Ouvrir le menu principal
Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 188-191).


CHANT DIX-SEPTIÈME


Ressouviens-toi, Lecteur, si jamais dans les Alpes te surprit le brouillard, à travers lequel on voit ainsi que voient les taupes à travers leur taie, de quelle façon, lorsque les vapeurs humides et épaisses commencent à se raréfier, le soleil faiblement y pénètre, et que ton imagination soit prompte à se représenter comment je revis d’abord le soleil qui se couchait.

Ainsi, réglant mes pas sur ceux de mon Maître fidèle, je sortis de ce nuage, et retrouvai les rayons déjà morts sur les rivages bas.

O imaginative, qui tellement quelquefois nous sépares des choses du dehors, qu’autour de nous sonneraient mille trompettes, point ne les entendrions, qui te meut, si ne t’excitent les sens ? Te meut une lumière qui s’informe dans le ciel, ou de soi-même, ou par le vouloir de Celui qui en bas l’envoie. De l’impie dont la forme se changea en celle de l’oiseau qui à chanter le plus se délecte [1], j’eus la vision interne : et mon esprit en soi se replia si profondément, qu’aucune chose du dehors n’y trouvait d’accès. Puis me tomba dans la haute fantaisie [2] un crucifié superbe et farouche [3], et tel il se mourait. Près de lui était le grand Assuérus, son épouse Esther, et le juste Mardochée, également intègre dans le dire et dans le faire. Et cette image s’étant brisée d’elle-même, comme une bulle à laquelle manque l’eau où elle se forma, dans ma vision surgit une jeune fille [4] pleurant, et disant : « O reine, pourquoi par colère as-tu voulu ne plus être ? Tu t’es tuée pour ne pas perdre Lavinia, et maintenant tu l’as perdue : elle-même suis-je, moi qui pleure, mère, ta mort avant celle d’un autre [5]. »

Comme se rompt le sommeil, quand subitement une nouvelle lumière frappe les yeux fermés, et, rompu, se débat avant de mourir tout à fait ; ainsi s’éteignit en moi l’imaginer, sitôt que frappa mon visage une lumière, bien plus vive que celle à laquelle nous sommes accoutumés.

Je me tournais pour regarder d’où elle venait, lorsqu’une voix dit : « Ici l’on monte. » De toute autre pensée elle me détourna, et m’inspira un si grand désir de voir qui me parlait, que rien ne l’aurait pu calmer que son objet même. Mais comme il advient devant le soleil, qui éblouit notre vue et se voile de son propre éclat, ainsi ma force ici défaillait. « Celui-ci est l’esprit divin qui, sans être prié, nous indique le chemin pour aller en haut, et se cache lui-même dans sa lumière. Avec nous il fait comme l’homme fait avec soi [6] : car, qui voit le besoin et attend qu’on le prie, malignement déjà se met sur la négative. Maintenant, que nos pieds obéissent à une si haute invitation : tâchons de monter avant que la nuit se fasse ; après, on ne le pourrait jusqu’au retour du jour. » Ainsi dit mon Guide, et lui et moi nous tournâmes nos pas vers un escalier : et dès que je fus sur le premier degré, je sentis près de moi comme un mouvement d’ailes, et sur ma face passer un souffle, et j’entendis : « Beati pacifici [7], qui point n’ont en eux de mauvaise colère. » Déjà, au-dessus de nous si élevés étaient les derniers rayons qui précèdent la nuit, que de plusieurs côtés paraissaient les étoiles. O ma force, pourquoi ainsi m’abandonnes-tu ? disais-je en moi-même, sentant que mes jambes s’affaiblissaient.

