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La Famine/Rapports sur les réfectoires gratuits

< La Famine

Comte , 1828-1910
Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Perrin et Cie (p. 125-248).

RAPPORTS SUR LE FONCTIONNEMENT
DES
RÉFECTOIRES GRATUITS
De Novembre 1891 à Septembre 1892

I

LES MOYENS DE SECOURIR LA POPULATION

Rapport du 26 novembre 1891

Les secours portés à la population atteinte par la famine peuvent avoir un double but : d’une part, soutenir le ménage des paysans, et, d’autre part, les préserver du danger des maladies et même de la mort causées par le manque ou la mauvaise qualité de la nourriture.

Ce double but se trouve-t-il atteint par le système de secours pratiqué actuellement sous la forme de distribution de 20 à 30 livres de farine par mois, et par personne, en comptant ou sans compter celles qui sont capables de travailler ? Je pense que non, et voici pour quelles raisons : toutes les familles de paysans dans toute la Russie agricole peuvent être réduites à trois types : 1° un ménage riche : de huit à seize personnes, douze en moyenne ; de trois à cinq travailleurs, quatre en moyenne ; de trois à cinq chevaux, quatre en moyenne. La quantité de terre est de 3 à 9 déciatines, 6 en moyenne. C’est un paysan riche. Non seulement il nourrit sa famille avec son pain à lui, mais souvent encore il tient un ou deux ouvriers, achète la terre aux paysans pauvres, leur prête du blé ou des semences. Tout cela se fait peut-être à des conditions peu avantageuses pour les pauvres, mais a pour résultat que, là où ces riches forment les 10 % de la population du village, la terre ne reste pas sans culture, et le pauvre peut, en cas de besoin, se procurer du pain, des semences et même de l’argent.

2° Le deuxième type est représenté par un paysan moyen qui parvient avec beaucoup de peine à joindre les deux bouts avec ses deux lots de terre, un ou deux travailleurs et un cheval ou deux. Ce ménage se nourrit presque exclusivement de son propre pain. Ce qui manque est fourni par un membre de la famille qui gagne sa vie à part.

3° Dans la troisième catégorie rentrent les pauvres, avec des familles de trois à cinq personnes, avec un seul travailleur et souvent sans cheval. Un tel paysan n’a jamais assez de son pain à lui et, tous les ans, il doit s’ingénier à trouver des moyens de se tirer d’affaire. Il est toujours à un cheveu de l’indigence et mendie à la moindre malechance.

Le secours distribué à la population des localités atteintes par la famine sous forme de farine est réparti d’après les listes des biens des familles. C’est d’après ces listes que sont calculées les quantités de secours à délivrer à chaque famille, de sorte que les subsides ne se donnent qu’aux familles les plus pauvres, c’est-à-dire celles de la troisième catégorie. Aucun secours n’est alloué à un ménage du premier type, — à un paysan riche, de même qu’à un paysan de fortune moyenne qui possède encore quelques quarts d’avoine, deux chevaux, une vache, des brebis. Mais, en examinant attentivement la situation non seulement du paysan moyen, mais même du riche, il est impossible de ne pas s’apercevoir que ce sont justement ces paysans-là qui ont le plus besoin des secours pour soutenir leur ménage.

Il est vrai qu’il reste au paysan riche encore un peu de seigle, vingt quarts, ou plus, d’avoine, qu’il possède cinq chevaux, deux vaches et plusieurs brebis ; et c’est parce qu’il possède tout cela qu’on ne lui donne pas de subsides. Mais considérez ses recettes et ses dépenses, et vous verrez qu’il est dans le même besoin que le pauvre. Pour ensemencer toute la terre qu’il prend en fermage, il a besoin d’environ 10 quarts. Il a pour 40, 50, même 60 roubles de blé, mais ce n’est rien en comparaison de la quantité dont il a besoin pour nourrir une famille de douze personnes. Il lui faut 15 pouds à 1 rouble 50 kopeks, c’est-à-dire pour 22 roubles 50 kopeks par mois, 225 roubles pour dix mois. Il a besoin en outre de 40, 50, 70 roubles pour payer le prix du fermage de la terre ; il lui faut payer les impôts qu’on exige de lui, parce qu’il est riche. Ceux des membres de sa famille qui ont une occupation quelconque gagnent cette année moins qu’en temps ordinaire à cause du prix élevé du blé ou bien perdent tout à fait leurs emplois. Il a besoin de 350 roubles et il n’en recevra pas 200, il est donc obligé de ne pas prendre de terre en fermage, de vendre l’avoine destinée pour les semences, vendre une partie de ses chevaux, dont le prix est très bas, c’est-à-dire être réduit à la condition d’un paysan moyen et même plus bas, car ce dernier a une famille moins nombreuse.

Mais le paysan moyen, s’il lui reste encore de l’avoine ou un cheval ou deux, ne reçoit pas non plus de secours ou en reçoit si peu qu’il est obligé de vendre sa terre aux rares riches, de manger d’abord le prix de l’avoine destinée pour les semences, et puis le prix du cheval. De sorte que, avec le système de distribution de secours qui existe actuellement, le riche doit s’abaisser à la condition d’un paysan moyen, et ce dernier à la condition du pauvre. On a l’air d’attendre que le paysan se soit ruiné pour lui porter secours. C’est comme si celui qui veut retirer de l’eau un noyé attendait, avant de le faire, que ce dernier cesse de produire des bulles d’air à la surface.

II

Le secours qui arrive tard ne parvient pas à soutenir les ménages des paysans pour trois raisons : d’abord il ne profite qu’à ceux qui sont déjà ruinés ; ensuite, si même le secours parvient dans les familles incomplètement ruinées, il n’est pas suffisant ; enfin, comme c’est un subside gratuit qui n’est pas produit par le travail d’une manière régulière, il n’est pas assez apprécié et se trouve rarement employé avec prudence et précaution. Non seulement ce secours n’atteint pas son but, mais encore, comme tout secours gratuit partagé inégalement, il produit de plus un mécontentement insatiable et une irritation au milieu du peuple, irritation causée d’abord par la jalousie des uns envers les autres et qui se dirige ensuite contre ceux-là mêmes qui distribuent les subsides.

La distribution de la farine, qui ne parvient pas à soutenir la vie économique du paysan, n’atteint pas non plus le second but : les préserver des maladies et de la mort causées par la famine.

Voici, d’ailleurs, quelles sont les causes qui empêchent d’atteindre ce but avec les secours portés sous la forme de la distribution de la farine suivant le nombre des personnes :

1° Avec ce mode de distribution, celui qui reçoit la farine subit toujours la tentation de dépenser, de vendre au cabaret ce qu’il a reçu ; 2° ce secours, s’il tombe dans une famille pauvre, ne la sauve de la famine que dans le cas où elle possède encore quelques moyens d’existence. On délivre au plus 30 livres par personne et par mois. Lorsqu’il y a des pommes de terre ou quelque chose qu’on puisse mélanger avec de la farine pour faire le pain, les 30 livres peuvent nourrir un homme pendant un mois ; mais lorsque la misère est complète, lorsqu’on ne peut même pas acheter de l’arroche pour ajouter à la farine, les 30 livres se trouvent mangées sous la forme du pain pur dans l’espace de quinze à vingt jours, après quoi ceux qui restent, les dix autres jours du mois, sans nourriture peuvent tomber malades et même mourir ; 3° la distribution de la farine parmi les familles pauvres, même celles qui ont encore quelques moyens, ne parvient pas à préserver ces familles des maladies et de la mort causées par la faim, car, si dans une famille les membres forts supportent facilement la mauvaise nourriture, ceux qui sont faibles, les vieux et les petits, tombent malades, par suite de l’insuffisance ou de la mauvaise qualité des aliments.

Dans toutes les localités atteintes par la famine, toutes les familles, les riches comme les pauvres, mangent un mauvais pain, mélangé avec de l’arroche. Et, chose étrange, les pauvres, qui reçoivent actuellement du blé de la municipalité, mangent, dans la plupart des cas, du pain pur, tandis que dans les familles riches presque tout le monde mange du pain avec de l’arroche, avec l’effroyable arroche verte de cette année [1].

Il arrive ainsi continuellement que, dans une famille riche, les membres plus forts supportent le pain mélangé avec de l’arroche, tandis que les faibles, les vieux et les petits, en deviennent malades et meurent.

Par exemple, une femme malade d’une famille riche vient au réfectoire avec un bout de galette noire faite de l’arroche qui forme sa principale nourriture, et prie de la recevoir parce qu’elle est malade et seulement pour le temps de sa maladie.

Autre exemple : j’arrive chez un paysan qui ne reçoit pas de subside, étant considéré comme riche. Ils sont deux : lui et sa femme, sans enfants. Ils sont en train de dîner. Ils mangent une soupe aux pommes de terre et du pain avec de l’arroche. Dans la huche il y a encore un pain, mélangé encore davantage avec de l’arroche. Le mari et la femme sont gais et vifs, mais sur le poêle est couchée une vieille femme que ce pain rend malade et qui dit qu’elle préférerait ne manger qu’une fois par jour, mais du pain pur, car son estomac n’accepte pas le pain mélangé.

Ou encore : une femme d’une famille riche vient prier d’admettre au réfectoire sa fille âgée de treize ans, parce qu’on ne la nourrit pas à la maison. Cette fille est un enfant illégitime ; on ne l’aime pas et on ne la laisse pas manger à sa faim.

Les exemples de ce genre sont nombreux, et voilà pourquoi la distribution de la farine ne préserve pas les vieux, les faibles et ceux qui ne sont pas aimés des maladies et de la mort causées par la mauvaise qualité et le manque de la nourriture.

Quoiqu’il soit très pénible de le dire, mais malgré l’énergie remarquable et le dévouement des membres de la municipalité, les distributions qu’ils font ne parviennent ni à soutenir le ménage des paysans, ni à prévenir la possibilité des morts par la famine. De plus, elle a une mauvaise influence sur le peuple en l’irritant.

III

Mais, si ce qui se fait actuellement n’apporte pas de bien, que faut-il faire ?

Il faut, à mon avis, faire deux choses : 1° organiser des travaux publics pour toute la population capable de travailler, sinon pour soutenir le ménage des paysans, du moins pour empêcher sa ruine définitive ; 2° il faut fonder dans tous les villages qui ont souffert de la famine des réfectoires gratuits pour les petits, les vieux, les faibles et les malades.

