La Farce de la Sorbonne/II

II

MONSIEUR AULARD OU LA RÉVOLUTION LAÏQUE

Notre ennemi c’est notre maître, (1)
Je vous le dis en bon françois !
La Fontaine.
(Le Vieillard et l’Âne.)
 (1) Il s’agit ici du maître qui fait souffrir ses domestiques. Le maître qui enseigne est au contraire un ami.
 (Note de M. Gazier dans son édition des Fables.)



Depuis dix ans que je cherche, je n’ai vraiment rien trouvé de plus embêtant que ce professeur d’Histoire en Sorbonne qu’on appelle M. Aulard ! Épithète familière et peu déférente ? Je sais ; mais je l’ai pesée, repesée, et je la maintiens. J’ai vu Aulard, lu Aulard, entendu Aulard. Ce nom seul me donne des langueurs et des bâillements.

Monsieur Aulard, — on ne devrait jamais l’appeler Aulard tout court, — Monsieur Aulard (c’est mieux ainsi : on dirait un faire-part, funèbre comme lui) a été pour ma prime jeunesse un lugubre étonnement. Je sortais transi de ses cours sur l’esprit laïque de la Révolution. Une fois, j’y traînai un ami, qui avait une âme légère et des sens un peu fougueux. Il en revint égaré, gémissant, et il fallut une semaine de plein soleil pour lui faire oublier cette vision maussade.

L’an dernier, j’ai eu le courage de réentendre ce vieillard qui avait contristé mes vingt ans. Je l’espérais détendu, moins accroché à ses idées. Je l’ai retrouvé pareil, traitant le même sujet. Il parlait toujours de la Révolution, toujours de la laïcité. J’ai vu à son cours des rentiers, des jeunes filles maigres, un annamite. Tous ces auditeurs étaient mornes ; lui-même montrait un sourire triste et des yeux battus ; il y avait dans son air et son débit comme une hypocrite prudence, un mielleux sectarisme, une méchante idée fixe sous des termes patelins ; et je me suis demandé en sortant ce qu’était au fond ce bonhomme sans bonhomie, qui paraissait la proie d’une manie affreuse, laquelle le possédait tout entier : « la Révolution laïque ». Il y semblait empêtré jusqu’au cou. N’en sortait-il jamais ? Quand sa bonne lui apportait ses pantoufles, est-ce qu’il évoquait les principes de 89 ?

Cette année, avec obstination, pour la troisième fois, je suis retourné le voir. Entre temps, je m’étais laissé conter que c’était un homme exquis, tout en indulgence, un vieillard si doux qu’il était larmoyant, un maître presque naïf, dont la surprise pénible était de ne pas être aimé de tous, puisque pour tous, toujours, il savait trouver un bon mot fraternel. Et le monde était injuste, m’avait-on dit, de ne pas être attendri par le cœur innocent, si digne et si suave, de M. Aulard.

Ah ! braves gens, confiants et simples ! Voulez-vous que nous entrions ensemble ? Que m’apprenez-vous là ? Regardez ! Écoutez ! Si vous avez le goût des belles lignes, des jours clairs, des pensées larges, si vous nourrissez votre vie de santé morale et d’honnêteté intellectuelle, avouez que vous étouffez aux cours de ce Tartuffe… J’ai lâché le mot. Tant pis ! J’aurais voulu qu’il vînt de vous… Mais puisqu’il est lâché, je le défends ; je ne le crois pas téméraire. Approchez ; soyez attentifs. Voyez cette tête morose, laquelle soupire : « Je suis une victime de la Vérité ! » ; — ces yeux éreintés par la mauvaise poussière de tant de documents apocryphes, qu’il arrange au gré de ses passions radicales ; cette bouche amère d’avoir trop médit, car vous allez entendre son cours : cet homme n’a qu’un plaisir en son cœur vinaigré : rapetisser le passé et, de ce fait, empoisonner le présent. Fossoyeur insensible, il ramasse des os, les montre et dit : « Voyez !… Rien ne tient plus ! »

Alors ?…

M’objecterez-vous, du moins, que son geste est doux et pieux et que chacune de ses phrases renferme toujours deux ou trois mots en sucre ? Direz-vous, enfin, que nous sommes devant une adorable créature du Bon Dieu, ou croirez-vous, avec moi, que M. Aulard nous joue ? Je suis sûr qu’il nous joue. Je le sens dans mes nerfs, comme on sent venir l’orage.

Voici vingt-trois ans que, tous les mercredis, il promène son âme grise et son corps affligé jusqu’à cette Sorbonne, pour y venir murmurer :

— Messieurs, les Droits de l’Homme et du Citoyen…

Ou :

— Messieurs, les grands principes laïques…

Ou :

— Messieurs, l’esprit révolutionnaire…

Cette année, pour la première fois, il a, non pas lâché sa chère Révolution (la Ville de Paris lui a octroyé une concession à perpétuité afin qu’il ne sorte plus de son radotage), mais il a parlé d’un ennemi de la Révolution : de Napoléon ier, mort il y a cent ans. Ce centenaire est un danger ; ce centenaire vient d’être fêté. À ce seul mot de « fête », les entrailles de M. Aulard se crispent ; il souffre et il sécrète du fiel en faisant une sainte figure. C’est ce masque qu’il faut dénoncer : cet homme manque de courage.

