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Revue des Deux Mondes tome 32, 1879
C. de Varigny

La doctrine Monroe et le Canada


LA
DOCTRINE MONROE
ET LE CANADA


I

La Prusse n’est pas, de nos jours, la seule puissance qui se dise ou se croie investie d’une « mission providentielle. » L’Angleterre a la sienne qui, l’entraînant chaque jour plus avant dans l’Inde, ne laisse pas de lui causer de graves soucis, et la Russie poursuit la réalisation du rêve d’Ivan le Terrible et de Pierre le Grand, montrant du doigt à leurs successeurs les murs de Constantinople et l’empire de Byzance. De l’autre côté de l’Atlantique, la grande république américaine a, elle aussi, sa mission providentielle, sa manifest destiny, pour parler le langage de ses. orateurs et de ses hommes d’état.

Les mots d’ordre ont leur histoire. Programmes d’un parti politique ou d’une idée nationale, ils résument, sous une forme concise, intelligible à tous, les tendances d’une époque et les aspirations d’un peuple. Le jour où, pour la première fois, dans le congrès des États-Unis, le sénateur Sumner parla de la manifest destiny des États-Unis, le mot fit fortune, il remplaça celui de « doctrine Monroe, » qu’il résumait et qu’il élevait ainsi à la hauteur d’un dogme. La « doctrine Monroe, » première consécration officielle de la politique annexionniste, est en Amérique la source autorisée à laquelle on puise les argumens en faveur de chaque accroissement de territoire, sans se préoccuper des circonstances assez singulières qui lui ont donné naissance. En 1823, James Monroe était président des États-Unis. Les colonies espagnoles venaient de secouer le joug de la métropole. Cette grande monarchie de Charles-Quint, sur laquelle le soleil ne se couchait jamais, achevait de s’effondrer. Après l’Europe et l’Afrique, l’Amérique lui échappait. De 1795 à 1801, nous lui avions enlevé Saint-Domingue et la Louisiane. Sous Joseph Bonaparte, ses colonies s’étaient soulevées, sous Ferdinand VII sa ruine se consommait. Le Mexique, un empire, s’affranchit le premier, puis la Plata, l’Uruguay, Buenos-Ayres, le Paraguay, le Chili, la Bolivie, le Pérou, des provinces grandes comme des royaumes, proclament et affirment leur indépendance. Sur tous les points battus, écrasés, les Espagnols cèdent après une lutte héroïque, ne conservant plus un coin de terre sur ce continent découvert, subjugué, colonisé par eux. Des merveilleuses conquêtes des Pizarre et des Cortès, de tant de sang versé, de tant d’injustices commises, de tant de richesses violemment acquises, il ne restait rien que le vague espoir d’une intervention diplomatique.

L’Europe coalisée avait renversé l’empereur Napoléon, ramené la France dans ses anciennes limites, rétabli la dynastie des Bourbons. La sainte-alliance agitait la question d’indemniser l’Espagne et de lui tenir compte de la part qu’elle avait prise à ces grands événemens, en lui restituant, sinon toutes ses colonies, du moins quelques-unes d’entre elles, le Pérou et la Bolivie. Le gouvernement anglais, sans combattre ouvertement ces velléités de restauration, les voyait avec déplaisir. George IV, l’ami de Brummel et le triste époux de Caroline de Brunswick, régnait en Angleterre. George Canning remplaçait au ministère des affaires étrangères lord Castlereagh, qui venait de se suicider dans un accès d’aliénation mentale. Non content de détacher la Grande-Bretagne de la sainte-alliance, le premier ministre fit inviter sous main le président des États-Unis à se prononcer contre toute tentative d’intervention de l’Europe dans les affaires d’Amérique, s’engageant de son côté à reconnaître officiellement l’indépendance des colonies espagnoles. James Monroe n’eut garde de négliger l’occasion qui lui était offerte d’affirmer hautement le rôle que les États-Unis se proposaient de jouer sur le continent américain. Dans un message adressé au congrès, il déclara qu’après l’exemple donné par les États-Unis et suivi par les colonies espagnoles, « l’Amérique devait être à l’avenir affranchie de toute tentative de colonisation et d’occupation étrangère. L’Amérique aux Américains ! »

Cette audacieuse affirmation dépassait de beaucoup les intentions de Canning. Elle mettait en quelque sorte l’Europe en demeure d’évacuer le Nouveau-Monde, et l’Angleterre, maîtresse depuis soixante ans du Canada, n’entendait nullement l’abandonner. Toutefois Canning s’en tint à quelques remontrances sur la forme ; son but était atteint. En présence du mauvais vouloir évident de L’Angleterre et du langage menaçant des États-Unis, la sainte-alliance renonça, à son projet. James Monroe avait bien mérité de son pays. En 1803, ambassadeur en France, il avait signé le traité d’acquisition de la Louisiane ; en 1819 il avait négocié l’achat de la Floride à l’Espagne moyennant 25 millions de francs, et il terminait sa deuxième présidence par une déclaration dont ses successeurs devaient tirer des conséquences que l’Angleterre ne prévoyait pas alors.

C’était en effet tout un programme de politique extérieure que James Monroe venait de tracer aux États-Unis. La jeune république entrait dans une phase nouvelle. Quarante ans seulement s’étaient écoulés depuis le jour où le parlement anglais déclarait ennemi public quiconque conseillerait, à George III de continuer la guerre contre les colonies insurgées. En Amérique, on était trop près de ces temps glorieux pour que le souvenir s’en fût affaibli ; on en était assez loin pour avoir pansé les plaies, restauré les finances, organisé l’administration, mesuré la tâche et les forces du nouvel état qui affirmait, après son indépendance, sa prépondérance dans le Nouveau-Monde. Les États-Unis s’estimaient déjà, et non sans raison, les représentans de l’idée républicaine, de la liberté des peuples, du droit absolu de self-government. Ils appliquaient à l’étude et à la solution des problèmes qui s’imposaient à eux le génie ; pratique, la volonté obstinée de la race anglo-saxonne, et aussi l’ardeur d’un peuple jeune, maître incontesté d’un continent encore inexploré, riche et fertile, et, comme son ambition, sans limites connues.

La décadence de l’Espagne, l’affranchissement de ses colonies, l’adoption par elles de la forme républicaine, étaient autant de succès pour les États-Unis. Une fois de plus l’Angleterre et l’Europe acceptaient les faits accomplis et donnaient au langage du président Monroe une consécration publique. L’Amérique aux Américains devenait le mot d’ordre, et déjà l’on affirmait que les frontières naturelles de l’Union s’étendaient du pôle à l’équateur, de l’Atlantique au Pacifique. Tel était le but assigné aux efforts des générations futures, la manifest destiny de la république américaine.

De cet immense territoire, elle n’occupait encore qu’un espace restreint. L’Amérique russe et le Canada la bornaient au nord. Dans l’ouest, de vastes prairies, peuplées par les Indiens, s’étendaient jusqu’au Pacifique. Au sud, le Mexique et l’Amérique centrale, républiques sœurs, mais séparées d’elle par des différences profondes ? de race et de religion, élevaient des barrières difficiles à franchir. Sa population, qui dépasse aujourd’hui, le chiffre de 40 millions, atteignait à peine celui de 10 millions. Mais on était soutenu par la foi dans l’avenir, et l’histoire des cinquante dernières années justifiait toutes les impatiences, autorisait toutes les présomptions. Cette Angleterre qui depuis, tenant tête à Napoléon, vainqueur de l’Europe, était devenue la première puissance du monde, on l’ayait fait reculer, et en ce moment même un message du président au congrès paralysait les intrigues de la sainte-alliance et affranchissait l’Amérique méridionale. L’heure était venue d’oser ; l’audace conduisait au succès, et la politique annexionniste, inaugurée par James Monroe, devait, favorisée par des circonstances particulières, diriger les affaires extérieures des États-Unis et réaliser par la diplomatie et par les armes les rêves les plus ambitieux.


II

Nos historiens européens sont rarement impartiaux vis-à-vis des États-Unis. Détracteurs acharnés ou admirateurs fanatiques, ils cherchent surtout dans l’histoire de l’Union américaine des argumens hostiles ou favorables à la forme républicaine. En France, sous le second empire, cette histoire a été une mine inépuisable d’articles ingénieux, de critiques fines et acérées contre les allures autoritaires du pouvoir. Depuis, les partisans d’une restauration monarchique en ont fait le texte de commentaires sur la corruption électorale, la désorganisation sociale et l’anarchie. Mais c’est peut-être dans l’examen de la politique extérieure des États-Unis que les appréciations les plus passionnées se sont fait jour. Pour les uns, les tendances annexionnistes n’étaient que l’application d’une idée généreuse. Les autres n’y voyaient qu’une politique de convoitises, brutale et violente envers les faibles, cauteleuse et prudente vis-à-vis des forts, toujours avide et toujours dédaigneuse des engagemens pris. Là où certains historiens n’admettaient qu’une force d’expansion irrésistible, que la loi fatale d’une sorte d’attraction magnétique, leurs adversaires signalaient l’existence d’une loi non moins fatale, particulière aux républiques, la propagande par le brigandage et l’annexion par la violence.

La cause véritable était ailleurs, dans l’organisation intérieure du pays et dans l’institution de l’esclavage. La politique annexionniste des États-Unis n’a pris son point de départ ni dans une idée de propagande, ni dans cette ambition démesurée qui entraînait Rome à voir dans tout voisin un ennemi et à reculer indéfiniment les limites de son empire. L’histoire de l’Union américaine ne date pas de 1783, mais de 1620. En 1783, des treize colonies insurgées, une seule, le Massachusetts, ne possédait pas d’esclaves, et si les états du nord se sont peu à peu affranchis de cette « institution » que les exigences du sol et du climat ont maintenue dans le sud jusqu’en 1865, c’est jusqu’à elle pourtant qu’il faut remonter pour expliquer la politique d’annexion. L’esclavage a été son point de départ, sa raison d’être et son but. Depuis, les circonstances ont changé ; on verra comment, avec elles, les tendances se sont modifiées et dans quelles voies nouvelles la politique extérieure de l’Union est entrée.

