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La Fausse sortie du chancelier de l’empire allemand

La Fausse sortie du chancelier de l’empire allemand
Revue des Deux Mondes3e période, tome 21 (p. 214-226).
LA FAUSSE SORTIE
DU
CHANCELIER DE L’EMPIRE ALLEMAND

Les grands hommes aiment à savoir comment on parle d’eux quand ils ne sont pas là; ils se défient de la gêne qu’inspire leur présence, leurs flatteurs les ennuient, et ils inventent des artifices pour mettre les langues en liberté. Le calife Haroun-al-Rachid s’amusait quelquefois à revêtir un déguisement pour se promener la nuit dans les rues de Bagdad; à la faveur de son incognito, il entrait en conversation avec les passans, et il découvrait ainsi ce que le petit peuple des faubourgs pensait du calife et de son grand-vizir. On raconte aussi l’histoire d’un grand seigneur anglais qui mit à l’épreuve ses amis et ses ennemis en se faisant passer pour mort. Il se fit rapporter tous les commentaires auxquels avait donné lieu la fausse nouvelle, toutes les oraisons funèbres qui avaient été prononcées en son honneur. S’il eut le chagrin de constater que plusieurs de ses amis avaient pris fort gaîment leur parti de son accident, il ne fut pas fâché d’apprendre que quelques-uns de ses ennemis lui avaient rendu justice en disant : « Après tout, cet homme avait du bon. » Argan éprouva un déplaisir et un plaisir du même genre quand, sur le conseil de Toinette, il s’avisa de contrefaire le mort. Sa femme, dont il se croyait adoré, s’écria : « Le ciel en soit loué ! me voilà délivrée d’un grand fardeau. Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre? Un homme incommode à tout le monde, fatiguant sans cesse les gens et grondant jour et nuit servantes et valets. » En revanche, Argan eut la joie de se voir pleuré par sa fille Angélique, qu’il accusait à tort d’être une mauvaise fille ; il lui ouvrit brusquement ses bras en lui criant : «Je ne suis pas mort, et je suis ravi d’avoir vu ton bon naturel. »

M. de Bismarck vient de faire la même expérience que le malade imaginaire; il a mis à l’épreuve ses amis et ses ennemis, les gens de sa maison et les gens du dehors; il s’est procuré la satisfaction de savoir ce que Berlin, l’Allemagne, le monde entier pensaient de lui, et il ne peut se plaindre du résultat de son enquête. Pendant quelques jours, le bruit a couru que le tout-puissant chancelier de l’empire germanique avait donné sa démission. Charles-Quint, accablé de gloire et de dégoûts, avait abdiqué l’empire pour se retirer au couvent de Saint-Just, où il employait son temps à régler des horloges. Personne ne soupçonnait M. de Bismarck de vouloir se retirer dans un couvent; mais on assurait qu’usé par ses glorieuses fatigues, las de lutter contre des compétiteurs incommodes, contre des intrigues de cour qui traversent ses desseins et paralysent ses forces, irrité de ne pouvoir se débarrasser d’agens indociles qui résistent à ses fantaisies, il déposait l’écrasant fardeau de ses honneurs et de ses charges et qu’il avait résolu de s’enterrer à jamais à Varzin pour ne plus s’occuper que d’exploiter ses forêts et de compter ses sapins. Il y avait bien de l’invraisemblance dans ces bruits. Sans doute on n’ignorait pas que depuis longtemps une partie de la cour de Prusse nourrit des dispositions hostiles à l’égard du chancelier et qu’une auguste personne n’a jamais pu se réconcilier entièrement avec lui; mais on savait aussi que l’impératrice d’Allemagne a renoncé à exercer quelque influence sur les affaires, qu’elle se contente de sauver sa dignité par son silence, qu’elle se recueille dans ce bonheur triste, mais fier, que procure aux âmes nobles le sentiment d’être toujours demeurées fidèles à leur caractère et de ne s’être jamais inclinées devant la fortune, et qu’enfin son action se borne à intervenir de temps à autre en faveur de tel de ses amis dont la situation est menacée par des coups de tête ou de boutoir. On savait également que depuis que le comte Arnim a été mis hors de combat, il n’est pas un homme en Allemagne qui se croie de taille à supplanter M. de Bismarck, et ceux qui connaissaient le général Stosch ont souri à la pensée qu’on pût transformer cet administrateur habile et capable en un rival dangereux de César. Le général a été bien surpris et plus chagriné encore que surpris du rôle qu’on lui attribuait ; il a trop de mérite pour se méconnaître, et il n’a eu garde de prendre au sérieux les portraits de fantaisie qu’on faisait de lui. Toutefois, malgré l’invraisemblance de la nouvelle, pendant quarante-huit heures l’Europe l’a tenue pour vraie. Plus d’un journaliste a pris la peine de raisonner longuement sur les causes et sur les con- séquences d’un événement qui n’avait pas eu lieu ; d’autres ont cru le moment venu de prononcer sur l’illustre démissionnaire le jugement de la postérité, et ils ont accompagné leur verdict de considérations plus ou moins flatteuses, plus ou moins équitables. Au milieu de ce grand bruit de plumes courant à bride abattue sur le papier, la France s’est fait remarquer par sa discrétion, par sa réserve, par sa retenue; elle a prouvé qu’elle ne voyait pas dans la retraite de M. de Bismarck un gage de sécurité pour elle, et, s’il veut être juste, il doit lui dire comme Argan à sa fille : « Je suis ravi d’avoir vu ton bon naturel. »

