB, ANNA.


CALEB.

Milady !


ANNA.

Qu’est-ce ?


CALEB.

J’aurais deux mots à vous dire.


ANNA.

Eh bien ! parle.


CALEB.

Il y a là dedans quelqu’un qui vous demande.


ANNA.

Fais attendre !


CALEB.

C’est que… ce sont vos fermiers.


ANNA.

Mes fermiers ?


CALEB.

Oui, (bas.) ce sont les huissiers.


ANNA.

Ah ! mon Dieu !


CALEB, haut.

Ils disent qu’ils sont pressés et qu’ils apportent de l’argent. (bas.)[1] Ils disent que si on ne les paie pas ils vont tout saisir.


ANNA.

C’est bien, j’y vais ; viens avec moi, Caleb. Pardon, mon cousin, si je vous laisse ainsi, mais…


ARTHUR.

Allons donc, miss ! point de façons avec moi ! vos affaires avant tout, quand on a des fermages à recevoir…


CALEB, en soupirant, à part.

Ah ! oui, quand on en a ! (Il sort avec Anna.)


Scène VII.

ARTHUR, CÉCILE.


CÉCILE.

Les voilà partis… tant mieux ! nous pourrons causer à présent… Dis-moi, Arthur, de quoi parlions-nous ? l’arrivée de ma sœur nous a interrompus… aide-moi un peu à me rappeler… ah ! mon dieu, que c’est terrible d’oublier et de savoir qu’on oublie… je voudrais bien pourtant ne pas perdre une seule de tes paroles.


ARTHUR.

Ma chère Cécile ! ne cherche pas à t’appesantir sur ce sujet, il t’a fait trop de mal.


CÉCILE.

Il m’a fait mal… ah j’y suis maintenant… c’est de ma belle-mère que nous parlions.


ARTHUR.

Depuis mon absence, tu as donc été bien malheureuse ?


CÉCILE.

Malheureuse… oh ! oui, car j’ai eu souvent bien peur. Mais actuellement, c’est fini, te voilà de retour, je ne crains plus rien… tu me défendrais, toi, n’est-ce pas ?


ARTHUR.

Sans doute, je serai ton protecteur, ton ami, je ne te quitterai plus.


CÉCILE.

Oh ! comme tu me rassures ; ma sœur aussi tâche souvent de me rassurer !… mais elle n’y parvient pas aussi bien ; au lieu que toi… il suffit de ta présence, de ton regard, du son de ta voix pour m’inspirer une confiance… parle, parle, je te crois, je te croirai toujours.


ARTHUR.

Eh bien ! ma chère Cécile, écoute-moi ; tâchons de raisonner ensemble.


CÉCILE.

Oui, c’est cela… raisonnons.


ARTHUR.

Et puis je te préviens d’une chose… c’est que si tu retombes dans tes frayeurs, je croirai que tu ne m’aimes pas.


CÉCILE.

Oh ! je n’aurai plus peur… je n’aurai plus peur. Je te le promets ; et la preuve, c’est que je pense à ma belle-mère… je te parle d’elle, et je ne tremble presque pas…


ARTHUR.

En ce cas, habituons-nous tous deux à cette idée, et tu verras qu’elle ne t’effraiera plus du tout.


CÉCILE.

Oui.


ARTHUR.

Dis-moi, Cécile, y a-t-il long-temps que tu as cessé de la voir ?


CÉCILE.

Oh ! pour cela je ne l’ai pas oublié : un jour, elle s’est endormie si profondément qu’on n’a pu la réveiller, on l’a portée à la chapelle, le visage découvert, les yeux fermés, et pâle comme les vêtemens qui l’entouraient. On a chanté long-temps autour d’elle, mais elle dormait toujours. Ma sœur Anna pleurait beaucoup ; moi aussi je pleurais : je faisais comme elle. Alors on m’a habillée tout en noir, et depuis ce temps-là j’ai été bien heureuse. (après une pause et avec mystère.) Excepté pourtant quand elle revient me menacer. Je la vois le jour, mais plus souvent la nuit. Personne ne veut me croire, mais j’en suis bien sûre.


ARTHUR.

Je te crois, moi, Cécile.


CÉCILE.

Comment : tu l’as vue aussi ?


ARTHUR.

Sans doute.


CÉCILE.

Quand ?


ARTHUR.

Tout à l’heure, auprès de toi.


CÉCILE, avec terreur.

Ah mon dieu ! je ne me suis donc pas trompée, je l’ai donc vue réellement.


ARTHUR.

Oui, mais tu ne la reverras plus.


CÉCILE, avec bonheur.

Tu crois ?


ARTHUR.

J’en suis sûr.


CÉCILE.

Comment ?


ARTHUR.

Elle me l’a promis.


CÉCILE.

Tu lui as donc parlé, toi ?


ARTHUR.

Certainement : je lui ai défendu de reparaître, et je l’ai menacée de toute ma colère si elle me désobéissait.


CÉCILE.

C’est donc pour cela qu’elle est disparue si vite.


ARTHUR.

Tu ne m’as pas entendu lui adresser la parole ?


CÉCILE.

Ah ! si fait… si fait… je me rappelle… de quel poids tu me soulages… Me voilà tranquille à présent, je respire à mon aise, et c’est à toi que je le dois ce bonheur !… Comme je t’aime !


ARTHUR.

Ma chère Cécile !


CÉCILE.

Mais, si tu quittais le château ?