On se tromperait fort en attribuant la suppression progressive de l’esclavage dans les états du nord aux théories humanitaires prêchées par Wilberforce dès 1787 et qui ont fait explosion lors de la guerre de sécession. Le nord l’a abandonné, le sud l’a conservé, parce qu’inutile au nord il était nécessaire au sud. Dans la Nouvelle-Angleterre, l’esclave coûtait cher à nourrir, cher aussi à vêtir. Dans ces demeures étroites, sous un climat relativement rigoureux, l’esclave était de trop ; on répugnait à son contact. Dans le sud, au contraire, embrigadé sous les ordres des overseers, tenu à distance des habitations, il rendait d’utiles services. Son prix augmenta, et lorsqu’en 1808 la suppression de la traite rendit l’importation des noirs difficile, les planteurs du sud rachetèrent au nord ceux qui s’y trouvaient encore. C’est ainsi que l’esclavage devint « l’institution » particulière du sud. A partir de ce jour, les élémens divers dont se composait l’Union américaine cessèrent de flotter au hasard. Deux groupes distincts se formèrent : les états à esclaves et les états libres.

Si l’égalité est possible dans une fédération entre des provinces jouissant des mêmes droits et soumises aux mêmes lois, il n’en est plus ainsi quand, sous l’empire de circonstances particulières, elles se divisent en deux camps ayant chacun des conditions différentes d’existence. Forcément l’un des deux partis domine l’autre, s’il ne peut l’absorber, et fait prévaloir sa volonté dans l’administration intérieure et la politique étrangère.

Plus nombreux, plus riches, plus peuplés, les états du sud prirent en main la direction de l’Union. Seuls, les fils des planteurs avaient le loisir et la fortune nécessaires pour se consacrer aux fonctions publiques. La vie large du sud, l’habitude héréditaire du commandement, les traditions aristocratiques importées d’Angleterre et entretenues par l’institution de l’esclavage, qui faisait du blanc un être supérieur, tout contribuait à former une race d’hommes énergiques et indépendans, capables de prendre et d’exercer le pouvoir. Ils avaient fait leurs preuves pendant la guerre de l’indépendance, et depuis Washington, Jefferson, Madison, Lee, Penn, Monroe, étaient sortis de leurs rangs. Dans l’armée, dans la marine, ils occupaient les premières places. Au congrès, dans l’administration, ils se montraient orateurs, hommes d’état, diplomates, seuls ou à peu près seuls au courant des questions politiques, hautains, arrogans peut-être, mais patriotes, braves et audacieux. Leurs pères avaient fondé la république, les fils la gouvernaient, et c’était justice, car ils la gouvernaient bien.

Ils n’avaient pas seulement le prestige, ils avaient aussi le droit et la légalité. Aux termes de la constitution, chaque état nommait deux membres du sénat. Le sud y possédait donc la majorité. Dans la chambre basse, il était également le maître. Le nombre des représentans n’était pas fixe, mais proportionnel au chiffre de la population. Toutefois cette organisation, qui donnait la majorité aux états du sud, ne pouvait la leur assurer qu’à deux conditions. Il fallait que leur nombre fût constamment supérieur à celui des états du nord pour dominer dans le sénat ; il fallait aussi que leur population se maintînt au-dessus de celle du nord pour conserver leur prépondérance dans la chambre des représentans. Or, d’une part, des territoires fertiles attiraient la population vers l’ouest, et de l’autre le flot de l’immigration européenne se dirigeait vers New-York. Rien en effet ne l’attirait dans le sud, où l’existence du « petit blanc, » comme on désignait l’émigrant pauvre, était difficile et misérable, entre le planteur, souverain absolu qui le tenait à distance, et l’esclave, qui ne lui laissait rien à faire. Dans le nord, au contraire, les conditions économiques étaient autres. Pas de distinctions de classes, la terre à bon marché, le travail libre, la main-d’œuvre élevée, enfin un régime démocratique qui flattait les instincts de l’artisan et le relevait à ses propres yeux. L’immigration n’avait pas encore atteint les chiffres considérables auxquels elle devait s’élever plus tard. Le mouvement a été lent. De 1820 à 1830, la moyenne annuelle des émigrans aux États-Unis ne dépasse pas 15,000. Mais les hommes d’état du sud étaient trop perspicaces pour ne pas prévoir le danger qui les menaçait et pour ne pas aviser aux moyens de le conjurer.

Il n’y en avait qu’un seul : multiplier le nombre des états à esclaves, pour cela s’étendre dans le sud, s’annexer par la diplomatie ou les armes des territoires nouveaux, situés comme les leurs, dans des conditions favorables au travail servile, détourner, si possible, le courant de l’immigration, décourager la colonisation dans le nord et dans l’ouest, et diriger vers la conquête et l’annexion du Mexique toutes les forces vives de l’Union.

Dans le nord, les États-Unis se heurtaient aux frontières du Canada. Pendant la guerre de l’indépendance, on avait inutilement tenté d’entraîner cette colonie anglaise dans la lutte engagée avec la métropole. Le Canada n’avait aucune sympathie pour les États-Unis naissans. Depuis le jour où, sous François Ier, l’Italien Verrazani en avait pris possession au nom de la France, le Canada, peuplé par des colons normands, était français de cœur. Envahie par l’Angleterre en 1759, cédée en 1763 par le traité de Paris, la Nouvelle-France, comme on l’appelait alors, ne croyait ni au succès des Américains insurgés, ni à la possibilité pour elle-même de redevenir française. L’Angleterre y avait concentré des forces considérables. Québec possédait une garnison nombreuse soutenue par une puissante artillerie. Lorsqu’en 1775 le congrès donna ordre au général Montgomery de marcher sur cette ville, il échoua complètement et les débris désarmée américaine purent à grand-peine repasser le Saint-Laurent.

Puis le Canada était catholique, et l’élément puritain dominait dans le nord des États-Unis ; ses traditions étaient monarchiques, et ses voisins immédiats, le Massachusetts, le Maine et New-York, étaient républicains. Tout différait alors, la langue, les coutumes, la religion et les tendances. L’annexion ne pouvait être que l’œuvre du temps et de la communauté des intérêts. Les hommes d’état du sud n’avaient garde de la favoriser. Ils affichaient vis-à-vis du Canada un mauvais vouloir évident. Son refus de faire cause commune avec eux servait de texte à des allusions injurieuses. On affirmait, non sans quelque apparence de raison, que Québec, Montréal et les forts anglais situés sur la ligne du Saint-Laurent étaient des menaces permanentes pour la sécurité de l’Union, et on détournait les colons du voisinage des frontières. Les vastes forêts du Maine, les solitudes du Michigan, n’étaient encore explorées que par ces coureurs de bois et de prairies, chasseurs et bûcherons, pionniers de la civilisation, toujours en lutte avec les Indiens, et dont Fenimore Cooper a si bien décrit la vie errante et les habitudes vagabondes. Dans l’ouest, il en était autrement. Là, nulle frontière, l’horizon sans limites. On pouvait avancer. Les plaines succédaient aux plaines. Les terres fertiles de l’Ohio, de l’Indiana, de l’Illinois n’attendaient que la main de l’homme pour lui rendre au centuple le fruit de son labeur. Le sol appartenait au premier occupant. Chaque jour les trappeurs poussaient plus avant, découvrant de nouvelles vallées, des cours d’eau inconnus, des prairies peuplées de gibier. Derrière eux marchait l’émigrant, avançant lentement, mais ne reculant jamais, disputant la terre aux Indiens qui l’occupaient comme territoire de chasse, labourant avec sa carabine sur l’épaule, tuant ou scalpé, mais frayant la voie : natures énergiquement trempées, — il les fallait ainsi pour dire à leur patrie un éternel adieu, pour franchir l’Océan et pour s’enfoncer dans ces déserts, — hommes de mœurs rudes et violentes, mais capables de défricher et de peupler un continent, habiles à manier la hache, la charrue et le fusil, dédaigneux de toute civilisation, insoucians de tous droits, traitant l’Indien comme une bête fauve et ne reconnaissant d’autres lois que celles de la force.

Dans le sud, la Louisiane française et le Mexique espagnol barraient le chemin. En 1803, on acheta la Louisiane moyennant 80 millions. La France évacuait définitivement le Nouveau-Monde. L’empereur vendait ce qu’il estimait ne pouvoir conserver à la veille d’une guerre avec l’Angleterre. En signant le traité de cession, il disait à M. de Marbois : « Cet accroissement de territoire consolide à jamais la puissance des États-Unis. Je suscite à l’Angleterre une rivale qui, tôt ou tard, lui arrachera le sceptre des mers. » L’acquisition de la Louisiane donnait en effet aux États-Unis l’embouchure du Mississipi, la possession absolue du plus grand fleuve de l’Amérique septentrionale, la prépondérance dans le golfe du Mexique et la possibilité d’intervenir dans les affaires de la colonie espagnole, qui, sept ans plus tard, proclamait son indépendance.

Entre le Mexique et les États-Unis, la ligne de frontières, très étendue et mal définie, pouvait en effet, à un moment donné, amener des conflits et préparer l’annexion de nouveaux territoires. En attendant cette occasion favorable, on détachait le Kentucky de la Virginie, le Tennessee de la Caroline du sud, et de deux états à esclaves on en faisait quatre. Le Mississipi, l’Alabama et l’Arkansas entraient dans l’Union et venaient grossir la majorité du sud.