Les travaux organisés doivent être d’un genre tel qu’ils soient familiers à la population, et non pas d’un genre dont le peuple ne s’est jamais occupé et qu’il n’a même jamais vu. Ils ne doivent pas non plus exiger que les membres de la famille qui ne s’étaient jamais absentés aillent travailler au dehors, ce qui, pour des raisons de famille ou autres (par exemple le manque de vêtements), est souvent impossible à faire. Ils doivent être tels que, — outre les travaux exécutés au dehors, auxquels viendront tous ceux qui peuvent aller travailler au dehors et qui en ont l’habitude, — des travaux sur place puissent occuper toute la population des localités atteintes par la disette, les hommes, les femmes, les vieillards encore robustes, les enfants d’un âge à pouvoir travailler.

Le désastre de cette année n’est pas seulement dans le manque de pain : il est dans le manque, non moins considérable, de toutes ressources, et aussi dans le manque total du travail, et, par suite, dans l’oisiveté forcée de plusieurs millions d’hommes.

Si le pain nécessaire pour nourrir la population est sous la main, c’est-à-dire s’il peut être apporté dans la localité où on en a besoin pour un prix plus ou moins accessible, le peuple souffrant de la faim pourrait gagner lui-même ce pain, à condition qu’il ait la possibilité de travailler, qu’il possède les matériaux nécessaires et des débouchés pour les produits de son travail. Au contraire, s’il se trouve privé de cette possibilité, des centaines de millions seront dépensés pour des secours gratuits sans prévenir le désastre. Mais la dépense matérielle n’est pas la seule importante : l’oisiveté de toute une population qui reçoit une nourriture gratuite a une influence effroyablement démoralisatrice.

Les travaux installés hors de la maison peuvent être très variés en hiver et encore plus en été, et il est à souhaiter que ces travaux soient organisés le plus rapidement possible et sur une échelle très vaste. Mais, à côté de ces grands travaux exécutés au dehors, il est absolument nécessaire et très important de donner au peuple la possibilité de travailler sans sortir de son village et de ses conditions habituelles, de faire son ouvrage accoutumé et de vendre les produits de son travail, ne serait-ce que pour un prix très peu élevé.

Il n’y a ni lin ni chanvre dans les villages atteints par la famine ; presque tous les moutons sont vendus, les femmes n’ont de matériaux ni pour filer ni pour tisser. Les femmes jeunes et vieilles, de même que les jeunes filles, qui sont occupées ordinairement, restent à ne rien faire. Mais, il y a plus : les hommes qui demeurent chez eux et qui n’ont pas d’argent pour acheter de tille, sont également sans leur ouvrage habituel, les chaussures de tille. Les enfants non plus ne sont pas occupés, car les écoles sont pour la plupart fermées. La population, — obsédée par les idées les plus noires devant la misère toujours croissante, privée du moyen habituel et plus que jamais nécessaire en ce moment de s’oublier et de se distraire : le travail, — reste des journées entières à ne rien faire, à discuter les bruits et les suppositions sur les subsides distribués ou à distribuer, sur les riches qui ne veulent pas partager leur bien et surtout sur sa propre misère. « On s’ennuie, on est triste, voilà pourquoi surtout on tombe malade, » m’a dit un sage vieillard.

Sans parler du rôle économique du travail, son influence morale cette année serait énorme. Un travail quelconque qui puisse occuper tous ces oisifs serait actuellement de toute nécessité.

Jusqu’à l’installation de ces grands travaux sur lesquels il y avait des projets très différents et très raisonnables, travaux qui, paraît-il, s’organisent en ce moment et promettent de faire beaucoup de bien si l’on prend en considération les habitudes et les conditions de la population ; si, en attendant cette installation, on pouvait, dans tous les villages atteints de la disette, donner aux paysans la possibilité de faire leur travail habituel — aux hommes de faire des chaussures de tille, aux femmes de filer et de tisser — et de vendre les produits de ce travail, ce serait, sinon un soutien pour l’économie des paysans, du moins un grand obstacle à leur ruine.

Supposons qu’on trouvera à placer de la toile à 8 kopeks l’archine [2] (et ce placement est possible sur une très vaste échelle), et que les chaussures de tille qui peuvent se conserver pendant des années soient achetées à 10 kopeks la paire, le gain de chaque paysan sera au moins de 5 kopeks par jour, c’est-à-dire de 1 rouble 50 kopeks par mois. Supposant en même temps que dans une famille il y a en moyenne le quart des membres incapables de travailler, nous verrons que chaque famille aura gagné les 450/4, c’est-à-dire 1 rouble 12 kopeks, ce qui dépasse de beaucoup la somme qui, avec tant de difficultés, de querelles, de discussions et en provoquant le mécontentement général est donné par la municipalité.

Tel serait le résultat si les paysans pouvaient faire le travail qui rapporte le moins et qui, sans aucun doute, est accessible et familier à tous les habitants des campagnes. Les sommes obtenues seraient plus considérables que celles qui proviennent actuellement de la distribution gratuite et de la distribution sous forme de prêt ; la difficulté insurmontable de répartition serait écartée, et, ce qui est important, il n’y aurait pas de mécontentement et d’irritation qui sont provoqués par une distribution à tant par personne.

Pour atteindre ce but il n’y aurait qu’à dépenser des sommes peu considérables pour l’achat des matériaux, — la tille et le lin, — et à s’assurer des débouchés pour ces produits.

Beaucoup de personnes s’occupent déjà, quoique en petit, de l’organisation de ces travaux, en tâchant de procurer aux femmes des matériaux pour filer et les moyens de vendre le produit. Nous avons également entrepris cette tâche, mais jusqu’à présent nous n’avons pas encore reçu le lin, la tille et la laine que nous avons fait venir. La proposition faite par nous aux paysans de s’occuper à faire des chaussures de tille et des toiles pour la vente était partout accueillie avec enthousiasme. « Il vaut mieux gagner 3 kopeks par jour que de rester à ne rien faire, » nous disait-on.

Il est évident que tout cela ne s’applique qu’aux cinq mois d’hiver ; quant aux quatre mois d’été qui resteront jusqu’à la nouvelle récolte du lin, il peut y avoir des travaux bien plus productifs.

IV

Pour pouvoir maintenir le ménage des paysans ou du moins retarder leur ruine, il n’y a, à mon avis, que ce seul moyen : l’organisation des travaux.

Pour atteindre le second but — sauver les hommes des maladies et de la mort causées par la mauvaise qualité et l’insuffisance de la nourriture, — le seul moyen certain est, je pense, l’organisation dans chaque village d’un réfectoire gratuit où chacun pourrait manger quand il a faim.

Cette organisation de réfectoire a été commencée par nous il y a déjà plus d’un mois, et le succès a dépassé toutes nos prévisions. Voilà comment ont été organisés ces réfectoires.

Lors de mon voyage dans le district Épiphansky, à la fin du mois de septembre, j’ai rencontré mon ancien ami M. Raevsky, et je lui ai fait part de mon projet d’installation des réfectoires dans les localités souffrant de la famine. Il m’invita à m’installer chez lui et, sans nier les autres moyens de secours, il a non seulement approuvé mon projet, mais s’est engagé à m’aider dans sa réalisation ; puis, avec son amour pour le peuple, sa résolution et sa simplicité habituelles, il a commencé cette réalisation en organisant autour de lui six pareils réfectoires avant même que nous soyons installé chez lui. Sa manière d’agir consistait à proposer, dans les villages les plus pauvres, aux veuves ou aux habitants les plus nécessiteux de nourrir ceux qui viendront manger chez eux avec les provisions nécessaires qui leur seront données. Le staroste, de concert avec les délégués, fît une liste des enfants et des vieillards qui devaient être nourris dans les réfectoires, et ils s’ouvrirent dans six villages.

Ces réfectoires, quoique leur organisation fût exécutée par les starostes seuls avec un commis de Raevsky, sous son contrôle personnel, fonctionnaient très bien et ont duré près d’un mois.

À l’époque de notre installation dans cette localité, époque qui a coïncidé avec la première distribution des secours du Gouvernement, cinq de ces réfectoires se sont fermés, car les personnes qui les fréquentaient commencèrent à recevoir une somme déterminée par mois et, en apparence, n’avaient pas besoin d’autre secours. Cependant, malgré ce subside, la misère augmenta bientôt dans de telles proportions qu’il devint nécessaire de rouvrir les anciens réfectoires et d’en organiser de nouveaux. Pendant les quatre semaines que nous avons passées là, trente réfectoires ont été ouverts par nous.

Au commencement, nous l’avons fait d’après les renseignements recueillis sur les villages les plus nécessiteux ; mais, actuellement, il y a plus d’une semaine déjà que nous sommes assaillis de tous les côtés par les prières d’ouvrir de nouveaux réfectoires, prières que nous n’avons plus le temps de satisfaire.

Voici le mode d’organisation des réfectoires (c’est ainsi du moins que nous avons agi) : après avoir trouvé un village des plus pauvres, nous y arrivons, allons voir le staroste, lui déclarons notre intention et invitons un vieux paysan quelconque que nous questionnons sur l’existence matérielle des familles d’un bout du village à l’autre. Le staroste, sa femme, les vieux paysans et quelques curieux qui viennent là nous décrivent la situation des ménages. — Allons du côté gauche : Maxime Antokhine, comment vit-il ? — Mal. Des enfants, sept personnes dans la famille. Il n’a pas de pain depuis longtemps. Dans ce ménage-là il faudrait prendre la vieille et le garçon. — Nous écrivons : de Maxime Antokhine, deux personnes. Ensuite, Fedor Abramov ? — Aussi mal, mais tout de même il peut se nourrir de lui-même. Mais ici intervient la femme du staroste, en disant que ce paysan est aussi malheureux et qu’il faudrait prendre le garçon. Puis vient un vieillard, un soldat du temps de l’empereur Nicolas. — Celui-ci meurt tout à fait de faim. Puis, Demian Sapronov. — Ceux-là ont encore de quoi manger… Tout le village est ainsi passé en revue. Comme preuve de véracité et d’absence de distinction de classes que les paysans apportent dans l’indication des nécessiteux, on peut citer ce fait que, dans le premier village même, à Tatichtchevo, quoique de nombreux paysans n’aient pas été admis au réfectoire, les paysans ont sans aucune hésitation classé, parmi les plus pauvres destinés à être admis, la veuve du prêtre avec ses enfants et la femme du diacre. Tous les ménages sont ainsi divisés en trois catégories, d’après les indications du staroste et des voisins : d’abord les ménages qui sont indiscutablement pauvres, dont plusieurs personnes doivent fréquenter le réfectoire, puis les ménages aisés, ceux qui ont de quoi manger, et enfin ceux sur le compte desquels subsiste un certain doute. Ce doute est résolu ordinairement par le nombre de personnes qui fréquentent le réfectoire. Ceux qui ont dans leur maison le réfectoire ont de la peine à nourrir plus de quarante personnes ; de sorte que, si le nombre de visiteurs n’atteint pas quarante, les pauvres douteux sont admis, et si ce nombre est dépassé, il devient nécessaire de refuser l’accès de ces douteux.

