La Foire aux vanités/11



CHAPITRE XI.


D’une simplicité toute pastorale.


Après avoir introduit le lecteur au milieu de ce respectable personnel du château, dont la simplicité et l’innocence toute champêtre montrent victorieusement la supériorité de la vie de la campagne sur celle de la ville, nous devons aussi lui faire connaître les parents et voisins du seigneur de l’endroit : le ministre Bute Crawley et son épouse.

Le révérend père Bute Crawley était d’une taille élevée et majestueuse, d’une humeur joviale, et portait des chapeaux à large bord. Dans le comté, il jouissait d’une popularité bien plus grande que le baronnet son frère. Au collége, il était la meilleure rame de l’embarcation de Christ-Church ; il avait cassé des dents aux meilleurs boxeurs de la ville. Dans la vie privée, il n’avait pu se détacher entièrement de ses goûts pour la boxe et les exercices gymnastiques. Point de combat, à vingt milles à la ronde, auquel il ne fût un des premiers ; pas de courses de régates, de soirées d’élections, de dîners de confrères, pas de grand gala enfin dans le comté, sans qu’il fût de la partie. On était sûr de rencontrer sa jument noire et les lanternes de son cabriolet à six milles de la cure, toutes les fois qu’il y avait un dîner à Fuddleston, à Roxby, ou à Wapshot-Hall, ou chez les gros bonnets du comté, avec lesquels il était dans les meilleurs termes. Il avait une jolie voix, chantait le Vent du midi et le Ciel nuageux, courait le cerf en casaque de jockey, et passait pour l’un des meilleurs pêcheurs du comté.

Mistress Crawley, la femme du recteur, était une petite créature fort remuante, qui composait les célestes homélies de son époux. Ménagère par excellence, elle avait avec ses filles la haute main dans la maison. Au presbytère elle régnait en despote, laissant pour tout le reste carte blanche à son mari ; il pouvait aller et venir, dîner dehors autant que son caprice le lui disait. Quant à mistress Crawley, c’était la femme économe qui sait le prix du vin de Porto.

Depuis l’enlèvement du jeune ministre de Crawley-la-Reine par mistress Bute (elle appartenait à une bonne famille ; elle était fille de feu le lieutenant-colonel Hector Mac Tavich, avait joué Bute contre sa mère, et avait gagné la partie), cette dame était dans toute sa vie un modèle de sagesse et d’économie ; mais, malgré tous ses efforts, son mari restait toujours avec des dettes. Il lui avait fallu dix ans pour acquitter ses notes de collége, qui remontaient au vivant de son père. En 179., comme il venait de se mettre à jour de son arriéré, il paria de grosses sommes contre Kangourou, qui gagna le prix aux courses de Derby. Le ministre, obligé d’emprunter à de ruineux intérêts, s’était toujours trouvé gêné depuis. Sa sœur, de temps à autre, lui donnait bien une centaine de livres sterling, mais c’était sur sa mort qu’il fondait ses plus belles espérances.

« Il faudra bien que le diable s’en mêle, disait-il, ou Mathilde me laissera au moins la moitié de son argent. »

Le baronnet et son frère avaient donc les meilleures raisons du monde pour être tous deux comme chien et chat ; sir Pitt avait toujours tondu sur Bute dans les transactions de famille ; le jeune Pitt, qui n’avait pas même le mérite d’aimer la chasse, s’était avisé d’élever une chapelle à la barbe de son oncle, enfin Rawdon devait venir en partage dans la succession de miss Crawley. Ces affaires d’argent, ces spéculations sur la vie et la mort inspiraient aux deux frères, l’un pour l’autre, une de ces tendresses comme on en voit dans la Foire aux Vanités. Pour ma part, je ne connais rien comme un billet de banque pour troubler et rompre entre deux frères une affection d’un demi-siècle, et je ne puis me lasser de penser que c’est une belle et admirable chose que l’affection entre gens du monde !

Il n’était pas à supposer que l’arrivée de Rebecca à Crawley-la-Reine et ses progrès successifs dans les bonnes grâces des habitants du lieu passeraient inaperçus pour mistress Bute, qui savait combien un aloyau faisait de jours au château ; combien il y avait de linge sale aux grandes lessives ; combien de pêches sur l’espalier du midi ; combien milady prenait de pilules quand elle était malade ; car en province, pour certaines personnes, ce sont là des matières du plus haut intérêt. Mistress Bute ne pouvait donc laisser arriver l’institutrice au château sans instruire une enquête sur ses antécédents et son origine. D’ailleurs, la meilleure entente ne cessait de régner entre les serviteurs de la cure et ceux du château. Il y avait toujours à la cuisine du presbytère un bon verre d’ale pour les gens du château, dont la ration à l’ordinaire était fort congrue. Mais, en revanche, la femme du ministre savait, à une mesure près, ce qu’il entrait de bière dans chaque tonneau du château ; sans compter que des liens de parenté existaient entre les domestiques comme entre les maîtres ; par ce canal, chaque famille était mise au courant des faits et gestes de ses voisins. Règle générale : Êtes-vous bien avec votre frère, ses actes vous sont indifférents ; êtes-vous en pique avec lui, vous êtes informé de ses allées et venues comme si une police secrète était à votre disposition.