Les progrès du nord étaient plus lents. Dans le même espace de temps, il avait colonisé et fait admettre les états de Vermont, d’Ohio, d’Illinois et du Maine. Le sud maintenait sa prépondérance. Maître du sénat et de la chambre des représentans, il l’était aussi du pouvoir exécutif. Sur les dix premiers présidens de l’Union, huit sont des hommes du sud, et six appartiennent à la Virginie, surnommée « la mère des présidens. » On allègue souvent que la forme républicaine est incompatible avec une politique traditionnelle et que les changemens fréquens de personnes sont, pour un état, une cause irrémédiable d’infériorité. On estime que les grandes entreprises, la suite dans les idées, la persévérance dans les desseins exigent l’hérédité du pouvoir dans une même famille, et qu’un président élu pour quatre ans est forcément sans influence à l’intérieur et sans crédit auprès des puissances étrangères. A quelque point de vue que l’on se place pour étudier l’histoire des États-Unis, et quelles que soient les idées préconçues que l’on apporte dans cette étude, on est forcé de reconnaître que cette théorie est démentie par les faits. Depuis un siècle et sous vingt-trois présidons différens, la république américaine a poursuivi son but à travers des fortunes diverses. En dépit de d’instabilité prétendue des institutions, elle a conquis son rang parmi les grandes puissances, et la constitution de 1787 a subi moins de modifications et de remaniemens que celles de la plupart des états européens.

Certes, pas plus qu’une autre, la constitution américaine n’est à l’abri de toute critique ; il n’en est pas moins vrai que sa merveilleuse élasticité a pu se prêter aux évolutions successives de l’opinion publique, et qu’aucun parti politique, arrivé au pouvoir, ne s’est vu dans la nécessité de la briser comme une entrave à ses projets ou comme une arme dangereuse entre les mains de ses adversaires. Les hommes du sud ont gouverné avec elle comme gouvernent aujourd’hui les représentans du nord, et si la question de l’esclavage a mis l’Union en danger, il importe de tenir compte de ce fait, que la constitution n’a pas créé l’esclavage aux États-Unis. Elle l’a subi comme un fait antérieur et préexistant, et il a suffi de l’adoption d’un amendement pour en consacrer l’abolition. On ne saurait s’empêcher de remarquer en outre que, pendant la guerre de sécession, le sud non plus que le nord n’a songé un instant à modifier la forme même du gouvernement ou à réclamer autre chose que le respect absolu de la constitution. Pour les confédérés, elle représentait le maintien de l’esclavage ou le droit de sécession, pour les états du nord le droit d’amendement et par lui la suppression d’une institution particulière répudiée par eux et par le monde civilisé. A l’heure même où les sudistes écrasés par le nombre sollicitaient l’intervention de la France impériale et de l’Angleterre royaliste, aucun d’eux ne cherchait à s’assurer leur concours par l’abandon d’une forme de gouvernement qu’ils pouvaient croire peu sympathique à ces deux puissances. Pas plus que le nord, le sud ne l’estimait incompatible avec son existence comme nation indépendante. Victime de cette loi des majorités, que consacrait la constitution, il n’en exigeait pas la suppression, mais, respectueux jusqu’au bout des institutions qui avaient fait sa force et sa grandeur dans le passé, il se réclamait de cette même constitution pour affirmer son droit à l’indépendance.


III

Si les rives fertiles du Mississipi et les provinces limitrophes du Mexique excitaient les convoitises du sud, encore puissant, mais déjà menacé, le Canada attirait de plus en plus l’attention des états du nord. Ils s’irritaient et murmuraient. Entre les mains de l’Angleterre, le Canada n’était-il pas une menace incessante ? Qu’avait-on donc à redouter du Mexique, épuisé par sa lutte avec l’Espagne, sans finances et sans armée, à peine en état de maintenir son existence, hors d’état d’inquiéter celle d’un voisin auquel, l’unissaient une communauté d’origine et des institutions identiques ? Pourquoi les hommes du sud, maîtres incontestés du congrès, cherchaient-ils à entraver le développement naturel de l’Union, à l’entraîner toujours plus avant vers les régions tropicales ? Avant de songer à la conquête du continent, il importait de s’assurer contre un retour offensif de l’Angleterre. « L’Amérique aux Américains, » soit, ils acceptaient ce mot d’ordre, mais la première chose à faire était de surveiller l’ennemie héréditaire. Maîtresse de Québec et de Montréal, elle menaçait la navigation des grands lacs, elle campait sur leurs frontières désarmées. N’avait-on pas assez fait pour le sud ? L’achat de la Louisiane, celui de la Floride pesaient lourdement encore sur les finances, et voici que l’on parlait d’entreprendre la guerre pour démembrer le Mexique. Les hommes du sud n’avaient pas le droit de sacrifier ainsi les véritables intérêts du pays. Les terres ne manquaient pas ; l’ouest se colonisait à peine, et d’immenses espaces incultes attendaient des bras pour les défricher. L’avenir des États-Unis était dans le nord et le Far-West. Là se trouvait leur véritable sphère d’action, là aussi le danger, l’ennemi sur lequel ils avaient conquis leur indépendance, mais qui, maître de la mer et du cours du Saint-Laurent, pouvait toujours les prendre à revers et tenter de les ramener sous un joug détesté.

L’antagonisme s’accentuait. Faibles et timides au début, les plaintes du nord commençaient à trouver au congrès d’éloquens interprètes et dans la presse naissante des organes passionnés : Charles Hammond dans la Gazette de Cincinnati, De Witt Clinton au sénat, Hale dans l’Advertiser de Boston. Leur objectif, c’était le Canada, ces « quelques arpens de neige » qui avaient bu tant de sang français, cette colonie fidèle entre toutes que le caprice d’une femme avait livrée à l’Angleterre.

A ceux qui, s’autorisant de nos revers, nient le génie colonisateur de la France et lui opposent victorieusement l’exemple de l’Angleterre, l’histoire est là pour montrer que la conquête n’est pas la colonisation, et que partout où la France a passé elle a laissé des traces profondes que le temps lui-même a respectées. En Amérique, la Louisiane et le Canada attestent encore leurs sympathies françaises et conservent l’empreinte ineffaçable de notre race. Que reste-t-il aux États-Unis des traditions anglaises et des souvenirs de la mère patrie, et si demain l’empire des Indes s’écroulait, que resterait-il de deux siècles de domination anglaise dans le cœur et dans les traditions des ryas ? New-York est cosmopolite, Boston américaine, Chicago se germanise, mais la Nouvelle-Orléans est encore française. Cherchez aux États-Unis une ville anglaise : il n’y en a pas. Si la colonisation consiste uniquement dans l’exploitation du sol par les immigrans et au profit de la métropole, certes l’Angleterre est la première puissance colonisatrice du monde ; mais une pareille œuvre est condamnée à disparaître le jour où, la force faisant défaut, les exploités se séparent ou s’insurgent. Toute conquête qui n’aboutit pas à une fusion ou à une substitution absolue ne peut être que temporaire. Le Portugal et l’Espagne, au XVIe et au XVIIe siècle, ont su coloniser ; l’un et l’autre, malgré des cruautés justement flétries par l’histoire, ont porté la civilisation aux populations indigènes dont ils occupaient le territoire ; l’un et l’autre ont laissé en Amérique l’empreinte profonde de leur religion, de leurs mœurs et de leurs lois. Plus douce et plus humaine, plus sympathique aux races vaincues, la France a su se faire aimer d’elles, et l’on retrouve encore parmi les tribus indiennes de l’Amérique septentrionale le souvenir affectueux de notre colonisation. Aujourd’hui, après plus d’un siècle de domination étrangère, malgré un courant d’immigration dans lequel l’Angleterre figure pour 50 pour 100 et la France pour 7 pour 100 seulement, en dépit des intérêts politiques et commerciaux, et d’une administration souvent habile et généreuse, onze cent mille Canadiens, issus de ces quelques milliers de colons abandonnés par nous sur cette terre lointaine, forment une nationalité énergique et vivace. Fidèles aux nobles traditions du passé, ils ont su conserver intactes, au milieu de vicissitudes nombreuses, la religion, la langue et les mœurs que nous leur avons transmises. Le temps, qui efface tout et emporte tout, n’a pu affaiblir dans le Canada français le culte désintéressé que sa population a voué au souvenir de la France [1].

En 1775, le Canada avait refusé de faire cause commune avec les colonies anglaises révoltées. Français d’origine, catholiques, imbus des traditions monarchiques, les Canadiens répugnaient à l’esclavage, au protestantisme et aux idées républicaines de leurs voisins. On le savait aux États-Unis, on ne l’ignorait pas en France. Dans une lettre peu connue, adressée par Lafayette à M. de Vergennes, alors ministre des affaires étrangères, et datée du Havre, le 18 juillet 1779, le compagnon d’armes de Washington propose au gouvernement français une expédition maritime à Halifax, et s’exprime ainsi : « L’idée d’une révolution au Canada paraît charmante à tout bon Français, et si des vues, politiques la condamnaient, vous avouerez, monsieur le comte, que c’est en résistant aux premiers mouvemens du cœur. Les avantages et les inconvéniens de ce projet demandent une grande discussion dans laquelle je n’entrerai pas ici. Vaut-il mieux laisser aux Américains un objet de crainte et de jalousie par le voisinage d’une colonie anglaise, ou bien rendrons-nous la liberté à nos frères opprimés pour retrouver tous les profits de nos anciens établissemens sans en avoir la dépense et les déprédations ? Mettrons-nous dans la balance du Nouveau-Monde un quatorzième état qui nous sera toujours attaché et qui, par sa situation, offrirait une grande prépondérance dans les troubles qui diviseront un jour l’Amérique ? Les opinions sont très partagées sur cet article. Je connais la vôtre, monsieur le comte, et mon penchant ne vous est pas inconnu. Je n’y pense donc en aucune manière, et ne regarde cette idée que comme un moyen de tromper et inquiéter l’ennemi [2]. »

Ce document, curieux à plus d’un titre, montre que Lafayette ne se faisait aucune illusion sur les chances d’une expédition au Canada, et qu’il prévoyait déjà les épreuves que devait subir la république naissante. Il est hors de doute qu’à cette époque l’annexion du Canada aux États-Unis eût assuré au nord une incontestable prépondérance et hâté la crise de sécession. La rupture se serait faite plus tôt, dans des conditions différentes, et eût abouti à une séparation définitive entre deux sections de forces à peu près égales, et entre lesquelles les haines n’auraient pas eu le temps de s’envenimer. Entraînés vers le nord par le poids du Canada, les états de la Nouvelle-Angleterre auraient suivi leur pente naturelle, et la lutte sourde et acharnée qui a précédé la crise de 1863 eût été évitée.

