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Calmann Lévy (p. 254-275).



XIII


— Mon cousin, dit Octave tout d’un coup, je parie que vous vous demander ce que je suis venu faire, chez vous, ne vous connaissant que depuis hier et n’étant peut-être pas destiné à vous revoir jamais ? Eh bien, j’ai beaucoup hésité à vous le dire, et je vas m’en confesser. J’ai été fort impertinent hier avec vous. Je vous avais pris en grippe à ce point d’inquiéter votre excellente et charmante sœur ; je ne sais si elle vous l’a dit.

Le chevalier fit un signe affirmatif, et Octave continua :

— Eh bien, je me suis reproché mon attitude ridicule et mes paroles dépourvues de sens. J’ai mal dormi ! Ce matin, j’ai enfourché mon cheval sans avoir de parti pris. J’ai continué d’avancer sans être décidé à arriver. Une fois arrivé, j’ai rôdé autour de votre maison sans savoir si je prendrais sur moi d’y frapper. Votre chien m’a flairé, vos enfants m’ont aperçu, votre sœur m’a fait déjeuner. J’ai causé avec elle, et, tout repentant que j’étais de ma conduite envers vous, j’ai recommencé de m’emporter contre vous. Elle eût dû me chasser ; elle a fait pis : elle m’a tourné le dos en me disant qu’elle vous laisserait désormais me rembarrer. J’ai eu tant de chagrin, que les yeux m’en cuisent. Oui, le diable m’emporte ! j’ai pleuré comme un imbécile d’avoir affligé et offensé une parente pour qui je me sentais le cœur d’un frère. Vous voilà, vous venez à moi ; si c’est pour me donner une leçon, je vous déclare que, l’ayant bien méritée, me voilà prêt à la recevoir, le sabre à la main, comme il convient à deux militaires ; ou votre main dans la mienne, comme il convient à deux proches parents qui étaient peut-être nés pour s’aimer.

— J’accepte la dernière solution et ses conséquences, c’est-à-dire l’amitié de famille que vous invoquez, répondit le chevalier en prenant la main d’Octave, Je ne suis plus un jeune homme pour m’enflammer à propos d’une parole légère ; je ne suis même plus un jeune père, et, voyant en vous un neveu plutôt qu’un cousin, je n’affecterai pas un dépit que je n’éprouve pas. D’ailleurs, vous vous repentez d’une prévention injuste, vous veniez précisément pour la réparer, vous avez regretté un nouvel emportement… Oublions tout cela. Dînez avec nous, et vous repartirez ce soir, à la fraîche, comme nous disons ici.

— Et vous ne me demandez pas, reprit Octave, le motif de ma prévention ?

Le chevalier se troubla un peu, hésita, se remit, et répondit avec une certaine autorité qui repoussait un plus ample informé :

— Les préventions ne s’expliquent pas !

Octave sentit ce qu’il y avait de souffrance sous cette réserve. Il avait à cœur de désarmer Corisande et de justifier Hortense des doutes amers que la jalousie d’un prétendant pouvait faire naître chez le chevalier.

— Vous ne voulez pas savoir, je le vois, dit-il ; mais, moi, je veux tout dire. Sachez donc que je me figurais pouvoir aspirer à la main d’une femme qui ne m’a jamais encouragé, et que j’ai ouvert les yeux sur mon absurdité. Cette femme ne m’aime point, elle a bien raison. Je la respecte, elle le mérite à tous égards ; mais je n’ai ni droits ni prétentions sur elle. J’ai tout dit, je le jure sur l’honneur !

— Je n’ai rien à vous répondre, répondit le chevalier contraint et froid : ce que vous m’apprenez là ne me regarde pas.

— N’était-ce pas mon devoir de vous le dire ? Reconnaissez, au moins, que ce n’est pas un mauvais sentiment qui me porte à le faire !