Peu après son arrivée, Rebecca eut une place officielle dans les bulletins que mistress Crawley recevait de la Hall. Voici un spécimen : — On a tué le cochon noir — il pesait tant de livres — on a salé les côtes — à dîner on a servi un pouding de porc — M. Cramp de Mudbury, assisté de sir Pitt, a mis John Blackmore sous les verroux — M. Pitt a tenu un meeting — (nom des assistants) — rien de nouveau pour milady — les jeunes demoiselles sont avec leur gouvernante.

Le rapport continuait ainsi : — La nouvelle gouvernante est une excellente ménagère — sir Pitt est fort prévenant avec elle — M. Crawley aussi — Il lui lit ses brochures.

« Voyez cette intrigante ! » disait la petite, vive, alerte et noiraude mistress Crawley.

Les rapports finirent par dire que l’institutrice avait circonvenu tout le monde. Elle écrivait les lettres de sir Pitt, expédiait ses affaires, dressait ses comptes, menait à sa guise toute la maison, milady, M. Crawley, les petites filles et le reste : sur quoi mistress Crawley déclarait que c’était une artificieuse coquine, et qu’elle avait en tête quelque terrible projet. Les événements du château faisaient ainsi le principal sujet des conversations à la cure, et les yeux perçants de mistress Bute Crawley voyaient les moindres mouvements du camp ennemi, et plus encore.

MISTRESS BUTE CRAWLEY À MISS PINKERTON. — LA MALL, CHISWICK.

De la cure de Crawley-la-Reine, décembre…

Ma chère Madame,

Les années écoulées depuis l’époque où je jouissais de votre agréable et précieux enseignement n’ont rien changé aux sentiments de tendresse et de respect que j’ai conçus pour miss Pinkerton et le cher Chiswick. J’espère que votre santé va toujours bien. Puissent le monde et la cause de l’enseignement conserver, pour leur plus grande gloire et pendant de longues années encore, miss Pinkerton ! Une de mes amies, lady Fuddleston, me demandait une gouvernante pour ses chères filles. Je n’ai pas, hélas ! le moyen d’en avoir une pour les miennes ; mais n’ai-je pas été élevée à Chiswick ? « Qui, m’écriai-je aussitôt, pouvons-nous mieux consulter que l’excellente et incomparable miss Pinkerton ? » En un mot, chère madame, avez-vous à votre disposition quelque demoiselle dont les services puissent être utiles à ma chère amie et voisine ? Elle est résolue, je vous assure, à n’accepter de gouvernante que de votre main.

Mon cher mari prend plaisir à répéter qu’il aime tout ce qui sort de la maison de miss Pinkerton. Je voudrais bien le présenter, ainsi que nos filles bien-aimées, à l’amie de ma jeunesse, à la femme qui faisait l’admiration du grand lexicographe de notre pays. Si jamais vous passez par l’Hampshire, M. Crawley me charge de vous dire qu’il espère pour notre presbytère de campagne l’honneur de votre présence. C’est maintenant l’humble mais heureuse demeure

De votre affectionnée

MARTHA CRAWLEY.

P. S. Le frère de M. Crawley, le baronnet, avec lequel nous ne sommes pas, hélas ! dans les termes de cette parfaite concorde qui devrait toujours régner entre frères, a pour ses petites filles une gouvernante qui, à ce qu’on m’a dit, a eu le bonheur d’être élevée à Chiswick. Il m’est venu des bruits assez contradictoires sur son compte. Mon tendre intérêt pour mes petites nièces, qu’en dépit des différends de famille je veux toujours considérer comme mes propres enfants, mes sympathies pour toute élève qui sort de chez vous, me font, ma chère miss Pinkerton, vous demander l’histoire de cette jeune demoiselle dont, à votre considération, je suis très-désireuse de devenir l’amie.

M. C.

MISS PINKERTON À MISTRESS BUTE CRAWLEY.

Johnson Home, Chiswick, déc. 18…

Chère Madame,

J’ai l’honneur de vous annoncer réception de votre précieuse lettre, et m’empresse d’y répondre. C’est pour moi une douce satisfaction dans ma tâche épineuse de voir mes soins maternels récompensés par ces retours d’affection, et de reconnaître dans l’aimable mistress Crawley mon excellente élève d’autrefois, la sémillante et exemplaire miss Martha Mac-Tavish. Je me félicite d’avoir maintenant sous ma direction les filles de beaucoup de vos contemporaines. Ce serait pour moi un véritable plaisir d’entourer vos chères filles de toute ma science et de toute ma sollicitude.

En offrant mes compliments respectueux à lady Fuddleston, j’ai l’honneur de lui présenter mes deux amies, miss Tuffin et miss Hawky.

