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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 376-380).


CHANT TRENTIÈME


A six mille milles peut-être loin de nous bouillonne la sixième heure [1], et déjà ce monde abaisse son ombre presque au lit plane [2], lorsque le milieu du ciel, pour nous le plus élevé, commence à devenir tel que quelques étoiles cessent d’apparaître en cette basse région, et à mesure que s’avance la brillante servante du Soleil [3], le ciel se ferme d’étoile en étoile jusqu’à la plus belle [4] : ainsi le triomphe [5], qui toujours se joue autour du Point qui me vainquit [6], et parait renfermé dans ce qu’il renferme [7], peu à peu à ma vue s’éteignit ; ce pourquoi de tourner les yeux vers Béatrice, le rien voir [8] et l’amour me forcèrent. Si tout ce qui a été dit d’elle jusqu’ici en une seule louange était rassemblé, peu serait-ce près de ce qu’il faudrait cette fois.

La beauté que je vis, non seulement surpasse notre portée, mais je crois fermement que son seul auteur jouit d’elle tout entière. Ici je m’avoue vaincu, plus que jamais ne le fut en aucun point de son sujet un poète comique ou tragique. Comme le Soleil, l’œil le plus débile [9], ainsi le souvenir du doux ris prive mon esprit d’une partie de lui-même [10]. Du premier jour où je vis son visage en cette vie, jusqu’à cette vision sans s’interrompre se suit mon chant : mais il faut maintenant que, comme un artiste après son dernier effort, je renonce à suivre davantage sa beauté [11] en poétisant. Telle que je la laisse à célébrer à une plus éclatante trompette que la mienne, qui conduit au terme son sujet ardu [12], avec la voix et le geste d’un guide diligent, elle recommença : « Nous sommes sortis du plus grand corps [13], et entrés dans le ciel de la pure lumière : lumière intellectuelle pleine d’amour, amour du vrai bien plein de joie, joie qui surpasse toute suavité. Ici tu verras l’une et l’autre milice du Paradis [14], et l’une sous la forme où tu la verras au jour de la dernière justice [15]. »

Comme un subit éclair qui dissipe les esprits visuels, tellement que l’œil ne perçoit plus les plus fortes impressions des objets, ainsi autour de moi brilla une vive lumière, qui m’enveloppa d’un voile de splendeur, tel que rien ne m’apparaissait. « Toujours l’Amour [16], dont se rassasie ce ciel, accueille en soi avec cette lueur salutaire, afin de disposer la chandelle à sa flamme [17]. » Ne furent pas plutôt venues au-dedans de moi ces brèves paroles, que je me sentis élevé au-dessus de ma vertu ; et en moi se ralluma nouvelle vue, telle qu’il n’est point de lumière si pure que mes yeux ne l’eussent supportée. Et je vis une lumière en forme de fleuve, éclatante de splendeur, entre deux rives peintes d’un merveilleux printemps. De ce fleuve sortaient de vives étincelles, et elles venaient se poser dans les fleurs, semblables à des rubis enchâssés dans de l’or. Puis, comme enivrées de parfums, elles se replongeaient dans le brillant gouffre, et quand l’une y entrait, une autre en sortait. « L’ardent désir qui maintenant t’enflamme, et te presse de connaître ce que tu vois, me plaît d’autant plus, que plus il s’ouvre [18]. Mais de cette eau il convient que tu boives, avant qu’une si grande soif en toi se désaltère. » Ainsi me dit le Soleil de mes yeux. Il ajouta encore : « Le fleuve et les topazes qui entrent et qui sortent, et le ris de l’herbe, sont des ombres transparentes de leur être véritable. Non que de soi ces choses soient acerbes [19], mais le défaut vient de toi, qui n’as pas encore une vue assez superbe [20]. »

Point n’est d’enfant qui, s’éveillant beaucoup plus tard que d’ordinaire, se précipite, le visage tourné vers le lait, aussi vite que je fis, pour de mes yeux faire encore de meilleurs miroirs, m’inclinant vers l’onde qui coule afin qu’on s’y améliore. Et lorsque j’en mouillai le bord de mes paupières, de longue qu’elle était elle me sembla devenue ronde. Puis, comme une personne sous un masque paraît autre qu’auparavant, si elle dépouille le visage emprunté qui la cachait, ainsi pour moi se changèrent en de plus grandes fêtes [21] les fleurs et les étincelles, de sorte que je vis clairement les deux cours du ciel [22].

O splendeur de Dieu, par qui je vis le haut triomphe du royaume véritable, donne-moi la puissance de dire comment je le vis !

Une lumière est là-haut, qui rend visible le Créateur à cette créature qui dans sa vue seule trouve sa paix : elle s’étend en forme de cercle, autant qu’il faudrait pour que du soleil elle fût une trop large ceinture. Elle tire tout son éclat d’un rayon réfléchi au sommet du Premier mobile, qui reçoit de là sa vie et sa vertu ; et ainsi qu’un coteau se mire dans l’eau qui baigne son pied, comme pour se voir orné de toutes les richesses des herbes et des fleurs, ainsi, au-dessus de la lumière, tout autour, je vis, sur plus de mille gradins, se mirer tous ceux de nous qui là-haut sont retournés : et si le dernier gradin recueille en soi tant de lumière, quelle doit être la largeur de cette rose dans ses extrêmes feuilles [23] ?