— Je le reconnais, dit le chevalier avec la même gravité ; mais reconnaissez aussi que je suis tout à fait en dehors de la question qui s’agite entre cette dame et vous.

— Je peux parler maintenant avec sang-froid de cette question qui vous paraît si délicate. Vous y étiez mêlé malgré vous, puisque j’étais jaloux de vous !

— Mais… vous avouez bien que c’était une rêverie insensée, passez-moi le mot !

— Je vous le passe, à présent que j’en suis revenu.

— Il n’y a pas longtemps, mon cousin ! et cela pourrait vous reprendre. Voulez-vous me promettre ?… Mon Dieu ! je ne voudrais pas vous sembler pédant, et le mieux serait de rire avec vous de cette facilité que vous avez de vous monter la tête !…

— Je n’en ris pas toujours, j’en pleure quelquefois !

— Alors… vous êtes un très-bon jeune homme à coup sûr… un peu original ! Je vous aimerai comme vous êtes. Il faut pourtant que vous ne reveniez pas sur le sujet de tout à l’heure. Il ne me semble pas convenable de parler de notre parente comme d’un objet que nous nous disputons. Je ne puis avoir pour elle que des sentiments de profond respect et beaucoup de reconnaissance pour l’intérêt qu’elle a témoigné à mes enfants. Et, quant à vous, mon cousin, quelque motif que vous puissiez avoir d’espérer sa main, je crois qu’il eût mieux valu n’en faire l’aveu à personne, et ne pas prendre pour confidente une jeune fille sans expérience comme ma sœur… Je sais qu’elle a provoqué cette confidence à bonnes intentions, et qu’elle s’imaginait par là conjurer l’imminence d’un désaccord entre vous et moi. Tout cela s’est enchaîné un peu fatalement peut-être ; j’accepte ce qui est accompli ; mais insister ne serait pas raisonnable. N’est-ce pas votre avis ?

— C’est mon avis, si vous renoncez à croire que j’espère la main d’Hortense ; car je ne peux pas vous laisser une pareille erreur dans l’esprit.

— Eh ! qu’importe ce que je pense de tout cela ? s’écria le chevalier en affectant un sourire qui cachait mal un trouble insurmontable ; vous pensez bien que je ne bavarderai pas sur ce chapitre ; je ne vois personne… et je ne suis pas né bavard, moi ! Allons, nous voici arrivés ; vous dînerez avec nous, n’est-il pas vrai ?

— Eh bien, non ! dit Octave ; cela m’est impossible.

— Impossible tout de bon ?

— Vous allez en être juge ! Dites-moi, mon cousin, est-ce bien décidé que vous ne viendrez pas demain au château ?

— C’est bien décidé.

— Alors… nous ne nous reverrons peut-être jamais ; car mon congé finit dans peu de jours, juste le temps nécessaire pour que je rejoigne mon régiment, qui, je l’espère, ne restera pas longtemps sans rentrer en campagne. Que j’y rencontre le boulet fondu pour moi ou que je traîne encore dix ans celui qui me lie à une dépendance dont je suis las, il est bien probable que, si nous nous retrouvons quelque jour, j’aurai alors la moustache grise et le cœur desséché. Eh bien, au moment de vous dire un adieu, sinon éternel, du moins absolu sous certain rapport, je veux vous ouvrir mon âme tout entière… Ne vous en alarmez pas, au moins ! Je vas vous quitter ici. Je ne veux pas rentrer dans votre maison. Je ne reverrai pas Corisande !…

— Corisande ? Pourquoi ?

— Parce que j’aime Corisande !

— Vous ! ma sœur ? s’écria le chevalier, dont la figure prit une expression menaçante.

— Hier, reprit Octave avec feu, je croyais aimer Hortense ; aujourd’hui, je sais qu’elle vous aime…

— Ah ! taisez-vous, monsieur !

