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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 164-167).


CHANT ONZIÈME


« O notre Père, qui es dans les cieux, non circonscrit, mais par plus d’amour pour ceux de là-haut, que les premiers tu fis [1], que soient loués de toute créature ton nom et ta vertu, et que de dignes grâces soient rendues à ta suprême émanation [2]. Vers nous vienne la paix de ton royaume ; car, si elle ne vient, nous ne pouvons de nous-mêmes, par aucune industrie, aller à elle. Comme de leur vouloir tes Anges, en chantant Hosanna, te font un sacrifice, que des leurs ainsi fassent les hommes. Donne-nous aujourd’hui la manne quotidienne, sans laquelle, dans cet âpre désert, en arrière va celui qui plus se fatigue pour avancer. Et comme à chacun de nous pardonnons le mal que nous avons souffert, toi aussi pardonne, dans ta bonté, et ne regarde point à notre mérite. Ne mets point notre vertu, qui si aisément succombe, aux prises avec l’antique adversaire, mais délivre-nous de lui, qui tant l’assaille. Cette dernière prière, cher Seigneur, point n’est faite pour nous, qui n’en avons pas besoin [3], mais pour ceux qui derrière nous sont demeurés. »

Ainsi implorant, pour elles et pour nous, un heureux voyage, sous un poids semblable à celui que quelquefois l’on songe [4], ces âmes, en des degrés divers de fatigue et d’angoisse, en tournant montaient toutes ensemble par la première corniche, se purifiant de la fumée du monde [5].

Si là toujours pour notre bien l’on prie, que ne peuvent ici pour le leur les prières et les œuvres de ceux dont le vouloir a une bonne racine [6] ? Bien les doit-on aider à laver les taches qu’ils apportèrent d’ici, afin que, purs et légers, ils puissent monter aux cercles étoilés.

« Que la justice et la pitié bientôt vous soulagent, de sorte que vous puissiez mouvoir l’aile qui, selon votre désir, vous élèvera ! Montrez-nous de quel côté est le plus court chemin pour aller aux degrés ; et s’il est plus d’un passage, enseignez-nous celui dont la pente est le moins rapide : car celui qui vient avec moi, à cause du poids de la chair d’Adam dont il est revêtu, est lent à monter, contre son vouloir. »

Les paroles qui répondirent à celles de celui que je suivais [7], de qui elles venaient point ne discernait-on. Mais il fut dit : « A main droite, par la rampe, avec nous venez, et vous trouverez le passage par où peut monter une personne vivante. Et si je n’en étais empêché par la pierre qui courbe ma tête superbe et me force de baisser le visage, celui qui vit encore et qui ne se nomme point, regarderais-je, pour voir si je le connais, et pour que cette charge excitât sa pitié. Je suis Latin [8], et fils d’un grand Toscan : Guillaume Aldobrandeschi fut mon père. Je ne sais si son nom vint jamais à vous. L’antique sang et les belles actions de mes ancêtres si arrogant me rendirent, que, ne pensant point à la commune mère, j’eus tant à mépris tous les hommes, que j’en mourus, comme tous les Siennois le savent, et le sait toute gent à Campagnatico.

« Je suis Omberto ; et non pas moi seulement perdit l’orgueil, mais il a entraîné tous les miens dans la ruine ; à cause de cet orgueil il faut que je porte ce poids, jusqu’à ce qu’ici, parmi les morts, puisque je ne le fis point parmi les vivants, j’aie satisfait à Dieu. »

Pour écouter, je baissai la tête ; et l’un d’eux, non celui qui parlait, se tordit sous le poids qui le pressait ; et il me vit et me reconnut, et m’appelait, tenant avec fatigue les yeux fixés sur moi, en se traînant avec les autres tout courbé.

— Oh ! lui dis-je, n’es-tu pas Oderisi [9], l’honneur d’Agobbio, et l’honneur de cet art qu’enluminure on appelle à Paris ? « Frère, dit-il, plus sourient les cartons que peint Franco de Bologne : maintenant l’honneur est tout sien, et mien seulement en partie. Point n’eus-je été aussi courtois tandis que je vécus, par le grand désir d’excellence où aspirait mon cœur. D’une telle superbe se paye ici la dette, et ici même ne serais-je point, n’était que, pouvant encore pécher [10], je me tournai vers Dieu.