Ordinairement quelques personnes, qui, sans aucun doute, doivent être nourries, se trouvent omises, et des modifications sont faites suivant les réclamations. Dans le cas où, dans un même village, il y a trop de personnes complètement pauvres, on ouvre dans le même village un deuxième et, quelquefois, un troisième réfectoire.

En général dans nos réfectoires, de même que dans ceux de notre voisine N. F…, qui les a organisés indépendamment de nous, le nombre des personnes nourries au réfectoire constitue le tiers du nombre total d’habitants.

Quant aux personnes qui expriment le désir de tenir le réfectoire, c’est-à-dire de cuire le pain, de faire la cuisine et le feu, de servir les visiteurs, et d’avoir en revanche le droit de manger et de se chauffer là, elles sont très nombreuses : presque toutes les familles. Le désir de tenir les réfectoires est si grand que dans les deux premiers villages les starostes, des paysans riches tous les deux, proposaient d’ouvrir les réfectoires chez eux. Mais, comme celui qui les tient reçoit en quantité suffisante la nourriture et le chauffage, nous choisissons généralement les plus pauvres, pourvu que leur maison se trouve au milieu du village pour que les habitants des extrémités opposées ne soient pas obligés d’aller trop loin. Quant à la grandeur du local, cela est indifférent pour nous, car dans la plus petite chaumière, mesurant à peu près 4m,40, on nourrit librement de trente à quarante personnes.

La seconde tâche consiste à distribuer les provisions à chaque réfectoire, ce qui s’organise de la manière suivante : dans une localité située au centre des réfectoires on établit un magasin des provisions nécessaires. Le grenier de Raevsky nous a servi de magasin au commencement ; mais, lorsque notre entreprise a pris de l’extension, trois autres magasins furent organisés ou plutôt choisis chez des propriétaires plus ou moins riches, où on trouve des hangars et quelques objets qu’il est nécessaire d’acheter pour les réfectoires.

Aussitôt que le local est choisi et les listes des visiteurs dressées, on fixe un jour pour que ceux qui tiennent chez eux le réfectoire, ou bien une voiture désignée pour un service de roulement, viennent chercher les provisions. Comme en ce moment, lorsque le nombre des réfectoires est devenu grand, il est difficile de donner les provisions chaque jour ; on a fixé dans ce but deux jours par semaine : le mardi et le vendredi.

Au magasin on donne à celui qui tient le réfectoire un livret, c’est-à-dire un cahier de la forme suivante :


Date
Nom de la personne qui le tient
Farine
Son
Pommes de terre
Choux
Betteraves
Chauffage
Sel
Nombre de personnes
8 Nov. Loukeria Kotova 4 pouds 2 p. 30 k. 6 p. 2 p. 10 p. 10 livr.  

Les provisions délivrées sont inscrites dans ce livret qui sert à les obtenir.

De plus, on a fixé un jour pour que les voitures viennent de tous les villages où il y a des réfectoires chercher du chauffage : avant c’était la tourbe ; à présent, comme il n’y en a plus, c’est le bois. Le jour même où les provisions sont délivrées, on fait la pâte pour le pain et, le surlendemain, le réfectoire est ouvert. La question de vaisselle pour faire la cuisine, celle des bols, des cuillers et des tables est résolue par les maîtres de la maison eux-mêmes. Chacun d’eux emploie sa propre vaisselle en empruntant ce qui manque à ceux qui viennent manger chez lui. Pour les cuillers chacun en apporte une lui-même.

V

Le premier réfectoire fut ouvert chez un vieillard aveugle, qui habite avec sa femme et ses petits-fils orphelins.

Lorsque, le jour de l’ouverture, je vins à onze heures, dans la chaumière de l’aveugle, sa femme avait déjà tout apprêté. Les pains sortis du four étaient posés sur la table et sur les bancs. Le four était chauffé et fermé, il y avait dedans de la soupe à la choucroute, des pommes de terre et de la betterave cuites.

Outre les maîtres de la maison il y avait là deux voisines et une vieille femme, sans domicile, qui demanda la permission de demeurer dans cette maison pour manger et rester au chaud.

Les visiteurs n’étaient pas encore là, parce que, en attendant notre arrivée, on n’avait informé personne. J’ai demandé à la maîtresse de la maison comment tout le monde allait pouvoir s’installer là. — J’arrangerai tout, me répondit-elle, soyez tranquille ! C’est une femme d’une cinquantaine d’années, robuste, avec un regard timide et inquiet, mais pleine d’intelligence. Avant l’ouverture du réfectoire, elle mendiait pour se nourrir et nourrir sa famille. Ses ennemis disent qu’elle est ivrogne, mais, malgré ces commérages, elle dispose en sa faveur, par sa conduite envers les orphelins, petits-fils de son mari, et envers le vieux lui-même, qui, épuisé, aveugle, à peine vivant, est couché sur une planche. La mère de ces orphelins est morte il y a un an ; le père, abandonnant les enfants, partit pour Moscou et s’y perdit.

Les enfants — un garçon et une fille — sont très jolis, surtout le garçon, qui a près de huit ans ; malgré la pauvreté ils sont bien vêtus et bien chaussés, se pressent contre la grand’mère et sont exigeants, comme des enfants gâtés.

— Tout s’arrangera, dit-elle, et pour la table, j’en trouverai une. Ceux qui ne trouveront pas de place mangeront plus tard. « J’ai obtenu, me dit-elle après, neuf pains de 4 pouds de farine et encore j’ai fait du kvass. Ce n’est que la tourbe qui m’a bien ennuyée : elle ne brûle pas. J’ai tiré un peu de paille du toit du hangar. J’ai ouvert le hangar parce que la tourbe ne brûlait pas. »

Voyant qu’il n’y a là rien à faire pour moi, je me dirige, de l’autre côté du fossé, vers le réfectoire d’un autre village, craignant que là aussi on m’attendît.

En effet, on m’attendait. J’ai rencontré ici la même chose : la même odeur de pain chaud, les mêmes pains posés sur les tables et les chaises, les mêmes pots mis au four, les mêmes curieux venus dans la maison. De même que dans le premier village, des hommes de bonne volonté courent pour annoncer l’ouverture du réfectoire. Après avoir causé un peu avec la maîtresse de la maison, qui, comme la première, se plaint de ce que la tourbe ne brûle pas et qu’elle a été obligée de démolir son baquet pour faire cuire le pain, je retourne au premier réfectoire, croyant qu’il se produirait là des malentendus et des difficultés qu’il faudra résoudre.

J’arrive chez l’aveugle. La chambre est pleine de monde et de ce mouvement contenu que produit une ruche d’abeilles pendant une nuit d’été. La vapeur s’échappe par la porte. On sent l’odeur du pain et de la soupe aux choux, et on entend le bruit des mâchoires. La chaumière est très exiguë et sombre : il n’y a que deux fenêtres très petites et couvertes encore des deux côtés, à l’extérieur, par une épaisse couche de fumier. Le plancher est fait de terre et mal nivelé.

Il fait si sombre, surtout à cause des dos qui masquent la lumière des fenêtres, que tout d’abord on ne voit rien. Mais, malgré ces incommodités et ce peu d’espace, tout se passe dans un ordre parfait. Le long du mur principal, à gauche de la porte, il y a deux tables, autour desquelles sont, de tous les côtés, assises avec ordre les personnes qui mangent. Au fond, entre le mur extérieur et le poêle, sont disposées des planches, sur lesquelles est assis, n’ayant plus de place pour se coucher, entourant de ses bras ses genoux amaigris, l’aveugle tout épuisé, écoutant le bruit et les voix des gens qui mangent. À droite, dans un coin libre, en face du poêle se tiennent la maîtresse de la maison et les femmes de bonne volonté qui lui aident. Elles surveillent les besoins des visiteurs et les servent.

Près de la table, dans le coin, sous les saintes images, est assis le soldat du temps de l’empereur Nicolas ; puis un vieillard, une vieille femme, ensuite les enfants. À la seconde table, plus près du poêle, le dos tourné vers le mur avec les fenêtres, sont assis : la veuve du pope, à l’air pitoyable ; autour d’elle des enfants, des garçons et des filles, dont une grande, sa fille à elle. Sur chaque table se trouve un bol avec de la soupe aux choux, que tout le monde mange avec du pain chaud qui a une odeur agréable.

Les bols se vident.

— Mangez donc, mangez ! dit la maîtresse de la maison, gaie et pleine d’affabilité, en tendant par-dessus les têtes les morceaux de pain. — Je vous en donnerai encore… Ce matin, il n’y a que de la soupe et des pommes de terre ; la betterave n’est pas encore cuite, elle sera prête pour le souper.

Une vieille femme, à peine vivante, qui se tient auprès du poêle, me prie de lui donner du pain pour emporter chez elle ; elle a eu à peine la force de se traîner jusque-là et ne peut pas venir tous les jours ; mais son garçon, qui mange là, pourra lui porter. La maîtresse de la maison lui coupe un morceau. Elle le cache sur sa poitrine, mais tarde de s’en aller.

La femme du diacre, vive et dégagée, qui se tient auprès du poêle pour aider la maîtresse, remercie, avec volubilité, pour sa fille qui mange là, auprès du mur, et demande timidement si elle-même ne pourrait pas manger aussi.