Chacune de ces jeunes demoiselles est parfaitement en état d’enseigner le grec, le latin, les premiers éléments d’hébreu, les mathématiques, l’histoire, l’espagnol, le français, l’italien et la géographie, la musique vocale et instrumentale, la danse sans l’aide d’un maître, enfin les éléments des sciences naturelles. En outre, Tuffin, fille de feu le révérend Thomas Tuffin professeur du collége de Corpus à Cambridge, peut enseigner la syriaque et les éléments de droit constitutionnel. Mais ses dix-huit ans et son extérieur fort agréable seraient peut-être un obstacle à son entrée chez sir Huddleston Fuddleston.

Miss Laetitia Hawky, d’autre part, n’est pas dans sa personne très-favorisée de la nature. Elle est âgée de vingt-neuf ans et sa figure est marquée de petite vérole. De plus elle boite ; elle a les cheveux roux et une déviation dans la vue. Ces dames possèdent en outre toutes les qualités morales et religieuses. Leurs prétentions, naturellement, sont en rapport avec leur mérite.

Pénétrée de la plus respectueuse reconnaissance pour le révérend Bute Crawley, j’ai l’honneur d’être,

Chère Madame,

Votre très-humble et très-obéissante servante,

BARBARA PINKERTON.

P. S. Cette miss Sharp dont vous me parlez comme gouvernante de sir Pitt Crawley, baronnet, membre du parlement, était une de mes élèves ; je n’ai donc rien à dire contre elle. Si son extérieur est désagréable, c’est qu’il ne tient pas à nous de réformer la nature dans ses œuvres. Quant à ses parents, il n’y a pas grand cas à en faire ; son père fut peintre et plusieurs fois banqueroutier ; sa mère, comme je l’ai appris depuis avec horreur, était danseuse à l’Opéra ; cependant Rebecca ne manquait pas de talent, et je ne saurais me reprocher de l’avoir reçue par charité. Ma seule crainte est que les principes de sa mère, qu’on m’avait d’abord dépeinte comme une comtesse française obligée d’émigrer pendant les horreurs de la dernière révolution, mais qui, d’après de nouvelles informations, était une personne d’une moralité fort suspecte, n’aient passé chez cette malheureuse jeune fille, que j’avais recueillie comme une pauvre délaissée. Sa conduite, j’aime à le croire, sera sans doute restée irréprochable, et je suis convaincue qu’elle ne rencontrera point d’écueil dans l’élégante et exquise société de sir Pitt Crawley.

MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.

Je n’ai pas écrit à ma bien chère Amélia depuis plusieurs semaines ; car que lui dire sur le palais de l’Ennui, comme je l’ai baptisé ? Que vous importe si la récolte des navets est bonne ou mauvaise ; si le cochon gras pesait treize ou quatorze livres, et si les bestiaux se trouvent bien de leurs rations de betteraves ? Un jour ressemble à l’autre. Avant déjeuner, promenade avec sir Pitt et son sécateur ; après déjeuner, études telles quelles, dans notre salle. Après l’étude, lecture des dossiers, correspondance avec les hommes de loi, sur les baux, les mines de charbon et les canaux, car me voici passée secrétaire de sir Pitt ; après dîner, homélies de M. Crawley ou trictrac du baronnet. Pendant cet enchaînement de plaisirs, l’air placide de milady ne varie pas. Dernièrement une indisposition l’a rendue un peu plus intéressante, ce qui a amené un nouveau personnage au château dans la personne du jeune docteur. Voyez, ma chère, comme les jeunes filles auraient tort de désespérer : le jeune docteur a donné à entendre à l’une de vos amies que, si elle voulait être mistress Glauber, elle pourrait devenir le plus bel ornement de la chirurgie. J’ai répondu à cet impudent que la lancette et le mortier devaient suffire à son bonheur. Comme si j’étais née, en vérité, pour être femme d’un chirurgien de campagne ! M. Glauber est rentré chez lui tout à l’envers de ce refus ; il a pris une potion calmante et se trouve maintenant hors de danger. Sir Pitt a fort applaudi à ma résolution ; il serait, je crois, très-fâché de perdre son petit secrétaire. Mais je ne compte sur l’affection de ce vieux bandit que dans la mesure dont est capable un être de son espèce. Me marier ! et avec un apothicaire de province ! surtout après ! ! ! Non, non, on ne peut si vite rompre avec de vieux souvenirs dont je ne veux pas, du reste, vous parler davantage. Revenons au palais de l’Ennui.

Depuis quelque temps, ma chère, il a cessé d’être le palais de l’Ennui. Miss Crawley est arrivée avec ses chevaux gras, ses domestiques gras, son épagneul gras ; oui, l’immensément riche miss Crawley, avec ses soixante-dix mille livres sterling placées à cinq pour cent, devant laquelle ou plutôt devant lesquelles ses deux frères sont en adoration. Elle a l’air très-apoplectique, cette chère âme : il n’est donc pas étonnant que ses deux frères se montrent si fort aux petits soins pour elle. Il faut les voir rivaliser d’empressement à lui apporter un coussin ou à lui présenter son café ; elle dit (car elle n’est pas sotte) : « Quand je viens ici, je laisse chez moi miss Briggs, ma demoiselle de compagnie. Mes frères sont ici mes demoiselles de compagnie, et tout le monde n’en a pas, je vous jure, une paire semblable ! »

Quand elle vient à la campagne, le château tient table ouverte, et, pendant un mois au moins, on croirait que le vieux sir Walpole est revenu l’habiter. Nous avons de grands dîners et nous allons à quatre chevaux, les laquais endossent leur livrée canari la plus neuve ; on boit du bordeaux et du champagne comme si c’était l’ordinaire de toute l’année ; nous avons des bougies de cire dans la salle d’études et du feu pour nous chauffer. Lady Crawley met sa robe la plus splendide, et mes élèves quittent leurs gros souliers et leurs jupes de tartan vieilles et écourtées pour porter des bas de soie et des robes de mousseline, comme il convient aux élégantes demoiselles d’un baronnet.