Lafayette avait vu juste. Le voisinage d’une colonie anglaise fut un objet de crainte et de jalousie pour les états du nord, et pour ceux du sud une préoccupation constante. En effet, si les hasards de la politique ou d’un heureux coup de main des flibustiers du Maine introduisaient le Canada dans l’Union, la majorité se déplaçait au congrès, les états de la Nouvelle-Angleterre, maîtres du pouvoir, franchissaient le Saint-Laurent et les lacs, s’étendaient jusqu’à la baie d’Hudson, poursuivaient sans crainte leur marche dans l’ouest, découpant dans ce territoire, égal en étendue aux deux tiers de l’Europe, de nouveaux états libres, détournant à leur profit le flot croissant de l’immigration.

La guerre terminée, l’irritation subsistait. Sur mer, l’Angleterre affirmait le droit de visite et soumettait les navires américains à des formalités humiliantes sous prétexte de saisir à leur bord des matelots déserteurs. Once an Englishman, always an Englishman. Une fois Anglais, toujours Anglais. Les États-Unis protestaient et affirmaient le droit de naturalisation. Sur les frontières du nord, les Indiens s’agitaient et pillaient les settlements américains. On les disait soutenus et poussés par les autorités du Canada. Madison posait alors sa seconde candidature à la présidence. Le sud, divisé, ne pouvait lui assurer la majorité, son élection dépendait du vote des états démocratiques, partisans d’une guerre avec l’Angleterre. Madison promit la guerre et fut élu. En 1812, elle était déclarée. L’ouest la réclamait ; la Nouvelle-Angleterre s’y montrait hostile pour deux raisons. Elle désirait le Canada, mais elle répugnait à un conflit sur ses frontières et redoutait toute manifestation hostile de nature à motiver une concentration de troupes anglaises dans les provinces qu’elle convoitait. Elle attendait l’annexion du temps et d’une politique habile, et elle estimait, avec raison, le moment mal choisi et l’Union mal préparée. L’armée, en grande partie licenciée, ne comptait pas plus de cinq mille hommes d’effectif, et la marine n’avait que huit frégates et douze corvettes à opposer aux mille soixante navires que l’Angleterre possédait alors.

On eut dit que la fortune prenait à tâche de réparer les fautes de la jeune république, qui se lançait si imprudemment dans une pareille aventure. Les expéditions contre le Canada échouèrent, il est vrai, après une alternative de défaites et de succès stériles ; mais sur mer on fut plus heureux. Les exploits de la frégate américaine Constitution et les dommages causés par les hardis croiseurs yankees illustrèrent la marine des États-Unis. La victoire de la Nouvelle-Orléans permit une paix honorable que l’Angleterre s’empressa de conclure pour concentrer ses efforts et son attention sur la lutte suprême qu’elle soutenait alors contre l’empire chancelant. Ainsi cette guerre de 1812, entreprise contre la volonté des états de la Nouvelle-Angleterre, fortifiait l’autorité et augmentait le prestige des hommes du sud. Une fois de plus, ils avaient réussi à tenir haut et ferme le drapeau de l’Union, et à se mesurer, non sans gloire, avec la première puissance maritime du monde. Quant à l’échec des opérations dirigées contre le Canada, ils s’en consolaient d’autant plus facilement qu’un succès les eût à coup sûr fort embarrassés, et qu’ils n’avaient de ce côté aucune velléité de conquête. Leur répugnance était justifiée d’ailleurs par l’attitude de la population canadienne elle-même. Les colons d’origine française, alors de beaucoup les plus nombreux, avaient pris parti contre les États-Unis et prêté, comme volontaires, un concours énergique et loyal aux troupes anglaises. Aussi longtemps que l’Angleterre et sa colonie faisaient cause commune, toute tentative d’annexion était condamnée à échouer. Le temps seul, en développant les germes de mécontentement et de désunion, pouvait amener ce résultat. Il convenait de patienter ; les hommes du sud s’y résignaient sans peine, et ceux du nord en reconnaissaient la nécessité.

Ces germes de désunion couvaient sourdement. L’implacable rivalité et les haines ardentes qui séparaient alors l’Angleterre et la France avaient leur contre-coup dans le Canada. Les gouverneurs anglais, Drummond, Sherbrooke, Richmond, Maitland et Dalhousie, imbus des idées et des passions de leur temps, s’irritaient de l’opiniâtre affection que la colonie conservait pour la France. Leur politique, tour à tour insidieuse ou brutale, aliénait les anciens colons qui, systématiquement tenus à l’écart des emplois publics, se sentaient menacés dans leurs libertés civiles et religieuses, et auxquels on voulait imposer une langue qui n’était pas la leur, contrairement aux stipulations du traité de cession. Dans le parlement anglais, Hume et O’Connell soutenaient avec éloquence la cause du Canada, dont l’Angleterre, disaient-ils, prétendait faire une seconde Irlande. Ainsi que l’Irlande, le Canada était catholique, l’une et l’autre réclamaient le droit de self-government. La voix retentissante du grand agitateur trouvait, au Canada comme en Irlande, un écho fidèle ; les mécontens se groupaient, plus irrités, plus menaçans chaque jour, et les chefs du parti populaire, Viger, Cuvillier, Papineau, redoublaient d’efforts pour prévenir un conflit imminent.

Bien décidé à maintenir son autorité, le gouvernement anglais ne redoutait pas un soulèvement dont il aurait facilement raison et qui autoriserait des mesures énergiques. Laissés à eux-mêmes, les Canadiens étaient impuissans à secouer le joug ; mais les États-Unis ne viendraient-ils pas à leur aide ? Cette incertitude pesait sur ses décisions, et de 1820 à 1837, la politique de l’Angleterre vis-à-vis de sa colonie s’inspira des raisons de craindre ou de se rassurer que faisait naître l’attitude de l’Union. Les états du nord estimaient que le moment était venu d’offrir un appui décisif au Canada. Le président et son cabinet, soutenus par le congrès, résistaient à ces sollicitations et cherchaient à détourner l’attention sur les embarras du Mexique, dont le sud entendait tirer parti pour briser les barrières qui s’opposaient à son extension.

En 1836, un aventurier de la Virginie, Sam Houston, envahissait le Texas à la tête de bandes de flibustiers recrutées dans les états du sud, proclamait l’affranchissement de cette province mexicaine et son annexion aux États-Unis. Santa-Anna, président du Mexique, entrait en campagne, reprenait possession de la forteresse d’Alama, dont il massacrait les défenseurs, et anéantissait à Goliad un corps détaché dont les survivans étaient mis à mort. Peu après, il rejoignait à San-Jacinto Sam Houston, qui n’avait que huit cents volontaires à opposer à sept mille hommes de troupes régulières. Acculé et forcé d’engager une lutte disproportionnée, Sam Houston chargea les Mexicains avec tant de vigueur qu’ils lâchèrent pied, laissant un millier de morts sur le champ de bataille et entre les mains de l’ennemi Santa-Anna lui-même et de nombreux prisonniers.

A la suite de cette victoire, le Texas était cédé aux États-Unis, non plus comme l’avaient été la Louisiane et la Floride, à prix d’argent, mais en vertu du droit du plus fort. La politique américaine entrait dans une voie nouvelle, voie de conquête et d’annexions violentes, fatalement imposée au sud par la nécessité de maintenir sa prépondérance et de multiplier, avec le nombre des états à esclaves, celui de ses représentais dans le congrès. Cette première violation du territoire mexicain devait en entraîner d’autres dont on ne prévoyait guère alors les résultats. Et cependant le jour approchait où la doctrine Monroe allait déjouer les calculs du sud, tourner à l’avantage du nord, précipiter une crise redoutée des uns, espérée par les autres, et vers laquelle on marchait en aveugles.


IV

Au Canada, l’agitation était à son comble, et les chefs de l’opposition essayaient vainement de conjurer les événemens, convaincus que les États-Unis ne leur prêteraient aucun appui sérieux ; peu soucieux d’ailleurs de le solliciter, ils estimaient qu’un échec était inévitable et que l’Angleterre en profiterait pour supprimer les garanties politiques qui subsistaient encore. L’exaspération de la population triompha de leurs sages conseils. En 1837, plusieurs milliers de Canadiens sans armes, sans munitions, sans organisation d’aucune sorte, entamèrent une lutte héroïque contre des troupes régulières dix fois supérieures en nombre. Ces combattans improvisés n’avaient à opposer à l’artillerie des régimens anglais que des faux, des fourches, quelques vieux fusils de chasse et un canon en bois. Vainqueurs une première fois dans les plaines de Saint-Denis, ils furent tenus en échec à Saint-Charles, et complètement défaits quelques jours plus tard à Saint-Eustache [3]. Une poignée de volontaires américains tenta une diversion sur les bords du Niagara ; mais désavoués par les autorités, abandonnés à eux-mêmes, ils furent promptement refoulés par les troupes anglaises.

A la défaite succédèrent une réaction violente et une répression terrible. Les condamnations à mort, la déportation, la confiscation des biens, achevèrent ce que les armes avaient commencé. Sur la demande du cabinet, le parlement anglais vota l’union définitive du haut et du bas Canada. Cette mesure portait un coup terrible à l’élément français. Le bas Canada, plus riche, plus peuplé, était habité presque exclusivement par des colons d’origine française. Dans le haut Canada au contraire, les émigrans anglais dominaient. Le bill du parlement accordait aux deux provinces un nombre égal de représentans, malgré la différence considérable de population. De plus, il rendait officiel l’usage de la langue anglaise et supprimait les stipulations expresses de la treizième clause du traité de Paris, qui garantissait les droits politiques et religieux des colons français.