ARTHUR.

Sois sans inquiétude, je viens m’y fixer pour toujours ; je vais peut-être… épouser ta sœur.


CÉCILE.

Épouser !… épouser !… et moi ? qui m’épousera ?


ARTHUR.

Toi ?…


CÉCILE, ne le reconnaissant plus.

Oui : vous ne savez donc pas combien je suis constante… j’ai dû me marier autrefois, il y a bien long-temps, avec un de mes cousins, nommé Arthur ; c’est un secret, je ne l’ai dit à personne, excepté à toi : nous étions bien jeunes tous deux, et je l’aimais plus qu’un frère ; il était si bon, si généreux pour moi !… Auprès de lui je ne m’ennuyais jamais ; toutes les histoires merveilleuses, toutes les vieilles légendes du pays, c’était lui qui me les racontait. Nous faisions des projets pour l’avenir, je lui disais : « Tu serais mon mari, moi, je serais ta femme, et nous serions bien heureux. » Sa nourrice connaissait seule notre amitié, elle aimait à nous voir jouer ensemble. Mais, un soir, elle nous dit en pleurant : « Mes enfans, vous vous aimez trop ; vous vous préparez bien des chagrins : les projets d’union que l’on forme au berceau s’accomplissent rarement. » Nous nous sommes mis à rire, Arthur et moi. Trois jours après, il a fallu nous quitter : Arthur est monté sur un vaisseau, et je ne l’ai plus revu… mais j’ai toujours pensé à lui.


ARTHUR, troublé.

Cécile, mon amie ! tu ne l’as pas revu ?… tu ne me reconnais donc pas ?


CÉCILE, vivement.

Comment ! je ne te reconnais pas !… c’est toi qui es Arthur… je t’ai reconnu tout de suite.


ARTHUR.

Ah ! Cécile ! je suis bien coupable, chaque mot de votre bouche me rend plus criminel encore, pourrez-vous jamais me pardonner.


CÉCILE.

Te pardonner ! Ah ! oui ! quand on me prie je pardonne toujours. Il est si cruel de se voir refuser !


ARTHUR.

Eh bien ! je vais t’avouer tous mes torts : quand je m’embarquai pour l’Amérique, notre séparation brisa mon cœur ; cependant, je dois le dire, c’était l’amie de mon enfance, la compagne de mes jeux que je regrettais en te quittant ; je croyais n’être aimé de toi que comme un frère ; je croyais ne t’aimer que comme ma sœur ; mais du moment que je t’ai revue, le trouble où m’a jeté ta présence, m’a éclairé sur mes sentimens ; je me suis senti renaître à une existence nouvelle ; un charme indéfinissable m’entraîne irrésistiblement vers toi ; cette amitié si pure et si noble que tu m’as fait connaître, et qui n’était qu’assoupie dans mon cœur, s’est réveillée tout à coup pour devenir l’amour le plus tendre, le plus passionné… Ah ! Cécile ! puis-je par le sacrifice de toute ma vie, réparer le mal que t’a causé mon ingratitude involontaire.


CÉCILE.

Arthur, je ne comprends pas toutes tes paroles, et pourtant elles me ravissent. Écoute : pour te prouver que je ne t’ai pas oublié, moi, je vais te chercher un anneau, celui que tu m’as remis sur le bord de la mer, tu sais ; je l’ai conservé précieusement, et personne ne l’a vu. Attends-moi ici et je reviens tout de suite. Arthur, je t’aime, oh ! n’oublie plus que je suis ta fiancée…

(Elle sort.)

Scène VIII.



ARTHUR, seul.

Ma fiancée, oui… sans doute… elle a raison, je n’aurais pas dû l’oublier. Pauvre Cécile ! ma vue a paru produire sur elle une impression… Si mes soins, si mon amour parvenaient à rappeler dans son esprit… c’est même un devoir pour moi, qui suis devenu, sans le savoir, la cause de ses malheurs. Oui, je consacrerai ma vie entière à les réparer… à les adoucir du moins… Mais sa sœur… miss Anna, que lui dire ! comment lui annoncer ?… Ce matin je me suis engagé moi-même avec elle ; sur la foi de mes paroles et de ce testament bizarre, elle compte peut-être sur un mariage qui lui assure une fortune considérable ; et moi je vais la lui ravir d’un seul mot ! Si du moins je pouvais avoir quelque renseignement positif sur la situation et la fortune de miss Anna, si je savais seulement qu’elle fût dans l’aisance, pour enrichir sa sœur, je n’hésiterais pas à user du droit que j’ai de la déshériter en refusant sa main. Mais ce château simple et gothique n’offre pas l’aspect de l’opulence, et je crains… Voici Caleb, interrogeons-le, sachons la vérité, et pour peu que j’obtienne la réponse que je désire, c’en est fait, je suis tout à Cécile.


Scène IX.

ARTHUR, CALEB.


CALEB.

Ma maîtresse m’envoie vers vous, milord, elle vous prie d’excuser son absence ; aussitôt qu’elle sera libre elle viendra réparer son impolitesse.


ARTHUR.

Je serais désolé, mon vieux Caleb, qu’elle fît des façons pour moi ; elle est occupée à recevoir ses fermages, disais-tu ?


CALEB.

Sans doute ; et cette opération est toujours un peu longue. (à part.) Ordinairement, c’est bientôt fait.


ARTHUR.

D’après ce que je puis voir, ses propriétés sont considérables ?


