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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 195-199).


CHANT DIX-NEUVIÈME


Alors que la chaleur du jour, vaincue par la Terre, ou quelquefois par Saturne, ne peut plus attiédir le froid de la Lune [1] ; quand les Géomanciens voient, avant l’aube, leur Fortune majeure [2] surgir dans l’Orient, par un chemin qui longtemps ne reste pas obscur ; m’apparut en songe une femme bègue, aux yeux louches, courbée sur ses jambes torses, mutilée des mains, et de couleur blafarde.

Je la regardais : et comme le soleil ranime les froids membres engourdis par la nuit, ainsi mon regard délia sa langue, puis, en peu d’instants, la redressa toute entière, et colora, comme le veut l’amour, son visage défait.

Lorsque ainsi elle eut le parler libre, elle se mit à chanter de telle sorte, que je n’eusse pu qu’avec peine détourner d’elle mon attention. « Je suis, chantait-elle, je suis la douce Sirène qui, au milieu de la mer, égare les mariniers, tant de m’ouïr le plaisir est grand. De sa route errante j’attirai Ulysse à mon chant : qui s’accointe avec moi, rarement me quitte, si pleinement je le satisfais. »

Sa bouche ne s’était pas encore refermée, quand soudain près de moi apparut une femme sainte, pour la confusion de celle-là. O Virgile, Virgile, qui est celle-ci ? vivement disais-je. Et lui venait, les yeux fixés seulement sur cette femme pudique [3]. Il prenait l’autre, et, fendant ses vêtements, par devant il la découvrait et me montrait le ventre : la puanteur qui s’en exhalait me réveilla.

Je tournai les yeux, et le bon Virgile : « Trois fois au moins, dit-il, je t’ai répété : Lève-toi et viens. Cherchons l’ouverture par où tu puisses entrer. »

Je me levai. Déjà le jour remplissait tous les cercles du sacré mont, et nous allions, les reins tournés vers le soleil nouveau. En le suivant [4], je portais le front comme qui l’a chargé de pensers, et qui fait de soi un demi-arc de pont, lorsque j’entendis : « Venez, ici l’on passe ! » d’un parler si doux et si affectueux, que de pareil on n’en entend point dans ce séjour mortel.

Ouvrant ses ailes, semblables à celles du cygne, celui qui ainsi nous avait parlé, nous dirigea en haut entre les parois du rocher. Sur nous ensuite il agita les pennes, déclarant heureux ceux qui lugent [5] parce que leurs âmes seront consolées [6].

« Qu’as-tu, qu’à terre seulement tu regardes ? me dit mon Guide, ayant tous deux l’Ange un peu au-dessus de nous. Et moi : — Si soucieux vais-je, à cause de la nouvelle vision, qui tant m’obsède que je ne puis cesser d’y penser. — Tu as vu, dit-il, cette antique magicienne qui, seule désormais, au-dessus de nous se lamente [7], et tu as vu comment l’homme se dégage d’elle. Que cela te suffise, et de tes talons frappe la terre : tourne les yeux vers le leurre que te montre le Roi éternel dans ses orbes immenses. »

Tel que le faucon, qui d’abord regarde ses pieds, se tourne ensuite au cri, et s’élance par le désir de la pâture qui devant l’attire, tel devins-je, et tel, aussi loin que se fend le rocher pour donner passage à qui monte, allai-je jusque-là où commence le circuit. Lorsque, libre, je fus dans le cinquième cercle, j’y vis des gens qui, gisant à terre la face en bas, pleuraient. « Adhaesit pavimento anima mea [8], » je les entendais dire, avec des soupirs si profonds, que l’on distinguait à peine les paroles.

« O élus de Dieu, dont la justice et l’espérance rendent les souffrances moins dures, dirigez-nous vers les hauts degrés. — Si vous venez sans avoir à craindre d’être ici gisants, et voulez trouver le chemin le plus court, que votre droite soit toujours en dehors [9]. »

Ainsi pria le Poète, et ainsi il lui fut répondu d’un peu au-devant de nous. Et moi, par le parler, je discernai celui qui était caché ; et je tournai les yeux vers mon Seigneur, qui, avec un signe de contentement, m’accorda ce que demandait le regard du désir.