Tel un chat maigre, lâché dans l’immense grenier du Premier Empire, il va doucement, patelinement, de son ton de bon apôtre, insinuer que Napoléon, que vous croyiez un grand Français, — tout discutable qu’il fût, — n’a été qu’un médiocre, servi par la chance. Et avec sa peur du risque, — car il craint la pomme cuite que je tiens là, dans ma poche, — il n’avouera jamais sa pensée sourde et perfide, dont il sent la bassesse. Il n’osera pas, dans une heure d’audace, déclarer : « Oui, j’exècre Napoléon, parce que je doute toujours de ce qui est grand, parce que je n’ai pas assez de vitalité ni de tolérance féconde pour comprendre autre chose que les fiches, qu’elles soient politiques ou historiques. » Et il voilera sa haine. Elle percera prudemment, par tout petits coups d’épingle, dont il criblera l’immense figure qu’il évoque malgré lui. Il s’étouffera soi-même dans des documents poussiéreux, soufflant leur poussière au nez de son auditoire. Pas un jour il n’ attaquera, le regardant en face, ce géant de l’Histoire et de la Légende qui remplit toujours le monde de son nom ; mais il tournera autour, faisant le gros dos, et d’une voix de chat-fourré, il signalera des taches sur son uniforme.

Enfin, mollement, sournoisement, sans lever les yeux, il lui marchandera jusqu’au titre de grand homme :

— Ce mot-là, miaulera-t-il, signifie : bienfaiteur. Or, Napoléon laissa la France diminuée… Alors… disons que c’est… un homme grand… rien de plus, qui a fini par une catastrophe lamentable.

De cet homme… grand un historien doit-il se risquer à faire le portrait, j’entends un vrai historien, un historien qui enseigne actuellement en Sorbonne, ce « laboratoire de vérités » (l’expression est de M. Aulard). Et M. Aulard modestement répond :

— Hé non !… car un portrait n’est jamais exact…

Puis, d’une phrase navrée, et hargneuse, M. Aulard laisse entendre qu’un portrait c’est de la littérature, non de l’histoire. Fixer Napoléon, ce serait le fausser ; ce serait même en faire… un imbécile ! Car il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas. Or, s’il n’a pas été imbécile, il a changé. Donc, on ne peut pas savoir comment il était ; et il convient que sa figure reste vague.

Ainsi M. Aulard, dont la voix benoîte indique qu’il est plein d’intentions délicates, M. Aulard pourra patauger dans son eau trouble, tandis que l’auditeur, à demi noyé, n’aura plus la force d’une protestation. Cet excellent maître s’y connaît en prudence : il ne heurte jamais son public de front ; ce n’est pas sa faute, s’il le corrompt et le renvoie mal à l’aise : il obéit à sa nature. Au printemps, il arrive qu’un coup de vent vous enrhume : le vent printanier pourtant fait partie de la poésie du monde ; mais il arrive aussi qu’un microbe, que vous ne voyez ni ne sentez, vous inocule sournoisement la grippe. M. Aulard ressemble au microbe plus qu’au vent.

Comme il devine, d’ailleurs, l’écœurement de son auditoire, qui, malgré la lenteur du poison, pourrait réagir un jour et se rebiffer, M. Aulard a soin d’abriter les réactions si pures de sa conscience sous la grande enseigne de la Sorbonne, et il annonce d’un air dévot :

— Jusqu’ici… personne n’a pu faire de Napoléon une étude impartiale, dans la sérénité. Mais… sous notre Troisième République, il est enfin permis de l’essayer, car… le haut enseignement de notre Sorbonne est aujourd’hui scientifique.

Il a détaché le mot, et il pose sur son grand nez triste un lorgnon pour voir l’effet :

— Scientifique, je veux dire, Messieurs : méfions-nous, n’est-ce pas, d’ouvrir notre cœur et notre esprit. Ce peut être agréable : c’est si dangereux. Car on s’abaisse ainsi de l’Histoire à… à l’Art, ou plus bas encore, à… à la Religion. Songez que moi, Aulard, ai fait, pour les écoles, des manuels où, me gardant de tout avis personnel, fidèle seulement aux découvertes de la Science, je désignais par exemple un Saint-Vincent de Paul du nom qu’il portait en son temps : « Monsieur Vincent ». Si j’agissais de la sorte, c’était dans une pensée scientifique, républicaine et laïque, née soudain de mon cerveau impartial et glacé. De même devant vous, je veux aborder Napoléon avec calme et froideur. Il ne faut pas nous échauffer sur des mots admirables que l’on rapporte de lui. Ces mots admirables sont tous de la légende… Quant à ses actes… faisons bien attention. Ils n’indiquent pas tant l’homme qu’il fut que l’homme qu’il a voulu avoir l’air d’être…

Et M. Aulard, la main onctueuse, bénit laïquement ses auditeurs surpris. Après quoi, d’une voix de mirliton, où l’on entend vibrer comme un fragile papier gommé, fragile ainsi que la vérité de l’Histoire, il s’explique et il détaille :

