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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 250-254).


CHANT TRENTE-TROISIÈME


Deus venerunt gentes [1] chantant à deux chœurs, ores trois, ores quatre, les Dames en pleurant commencèrent une douce psalmodie. Et avec de pieux soupirs Béatrice les écoutait, si défaite, que près de la croix peu plus ne l’était Marie.

Mais, lorsque les autres vierges ayant cessé, elle put parler, se levant droite en pieds, rouge comme le feu elle répondit : Modicum, et non videbitis me ; et, iterum, mes sœurs bien-aimées, modicum, et vos videbitis me [2]. Puis elle les fit toutes sept passer devant elle ; et après elle seulement d’un signe, elle mut moi, et la Dame [3], et le Sage [4] qui s’était arrêté. Ainsi allait-elle ; et je ne crois pas qu’elle eût achevé le dixième pas, lorsque ses yeux frappèrent mes yeux ; et d’un visage tranquille : « Viens plus près, » me dit-elle, « assez pour que, si je te parle, tu sois bien à portée de m’entendre. » Lorsque je fus à la distance où je devais être d’elle, elle me dit : « Pourquoi désormais, venant avec moi, n’oses-tu me faire de demande ? » Comme à ceux dont la voix, lorsqu’ils parlent devant de plus grands qu’eux, vient, par trop de respect, mourir près des dents, il m’advint ; et d’un son à demi formé, je commençai : — Madonna, vous connaissez mon besoin, et ce qui lui est bon. Et elle à moi : « Je veux que désormais, dégagé de crainte et de honte, tu ne parles plus comme un homme qui rêve. Sache que le vaisseau, que le serpent a brisé, fut et n’est point [5] ; mais que celui à qui en est le crime, croie bien que la vengeance de Dieu ne craint pas les soupes [6]. Ne sera pas toujours sans héritier l’aigle qui laissa ses plumes dans le char [7], lequel par là devint monstre et proie ensuite ; car je vois certainement, et pour cela je l’annonce, des étoiles déjà proches, dont rien ne peut arrêter ni retarder le cours, amener le temps où un cinq cent dix et cinq [8], envoyé de Dieu, tuera la perverse et ce géant qui avec elle a forniqué. Et peut-être que ma prédiction, obscure comme le langage de Thémis et du Sphinx, moins te persuade, parce qu’à leur manière elle offusque l’entendement ; mais bientôt les faits seront les Naïades qui dénoueront cette énigme embrouillée, sans perte de brebis ni de blé [9]. Toi, note : et telle que je les ai dites, redis ces paroles aux vivants pour qui vivre n’est que courir à la mort ; et lorsque tu les écriras, aie soin de ne pas celer ce que tu as vu de l’arbre qui vient d’être ici dépouillé deux fois. Quiconque le dépouille ou le brise, par un blasphème de fait offense Dieu, qui pour son seul usage le créa saint [10]. Pour l’avoir mordu, dans la peine et dans le désir, cinq mille ans et plus, la première âme [11] a aspiré à celui qui punit en soi la morsure [12]. Bien endormie est ton intelligence, si tu ne comprends pas que par une raison singulière il est si élevé, et si ravagé dans sa cime, et si autour de ton esprit n’eussent point été l’eau d’Elsa [13] les pensers vains et leur plaisir ce que fut Pyrame au mûrier [14], seulement par tant de circonstances [15], tu reconnaîtras, selon le sens moral, la justice de Dieu dans cette défense [16]. Mais parce que je vois que ton entendement est devenu pierre, et que dans le péché il s’est teint, de sorte que de mes paroles la lumière t’éblouit, je veux aussi que, sinon écrites, au moins peintes [17] au dedans de toi tu les rapportes pour le même motif qu’on rapporte le bourdon ceint de palmes. »

Et moi : — Comme empreinte par le sceau est la cire qui ne change point la figure imprimée, ainsi mon cerveau par vous vient d’être empreint ! Mais pourquoi votre parole désirée élève-t-elle son vol tant au-dessus de ma vue qu’elle la perd d’autant plus que plus elle s’efforce ?

« Afin, » dit-elle, « que tu connaisses l’école que tu as suivie, et que tu voies comment sa doctrine peut suivre ma parole ; et qu’aussi éloigné de la voie divine est votre voie, que la terre l’est du ciel qui le plus haut se hâte [18]. »

« Sur quoi, je lui répondis : — Je ne me souviens pas de m’être jamais détourné de vous, et ma conscience ne me le reproche point.

« Si tu peux t’en souvenir, » en souriant répondit-elle, rappelle-toi comment aujourd’hui tu as bu du Léthé. Et si la fumée prouve le feu, cet oubli prouve clairement que coupable était ton désir de s’attacher ailleurs [19]. Mais nues désormais seront mes paroles, autant qu’il conviendra de les découvrir à ta vue grossière. »

Et le soleil plus lent [20] brillait dans le cercle du midi, qui d’ici et delà se déplace selon les aspects, lorsque, comme celui qui pour la guider va devant une troupe, s’arrête s’il rencontre quelque chose nouvelle, s’arrêtèrent les sept Dames à l’extrémité d’une ombre pâle, telle que, sous des feuilles vertes et noires, en offrent les Alpes près de leurs froids ruisseaux. Devant elles, il me parut voir l’Euphrate et le Tigre [21] sortir d’une fontaine, et comme des amis lentement se séparer.