— Depuis longtemps déjà je n’ai pas goûté de pain pur ; pour nous, il est doux comme le miel !

Après avoir reçu la permission, la femme du diacre fait le signe de la croix et enjambe la planche jetée d’un banc sur l’autre. Le petit garçon, d’un côté, et la vieille femme, de l’autre, reculent pour lui faire place. La maîtresse de la maison lui donne du pain et une cuiller.

Après la soupe que l’on verse encore une fois, on mange des pommes de terre. Chacun prend une poignée de sel, la met sur la table et trempe dans ce sel des pommes de terre épluchées.

Tout cela — le service auprès des tables, la réception de la nourriture, l’installation des visiteurs — se fait sans hâte, avec convenance, solennité et avec un tel air d’habitude, comme si cela se passait toujours ainsi et ne pouvait se passer autrement. Cela a l’air d’un phénomène de la nature.

Après avoir fini les pommes de terre et soigneusement mis de côté les restes de pain, le soldat se lève le premier et quitte la table ; après lui tous les autres se lèvent, se tournent vers les images pour faire une prière, puis remercient et sortent. Ceux qui attendaient leur tour occupent, sans se presser, leurs places, et, de nouveau, la maîtresse de la maison coupe le pain et verse la soupe aux choux dans les bols.

Les choses se passaient de même dans le second réfectoire, avec cette différence qu’il y avait plus de monde, près de quarante personnes, et que la chaumière était encore plus sombre et plus exiguë que la première. Mais là aussi la même conduite convenable des visiteurs, la même manière tranquille, joyeuse et un peu fière de remplir sa tâche de la part de la maîtresse de la maison.

Ici le service était fait par un homme, le fils qui aidait sa mère, de sorte que les choses allaient encore plus vivement.

Tout se passait de même dans les autres réfectoires organisés par nous, avec la même solennité et le même air naturel. Dans plusieurs réfectoires, les maîtresses zélées préparent même trois ou quatre plats : une soupe aux choux, de la betterave, des légumes, des pommes de terre.

VI

Le travail dans les réfectoires se fait avec la même simplicité qu’on voit dans beaucoup de travaux de paysans, lorsque tous les détails même très compliqués sont abandonnés aux soins des paysans eux-mêmes. Lorsque, par exemple, un entrepreneur embauche des paysans pour le transport, il ne se soucie ni des bâches ni des broquettes, ni des paniers, ni des seaux, ni de toutes les autres choses nécessaires pour un transport. On sous-entend que tout sera organisé par les paysans, et, en effet, tout cela, toujours et partout, s’organise d’une manière uniforme, simple et pleine de bon sens par les soins des paysans eux-mêmes sans exiger aucune participation et aucune attention de la part de l’entrepreneur. Il en est de même des réfectoires.

Tous les détails sont organisés par ceux qui détiennent les réfectoires avec tant de fermeté et de soins qu’il ne reste aux fondateurs que le soin des affaires générales : 1° l’apprêt des provisions dans un centre d’où on puisse les distribuer dans les différents réfectoires ; 2° le contrôle, ayant pour but que les provisions ne soient pas dépensées inutilement ; 3° le soin que les personnes les plus nécessiteuses ne soient pas oubliées d’une manière quelconque et remplacées par d’autres, qui peuvent se passer de la nourriture gratuite ; 4° les essais pour l’application aux réfectoires des matières alimentaires peu en usage, telles que les pois, les lentilles, le millet, l’avoine, l’orge, les blés de toute sorte, etc.

Le classement des personnes qui reçoivent une certaine quantité de blé par mois nous a donné beaucoup de peine. Quelques membres d’une famille, qui ne recevaient pas assez, étaient admis ; d’autres abandonnaient la mensualité qu’ils recevaient au réfectoire, à condition de s’y nourrir. Les motifs qui nous ont guidés sont les suivants : lorsque la quantité qu’on reçoit est la même pour tout le monde, comme dans notre localité où elle est de 20 livres par personne, nous acceptons avec préférence les membres des familles nombreuses, car, lorsque la quantité donnée est insuffisante comme dans le cas de 20 livres par mois, le nombre de personnes dont la nourriture n’est pas assurée est d’autant plus grand que la famille est plus nombreuse.

La théorie des réfectoires peut donc être exposée ainsi : pour ouvrir de dix à vingt réfectoires et pour y nourrir de trois à huit cents personnes, il faut concentrer les provisions au centre de la localité. Une propriété assez riche peut toujours servir d’un tel centre.

Les provisions nécessaires pour cette quantité, pour cinq cents hommes par exemple, en comptant continuer les réfectoires jusqu’à la nouvelle récolte, consisteront en : 1 livre de farine mélangée de son par jour et par personne, c’est-à-dire 150 000 livres pour trois cents jours et cinq cents personnes, c’est-à-dire 2 500 pouds de seigle et 1 200 pouds de son ; la même quantité des pommes de terre, 12 sagènes [3] de bois, 1 000 pouds de betterave, 25 pouds de sel, 2 000 têtes de choux et 800 pouds de soupe de gruau (le prix de tout cela est, d’après les prix actuels, de 5 800 roubles, c’est-à-dire, en comptant l’augmentation des dépenses pour la bouillie d’avoine, de 1 rouble 16 kopeks par mois et par personne).

Après avoir organisé un pareil magasin de provisions, on peut ouvrir sur un rayon de 7 à 8 verstes [4], jusqu’à vingt réfectoires, qui s’approvisionneraient dans ce magasin. Il faut ouvrir les réfectoires d’abord dans les villages les plus pauvres. Pour le local, il faut choisir un des plus pauvres habitants. Pour la vaisselle et tous les autres objets nécessaires pour faire la cuisine, il faut en laisser le soin aux personnes qui tiennent le réfectoire.

La liste des personnes destinées à être nourries au réfectoire doit être dressée avec l’aide du bailli et, s’il est possible, des paysans aisés qui n’envoient pas les membres de leurs familles au réfectoire. L’inspection des réfectoires, si leur nombre devenait trop grand, peut être confiée aux paysans eux-mêmes. Mais il est évident que, plus les fondateurs prendront part à cette entreprise, plus leurs relations avec les propriétaires des locaux et les visiteurs seront étroites, mieux l’affaire marchera, moins il y aura de dépenses, de mécontentements, meilleure sera la nourriture et surtout plus gai sera l’état moral des hommes. Mais on peut dire sans crainte que, même avec un contrôle à distance, lorsque les réfectoires sont abandonnés à eux-mêmes, même alors ils satisferont à un besoin réel et, grâce au contrôle des paysans qui sont intéressés à leur existence, la dépense inutile ne dépassera pas 10 %, si on peut appeler « dépense inutile » le pain que des gens emporteront avec eux ou donneront à ceux qui n’en ont pas.

Telle est la théorie de l’organisation des réfectoires, et celui qui voudra l’appliquer verra combien simple et naturelle est la manière dont s’organise cette entreprise.

VII

Les défauts et les avantages des réfectoires sont les suivants :

Le premier défaut provient de ce qu’ils coûtent un peu plus cher que la distribution de la farine. Même si l’on donne 30 livres par mois et par personne, on dépense dans les réfectoires les mêmes 30 livres, plus les accessoires, — les pommes de terre, la betterave, le gruau, le sel, le chauffage. Ce défaut, sans parler de ce que les réfectoires garantissent, plus que la distribution de la farine, le bien-être des gens, est compensé par cette considération qu’avec l’introduction de nouveaux aliments nutritifs et bon marché, tels que les lentilles, le pois sous différents aspects, la bouillie de gruau, la betterave, la bouillie de maïs, les résidus de tournesol et de chanvre, la quantité du pain consommé est réduite, et la nourriture elle-même améliorée.

Un autre défaut provient de ce que les réfectoires ne sauvent de la faim que les quelques membres faibles de la famille et non pas ceux qui sont jeunes ou encore valides et qui ne fréquentent pas les réfectoires, considérant cela comme humiliant. Ainsi, en déterminant les personnes qui doivent fréquenter les réfectoires, les paysans excluent toujours les jeunes gens et les jeunes filles, considérant cela comme honteux pour eux.

Mais ce défaut est racheté par le fait que cette pudeur même devant la fréquentation des réfectoires empêche les abus. Par exemple, il vient un paysan pour exiger de lui donner davantage par mois, et assure qu’il n’a pas mangé depuis deux jours. On lui propose de venir au réfectoire. Il rougit et refuse, tandis qu’un autre paysan du même âge, resté sans moyens d’existence et n’ayant pas pu trouver du travail, mange au réfectoire. Un autre exemple : une femme se plaint de sa situation et prie de lui aider. On lui propose d’envoyer sa fille au réfectoire. Mais sa fille est déjà grande, et elle refuse de l’envoyer, tandis que la fille, grande aussi, de la veuve du pope, dont j’ai parlé, vient manger.

Le troisième et principal défaut est que certaines personnes faibles, les vieux et les petits et les enfants mal vêtus ne peuvent pas venir, surtout pendant le mauvais temps. Cet inconvénient peut être écarté lorsque ceux qui viennent de la même maison ou des voisins peuvent porter à manger à ceux qui ne peuvent pas venir.

Je ne connais plus de défauts ou d’inconvénients. Quant aux avantages des réfectoires, ils sont les suivants :

La nourriture est, sans aucune comparaison, meilleure et plus variée que celle qu’on prépare dans les familles. Il est possible d’employer des aliments meilleur marché et plus sains. La nourriture est acquise à des prix moins élevés. On épargne le chauffage pour la cuisson du pain.

Les familles les plus pauvres, celles dans la maison desquelles s’organisent les réfectoires, ont leur existence complètement garantie.

L’inégalité dans la distribution de la nourriture qu’on voit souvent dans les familles par rapport aux membres peu aimés devient impossible. De plus, les vieillards et les enfants reçoivent la nourriture qui convient à leur âge.

D’un autre côté, au lieu d’irritation et de jalousie, les réfectoires n’excitent que les bons sentiments.

Les abus, c’est-à-dire la réception des secours par les personnes qui en ont moins besoin que les autres, sont moindres qu’avec tout autre moyen de secours. Les limites des abus qui peuvent avoir lieu aux réfectoires sont fixées par les dimensions de l’estomac. On peut prendre tant de farine qu’on voudra, mais personne ne peut manger au delà d’une quantité très limitée.

