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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 141-144).


CHANT CINQUIÈME


J’avais déjà quitté ces ombres, et je suivais les traces de mon Guide, quand, derrière, me montrant du doigt, une d’elles cria : « Vois, il semble que les rayons ne luisent pas à gauche de celui d’au dessous [1], et il paraît marcher comme un vivant. » A cette parole, les yeux se tournèrent, et je les vis me regarder avec étonnement, moi seul, moi seul et la lumière brisée. « Pourquoi tant, dit le Maître, ton âme s’embarrasse-t-elle, que l’aller se ralentisse ? Que te fait ce qui se murmure ici ? Suis-moi, et laisse dire ces gens : sois ferme comme une tour dont la cime jamais ne ploie au souffle des vents. Car toujours l’homme en qui d’une pensée germe une autre pensée, s’éloigne de son objet, l’élan de l’une amortissant celui de l’autre. »

Que pouvais-je répondre, sinon : je viens ? Je le dis, le visage légèrement couvert de cette couleur qui quelquefois rend l’homme digne de pardon.

Cependant, traversant la côte, venaient un peu devant nous, des gens qui chantaient Miserere [2], verset à verset. Lorsqu’ils s’aperçurent que mon corps ne laissait point passer les rayons, leur chant se changea en un O long et rauque. Et deux d’entre eux, en forme de messagers, accoururent vers nous, et nous dirent : « Instruisez-nous de votre condition. » Et mon Maître : « Vous pouvez retourner, et rapporter à ceux qui vous ont envoyés, que le corps de celui-ci est de vraie chair. Si pour voir son ombre ils se sont arrêtés, comme je me l’imagine, pleinement il leur est répondu. Qu’ils lui fassent honneur ; il se peut que cela leur soit de profit. »

Je ne vis jamais, au commencement de la nuit, de vapeurs enflammées fendre l’air serein, ni le soleil à son déclin, les nuées d’août, aussi vite que ceux-ci remontèrent ; et, arrivés là, avec les autres ils revinrent à nous, tels qu’une troupe qui court sans frein.

« Nombreux sont ces gens qui vers nous se pressent, et pour te prier ils viennent, dit le Poète ; cependant va, et en allant, écoute. »

— O âme, qui t’en vas à la joie, revêtue de ces membres avec lesquels tu es née, criaient-ils en venant, ralentis un peu tes pas. Regarde si jamais tu vis aucun de nous, de qui tu puisses porter des nouvelles. Ah ! pourquoi vas-tu, pourquoi ne t’arrêtes-tu point ? Tous nous mourûmes de mort violente, et fûmes dans le péché jusqu’à la dernière heure : à ce moment, une lumière du ciel nous éclaira, de sorte que, repentants et pardonnés, nous sortîmes de la vie en paix avec Dieu, qui enflamme nos cœurs du désir de le voir. »

Et moi : « J’ai beau regarder vos visages, je n’en reconnais aucun ; mais si vous souhaitez quelque chose que je puisse, esprits bien nés, parlez et je le ferai, par cette paix qu’à la suite d’un tel Guide, je dois chercher de monde en monde. »

Et l’un d’eux commença : « Chacun de nous, sans que tu jures, avec confiance attend ton bienfait, pourvu seulement que le pouvoir ne manque pas au vouloir : ce pourquoi, moi qui seul avant les autres parle, je te conjure, si jamais tu vois le pays situé entre la Romagne et celui de Charles [3], de m’être courtois, demandant que pour moi dans Fano bien l’on prie [4], afin que je sois purifié de mes graves offenses. De là je fus, mais les profondes blessures par où sortit le sang dans lequel l’âme siège [5], me furent faites chez les fils d’Antenor [6], là où je croyais être le plus en sûreté : me le fit faire un des Este, beaucoup plus irrité contre moi que ne le voulait le droit, mais si j’avais fui vers Mira [7] lorsque je fus atteint à Oriaco, encore serais-je là où on respire. Je courus au marais, et les joncs et le bourbier m’embarrassèrent tellement que je tombai, là je vis de mes veines faire à terre un lac. »