Le gouvernement anglais se sentait libre d’agir à sa guise. Il n’avait rien à redouter du cabinet de Washington, absorbé par les affaires du Mexique. L’annexion violente du Texas n’était pas, il est vrai, l’œuvre des autorités américaines. Elles avaient laissé faire, mais la conquête effectuée, elles l’avaient considérée de bonne prise et organisaient le Texas en territoire, en attendant le moment opportun de l’admettre dans l’Union comme état à esclaves. Encouragés par leurs succès, les hommes du sud émigraient au Texas et prétendaient en fixer les limites à leur gré. Le gouvernement de Mexico, tout en subissant les conséquences de la défaite de San-Jacinto et de la cession qu’il avait dû consentir, protestait contre l’invasion de ses nouvelles frontières et armait pour les protéger. Le Texas menacé réclamait aide et protection. Le congrès américain décida l’envoi d’une armée d’occupation en Louisiane, et en janvier 1846, le général Taylor reçut l’ordre de s’avancer jusqu’au Rio-Grande, limite naturelle réclamée par le Texas et contestée par le Mexique. C’était le premier acte d’intervention officielle et hostile du gouvernement américain contre le Mexique. Dans son livre, American conflict, Horace Greeley raconte, en s’appuyant sur des textes précis, les hésitations du président Polk et de son cabinet. Une première dépêche invitait le général à entrer dans le Texas, tout en s’abstenant d’engager les hostilités. A ces ordres officiels étaient jointes des instructions particulières insinuant qu’un mouvement offensif de sa part serait bien vu, mais lui en laissant l’initiative avec la responsabilité. Taylor faisait la sourde oreille ; il voulait des ordres clairs et précis, refusait d’avancer et de s’exposer à un désaveu en cas d’échec Dans l’homme de guerre se révélait déjà l’homme politique, futur président de la république. La négociation fut longue, les notes succédaient aux notes, l’armée restait immobile. Enfin l’ordre fut donné par écrit, et Taylor, traversant le Texas, vint camper sur les bords de Rio-Grande à portée de canon de Matamoras. Les hostilités commencèrent immédiatement. Vainqueur à Palo-Alto et à Resaca de la Palma, il franchit le fleuve et s’empara de Matamoras. En mai 1846, le président Polk, dans un message officiel, annonçait au congrès que les troupes mexicaines avaient envahi le territoire des États-Unis et mis à mort des citoyens américains inoffensifs. Il demandait un vote l’autorisant à lever et équiper cinquante mille volontaires. Il l’obtint, 50 millions furent mis à sa disposition, et trois cent mille volontaires répondirent à son appel. L’élan était donné. Kearney conquit le Nouveau-Mexique, Stockton et Frémont s’emparèrent de la Californie, pendant que le général Scott, remplaçant Taylor, dont on punissait les hésitations, marchait sur Mexico, où il entrait en septembre 1847 à la tête de son armée victorieuse. Le 2 février 1848, le traité de Guadelupe-Hidalgo cédait aux États-Unis la partie contestée du Texas, tout le Nouveau-Mexique, la haute et la basse Californie. Les prédictions de Monroe s’accomplissaient. Les États-Unis reculaient jusqu’à l’Océan-Pacifique les limites de leur empire. Quelques jours encore, et la découverte de l’or sur les rives du Sacramento allait étonner le monde surpris de tant d’audace et de succès si prodigieux. Ils l’étaient en effet et l’on a rarement vu plus de talent au service d’une cause plus douteuse. Là brillèrent au premier rang des hommes jusqu’alors inconnus et qui devaient bientôt s’illustrer sur d’autres champs de bataille et dans des camps adverses : Grant et Lee, Mac-Clellan et Beauregard, Hill, Jackson, Hooker, Sherman, Davis. Les chefs du nord et les défenseurs du sud, ralliés sous un même drapeau, combattaient alors côte à côte. Quinze ans plus tard, ils devaient se mesurer à Bull’s Run, Fairoaks, Antietam, Frederiksburg, et se disputer, les armes à la main, le droit de disposer des destinées d’une république dont ils portaient si haut la fortune et la grandeur.

Encore une fois le sud triomphait. Sa politique habile, dirigée par des hommes d’état éminens, servie par des officiers jeunes et hardis, affirmait la force de l’Union et doublait l’étendue de son territoire. Les nations ont parfois de ces audaces heureuses auxquelles tout sourit et tout cède. La France, sous la république et le premier empire, la Prusse depuis Sadowa, ont connu ces heures où tout oser c’est tout pouvoir. Elles sont courtes, il est vrai, et suivies de retours imprévus qui déjouent les prévisions les plus habiles. Les États-Unis en firent l’épreuve. La paix conclue, il leur fallait organiser en territoires ces vastes provinces si rapidement conquises et préparer leur admission en qualité d’états à esclaves. Mais dans le nord un parti politique nouveau s’organisait et ralliait à lui de nombreux adhérens. Depuis 1820, le courant de l’émigration avait considérablement augmenté. De huit mille, il s’élevait jusqu’à deux cent mille émigrans par année et se dirigeait presque exclusivement vers les états du nord et de l’ouest, auxquels il apportait, avec l’appoint du nombre, la haine de l’esclavage et des institutions aristocratiques du sud. L’Europe déversait sur l’Amérique le trop plein de sa population, et cette population nouvelle, recrutée principalement parmi les Irlandais et les Allemands, représentait un puissant élément démocratique. Le Michigan, l’Iowa, le Wisconsin étaient entrés dans l’Union. Réunis pour la première fois dans une pensée commune, le nord et l’ouest se refusaient à admettre l’extension de l’esclavage dans des territoires qui, ainsi que le Nouveau-Mexique et la Californie, convenaient au travail libre et ne se trouvaient, comme climat et comme sol, dans aucune des conditions favorables à l’exploitation servile.

Dès 1820, le compromis du Missouri, ardemment soutenu par Henry Clay, avait interdit l’introduction de l’esclavage au nord du 36° 30’ de latitude. Les prétentions du sud remettaient tout en question ; elles coïncidaient avec l’élection présidentielle, tes adversaires de l’esclavage choisirent pour candidat Martin Van Buren et adoptèrent comme mot d’ordre : A free soil to a free people (un sol libre à un peuple libre). Le général Taylor, porté par le sud, n’en fut pas moins élu. C’était le septième président que la Virginie donnait à l’Union.

Battus sur le terrain électoral, les représentans du nord engagèrent la lutte dans le congrès au sujet de l’admission de la Californie. La découverte de l’or attirait dans le nouvel état une émigration considérable de tous les points du monde. L’exploitation des mines était-elle compatible avec l’esclavage ? Si le sud de la Californie se trouvait au-dessous du 36° de latitude, le nord, — c’est-à-dire San-Francisco, les rives du Sacramento et du San-Joaquin, la région des placers, — était situé en dehors de la ligne du compromis. Clay, Calhoun, Webster, Benton, Seward, prirent part à cette discussion mémorable qui se termina par le succès du nord. La Californie fut admise dans l’Union à titre d’état libre ; l’Utah et le Nouveau-Mexique furent organisés en territoires, et la question de l’esclavage laissée à l’option de leurs habitans. A titre de compensation, le sud obtint le vote du Fugitive Slave Law qui autorisait tout propriétaire d’esclaves à reprendre possession, même dans les états libres, dé ses nègres fugitifs et obligeait les autorités à les faire saisir et à les remettre entre ses mains. La loi était à peine votée que le fameux roman d’Uncle Tom’s Cabin en dénonçait l’iniquité, soulevait les passions et inaugurait la lutte ardente qui devait aboutir à la guerre de sécession.

Cette guerre était désormais inévitable. Les succès de la campagne du Mexique, tout en grandissant le prestige du sud, tournaient à l’avantage du nord. Dans le congrès, les deux partis se balançaient, ainsi que le prouvaient les derniers scrutins, mais le nord avait pour lui l’immigration, qui atteignait en 1850 le chiffre de 370,000 âmes et dépassait 400,000 en 1854. Il avait aussi l’opinion publique, l’appui moral de l’Europe, la presse et les théories humanitaires. Il se sentait soutenu par de nombreuses sympathies, et, bien qu’au fond il rêvât moins la suppression de l’esclavage que la conquête du pouvoir, il adoptait comme mot d’ordre celui qui lui ralliait le plus d’adhérens. Deux nouveaux territoires, le Kansas et le Nebraska, se peuplaient rapidement. Le compromis de 1850 laissait aux habitans le droit de les constituer en états libres ou en états à esclaves. Le sud et le nord rivalisaient d’efforts pour y obtenir la majorité. De part et d’autre, on en vint aux mains, et le nord l’emporta. En 1859, le Kansas vota l’exclusion de l’esclavage. La même année, l’Orégon entrait dans l’Union en qualité d’état libre. Le sud était désormais en minorité ; le pouvoir lui échappait, et l’élection d’Abraham Lincoln allait donner le signal de la guerre civile. Le parti vainqueur inaugurait son avènement par le vote du tarif Morrill, premier acte de la politique protectionniste, qui portait aux intérêts commerciaux du sud un coup terrible en le rendant tributaire des manufactures du nord.

Les Canadiens suivaient d’un œil attentif ces événemens, qui se passaient si près d’eux. Entre le haut et le bas Canada, l’antagonisme persistait et s’accentuait par le fait même d’une union imposée. Le haut Canada, protestant, peuplé de colons anglais, soutenu par le gouvernement, faisait la loi au bas Canada, français d’origine et de cœur, catholique, hostile à l’Angleterre. Québec, Montréal, Kingston et Toronto se disputaient le privilège d’être le siège des pouvoirs publics. Situées toutes quatre sur les rives du Saint-Laurent, reliées aux États-Unis par des voies ferrées, accessibles par le fleuve et les lacs, elles étaient, en cas de guerre, à la merci d’un hardi coup de main. Le gouvernement anglais, frappé de ces dangers et préoccupé des événemens qui se préparaient, fit choix d’Ottawa comme capitale. Située plus avant dans les terres, sur la rivière dont elle porte le nom et qui est elle-même un affluent du Saint-Laurent, Ottawa était moins exposée en cas d’invasion. Pour calmer les mécontentemens que ce choix faisait naître et pour réveiller dans la colonie ces instincts de fidélité dont, nonobstant ses luttes intestines, elle avait souvent fait preuve, le ministère anglais décida que l’héritier présomptif de la couronne, le prince de Galles, se rendrait au Canada. Il devait ensuite visiter les États-Unis. Ce voyage eut lieu en août 1860. L’élection présidentielle agitait tous les esprits, et le prince venait à peine de quitter Washington que le sud proclamait la rupture de l’Union en décembre 1860. Le 12 avril suivant, le canon du fort Sumter inaugurait de toutes les guerres civiles de ce siècle la plus longue et la plus sanglante.

