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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 237-241).


CHANT TRENTIÈME


Lorsque le septentrion du premier ciel [1], qui ne connut jamais ni coucher ni lever, que ne voilent aucuns nuages que ceux du péché, et qui instruisait là chacun de son devoir, comme celui d’en bas dirige le timonier pour arriver au port, se fut arrêté, la gent vraie [2] venue la première entre le Griffon et lui [3] se tourna vers le char, comme vers sa paix : et l’un d’eux, comme envoyé du ciel, Veni, sponsa de Libano [4] ! chantant, cria trois fois, et tous les autres après.

Tel qu’au dernier appel, soudain se lèveront, chacun de sa tombe, les bienheureux revêtus d’une chair plus légère [5] ; tels au-dessus de la divine basterne [6] ad vocem tanti senis [7], se levèrent cent ministres et messagers de vie éternelle.

Tous disaient : « Benedictus, qui venis [8] ! » et d’en haut et d’autour, jetant des fleurs : Manibus ô date lilia plenis [9] !

J’ai vu, au point du jour, l’Orient tout rose, et le reste du ciel orné d’une douce sérénité, et le Soleil naître voilé d’ombres, de sorte que l’œil pouvait longtemps en soutenir l’éclat tempéré par les vapeurs, ainsi dans une nuée de fleurs qui s’épanchaient des mains angéliques, et retombaient en bas, dedans et dehors [10], sous un voile blanc, couronnée d’olivier, m’apparut une Dame, revêtue d’un vert manteau et d’une robe couleur de flamme vive. Et mon esprit, qui depuis si longtemps déjà n’avait, tremblant, éprouvé la stupeur que me causait sa présence [11], sans davantage la reconnaître des yeux, par une vertu occulte qui d’elle émana, de l’ancien amour sentit la grande puissance.

Sitôt que frappa mon regard la haute vertu, qui déjà m’avait transpercé avant que je fusse hors de l’enfance, je me tournai à gauche, de l’air suppliant avec lequel le petit enfant court à sa mère, lorsqu’il a peur ou qu’il est afflige, pour dire à Virgile : — Il ne m’est pas resté une drachme de sang qui ne frémisse ; de l’ancienne flamme je reconnais les signes.

Mais Virgile nous avait laissés, Virgile, très doux père, Virgile à qui, pour mon salut, elle me confia : Et tout ce que perdit l’antique mère [12] ne put empêcher que mes joues, qu’avant nulle rosée n’humectait, se mouillassent de larmes. « Dante, parce que Virgile s’en va, ne pleure pas, ne pleure pas encore ! il convient que tu pleures par une autre épée [13]. »

Comme un amiral qui, de la poupe à la proue, vient inspecter ceux qui manœuvrent les autres navires, et à bien faire les encourage ; à la gauche du char, quand je me tournai au son de mon nom, qu’ici de nécessité je registre, je vis la Dame, qui m’était apparue voilée par les fleurs que répandaient les anges, diriger vers moi les yeux d’au delà du ruisseau. Quoique le voile qui descendait de sa tête ceinte du feuillage de Minerve, ne permît pas de la voir à découvert, d’une contenance royalement altière elle continua, comme celui qui, disant, réserve pour la fin les paroles les plus vives : « Regarde-moi ; suis-je bien, suis-je bien Béatrice. Comment as-tu daigné t’approcher du mont ? Ne savais-tu point qu’ici l’homme est heureux [14] ? »

Mes yeux baissés tombèrent sur la claire fontaine, et en m’y voyant, je les reportai sur l’herbe, tant de honte se chargea mon front.

Comme envers son fils la mère se montre sévère, ainsi se montra-t-elle envers moi ; parce qu’un peu amère est la saveur de la pitié acerbe [15]. Elle se tut, et soudain les Anges chantèrent : « In te, Domine, speravi [16] ! » Mais outre pedes meos ils ne passèrent point.