L’Europe ne tarda pas à se désabuser ; elle apprit bientôt que la démission de M. de Bismarck n’avait point été acceptée, que sa retraite définitive s’était changée en un congé, et bientôt après que ce congé n’en était pas un, que le chancelier se proposait seulement de changer d’air, qu’en son absence il se déchargerait du détail des affaires courantes sur le secrétaire d’état, M. de Bulow, et sur le président de la chancellerie, M. Hoffmann, mais que ces deux personnages ne seraient que ses représentans, ses mandataires, prenant ses ordres, recevant ses instructions, et qu’il garderait la haute main sur tout, la responsabilité et le contre-seing. Ce qui vient de se passer n’est qu’un nouvel accès, plus grave que les autres, de ce mal intermittent, de cette maladie périodique que les Allemands appellent die Reichskonzlerkrisis, la crise du chancelier de l’empire ; mais cette crise a tourné tout autrement qu’on ne le pensait, même en Allemagne; M. de Bismarck en est sorti triomphant. Il avait éprouvé quelques contrariétés, quelques mécomptes, il avait cru démêler chez quelques-uns de ses agens des velléités de résistance, il craignait que certaines réformes auxquelles il attache une grande importance ne rencontrassent une opposition inquiétante parmi ses collègues du ministère prussien ou dans le sein du Reichstag. Il a mis à tout le monde le marché à la main. On lui attribue ce mot : — « Je suis curieux de savoir ce qu’ils feront sans moi. » Il savait d’avance qu’on n’essaierait pas de rien faire sans lui, et l’événement a justifié sa confiance. On l’a jugé indispensable ; il a fait ses conditions, elles ont été acceptées et par le souverain et par les partis. Aujourd’hui tout le monde est à sa discrétion, et on peut affirmer que jamais sa situation n’avait été aussi forte qu’aujourd’hui. Il jouait quitte ou double, il a gagné la partie. Ce doit être pour son orgueil une vive satisfaction, et il serait heureux, s’il pouvait l’être. Hélas! il se plaît à répéter qu’il est le plus malheureux des hommes. Plus d’un chancelier lui envierait son malheur ; mais il en est des grands politiques comme des grands artistes, ils sont agités d’une éternelle inquiétude qui fait leur supplice. M. de Bismarck n’a pas été mis au monde pour être heureux, ce n’est point sa vocation, et il doit s’en consoler en méditant cette sentence d’un philosophe : — « Il y a heureusement dans ce monde autre chose que le bonheur. »

Un politique d’outre-Rhin nous disait, il y a quelques années : « La constitution de la confédération de l’Allemagne du nord a été faite par un homme et pour un homme ; il en résulte que toutes les fois que cet homme a un accès de fièvre, ou qu’il a mal dormi, ou qu’il n’a pas dormi du tout, il y a crise dans les affaires de l’état. » L’empire allemand a emprunté sa constitution à la confédération de l’Allemagne du nord, et ce qui était vrai il y a sept ans l’est encore aujourd’hui. L’homme qui est chancelier de l’empire allemand et qui seul est responsable de tout ce qui s’y passe est en même temps président du ministère prussien, président du conseil fédéral, et il ne peut se dispenser de prendre une part active aux délibérations du Reichstag, et même des deux chambres prussiennes, quand il leur soumet quelque projet de loi qui intéresse les destinées de l’empire. Qu’il vienne à tomber malade, tout languit, ou la confusion se met partout. Quand M. de Bismarck se plaint de sa santé, on peut l’en croire, et il n’est point un malade imaginaire. Les sages prétendent qu’il se porterait mieux, s’il distribuait mieux son temps, s’il réglait mieux sa vie, s’il prenait plus de soin de ses redoutables nerfs. Il ne se couche jamais avant quatre heures du matin, il résiste au sommeil jusqu’à sept heures, il dort jusqu’à midi. A son réveil, les affaires ont eu le temps de s’accumuler, il les aborde avec humeur, avec chagrin ou même avec colère; c’est le terrible réveil du lion, quærens quem devoret. Les sages en parlent à leur aise. M. de Bismarck apprît-il à gouverner sa vie, ses heures et ses nerfs, il faudrait un miracle pour qu’il n’y eût jamais de crise dans sa santé et dans les affaires de l’état. Un corps d’airain pourrait seul résister, sans fléchir jamais, à cette charge effrayante d’occupations et de soins qui pèse sur la tête d’un chancelier de l’empire allemand. Cette machine est tout un monde, et le mécanicien qui l’a construite est le seul qui en connaisse le secret, le seul qui puisse la faire marcher et répondre de tout; si un rouage se détraque, c’est à lui qu’on impute l’accident, et c’est à lui de parer aux conséquences. Dès 1869, alors que la machine était moins compliquée, M. de Bismarck se plaignait à un de ses intimes que l’excès des fatigues eût ruiné son robuste tempérament; il lui exprimait sa crainte de ne pouvoir suffire jusqu’au bout à sa tâche, il lui témoignait le désir de trouver une combinaison qui lui permît de sortir du ministère prussien, pour se consacrer tout entier aux affaires de l’empire. Mais, comme l’ont remarqué judicieusement les auteurs d’un livre qui vient de paraître, a le gouvernement de l’Allemagne ne représente pas exclusivement les intérêts généraux de la fédération, il représente surtout les intérêts particuliers d’un état fédéré qui domine les autres; c’est pour cela que l’empire allemand, tout en empruntant les formes extérieures d’un état fédératif, constitue plutôt en réalité une union d’états demi-souverains avec un état souverain [1]. » M. de Bismarck ne peut renoncer à diriger les délibérations et la conduite du gouvernement prussien ; livré à lui-même, ce gouvernement enverrait peut-être au conseil fédéral des plénipotentiaires qui contrarieraient les vues du chancelier. Malgré qu’il en ait, M. de Bismarck doit gouverner un empire et un royaume. Les intérêts de ce royaume et de cet empire ne sont pas toujours les mêmes, il est tenu de les concilier, sous peine de se voir accusé par les uns d’être un mauvais Allemand, par les autres d’être un mauvais Prussien, et on assure qu’il est difficile d’être à la fois Prussien et autre chose.