Au Canada, l’opinion publique était indécise. Si d’une part on y répugnait à l’esclavage, de l’autre l’adoption par les états du nord du tarif Morrill, vrai point de départ de la lutte, causait un dommage réel au commerce de la colonie. Puis le nord seul était à craindre. C’était lui qui voulait la conquête et l’annexion et qui suscitait des difficultés sur la question des pêcheries. Pas plus alors qu’aujourd’hui le Canada ne désirait une annexion violente ou pacifique. Ses vœux n’allaient pas au delà d’une émancipation progressive, de l’application des doctrines du self-government et d’une union douanière avec les États-Unis, qui lui permettrait d’écouler avantageusement ses produits sur un marché considérable. L’Angleterre envisageait les événemens à un autre point de vue. Bien qu’anti-esclavagiste par nature, elle était libre-échangiste par intérêt ; dès le début elle affirma hautement ses sympathies pour la cause du sud. La rupture de l’Union devait inévitablement affaiblir la puissance navale de sa rivale, diminuer son commerce et lui assurer la libre possession des marchés du sud, que les états du nord lui fermaient par le tarif Morrill. Elle voyait avec inquiétude les rapides progrès des manufactures américaines. Dans le nord, la houille et le fer abondaient. On commençait à exploiter ces ressources naturelles ; l’esprit calculateur et mercantile des Yankees, soutenu par cette volonté âpre inhérente à la race anglo-saxonne, la menaçait d’une concurrence redoutable. Les capitaux affluaient à Cincinnati, Pittsburg, New-York, Chicago. L’exportation des matières premières diminuait ; on les utilisait sur place, on les convertissait en articles manufacturés, au grand détriment des fabriques anglaises. L’adoption d’un tarif protectionniste leur causait un préjudice considérable et donnait aux manufactures des états du nord une prodigieuse impulsion. L’Angleterre n’était pas seule à en souffrir. Les planteurs du sud, obligés par l’élévation des droits de douane à s’approvisionner dans le nord, se plaignaient amèrement du renchérissement subit de tout ce qui était nécessaire à leur exploitation. C’était un impôt que l’on prélevait sur eux au bénéfice du nord, qui s’enrichissait de leur ruine. Le sud en effet ne fabriquait rien. Il produisait en abondance le coton, le sucre, le riz ; il exportait ses produits et tirait tout du dehors, de l’Angleterre surtout, devenue le premier marché cotonnier du monde. Les grandes manufactures anglaises s’alimentaient presque exclusivement dans les ports du sud, avec lesquels elles entretenaient une intercourse maritime considérable. Au point de vue commercial, la cause du sud était donc celle de l’Angleterre, et nul n’était plus directement intéressé qu’elle à la soutenir. Au point de vue politique, la victoire du nord constituait une menace à courte échéance pour le Canada. « L’Amérique aux Américains » restait encore, comme en 1823, le mot d’ordre des hommes d’état de Washington. Le sud s’en était servi pour justifier ses agressions contre le Mexique ; le nord l’interprétait dans le sens d’une annexion des colonies anglaises et fermait les yeux sur les attaques connues sous le nom de fenian raids, ouvertement préparées par le parti irlandais contre les frontières du Canada. Aussi dès le début des hostilités, l’Angleterre expédia des troupes sur le Saint-Laurent et mit ses forteresses en état de défense. On sait le concours qu’elle prêta au parti du sud dans l’affaire du Trent et dans celle de l’Alabama ; on sait aussi qu’après une lutte héroïque et désespérée le sud dut subir la loi du nord.

Les vainqueurs ne pardonnaient au gouvernement anglais ni ses sympathies pour leurs adversaires ni la prédominance dans ses conseils de la politique d’intérêts sur la politique de principes. — L’Angleterre n’avait-elle pas depuis longtemps dénoncé le maintien de l’esclavage comme une honte pour la république ? N’avait-elle pas salué de ses acclamations le roman passionné de Mme Beecher Stowe et les diatribes violentes des abolitionnistes ? Lord Russell était connu pour son antipathie contre l’esclavage. Lord Palmerston et M. Gladstone n’y étaient pas moins hostiles, et cependant ces mêmes hommes, alors au pouvoir, n’avaient pas hésité à reconnaître aux confédérés la qualité et les droits de belligérans et à prolonger indéfiniment la guerre en facilitant, dans les ports anglais, l’armement de croiseurs, l’expédition d’armes et de munitions.

La guerre civile terminée laissait donc en suspens de nombreuses complications entre les cabinets de Londres et de Washington. L’attitude menaçante des États-Unis irrités et vainqueurs était de nature à inspirer des craintes sérieuses. D’autre part, le Canada, mécontent, divisé d’opinions, se plaignait amèrement des sacrifices d’argent qu’il avait dû consentir pour la protection de ses frontières et l’entretien dispendieux des troupes anglaises. Il se sentait en outre menacé d’un nouveau danger que l’Angleterre ne réussissait pas à conjurer. Malgré la dette écrasante qui pesait sur ses finances, le cabinet de Washington négociait avec la Russie l’achat de l’Amérique russe. C’était une consécration nouvelle de la doctrine Monroe, un pas de plus vers la possession de l’Amérique par les Américains. Le cabinet de Saint-Pétersbourg s’y montrait favorable. Cette colonie lointaine et déserte était sans valeur pour lui, et il se souvenait des sympathies bruyantes que les États-Unis lui avaient prodiguées lors de la guerre de Crimée. En favorisant ainsi l’extension de l’Union, la Russie voyait surtout l’avantage de multiplier les embarras de l’Angleterre, qu’elle laissait seule en Amérique, face à face avec un voisin redoutable et ambitieux. En 1867, elle cédait l’Amérique russe, comprenant 1,500,000 kilomètres carrés, aux États-Unis, moyennant 36 millions de francs, et les colonies anglaises se voyaient désormais enclavées au sud et au nord-ouest par le territoire américain.

Il importait de prendre, et sans retard, des mesures énergiques. Le gouvernement anglais le comprit. Il se hâta de donner aux provinces des satisfactions légitimes. Il rendit aux Canadiens français l’exercice légal de leur langue maternelle, s’appliqua à calmer les dissensions intestines et à doter le Canada d’une organisation nouvelle. L’année même où la Russie cédait complaisamment ses droits aux États-Unis, un acte du parlement Anglais décrétait la constitution de l’empire canadien, réunissait sous une administration commune les colonies d’Ontario, Québec, Nova-Scotia, Nouveau-Brunswick, auxquelles devaient bientôt se joindre le Minatoba, la Colombie britannique et les îles du Prince-Edouard. Une large part était faite dans l’administration générale et provinciale aux colons eux-mêmes par la création d’un sénat et d’une chambre des communes, nommés, le premier par le gouverneur général en conseil, la seconde par les électeurs sous des conditions de cens modérées. La construction de l’intercolonial railway, destiné à relier entre elles les diverses provinces et à développer leur commerce, fut également décidée, et la navigation du Saint-Laurent déclarée libre. Ces mesures habiles et opportunes étaient d’accord avec les vœux des colons ; mais tout en calmant leur mécontentement, elles avaient aussi pour résultat de les sortir de tutelle, de les mettre en demeure de s’administrer eux-mêmes et de relâcher, en les diminuant, les liens qui les unissaient à la métropole.

Si l’on examine attentivement le rôle de l’Angleterre dans les pays conquis ou peuplés par elle on sera frappé de ce fait, qu’après un temps plus ou moins long de domination anglaise, ils s’affranchissent graduellement, comme le font en ce moment l’Australie et le Canada, ou violemment, comme l’ont fait les États-Unis, et ne conservent rien de ses traditions que les théories de self-government et l’instinct mercantile. Malgré leur origine, malgré la communauté de langue et de religion, les États-Unis diffèrent profondément de l’Angleterre. Le Yankee n’a rien de l’Anglais, et sur nombre de pointe essentiels il en est la vivante antithèse. Son génie particulier, ses mœurs, ses habitudes sociales, ses idées sont autres ; autres aussi ses convictions et ses aspirations. Certes le climat, le sol et les conditions de l’existence exercent une influence profonde sur ceux qui les subissent, mais elles ne suffisent pas à expliquer un antagonisme aussi tranché. Les colons espagnols du centre Amérique, du Pérou, du Chili, du Mexique ont subi eux aussi ces influences, et cependant ils sont restés Espagnols. Les modifications, plus apparentes que réelles, conséquences naturelles d’un changement de milieu, n’ont pas altéré le fond primitif : il s’est maintenu intact à travers les siècles. L’Américain n’en a rien gardé. Comparez ses instincts profondément démocratiques avec les traditions aristocratiques de la Grande-Bretagne, son dédain de la forme poussé à l’extrême, ses mœurs politiques affranchies de toute influence territoriale, sa vie sociale dédaigneuse de ces conditions de naissance et de classe si puissantes et si respectées en Angleterre ; observez de près la mobilité excessive et la merveilleuse élasticité de ce milieu où l’homme aborde tour à tour toutes les carrières, maître d’école, avocat, ouvrier, matelot, négociant, pour débuter comme Abraham Lincoln par fendre des pieux et mourir président de la république. Si l’on étudie attentivement la vie des hommes qui, à un titre quelconque, ont joué un rôle important aux États-Unis, dans la politique, au barreau, au congrès, dans le commerce, on est frappé de leur étonnante souplesse, et l’on voit combien peu la naissance, la fortune, les relations ont contribué à leur succès. Ils sont eux-mêmes, valent par eux-mêmes, et leur volonté se meut dans un cercle sans limites.

En Australie, nous retrouvons des symptômes identiques, et là, comme aux États-Unis, les théories du self-government, librement appliquées, amèneront avant longtemps un affranchissement politique que précède déjà un affranchissement social.