Comme la neige qu’ont poussée et entassée les vents slaves, entre les poutres vivantes [17] sur le dos de l’Italie se congèle, puis, liquéfiée, coule à travers d’elle-même, au souffle de la terre où l’ombre se perd [18], comme on voit le feu fondre la chandelle ; ainsi fus-je sans larmes ni soupirs, avant le chant de ceux dont l’harmonie accompagne toujours celle des sphères éternelles ; mais après qu’en leurs doux accords j’entendis qu’à moi ils compatissaient plus que s’ils eussent dit : « O Dame, pourquoi l’affliges-tu ? » la glace qui s’était amassée autour de mon cœur, se fit eau et souffle, et avec angoisse par la bouche et par les yeux sortit de la poitrine. Elle, cependant, debout du même côté du char, se tournant vers les pieuses substances, leur parla en cette sorte : « Vous veillez tellement dans l’éternel jour, que ni la nuit, ni le sommeil ne vous dérobe un seul des pas que le temps fait en ses voies [19]. Plus étendue est donc ma réponse, afin que celui qui pleure là m’entende, et que la faute et le repentir soient d’une même mesure. Non par l’influence des grands orbes qui dirigent chacun vers une certaine fin, selon que l’accompagnent les étoiles, mais par le don des grâces divines, dont la pluie a sa source dans des vapeurs si élevées que notre vue n’en approche point, celui-ci dans sa vie nouvelle [20] fut virtuellement [21] tel, que de toute bonne habitude il eût été un modèle admirable : mais en plantes malignes et sauvages d’autant plus est fertile le sol non cultivé, que la terre a plus de vigueur. Avec mon visage quelque temps je le soutins ; lui montrant ses jeunes yeux, avec moi il le conduisait dans la voie droite. Mais, dès qu’au seuil de mon second âge, j’eus changé de vie [22], il me quitta pour se donner à d’autres. Lorsque de la chair à l’esprit j’eus monté, et que ma vertu et ma beauté se furent accrues [23], je lui plus moins et lui fus moins chère : Il engagea ses pas dans une route trompeuse, poursuivant de fausses images du bien, qui ne tiennent pas ce qu’elles promettent ; et point ne me servit d’obtenir les inspirations par lesquelles, et en songe et autrement, je le rappelai ; tant il en eut peu de souci. Si bas il tomba, que, pour le sauver, nul autre moyen ne restait que de lui montrer la race perdue. Pour cela, je visitai la demeure des morts, et à celui qui ici-haut l’a conduit, pleurant je fis porter mes prières. De Dieu serait rompu le suprême décret, si l’on passait le Léthé, et que l’on goûtât d’une telle nourriture [24], sans avoir, en payement, versé des larmes de repentance. »

  1. Les sept Chandeliers comparés ici aux cinq étoiles de la Grande Ourse, et qui figurent allégoriquement les sept dons du Saint-Esprit.
  2. Les vingt-quatre Vieillards, symboles des vingt-quatre livres de l’Ancien Testament.
  3. Entre le Griffon et le Septentrion du premier ciel, ou les sept Chandeliers.
  4. Viens du Liban, ô mon épouse ! — Paroles du Cantique des Cantiques.
  5. Suivant une autre leçon, la rivestita voce alleluiando, chantant alléluia avec la voix recouvrée.
  6. Sorte de char particulièrement à l’usage des matrones romaines.
  7. A la voix d’un si grand vieillard.
  8. Béni sois-tu, toi qui viens ! Paroles des Juifs lors de l’entrée de Jésus-Christ a Jérusalem.
  9. A pleines mains répandez des lis ! — Aeneid. lib. VI.
  10. Au dedans et au dehors de la divine Basterne.
  11. En 1300, époque supposée du voyage de Dante, dix ans déjà s’étaient écoulés depuis la mort de Béatrice.
  12. Le Paradis terrestre que perdit Eve, et que Dante avait alors sous les yeux avec toutes ses délices.
  13. « Qu’une autre blessure fasse couler tes pleurs. »
  14. Le sens, sur lequel varient les interprètes, paraît être : « Comment as-tu enfin daigné t’approcher du mont dont tu t’es si longtemps éloigné ? Ne savais-tu pas, alors même, qu’ici l’homme trouve sa vraie félicité ? »
  15. Qui réprimande.
  16. En toi, Seigneur, j’ai espéré. — C’est le commencement du psaume 30, que les Anges chantent jusqu’à ces mots : pieds nus, qui terminent le neuvième verset.
  17. Les arbres.
  18. La terre d’Afrique où les corps perdent leur ombre sous les rayons perpendiculaires du soleil.
  19. Rien de ce que le temps opère dans ses révolutions n’est caché aux célestes intelligences qui voient toutes choses dans la lumière divine, aussi n’est-ce pas pour elles, mais pour Dante qui est là pleurant, que Béatrice donnera plus d’étendue à sa réponse, à ses paroles.
  20. Dans son jeune âge.
  21. Par une vertu d’en haut.
  22. « J’eus passé à une autre vie. »
  23. Dans le ciel où les élus atteignent leur perfection.
  24. Les joies du ciel.