CALEB.

Considérables, milord. (à part.) Il faut payer d’audace. (haut.) Et elles l’étaient encore davantage avant la confiscation du parlement ; mais ce qui lui reste…


ARTHUR.

Suffit encore pour lui assurer une fort belle existence, n’est-ce pas ?


CALEB.

Certainement… (à part.) Aurait-il quelque soupçon ?…


ARTHUR.

Je suis enchanté, mon cher Caleb, des renseignemens que tu me donnes ; et puisque je peux compter sur l’exactitude de ton rapport, je ne balance plus, et je me détermine… à ne pas épouser ta maîtresse.


CALEB.

Ne pas l’épouser ?… pardon, milord, vous ne m’avez pas compris, sans doute…


ARTHUR.

Si fait, mon vieux, j’ai compris que ta maîtresse était au moins dans l’aisance.


CALEB.

Mieux que cela, milord ; miss Anna est encore fort riche… je vous prie de le croire.


ARTHUR.

J’entends bien, mon ami, et c’est précisément pour cela…


CALEB.

Comment ! parce que ma maîtresse est riche…


Scène X.

ARTHUR, CALEB, SMITH.


SMITH.

Riche ! on vous trompe, monsieur ; elle est ruinée, et totalement encore.


ARTHUR.

Ruinée, monsieur ?


CALEB.

Voulez-vous bien vous taire !… Il ne sait ce qu’il dit ; milord, ne le croyez pas.


SMITH.

Ne me croyez pas, non… mais croyez-en vos yeux. (lui donnant des papiers.) Lisez ces papiers. Le château de Derby m’appartient, j’en suis le maître à présent.


ARTHUR, les prenant.

Vous, monsieur ?… C’est juste… je ne reviens pas de ma surprise… Comment, miss Anna en serait réduite à ce point de misère !


SMITH.

Voyez plutôt la confusion de Caleb ; voilà qui en dit plus que toutes mes paroles.


ARTHUR.

Ma pauvre cousine dans la détresse ! En ce cas, monsieur, je l’épouse.


SMITH.

Comment ! vous l’épousez ?


ARTHUR.

Caleb, cours avertir ta maîtresse et chercher le notaire ; qu’il dresse le contrat sur l’heure.


CALEB.

J’y vais, milord, j’y vais. Voilà ce qui s’appelle agir en homme véritablement noble ; ce n’est pas un vilain qui en ferait autant. (Il sort.)


Scène XI.

SMITH, ARTHUR.


SMITH.

Ah ! vous l’épousez, monsieur ?


ARTHUR.

Ah ! mon dieu, dès ce soir, si elle y consent.


SMITH.

Comment, dès ce soir… Prétendez-vous m’insulter, monsieur ?


ARTHUR.

Vous insulter… Je ne songe pas seulement à vous.


SMITH.

Vous n’y songez pas ?… Mais si je vous demandais, monsieur, les motifs de votre conduite.


ARTHUR.

Vous ne les sauriez pas, monsieur ; je n’ai pas l’habitude de répondre quand on m’interroge aussi poliment.


SMITH.

Il est peut-être un autre moyen de vous faire parler.


ARTHUR.

Lequel, monsieur ?


SMITH.

J’ai des armes dans ma voiture, et si vous voulez prendre la peine d’y monter avec moi, en quelques tours de roues nous aurons gagné le petit bois.


ARTHUR.

Pourquoi vous gêner, monsieur, vous êtes chez vous à présent, et sans aller plus loin dans votre parc, au détour de la première allée… je vous avouerai que j’aime à mener les affaires rondement.


SMITH.

Dans le fait, vous avez raison, et puisque vous prenez si galamment la chose, je vous assure, monsieur, que vous avez gagné cent pour cent dans mon estime, et que si je vous tue, j’en aurai tous les regrets du monde.


ARTHUR.

Vous êtes bien bon, monsieur.


SMITH.

Ma parole d’honneur !


ARTHUR.

Croyez que je ne négligerai rien, monsieur, pour vous épargner ce chagrin ; marchons.


SMITH.

Je descends le premier, je cours à ma voiture, et dans cinq minutes je suis à vous avec mes pistolets. (Il sort.)


ARTHUR, marchant sur ses pas.

Vos pistolets, soit… dans cinq minutes vous ou moi nous n’existerons plus.


Scène XII.

CÉCILE, ARTHUR.


CÉCILE, accourant.

Arrêtez ! arrêtez ! je vous le défends… vous ne sortirez pas.


ARTHUR.

Cécile ! ah ! malheureux !… Mon amie, il faut que je te quitte, il le faut absolument.


CÉCILE.

Pour te battre, oh ! non, tu ne me quitteras pas… je m’attache à toi.


ARTHUR.

Tu veux donc me déshonorer ?


CÉCILE.

Et toi, me désespérer !


ARTHUR.

Allons, Cécile, du courage, sois sans inquiétude, tu me reverras dans cinq minutes.


CÉCILE.

Oui… je te reverrai… comme mon frère peut-être… que j’ai vu rapporter pâle… et tout couvert de sang… Ah ! (Elle pousse un cri et s’évanouit.)


ARTHUR.

Elle se trouve mal ! Cécile, mon amie !… Que faire ?… et l’on m’attend. (apercevant Anna.) Ma cousine, accourez au secours de Cécile, ne la quittez pas, je reviens, je suis à vous dans l’instant. (Il sort.)


