La Foire aux vanités/05

Traduction par Georges Guiffrey.
Hachette (1p. 43-55).



CHAPITRE V.


L’ami Dobbin.


La bataille entre Cuff et Dobbin, et l’issue inattendue de cette lutte resteront longtemps dans la mémoire de tous ceux qui ont été élevés dans la célèbre institution du docteur Swishtail. Dobbin, connu sous les noms de Dobbin le Cancre, Dobbin la Chiffe, et autres termes de mépris à l’usage des écoliers, passait pour être le plus engourdi, le plus épais, le plus lourd de tous les pensionnaires du docteur Swishtail. Il avait pour père un épicier de la Cité, et le bruit courait qu’il était reçu dans la maison du docteur Swishtail d’après un système de libre échange, c’est-à-dire que le montant de sa pension était payé par son père en nature, et non en argent. Avec son pantalon et sa jaquette de velours à côtes, dont ses membres gros et gras faisaient craquer les coutures, il passait à l’intérieur de l’école pour représenter de son chef tant de livres de thé, de sucre, de chandelle, de savon, de raisins secs, dont la plus grande consommation n’était pas pour les poudings de l’établissement. Ce fut un jour néfaste pour le petit Dobbin que celui où l’un des plus jeunes de l’école, ayant parcouru la ville pour aller faire chasse aux saucissons et aux nougats, reconnut à la porte de l’instituteur le haquet de la maison Dobbin et Rudge, épiciers et marchands d’huile, Thames Street, à Londres, pendant que l’on déchargeait un convoi de marchandises dont cette maison faisait commerce.

À partir de ce moment, il n’y eut plus de repos pour le jeune Dobbin. Les plaisanteries tombèrent sur lui sans pitié.

« Eh bien ! Dobbin, disait un de ces drôles, bonnes nouvelles dans le journal, le sucre est en hausse, mon garçon. »

Un autre lui posait le problème suivant : « Si une livre de chandelle vaut quatorze sous et demi, combien vaudra Dobbin ? »

Puis c’étaient des éclats de rire au milieu de cette troupe de garnements, qui jugeaient dans leur sagesse que la vente en détail est un commerce honteux et déshonorant, bon tout au plus à exciter le mépris et le dédain des grands seigneurs de leur trempe.

« Votre père, Osborne, n’est rien de plus qu’un marchand, dit Dobbin en particulier au jeune drôle qui avait soulevé la tempête contre lui.

— Mon père, répondit l’autre avec hauteur, est gentilhomme et sait garder son rang.

William Dobbin se retira dans un coin de la cour, où il passa le reste de la récréation en proie à la plus vive tristesse, au chagrin le plus cuisant. Qui parmi nous ne se rappelle ces heures pénibles et amères, ces douleurs de notre enfance ? Qui mieux qu’un enfant ressent l’injustice ? Qui tremble plus devant la raillerie ? Qui a un sentiment aussi pénétrant du mal qu’on lui fait, une gratitude aussi expansive pour un acte de bonté ? Et vous ne craignez pas de flétrir, de torturer ces jeunes âmes ! et pourquoi, mon Dieu ? pour une malheureuse erreur d’arithmétique, pour l’amour de ce damné latin.

William, par suite de son incapacité à apprendre les éléments de ladite langue tels qu’ils sont présentés dans le merveilleux ouvrage intitulé Grammaire latine d’Eton, se vit relégué parmi les commençants du docteur Swishtail. Il était toujours surpassé par de petits enfants à la face joufflue et rose, portant des brassières et des tabliers, au milieu desquels il s’élevait comme un géant. Son regard errant et stupéfait, son abécédaire écorné et son pantalon à côtes qui lui serrait la jambe, le désignaient aux sarcasmes des autres écoliers ; petits et grands, tous étaient après lui. Ils s’amusaient à coudre ses culottes pour les faire encore plus étroites qu’elles n’étaient. Ils coupaient les sangles de son lit. Ils renversaient les tables et les bancs de manière à lui faire rompre les jambes, ce qui ne manquait jamais. Ils lui envoyaient des paquets renfermant du savon et des chandelles de chez son père. Le moindre petit drôle avait une farce et une plaisanterie à l’adresse de Dobbin. Il supportait tout avec une résignation muette et digne de pitié.