Ajoutez à la responsabilité écrasante qui pèse sur cet homme extraordinaire la nécessité où il se trouve de rendre compte de tout ce qu’il veut et de tout ce qu’il fait. Grâce à lui, l’empire allemand n’est pas entré en possession du véritable régime parlementaire; mais on vit à Berlin sous le régime de l’universelle discussion, et tant qu’il habite cette ville terrible dont le séjour lui devient odieux, M. de Bismarck doit passer sa vie à discuter. Il ne discute pas seulement avec son souverain pour obtenir de lui le renvoi de tel fonctionnaire qui manque de souplesse, il discute avec ses collègues dans le ministère prussien pour leur démontrer que ses projets de loi ne sont pas contraires aux intérêts de la Prusse, il discute avec les plénipotentiaires du conseil fédéral pour leur prouver que sa politique n’attente pas à l’indépendance des petits états, il discute avec les députés du Reichstag pour les gagner à ses vues d’économie sociale, pour combattre les préjugés de celui-ci, pour calmer les impatiences de celui-là. C’est un pénible et humiliant travail pour cette raison superbe que d’avoir à s’expliquer avec des raisons subalternes, que de se dépenser en paroles pour convertir à ses idées ceux qui ne comprennent pas et ceux qui ne veulent pas comprendre. A mesure que grandissent l’orgueil et le mépris des hommes, s’accroissent aussi l’horreur de parler et l’impatience fiévreuse causée à des nerfs orageux par le bourdonnement d’une mouche. Cet homme de haute taille est condamné chaque jour à se plier en deux pour pénétrer dans des portes basses-, il en a comme une courbature d’esprit, et il lui prend par intervalles des fureurs de briser tous les linteaux et de démolir toutes les portes. C’est à quoi pense le lion en se réveillant à midi. On a dit que M. de Bismarck était une figure unique dans l’histoire; c’est que sa situation est unique. Il s’est trompé d’heure, il aurait dû venir au monde avant l’invention des parlemens. Qu’on se représente les souffrances d’un génie césarien, ne pour commander et réduit à l’ingrat labeur de convaincre.