— O lumière, ô gloire de la race humaine, quelle est cette eau qui s’épand d’une même source, et se divise en s’éloignant ? A cette prière, il me fut dit : « Prie Mathilde de te le dire ! » et alors, comme qui se disculpe d’une faute, la belle dame répondit : « cela et d’autres choses lui ai-je dites, et je suis sûre que l’eau du Léthé ne les a pas effacées en lui. »

Et Béatrice : « Peut-être un souci plus grand, qui souvent trouble la mémoire, a obscurci les yeux de son esprit. Mais vois Eunoé [22], qui coule là : mène-l’y, et comme tu l’as accoutumé, ranime sa force défaillante. »

Comme une noble âme qui point ne s’excuse, mais du vouloir d’autrui fait son propre vouloir, dès qu’un signe au dehors l’a manifesté, sitôt qu’elle m’eut pris la belle Dame se mut, et à Stace gracieusement elle dit : « Viens avec lui ! »

Si j’avais, Lecteur, plus de place pour écrire, je chanterais en partie le doux boire, dont jamais je n’eusse été rassasié ; mais parce que pleines sont toutes les feuilles destinées à ce second Cantique, ne me laisse pas davantage aller le frein de l’art.

Je revins de la très sainte onde, renouvelé comme des plantes qu’une vie nouvelle a revêtues d’un nouveau feuillage, pur et préparé à monter aux étoiles.

  1. Les nations, ô Dieu, sont venues dans ton héritage et elles ont souillé ton saint temple. — Dante applique ces paroles du Ps. 78 à la translation du Saint-Siège, dont le temple était l’image ; et il les fait chanter alternativement par deux chœurs formés, l’un des trois Vertus théologales, l’autre des quatre Vertus cardinales.
  2. Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus ; mais de nouveau encore un peu, de temps, et vous me verrez. — Paroles de Jésus-Christ à ses Apôtres, en leur annonçant qu’il allait les quitter, mais que bientôt après ils le reverraient.
  3. Mathilde.
  4. Stace.
  5. Expression empruntée à l’Apocalypse, chap. 17 : — Bestia, quam vidisti, fuit, et non est.
  6. Cette expression bizarre fait allusion à une croyance superstitieuse du temps. On était persuadé que, lorsqu’un homme en tuait un autre, si le meurtrier pouvait, neuf jours de suite, manger une soupe sur la tombe du mort, il était à l’abri de la vengeance des parents. C’est pourquoi, à Florence, lorsqu’un homme avait été tué, on gardait sa tombe pendant neuf jours, pour qu’on ne mangeât pas de soupe dessus.
  7. Cet aigle est l’empereur Constantin, qui enrichit par sa donation le Siège Apostolique que figure le char. Ce char devient monstre par tous les vices qui y pullulent, et ensuite proie quand Philippe le Bel le traîne en France pour assouvir sa faim de pouvoir et d’argent.
  8. Ce nombre en chiffres romains, s’écrit DXV, lettres qui, transposées, forment le mot DVX, chef. Quel était ce chef mystérieux ? Les uns disent l’empereur Henri VI, d’autres Can Grande della Scala, d’autres enfin, Uguccione della Faggiuola.
  9. Les Naïades s’étant ingérées d’expliquer les oracles de Thémis, la déesse irritée envoya une bête sauvage qui dévora les troupeaux et dévasta les campagnes des Thébains.
  10. Parmi les interprètes, les uns disent que l’ « arbre » figure l’obéissance aux préceptes divins, obéissance exigée de Dieu pour conduire les hommes à la fin déterminée par ses éternels décrets. D’autres voient dans ce même « arbre » la figure de Rome, que Dieu créa sainte pour son seul usage, c’est-à-dire, seulement pour l’avantage de son Église.
  11. Le premier homme, Adam.
  12. Le Christ.
  13. Fleuve de Toscane, qui a la propriété de recouvrir d’une croûte calcaire les corps qu’on y plonge.
  14. C’est-à-dire, « si le plaisir que te causaient ces pensers vains, n’avait point souillé ton esprit, comme le sang de Pyrame souilla le fruit du mûrier, qui de blanc devint rouge. »
  15. La punition d’Adam et la mort du Christ.
  16. La défense de ne point dépouiller et briser l’« arbre. »
  17. « Je veux que, si tu ne comprends pas mes paroles, au moins tu les retiennes, et les rapportes en signe de ton voyage, comme le pèlerin rapporte son bourdon ceint de palmes. »
  18. Les divers cieux vont s’élargissant à mesure qu’ils s’éloignent de la terre, et, comme tous parcourent dans le même temps des arcs angulairement égaux, le plus haut se hâte, par rapport aux autres, ou « se meut avec plus de vitesse. »
  19. Parce que les eaux du Léthé n’ôtent le souvenir que des actes coupables.
  20. Le soleil paraît se mouvoir plus lentement au méridien, qui, d’ici et de (à l’orient et à l’occident), se déplace selon les aspects, c’est-à-dire selon la position relative des lieux.
  21. Deux des quatre fleuves qui, selon la Bible, sortaient d’une même source pour arroser le Paradis terrestre.
  22. Autre fleuve, du Paradis, dont les eaux rappellent en ceux qui en boivent le souvenir du bien qu’ils ont fait. Eunoè, nous l’ayons dit, signifie bonne mémoire.