Cuff, au contraire, était le meneur de la maison Swishtail et y donnait le ton. Il y introduisait du vin en fraude, rossait les externes et faisait venir son cheval à la porte de la pension pour s’en retourner chez lui le samedi. Il avait apporté dans sa chambre ses bottes à hautes tiges, avec lesquelles il allait à la chasse les jours de congé. Il avait une montre d’or à répétition et il prenait du tabac comme le docteur. C’était un des habitués de l’Opéra, et il connaissait le fort et le faible de chaque acteur : il préférait Kean à Kemble. Il pouvait vous mettre sur leurs pieds quarante vers latins à l’heure, et n’était pas étranger à la poésie française. Que ne savait-il pas ? Que ne pouvait-il faire ? Le docteur lui-même, disait-on, tremblait devant sa supériorité.

Cuff était donc le souverain reconnu par ses camarades ; il les gouvernait et les écrasait de son importance, sans que l’on songeât le moins du monde à contester ses droits. L’un cirait ses souliers, l’autre faisait griller son pain, d’autres étaient chargés de ses commissions ou lui apportaient la balle au jeu de paume, dans les grandes chaleurs de l’été. Dobbin était celui qu’il méprisait le plus. Bien que toujours prêt à le bousculer et à rire de lui, il daignait rarement lui adresser la parole.

Un jour il y eut maille à partir entre ces deux jeunes gens. Dobbin se trouvait seul dans la classe à griffonner un message pour la maison paternelle ; Cuff survient et lui enjoint de lui faire une commission dont l’objet était probablement quelque tarte aux cerises.

« Je ne puis, dit Dobbin, il faut que je finisse ma lettre.

— Vous ne pouvez pas, dit maître Cuff, faisant mine de vouloir s’emparer de la pièce d’écriture, dont beaucoup de mots étaient grattés, beaucoup d’autres mal écrits, et qui avait cependant coûté à Dobbin je ne sais combien de réflexions, de travail et de larmes ; car le pauvre garçon écrivait à sa mère, qui était folle de lui, bien qu’elle fût la femme d’un épicier et qu’elle habitât une arrière-boutique de Thames Street. « Vous ne pouvez pas, dit M. Cuff ; je voudrais bien savoir pourquoi, je vous prie ? vous n’avez qu’à écrire demain à la maman Figs.

— Ne pouvez-vous l’appeler par son nom ? dit Dobbin sortant de son banc dans la plus grande agitation.

— Eh bien ! allez-vous partir ? s’écria le tyran de l’école.

— Laissez cette lettre, répliqua Dobbin ; les gensse bien élevés ne lisent pas les lettres.

— Comment ! pas encore parti ? dit l’autre.

— Non, je ne partirai pas ; et prenez garde de me toucher, ou je vous assomme, » vociféra Dobbin en s’élançant sur un encrier de plomb, et avec un regard si méchant que Cuff s’arrêta tout court, tira ses bouts de manches, mit ses mains dans ses poches et sortit en ricanant. Depuis lors il n’eut plus aucun rapport direct avec le fils de l’épicier ; nous devons toutefois lui rendre cette justice, qu’il traitait M. Dobbin avec le plus souverain mépris quand celui-ci avait le dos tourné.

Quelque temps après cet événement, il arriva que M. Cuff se trouva, par une chaude après-dînée, non loin de William Dobbin, qui, étendu sous un arbre de la cour, s’absorbait sur son exemplaire favori des Mille et une Nuits. À l’écart des autres pensionnaires qui se livraient à divers jeux, il se trouvait presque heureux dans son isolement. Si on laissait les enfants abandonnés à eux-mêmes, si les maîtres cessaient de les tracasser, si les parents ne prétendaient pas diriger leurs pensées et dominer leurs goûts, ces goûts ou pensées qui sont un mystère pour tout le monde ; car, vous et moi, que savons-nous l’un de l’autre de nos enfants, de nos pères, de nos voisins ? — et à coup sûr les pensées de ces pauvres enfants sont bien plus pures, bien plus sacrées que celles de ces êtres abrutis et corrompus auxquels est remis le soin de les diriger, — je le répète, si les parents et les maîtres laissaient un peu plus leurs enfants à eux-mêmes, le nombre des mauvais sujets ne s’accroîtrait pas autant, et ils en seraient quittes, pour le présent, à faire de moins grandes provisions de science.