— Pourquoi ça ? Elle vous aime saintement, fraternellement, et sans que je l’estime moins pour cela. Tout au contraire, si elle avait le courage de suivre son instinct, je la tiendrais pour une femme de cœur plus qu’aucune autre de son monde ; mais, sur ce point, c’est à moi de dire comme vous tout à l’heure : Ceci ne me regarde pas. Je n’y reviendrai plus, à moins qu’elle ne me demande conseil, auquel cas je lui dirai que vous êtes le seul homme digne d’elle, entendez-vous ? Je ne raille ni ne divague, et, depuis deux heures, j’ai vu parfaitement clair en moi-même. Ce n’est pas du tout pour parler d’Hortense que j’étais venu ici, c’était pour revoir votre sœur et pour effacer la mauvaise impression que je lui avais laissée ; et, quand elle m’a reproché mes défauts, ce n’est pas la confiance d’Hortense, c’est l’estime de Corisande que j’ai pleurée jusqu’à en avoir le cœur brisé… Vous dirai-je tout ? Oui, je veux tout vous dire ! Quand vous êtes venu me chercher tout à l’heure, j’avais la tête perdue et ma vie ne tenait qu’à un fil. — Ce n’est pas de la passion, non ; je ne sais pas aimer, et il est probable que la femme qui m’appartiendra ne sera point heureuse. J’ai trop souffert pour être bon. Il faut donc que j’oublie Corisande et que je la félicite en moi-même du peu de cas qu’elle fait de moi ; mais il est bien certain qu’elle m’a révélé un côté de moi-même qui vaut mieux que je ne pensais. Une femme comme elle, si sage, si douce, si dévouée et si ferme eût pu faire le miracle de me guérir. Mais je ne peux pas aspirer à elle. Je ne possède rien, je n’ai aucune des aptitudes, aucune des connaissances qui conviendraient à la vie des champs, et, si je quittais l’état militaire, je ne pourrais en embrasser aucun autre. Je serais donc un surcroît, et un surcroît fâcheux, méprisable peut-être dans une famille laborieuse et gênée comme la vôtre. Donc, je m’en vas bien vite pour ne jamais revenir… à moins que, devenu vieux… et général… si jusque-là votre sœur persiste à ne pas se marier, — qui sait ? Le temps des vaines amours passé, je serai peut-être un excellent homme, capable d’une amitié sérieuse et digne d’une affection durable. Adieu, mon cousin ! ne dites rien de tout cela à Corisande. Elle me mépriserait d’autant plus. Dites-lui seulement mon repentir, et qu’elle pense à moi quelquefois dans ses prières. Adieu !

Octave serra avec force la main du chevalier et s’enfuit avant que celui-ci fût revenu de sa surprise. Mais, une minute après, Octave revint sur ses pas :

— Attendez pourtant, dit-il : une idée ! — la plus folle de toutes ! si j’héritais demain, par hasard ? Eh bien, alors, si demain j’étais riche, je quitterais l’état militaire et je vous demanderais la permission de revenir vous voir.

— Octave, mon cher enfant… adieu ! Oui, adieu ! dit le chevalier attendri, gagné, mais ne voulant pas céder à son émotion.

Il sentait que ce jeune homme était sous l’empire d’une conviction peut-être passagère, mais naïve et généreuse. Il le serra dans ses bras et ajouta :

— Partez ! partez ! il ne faut pas que ma sœur sache un mot de tout cela !

— Vous lui laisserez croire que je suis épris d’Hortense ?

— Cela vaut mieux ainsi. Allons, ne faiblissez point. Partez !

Octave alla retrouver ses chevaux et repartit avec la furia d’une charge de cavalerie.

— C’est un charmant garçon, un excellent enfant, dit le chevalier à sa sœur lorsqu’elle l’interrogea. Il a une tête bien exaltée avec son air moqueur, qui croirait cela ? Mais le cœur est bon et les instincts sont nobles. Nous nous sommes embrassés. Es-tu tranquille à présent ?