Nous étions là où l’escalier cesse de monter, fixes comme le navire qui aborde la plage. J’écoutais un peu si j’entendrais quelque chose dans le nouveau cercle [8] ; puis je me tournai vers mon Maître, et dis : — Mon doux Père, dis, quelle offense expie-t-on dans le cercle où nous sommes ? Si les pieds s’arrêtent, que ne s’arrête point ton discours. Et lui à moi : « L’amour du bien, séparé du devoir qui le règle, ici se restaure ; ici est châtié le rameur paresseux. Mais, pour que tu entendes mieux encore, écoute-moi, et tu retireras quelque bon fruit de notre retard. Mon fils, commença-t-il, ni le créateur, ni la créature jamais ne furent sans amour, ou naturel, ou procédant de la raison ; et tu le sais. Le naturel toujours est exempt d’erreur ; mais l’autre peut errer par le vice de l’objet, ou par trop, ou par trop peu de force. Tandis que vers les premiers biens [9] il est dirigé, et que, dans les seconds [10], il se mesure bien lui-même, il ne peut être la cause d’un mauvais plaisir. Mais, quand il se tord vers le mal, ou qu’avec plus ou avec moins d’ardeur qu’il ne doit, il court dans le bien, contre son Créateur agit la créature. De là tu peux comprendre que l’amour en vous doit être la semence, et de toute opération qui mérite une peine. Or, l’amour ne pouvant détourner la vue du bien de son sujet, tout être est à l’abri de sa propre haine : et parce que nul ne peut être conçu subsistant de soi, et séparé du premier être, celui-ci jamais ne saurait être haï. Donc, si mes divisions sont exactes, le mal qu’on aime est le mal du prochain, et cet amour, sur votre limon, naît de trois manières. Tel, en opprimant son prochain, espère l’excellence, et pour cela seul il souhaite que de sa grandeur il soit jeté bas ; tel craint de perdre pouvoir, faveur, honneurs, renommée, si un autre s’élève ; et d’autant plus il s’en attriste, qu’il aime plus le contraire. Tel d’une injure parait tant s’irriter qu’il devient avide de vengeance ; et celui-ci force est qu’il cherche le mal d’autrui. Cet amour triforme ici-dessous se pleure [11]. A présent, je veux parler de celui qui court au bien d’une manière opposée à l’ordre. Chacun confusément conçoit un bien où l’âme se repose et le désire ; et chacun s’efforce de l’atteindre. Si un lent amour vous attire vers lui [12], pour le voir ou pour l’acquérir, les tourments de cette corniche vous purifient, pourvu qu’ait précédé un juste repentir. Il est un autre bien qui ne rend pas l’homme heureux [13] : il n’est point la félicité, il n’est pas la bonne essence de tout bien, ni dans son fruit, ni dans sa racine. L’amour qui trop s’y abandonne, au-dessus de nous se pleure dans trois cercles [14] ; mais comme la raison montre qu’il est triple, point n’en parle, afin que par toi-même tu cherches. »

  1. Progné et sa sœur Philomèle, pour se venger de l’outrage qu’elles avaient reçu de Térée, mari de la première, mirent en pièces son fils Itis, et le lui firent manger. En punition de ce crime, elles furent transformées, Progné en hirondelle, et Philomèle en rossignol. Le poète suppose, avec quelques anciens, que ce fut Progné qui fut changée en rossignol.
  2. Haute, c’est-à-dire élevée au-dessus des sens.
  3. Aman, attaché à la croix qu’il avait préparée pour Mardochée.
  4. Lavinie, fille d’Amata, qui, croyant que Turnus, à qui Lavinie était promise avait été tué par Enée, se pendit de désespoir.
  5. Avant celle de Turnus, qu’Enée tua en effet plus tard.
  6. Quand l’homme désire faire une chose, il la fait de soi-même, sans attendre qu’on le prie.
  7. Bienheureux les pacifiques ! Paroles de Jésus-Christ dans le Sermon sur la montagne.
  8. Le quatrième.
  9. Dieu et la vertu.
  10. Les biens inférieurs.
  11. Ces trois sortes d’amours vicieux sont punies dans les cercles situés au-dessous de celui-ci, le cercle des Superbes, le cercle des Envieux et le cercle des Colères.
  12. « Si l’amour se porte avec indolence vers le bien. »
  13. Les biens temporels.
  14. Les trois cercles supérieurs, où Dante rencontrera ceux qui ont péché par l’amour des richesses, des plaisirs de la table et des plaisirs charnels.