Sa tâche serait plus aisée s’il avait une meilleure assiette parlementaire, s’il était parvenu à grouper autour de lui une majorité cohérente, compacte, dévouée à ses projets, et qui s’abstînt de lui marchander son concours. La majorité sur laquelle il s’appuie est indisciplinée, elle le discute et le marchande. M. de Bismarck est un solitaire, la solitude est son élément; la postérité le verra de préférence sous les traits de l’ermite de Varzin, causant avec ses gardes-chasse, avec ses chevaux, et ne communiquant avec le reste de la terre que par un fil télégraphique. Il a dans le tempérament une sorte de sauvagerie romantique, pour qui c’est un plaisir de dompter un coursier fougueux et un mortel ennui de mettre à la raison M. Lasker; mais la principale cause de son isolement est que, dans le fond, ce grand révolutionnaire a l’esprit tempéré et que, préoccupé de concilier des intérêts contradictoires, il suit avec une énergique persévérance une politique de transaction, trop audacieuse pour les uns, trop timide pour les autres. Il a dû rompre avec ses amis d’autrefois, avec les conservateurs prussiens, qui ne l’auraient jamais aidé à faire l’Allemagne. Il avait décidé dès le principe que le particularisme prussien était le plus tenace, le plus dangereux de tous, et que, pour pouvoir médiatiser les petits états, il fallait commencer par médiatiser la Prusse. Il ne pouvait exécuter ses desseins qu’en liant partie avec les nationaux-libéraux, qu’il aime peu et qui lui reprochent ses ménagemens; ces doctrinaires n’ont de goût que pour les mesures radicales. L’un d’eux disait : « L’Allemagne ne sera faite que lorsque nous serons débarrassés à jamais de toutes ces petites dynasties, qui ne s’occupent que de thésauriser. » M. de Bismarck tient plus de compte de ces petites dynasties, il n’est pas disposé à les jeter si cavalièrement par-dessus bord; il veut bien alléger le navire, mais il n’entend pas le décharger de son lest, et les petites couronnes servent à lester l’empire allemand. Les relations qu’il entretient avec les nationaux-libéraux sont sujettes à bien des difficultés, à bien des tracasseries. Il avait pensé qu’en déclarant la guerre à l’église catholique, il donnerait une satisfaction suffisante au radicalisme de ses alliés; mais les nationaux-libéaux acceptent avec gratitude tout ce qu’il leur donne et lui demandent avec insistance tout ce qu’il est résolu à ne pas leur donner. Ils le mettent en demeure d’instituer un ministère responsable de l’empire; il leur répond : « Le ministère, c’est moi, moi seul, et c’est assez. » Il veut être tout ou n’être rien, et il se refuse à partager la responsabilité avec qui que ce soit, au risque de succomber à la peine. Il adore le fardeau qui le tue.

La constitution de l’empire allemand est incomplète, elle devrait renfermer un article ainsi conçu : « Le chancelier de l’empire est tenu de se porter toujours bien. » Mais M. de Bismarck ne peut s’engager à se bien porter qu’à la condition que ses alliés ne lui donneront jamais aucun ennui et que les fonctionnaires à ses ordres feront tous serment d’être aussi intelligens que dociles, aussi dociles qu’intelligens. Il suffit d’un indiscipliné, d’un faiseur d’objections, d’un ergoteur, pour compromettre sa santé, et s’il ne peut obtenir la mise à pied de l’ergoteur, il parle incontinent de s’en aller. Plusieurs des mesures qu’il a le plus à cœur, le rachat des chemins de fer par l’empire, la réforme de l’impôt, l’établissement de droits compensateurs, avaient été critiquées en haut lieu, et, d’autre part, les dernières élections n’avaient pas répondu entièrement à ses désirs; il avait sujet de craindre que la majorité du Reichstag, avant de voter les nouveaux projets de loi, ne s’avisât, selon sa coutume, de lui faire ses conditions, qu’il juge inacceptables. Il a pris les devans, il a offert sa démission, comme il l’avait déjà fait en 1874. Cette fois, la crise a duré assez longtemps pour qu’on pût passer en revue tous les successeurs qu’il était possible de lui donner, tous les hommes capables de le remplacer et qui ont en eux l’étoffe d’un chancelier de l’empire. Un député du Reichstag s’est fait l’interprète de l’opinion publique quand il a dit : « Rien de plus frappant que l’accueil qu’ont trouvé partout les divers projets colportés par les journaux touchant les successeurs possibles du prince de Bismarck. Il y avait dans le nombre des dignitaires de l’empire fort considérés, des hommes éminens qui se sont distingués dans la guerre, dans la paix, dans les délibérations parlementaires, et aucun de nous, si on nous avait demandé lequel de ces hommes était de force à porter le fardeau colossal qui pèse aujourd’hui sur les épaules de M. de Bismarck, n’aurait pu réprimer un sourire. En vérité, après cet examen, tous ces hommes de mérite courent le risque de devenir des personnages presque grotesques. » On ne peut aspirer à remplacer M. de Bismarck sans se couvrir de ridicule, voilà la morale de la pièce qui vient de se jouer à Berlin.