Puis un autre dit : « Ah ! si s’accomplit le désir qui t’attire vers le haut mont [8], par pitié aide le mien. Je fus de Montefeltro ; je suis Buonconte [9] : ni Giovanna, ni aucun autre n’a souci de moi ; par quoi je vais parmi ceux-ci le front bas. » Et moi à lui : — Quelle force, ou quel hasard t’a égaré si loin de Campaldino, que jamais on ne connut ta sépulture ? « Oh ! répondit-il, au pied de Casentino coule une eau appelée l’Archiano, qui, au dessus de l’Ermitage [10], a sa source dans l’Apennin. Là ou elle perd son nom [11] j’arrivai, la gorge percée, fuyant à pied et ensanglantant la terre ; là je perdis la vue, et le nom de Marie fut ma dernière parole, et je tombai, et seule resta ma chair. Je dirai le vrai, et redis-le parmi les vivants : l’ange de Dieu me prit, et celui de l’Enfer criait : « O toi du Ciel [12], pourquoi de lui me prives-tu ? De celui-ci tu emportes ce qui est éternel, à cause d’une petite larme qui me le ravit ; mais autre chose ferai-je du reste. Bien sais-tu comment dans l’air se rassemble l’humide vapeur qui retombe en eau, dès qu’elle monte là ou le froid la saisit. Au méchant vouloir qui ne cherche que le mal, joignant l’intelligence, il agita la fumée [13] et le vent par la puissance que lui donne sa nature. Ainsi quand le jour fut éteint, de Pratomagno [14] au grand mont [15] la vallée se couvrit de brouillard, et le ciel au-dessus devint si dense, que l’air saturé se convertit en eau : la pluie tomba, et dans les fossés regorgea ce que n’absorba point la terre ; et, lorsqu’elle se fut amassée dans les grandes rivières [16], si violemment vers le fleuve royal [17] elle se précipita que rien ne la retint. L’impétueux Archiano trouva sur ses bords mon corps glacé, et dénoua la croix que de moi j’avais fait [18], quand me vainquit la douleur : il me tourna sur le côté, puis de ses rapines [19] me recouvrit et me ceignit. »

— Ah ! quand tu seras de retour dans le monde, reposé de ton long voyage, » dit, après le second, le troisième esprit, « souviens-toi de moi qui suis la Pia [20]. Sienne me fit ; me défit la Maremme : le sait celui qui auparavant m’avait, en m’épousant, mis son anneau de gemme. »

  1. « De celui qui est le plus bas. » Cette ombre s’étonne que Dante intercepte les rayons du soleil, ce que ne font pas ceux qui habitent ces lieux, ayant laissé leurs corps sur la terre.
  2. Le psaume Miserere mei, Deus.
  3. Entre la Romagne et le royaume de Naples.
  4. Jacques del Cassero, de Fano, qui parle ici, s’était fait un ennemi implacable d’Azzon III d’Esté, marquis de Ferrare ; Cassero, en se rendant à Milan, où l’avait appelé Maffeo Visconti pour y exercer la charge de podestat, fut assailli et tué à Oriago, village entre Venise et Padoue, par des sicaires d’Azzon. Il s’était, en fuyant, embarrassé dans les boues et les joncs d’un marais où il avait cherché un refuge.
  5. C’était une opinion ancienne que l’âme avait son siège dans le sang.
  6. Sur le territoire de Padoue fondée par Antenor.
  7. Lieu situé dans Padouan, près de la Brenta.
  8. « Si s’accomplit, » c’est-à-dire, « que puisse s’accomplir ! » On a déjà vu dans le premier Cantique plusieurs exemples de cette formule appréciative, imitée des Latins.
  9. Il était fils du comte Guido de Montefeltro, et marié à une femme nommée Giovanna. En combattant contre les Guelfes, à la déroute de Campaldino, dans le Casentin, il fut blessé, et l’on n’a jamais su ce qu’il devint. Ainsi ce que raconte Dante est une pure fiction.
  10. Couvent des Camaldules.
  11. L’Archiano perd son nom en se jetant dans l’Arno.
  12. « Toi qui es du ciel. »
  13. Les vapeurs.
  14. Lieu appelé aujourd’hui Prato-Vecchio, et qui sépare le val d’Arno du Casentino.
  15. L’Apennin.
  16. Les torrents.
  17. L’Arno.
  18. « Dénoua les bras que j’avais croisés sur ma poitrine. »
  19. Des débris et de la terre qu’il avait entraînés.
  20. De la famille des Tolomei de Sienne, et Femme de Nello della Pietra. Un jour d’été que dans la Maremme, elle était à la fenêtre, un homme de la maison la saisit par les jambes et la précipita dans la rue, par l’ordre de son mari, qui la soupçonnait d’adultère.