Rose est rentrée hier dans un état épouvantable. Le cochon de Wiltshire, un de ses favoris, et des plus gros, je vous assure, l’a jetée par terre et a mis en pièces sa robe de soie à fleurs lilas en se roulant dessus. Si cela était arrivé la semaine passée, sir Pitt aurait juré de la plus effroyable façon et allongé les oreilles de la pauvre petite en la mettant au pain et à l’eau pour un mois. Il s’est contenté de dire : « Nous réglerons cela, mademoiselle, après le départ de votre tante. » Et il a pris en plaisanterie cet accident assez bouffon. Espérons que son courroux sera dissipé avant le départ de miss Crawley.

Quel admirable élément de paix et de concorde que l’argent !

Un merveilleux effet de la présence de miss Crawley avec ses soixante-dix mille livres se manifeste surtout dans la conduite des deux frères Crawley, le baronnet et le ministre, qui se détestent pendant toute l’année et se montrent les meilleurs amis du monde à la Noël.

Je vous ai écrit l’an dernier comme quoi cet abominable ministre avait l’habitude de décocher contre nous, à l’église, ses sermons ridicules, et comment sir Pitt y répondait par d’énormes ronflements. Dès que miss Crawley arrive ici, il n’est plus question de se chamailler ; le château rend visite au presbytère, et vice versa. Le ministre et le baronnet parlent cochons, braconniers et affaires du comté avec la bouche en cœur et sans jamais se quereller, même après boire. C’est que miss Crawley a déclaré qu’elle ne voulait point de disputes, et qu’elle laisserait son argent aux Crawley de Shropshire, si on la contrariait. S’ils étaient des gens d’esprit, ces Crawley de Shropshire, ils pourraient tout avoir. Mais le Crawley de Shropshire est un ministre comme son cousin du Hampshire, et il a mortellement offensé miss Crawley par ses allures de collet monté ; elle est venue ici dans un accès de rage contre son intolérance. Il aura, sans doute, j’imagine, voulu faire la prière le soir.

Le livre de sermons est fermé quand miss Crawley arrive, et M. Pitt, qu’elle déteste, ne trouve rien de mieux que de partir pour la ville. Aussitôt, le jeune élégant, le lion, c’est, je crois, l’expression d’usage, le capitaine Crawley fait son apparition. Vous ne serez pas fâchée, je suis sûr, d’en avoir une courte esquisse.

Eh bien ! c’est un grand et beau garçon, de six pieds de haut, à la voix éclatante ; il jure beaucoup et il fait trotter les domestiques, qui l’adorent néanmoins, parce qu’il est très-généreux de son argent ; aussi feraient-ils tout pour lui. La semaine dernière, les gardes-chasse ont presque assommé le bailli et son greffier, qui venaient de Londres pour arrêter le capitaine. On les avait trouvés en embuscade le long du mur du parc, on les a roués de coups après leur avoir fait prendre un bain forcé, et on allait leur envoyer du plomb comme à des braconniers, quand le baronnet s’est interposé.

Le capitaine a un mépris filial pour son père ; il l’appelle vieux pingre, vieux ladre, vieux bélître. Il s’est fait une terrible réputation parmi les dames. Il mène avec lui ses chevaux de chasse et vit avec les squires du comté ; il invite qui bon lui semble à dîner, et sir Pitt n’ose rien dire ; ce dernier craint, en offensant miss Crawley, de manquer son legs quand elle mourra d’apoplexie. Vous dirai-je un compliment du capitaine à mon endroit ? Il en vaut la peine, il est assez joli. Un soir où l’on dansait, il y avait sir Huddleston, Fuddleston et sa famille, sir Giles Wapshot et ses jeunes demoiselles et bien d’autres encore que je ne connais pas. Eh bien ! je lui ai entendu dire, en désignant votre humble servante : « Pardieu ! voilà une jolie petite pouliche ! » Et il m’a fait l’honneur de danser deux contredanses avec moi. Il est compère et compagnon avec les jeunes squires, et en leur société il boit, parie, monte à cheval et parle chasse et course ; il traite de bégueules toutes les filles de ce pays, et je crois qu’il n’a pas tort.

Vous ne pouvez vous faire une idée de leur dédain pour ma pauvreté. Quand on danse, je suis invariablement assise au piano. Mais l’autre soir, en sortant de table, le capitaine, pris d’une pointe de vin et me voyant condamnée au tabouret à perpétuité, jura tout haut que j’étais la meilleure danseuse entre toutes, et donna sa parole qu’il ferait venir des violons de Mudbury.