Quand je fus maître de disposer de moi, je m’approchai de cette créature que ces paroles m’avaient fait remarquer, disant : — Esprit, en qui le pleurer mûrit ce sans quoi tu ne peux retourner à Dieu [10], suspends un peu pour moi ton plus grand souci. Qui fus-tu, et pourquoi vos dos sont tournés en haut, dis-moi, si tu veux que je t’obtienne quelque chose là d’où je suis parti vivant. Et lui à moi : « Pourquoi veut le ciel que vers lui nos dos soient tournés, tu le sauras ; mais, auparavant, scias quod ego fui successor Petri [11]. Entre Siestri et Chiaveri [12] descend une belle rivière, de laquelle originairement ma race tire son nom. Durant un mois et un peu plus, j’éprouvai combien pèse le grand manteau à qui veut le préserver de la fange : paraîtraient une plume tous les autres fardeaux. Ma conversion, hélas ! fut tardive ; mais, quand je fus fait Pasteur romain, je connus la vie menteuse. Je vis que là ne s’apaisait point le cœur et que, dans cette vie, on ne pouvait monter plus haut, ce pourquoi de celle-ci en moi s’enflamma l’amour. Jusque-là misérable et séparée de Dieu fut mon âme tout avare : maintenant, comme tu vois, j’en suis ici puni. Ce qu’opère l’avarice, se manifeste ici dans la position renversée des Ames qui se purifient : et le mont n’a point de peine plus amère. Comme nos yeux, fixés sur les choses terrestres, ne se tournèrent point en haut, ainsi la justice ici les attache à terre : et comme l’avarice éteignit en nous tout amour du bien, par quoi se perd l’opérer [13], ainsi la justice ici nous tient resserrés, liés et pris des pieds et des mains, et tant qu’il plaira au Seigneur juste, nous resterons étendus immobiles. »

Je m’étais agenouillé, et je voulais parler ; mais comme je commençais, s’étant aperçu, par l’ouïe seulement, de mon acte respectueux. « Pourquoi, dit-il, ainsi te courbes-tu ? » Et moi à lui : — Parce que m’en presse ma droite conscience, à cause de votre dignité. « Redresse tes jambes et lève-toi, frère, répondit-il : ne te trompe point. Comme toi et comme les autres, d’une seule Puissance je suis le serviteur. Si cette parole évangélique neque nubent [14] tu entendis jamais, bien peux-tu voir pourquoi ainsi je parle. Va, maintenant : je ne veux pas que tu t’arrêtes davantage ; car ta présence gène le pleurer avec lequel je mûris ce que tu as dit. J’ai là [15] une nièce nommée Alagia, bonne de soi, pourvu que, par l’exemple, notre maison ne la rende pas mauvaise : elle seule m’est restée là. »

  1. Lorsque la terre, échauffée par la chaleur du jour, s’est refroidie, c’est-à-dire, vers la fin de la nuit. Dans les idées reçues alors, au froid naturel de la terre se joignait l’influence réfrigérante de Saturne, quelquefois, c’est-à-dire lorsqu’il s’élevait au-dessus de l’horizon, après le coucher du soleil.
  2. Lorsqu’en jetant leurs points, les géomanciens trouvaient une certaine ressemblance fortuite entre leur disposition et celle des étoiles situées vers l’extrémité du Verseau et le commencement des Poissons, c’était à leurs yeux le signe le plus favorable, que, pour cette raison, ils appelaient la Fortune majeure. Or, quand les Poissons montent sur l’horizon à la suite du Verseau, le soleil, s’il est alors dans le Bélier, est près de se lever ; et c’est tout ce que Dante veut dire.
  3. Personnage allégorique ; les uns disent la Prudence, d’autres la Philosophie morale.
  4. En suivant Virgile.
  5. Déclarant heureux ceux qui pleurent, qui lugent. On a déjà vu des exemples de ces phrases mi-partie latines et italiennes.
  6. Paroles de Jésus-Christ, et l’une des sept Béatitudes que le Poète oppose aux sept Péchés capitaux.
  7. La Sirène représente l’Avarice, la Gourmandise et la Luxure. Ces trois vices, les seuls qui restent à expier, sont punis dans les trois derniers cercles du Purgatoire, situés au-dessus de celui où Dante est encore.
  8. « Mon âme s’est attachée au pavé. » Ps. CXVIII. Ces paroles, dans la bouche des avares qui se purifient en ce lieu, signifient l’attachement à ce qu’il y a de plus bas.
  9. « Ayez toujours votre droite du côté de la corniche opposée au mont. »
  10. La pureté de l’âme.
  11. « Sache que je fus successeur de Pierre. » Ottobuono de Fieschi, qui devint pape sous le nom d’Adrien V. Son pontificat ne dura qu’un mois et neuf jours.
  12. Dans le territoire de Gênes.
  13. Parce que, pour opérer le bien, il faut l’aimer.
  14. Jésus-Christ, répondant aux questions captieuses des Saducéens, leur dit que les liens du mariage n’existant point dans l’autre vie, neque nubent, neque nubentur. Ainsi Adrien, là où Dante le rencontre, n’est plus l’époux de l’Église.
  15. Sur la terre.