Il ne pouvait venir à l’esprit de personne que l’empereur Guillaume acceptât la démission du chancelier. S’il devait jamais se séparer du grand ministre dont il a su deviner le génie, de ce serviteur providentiel avec qui il a couru tant de hasards et qui lui a mis sur la tête la couronne impériale, il croirait divorcer avec son passé et avec sa gloire. Les souverains de la Prusse ne considèrent que le bien de l’état ; ils contractent de bonne heure l’habitude de lui sacrifier leurs aises et leurs commodités. Sans doute l’empereur Guillaume a souffert quelquefois des échappées d’humeur et des haut-le-corps de l’impérieux chancelier, il a pu blâmer ses incartades, ses emportemens, ses rancunes implacables; mais il en a pris philosophiquement son parti et s’est contenté de dire : — « Il est ainsi fait, il faut le prendre comme il est. » — Personne à Berlin ne s’est étonné de son attitude pendant la crise ; elle a été ce qu’on attendait. On a été plus surpris de l’intervention active du prince impérial ; le zèle qu’il a déployé est pour M. de Bismarck un gage qui a son prix. On savait que depuis 1870 le prince Frédéric-Guillaume s’était rapproché de M. de Bismarck, dont il avait souvent désapprouvé la politique. Ce rapprochement était devenu plus sensible encore depuis le jour où le chancelier avait ouvert sa campagne contre l’église. L’insistance avec laquelle l’héritier du trône de Prusse et de la couronne impériale a représenté à M. de Bismarck que l’Allemagne avait besoin de lui a été fort remarquée. C’était lui dire qu’il serait l’homme du futur règne. Ce point n’est plus mis en question, et c’est peut-être un des éclaircissemens que M. de Bismarck désirait se procurer; il s’est toujours soucié de tâter le pouls à tout le monde, de faire le bilan de sa situation. Le présent lui appartient, l’avenir est à lui.

Comme le souverain, comme la dynastie, le parlement s’est empressé d’affirmer bien haut que M. de Bismarck est un homme nécessaire, et que ses adversaires eux-mêmes ne peuvent se passer de lui. La séance tenue par le Reichstag le 13 avril a été aussi intéressante que significative. Chaque parti avait délégué l’un de ses principaux orateurs pour payer son tribut d’hommages à l’illustre malade, et pour le supplier de rétablir le plus tôt possible sa santé. L’un des chefs de ce parti progressiste, que M. de Bismarck a pris en détestation, est venu déclarer le premier que tous les successeurs présomptifs et présomptueux du chancelier sont des hommes qui ont perdu le sentiment du ridicule. A la vérité, le docteur Hænel a eu soin de représenter au Reichstag que la gravité de la crise était un avertissement, qu’une constitution dont le bon fonctionnement dépend de la santé d’un homme et se trouve être à la merci d’une attaque de nerfs demande à être remaniée; mais il a promis, sans se faire prier, d’ajourner indéfiniment toutes les propositions qu’il pouvait être tenté de faire à ce sujet. Après le docteur Hænel, M. de Bennigsen, le chef le plus considéré du parti national-libéral, a rappelé tous les services rendus à l’Allemagne par M. de Bismarck, tous les titres qu’il possède à son éternelle gratitude; il a ajouté que, bien que l’institution d’un ministère responsable de l’empire fût une réforme nécessaire, cette réforme ne devait être tentée qu’avec l’agrément et le concours du chancelier, parce que seul il pouvait la faire accepter de l’Allemagne, et il a conclu qu’il fallait attendre son complet rétablissement pour soulever la question. A son tour, le chef du centre catholique, M. Windthors, a pris la parole et il a nié que le bruit qui avait couru de la retraite définitive de M. de Bismarck eût été un sujet de joie pour les ultramontains allemands. « M. de Bismarck, s’est-il écrié, a prouvé par ses actes que lorsqu’il voudra nous rendre la paix religieuse, il sera plus apte à le faire que personne, et, pour ma part, si jamais des négociations venaient à s’ouvrir pour mettre fin à la lutte, j’aimerais mieux traiter avec lui qu’avec la bureaucratie prussienne. » Par la bouche de M. de Kleist-Retzow, le parti conservateur a dit aux libéraux : « Messieurs, si vous voulez du bien au chancelier de l’empire, si vous souhaitez sincèrement que sa cure de repos lui soit profitable, ne venez pas nous proposer des réformes qui, vous le savez, ajouteraient aux difficultés de sa situation, achèveraient de lui rendre la vie insupportable. C’est à lui, c’est à lui seul, quand il aura recouvré ses forces, de corriger ce qu’il peut y avoir de défectueux dans nos institutions. « Enfin, le représentant des conservateurs libres, le comte Bethusy-Huc, a déclaré que le premier devoir du parlement était de voter les lois qui tiennent au cœur du chancelier, en particulier l’abolition des contributions matriculaires et le remaniement des impôts, et il a déclaré aussi que le retour de la crise ne pouvait être prévenu que si le chancelier de l’empire trouvait dans le ministère prussien cette homogénéité de vues en matière d’impôt et de finances qui est indispensable à l’exécution de ses plans. C’est ainsi que dans cette remarquable séance, tous les partis sont venus, dans une attitude inclinée, déposer des couronnes aux pieds de l’homme nécessaire. Ils ont tous dit : — Puisque nous ne pouvons le remplacer, conspirons avec ses médecins pour le rétablissement de sa santé. Abstenons-nous de toute discussion qui lui serait désagréable; ne faisons pas de bruit, ne parlons pas trop haut, ajournons les réformes que nous nous proposions de lui demander, et votons sans plus tarder celles qu’il nous demande et qui ne nous agréent qu’à moitié. Puisque nous avons le bonheur d’avoir à notre tête un grand homme, nous sommes tenus d’en prendre soin; périssent nos espérances pourvu qu’il se porte bien! — L’Allemagne est un pays où, dans les grandes occasions, le patriotisme l’emporte sur l’esprit de parti. Si le Reichstag n’avait pas fait son devoir, le pays l’aurait mis à la raison. Les villes et les campagnes se seraient émues, le meeting de Brème aurait trouvé partout de l’écho, et M. de Bismarck aurait prouvé une fois de plus qu’il tient l’Allemagne dans sa main.