— Oui, sans doute. Mais pourquoi est-ce qu’il est parti sans me dire adieu ?

— Tu regrettes de ne pas avoir reçu ses adieux ? dit le chevalier en attachant sur elle un regard pénétrant dont il sut voiler l’inquiétude.

Corisande pourtant ne s’y trompa point. Quoiqu’elle fût de ces âmes rares qui semblent destinées à planer au-dessus des orages de la vie, elle avait de la finesse autant qu’une autre femme. Elle avait, après une secrète hésitation intérieure, résultat de sa modestie, compris les dernières paroles d’Octave. Sa visite, son emportement, ses larmes, lui étaient dès lors expliqués assez clairement. Elle ne savait encore si elle devait s’offenser d’une amitié si vive. Le chevalier, en lui faisant l’éloge d’Octave, rassurait sa fierté et donnait à sa dignité alarmée une réelle satisfaction. En le voyant l’examiner à la dérobée avec une certaine anxiété, elle devina qu’Octave avait ouvert son âme sans réserve, et, voulant savoir comment il s’était exprimé, elle demanda à son frère pourquoi il la regardait ainsi.

— Je ne te regardais pas du tout, répondit le chevalier ; je pensais à autre chose.

— Point ! reprit Corisande. Ce n’est pas vous qui pouvez me donner le change sur vos idées. Parlez-moi franchement, je n’ai pas de secrets pour vous.

— Des secrets ! je l’espère bien ! Est-ce que tu peux avoir des secrets, toi ?

— Si j’en avais, vous le sauriez. N’en ayez donc pas avec moi. Racontez-moi de quelle façon Octave vous a parlé de moi.

Le chevalier hésita ; puis, saisi par un scrupule de délicatesse :

— Sœur, dit-il, ce jeune homme te trouve aimable, plus aimable que celle qu’il aimait ou croyait aimer hier. Il m’a dit qu’il était fâché de ne pouvoir t’offrir une existence quelconque, et qu’il n’était, d’ailleurs, pas sûr de pouvoir rendre une femme heureuse, même une femme qu’il aimerait beaucoup. Il est parti en disant qu’il ne voulait pas te revoir, mais que pourtant, s’il héritait demain, il reviendrait, moyennant ta permission et la mienne. Que penses-tu de tout cela ?

— Je pense qu’il ne reviendra pas, parce qu’il n’héritera pas, et que, s’il héritait, vous ne le laisseriez pas revenir.

— Pourquoi, je te prie ?

— Parce que ce serait inutile. Je ne me veux point marier.

— Parce que tu veux te consacrer à mes enfants, je sais ça, et tu sais, toi, que je n’entends pas de cette oreille. Un jour où tu rencontreras un cœur pour le tien, j’entends que tu ne te sacrifies pas.

— C’est bon, c’est bon, mon frère ; nous avons le temps d’y penser. Je n’ai point rencontré ce cœur-là,

Corisande était-elle bien sûre de ce qu’elle avançait ? Elle parlait avec une tranquillité qui persuada son frère et qui la persuada elle-même. Les âmes courageuses paraissent quelquefois fanfaronnes, et l’on croit volontiers qu’elles posent la force et manquent de sincérité. Il n’en est rien pourtant ; ces âmes-là souffrent comme les autres, il est vrai ; mais elles n’ont point égard à leurs propres souffrances, et, quand elles les nient, c’est pour ne point tourmenter et affliger les objets de leur affection.

Corisande eut un peu de mélancolie intérieure en songeant à l’isolement auquel elle s’était vouée ; mais elle réagit puissamment contre elle-même en ne voulant s’occuper que de son frère.

Le chevalier, bien que sans espoir aucun de revoir Hortense, se sentait allégé d’une secrète amertume. Hortense n’avait jamais aimé Octave, Octave ne songeait plus à se faire aimer d’elle.