Enfin, le plus grand avantage des réfectoires, avantage qui à lui seul suffirait pour les créer partout, c’est que dans le village qui possède un réfectoire il ne peut pas arriver qu’un homme tombe malade et meure du manque ou de la mauvaise qualité de la nourriture ; il ne peut pas arriver cette chose qui, malheureusement, se produit sans cesse, qu’un vieillard, un homme chétif, un enfant malade, recevant aujourd’hui comme demain une nourriture mauvaise et insuffisante, s’éteint, s’épuise et meurt si ce n’est de faim, du moins du manque d’une bonne nourriture. Et c’est là le point le plus important.

Un jour, voulant éviter les discussions qui avaient lieu dans les réfectoires précédemment ouverts sur les personnes qui doivent, oui ou non, fréquenter ces réfectoires, nous avons profité de la réunion des paysans qui avait lieu pour proposer aux paysans eux-mêmes de désigner les personnes qui doivent venir au réfectoire nouvellement ouvert.

La première opinion, exprimée par beaucoup de personnes, était que cela est impossible, qu’il y aura des discussions et des querelles, et que jamais on ne tombera d’accord. Puis on proposa qu’il vienne une personne par famille, mais cette opinion a bientôt été rejetée. Il y a des ménages qui n’ont personne à envoyer, et il y en a d’autres qui ont beaucoup de faibles ou de malades. Par conséquent, on a accepté notre proposition de juger d’après sa conscience.

« On fera la cuisine pour quarante personnes ; s’il en vient davantage, elles seront les bienvenues, et si tout se trouve mangé, il ne faudra en vouloir à personne. »

Cette opinion a été approuvée. Un paysan dit qu’un homme fort et bien portant aura lui-même honte de manger la part des orphelins. Mais une voix mécontente objecta : « Je ne viendrais pas volontiers ; mais on est forcé de venir lorsque, comme il m’est arrivé il n’y a pas longtemps, on n’a pas mangé depuis deux jours. »

C’est là le principal avantage des réfectoires. Quel qu’il soit, — inscrit ou non inscrit dans la société des paysans, un ancien domestique, un ancien enfant de troupe, un soldat de Nicolas ou d’Alexandre, la femme d’un prêtre, un petit bourgeois, un noble, un vieux, un homme adulte bien portant, un paresseux ou un bon travailleur, un ivrogne ou un homme sobre, en un mot un homme qui depuis deux jours n’a pas mangé, — recevra sa nourriture donnée par la société entière. C’est en cela que consiste le principal avantage des réfectoires. Là où ils existent, non seulement personne ne peut mourir de faim, mais personne ne peut être forcé par la faim au travail.

Tout peut servir comme motif pour un travail plus ou moins considérable, excepté la faim. On peut dresser les animaux par la faim et les forcer à faire des choses qui sont contraires à leur nature ; mais il est temps de comprendre qu’il est honteux de forcer les hommes par la faim à faire non pas ce qu’ils veulent eux-mêmes, mais ce que, nous, nous voulons. Forcer les hommes par la faim à faire ce que nous voulons est aussi honteux que de les forcer, un fouet à la main, à exécuter notre volonté.

Pour nous, les chrétiens, il est temps de laisser derrière nous cette phase du développement social.

On dit et on écrit que les paysans refusent d’aller aux travaux qu’on leur propose et qu’il ne faut pas donner de subsides à ceux qui refuseront de travailler. Il est temps de cesser de dire de pareilles choses. D’abord rester à ne rien faire est un supplice pour chaque homme et surtout pour le paysan qui a l’habitude du travail ; puis ce n’est pas à nous, oisifs, vivant toujours du travail des paysans, de parler de leur oisiveté et de leur paresse.

VIII

Mais cette organisation des réfectoires est-elle possible partout ? Est-ce une mesure générale pouvant être appliquée sur une vaste échelle ? Il semble de prime abord que non, que ce n’est là qu’une mesure partielle, locale, accidentelle, qui ne peut être mise en pratique que dans plusieurs endroits, là où il se trouvera des personnes ayant des aptitudes spéciales pour cela.

C’est ainsi que moi aussi j’ai pensé tout d’abord, lorsque je m’imaginais qu’il faudrait louer un local, prendre une cuisinière, acheter la vaisselle, s’ingénier à déterminer quelle nourriture et pour combien de personnes il faudra préparer ; mais la manière d’organiser les réfectoires qui, grâce à I.-I. Raevsky, est fermement établie actuellement, écarte tous les obstacles et rend cette mesure la plus simple, la plus applicable et la plus populaire.

Avec nos faibles moyens et sans trop d’efforts nous avons organisé et fait marcher, dans l’espace de quatre semaines, trente réfectoires dans vingt villages où se nourrissent près de quinze cents hommes. Notre voisine, N. F…, à elle seule, a ouvert, d’après les mêmes principes, seize réfectoires dans un mois, qui nourrissent au moins sept cents personnes.

L’ouverture des réfectoires et leur inspection ne présentent aucune difficulté, leur entretien ne coûte qu’un peu plus cher que la distribution directe de la farine, si on en donne 30 livres par mois. Quoique nous n’ayons pas encore fait un calcul exact, nous supposons que l’entretien d’un homme qui se nourrit au réfectoire ne coûtera, dans aucun cas, plus de 1 rouble 50 kopeks par mois.

L’organisation des réfectoires, qui n’excite pas les mauvaises passions au milieu du peuple, mais le satisfait au contraire, atteint complètement le premier but qui se dresse actuellement devant la société : celui de sauver les hommes de la possibilité de mourir de faim ; cette mesure devrait donc être acceptée partout. Si les membres des municipalités, les curateurs et les administrateurs peuvent calculer l’avoir des paysans et faire des provisions de pain pour le distribuer aux nécessiteux, ces mêmes hommes emploieraient infiniment moins de peine s’ils organisaient des magasins pour l’approvisionnement des réfectoires.

Ces jours-ci, nous avons reçu la visite d’un habitant de Kalouga, qui nous a apporté la proposition suivante : plusieurs propriétaires et paysans du gouvernement de Kalouga, riches en fourrages et pris de pitié pour la position des paysans de notre localité, forcés de vendre à vil prix leurs chevaux qu’au printemps ils n’achèteront pas, même à un prix dix fois plus élevé, ont proposé de se charger de la nourriture pendant l’hiver de dix wagons de chevaux, c’est-à-dire de quatre-vingts chevaux de notre localité. Des délégués des villages où sont les chevaux les accompagneraient jusqu’à la destination et retourneraient chez eux. Au printemps ils iraient chercher les chevaux et les ramèneraient.

Le lendemain de cette proposition, il y eut, dans les deux villages où elle a été connue, des personnes désirant expédier les quatre-vingts chevaux, tous jeunes et forts. Et, depuis ce temps, chaque jour il vient de nouveaux paysans priant de prendre leurs chevaux.

Il ne peut y avoir de réponse plus catégorique et plus claire à la question sur l’existence et sur l’étendue de la famine. Il faut croire que la misère est grande si les paysans se séparent aussi volontiers de leurs chevaux, les confiant à des gens inconnus.

De plus, cette proposition même, ainsi que son acceptation, est pour moi excessivement touchante et instructive. Les paysans du gouvernement de Kalouga, qui ne sont pas des gens riches prennent sur eux, pour leurs malheureux frères, paysans inconnus et qu’ils n’ont jamais vus, une dépense, une charge et un souci considérables, et les paysans d’ici, comprenant évidemment les motifs qui ont guidé leurs frères de Kalouga et ayant, sans doute, conscience qu’ils en feraient autant en cas de besoin, confient sans aucune trace d’hésitation aux personnes inconnues leur presque dernier bien, — des chevaux jeunes et forts, pour lesquels, même avec les prix actuels, ils pourraient recevoir 5, 10, 15 roubles.

Si tous les hommes ne possédaient qu’une centième partie de cette vive conscience fraternelle, de cette union au nom du Dieu de l’amour, avec quelle facilité, avec quelle joie même, nous aurions supporté cette famine et aussi tous les désastres matériels possibles !



I

Rapport du 21 avril 1892

Notre activité depuis le dernier compte rendu consistait en ceci :

Les réfectoires, qui étaient soixante-douze, ont continué à progresser en nombre, et actuellement ont atteint, dans les quatre districts : Epiphansky, Effremovsky, Dankowsky et Skopinsky, le chiffre de cent quatre-vingt-sept. Cette augmentation est due à ce que, tantôt des paysans isolés, tantôt des délégués de la société, avec leur bailli, venaient des villages voisins, où il y avait des réfectoires, pour nous prier d’en ouvrir chez eux.

L’un de nous partait alors pour le village qui a adressé cette prière et, faisant un tour dans les maisons, faisait la liste de l’avoir matériel des habitants les plus pauvres.

Quelquefois, quoique rarement, nous apprenions que le village qui nous a envoyé des délégués n’est pas des plus pauvres, et que le secours ne se présentait pas comme immédiatement nécessaire ; mais, dans la plupart des cas, celui d’entre nous qui visitait les villages trouvait, comme on trouve toujours en observant avec attention la misère des paysans, que la situation des plus pauvres familles était telle qu’un secours immédiat était indispensable. Ce secours était aussitôt apporté par l’organisation d’un réfectoire, dont la liste des visiteurs comprenait les membres les plus faibles des pauvres familles. De cette façon, les réfectoires s’étendaient et s’étendent dans les directions où la misère est plus forte et moins soulagée, notamment vers le district Effremovsky, et surtout Skopinsky, où les secours sont peu nombreux. Le nombre total de réfectoires est de cent quatre-vingt-sept. Dans cent trente d’entre eux les visiteurs reçoivent un plat quelconque et du pain, tandis que dans cinquante-sept ils n’ont qu’un plat sans pain.

Cette division des réfectoires, en ceux qui ont du pain et ceux qui n’en ont pas, date du mois de mars et a pour cause ce fait que, dans les plus pauvres villages du district Dankovsky, là où se trouvent nos réfectoires, la municipalité a commencé à donner à chaque personne un subside de 30 livres par mois et même davantage. Aussi, dans ces districts, la population la plus pauvre était complètement, ou presque complètement garantie quant au pain, et n’avait besoin que de la nourriture cuite — des pommes de terre et des choux, etc., — nourriture qui, si même quelques-uns des pauvres l’avaient possédée avant, était déjà complètement épuisée vers le mois de mars.