S’il se plaint qu’il manque quelque chose à son triomphe, il est vraiment bien difficile. Peut-être dans les loisirs très occupés que lui procureront son congé et les plaines du Lauenbourg trouvera-t-il quelques instans pour relire Shakspeare, qu’il connaît si bien, et en particulier la tragédie de Coriolan, qui doit lui plaire entre toutes. Le grand poète y a peint un politique patriote et ambitieux qui a rendu d’éclatans services à son pays, mais qui souffre d’une maladie funeste et incurable, le mépris des hommes. Il n’a de respect que pour Volumnie, sa mère, ni d’affection que pour sa femme Virgilie, laquelle baisse la tête et se tait devant lui, et qu’il appelle en souriant « mon cher silence. » Lorsque le peuple ingrat l’exile de Rome : « Triste meute de chiens, s’écrie-t-il, dont je hais le souffle autant que les vapeurs d’un marais empesté, dont j’estime la tendresse autant que la carcasse d’un mort sans sépulture qui corrompt l’air autour de moi, ce n’est pas vous qui me bannissez, c’est moi qui vous bannis de ma présence. Restez où vous êtes avec vos pensées changeantes; que vos âmes soient à la merci du moindre bruit qui peut frapper vos oreilles! Que vos ennemis, en agitant leurs panaches, vous soufflent au cœur un lâche désespoir! Gardez toujours le pouvoir de bannir vos défenseurs jusqu’à ce qu’ennemis de vous-mêmes, incapables de vous sauver, votre ignorance vous fasse tomber aux mains de quelque nation qui aura raison de vous sans coup férir. Vous êtes cause que, méprisant ma patrie, je lui tourne le dos. Il y a un monde ailleurs. » Ah! que le sort de M. de Bismarck est différent de celui de Caïus Marcius, vainqueur de Corioles! Parle-t-il de quitter Rome, de l’abandonner à elle-même, à son ignorance, à ses pensées changeantes, Rome se met à ses pieds pour le retenir, et si jamais elle était tentée d’oublier ses promesses, il lui dirait : « J’ai voulu te débarrasser de moi; pourquoi m’as-tu retenu? » Il n’a pas définitivement retiré sa démission; il consent à essayer de rétablir sa santé, il s’est réservé le droit de renouveler le crise quand il lui plairait.

« Rome n’est pas l’univers, disait Coriolan, il y a un monde ailleurs. » Qu’il se retire à Varzin ou dans le Lauenbourg, M. de Bismarck porte un monde avec lui, le monde de ses pensées. Il a pris son congé au moment où la guerre éclatait sur les bords du Danube. Un éminent homme d’état prétendait jadis que « les choses, pas menées, mènent à la guerre. » Les affaires d’Orient ont été si peu ou si mal menées que la diplomatie a dû passer la parole aux canons. M. de Bismarck a quitté Berlin avec l’assurance qu’il aurait désormais toute sa liberté d’action non-seulement pour proposer les lois qu’il croit utiles à l’empire et au royaume dont il a la gestion, mais pour faire prévaloir sa politique en Orient. Ce n’est pas seulement le chancelier, c’est le ministre des affaires étrangères qui vient d’obtenir un blanc-seing. En attendant que l’heure soit venue de faire connaître sa pensée, il se dérobe aux curiosités, aux questions indiscrètes, aux sollicitations de la diplomatie; il est rentré dans son nuage, où parfois l’Europe croit entendre gronder la foudre, nuage qui n’est transparent que pour lui et au travers duquel son œil ardent promène ses regards sur toutes les cases de l’échiquier européen.

Personne ne doute en Allemagne ni ailleurs qu’un grand rôle ne soit réservé à M. de Bismarck dans le règlement des affaires orientales et des remaniemens territoriaux qui pourraient en résulter. Personne ne doute qu’à l’heure fatale il n’apparaisse comme le deus ex machina et qu’il ne prononce le mot décisif. Quel sera ce mot? Peut-être n’en sait-il rien, peut-être ses combinaisons ne sont-elles pas encore définitivement arrêtées. La politique est pour lui une dynamique, il étudie les forces en jeu, et les événemens déterminent sa conduite. Il est à la fois l’homme des vues lointaines, des longues préparations et des improvisations soudaines et hardies. Le 23 novembre 1872, M. de Balan écrivait au comte Arnim : « Son altesse vous fait remarquer à cette occasion, comme habituel à la politique allemande, le défaut de se préparer trop tôt aux événemens dans une direction déterminée. »