Scène XIII.

ANNA, CÉCILE, évanouie, CALEB.


ANNA.

Où va-t-il ? Ce désordre, l’effroi de Cécile, je tremble !


CALEB.

Elle se ranime, miss, elle revient à elle.


ANNA.

Cécile, mon enfant, qu’as-tu, que s’est-il passé ?


CÉCILE, revenant à elle.

Où suis-je ?… que fais-je ici ?… Ah ! c’est toi, ma sœur… c’est toi, Caleb… (Sa figure se calme et reprend une expression de gaîté.) Quel bonheur à présent !… si vous saviez que de bonnes nouvelles j’ai à vous apprendre… Elle ne reviendra plus… jamais… c’est fini… et puis il va y avoir une noce au château… Connais-tu la fiancée, toi… moi, je la connais… Il y aura un bal superbe… c’est moi qui dois l’ouvrir avec lui… J’aime tant la danse… Mais non… je me trompe… point de mariage ; ils étaient là… tous deux… ils se sont menacés.


ANNA.

Qui ? Arthur et Williams ?


CÉCILE.

Oui… on a parlé de pistolets… Arthur m’a quittée malgré ma défense… Ils se battent à présent… (On entend deux coups de pistolets.) Ah !… j’y cours… j’y cours.


ANNA.

Caleb… ne la quittons pas. (Ils sortent.)


ACTE III.


Scène première.

ARTHUR, CALEB.


ARTHUR.

Eh bien ! Caleb, que dit le médecin ? que faut-il espérer ? miss Cécile…


CALEB.

Mais, milord, le docteur n’ose encore se prononcer. Il prétend que ce duel, les impressions terribles qu’elle a éprouvées peuvent avoir sur son esprit une influence décisive. Nous sommes, dit-il, dans une crise qui doit amener ou son retour complet à la raison, ou nous ôter à jamais tout espoir.


ARTHUR.

Pauvre Cécile ! quand je pense que c’est pour moi qu’elle s’est exposée… ah ! Caleb, si tu l’avais vue… peut-être m’a-t-elle sauvé la vie… déjà le pistolet en main, nous allions tirer l’un sur l’autre pour la seconde fois, lorsque soudain une femme s’élance au milieu de nous, les cheveux épars, les yeux égarés… c’était Cécile… elle était si belle dans ce désordre, il y avait dans sa physionomie une expression si extraordinaire, dans le son de sa voix un accent si suppliant à la fois, et si impérieux… Arrêtez, s’est-elle écriée ; arrêtez, je vous le défends : et elle tombe sans connaissance. Williams se précipite vers elle, la relève, la remet entre mes bras en me disant : À demain, monsieur ; et il disparaît.


CALEB.

Quant à ce rendez-vous-là, milord, j’espère bien que vous n’irez pas.


ARTHUR.

Pourquoi, mon vieux Caleb ?


CALEB.

Pourquoi ? parce que d’abord c’est un homme qui ne se ferait pas plus scrupule d’ajuster le dernier rejeton mâle des Derby, que de tirer sur un roturier comme lui, milord, et que s’il vous a manqué une première fois, il ne vous manquerait pas la seconde… Ensuite, c’est que le jour où l’on se marie…


ARTHUR.

Comment ?


CALEB.

Oui, milord, le notaire est là.


ARTHUR.

Le notaire ?


CALEB.

Celui que vous avez demandé pour votre mariage avec ma maîtresse.


ARTHUR.

Mon mariage avec miss Anna… c’est juste… il a raison… le terme fatal fixé par le testament expire tout à l’heure, et il faut que je me décide.


CALEB.

Comme j’ai pensé que si vous étiez tué, vous ne pourriez signer au contrat, j’ai pris sur moi de ne l’avertir que ce matin.


ARTHUR.

L’épouser, lorsque j’aime Cécile, je ne le puis… la refuser, lorsque je viens d’apprendre qu’elle n’a rien ! lorsque mon refus lui enlève l’héritage de ma tante… je ne puis m’y résoudre… Maudit testament !… si je consultais ce notaire… Dis-moi, Caleb, peut-on se fier à lui ? est-ce un honnête homme ?


CALEB.

Milord, c’est un notaire… qui entend très-bien sa partie, et l’année dernière encore, dans la succession des Crawley où les droits des collatéraux étaient fort incertains, il a si bien travaillé, qu’au bout du compte ils se sont trouvés tous héritiers… mais ils n’ont plus trouvé d’héritage.


ARTHUR.

N’importe, voyons-le, il connaît les lois ; peut-être me fournira-t-il quelque moyen d’éluder ce testament. (Il sort.)


Scène II.



CALEB, seul.

Bon jeune homme, comme il aime miss Anna ! quel empressement il met à hâter son mariage ! Allons, la famille des Derby ne s’éteindra pas encore de sitôt… Que vois-je ? miss Cécile !


Scène III.

CALEB, CÉCILE.

(Cécile s’avance lentement, elle paraît plongée dans de profondes réflexions.)

CALEB, l’examinant.

Eh mais ! qu’a-t-elle donc ? Que veut dire cet air sérieux ? elle n’a pas coutume de rêver ainsi… La voilà plongée dans des réflexions… on dirait vraiment… Miss Cécile…


CÉCILE, vivement comme sortant d’une rêverie.