C’est pour ces habitants les plus pauvres que furent ouverts les réfectoires où les visiteurs viennent avec leur propre pain. Les paysans habitués à en recevoir furent d’abord mécontents de ce changement et déclarèrent que le profit apporté par les réfectoires ne compensait pas le travail qu’ils effectuent pour apporter chacun à leur tour du chauffage de la forêt et qu’ils ne voulaient pas en profiter davantage. Mais ce mécontentement n’a pas duré longtemps, et il n’y a que les riches qui ont persisté dans leur refus. Mais bientôt, eux aussi demandèrent d’être admis aux réfectoires.


Voici quel est le calcul des dépenses qu’exigent ces réfectoires sans pain pour dix personnes par semaine : 5 livres de farine de seigle pour faire du « kvass », 2 livres de farine de froment pour la soupe, 10 livres de farine de pois, de l’avoine ou de maïs, pour la gelée, 10 livres de pois, 10 livres de millet pour la bouillie, 2 mesures de pommes de terre, 1 mesure de betterave, 1/2 vedro [5] de choucroute, 1/2 livre d’huile de chanvre, 4 livres de sel, 1 livre d’oignons. De plus, pendant l’hiver, on dépense par semaine 1 livre 1/2 de pétrole et 60 pouds de bois de chauffage par mois.

Avec ce calcul, chaque personne reçoit par jour 2 livres de légumes, c’est-à-dire des pommes de terre, des choux ou de la betterave, et 1/2 livre de nourriture des farines, c’est-à-dire du millet, du pain et de la farine de seigle, ce qui, étant cuit, donne plus de 4 livres de nourriture par jour pour chaque personne.


Ces réfectoires sont intéressants encore à ce point de vue, qu’ils ont démontré clairement la fausseté de la conviction, générale même parmi les paysans, que le pain de seigle est l’aliment le plus nourrissant, le plus sain et en même temps le meilleur marché. Ils ont démontré que les pois, le millet, le maïs, les pommes de terre, la betterave, le chou, la gelée d’avoine ou de pois forment une nourriture plus saine, plus nutritive et meilleur marché que le pain. Ceux qui fréquentaient les réfectoires sans pain n’apportaient que des morceaux de pain très petits, et quelquefois même n’en apportaient pas du tout ; malgré cela, ils ont passé l’hiver bien nourris et en bonne santé, en mangeant par jour pour 2 kopeks d’un plat quelconque et pour 2 ou 3 kopeks de pain, tandis que, lorsqu’ils ne se nourrissaient que de pain, ils en mangeaient au moins pour 7 kopeks 1/2.

Voilà quel est le menu des plats pour une semaine, dressé par un de nos collaborateurs ; lundi : soupe à la choucroute, bouillie ; mardi : soupe aux pommes de terre, gelée de pois, le même menu pour le souper ; mercredi : soupe au pois passée, pommes de terre cuites à l’eau ; pour le souper, des pois avec du « kvass » ; jeudi : soupe à la choucroute, gelée de pois, le même menu pour le souper ; vendredi : soupe aux pommes de terre, bouillie de millet, de même pour le souper ; samedi : soupe à la choucroute, pommes de terre cuites ; pour le souper, des pommes de terre avec du kvass ; dimanche : soupe aux pois, bouillie ; pour le souper, des pois avec du kvass.

Celui qui a dressé cette liste était guidé par les aliments qu’il avait à sa disposition à ce moment. Lorsqu’il y a eu de la betterave, qui, pendant tout l’hiver, a servi à faire le plat favori de tout le monde et quand on fait de la gelée d’avoine, ce menu peut être encore plus varié sans que la nourriture en devienne plus coûteuse.

II

Telle était notre première et principale tâche. La tâche suivante consistait, pendant les derniers mois d’hiver, à procurer du chauffage à la population qui en manquait. Ce manque se faisait de plus en plus sentir chaque mois et, au milieu de l’hiver, devint le principal besoin à satisfaire.

Dans notre localité, où il n’y a ni bois ni tourbe, et où on ne peut pas songer à chauffer avec de la paille, ce besoin de chauffage devint très grand dès le milieu de l’hiver. On pouvait souvent trouver des enfants, et même de grandes personnes, non plus sur le poêle, mais dans le poêle même chauffé la veille qui a encore conservé un peu de chaleur. Dans beaucoup de maisons on démolissait les cours, les granges, les hangars, même les antichambres, employant pour le chauffage la paille, les grillages en bois et les poutres.

Grâce aux dons généreux en chauffage que nous avons reçus (50 sagènes des D. A. Kh…, sept wagons de M. Roubtsov, quatre wagons de Mme Sabachnikova) et surtout grâce aux soins de MM. Oussov et Roubtzov, qui nous ont fait venir du bois de Smolensk aux prix assez bas (6 roubles par sagène cube) et à ce que nous avons acheté sur place, plus de 200 sagènes de bois à 17 et 19 roubles par sagène, grâce à tout cela nous avons pu, sans compter ce dont nous avions besoin pour les réfectoires, distribuer à la population plus de 300 sagènes de bois.

Voici comment nous procédions : pour les paysans les plus aisés, nous leur vendions le bois au prix que nous l’avions acheté (comptant 5 kopeks par poud comme prix moyen pour le bois acheté dans les bois et à Smolensk). Aux paysans d’aisance moyenne nous donnions du bois à la station « Klekotki » située à 30 verstes, d’où ils devaient nous en apporter la moitié et prenaient pour eux la seconde moitié.

Les paysans pauvres, mais qui avaient des chevaux, recevaient du bois gratuitement, mais à condition de l’apporter eux-mêmes de la station ; quant aux plus pauvres, ceux qui n’avaient pas de chevaux, nous leur donnions du bois sur place, le même bois que nous apportaient les paysans qui recevaient la moitié du bois apporté.

Notre troisième tache était de nourrir des chevaux des paysans. Outre les quatre-vingts chevaux, qui dès le commencement de l’hiver ont été expédiés dans le gouvernement de Kalouga, vingt ont été pris à sa charge par le prince Obolensky, dix par le commerçant Saffronov, et quarante ont été mis chez M. Erchov où ils étaient nourris avec le foin dont P. Oussov a donné deux wagons avec la vieille paille donnée par le propriétaire et avec le fourrage qu’on avait acheté.

Avant le commencement du printemps, dès le mois de février, deux établissements furent créés pour nourrir les chevaux des paysans : un chez M. Sitchev, un autre chez M. Miller, dans le district Effremovsky. On a acheté 10 000 pouds de paille, deux wagons de résidus, et il a été fait une provision de 300 pouds de farine de millet pour saupoudrer la paille. Au moyen de ces substances on a nourri, pendant les deux derniers mois, deux cent soixante-seize chevaux.

La quatrième tâche consistait à distribuer gratuitement du lin et de la tille pour ceux qui voulaient travailler ou qui avaient besoin de chaussure et de toile. Un wagon de lin à 660 roubles a été distribué gratuitement, 80 pouds du même lin et 100 pouds, donnés d’autre part, ont été donnés à condition que la moitié de la toile fabriquée nous appartiendrait. La toile qui constituait notre part n’est pas encore arrivée, et, par conséquent, nous n’avons pas pu satisfaire les demandes de Mme N. N…, qui nous a envoyé 120 roubles pour la toile, et de Mme K. M…, qui a aussi proposé d’acheter la toile faite par les paysannes, dans le but de leur procurer du travail.

Quant à la tille, nous avons reçu un wagon de M. Oussov, 100 pouds de M. Lomonossov et 1 000 bottes ont été achetées pour le prix de 219 roubles. Une partie a été vendue aux prix les plus bas, une autre donnée gratuitement aux plus pauvres, une troisième cédée à moitié prix pour faire des chaussures de tille.

Les chaussures tressées et apportées chez nous sont données à ceux qui en ont besoin.

Cette entreprise — procurer des matériaux pour le travail — était celle qui nous a réussi le moins. Cette occupation est tellement minutieuse, il est tellement gênant pour nous de nous trouver envers les paysans dans la position des personnes qui distribuent des dons et qui sont obligés de se placer dans la position des patrons qui exigent un compte rendu rigoureux de l’emploi de la matière première, que cette entreprise n’a pu provoquer que des espérances non réalisées, la jalousie et des mauvais instincts. Il vaut mieux faire ce que nous faisons actuellement : vendre ces objets, le meilleur marché possible, à ceux qui peuvent les acheter, et les donner à ceux qui ne le peuvent pas.

Notre cinquième tâche, commencée au mois de février, consistait à établir des crèches pour les plus petits enfants, depuis les nourrissons de plusieurs mois jusqu’aux enfants de trois ans.

Ces crèches ont été organisées de la façon suivante : après avoir fait la liste de tous les ménages qui ont des enfants de l’âge convenu et qui n’ont pas de lait, nous choisissons une femme qui possède une vache vêlée et lui proposons, pour 15 pouds de bois et 4 pouds de sarrasin par mois (ce qui équivaut à 3 roubles), de faire du lait de cette vache une bouillie au lait pour dix enfants (avec du millet pour les enfants de un an et demi à trois ans, et avec du sarrasin pour les nourrissons). Pour un enfant de un an et demi à trois ans, nous dépensons 2 livres de millet par semaine et pour un nourrisson 1 livre de sarrasin.

Dans les grands villages, les crèches s’organisent de la manière suivante : on achète du lait à 40 kopeks le vedro ; on donne du millet : 1 livre par semaine aux nourrissons de moins d’un an, et 2 livres aux enfants de un à deux ans. Les enfants en bas âge reçoivent un verre de lait par jour ; les enfants plus âgés reçoivent deux verres. Aux familles qui ne possèdent pas de vache on donne du lait et du millet sous forme de bouillie ; ceux qui ont une vache reçoivent du millet et donnent en échange du lait.

Quelquefois des mères viennent seules pour chercher la bouillie et l’emporter avec elles ; d’autres fois, elles apportent leurs enfants et leur donnent à manger sur place. Ordinairement, les mères, comme tous les paysans, du reste, préfèrent la distribution directe du millet et d’autres grains à l’établissement de la crèche chez une paysanne quelconque ; elles affirment toujours qu’elles trouveront du lait chez des personnes charitables. Mais nous croyons que, pour assurer la santé des petits enfants, c’est de cette manière qu’il faut procéder.