O vaine gloire du génie humain, combien peu de temps verdit la cime, si ne surviennent des âges grossiers [11] ! Cimabuë crut, dans la peinture, être maître du champ ; et aujourd’hui Giotto a pour lui le cri public, en sorte que la renommée de celui-là est obscurcie. Ainsi l’un des Guido a ravi à l’autre la gloire de la langue [12], et peut-être est né celui qui tous deux les chassera du nid [13]. N’est autre chose la mondaine rumeur qu’un souffle du vent qui vient ores d’ici, ores de là, et change de nom en changeant de côté [14]. Que vieux tu te dépouilles de la chair, ou que tu meures balbutiant encore pappo et dindi [15], qu’importera pour ta renommée, avant que soient mille ans ? durée plus courte près de l’éternelle, qu’un mouvement des sourcils près du cercle qui dans le ciel le plus lentement tourne. Du nom de celui qui si peu de terrain gagne là devant moi, toute la Toscane retentit et maintenant à peine le murmure-t-on dans Sienne, où il était seigneur, quand fut brisée la rage florentine [16], superbe alors comme à présent vénale. Votre renommée ressemble à l’herbe, dont la couleur vient et s’en va, et que flétrit celui [17] par qui fraîche elle sort de la terre. » Et moi à lui : — Tes paroles vraies me mettent au cœur une salutaire humilité, et en moi dégonflent une grande tumeur ; mais qui est celui dont tu me parlais tout à l’heure ?

« C’est, répondit-il, Provenzan Salvini [18], et il est ici, parce que, dans sa présomption, il courba Sienne tout entière sous sa main. Ainsi est-il allé, et ainsi va-t-il sans repos depuis sa mort : en telle monnaie acquitte sa dette, qui là est trop osé. » Et moi : — Si l’esprit qui, pour se repentir, attend l’extrémité de la vie, en bas demeure et là haut ne monte pas, a moins que ne l’aide une bonne prière, avant qu’ait passé un temps égal à celui de sa vie, comment la venue lui a-t-elle été accordée ?

« Lorsqu’il vivait le plus glorieux, dit-il, résolument, dans le champ de Sienne, toute honte déposée, ferme il se tint ; et là, pour tirer son ami de la peine qu’il souffrait dans la prison de Charles, il se plia jusqu’à frémir de toutes ses veines [19]. Plus ne dirai et je sais qu’obscures sont mes paroles ; mais, avant peu de temps, tes voisins feront en sorte que tu pourras les interpréter [20]. De ce bannissement l’exempta cette œuvre. »

  1. « Mais parce que là ton amour s’épand avec plus d’abondance sur ceux que tu créas, les premiers, » c’est-à-dire les Anges.
  2. Littéralement, à ta haute vapeur, c’est-à-dire à ta haute Sagesse, appelée, dans l’Écriture, virtutis Dei, et emanatio quœdam claritatis omnipotentis Dei sincera. Sapient. cap. VII.
  3. Étant désormais à l’abri de la tentation.
  4. Semblable à celui qui, durant le sommeil, oppresse quelquefois la poitrine : — le cauchemar.
  5. La Superbe, que saint Augustin compare aussi a la fumée : Videle fumum superbiae similem, ascendentem, tumescentem, vanescentem.
  6. C’est-à-dire : qui sont dans la grâce de Dieu.
  7. « De Virgile, derrière qui je marchais. »
  8. Umberto, fils de Guillaume Aldobrandeschi, des comtes de Santa-Fiore, famille puissante de la Maremme de Sienne. Il fut tué à Campagnatico par les Siennois qui le haïssaient, à cause de son orgueil.
  9. Oderisi d’Agobbio ou de Guibbio, ville du duché d’Urbin, était un excellent miniaturiste de l’école de Cimabuë.
  10. « Lorsque je pouvais pécher encore, » ou : avant de mourir.
  11. « Combien courte est la gloire de ceux qui paraissent avoir atteint le sommet de l’art, si la barbarie, en arrêtant le progrès, n’empêche pas que d’autres s’élèvent au-dessus d’eux. »
  12. Guido Cavalcante, philosophe et poète florentin, effaça la renommée de Guido Guinicelli, de Bologne.
  13. « Qui les surpassera tous deux. » Il parle de lui-même.
  14. Comme en changeant de coté, de direction, le vent change de nom, ainsi la renommée n’est qu’un souffle variable, un vrai nom qui passe de l’un à l’autre.
  15. Ces mots, du langage de l’enfance, signifient, le premier pain, le second argent, par onomatopée.
  16. Lorsque les Florentins furent défaits par les Siennois à Montperto, alors que fière et superbe était Florence, semblable aujourd’hui à une vile courtisane.
  17. Le soleil.
  18. Aussi habile politique que guerrier, mais rempli d’orgueil et d’audace. Provenzan Salvini s’empara du gouvernement de Sienne. Après avoir vaincu les Florentins au combat de l’Arbia, il fut lui-même défait et tué par Giambertoldo, vicaire de Charles Ier, roi de Pouille, et chef du parti guelfe, lequel fit promener sa tête dans le camp au bout d’une pique.
  19. Un de ses amis étant retenu en prison par le roi Charles, qui exigeait dix mille florins d’or pour le relâcher, Salvini, afin de recueillir cette somme, brisa son orgueil jusqu’à mendier publiquement sur la place de Sienne.
  20. « Dans l’exil où t’enverront tes concitoyens, tu sentiras par ta propre expérience quelle dut être l’angoisse de Provenzan. »