William Dobbin, au moment où nous le prenons, avait oublié l’univers pour un autre monde où il avait accompagné Simbad le marin dans la vallée de diamants, ou le prince Whatdyecallem et la fée Péribano, dans cette délicieuse caverne où le prince la rencontra et où nous n’étions pas fâchés d’aller faire nous-mêmes un petit tour. Des cris perçants comme ceux d’un enfant qui pleure le tirèrent de son agréable rêverie, et levant les yeux il aperçut devant lui Cuff qui travaillait les côtes d’un de ses jeunes camarades.

C’était justement le petit drôle qui avait dénoncé le commerce de l’épicier. Mais Dobbin, s’il avait du ressentiment, ne le gardait pas contre les plus petits et les plus jeunes.

« Pourquoi, petit gueux, vous êtes-vous avisé de casser cette bouteille ? » disait Cuff à sa victime en brandissant au-dessus de sa tête une férule redoutable.

Le jeune écolier avait reçu l’ordre d’escalader le mur de la cour à un certain endroit où l’on avait eu soin d’enlever les tessons de bouteilles qui en garnissaient la crête et de pratiquer des trous dans la brique ; puis il devait courir à un quart de mille de là, y acheter une pinte de rhum à crédit, braver tous les espions du docteur, et enfin redescendre dans la cour. C’était en accomplissant cette dernière partie de ses instructions que le pied lui avait manqué, que la bouteille s’était brisée, que la liqueur s’était répandue, que son pantalon avait été taché ; et il comparaissait devant son patron avec l’effroi d’un coupable, quoique au fond il fût bien innocent.

« Comment vous êtes-vous avisé de la briser, disait Cuff, petit fripon, petit voleur ? Vous avez bu la liqueur et vous dites que vous avez brisé la bouteille. Tendez la main, monsieur le drôle. »

La férule s’abaissa avec force sur la main du pauvre enfant ; un gémissement se fit entendre. Dobbin leva les yeux. Simbad le marin, la vallée de diamants, tout cela maintenant était bien loin dans les nuages. Pour l’honnête William, il voyait ce qu’il avait tous les jours sous les yeux, un gros garçon qui en battait un petit sans le moindre motif.

« À l’autre main, maître gourmand, » disait Cuff à son petit camarade, dont la figure portait les contractions de la douleur. Dobbin, sous ses étroits vêtements, sentit un frémissement et une crispation courir par tous ses membres.

« Voilà pour vous, petit mauvais sujet ! » criait M. Cuff. Et l’instrument de supplice retombait, sur la main de l’enfant.

Que cela ne vous révolte pas, mesdames, c’est le sort de tout enfant qui a été en pension. Vos enfants feront de même et subiront un pareil traitement, selon toute probabilité.

Quand la férule s’abaissa de nouveau, Dobbin se trouva debout.

Je ne saurais trop dire pourquoi ; car la torture dans une école publique est aussi bien de mise que le knout en Russie, et jusqu’à un certain point on n’aurait pas bon air de vouloir s’insurger contre elle. Peut-être l’âme bonasse de Dobbin était-elle révoltée contre cet acte de tyrannie ; ou peut-être, en proie à un furieux désir de vengeance, voulait-il se mesurer contre ce despotique et orgueilleux bourreau, qui se donnait des airs de conquérant. Il en avait toute la hauteur, toute l’arrogance, tous les priviléges. Devant lui les drapeaux s’agitaient, les tambours battaient aux champs, et on lui portait les armes. Quel que fût le motif de la détermination de Dobbin, il ne fit qu’un bond, et d’une voix ferme :

« Arrêtez, Cuff, et ne tourmentez plus cet enfant, ou bien je vais…

— Ou bien vous allez quoi faire ? demanda Cuff tout surpris de cette interruption ; allons, tendez votre main, petite bête, reprit-il aussitôt.

— Ou bien, je vais vous donner la roulée la plus soignée que vous ayez reçue de votre vie, » dit Dobbin en réponse à la première partie des paroles de Cuff.

Le petit Osborne, tout pleurant et tout sanglotant, jeta un coup d’œil d’étonnement et d’incrédulité sur le champion qui venait de surgir soudainement pour sa défense ; l’étonnement de Cuff n’était pas moins grand.