Mais, si le rôle colonisateur de la grande Bretagne se borne en réalité à semer et à faire germer les idées de liberté individuelle ; si, le jour où elles arrivent à maturité, ses colonies rompent les liens qui les attachent à elle et entrent de plain-pied dans leur voie indépendante, on ne saurait lui contester du moins la gloire d’avoir préparé cette émancipation graduelle et appelé à la vie libre des peuples nouveaux, imbus des idées modernes, capables de se gouverner eux-mêmes et de maintenir, même contre elle, leur indépendance. Si elle ne colonise pas dans l’acception absolue du mot, elle crée des enfans qui ne lui ressemblent guère, qui parfois se tournent contre elle, mais qui, nés viables, accomplissent leur tâche et apportent leur quote-part à l’œuvre commune de l’humanité et du progrès.

Le Canada entre dans cette période d’émancipation finale. Le jour approche en effet où les liens de plus en plus faibles qui l’unissent à la métropole se rompront d’eux-mêmes, soit violemment, par le fait d’une guerre extérieure, soit pacifiquement, par un consentement mutuel. De part et d’autre, instruit par l’expérience, on avance prudemment dans cette voie, et les hommes d’état de l’Angleterre ne se font à ce sujet aucune illusion.

Ils savent que l’acte constitutif de 1867 n’a plus laissé subsister entre l’Angleterre et sa colonie qu’un lien nominal. L’organisation d’un parlement, d’un ministère responsable, a consacré virtuellement l’indépendance politique du Canada. Le droit d’administrer les revenus publics, de voter et de percevoir les droits de douane, d’assurer le service de la dette nationale a inauguré l’indépendance commerciale et cimenté l’union des provinces par la communauté d’intérêts. Bien que le titre officiel du ministère soit encore celui de « conseil privé de la reine, » ses membres ne sont responsables que vis-à-vis du parlement canadien. Ils sont pris dans les rangs de la majorité, gouvernent avec elle et se retirent devant un vote hostile. En théorie, ils sont nommés par le gouverneur général ; dans la pratique, le rôle de ce dernier se borne à confier au chef de la majorité la mission de constituer un ministère et de choisir lui-même ses collègues. Le gouverneur général, délégué de la reine, n’a en réalité d’autres attributions que celle de veiller à la libre administration de la colonie, de convoquer le parlement et d’assurer l’exécution de ses votes.

La crise ministérielle que vient de traverser le Canada a mis en œuvre ces différens rouages gouvernementaux et en relief cette indépendance que voilent encore les titres pompeux dont vient d’être revêtu un gendre de la reine, le marquis de Lorne, époux de la princesse Louise. Au mois de septembre dernier ont eu lieu des élections générales ; lord Dufferin était alors gouverneur. Deux partis se disputaient le pouvoir ; l’un, dirigé par l’hon. Alexandre Mackenzie, premier ministre, l’autre par sir John Mac Donald, chef de l’opposition. La lutte électorale fut vive. Le gouverneur général n’avait pas qualité pour intervenir et se renferma dans une neutralité absolue. Sir John Mac Donald, adversaire déclaré du libre-échange, l’emporta sur son rival et conquit près de trente sièges. Mais il échoua lui-même à Kingston, sa ville natale, qu’il représentait depuis trente-cinq ans. Sa politique triomphait, la confiance de son parti et celle de la majorité du pays l’appelaient à prendre le pouvoir, mais la constitution exigeait qu’il fût membre du parlement. La ville de Marquette dans le Minatoba s’empressa de relire, et le 7 octobre le ministère Mackenzie remit à Ottawa sa démission entre les mains de lord Dufferin. Le même jour, le gouverneur général se rendait à Montréal auprès de sir John Mac- Donald et l’invitait à constituer un nouveau cabinet. Sauf ce point d’étiquette, que la reine appelle à Windsor le chef de la majorité pour lui remettre les pouvoirs nécessaires, nous retrouvons ici toutes les formalités parlementaires anglaises : l’abstention du pouvoir exécutif dans les élections, la démission du ministère battu, le contrôle direct exercé par les électeurs sur la marche du gouvernement. Ce contrôle est plus direct encore au Canada qu’en Angleterre, où la chambre des lords échappe, en vertu de son principe héréditaire, aux influences extérieures immédiates, et qu’aux États-Unis même, où se produit en ce moment la singulière anomalie d’un président en minorité dans le congrès et impuissant à nommer un agent diplomatique sans l’assentiment de ses adversaires politiques.

Le nouveau ministère représente avant tout le triomphe des idées protectionnistes, fort en faveur en ce moment dans la république américaine. Le Canada cherche, lui aussi, à développer ses manufactures et à s’affranchir du tribut qu’il paie aux fabriques étrangères. Son commerce d’importation atteint le chiffre de 500 millions à l’année ; dans ce total, la Grande-Bretagne figure pour 203 millions et les États-Unis pour 230. La France arrive en troisième ligne avec 10 millions seulement. Il est vrai qu’à l’exception de quelques rares entreprises individuelles la plupart des articles français importés au Canada le sont par des maisons anglaises.

Pays agricole et forestier, la colonie exporte surtout les produits de son sol. Le chiffre des exportations s’élève à 400 millions dont 150 pour les céréales et 100 pour les bois bruts ou débités. Les animaux, le beurre, les fromages, les fourrures représentent une valeur de 70 millions et les pêcheries de 28. La part afférente aux manufactures ne dépasse pas 27 millions. L’Angleterre et les États-Unis sont les deux principaux marchés d’exportation et absorbent l’une 200, les autres 145 millions de produits canadiens. Il résulte des statistiques les plus récentes que le commerce du Canada avec l’Angleterre s’est élevé en 1876 à 418 millions, importations et exportations réunies, et avec les États-Unis à 375 millions ; mais il en résulte aussi que la balance commerciale constitue le Canada débiteur de 12 millions à l’Angleterre et de 85 aux États-Unis.

Nous reconnaissons volontiers que l’écart entre les chiffres de l’importation et de l’exportation est loin de fournir un critérium absolu, et qu’il y a lieu de tenir compte d’autres élémens qui ne sont pas représentés dans les relevés de douanes. De ce qui précède, nous retenons seulement l’importance et l’accroissement des échanges entre le Canada et les États-Unis, importance qui s’affirme chaque jour dans le domaine des faits politiques. Chamfort raconte que lord Hervey, voyageant en Italie, traversait une lagune. Il y trempa le doigt, le porta à ses lèvres et s’écria : « L’eau est salée ; ceci est à nous. » Toute absolue qu’elle fût, cette prétention ne laissait pas alors d’être suffisamment justifiée. Aujourd’hui, les descendans de lord Hervey n’oseraient la formuler, même sous cette forme humoristique. Les hommes d’état anglais se rendent compte des changemens que le temps apporte et de ceux qu’il prépare. Le bon sens pratique de leur race les met en garde contre les suggestions d’une vanité puérile, et quand une question s’impose à eux, ils ont recours pour la résoudre aux saines notions du possible et du vrai. Ce ne sont pas les problèmes qui leur manquent. La Russie en Europe, la Russie et les Indes en Asie, le Canada en Amérique, l’Australie dans l’Océanie, leur en offrent et des plus graves. Celui qui fait le sujet de notre étude appelle une solution prochaine. Étant données les velléités d’indépendance du Canada, le relâchement des liens avec la métropole, le voisinage des États-Unis, les tendances de la politique annexionniste et les intérêts commerciaux qui existent entre la colonie anglaise et la république américaine, quelle sera cette solution ?


V

Le maintien du statu quo n’est pas possible. Personne n’y croit, et si l’on n’est pas d’accord sur sa durée, on l’est du moins sur son caractère essentiellement provisoire. L’Angleterre n’y contredit pas, et nous noterons sur ce point les curieux aveux de ses hommes d’état. Plus désintéressé dans la question, le baron de Hubner, ancien ambassadeur et ancien ministre d’Autriche, dans son intéressant ouvrage : Promenade autour du monde, écrivait en 1873 ces lignes significatives : « Les Canadiens sont mécontens ; pour eux, il s’agit de l’éternelle question de la pêche. Ils se disent négligés par les envoyés de lord Granville, abandonnés par la mère patrie, sacrifiés à ses intérêts. Déjà, avant mon départ d’Europe, un homme d’état anglais éminent m’a dit : La séparation du Canada n’est qu’une question de temps ; le traité que l’on vient de conclure accélérera ce moment. Avant quatre ou cinq ans, il se présentera. Tout le monde sait combien en Angleterre l’opinion publique s’est, dans les derniers temps, familiarisée avec l’idée de la perte des colonies. Quiconque, il y a trente ans, aurait osé prévoir cette éventualité eût été dénoncé comme ennemi public, s’il était étranger, ou, s’il était Anglais, comme coupable de haute trahison. La génération actuelle se place à un autre point de vue. Elle admet comme inévitable et elle se prépare à voir s’accomplir, au premier coup de canon que l’Angleterre tirera contre un ennemi étranger, la déclaration d’indépendance du Canada et de l’Australie. » L’éternelle question des pêcheries, source inépuisable de difficultés entre le Canada et les États-Unis, subsiste toujours, bien qu’en apparence réglée par la commission d’Halifax. Moyennant le paiement d’une somme de 27 millions 1/2 de francs, les États-Unis ont acquis pour douze ans le droit de pêche sur les côtes du Canada, à la condition de ne l’exercer qu’à 3 milles du rivage. Cette clause, d’une exécution difficile, provoque des conflits qui, tout récemment encore, dégénéraient en luttes à main armée entre les pêcheurs rivaux. Loin de s’améliorer, la situation est devenue plus grave.