Ma vue ne se perdait ni dans l’ampleur ni dans la largeur, mais elle embrassait, selon tout ce qu’elle est [24], cette allégresse. Le près et le loin ne donne ni n’ôte [25] ; parce qu’où Dieu gouverne sans milieu, de la loi naturelle rien ne relève [26]. Dans le jaune [27] de la rose éternelle, qui se dilate en gradins [28], et exhale un parfum de louange au soleil qui engendre un perpétuel printemps, tel que celui qui se tait et voudrait parler, Béatrice me tira, et dit : « Regarde comme est grand le couvent des Robes blanches [29] ; vois notre cité, quel en est le circuit ; vois nos sièges si remplis, que peu désormais y manque. Sur ce grand siège où tu tiens les yeux, à cause de la couronne déjà posée dessus [30], avant que tu ne t’asseyes au festin de ces noces, siégera l’âme, qui en bas sera auguste [31], du grand Henri qui pour redresser l’Italie viendra avant qu’elle y soit disposée [32], L’aveugle cupidité qui vous fascine vous a faits semblables au petit enfant qui meurt de faim, et chasse la nourrice [33] : et sera Préfet alors, dans le tribunal divin [34], tel qui, à découvert ou en secret, ne marchera point avec lui par le même chemin. Mais peu de temps sera-t-il, après, souffert de Dieu dans le saint office : il sera plongé là où, pour son mérite, est Simon le Magicien, et plus bas il fera descendre celui d’Alagna [35]. »

  1. Le jour étant divisé en douze heures, la sixième heure est l’heure de midi, et il est midi à notre Orient, lorsque le Soleil, distant d’environ six mille milles, se lève pour nous.
  2. Comme la mer en baissant rétrécit son lit, l’ombre conique de la terre s’abaisse à mesure que le soleil monte, et près du moment de son lever, elle ne s’étend plus que jusqu’au lit plane, c’est-à-dire, à la ligne plane de l’horizon avec laquelle elle est de niveau.
  3. L’Aurore.
  4. Toutes les étoiles disparaissent successivement dans le ciel jusqu’à la plus brillante.
  5. Les chœurs des anges.
  6. « Dont je ne pus supporter l’éclat. »
  7. Dieu, ou le Point fixe, paraît renfermé dans les cercles angéliques, quoique en réalité il renferme en soi toutes choses.
  8. « L’absence de tout autre objet que ses yeux aperçussent. »
  9. Che più trema, littéralement : qui clignote le plus. Expression latine ; on lit dans Juvénal ; Trementes attollens oculos. — Sat. II.
  10. D’une partie de ses facultés, de sa force.
  11. Le progrès de sa beauté toujours croissante.
  12. Le sujet difficile qu’il a entrepris de traiter.
  13. Du ciel le plus vaste.
  14. Celle des bons anges qui combattirent contre les anges rebelles, et celle des hommes qui combattirent contre les vices.
  15. Sous la forme où les hommes apparaîtront lorsqu’ils auront repris leurs corps, au Jugement dernier.
  16. Dieu.
  17. Afin de disposer l’âme à sa vue.
  18. Turge, du latin turgescit ; image prise des boutons qui grossissent, deviennent turgescents.
  19. Autre image du même, genre, tirée des fruits verts, où la dent, à cause de leur dureté, entre difficilement. Ainsi acerbo signifie, ici, difficile à entendre.
  20. Qui s’élève assez haut, qui soit assez perçante.
  21. « Prirent un aspect plus splendide. »
  22. Celle des anges et celle des saints.
  23. « Le cercle formé par ces gradins s’élargissant à mesure qu’ils s’élèvent, quelle doit être, dit le Poète, la largeur des plus élevés, si le plus bas contient tant de lumières, tant d’esprit bienheureux qui de la terre sont remontés au ciel ? » Ces gradins présentent dans leur arrangement la forme d’une rose, et les plus hauts, dès lors, en sont les extrêmes feuilles.
  24. Le quantum et le quale, selon le langage de l’École ; la quantité et la qualité.
  25. La différence des distances n’en produit aucune dans la vue des objets.
  26. Les lois de la nature n’ont aucun pouvoir, aucune action.
  27. L’espace jaune au centre de la rose.
  28. Les pétales de la rose augmentent en effet de grandeur, comme autant de gradins, à mesure qu’ils s’éloignent du centre où s’épanouissent les jaunes étamines.
  29. Il y a ici une double allusion, aux religieux distingués par la couleur de leurs vêtements, et à saint Jean qui vit les saints amicti stolis albis. — Apoc.
  30. La couronne impériale.
  31. Le titre d’Auguste était affecté aux empereurs, Dante dit sera, parce qu’il est censé écrire en 1300, et que Henri de Luxembourg ne fut élu empereur qu’en 1308.
  32. « Viendra inutilement pour réprimer les désordres dont l’Italie était alors travaillée. »
  33. Les Guelfes, et particulièrement les Florentins.
  34. Le pape Clément V.
  35. Boniface VIII. Voyez Enfer, ch. XIX. — Alagna, ancien nom d’Anagni.