Imaginez-vous notre monarque George III apprenant la révolte des colonies de l’Amérique du Nord ; imaginez-vous le géant Goliath ayant devant lui le petit David qui vient le provoquer, et vous aurez une idée des sentiments de M. Reginald Cuff en recevant la proposition de ce cartel.

« Après la classe, » répondit-il, mettant un temps d’arrêt et avec un regard qui voulait dire : « Faites votre testament d’ici là, et recommandez à vos amis vos dernières volontés.

— À votre aise, dit Dobbin ; vous me servirez de second, Osborne.

— Soit, si vous le désirez, » dit le petit Osborne ; et comme son père avait voiture, c’était tout au plus s’il ne rougissait pas d’un pareil champion.

Bien mieux, quand l’heure du combat fut venue, il avait presque honte de lui dire : « Allons, Figs, à l’œuvre. » Pendant les deux ou trois premières passes de ce fameux combat, pas une voix dans la galerie ne fit entendre un cri d’encouragement. Le brillant Cuff s’était avancé, un sourire de dédain sur les lèvres, aussi allègre, aussi gai que s’il fût allé au bal ; il adressa si bien ses coups à son adversaire, qu’il l’envoya par trois fois mesurer le sol. À chacune de ces chutes, c’étaient des acclamations, c’était au plus pressé à fléchir le genou devant le triomphateur.

« Que de coups je vais recevoir quand ce sera fini ! pensa le jeune Osborne en relevant son homme. Vous feriez bien mieux de céder, dit-il à Dobbin ; ce n’est qu’un mauvais quart d’heure à passer, et vous savez que j’en ai l’habitude. »

Mais Figs, dont tous les membres éprouvaient un tremblement nerveux, dont les narines soufflaient la rage, rejeta de côté son jeune second et revint une quatrième fois à la charge.

Ne sachant comment parer les coups dirigés contre lui, et Cuff ayant commencé l’attaque les trois fois précédentes sans laisser à son ennemi le temps de riposter, Figs résolut de prendre les devants à son tour par une charge à fond de train. En conséquence, comme il était gaucher, il porta son bras gauche au fort de l’action, et à deux reprises l’étendit de toute sa force ; la première fois, il atteignit l’œil gauche de M. Cuff, et la seconde, son admirable nez à la romaine.

Cuff roula par terre, au grand étonnement des spectateurs.

« Bien touché, par Jupin, dit le petit Osborne avec un air de connaisseur, en battant des mains derrière son champion. Ferme du bras gauche, Figs, mon garçon. »

Pendant tout le reste du combat, le bras gauche de Figs fit un terrible ravage. Chaque fois Cuff allait rouler par terre. Au sixième tour, les voix se partageaient à peu près pour crier : « Courage, Figs ! courage, Cuff ! » Au douzième tour, ce dernier était hors de combat, et, à ce qu’on m’a dit, avait perdu toute présence d’esprit, toute vigueur pour l’attaque ou la défense. Figs, au contraire, était aussi impassible qu’un quaker. Sa figure pâle, ses yeux animés, une large balafre sous la lèvre qui laissait échapper beaucoup de sang, donnaient à ce jeune héros un air belliqueux et farouche qui peut-être frappait de terreur plus d’un spectateur. Son intrépide adversaire ne s’en disposait pas moins à en venir aux mains pour la treizième fois.

Si j’avais la plume de Napier ou de Bell, je voudrais m’arrêter à décrire au long ce combat. C’était la dernière charge de la vieille garde, ou plutôt elle devait ainsi s’exécuter un jour, car Waterloo n’avait pas encore eu lieu. C’était la colonne de Ney abordant la colonne de la Haie-Sainte, avec l’éclat de dix mille baïonnettes et couronnée de vingt aigles. C’étaient les acclamations de l’Anglais, lorsque descendant de la colline il s’élançait pour étreindre l’ennemi dans une ceinture d’acier. En d’autres termes, Cuff faisait un suprême effort, mais il revenait tout chancelant, tout étourdi. La main gauche du marchand de figues alla s’abattre comme d’habitude sur le nez de son adversaire et l’étendit pour la dernière fois sur le carreau.

« Je pense qu’en voilà assez pour lui, » dit Figs, pendant que son adversaire chancelant s’affaissait sur le gazon, comme une bille bloquée dans une blouse de billard. Le fait est que, lorsqu’on le rappela de nouveau, M. Reginald Cuff n’était plus en état, ou ne se sentait plus le moindre goût pour continuer la lutte.