« Je vais jouer une contredanse, » dit mistress Bute Crawley avec beaucoup d’empressement. Figurez-vous une petite vieille à la peau noire, avec un turban de travers et des yeux brillants.

Peu après, le capitaine et votre petite Rebecca dansaient ensemble. Mistress Bute s’approcha à la fin du quadrille pour me complimenter sur ma grâce à danser ; on n’en avait jamais tant entendu de l’orgueilleuse mistress Crawley, cousine germaine du comte de Tiptoff, qui aurait cru déroger en rendant visite à lady Crawley, excepté toutefois lorsque sa belle-sœur venait à la campagne. Pauvre lady Crawley ! pendant la plus grande partie de ces jours de fête, elle restait dans sa chambre à prendre des pilules.

Mistress Bute s’est tout à coup prise d’une belle passion pour moi.

« Ma chère miss Sharp, me disait-elle, envoyez donc vos élèves au presbytère ; leurs cousines seront bien aises de les voir. »

Je la vois venir. Signor Clementi ne nous enseignait pas le piano pour rien, et voilà le prix que mistress Bute voudrait donner à un maître pour ses enfants. Je suis au fait de toutes ses petites malices comme si elle prenait soin de m’en instruire. J’irai, toutefois, et je suis résolue de lui être agréable. N’est-ce pas le devoir d’une pauvre gouvernante qui n’a ni ami ni protecteur au monde ?

La femme du ministre m’a fait de grands compliments sur les progrès de mes élèves ; elle pensait sans doute me toucher le cœur, pauvre et ingénue villageoise ! comme si mes élèves me faisaient chaud ou froid.

Votre robe de mousseline et votre écharpe de soie rose me vont à merveille, à ce qu’on dit. Elles commencent à être bien usées ; mais vous savez, nous autres pauvres filles, nous ne pouvons pas avoir sans cesse des toilettes fraîches. Heureuse, mille fois heureuse, vous qui n’avez qu’à aller à Saint-James-Street, et qui possédez une tendre mère pour vous donner tout ce que vous voulez ! Adieu, mon cœur.

Votre affectionnée,

REBECCA.

P. S. Que n’étiez vous là pour voir la mine qu’ont faite les miss Blackbrook, filles de l’amiral Blackbrook, de jolies filles, ma chère, à la dernière mode de Londres, quand le capitain e Rawdon, malgré la simplicité de mon costume, m’a choisie pour danseuse !

Lorsque mistress Bute Crawley, dont l’adroite Rebecca avait pénétré les artifices, eut obtenu de miss Sharp la promesse d’une visite, elle pria la toute-puissante miss Crawley de demander l’approbation indispensable de sir Pitt. Cette excellente vieille femme, toujours de bonne humeur et désireuse de voir la gaieté et la joie autour d’elle, fut enchantée de cette occasion d’affermir et de cimenter une réconciliation entre ses deux frères. Il fut donc décidé que la jeunesse des deux familles se rendrait à l’avenir de fréquentes visites. Cette amitié dura tout le temps que la vieille et joyeuse médiatrice se trouva là pour maintenir la paix.

« Pourquoi avez-vous invité à dîner cet effronté de Pety Crawley ? dit le directeur à sa femme tandis qu’ils regagnaient leur logis à travers le parc. Je n’ai que faire de ce drôle ; il nous traite, nous autres gens de campagne, comme de Turc à Maure. Il n’est content que lorsqu’il attrape mon vin à cachet jaune qui me coûte dix schellings la bouteille. Comme si c’était pour lui ! Avec cela il a une tête infernale. C’est un joueur, un ivrogne, un débauché dans toute la force du terme. Il a tué un homme en duel ; il a des dettes par-dessus les oreilles ; il m’a volé la meilleure part de l’héritage de miss Crawley. La sœur (et ici le ministre, après avoir montré le poing à la lune avec l’air d’un homme qui prête serment, continua d’une voix mélancolique), la sœur assure qu’elle l’a couché sur son testament pour cinquante mille livres ; c’est tout au plus s’il y en aura trente mille à partager.

— Elle me fait l’effet de s’en aller, dit la femme du ministre ; sa figure était toute rouge quand nous sommes sortis de table. J’ai été obligé de la délacer.

— Elle a bu sept verres de champagne, dit à voix basse le révérend ; et quel champagne ! mon frère veut nous empoisonner. Mais vous autres femmes, vous ne vous y connaissez pas.

— Nous n’y entendons rien, c’est vrai, dit mistress Bute Crawley.

— Elle a bu de l’eau de cerises après dîner, continua le révérend, et a pris son curaçao avec son café. Je n’en voudrais pas prendre un petit verre pour cinq livres sterling ; il y a de quoi brûler les entrailles. Elle n’ira pas loin de ce train-là, mistress Crawley ; il faudra qu’elle succombe ; c’est trop pour notre pauvre nature humaine. Je vous parie cinq contre deux que Mathilde décampe cette année. »

C’est en se livrant à ces profonds calculs, en pensant à ses dettes, à son fils Jim, au collége, à Franck, à Woolwich, à ses quatre filles qui n’étaient pas des beautés, les pauvres enfants, et qui n’avaient d’autre dot que l’héritage à venir de leur tante, que le ministre et sa femme poursuivaient leur promenade.