Eh bien ! que me veut-on ? pourquoi m’interrompre ? qu’est-ce ?… Ah ! pourquoi m’as-tu parlé… j’étais si calme… si heureuse… Ce que j’éprouvais est singulier… je ne l’avais pas senti jusqu’à présent… il m’a semblé que je rêvais… Je suis bien éveillée pourtant… n’est-ce pas, Caleb, que je suis bien éveillée… Cependant je voyais passer devant mes yeux… ou plutôt… non… c’était dans ma tête une suite d’images qui se succédaient tout naturellement, et qui me causaient un bonheur doux et tranquille. Mon Dieu ! que j’étais heureuse !… Dis-moi, Caleb, as-tu quelquefois éprouvé ce bonheur ?


CALEB.

Comment donc, miss, mais très-souvent… (à part.) il faut bien dire comme elle ; mais le diable m’emporte si je comprends un mot…


CÉCILE, brusquement.

Ah ! mon Dieu !


CALEB.

Eh mais… qu’est-ce donc ?


CÉCILE, vivement.

J’oubliais… et cette querelle d’hier… Cet homme qui menaçait Arthur… est-il encore ici ?… est-il parti ?… peut-il revenir ?… ne me cache rien… parle… parle… je le veux, je l’ordonne.


CALEB.

Quelle volubilité ! plus je l’écoute, et plus elle me surprend !


CÉCILE.

Répondras-tu ?


CALEB.

Rassurez-vous, miss… Aussitôt que le mariage de votre sœur et de votre cousin sera conclu…


CÉCILE.

Le mariage ? de qui ? d’Arthur et de ma sœur… pas possible !


CALEB.

Pardon, miss, dans quelques momens ils vont signer le contrat…


CÉCILE.

Ah ! quel trait de lumière… Il me semble qu’un voile tombe de mes yeux… Tout à l’heure je me félicitais d’un bonheur nouveau pour moi… mais qu’elle est pénible cette raison que j’ai cru ressaisir, s’il faut l’acheter par le tourment que j’éprouve… Arthur me quitter ! Arthur en épouser une autre… Caleb, es-tu bien sûr de ce que tu dis ?


CALEB.

Certainement, miss, c’est pour épouser votre sœur que milord est venu au château…


CÉCILE, le regardant fixement.

Es-tu bien sûr de ce que tu dis ?


CALEB.

Mais elle m’impose, vraiment… Soyez certaine, miss… tenez, demandez plutôt à votre sœur. (Il sort.)


Scène IV.

CÉCILE, ANNA.


CÉCILE, se reculant avec aversion.

Ma sœur !


ANNA, avec amitié.

Cécile, ma chère amie, comment te trouves-tu à présent ?…


CÉCILE, vivement.

Ne me parlez pas… ne me parlez pas… laissez-moi… Anna ! votre vue me fait mal !


ANNA.

Qu’as-tu, ma chère Cécile, je ne te reconnais plus : ton humeur est tout-à-fait changée…


CÉCILE.

Changée… oui… c’est vrai… je suis changée. La raison a semblé me revenir un instant… J’étais raisonnable tout à l’heure… mais le nouveau coup qui me frappe… Ah ! puissé-je retomber comme j’étais hier, si je dois être toujours si malheureuse !


ANNA.

Ma chère Cécile…


CÉCILE.

Il faut prendre un parti… un parti violent… mais il le faut.


ANNA.

Je tremble ! faut-il espérer, faut-il craindre ?…


CÉCILE.

Vous n’avez rien à craindre, vous dis-je ! mais au nom du ciel ne m’interrompez pas… Oui… c’est juste… oh ! non… cependant… (très-vivement.) Mais taisez-vous donc, taisez-vous donc ! c’est insupportable. Vous me gênez, j’ai besoin d’être seule ; je vais m’enfermer dans ma chambre… Quelle persécution ! Ne me suivez pas. (se retournant vers Anna.) Restez, restez ici… je veux réfléchir… seule… oui, je le veux, je le veux absolument.

(Elle sort.)

ANNA.

Le docteur aurait-il dit vrai ! Ce duel aurait-il pu produire sur son esprit assez d’impression… Quand je pense qu’ils se sont battus tous deux… maintenant je n’en puis plus douter… Arthur est amoureux de moi… Singulière position ! Aimer Williams sans pouvoir lui donner ma main ; ne pas aimer Arthur sans pouvoir le refuser. Si je le refuse, grâce à ce testament bizarre, je le ruine… Comment sortir d’embarras… On vient… Ciel ! Williams.


Scène V.

ANNA, WILLIAMS.


ANNA, vivement.

Ah ! grand Dieu ! que venez-vous faire ici ! après la scène qui s’est passée… Si mon cousin vous rencontrait…


WILLIAMS.

Rassurez-vous, miss, je n’y serai pas long-temps.


ANNA.

Ah ! Williams, pouvez-vous croire ?…


WILLIAMS.

Laissez, miss, laissez. Vous n’avez pas besoin de vous justifier… Je ne viens point vous faire des reproches. Si je ne vous plais pas, c’est ma faute, et non la vôtre. Vous êtes jolie, spirituelle… Il se présente un jeune homme aimable, élégant, brave… Car, s’il est mon rival, ce n’est pas une raison pour ne pas lui rendre justice. Moi, je suis brusque, emporté, sans usage… J’ai beaucoup d’amour, et peu d’amabilité… Vous deviez préférer le grand seigneur au marchand : c’est dans l’ordre… Peut-être l’avenir vous prouvera-t-il que Williams Smith, avec toute sa brusquerie, vous aimait mieux que lord Arthur avec toute sa politesse… Je ne le souhaite pas, cependant… Puissiez-vous vivre heureuse… C’est le dernier vœu que je forme. Demain, je pars pour Londres.