De tous les orateurs qui ont pris la parole dans la séance du 13 avril, M. de Bennigsen était, de l’avis commun, le mieux placé pour pénétrer les impénétrables desseins de M. de Bismarck, et le langage qu’il a tenu était de nature à rassurer l’Europe : « Dans ce moment, a-t-il dit, les yeux du monde entier sont dirigés sur les affaires d’Orient, qui touchent plus ou moins aux intérêts de tous les états. L’Europe tout entière est convaincue que, si l’on réussit à localiser le conflit qui est sur le point d’éclater et à prévenir une collision générale, c’est la politique pacifique du chancelier allemand qui mettra le poids décisif dans la balance. Peu d’années se sont écoulées depuis que nous avons dû rassembler toutes nos forces pour faire prévaloir nos droits sur l’opposition de l’Autriche et de la France, et cependant, après de si redoutables événemens et de si glorieux succès qui ont excité dans tous les cabinets la jalousie, la surprise et la crainte, nous avons réussi à répandre partout la conviction que l’Allemagne n’est pas une puissance essentiellement militaire et guerrière, mais qu’après avoir reconquis ses anciennes frontières, elle s’est imposé la tâche de poursuivre par des voies pacifiques son développement intérieur, sans nourrir aucun mauvais dessein à l’égard des puissances voisines. C’est l’œuvre de l’empereur et de son chancelier, et voilà pourquoi non-seulement en Allemagne, mais dans toute l’Europe, la retraite du chancelier de l’empire serait considérée comme un événement fatal et inquiétant. » — « M. de Bennigsen, a répondu le chef du centre catholique, a coutume d’être bien informé; puisqu’il a insisté sur la politique pacifique de M. de Bismarck, j’en conclus que cette politique l’emporte aujourd’hui, et personne ne peut s’en réjouir plus que moi dans un moment où les troubles orientaux ont provoqué une guerre ouverte entre deux puissances. » C’est ainsi que dans la séance du 13 avril M. de Bismarck a été célébré comme le génie de la paix, et le 26 avril, les déclarations faites par M. de Bennigsen ont été confirmées par M. Lasker et par M. de Moltke lui-même. Si ces prophéties excellentes s’accomplissent, si M. de Bismarck travaille à localiser la guerre et à préserver la paix générale, si le jour où il sortira de son nuage il se présente au monde une branche d’olivier à la main, le monde lui en aura la plus vive reconnaissance, et la santé du chancelier deviendra aussi chère à l’Europe qu’elle peut l’être à M. de Bennigsen ou au comte Bethusy-Huc.

Il est téméraire assurément de vouloir annoncer et prédire ce que fera M. de Bismarck, tel cas échéant. Nous vivons dans un temps où les événemens semblent se jouer de toutes les prévoyances humaines, où toutes les mesures proposées trompent l’attente de ceux-là même qui avaient cru sauver la paix du monde en les conseillant. On voit dans une comédie représentée avec beaucoup de succès un intrigant politique qui, moyennant finance, emploie des femmes de petite vertu à extorquer leurs secrets à tous les secrétaires de deuxième ou de troisième classe qu’elles peuvent attirer dans leurs filets; ce malhonnête bonhomme, fin comme une dague de plomb, revend très cher à son gouvernement les précieuses informations que lui procurent ses sirènes blondes ou brunes. Les temps sont bien changés; aujourd’hui les secrets de secrétaires, qu’ils soient de première ou de deuxième classe, ne valent pas beaucoup d’argent. Les chargés d’affaires eux-mêmes, les chefs de légations, les ambassadeurs, n’ont pas de peine à ne pas commettre le péché d’indiscrétion, il leur en coûte peu d’avoir l’air d’ignorer ce qu’ils ne savent pas. Il vivent la plupart au jour le jour, et leur tête deviendrait subitement transparente que nous n’en serions pas plus éclairés sur l’avenir prochain de l’Europe. N’avons-nous pas entendu des diplomates qui revenaient de Constantinople et des ministres des affaires étrangères déclarer d’un ton de certitude que personne ne voulait la guerre, que nous avions devant nous deux ans de paix assurée? Quelques jours plus tard les Russes passaient le Pruth, Pendant de longs mois, l’Europe tout entière s’est appliquée à conjurer cette guerre dont les conséquences probables l’effrayaient; toutes les précautions qu’elle a pu prendre n’ont servi qu’à précipiter le sinistre dénoûment. Mémorandums, conférences, protocoles, ont tourné à mal, et on a mis le feu aux poudres en cherchant à les noyer. Le public européen se demande si tant de bonnes intentions ont été traversées par une politique machiavélique, aussi raffinée dans ses moyens que profonde dans ses calculs, ou si l’irréflexion, les entraînemens, les maladresses n’ont pas tout fait, si les malins ne sont pas des dupes, et s’il ne faut pas répéter avec Voltaire : «Ainsi va le monde sous l’empire de la fortune; elle nous fait jouer en aveugles à un jeu terrible, et nous ne voyons jamais le dessous des cartes. »