— Elle passera peut-être encore un an ou deux sans aimer personne, se disait l’homme de campagne, et, pendant ce temps-là, je guérirai, j’oublierai peut-être.

Corisande, fatiguée tous les soirs du travail incessant de la journée, avait coutume de s’endormir comme les enfants, c’est-à-dire aussitôt que sa tête avait touché l’oreiller. Ce soir-là, elle ne s’endormit pas si vite, et entendit son frère qui causait à voix basse dans son lit avec Lucien. Cela dura si longtemps, qu’elle s’en étonna. Elle se réveilla vers minuit, et vit le chevalier assis devant son bureau et feuilletant avec ardeur ses vieux livres.

— N’êtes-vous point malade, que vous ne dormez pas ? lui dit-elle.

— Et toi-même, répondit le chevalier, pourquoi t’éveilles-tu ? Je n’ai pourtant pas fait de bruit !

Corisande se rendormit assez profondément. Quand elle se leva, elle fut surprise de voir que le chevalier avait remis ses habits de la veille.

— Ton père a donc été aux champs avec ses habits du dimanche ? dit-elle à Lucien, qui se levait aussi.

— Papa n’est point allé aux champs, répondit Lucien. Je ne l’ai pas entendu partir ; mais il m’a dit, hier au soir, qu’il retournerait de grand matin au château du grand-oncle, et, tu vois, il y est retourné !

— Eh bien, comment donc ? avec la grise qui est quasi fourbue ?

— Non ! il m’a dit qu’il emprunterait le grand poulain du meunier et qu’il irait à cheval.

— Allons donc ! Il a pris cette bête méchante qui n’a jamais voulu être montée et qui a tué le fils aîné du meunier ? Cours vite savoir si c’est vrai !

Pendant que Lucien courait, Corisande habillait la petite, et, à tout événement, se préparait à partir aussi. Quand Lucien revint lui dire que le chevalier était parti au grand galop sur la bête enragée, elle fut prise d’un battement de cœur et devint pâle.

— Tu as mal fait de ne pas m’avertir de l’idée de ton père, dit-elle à l’enfant, qui commençait à s’alarmer aussi ; il y a longtemps qu’il n’a eu l’occasion de faire le cavalier, et nous n’allons pas rester là tranquilles pendant qu’un accident peut l’arrêter en chemin. Viens, petit ; viens, Margot ; allons-nous-en du côté qu’il a pris, et nous marcherons le plus loin que nous pourrons, en demandant partout, si on l’a vu passer et si le cheval paraissait soumis.

Le chevalier était déjà loin. Il était parti avant le jour. Il arriva au château juste au moment où l’on allait fermer les portes du laboratoire. Tous les héritiers y étaient réunis pour l’épreuve.

Quand Hortense le vit paraître, l’œil ardent, le front baigné de sueur, avec ses bottes tachées du sang de sa monture et ses cheveux en désordre, essoufflé encore de la course désespérée qu’il venait de fournir en combattant toujours de la bride et de l’éperon les caprices d’une bête sauvage, elle eut peur de cet homme qu’elle s’était flattée d’oublier, et se crut dominée par une fatalité victorieuse.

Octave seul fit une exclamation de joie et courut serrer les deux mains du chevalier, tout en regardant si la porte n’allait pas se rouvrir derrière lui pour faire entrer Corisande.

— Je suis venu seul, lui dit le chevalier avec une intention à la fois sévère et souriante.

— Mais vous êtes venu, c’est déjà beaucoup, reprit Octave. L’espérance me revient, j’hériterai peut-être, et alors…

— Ne nous montons pas la tête ; il est bien probable que personne ne réussira.

— Surtout si l’on continue à ne pas vouloir essayer. Il se passe ici depuis deux heures quelque chose d’inouï. On prétend que le sphinx est un arsenal dont les entrailles vont vomir la mort sur les assistants, et il a été même question de s’enfuir en rase campagne, vu qu’il suffît de souffler sur le coffret pour voir le manoir s’écrouler comme un décor d’opéra.

