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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 211-214).


CHANT VINGT-TROISIÈME


Pendant que je tenais mes yeux fixés sur le vert feuillage, comme parfois il arrive qu’à regarder un petit oiseau la vie se perd, celui qui m’était plus qu’un père me dit : « Cher fils, maintenant viens ; plus utilement doit être employé le temps qui nous est assigné. Je tournai le visage, et non moins vite mes pas, vers les sages, qui parlaient, de sorte que point ne me coûtait l’aller. Et, tout à coup, voilà des voix gémissant et chantant Labia mea, Domine [1], de manière qu’à l’ouïr on ressentait plaisir et douleur.

— O doux Père, qu’est-ce que j’entends ? dis-je. Et lui : « Des ombres, qui peut-être vont se dégageant du lien de leur dette. »

Comme des voyageurs pensifs, rencontrant en chemin des gens inconnus, vers eux se tournent sans s’arrêter ; ainsi derrière nous, venant avec vitesse et nous dépassant, étonné je regardais une troupe d’âmes silencieuse et dévote. Toutes avaient les yeux ténébreux et caves, la face pâle, et le corps si décharné, que sur les os la peau se collait. Je ne crois pas que le jeûne eût desséché Érésichthon [2] jusqu’à une si mince pellicule, lorsqu’à sa faim il ne resta qu’elle. Je disais, pensant en moi-même : Voilà la gent qui perdit Jérusalem, lorsque dans son fils Marie [3] mit la dent. Les orbites ressemblaient à des anneaux sans gemmes. Qui sur le visage des hommes lit O M O, aurait ici bien distingué le M [4]. Qui, ne sachant pas comment [5], croirait que l’odeur d’une pomme et celle d’une eau, engendrant le désir, pût réduire à un tel état ? Je m’étonnais de ce qui tant les affame, ignorant encore la cause de leur maigreur et de leur triste écorce ; quand tout à coup une ombre, du fond de la tête tourna vers moi les yeux, et me regarda fixement, et avec force cria : « Quelle grâce m’est celle-ci ? »

Je ne l’aurais jamais reconnu au visage ; mais la voix m’a découvert ce que l’aspect en soi tenait enfermé. Cette étincelle ralluma en moi le souvenir de ce visage changé, et je reconnus celui de Forésé [6].