« Pitt ne sera pas si gueux que de vendre la présentation à sa cure. Son fils aîné, le farouche méthodiste, songe au parlement, continua M. Crawley après une pause.

— Sir Pitt Crawley pourra faire quelque chose, dit sa femme, si par miss Crawley nous lui arrachons cette promesse en faveur de Jacques.

— Pitt promettra tout, reprit son frère. Il avait promis d’ajouter une autre aile à la cure ; il avait promis de me faire abandon du champ de Jibb et de la prairie de six arpents ! Qu’a-t-il exécuté de toutes ses promesses ? Et c’est au fils de cet homme, à ce vaurien, à ce joueur, à cet escroc, à ce bretteur de Rawdon Crawley, que Mathilde laisse la moitié de son argent ! Ce n’est pas agir en bonne chrétienne ; non, certes, par le diable ! Ce gredin a tous les vices, excepté l’hypocrisie, que son frère a prise pour sa part.

— Silence ! bijou ! nous sommes sur les terres de sir Pitt, interrompit sa femme.

— Je le répète, c’est le ramassis de tous les vices, mistress Crawley. Il n’y a pas là à me chercher noise, madame. N’a-t-il pas tué le capitaine Longfeu ? N’a-t-il pas volé le jeune lord Dovedale à la taverne du Cocotier ? Ne m’a-t-il pas fait perdre quarante livres en interrompant le combat entre Bill Soames et Cheshire Trump ? Vous le savez bien. Pour ce qui est des femmes, n’avez-vous pas entendu dire que devant moi, dans ma chambre de magistrat…

— Pour l’amour du ciel, monsieur Crawley, lui dit sa femme, laissons-là ces détails.

— Et vous invitez ce drôle chez vous ? continua le ministre au comble de l’exaspération. Vous, mère de famille ; vous, femme de l’un des ministres de l’Église d’Angleterre ! Grands dieux !

— Bute Crawley, vous êtes fou, dit la femme du ministre avec un air de dédain.

— Eh bien ! madame, fou ou non… car je n’ai jamais eu, Martha, la prétention d’être aussi rusé que vous, non, jamais ! je ne veux point me rencontrer avec Rawdon Crawley, voilà qui est positif. J’irai chez Huddleston, entendez-vous, j’irai voir son lévrier noir, et je ferai courir Lancelot contre lui avec un pari de cinquante livres. Voilà ce que je ferai, et contre tous les chiens de l’Angleterre. Mais je ne veux pas être nez à nez avec cet animal de Rawdon Crawley.

— Monsieur Crawley, vous êtes gris, suivant votre usage, » répliqua sa femme.

Le lendemain, lorsque le ministre, à son réveil, demanda un peu de bière, elle lui rappela sa promesse d’aller voir sir Huddleston Fuddleston le samedi suivant ; et, comme les nuits étaient sereines, il calcula qu’en faisant un peu de galop il pourrait être à temps à son église le dimanche matin. Nous croyons avoir suffisamment démontré que les paroissiens de Crawley avaient autant à s’applaudir de leur ministre que de leur squire.

Miss Crawley était à peine arrivée au château que, par sa puissance fascinatrice, Rebecca avait déjà gagné le cœur de cette excellente vieille évaporée, comme elle avait réussi à emporter celui des innocents campagnards dont nous venons de tracer les portraits.

Un jour, en allant à sa promenade accoutumée, elle jugea à propos de demander la compagnie de la petite gouvernante. La promenade n’était pas finie que Rebecca s’était déjà concilié les affections de la vieille dame. Elle avait daigné sourire quatre fois et s’amuser pendant tout le temps de la route.

« Et pourquoi miss Sharp ne dîne-t-elle pas avec nous ? dit-elle à sir Pitt qui avait arrangé un dîner d’apparat et invité tous les baronnets du voisinage. Mon cher, vous ne supposez pas que je veuille parler poupons avec lady Fuddleston, ou procédure avec cette vieille oie de sir Giles Wapshot ! Je réclame une place pour Sharp. Que lady Crawley reste dans sa chambre si nous sommes au complet ; mais la petite miss Sharp aura son couvert ; de tout le comté, c’est la seule personne avec qui l’on puisse causer ! »

Après un désir aussi impératif, on donna avis à miss Sharp la gouvernante qu’elle aurait à dîner au rez-de-chaussée avec l’illustre compagnie ; et tandis que sir Huddleston, après avoir en grande pompe et en grande cérémonie conduit miss Crawley dans la salle à manger, se disposait à prendre place à côté d’elle, la vieille dame cria d’une voix aiguë :

« Becky Sharp, miss Sharp ! venez à côté de moi, vous m’amuserez pendant le dîner ; sir Huddleston ira s’asseoir près de lady Wapshot. »

Quand la soirée fut terminée, que les voitures furent parties, l’insatiable miss Crawley répétait encore :

« Venez avec moi dans mon cabinet de toilette ; nous mettrons la compagnie à toute sauce. »

Et cette paire d’amies s’en acquitta à qui mieux mieux. Le vieux sir Huddleston avait soufflé comme une baleine pendant tout le dîner. Sir Giles Wapshot avait une manière à lui d’avaler sa soupe par une bruyante aspiration ; sa femme clignait de l’œil gauche. Becky faisait à ravir la charge de tous ces travers, aussi bien que des incidents de la conversation dans le cours de la soirée, sur la politique, la guerre, les sessions du parlement, graves et importants sujets de toute conversation entre gentilshommes campagnards. Quant à l’ébouriffante toilette de miss Wapshot, au fameux chapeau jaune de lady Fuddleston, miss Sharp les mettait en morceaux, au grand amusement de celle qui l’écoutait.