ANNA.

Se peut-il ! Vous me quittez ?…


WILLIAMS.

Mais, avant de partir, nous avions quelques affaires d’intérêt à régler ensemble. Vous deviez à John Peers trente mille livres sterlings ; à moi, vingt mille… Voici les deux billets. (Il les déchire.)


ANNA.

Que faites-vous ?


WILLIAMS, froidement.

Rien… Je vous rends votre château. Je ne veux pas que celui qui vous épousera puisse reprocher un jour son peu de fortune à la femme que j’ai aimée.


ANNA.

Ah ! Williams, tant de générosité…


WILLIAMS.

Point de remercîmens, miss ; je ne vous demande qu’une chose. Si jamais vous éprouviez quelque revers, ce qui est possible, eh bien ! alors, souvenez-vous de votre ancien ami ; écrivez-moi… Williams Smith, à Londres, grande rue de la Cité. Le courrier suivant vous remettra ma réponse en bons billets payables à vue… et sans escompte. Adieu, miss, adieu. (Il sort.)


ANNA, courant après lui.

Mon cher Williams, écoutez-moi… Je vais vous dire… Il part… il ne me répond pas… Comment faire pour le retenir… Ah ! Caleb.


Scène VI.

CALEB, précédant Arthur, ANNA, ARTHUR.


ANNA, apercevant Arthur.

Pardon, milord. (bas, à Caleb.) Caleb, cours après Williams, qui vient de sortir ; dis-lui qu’il diffère son départ d’une heure… qu’il m’attende ; que je veux lui parler ; que je le veux absolument.


CALEB.

Que diable signifie… courir après milord, courir après ce Smith… J’y vais, miss. (Il sort.)


Scène VII.

ANNA, ARTHUR.


ARTHUR, sur le devant.

Nul moyen de transaction ! Je n’ai plus qu’une espérance, c’est de me faire refuser par elle.


ANNA.

Mon cousin, je suis à vous.


ARTHUR.

Ma cousine… (à part.) Diable ! comment entamer l’entretien ?… Allons, du courage ; peut-être que je ne lui plais pas.


ANNA, à part.

Il ne m’a pas dit qu’il m’aimait… voyons-le venir… (haut.) Eh bien ! mon cousin, vous disiez donc


ARTHUR.

Je disais… Je disais que je suis exact au rendez-vous comme vous voyez.


ANNA.

C’est vrai, vous ne m’avez pas fait attendre.

(Ils se taisent tous les deux.)

ARTHUR, à part.

Elle ne soutient guère la conversation.


ANNA, à part.

Il ne s’avance pas beaucoup.

(Même silence.)

ARTHUR.

Ma chère cousine… le testament de ma tante… ce testament qui nous donne à chacun le droit de nous ruiner mutuellement par un refus… C’était une femme bien singulière que ma tante.


ANNA.

Vous trouvez ?


ARTHUR.

Est-ce que vous ne pensez pas comme moi ?


ANNA.

Oh ! tout à fait, mon cousin.


ARTHUR.

Je suis charmé de voir que nous sommes du même avis.

(Une pause.)

ANNA, à part.

Comme il a l’air embarrassé ! C’est peut-être la crainte de me ruiner qui le retient.


ARTHUR, à part.

C’est peut-être la délicatesse qui l’arrête.


ANNA, à part.

S’il savait que je n’ai pas besoin de cette fortune.


ARTHUR, à part.

Si je lui faisais entendre que je ne tiens pas à ce testament. Essayons encore… (haut.) Pour en revenir à ce testament, je ne sais pas s’il a produit sur vous le même effet que sur moi…


ANNA.

Est-ce qu’il vous déplairait aujourd’hui ! Parlez, si j’ai le malheur…


ARTHUR.

Comment donc, ma cousine… au contraire… jeune et jolie comme vous l’êtes…


ANNA, à part.

Ah ! mon dieu, il va me faire une déclaration.


ARTHUR.

Pouvez-vous craindre avec tant d’avantages… (à part.) Eh bien ! qu’est-ce que je fais donc ? Voilà que je lui adresse des complimens. (haut.) Mais, comme je vous disais… en y réfléchissant… s’il arrivait que l’un de nous par la crainte de ruiner l’autre…


ANNA.

Vous me prévenez, mon cousin ; j’allais moi-même vous en dire autant ; et si je ne vous plaisais pas, ce qui est possible…


ARTHUR.

Ah ! ma cousine…


ANNA.

Je ne voudrais pas que vous vous crussiez engagé, par délicatesse, à me cacher vos véritables sentimens.


ARTHUR.

Je suis charmé de voir que nous sommes encore du même avis sur ce point.


ANNA.

Quant à moi, milord, si je ne suis pas très-riche, du moins j’ai de l’aisance, et le château de Derby m’assure une existence honorable.


ARTHUR, à part.

Le château de Derby… Pauvre jeune personne ! quelle délicatesse ! (haut.) Moi, ma cousine, je suis officier de marine ; j’ai de jolis appointemens, de belles espérances, peu d’ambition. D’ailleurs, dans notre état l’on n’a pas besoin d’être riche. Dix mille livres sterlings de plus ou de moins n’empêcheront pas le premier boulet de m’emporter.