« Ne te rebute point, » ainsi priait-il, « la sèche écaille qui me décolore la peau, ni de ma chair aucune difformité ; mais dis-moi le vrai sur toi et sur ces deux âmes qui t’accompagnent, qui elles sont. Parle sans tarder. » — Ta face que morte déjà je pleurai, lui répondis-je, ne m’est pas maintenant un moindre sujet de larmes, la voyant si défaite. Dis-moi donc, au nom de Dieu, ce qui ainsi vous effeuille : ne me presse point de parler, tant que je suis en étonnement, car mal s’explique qui est plein d’un autre souci. Et lui à moi : « Par une éternelle loi, dans l’eau et dans l’arbre resté en arrière, descend une vertu qui ainsi m’exténue. Toute cette gent qui en pleurant chante, pour s’être outre mesure adonnée à la bouche, dans la faim et la soif ici se refait sainte. De boire et de manger rallume en nous le désir, l’odeur qu’exhalent la pomme et la rosée qui se répand sur le vert feuillage. Et pas une seule fois, en parcourant ce cercle, n’a de rafraîchissement notre peine : je dis peine et devrais dire joie ; car ce désir qui nous conduit à l’arbre, est celui qui porte le Christ joyeux à dire « Eli [7], » lorsqu’avec son sang il nous délivra. » Et moi à lui : — Forésé, depuis le jour où tu quittas le monde pour une meilleure vie, cinq ans ne sont pas encore écoulés. Si en toi cessa le pouvoir de pécher, avant que survînt l’heure de la bonne douleur qui nous remarie à Dieu, comment ici-haut es-tu venu ? Je croyais te trouver encore là en bas [8], où par le temps se compensa le temps. Et lui à moi : « Sitôt m’a conduit à boire la douce absinthe des peines, ma Nella [9] et ses larmes abondantes. Par ses pieuses prières et ses soupirs, elle m’a tiré de la côte où l’on attend, et m’a délivré des autres cercles. D’autant plus chère à Dieu est la pauvre veuve que tant j’aimai, qu’à bien faire elle est plus seule, car la Barbagia [10] de Sardaigne est, dans ses femmes beaucoup plus pudique que la Barbagia où je la laissai. O doux frère, que veux-tu que je dise ? Je vois venir le temps, peu éloigné de l’heure présente, où, par édit, il sera défendu aux femmes effrontées de Florence de s’en aller montrant la gorge et la poitrine. Quelles furent jamais les femmes barbares, quelles les Sarrazines, à qui fût besoin, pour qu’elles allassent couvertes, de disciplines spirituelles ou autres ? Mais si les éhontées savent bien ce que prochainement le ciel leur prépare, déjà pour hurler leurs bouches seraient ouvertes. Que si ne me trompe pas ma prévoyance, tristes elles seront, avant que se revêtent de duvet les joues de celui que maintenant console la Nanna [11]. Ah ! frère, ne te cèle pas plus longtemps à moi ; vois que, non moi seul, mais toute cette gent regarde là où tu voiles le soleil. ». Et moi à lui : — Si tu rappelles en ta mémoire quel tu fus avec moi, et quel avec toi je fus, pesant encore nous en sera le souvenir présent. Celui qui va devant moi me retira de cette vie, avant-hier, lorsque ronde apparut la sœur de celui-là [12] : (et je montrai le soleil). Par la profonde nuit des vrais morts il m’a guidé, avec ce vrai corps qui le suit. De là son secours m’a conduit en haut, montant autour de la montagne qui vous redresse, vous que le monde a déformés.

Il dit qu’il m’accompagnera jusque-là où je trouverai Béatrice : là il faudra que de lui je me sépare. Virgile est celui-ci, qui ainsi m’a dit (Et je l’indiquai du doigt.) Cet autre est l’ombre pour qui naguères se sont ébranlés tous les rochers de votre royaume, qui de soi l’a repoussée.

  1. Commencement du verset 17 du psaume L : « Domine, labia mea, aperies, et os meum annuntiabit laudem tuam ; — Seigneur, vous ouvrirez mes lèvres, et ma bouche annoncera vos louanges. »
  2. Thessalien qui, disent les Poètes, ayant méprisé Cérès et défendu de lui offrir des sacrifices, fut, par la vengeance de la déesse, saisi d’une faim si furieuse, qu’après avoir consumé tout ce qu’il possédait, il finit par se dévorer lui-même. — OVIDE, Métam. lib. VIII, fab. II.
  3. Femme juive qui, pendant le siège de Jérusalem, mangea son propre fils.
  4. Dans cette comparaison bizarre, les deux o représentent les yeux, et l’m le nez. Ainsi, le Poète veut dire que les deux o, les yeux, ayant disparu, l’m ou le nez restait seul apparent.
  5. En ignorant la cause.
  6. Florentin de la famille des Donati, frère de Corso et de Piccarda, ami et parent de Dante.
  7. « Eli, Eli, lamma sabactani ? — Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous délaissé ? » — Paroles de Jésus-Christ sur la croix.
  8. Dans le lieu où, avant d’entrer dans le Purgatoire, ceux dont le repentir fut tardif, passent un temps égal à celui de leur vie.
  9. C’était le nom de sa femme.
  10. Canton de Sardaigne où les femmes avaient, dit-on, une conduite très déréglée.
  11. Chant avec lequel, à Florence, les nourrices apaisent les cris des enfants.
  12. Lorsque la lune était en son plein.