— On connaît surtout Napoléon comme soldat. Or, Napoléon lui-même, outre qu’il a toujours très mal fait son service (il se faisait mettre en congé et porter malade), Napoléon s’est défendu toute sa vie d’être un militaire ! Et il avait raison, cet homme, car la vérité militaire est impossible à discerner. Je vais vous en donner un exemple. J’ai passé, avec mes élèves, un an sur la bataille d’Iéna. Nous avions tous les documents du Ministère de la Guerre. Eh bien, nous ne sommes arrivés à rien !… En sorte que quand on y regarde de près, on ne peut pas savoir ce que c’est que la bataille d’Iéna…

Il fait cet aveu en sourdine, comme un homme qui, hélas ! n’a jamais découvert que le néant de l’histoire où il s’avance en tapinois.

Pourtant… à l’extrême rigueur, il y a peut-être quelques demi-certitudes vers lesquelles il est permis d’incliner, quand on n’écoute pas, bien entendu, son tempérament personnel. Ainsi, M. Aulard ne serait pas éloigné de croire que Napoléon fut franc-maçon. Oui, franc-maçon : c’est intéressant cela, pour des gens honnêtement républicains. Notez que lui-même, hésite encore… Mais il s’interroge là-dessus longuement, car là, il se sent captivé, là s’ébroue sa vieille âme ficharde. Quelle joie de penser que l’étudiant annamite, qui a fait vingt jours de mer pour goûter à l’esprit français, va remporter, dans sa mémoire, cet aspect inédit de Napoléon… de Napoléon, dont il ne reste plus grand chose après une douzaine de pâteuses et aulardiques leçons !

Que voulez-vous ! La Vérité d’abord. Elle échappe quelquefois à M. Aulard, mais il croit la rattraper comme son lorgnon, et, discret, modéré, frottant ses mains, il dit sans haine, sans aucune haine :

— Napoléon, Messieurs, fut l’ennemi de l’intelligence. On ne peut pas faire son éloge dans cette Sorbonne.

Et, ma parole, il s’animerait et dépasserait ses droits d’historien scientifique, pour montrer tout à coup, dans un grondement, que… Napoléon a brimé et bridé la sacro-sainte Révolution ! Ah ! Ah ! C’est que là, permettez, la question devient grave. La chaire de la Révolution est à M. Aulard et n’est qu’à lui ! Et M. Aulard frissonne à l’idée d’un Bonaparte antirévolutionnaire, qui, même après plus de cent ans, le gênerait dans sa place.

Tartuffe… j’ai dit Tartuffe. Le voici qui se découvre. Il montre les dents, tragique. Sa sinécure est en jeu !

Pauvre et triste bonhomme ! Qu’il se rassure : on ne la lui dispute pas. Et on lui donne, par-dessus le marché, toute la pitié que son cas mérite. S’appeler Aulard, avoir ce nom dolent, cette tête blafarde, expliquer l’Histoire comme on raconte sa colique, et croire qu’on peut convaincre, en plein Paris, un public qui n’est pas malade, quel défi et quelle insolence ! Il a tout juste convaincu Trotsky, qui fut de ses élèves, qui suivit son cours cinq ans, qui montait de la rue des Écouffes où il vendait des casquettes, à la Sorbonne où il édifiait, en compagnie du saint homme scientifique, le plan d’une révolution qui devait l’être aussi. Mais c’est tout. Ceux qui prétendent être ses plus chers amis, avouent, après trois minutes, que la cuisine qu’il fait avec l’histoire n’est qu’une gargote. Ceux qui suivaient ses cours le plus assidûment l’ont lâché à l’heure solennelle, le jour du Centenaire de Napoléon qu’il avait décrié durant des mois, pour que le 5 Mai on haussât les épaules. Le 5 Mai arrive. Aulard, content d’avoir écrit que j’étais un muscadin, tandis que lui-même était un porte-lumière, vient fièrement faire son cours. Que trouve-t-il ? Un auditoire réduit des neuf dixièmes ! Le peuple a couru chez le voisin, membre de l’Institut, qui, flanqué de deux ministres avec la Garde Républicaine, célèbre solennellement l’Empereur. Pauvre porte-lumière, il est abandonné !…

A-t-il vu du moins que j’étais là, moi ; son fidèle muscadin ?… Aulard, Aulard, en son cœur bienfaisant, je suis sûr qu’il m’a de la gratitude. Il se rend compte, ce raseur, qui sut élever l’Ennui à la hauteur d’une institution inamovible, que je suis comme lui juste et bon. Sans effort en effet, je consens qu’en un jour clair de sa jeunesse, il a pu honnêtement chercher la Vérité cinq minutes, mais en belle fille qu’elle est, elle lui a fait la nique. Il avait été la chercher dans son puits. Elle a éclaté de rire, est sortie, et l’a laissé dans le fond. Il y est encore. C’est de là qu’il fait son cours. C’est de là qu’il voit si bien que la France est la proie des Jésuites. Et quand un Français se penche pour le voir à son tour, il découvre que le cher maître a la tête de Basile.