ANNA, à part.

Pauvre jeune homme, quel désintéressement ! Vouloir me cacher qu’il n’a rien…


ARTHUR.

Ainsi, puisque nous n’attendons ni l’un ni l’autre après l’héritage de ma tante, agissons comme si le testament n’existait pas, et expliquons-nous avec franchise.


ANNA.

C’est cela, expliquons-nous avec franchise. (Silence.) Eh bien ! mon cousin ?


ARTHUR.

Eh bien ! ma cousine ?


ANNA.

J’attends votre réponse.


ARTHUR.

C’est moi qui attends la vôtre.


ANNA.

Le testament ne m’ordonne pas de m’expliquer la première.


ARTHUR.

Ni moi non plus, ma cousine.


ANNA.

Votre silence pourrait me faire croire que vous me refusez.


ARTHUR.

C’est le vôtre, au contraire, qui me donnerait à penser…


ANNA.

En aucune façon, milord.


ARTHUR.

Je vous demande bien pardon.


ANNA.

C’est à vous.


ARTHUR.

Non pas.


ANNA.

Mais si.


ARTHUR.

Mais non.


ANNA, à part.

Allons, il m’aime, c’est sûr.


ARTHUR, à part.

Cette femme-là m’adore, c’est fini.


Scène VIII.

ANNA, CALEB, ARTHUR.


CALEB.

Mille pardons, miss, de vous interrompre.


ARTHUR, à part.

Caleb ! Il vient fort à propos.


CALEB, bas, à Anna.

J’ai fait partir un homme à cheval, et dans cinq minutes il aura rattrapé la voiture de M. Smith.


ARTHUR.

Eh bien ! Caleb, quelles nouvelles de miss Cécile ?


CALEB.

Vous la verrez bientôt, milord ; elle vous cherche et désire vous parler.


ARTHUR.

Me parler ?


CALEB.

Oui, milord ; je ne sais ce qu’elle médite, mais elle a prononcé votre nom plusieurs fois, en se promenant à grands pas ; puis elle a rougi soudain, et est allée se renfermer dans sa chambre. Là, nous l’avons entendue parler haut toute seule. Enfin, elle a rouvert sa porte, et nous a dit, avec beaucoup de douceur, qu’elle voulait vous parler et venir dans le salon. Le docteur a ordonné qu’on lui obéît en tout, et qu’on la contrariât le moins possible. La voici.


Scène IX.

ANNA, CÉCILE[2], ARTHUR, CALEB.


CÉCILE, avec beaucoup de douceur.

Ma sœur, ma bonne Anna… Je vous ai causé à tous bien de l’inquiétude, n’est-ce pas ?… Mais je suis mieux à présent… beaucoup mieux… Je vous remercie de tous les soins que vous m’avez donnés… Pour le moment j’aurais une grâce à vous demander… Il faut absolument que je parle à mon cousin… Retirez-vous, je vous en prie, et laissez-moi seule avec lui.


ANNA.

Tu le veux, mon amie ?


CÉCILE.

Je le désire, ma sœur.


ANNA.

Mon cousin, je vous quitte, et dans peu, j’espère, nous aurons votre réponse. Suis-moi, Caleb.

(Elle sort avec Caleb.)

Scène X.

CÉCILE, ARTHUR.


ARTHUR.

Que peut-elle me vouloir ?… que se passe-t-il en elle ?… cet air singulier… Cécile, ma chère Cécile…


CÉCILE, avec réserve.

Milord…


ARTHUR.

Milord… que dites-vous ? Mon amie, pourquoi ce ton de cérémonie avec moi ?


CÉCILE.

Ce ton est celui qui me convient, milord.


ARTHUR.

Qu’entends-je ! vous qui sembliez hier…


CÉCILE, avec douceur, et une émotion croissante.

Si ma conduite envers vous, si mes paroles n’ont pas été toujours ce qu’elles devaient être, n’y aurait-il pas, de votre part, bien peu de générosité à ne pas oublier le passé, comme je cherche à le faire moi-même.


ARTHUR.

Malheureux que je suis ! Elle ne me reconnaît plus ! elle ne m’aime plus !… Cette lueur apparente de raison ne serait-elle qu’une nouvelle forme de sa folie !… Ma chère Cécile, au nom du ciel, écoutez-moi, regardez-moi… je suis Arthur, votre cousin, votre ami, celui, en un mot, qui vous a choisie pour sa fiancée.


CÉCILE, de plus en plus émue.

Je vous reconnais parfaitement, milord… Mais ce mot de fiancée me rappelle le motif de l’entretien que je désirais avoir avec vous… J’ai été votre fiancée… c’est juste… je ne l’ai pas oublié… Mais je viens vous rendre votre parole… et la bague qui en était le gage… tenez, reprenez-la… Soyez libre désormais, épousez ma sœur… et recevez tous d’avance les vœux que je forme pour votre félicité…


ARTHUR.

Ciel ! que dites-vous, Cécile ? avez-vous pu croire…


CÉCILE.

Je sais tout, milord… On parle tout haut devant moi… J’ai même vu ce notaire en passant dans la galerie.


ARTHUR.

Et vous pensez que je serais assez ingrat pour vous abandonner, après ce que vous avez fait pour moi, vous à qui je dois peut-être la vie…


CÉCILE.