Toute la bande d’écoliers poussa un tel hourra en l’honneur de Figs, qu’on en aurait pu conclure que, pendant tout le combat, il avait été leur champion préféré. Ce fut au point que le docteur Swishtail sortit de la salle d’étude pour savoir la cause de ce rugissement ; et il se disposait à châtier Figs assez rudement, lorsque Cuff, qui était revenu à lui et lavait ses blessures, se présenta et dit :

« C’est ma faute, monsieur, et non celle de Figs… de Dobbin. Je maltraitais un de mes petits camarades, et j’ai ce que je mérite. »

Ce discours magnanime évita non-seulement une correction à son vainqueur, mais lui rendit en ascendant sur ses camarades tout ce que sa défaite venait de lui ôter.

Le jeune Osborne, au sujet de cette affaire, écrivit ce qui suit à ses parents :

« Richmond, mars, 18…

« Chère maman,

« J’espère que vous allez bien ; je vous serai fort obligé de m’envoyer un gâteau et cinq schellings. Il y a eu ici bataille entre Cuff et Dobbin. Cuff, vous le savez, était le roi de la pension. Il y a eu treize passes et Dobbin l’a peloté ; aussi Cuff n’est plus maintenant que le roi en second. Cuff me battait parce que j’avais cassé une bouteille de lait, et Figs n’a pas voulu le laisser faire. Nous l’appelons Figs parce que son père est épicier, Figs et Rudge, Thames Street, dans la Cité. Je pense que, comme il s’est battu pour moi, vous ferez bien d’acheter désormais votre thé et votre sucre chez son père. Cuff va ordinairement chez lui tous les samedis, mais il ne le pourra pas cette fois-ci, parce qu’il a les deux yeux au beurre noir. Il a un poney blanc qui va le chercher à la pension ; je serais bien aise si papa me permettait d’avoir un poney, et je suis,

« Votre fils obéissant,
« George Sedley Osborne.

« P. S. Embrassez bien pour moi la petite Emmy. Je lui découpe en ce moment une voiture de carton. »

Par suite de sa victoire, Dobbin grandit prodigieusement dans l’estime de tous ses camarades, et le nom de Figs, qui avait été un objet de risée, devint un sobriquet aussi populaire et aussi respectable que tout autre ayant cours dans l’école, « Après tout, ce n’est pas sa faute si son père est épicier, » disait George Osborne, qui, bien qu’un peu rageur, ne manquait pas d’une certaine faveur parmi les jeunes écoliers du docteur Swishtail, et dont les opinions étaient toujours accueillies avec de grands égards.

On regarda à l’avenir comme inconvenant de railler Dobbin sur ce hasard de naissance. Mon vieux Figs devint un nom d’amitié et de tendresse, et les maîtres d’étude eux-mêmes lui témoignèrent de la considération.

Ce changement de position développa singulièrement l’esprit de Dobbin. Il fit des progrès merveilleux dans ses études classiques. L’illustre Cuff lui même, dont les condescendances faisaient rougir et surprenaient Dobbin, Cuff l’aidait pour les vers latins, le voiturait les jours de sortie, l’emmenait triomphalement de la classe des commençants pour le conduire dans celle du moyen collége, et là même il était fort bien traité. On reconnut que, bien qu’il fût un peu lourd dans les études littéraires, il mordait d’une manière assez distinguée aux mathématiques. À la satisfaction générale, il fut classé le troisième en algèbre, et obtint pour prix un livre français à l’examen public du milieu de l’été. J’aurais voulu que vous vissiez la figure de la mère quand le docteur remit à son fils Télémaque, en présence de tous ses camarades, de tous les parents, de toute l’assistance, avec l’inscription latine : Guielmo Dobbino. Tous les enfants battirent des mains en signe d’approbation et de sympathie. Il rougit, trébucha, chancela, s’embarrassa les pieds l’un dans l’autre plus de vingt fois avant de regagner sa place. Le vieux Dobbin, son père, qui dès lors et pour la première fois l’eut en estime, lui donna publiquement deux guinées, et après les vacances il revint à la pension avec un habit à queue.