— Cependant personne ne manque à l’appel ?

— Non ; mais vous voyez que l’on se fourre dans les encoignures, et qu’il y a des figures longues comme le bras, même celle de notre charmante cousine Hortense.

— Croyez-vous donc à cette sotte rumeur ? dit le chevalier, qui s’était approché de madame de Sévigny et de sa mère pour les saluer.

— Nous ne croyons à rien, répondit madame de Germandre devançant sa fille ; c’est vous dire que nous avons peur !

— Mais non, maman, dit Hortense, c’est vous qui avez peur ! moi, je ne crois pas à une chose aussi odieuse à supposer.

— Qui donc a fait courir ce bruit ? demanda le chevalier.

— Personne et tout le monde. L’abbé a commencé par faire des questions qui ont semé l’épouvante. Maman a fait demander le valet de chambre qui s’intitule M. de Labrêche, et, devant le juge de paix ici présent, on l’a sommé de prêter serment et de dire toute la vérité. Il a juré ne rien savoir ; par conséquent, il n’a pas pu jurer qu’il n’y eût aucun engin de destruction dans le sphinx. Cette conséquence si logique a redoublé l’effroi général, et nous voilà tous ici faisant la chose la plus ridicule qu’on puisse imaginer, mourant à la fois de peur et d’impatience, voulant et ne voulant pas, criant et riant tour à tour. Nous ressemblons à un hôpital de fous, que vous en semble ?

En effet, une agitation bizarre régnait dans l’assemblée. Le notaire et le juge de paix, qui n’étaient point aptes à hériter, ne voyaient pour eux que la chance d’être ensevelis sous les décombres du château, et le greffier était pâle comme la mort. À eux trois, ils résistaient encore à l’impatience fiévreuse d’Octave et de quelques autres non moins hardis ; mais la plupart des prétendants bourdonnaient entre eux comme un essaim d’abeilles qui cherche à se poser et qui ne se décide à rien.

Ces groupes noirs se divisaient, se rapprochaient, choisissaient une place, voulaient partir, voulaient rester. C’était une scène de confusion qui dura plus de deux heures. On mandait et on interrogeait tour à tour tous les gens du défunt, tous les ouvriers qui avaient travaillé pour lui. Aucun ne pouvait répondre ; mais tous, se voyant en scène et gravement consultés, se prenaient pour des personnages et rendaient compte de leur opinion personnelle. Les uns, ingénus et comiques, partageaient la terreur qui leur était suggérée ; les autres, non moins contents d’eux-mêmes que Labrêche, faisaient l’esprit fort et dédaignaient l’idée du péril. L’assemblée, tantôt rassurée, tantôt consternée, suivait les diverses fluctuations des interrogatoires, et le juge de paix mettait aux voix la proposition d’attendre le résultat d’une enquête de plusieurs semaines.

La majorité allait voter oui, lorsque le chevalier déclara qu’il voulait, pour son compte, s’en tenir à la lettre du testament.

— Je n’ai pas le temps de revenir ici, dit-il ; je veux me débarrasser d’une épreuve que je considère comme une simple formalité, à l’effet de laisser le champ libre aux autres. Le testament porte que cette épreuve sera faite d’abord par les plus proches parents, je ne comprends pas, dès lors, l’inquiétude du plus grand nombre, puisque nous sommes ici trois ou quatre qui assumerons sur nous le danger de la première tentative. Il me semble que, si, comme je n’en doute pas, nous en sortons sains et saufs, tout le monde pourra être tranquille.

— Eh ! oui, certes, dit Octave, nous sommes ici quatre de la première série : madame de Sévigny, M. l’abbé de Germandre, M. le chevalier et moi. Nous demandons le tirage au sort. Quand nous serons hors de cause, la seconde et la troisième série agiront comme bon leur semblera.