« Ma chère, vous êtes une vraie trouvaille, s’écriait miss Crawley ; je voudrais vous emmener avec moi à Londres, mais je ne pourrais pas faire de vous mon plastron comme de cette pauvre Briggs. Non ! non ! vous êtes trop espiègle, trop fière, n’est-ce pas, Firkin ? »

Mistress Firkin, qui arrangeait les cheveux clair-semés sur le crâne de miss Crawley, secoua la tête et dit avec un air des plus sardoniques :

« Oui, mademoiselle est très-fine. »

Mistress Firkin éprouvait cette jalousie naturelle et commune aux plus honnêtes femmes à l’égard des autres personnes de leur sexe.

Après s’être débarrassée ainsi de sir Huddleston Fuddleston, miss Crawley établit qu’à l’avenir Rawdon Crawley lui donnerait le bras pour aller à table, et que Becky lui porterait son coussin, ou qu’à son choix elle donnerait le bras à Becky et le coussin à Rawdon.

« Nous sommes faits pour être ensemble, disait-elle. Nous sommes, ma toute belle, les seuls vrais chrétiens du comté. »

Elle ne donnait point par là une bien haute idée de la religion de l’endroit.

À côté de ses belles dispositions religieuses, miss Crawley affichait, comme nous l’avons dit, des opinions ultra-libérales, et ne manquait jamais l’occasion de les laisser percer de la manière la plus franche.

« Belle chose que la naissance, ma chère ! disait-elle à Rebecca, voyez mon frère Pitt, voyez les Huddleston, qui sont ici depuis Henri II, voyez cette pauvre Bute au presbytère. Y en a-t-il un parmi ces gens-là qui vous vaille en intelligence, en bonnes manières ? Vous valoir ? ils ne valent pas même cette pauvre chère Briggs, ma demoiselle de compagnie, ou Rinceur, mon sommelier. Mais vous, mon amour, vous êtes un petit prodige, un vrai bijou ; vous avez plus de cervelle dans votre tête que tout le comté ensemble ; si le mérite était à sa place dans ce monde, vous seriez duchesse. Mais non, il ne devrait point y avoir de duchesses du tout, et vous ne devriez avoir personne au-dessus de vous. À mes yeux, mon ange, vous êtes autant que moi, et sous tous les rapports. Mettez un peu de charbon dans le feu, ma chère. Voulez-vous prendre cette robe pour y faire quelques changements ? vous travaillez comme une fée. »

C’est ainsi que cette vieille égalitaire chargeait son ange de ses commissions et de ses reprises, et lui faisait lire des romans tous les soirs jusqu’au moment où elle s’endormait.

À l’époque où nous sommes, le monde élégant venait d’être mis en révolution par deux aventures qui, comme le disaient les journaux du temps, avaient de quoi donner de la besogne aux docteurs à longue robe. L’enseigne Shafton était parti avec lady Barbara Fitzurze, fille du comte des Brouillards et riche héritière. D’autre part, Vere-Vane, homme de quarante ans sonnés, connu jusqu’alors pour sa conduite irréprochable et à la tête d’une nombreuse famille, avait, d’une façon subite et scandaleuse, quitté sa maison pour les beaux yeux d’une actrice, mistress Rougemont, âgée de soixante-cinq ans.

« C’était aussi ce qu’on avait de mieux à dire en faveur de ce cher lord Nelson, disait miss Crawley ; il aurait fait le diable pour une femme. Un homme qui se conduit ainsi ne peut manquer d’avoir du bon. J’adore ces mariages d’inclination. Un noble, à mon sens, ne peut mieux faire que d’épouser la fille d’un meunier… Voyez lord Flowerdale… Aussi toutes les femmes sont furieuses. Je voudrais vous voir enlever, ma chère, par quelque noble amant ; vous êtes assez jolie pour cela, au moins.

— Avec deux postillons !… oh ! ce serait charmant, laissa échapper Rebecca.

— Et après, ce que j’aime le plus, c’est de voir un pauvre diable épouser une jeune héritière. Je parierais que Rawdon finira par enlever quelque femme.

— Une riche ou une pauvre ?

— Ah ! que vous êtes simple ! Rawdon n’aurait pas un schelling sans ce que je lui donne. Il est criblé de dettes. Il a à refaire sa fortune et à s’avancer dans le monde.

— Est-il donc fort habile ? demanda Rebecca.