A cette difficulté s’en joignent d’autres. Une ligne de frontières aussi arbitraire qu’imaginaire, sauf le cours du Saint-Laurent, sépare sur une longueur de plusieurs centaines de milles les deux états, coupant par le milieu les lacs Ontario, Érié, Huron et le Lac-Supérieur. La contrebande est facile dans ces solitudes et le tarif élevé des États-Unis lui offre l’attrait d’une prime considérable. En 1860, le sénateur Douglas avait mis en avant l’idée d’étendre à l’Amérique du Nord tout entière la pratique du Zollverein allemand. Il ne rêvait rien moins qu’une vaste union commerciale et douanière qui embrasserait le Mexique, les États-Unis et le Canada, de l’Océan arctique à la mer des Antilles, de l’Atlantique au Pacifique. Ce plan gigantesque était impraticable en raison même de son étendue. Il se heurtait à d’insurmontables difficultés de races et de climats, et ne tenait aucun compté des exigence particulières de chacune. On le vit bien quelques années plus tard, quand le vote du tarif Morrill précipita la rupture de l’Union. On reconnut alors combien il était difficile de concilier des intérêts divergens et d’appliquer au nord et au sud un régime commercial commun. Abandonné depuis, ce projet est repris en ce moment par le cabinet de Washington. Laissant de côté le Mexique, dont la situation géographique et politique se prêterait difficilement à une pareille combinaison, et avec lequel on vient de conclure un traité spécial, les hommes d’état américains estiment que cette solution mettrait un terme aux difficultés présentes et répondrait mieux qu’un traité aux exigences économiques des deux pays. A l’ombre du tarif protectionniste adopté par les États-Unis, et dont il réclame l’application, le Canada pourrait développer ses manufactures, et la liberté commerciale absolue entre les deux pays supprimerait les barrières artificielles qui les séparent et nuisent à leur progrès.

S’en tiendrait-on là, et la force des choses n’amènerait-elle pas l’annexion de la colonie anglaise ? Elle ne la désire pas, et aux États-Unis eux-mêmes les avis sont partagés. Ces « quelques arpens de neige » dépassent en superficie de vastes empires. Le Canada mesure 9,100,000 kilomètres carrés, 200,000 de moins que la république américaine. La Russie et la Chine occupent seules sur la carte du monde un espace plus considérable. Cette annexion doublerait l’étendue des États-Unis, mais elle y introduirait un élément nouveau, huit états, qui déplaceraient certainement la majorité dans le congrès. Le parti républicain, actuellement au pouvoir, ne saurait envisager avec indifférence ce résultat. Il est probable en effet que ces nouveaux venus donneraient leurs voix au parti démocratique et sympathiseraient avec le sud, auquel les unirait une communauté d’origine, de tendances et de traditions aristocratiques. La question est grave, elle explique les hésitations des États-Unis et le projet de zollverein qui ajournerait, tout en la laissant possible, une annexion ultérieure. Au Canada, on ne va pas au delà d’une union commerciale au moyen d’un traité de réciprocité. Le cabinet de Washington préfère l’union douanière, le zollverein. S’il se refuse à rouvrir les négociations sur une autre base, cette dernière s’imposera probablement.

L’Angleterre observe le cours des événement sans toutefois dissimuler ses appréhensions. Dans ce pays de discussion libre et de libre examen, il est facile de suivre les évolutions de l’opinion publique. Ses hommes d’état parlent et écrivent : ils abordent les questions de politique étrangère avec une rare franchise et ne ménagent pas plus à eux-mêmes qu’aux autres les vérités pénibles. En ce qui concerne leurs colonies, volontiers ils disent tout haut ce qu’ailleurs on pense tout bas. Bien plus, ils apportent dans leurs jugemens sur ceux dont ils ont été les maîtres, les tuteurs et les guides, cette sorte de bienveillance mélancolique avec laquelle un vieillard suit de l’œil l’allure hardie et la carrière audacieuse d’un fils émancipé, qui, imbu des idées de son temps, répudie les traditions qui firent la fortune de son père. Il y a quelques mois à peine, l’adversaire de lord Beaconsfield, William Gladstone, tour à tour chancelier d’Angleterre, premier lord de la trésorerie, premier ministre, publiait dans un recueil étranger, the North-american Review, un article intitulé : Kin beyond the sea (nos descendans d’outre-mer), qui a produit aux États-Unis une sensation profonde. Dans cette étude comparative des institutions américaines et anglaises, M. Gladstone décrit avec un légitime orgueil les progrès de l’Angleterre, la merveilleuse expansion de sa puissance politique et commerciale, son influence et son rôle dans le monde. « Mais, ajoute-t-il, si rapide qu’ait été notre marche, celle des États-Unis nous laisse en arrière. Et cependant ils n’en sont encore qu’au début de leur carrière ; ils ont à peine commencé à tirer parti des inépuisables ressources de leur sol. L’Angleterre et l’Amérique sont probablement en ce moment les deux plus puissantes nations du monde, mais si nous envisageons l’avenir nous n’hésitons pas à affirmer que sous peu la fille éclipsera la mère. Elle occupera ce que nous occupons aujourd’hui : le premier rang, et nous ne pouvons pas plus y faire obstacle que Venise, Gênes et la Hollande n’ont pu faire obstacle à notre grandeur. Un devoir urgent nous incombe, celui de préparer par un énergique effort la réduction de notre dette nationale, en prévision du jour inévitable où le fardeau dépassera nos forces. »

Ce langage pessimiste peut paraître empreint d’exagération. L’homme d’état qui s’exprime ainsi est encore sous le coup de la défaite de son parti, mais nul ne peut mettre en doute sa haute compétence financière et commerciale. Il entrevoit le moment où les États-Unis feront sur tous les marchés une concurrence redoutable aux manufactures anglaises, qui ne se maintiennent déjà qu’à grand’peine en inondant l’Europe et l’Asie de produits inférieurs. Avant lui, il y a douze ans, le comte Russell exprimait la même opinion sous une forme originale et qui fit grand bruit : Best and be thankful. La politique du « repos et de la reconnaissance rétrospective » passa pour une boutade d’humoriste, et cependant nombre d’esprits sérieux se demandaient alors et se demandent aujourd’hui combien de temps durera cet immense édifice de la puissance anglaise et si les craquemens significatifs qui se font entendre ne sont pas des avertissemens dont il importe de tenir compte.

Gouverner l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande, le Canada et l’Australie impatiens, l’empire des Indes et ses centaines de millions d’Hindous et de mahométans, soutenir la Turquie, protéger l’Égypte, contenir la Chine, faire face à la Russie, maintenir sa prépondérance navale sur toutes les mers, sa suprématie commerciale sous tous les climats, certes la tâche est lourde, et le Times était-il pessimiste le jour où, poussant son cri d’alarme, il s’écriait : England totlers at the apex of her greatness (l’Angleterre chancelle au sommet de sa grandeur). Cette phrase célèbre résumait en quelques mots et devançait les aveux de M. Gladstone. L’éminent écrivain redisait, lui aussi, les causes qui avaient porté si haut la puissance anglaise. Il étudiait de près cette gigantesque pyramide dont la base est si large et la cime si élevée. Comparant l’Angleterre à un homme qui eût lentement et péniblement assemblé ces lourdes assises et gravi ces rudes échelons, il le représentait parvenu au sommet. Là l’espace manque, les vents soufflent et il chancelle debout sur le faîte.

De l’étude attentive des faits qui précèdent, une conviction se dégage et s’impose. Quelle que soit la solution qui règle le sort de la colonie anglaise, la France n’a rien à en redouter. Le Canada indépendant ne sera jamais un empire hostile pour nous. Le Canada, annexé aux États-Unis, introduirait dans la grande république américaine un élément sympathique à notre patrie, et qui contrebalancerait l’influence de l’immigration allemande. Là comme ailleurs, en ce moment, notre rôle doit se borner à surveiller la marche des événemens sans intervenir pour contrarier ou hâter un dénoûment prochain.

A ceux qui, Français atteints de la maladie de la peur, ou étrangers aveuglés par la haine, estiment que la France a reçu un coup mortel, nous répondrons que notre nationalité a résisté à de plus rudes épreuves et s’en est relevée plus puissante. Nous la leur montrerons vivace encore sur les rives du Mississipi comme sur celles du Saint-Laurent. Le génie profondément sympathique de notre race n’a pas dit son dernier mot. Nos vainqueurs d’hier l’affirment, tout en s’irritant des obstacles qu’il leur suscite. Souvenons-nous qu’au Canada il a résisté à plus d’un siècle de domination étrangère tempérée par les traditions larges et libérales de l’Angleterre. Ni le temps ni la distance n’ont effacé le souvenir de la mère patrie. Les épreuves infligées par la fortune changeante et vaillamment subies par un peuple qui sait comment et à quel prix on se relève ont pu diminuer notre orgueil ; mais si nous observons attentivement ce qui se passe autour de nous, nous reprendrons courage. Repliée sur elle-même, la France retrouve le secret de sa grandeur : une homogénéité qu’aucun peuple ne possède au même degré. La puissance de l’Angleterre, celle de l’Allemagne, celle des États-Unis reposent sur des élémens divers et contraires, source d’incessans conflits. L’Angleterre voit le Canada et l’Australie prêts à s’affranchir, et, dans l’Inde, une politique audacieuse jusqu’à la témérité courbe ce vaste empire sous ses lois. Aux États-Unis, les tendances séparatistes comprimées attendent l’heure de la revanche. En Allemagne, les provinces récemment détachées du Danemark et de nos frontières subissent sans l’accepter le joug du vainqueur ; l’Allemagne du sud murmure, et la force seule maintient ce que la force a créé. La France est compacte, unie vis-à-vis de l’étranger, et le jour où, faisant trêve à nos dissensions intérieures sur la forme du gouvernement, nous nous rallierons dans une pensée commune, ce jour-là, sans autres efforts, sans violence, sans lutte, nous reprendrons notre rang dans le monde. Alors nous aurons reconquis, avec la sympathie des faibles, le respect des forts, la confiance en nous-mêmes, en cette vitalité puissante, signe distinctif de notre race, contre laquelle le temps et la conquête étrangère ne peuvent rien, qui se relève à son heure et sait l’attendre parce qu’elle y croit.


C. DE VARIGNY.


  1. Voyez le Canada, par M. Paul de Cazes, attacha à la commission de l’exposition universelle.
  2. Revue rétrospective, 2e série, vol. 8, p. 292.
  3. Villages à quelques kilomètres de Montréal.