Toute paysanne, ayant reçu 5 à 10 livres de millet, regarde, quelque bonne mère qu’elle soit, cette provision comme appartenant à toute la famille et l’emploie à son idée, d’après ses besoins ou d’après ce que lui ordonnera son mari, de sorte qu’il arrive souvent que ce millet ou ce sarrasin ne parviennent pas jusqu’aux enfants. Si, au contraire, elle reçoit tous les jours pour son enfant une portion déterminée d’une bouillie au lait toute faite, c’est absolument à lui qu’elle la donnera.

Le nombre de ces crèches est actuellement de quatre-vingts, et de nouvelles s’organisent tous les jours. Les crèches, qui, au commencement, ont été un objet de doutes, sont devenues tout à fait familières, et, presque tous les jours, des femmes viennent avec leurs enfants des villages qui n’ont pas encore de pareils asiles pour prier d’en organiser chez eux. Ces asiles coûtent à peu près 60 kopeks par mois et par enfant.

III

Comme dans une affaire aussi compliquée et aussi sujette à des changements que celle qui nous occupe il n’est pas possible de calculer exactement combien il nous faudra d’argent pour maintenir tout ce que nous avons commencé jusqu’à la nouvelle récolte, et comme, d’autre part, nous ne commençons jamais une entreprise que nous ne sommes pas sûrs de mener à bonne fin, nous aurons probablement des sommes qui nous resteront, sommes formées par les dons nouveaux et par le remboursement de l’argent que nous avons dépensé en automne sous forme de prêt. Le meilleur placement de cet argent serait, à mon avis, la continuation de ces asiles d’enfants pour l’année prochaine. Et si, comme j’en ai la certitude, il se trouve alors de l’argent et des hommes pour cette tâche, pourquoi ne pas continuer toujours ? L’organisation de ces asiles partout pourrait, je pense, diminuer considérablement la mortalité des enfants. Voilà quelle a été notre cinquième tâche.

La sixième, qui commence à présent et qui, probablement, sera achevée d’une manière ou d’une autre lors de la publication de ce Rapport, consiste à distribuer aux paysans nécessiteux des semences d’avoine, de pommes de terre, de chanvre et de millet. Cette distribution est surtout utile dans notre région, car, en plus de l’ensemencement du champ pour les petits blés, on s’est aperçu de la nécessité de recommencer l’ensemencement d’une partie considérable, près d’un tiers, de tout le seigle semé et en partie perdu. Ces semences sont distribuées aux paysans les plus pauvres, à ceux dont la terre resterait certainement non ensemencée si on ne leur donnait pas de grains ; cependant cette distribution n’est pas gratuite, mais se fait à condition de rendre le blé en grain après la récolte, indépendamment des prix actuels et de ceux qui existeront alors. L’argent obtenu par la vente de ce blé pourra être utilisé à l’organisation des asiles d’enfants pour l’année prochaine.

L’achat de chevaux et leur distribution constituent la septième tâche. En plus du nombre énorme des paysans qui ne possèdent jamais de chevaux, nombre qui dans beaucoup de villages forme le tiers de celui des habitants, on rencontre cette année des paysans qui ont vendu leurs chevaux et qui seraient inévitablement réduits à une misère complète, si l’on ne leur venait en aide. C’est pour ces paysans que nous achetons des chevaux. Dès le printemps, nous en avons eu seize, et il faut nous en procurer encore cent pour les localités où se trouvent nos réfectoires. Nous achetons ces chevaux au prix de 25 roubles chacun, et les donnons aux conditions suivantes : celui qui reçoit un cheval s’engage à cultiver deux lopins de terre pour les paysans les plus pauvres qui n’ont pas de chevaux, pour les veuves et les orphelins.

Notre huitième entreprise avait pour but de vendre le seigle, la farine et le pain cuit, aux prix peu élevés. La vente du pain cuit, commencée en petit dès l’hiver, s’étend en ce moment, à l’arrivée du printemps. Nous avons organisé, et nous organisons des boulangeries pour vendre bon marché du pain, au prix de 60 kopeks par poud.

Mais, outre ces buts déterminés, pour lesquels nous avons employé et employons encore les sommes que nous recevons, de petites sommes ont été dépensées par nous pour des besoins immédiats des pauvres : les funérailles, le payement des dettes, les subsides pour les petites écoles, l’achat des livres, les constructions, etc. Ces dépenses ont été peu considérables, comme on a pu le voir d’après notre compte rendu.

Telles ont été nos différentes entreprises pendant les six mois écoulés. La principale était de nourrir les pauvres au moyen des réfectoires. Durant les mois d’hiver, cette forme de secours a, malgré les abus inévitables, complètement atteint son but en ce qui concerne son avantage principal : assurer à la population la plus pauvre et la plus faible, aux enfants, aux vieillards, aux malades, aux convalescents, les moyens de ne pas mourir de faim. Mais avec l’arrivée du printemps certaines considérations viennent exiger des modifications dans l’organisation et la direction des réfectoires.

D’abord, à l’arrivée du printemps, beaucoup de personnes seront occupées aux travaux des champs ou autres, et ne pourront pas fréquenter les réfectoires aux heures du dîner et du souper ; de plus, en chauffant trop les réfectoires en été, on peut facilement causer des incendies. Nous communiquerons en son temps, si cela nous est possible, les modifications que ces nouvelles conditions apporteront à notre manière d’agir.

Nous joignons un compte rendu succinct des dons que nous avons reçus et de l’emploi que nous en avons fait. Quant à un compte rendu détaillé, nous le rédigerons si le temps nous le permet, et nous publierons plus tard.

Les sommes reçues par nous depuis le 30 novembre jusqu’au 12 avril sont les suivantes :

Reçu, à Moscou, au nom de Mme Sophie Tolstoï, 72 805 roubles 33 kopeks ;

Reçu, à Moscou et dans le gouvernement de Riasan, au nom de Léon Tolstoï, Tatiana et Marie Tolstoï, de la part des donateurs russes, 23 755 roubles ;

Reçu, de l’Étranger, au nom de Léon et Tatiana Tolstoï, en plus de ce qui a été reçu par Mme Sophie Tolstoï, d’Amérique, 28 120 roubles 19 kopeks ; d’Angleterre, 15 758 roubles 35 kopeks ; de France, 1 400 roubles ; d’Allemagne, 759 roubles.

Ainsi, en plus des dons envoyés directement dans le gouvernement de Samara ou dans le district Tchernsky, au nom de Léon, Serge et Élie Tolstoï, nous avons, en tout, reçu 142 597 roubles 92 kopeks. De cette somme nous avons dépensé, jusqu’au 12 avril, 110 414 roubles 43 kopeks.



Rapport du mois de septembre 1892[6]


Notre œuvre, pendant l’été, a consisté en ceci :

1° Maintenir les réfectoires existants et en organiser de nouveaux ;

2° Créer dix crèches pour les enfants à la mamelle et jusqu’à l’âge de deux ans ;

3° Distribuer des semences pour le blé du printemps ;

4° Acheter des chevaux ;

5° Organiser des boulangeries pour la vente du pain à bon marché.

Les réfectoires continuaient à fonctionner comme précédemment, avec cette seule différence que dans la crainte des incendies, la cuisson du pain dans les réfectoires a été interrompue. Là où nous pouvions le faire, nous distribuions du pain cuit et ailleurs de la farine.

Dans beaucoup de villages, certains de nos collaborateurs ont proposé de distribuer aussi les aliments non cuits. Ce changement fut d’abord accueilli avec joie ; mais bientôt les paysans eux-mêmes demandèrent à revenir à l’ancien système.

L’utilité des réfectoires s’est fait surtout sentir pendant l’été où, les jours étant plus longs, le travail produit était plus considérable. Souvent, dans beaucoup de villages, les femmes demandaient qu’à la place du dîner auquel elles avaient droit on leur permît de se faire remplacer par leur mari ou par leur père, qui rentraient tard de leur travail.

Le nombre des réfectoires a notablement augmenté à cette époque ; il y en avait, en tout, deux cent quarante-six, que fréquentaient journellement de dix à treize mille personnes.


L’organisation des crèches a aussi fait beaucoup de progrès ; pour certaines, dans les villages où il n’y avait pas de vaches — et ils étaient nombreux, — nous en achetions à condition que ceux à qui on les confiait prissent la charge de distribuer le lait qu’ils en tiraient à un nombre d’enfants déterminé. Là où c’était possible, le lait était acheté directement.

Il y avait en tout cent vingt-quatre crèches, qui donnèrent asile à près de trois mille enfants.

Pour la distribution des semences : avoine, pommes de terre, millet, chanvre, nous procédions de la manière suivante : À notre arrivée dans le village où nous avions été demandés, nous appelions trois ou quatre paysans aisés qui n’avaient pas besoin de notre secours, et nous leur faisions connaître la liste des solliciteurs. D’après leurs indications, nous fixions la quantité de semences qui devait être attribuée à chacun. Nous réduisions l’un et nous augmentions l’autre ; parfois même nous supprimions complètement le nom de certains et nous les remplacions par d’autres jugés plus intéressants.

La répartition des chevaux à ceux pour qui ces animaux pouvaient encore être utiles, et qui avaient dû vendre le leur, ou qui l’avaient perdu par suite de maladie, a été particulièrement difficile par ce fait qu’un secours d’une importance aussi grande, attribué à une seule personne, n’était pas sans provoquer les jalousies, les mécontentements de ceux à qui nous croyions devoir le refuser.

C’est sur ces deux derniers genres de secours que nous nous sommes nettement aperçu de la grande différence qui existe entre le fait de donner à manger à celui qui a faim (les réfectoires y ont pourvu), et celui qui consiste à mettre le paysan en mesure de pouvoir travailler en lui attribuant des semences et des chevaux.

Le but que nous nous étions proposé, — de faire en sorte que, dans un certain rayon, les gens ne pussent pas mourir de faim, — a été atteint par l’établissement des réfectoires. Si même des abus ont pu se produire, si des gens qui n’en avaient pas besoin ont usé des réfectoires, la dépense qui en est résultée ne s’est pas élevée à plus de 2 à 5 kopeks [7] par jour.