— Habile, ma chérie ? Il ne voit rien au monde au delà de ses chevaux, de son régiment, de ses équipages de chasse, des plaisirs du jeu. Mais il réussira ; c’est un si délicieux mauvais sujet ! Savez-vous qu’il a tué un homme et envoyé une balle dans le chapeau d’un père qu’il avait outragé ? On l’adore à son régiment. Tous les jeunes gens de chez Vatier et du Cocotier ne jurent que par lui. »

Quand miss Rebecca Sharp écrivait à sa tendre amie le récit du petit bal de Crawley-la-Reine et la manière dont elle avait été distinguée pour la première fois par le capitaine Crawley, elle ne faisait pas une relation tout à fait exacte des faits. Le capitaine l’avait distinguée nombre de fois auparavant. Le capitaine l’avait rencontrée dans maintes promenades. Le capitaine s’était trouvé en face d’elle dans mille couloirs et passages. Vingt fois dans une soirée, le capitaine se penchait sur le piano où elle chantait.

Pendant ce temps, milady restait dans sa chambre, se trouvait indisposée et on n’y prenait même pas garde.

Le capitaine avait écrit des billets à Rebecca avec les plus beaux jambages et la plus belle orthographe que pouvait y mettre un dragon à peine dégrossi. Mais l’épaisseur est une qualité qui réussit tout comme une autre auprès des femmes. Au premier billet qu’il déposa entre les feuillets de la romance que chantait la petite gouvernante, celle-ci se leva, le regarda fixement, et, prenant du bout des doigts le poulet triangulaire, s’en amusa comme d’un chapeau à cornes ; puis s’avançant droit à l’ennemi, elle jeta le message au feu, fit une profonde révérence, et allant reprendre sa place, se mit à chanter plus gaiement qu’auparavant.

« Qu’est-ce que cela ? dit miss Crawley interrompue dans son somme d’après dîner par cet arrêt de la musique.

— C’est un poulet qui chante faux, » dit miss Sharp en riant.

Rawdon Crawley écumait de rage et de dépit.

En présence de l’engouement non équivoque de miss Crawley pour la nouvelle gouvernante, il y avait de la générosité à mistress Bute Crawley de n’être point jalouse et de faire à la cure un bon accueil à cette jeune personne, à elle, à Rawdon Crawley surtout, le rival de son mari pour le cinq pour cent de la vieille fille. Mistress Crawley et son neveu ne pouvaient plus vivre l’un sans l’autre. Celui-ci laissait la chasse, dédaignait les avances de Fuddleston, n’allait point dîner avec les officiers du dépôt à Mudbury, et tout cela pour le plaisir d’aller au presbytère de Crawley. C’est que miss Crawley y était aussi. Leur maman étant malade, pourquoi les petites n’y seraient-elles pas allées avec miss Sharp ? Les petites filles, ces pauvres enfants, y allaient donc avec miss Sharp. Et le soir on revenait tous ensemble à pied, non pas miss Crawley, elle aimait mieux sa voiture ; mais la promenade à travers les prairies de la cure jusqu’à la petite porte du parc, dans un bois épais, sous une des sombres avenues de Crawley-la-Reine, était délicieuse au clair de lune pour deux amants de la nature comme le capitaine et miss Rebecca.

« Oh ! les étoiles ! les belles étoiles ! disait miss Rebecca en levant au ciel ses yeux verts et brillants. Il me semble que je ne tiens plus à la terre lorsque je les contemple.

— Oh !… ah !… certes… oui… c’est absolument comme moi, miss Sharp, répliquait l’autre enthousiaste. Mon cigare ne vous incommode point, miss Sharp ? »

En plein air, l’odeur du cigare était la chose que miss Sharp aimait le mieux au monde. Elle en donna la preuve de la façon la plus charmante. Prenant celui du capitaine, elle tira une bouffée, poussa un petit cri accompagné d’un léger sourire, puis le rendit au propriétaire. Celui-ci retroussa sa moustache, aspira fortement, et le petit brasier portatif jeta un reflet rouge sur les arbres voisins.

« Morbleu ! l’excellente cigale ! c’est la meilleure que j’aie fumée de ma vie ! morbleu ! »

Son esprit et sa conversation avaient en verve et en éclat tout ce qu’on pouvait attendre d’un dragon peu civilisé.

Le vieux sir Pitt, tout en fumant sa pipe, en prenant sa bière et en épiloguant avec John Horrocks sur le mouton destiné au couteau, épiait le jeune couple de la fenêtre de son cabinet. Avec d’épouvantables jurons il protesta que, si ce n’était pour miss Crawley, il prendrait Rawdon par les deux épaules et le jetterait à la porte comme un drôle qu’il était.

« Bien sûr que ce n’est là qu’un mauvais garnement, faisait M. Horrocks, et son valet Flethers est encore pis. L’autre jour il a fait du train dans la chambre de l’intendante à cause des dîners et de la bière, comme pas un maître n’en aurait fait, reprenait le complaisant Horrocks ; mais miss Sharp est bonne pour lui répondre, sir Pitt, » continua-t-il après une pause.

Eh oui ! sans doute, au père comme au fils.