Dobbin était un garçon trop modeste pour supposer qu’il devait cet heureux changement à la générosité et à l’énergie de sa conduite. Il aima mieux, par un défaut de jugement, attribuer sa bonne fortune à la seule intervention et à la seule bienveillance du petit George Osborne, auquel il voua, en conséquence, une de ces amitiés et de ces affections telles que les enfants sont seuls capables d’en ressentir ; une de ces affections telles que, dans les charmants contes de fées, nous voyons le valeureux Orson en éprouver pour la jeune et belle Valentine, sa maîtresse bien-aimée. C’est ainsi que Dobbin se mettait aux pieds du petit Osborne et le chérissait de toute son âme. Avant de faire ainsi connaissance, il admirait en secret Osborne, et maintenant il était son valet, son petit chien, son Vendredi. Il croyait qu’Osborne réussissait toutes les perfections, qu’il était le plus beau, le plus brave, le plus actif, le plus adroit, le plus généreux de tous les garçons nés et à naître. Il partageait son argent avec lui. C’étaient, à n’en plus finir des cadeaux de couteaux, de porte-crayons, de cachets en or, de café, de petites fauvettes, de livres d’histoire et de grandes images de chevaliers et de voleurs sur lesquelles on pouvait lire les inscriptions suivantes : « À George Sedley Osborne, esquire, son ami dévoué, William Dobbin ; » et George recevait ses dédicaces avec toute la dignité qui convenait à son mérite supérieur.

Aussi, quand le lieutenant Osborne vint à Russell-Square le jour de la partie du Vauxhall, il dit à mistress Sedley :

« Madame, j’espère que vous m’accorderez une place pour Dobbin, que j’ai prié d’être des nôtres pour dîner ici et nous accompagner au Vauxhall. Il est presque aussi timide que Joe.

— De la timidité ! qu’est-ce à dire ? dit notre gros et gras garçon, en jetant une œillade conquérante à miss Sharp.

— Il est de plus… mais sous le rapport de l’élégance, on ne peut le comparer à vous, mon cher Sedley, ajouta Osborne en riant. Je l’ai rencontré à Bedford en venant vous voir, et je lui ai dit que miss Amélia était de retour chez ses parents, que nous avions formé des projets de plaisirs nocturnes, et que mistress Sedley lui avait pardonné le bol de punch qu’il avait cassé à cette réunion d’enfants. Vous rappelez-vous, madame, cette catastrophe ? il y a sept ans de cela.

— C’est la robe de soie ponceau de mistress Flamingo qui a tout reçu, dit la bonne mistress Sedley ; il était bien gauche ! et ses sœurs ne sont guère plus gracieuses. Lady Dobbin était à Highbury, la nuit dernière, avec trois d’entre elles ; grand Dieu ! quelle figure elles y faisaient !

— L’alderman est très-riche, n’est-ce pas ? dit malicieusement Osborne ; ne croyez-vous pas qu’une de ses filles serait une bonne emplette pour moi, madame ?

— Vous êtes fou ! Je voudrais bien savoir qui voudrait de vous, avec votre face jaune. Et puis l’alderman Dobbin aura à partager entre quatorze enfants.

— Moi, une face jaune ? attendez de voir Dobbin, lui qui a eu la fièvre jaune trois fois, deux fois à Nassau, une fois à Saint-Kitts.

— C’est bon, c’est bon, la vôtre est encore trop jaune pour nous, n’est-ce pas, Emmy ? dit mistress Sedley.

Amélia se contenta de sourire en rougissant, regardant la pâle et intéressante figure de George Osborne, et ces belles moustaches bien noires, bien retroussées, bien luisantes, pour lesquelles le jeune homme avait une complaisance particulière. Elle pensa, dans son petit cœur, que dans toute l’armée de Sa Majesté, et même dans tout le monde entier, il n’y avait pas une telle mine de héros.

« Je me soucie peu, reprit-elle, de la physionomie ou de la gaucherie de M. le capitaine Dobbin, mais je me sens de la sympathie pour lui. »

Elle l’aimait parce qu’il avait été l’ami et le champion de George.

« Il n’y a pas de cavalier plus accompli au service, dit Osborne, ni de meilleur officier, quoiqu’il ne soit certainement pas un Adonis. »

Et en même temps, avec la plus grande naïveté, il jeta un regard sur la glace, où il rencontra les yeux de miss Sharp fixés sur lui ; il rougit un peu, et Rebecca pensa dans son cœur : « Ah ! mon beau monsieur, je pense vous tenir dans mes filets ! » Adorable petite coquette !