Vous me devez la vie… Mais moi, ne vous dois-je rien, Arthur… Sans vous, sans les événemens d’hier, que serais-je ?… Au lieu qu’à présent…


ARTHUR.

Que dites-vous ?


CÉCILE.

Eh bien ! oui… depuis ce moment, qui a failli m’être si funeste, je ne me reconnais plus… Il se passe en moi des choses si singulières… il me semble que jusqu’à présent je n’ai pas vécu… Oh ! non, non je ne vivais pas… Hier encore, je parlais sans réfléchir… je répondais sans écouter… ou j’écoutais sans entendre… Aujourd’hui, par un changement que je ne peux concevoir, le trouble et la confusion qui obscurcissaient mon esprit se sont dissipés tout à coup ; les idées m’arrivent en foule ; les mots se présentent pour les rendre… Je ne suis plus un objet de pitié… je suis comme vous maintenant, comme tout le monde… Et ce bonheur inconnu jusqu’ici, c’est à Arthur que je le dois… Près de lui seulement je m’anime, je m’exalte, j’existe… Sans lui, je le sens, je retomberais dans mon premier état… Ah ! reste, reste toujours près de moi… ne me quitte plus jamais… sois mon appui, mon guide, mon époux… je ne vis qu’en toi, pour toi, par toi… je ne suis rien sans toi…


ARTHUR.

Cécile, ma chère Cécile, vous voilà… c’est vous… je vous ai retrouvée…


CÉCILE.

Comment ! milord, pardon… mais pardon… je ne sais pas ce que vous voulez dire.


ARTHUR.

Ah ! Cécile, ne te repens pas d’un aveu qui fait mon bonheur… Parle, veux-tu être ma femme ?


CÉCILE.

Votre femme…


ARTHUR, vivement.

Oui, oui… à présent tu ne peux plus me refuser.


CÉCILE, baissant les yeux.

Comment refuser ce qu’on désire ?…


ARTHUR.

Tu ne crois donc plus que j’aime ta sœur ?


CÉCILE.

Oh ! non, non. C’est fini, je me fie à vous… vous ne voudriez pas me tromper… cela me rendrait si malheureuse…


ARTHUR.

Mais, songes-y, je suis pauvre.


CÉCILE.

Pauvre… je sais à peine ce que ce mot veut dire.


ARTHUR.

Je ne peux entourer ma chère Cécile d’un éclat et d’une aisance qui contribuent tant à embellir la vie… avec moi point de château, d’équipages.


CÉCILE.

Je ne vous en aimerai pas moins.


ARTHUR.

De parures.


CÉCILE.

Vous en paraîtrai-je moins jolie ?… Non… j’en suis sûre…


ARTHUR.

C’en est fait, je ne peux résister plus long-temps.

(Il se jette à ses pieds.)

Scène XI.

ANNA, ARTHUR, CÉCILE.


ANNA.

Ah ! mon cousin, pour le coup, c’est vous qui me refusez…


CÉCILE.

Ma sœur !… Levez-vous… mais levez-vous donc, monsieur.


ANNA.

Je venais chercher votre réponse ; mais vous avez d’avance répondu à toutes mes questions.


ARTHUR.

Non, miss, non, je ne vous refuse pas ; j’aime, j’épouse Cécile ; mais je ne veux point vous ruiner. Gardez votre fortune.


ANNA.

Vous l’épousez… Mon cousin, je ne tiens nullement à cette fortune qui nous gênait tous deux, et je vous remercie de l’avoir mise aux pieds de ma sœur.


ARTHUR.

Ah ! miss, cette générosité…


ANNA.

Je n’ai pas tant de mérite que vous le croyez… Williams…


ARTHUR.

Je vous comprends… Pardon ; combien vous avez dû m’en vouloir.

(Il lui baise la main.)

Scène XII.

WILLIAMS, ANNA, ARTHUR, CÉCILE, CALEB.


WILLIAMS.

Parbleu ! si c’est pour cela que vous me faites revenir…


ANNA, l’apercevant.

Ah ! mon cher Smith, soyez témoin…


WILLIAMS.

Morbleu ! j’en ai déjà trop vu.


ARTHUR.

Monsieur Smith ; sachez…


WILLIAMS.

Je ne veux pas en savoir davantage.

(Il veut sortir.)

CÉCILE, s’avançant vers lui, et mettant sa main dans celle d’Anna.

Tenez, vous n’y entendez rien : vous et ma sœur ; Arthur et moi.


WILLIAMS.

Est-il possible !…


CÉCILE.

Soyez son mari ; Arthur est le mien. Voulez-vous encore le tuer à présent ?


WILLIAMS.

Ma chère Anna, mon cher monsieur… savez-vous que pour une folle elle a de très-bons momens.


CALEB.

Ah ça, mais je n’y comprends plus rien… Comment ! milord, vous épousez…


ARTHUR.

Oui, mon vieux Caleb ; l’amour l’a rendue à la raison.


CALEB.

L’amour… est-il vrai ?… Vous me direz qu’il a fait tourner tant de têtes, qu’il peut bien, une fois par hasard…


CÉCILE.

Oui, Caleb, je le sens ; c’est à mon amour pour Arthur, c’est à lui seul que je dois mon retour à la raison, et mon cœur me dit que je l’ai retrouvée pour toujours.



fin du troisième et dernier acte.

  1. Cécile, Arthur, Anna, Caleb.
  2. Son air, sa démarche, sa parure, tout doit annoncer qu’elle est entièrement revenue à la raison.