Une chose est certaine, l’Allemagne désire sincèrement que la guerre qui vient d’éclater en Orient soit resserrée dans son foyer, et beaucoup d’Allemands, lesquels ne sont pas tous députés au Reichstag, sont persuadés que c’est M. de Bismarck qui, après avoir fait la part du feu, l’empêchera de gagner la maison voisine. L’un d’eux nous disait : — « On juge mal le chancelier. Il a jadis étonné l’Europe par son audace, il l’étonnera par sa sagesse et sa modération. Au plus fougueux des tempéramens, il joint cette haute raison (qui met un frein à l’esprit d’entreprise et lui interdit de dépasser le but; il a le sens de la mesure, du possible, et il se connaît en vraie gloire. Tenez pour certain qu’il est moins occupé de rêver des agrandissemens périlleux qui compromettraient son œuvre que de la rendre durable, définitive, de bâtir sa maison à chaux et à ciment, de mettre hors d’insulte et hors de discussion le puissant empire qu’il a créé. Il disait en 1874 : « J’ai besoin de dix ans de paix pour faire l’Allemagne. » La guerre générale le dérangerait dans son travail. Vous objecterez peut-être qu’il ne tenait qu’à lui d’étouffer dans sa naissance le conflit oriental et d’arrêter la Russie comme plusieurs d’entre nous avaient la candeur de le lui demander. L’alliance moscovite a joué toujours un trop grand rôle dans ses combinaisons et lui a rendu de trop grands services pour qu’il ne se crût pas tenu de la ménager. Il n’a pas fait cause commune avec les Russes, mais il a usé de tolérance; il leur a dit : « Dieu vous soit en aide ! passez le Pruth à vos risques et périls ! » Il ne pouvait lui convenir que, ne trouvant pas à Berlin les complaisances, les empressemens auxquels ils pensaient avoir droit, ils allassent chercher ailleurs un allié. Son déplaisir a été vif lorsqu’il a cru s’apercevoir que Saint-Pétersbourg coquetait avec Paris ; cette intrigue coupable lui a porté sur les nerfs. Heureusement la France a fort bien compris que les avances que lui faisait la Russie n’étaient pas sérieuses, qu’elles étaient seulement destinées à exciter les jalousies de l’Allemagne, à la rendre plus souple, plus complaisante aux désirs du prince Gortchakof. Selon l’expression d’un spirituel diplomate, le cabinet de Saint-Pétersbourg voulait faire jouer à la France le rôle d’une mouche cantharide; mais c’est un rôle qu’elle a eu la modestie ou l’orgueil de refuser. M. de Bismarck n’a pas de raisons pour douter de la sagesse des Français, tant qu’ils seront en république; mais il estime que cette sagesse est le fruit de l’inquiétude, et de temps à autre il croit nécessaire de réveiller les inquiétudes françaises par des tracasseries. Cet homme si audacieux est infiniment circonspect et aussi longtemps que le grand ouvrage de l’organisation intérieure de l’Allemagne ne sera pas achevé, il sera défiant et ombrageux. Il a jugé que dans l’intérêt de l’unité allemande il devait entrer en lutte avec l’église et le particularisme catholique, et que des provinces gouvernées par un clergé ultramontain seraient toujours des provinces d’une fidélité douteuse. Il a aujourd’hui sa Vendée, et quiconque se permet de conspirer avec sa Vendée est à ses yeux son pire ennemi ; il n’est pas besoin de vous dire qu’il est dans son caractère d’aimer à détruire ses ennemis, et si jamais il voulait ameuter les Allemands contre la France, certaines imprudences cléricales lui donneraient beau jeu. »

On peut répondre à cela que, de ce côté-ci des Vosges, l’opinion publique n’a pas attendu les avertissemens de M. de Bismarck pour faire justice de certaines imprudences cléricales et des provocations insensées de prélats brouillons qui calomnient l’épiscopat, en faisant croire aux étrangers que les évêques français sont des Français dont la patrie n’est pas en France. Bien que la France n’éprouve point ces craintes perpétuelles, ces appréhensions pusillanimes qu’on se plaît à lui prêter, elle est fermement résolue à ne pas se mêler des affaires de ses voisins, et elle n’aurait garde de conspirer avec les Vendéens d’aucun pays. Elle exige de son gouvernement qu’il n’épouse aucune autre cause que la sienne, et elle se défie de tous les conseils que pourraient lui donner les hommes de parti. Cléricaux ou autres, les hommes de parti ont tous l’esprit monastique, ils ont plus à cœur la prospérité de leur couvent que le bien de leur patrie. Nous avons lu quelque part que quand Mahomet II assiégea Constantinople, les moines s’occupaient beaucoup plus de défendre contre l’hérésie l’éternité de la lumière du Thabor, qu’ils croyaient voir à leur nombril, que de défendre la ville et ses remparts contre les Turcs.


G. VALBERT.

  1. Précis du droit des gens, par MM. Th. Fruck-Brentano et Albert Sorel, Paris, Plon et Comp., 1877, p. 42.