Le soir, quand Amélia, en robe de mousseline blanche, arriva au salon toute parée pour faire des conquêtes au Vauxhall, gazouillant comme une alouette et fraîche comme une rose, un monsieur bien haut et bien gauche, avec de grandes mains, de grands pieds, de grandes oreilles, redressa à son approche sa tête garnie de cheveux noirs et coupés ras. Il portait l’affreux costume militaire tout couvert de galons et le chapeau à cornes de cette époque ; il alla au-devant d’elle et lui fit le salut le plus maladroit que jamais mortel ait fait.

C’était en personne William Dobbin, capitaine dans le ***e régiment d’infanterie de Sa Majesté, échappé à la fièvre jaune qu’il avait attrapée aux Indes, où les chances du service avaient envoyé son régiment pendant que tant d’autres de ses aimables compagnons moissonnaient la gloire dans la Péninsule.

Il avait frappé un coup si timide, si mal assuré, que les dames, du haut de l’escalier, ne l’avaient pas entendu ; autrement, vous pourriez être sûr que miss Amélia ne se serait jamais hasardée à entrer en chantant dans le salon. Ce qu’il y a de certain, c’est que cette voix douce et fraîche se fraya tout droit un passage au cœur du capitaine, et lorsqu’elle lui tendit la main pour qu’il la prît, avant de la serrer il fit une pause pour se dire à lui-même :

« Est-il bien possible que ce soit là la petite fille que je me rappelle avoir vue en petit tablier il y a si peu de temps, la nuit où je renversai le bol de punch, juste au moment de ma nomination ? Est-ce bien là la petite fille que George Osborne disait vouloir épouser ? Quelle charmante et belle personne ! quel beau morceau pour le drôle ! »

Tout en faisant ces réflexions avant de prendre la main d’Amélia, il laissa tomber son chapeau à terre.

Son histoire depuis sa sortie de l’école jusqu’au moment où nous avons le plaisir de le retrouver, bien qu’elle n’ait pas été racontée tout au long, a été cependant indiquée d’une manière suffisante, pour un lecteur pénétrant, dans la conversation qui précède. Dobbin, l’épicier méprisé, était devenu l’alderman Dobbin ; l’alderman Dobbin, colonel dans les chevau-légers de la Cité, brûlant d’un feu guerrier pour résister à l’invasion française. Le corps du colonel Dobbin, où le vieux M. Osborne n’avait qu’un grade très-subalterne, avait été passé en revue par le souverain et le duc d’York. Le colonel et alderman avait été fait chevalier, son fils était entré à l’armée, et le jeune Osborne servait avec lui dans le même régiment. Ce régiment, après avoir été envoyé aux Indes occidentales et au Canada, venait enfin de rentrer dans sa patrie ; l’amitié de Dobbin pour George s’était conservée aussi ardente, aussi généreuse que lorsqu’ils étaient tous deux camarades de pension.

Tous ces braves et honnêtes gens se mirent à table pour dîner. On parla de gloire et de Boney, de lord Wellington et des nouvelles du jour. À cette fameuse époque, la gazette avait chaque jour une victoire à enregistrer, et les deux jeunes gens auraient bien voulu voir leurs noms sur cette liste glorieuse, et maudissaient leur mauvaise étoile, qui retenait leur régiment loin des champs de la gloire. Cette conversation exaltait l’enthousiasme de miss Sharp ; mais miss Sedley tremblait et pâlissait rien qu’à l’entendre. M. Joseph raconta plusieurs histoires de chasse au tigre, et ne ménagea pas celle de miss Cutler et de Lance le chirurgien ; il offrit à Rebecca de tout ce qu’il y avait sur la table, sans toutefois oublier de bien boire et de bien manger.

Il se précipita de la meilleure grâce au-devant des dames pour leur ouvrir la porte quand elles se retirèrent, et, en reprenant sa place à table, il se versa rasade sur rasade, et fit disparaître son bordeaux avec une rapidité fébrile.

« Il amorce son fusil, » dit tout bas Osborne à Dobbin.

Enfin arriva l’heure de partir pour le Vauxhall.