En revanche, lorsqu’il s’est agi de la distribution des instruments de travail et de la matière première, nous nous sommes heurtés à de nombreuses difficultés : 1° à qui fallait-il donner des secours, et dans quelle proportion ? 2° l’insuffisance des ressources dont nous disposions, étant donnée l’immunité du désastre ; 3° la difficulté dans laquelle nous étions de prévenir les abus qui accompagnent toujours toute distribution gratuite ou même à titre d’avance.

Ces deux formes de notre activité, malgré tous nos efforts, ne nous ont pas donné la satisfaction de croire à leur réelle utilité.


Quant aux boulangeries, elles marchaient et marchent encore très bien. Nous vendions d’abord le pain 80 kopeks le poud (32 livres), et nous sommes arrivés aujourd’hui à pouvoir le livrer à 60 kopeks seulement. Le peuple est fort content de pouvoir se procurer facilement du pain à bon marché. Souvent, surtout en été, on venait de très loin, et, si on manquait la première distribution, on s’inscrivait comme on le fait aux bureaux de location des théâtres, et on attendait une demi-journée la deuxième distribution.

Nous avons eu, à la fin du mois de juillet, l’intention de fermer temporairement les réfectoires en laissant seulement les boulangeries et les crèches toujours nécessaires, et auxquelles nous avons consacré toutes les sommes dont nous disposions encore ; mais cette interruption était impossible à cause de la cessation du concours de la Croix-Rouge.

Voici quelle a été, pour cette année, la récolte dans nos contrées : sur un rayon de 50 verstes de diamètre, dans le centre duquel nous nous trouvons, la récolte du seigle est encore plus mauvaise que celle de l’année dernière. Dans plusieurs villages situés sur le Don, où je me trouvais au commencement du mois de septembre, il ne restait plus rien : une partie a été semée, et l’autre mangée. L’avoine n’a presque rien donné : à peine quelques-uns y ont-ils trouvé de quoi faire de nouvelles semailles ; il y a des champs d’avoine qui n’ont pas été fauchés. La pomme de terre et le millet sont bien venus dans quelques endroits.

Quant à la situation économique du paysan russe à l’heure présente, il est impossible de la bien définir.

Nous tous qui nous sommes occupés, l’année dernière, de venir en aide aux victimes de la disette, nous nous trouvons dans la situation d’un médecin qui, appelé auprès d’une personne qui s’est foulé le pied, s’aperçoit que la maladie n’est pas seulement locale, mais générale.

Quelle serait la réponse du médecin si on le questionnait sur l’état du malade ? « Que voulez-vous savoir ? — dirait-il. — Est-ce son pied qui vous intéresse ou son état général ? Le pied ne m’inquiète pas : c’est une simple foulure. Mais c’est tout le corps qui est malade. »

Il y a encore une autre raison qui fait que nous ne saurions dire exactement quelle est la situation actuelle des paysans. Nous sommes tellement habitués à vivre au milieu d’eux, nous nous sommes si bien accoutumés à leurs misères que notre optique est pour ainsi dire faussée, et que nous sommes incapables de dire si leur état s’est encore aggravé.

Si un citadin venait au village pendant la saison froide et qu’il pénétrât dans la chaumière d’un paysan, le spectacle qu’il aurait devant les yeux serait bien fait pour l’effrayer : la pièce à peine chauffée la veille et glacée aujourd’hui, les habitants se nichant à tour de rôle dans l’intérieur du gros poêle russe pour y chercher un peu de chaleur, le toit dont le chaume a disparu pour servir de combustible, l’auvent brûlé également, le pain grossier dans la fabrication duquel la farine et le son entrent pour moitié, les gens enfin contraints de rester chez eux, faute de vêtements. Pour nous autres campagnards, ce sont là choses ordinaires, et voilà pourquoi celui qui viendrait chez nous pour la première fois serait plus à même que nous de juger de la situation véritable faite aux paysans.

Cependant, pour donner quelque idée de cette situation dans nos contrées désolées par la famine, il nous paraît intéressant de citer quelques chiffres tirés de la statistique officielle. Ainsi, au mois de juin 1892, la mortalité a été, dans le district d’Epifan, supérieure de 60 % au mois correspondant de l’année précédente. Dans celui de Bogoroditz l’augmentation a été de 112 % et dans celui de Yéfrémov de 116 %.

Tels sont les résultats de la mauvaise récolte de l’année dernière, malgré le secours puissant du gouvernement, de la Croix-Rouge et de la charité privée. Que sera-ce cette année, dans notre contrée où la récolte du seigle est encore inférieure à celle de l’année dernière, où l’avoine n’a rien donné du tout, où le chauffage manque complètement, et où les dernières forces de la population sont complètement épuisées par les privations de l’année dernière ?


Alors quoi ? Encore des affamés ! Des affamés, des réfectoires ! Des réfectoires, des affamés ! Ce n’est plus neuf, c’est déjà vieux et ça a déjà assez ennuyé.

Cela vous ennuie, vous autres, habitants des villes ; mais nous qui les voyons du matin au soir postés devant nos fenêtres ou nos portes, qui ne pouvons pas passer dans la rue sans entendre la même plainte : « Voilà deux jours que nous n’avons pas mangé : nous avons vendu le dernier mouton ! Que faire ? C’est la fin des fins ! »

Ici, si honteux que je sois de l’avouer, nous sommes tellement importunés par les cris de ces malheureux que nous finissons par les considérer comme des ennemis.

Je me lève de très bon matin ; une claire matinée de gelée blanche, un beau lever de soleil ; je descends dans la cour ; la neige craque sous mes pas. J’espère ne rencontrer personne encore et pouvoir me promener à l’aise. À peine ai-je eu le temps d’ouvrir ma porte que déjà deux pauvres diables sont là qui me guettent : l’un, grand gaillard, large d’épaules, vêtu d’une peau de mouton déchirée et trop courte, chaussé d’espadrilles éculées, la face ravagée par la fatigue, porte un sac en bandoulière. L’autre, un gamin de quatorze ans, couvert d’un léger vêtement usé jusqu’à la corde, en espadrilles également ; un sac, un bâton. Je veux les éviter ; et voilà qu’ils me saluent, qu’ils m’adressent des paroles que je ne connais que trop. Rien à faire : je reviens sur mes pas, je rentre, ils me suivent.

— Que me veux-tu ? — Nous venons chez Votre Honneur. — Pourquoi faire ? — Chez Votre Honneur. — Que veux-tu enfin ? — C’est pour le secours. — C’est pour notre existence. — Et que vous faut-il ? — Nous mourons de faim ; faites ce que vous pouvez. — D’où venez-vous ? — De Zatvorny.

Je connais ce village : village de mendiants. Nous n’avons pas encore pu y fonder un réfectoire. Quantité de mendiants en arrivent. Aussitôt je prends cet homme pour un mendiant de profession, et le dépit me prend contre lui, surtout parce qu’il débauche des enfants.

— Et que demandes-tu ? — Vois ce que tu peux. — Mais que puis-je voir ? Nous ne pouvons rien faire ici, il faut voir sur place.

Mais il se soucie peu de ce que je lui dis et de nouveau recommence les litanies tant de fois entendues et qui ne me paraissent pas sincères : « La terre n’a rien donné ; j’ai une famille de huit personnes ; je suis seul à travailler ; ma vieille est morte. Nous avons mangé la vache pendant l’été. À Noël, le dernier cheval est tombé. Quant à moi, passe encore ! ce sont les enfants qui ont faim ; voilà trois jours qu’ils n’ont pas mangé. »

C’est toujours la même chose.

J’attends qu’il ait fini ; mais il parle toujours : « Je croyais pouvoir me tirer d’embarras, peine perdue ! Jamais je n’ai mendié et je mendie aujourd’hui. »

— C’est bien ! C’est bien ! Nous irons vous voir, dis-je, et je veux m’éloigner. Mais en ce moment je remarque le gamin. Il me regarde avec un air si malheureux ; ses beaux yeux noirs, pleins de larmes et d’espoir ; une goutte claire a coulé et pend au nez et juste à ce moment tombe sur le plancher taché çà et là par la neige du dehors. Le charmant et fatigué visage du gamin, avec ses cheveux blonds frisés en couronne autour de sa tête, contracté par les sanglots qu’il retient !

Les paroles du père sont pour moi une rengaine. Pour lui, c’est la répétition de cette terrible année qu’il a passée avec son père, et le souvenir de toutes ses misères au moment même où ils purent arriver jusqu’à moi ; leur espoir détend ses nerfs affaiblis par la famine. Moi, cela m’ennuie, cela m’ennuie. Je ne pense qu’à m’échapper au plus vite.

Pour moi, c’est vieux ; pour lui, c’est terriblement nouveau.

Oui, cela nous ennuie ; mais eux, ils veulent toujours manger, ils veulent toujours vivre ; ils veulent toujours le bonheur, l’amour, comme je l’aperçus dans les beaux yeux que ce gamin fixait sur moi pleins de larmes. Oh ! combien ce désir est vivace chez ce pauvre malheureux enfant, flétri par la misère et plein de pitié naïve pour lui-même !

Fin

Tours. — Imp. Deslis Frères.
  1. Le fait qu’on mange cette année de l’arroche ne peut s’expliquer d’une part que par la tradition qui dit qu’on en mangeait autrefois, ce que prouve le proverbe : « Ce n’est rien s’il y a de l’arroche dans le blé » ; et, d’autre part, par le fait qu’elle a poussé dans un champ de seigle et a été battue avec ce dernier. Il me semble que, si la tradition n’était pas là et si l’arroche n’était pas poussée dans un champ de seigle, on mélangerait au pain plutôt de la paille d’avoine, ou du son, que cette substance nuisible qu’on utilise partout.
  2. Archine = environ les 8/11 du mètre.
  3. Un sagène = 2m,20.
  4. Verste = 1km,067.
  5. 1 Vedro = 12 litres.
  6. Nous supprimons, dans ce rapport, toute la partie statistique trop étendue et sans grand intérêt pour les lecteurs français, et qui a trait aux sommes reçues par la famille du comte Tolstoï de toutes les parties du globe, et à l’emploi détaillé de ces sommes.
  7. Un kopek vaut aujourd’hui 2 centimes et demi.