Ouvrir le menu principal
Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 345-348).


CHANT VINGT-TROISIÈME


Comme l’oiseau qui repose entre les feuilles aimées, près du nid de ses doux nouveau-nés, pendant la nuit qui nous cache les choses, pour jouir de leur vue désirée, et pour leur chercher la pâture, en quoi agréables lui sont les dures fatigues, devance l’heure sur la plus haute branche, et avec un ardent désir attend le soleil, et fixement regarde, épiant la naissance de l’aube ; ainsi près de moi, debout et attentive, se tenait ma Dame, tournée vers la plage sous laquelle le Soleil montre le moins de hâte [1] ; de sorte que, la voyant suspendue en une vive attente [2], j’étais comme celui qui, désirant, voudrait ce qu’il n’a pas, et espérant s’apaise : Mais peu fut d’intervalle entre l’un et l’autre temps, je dis entre l’attendre et voir le ciel devenir de plus en plus brillant. Et Béatrice dit : « Voici l’armée du Christ triomphant, et tout le fruit recueilli du mouvement de ces sphères [3]. » Son visage me parut tout en feu, et d’allégresse ses yeux étaient si pleins, que je dois passer sans plus de discours [4].

Telle que, dans les pleines lunes sereines, Trivia [5] brille entre les Nymphes éternelles [6] qui diaprent toutes les plages du ciel, je vis, au-dessus de milliers de lampes [7], un Soleil qui les allumait toutes, comme le nôtre allume celles que nous voyons au-dessus de nous [8]. Et à travers la vive lumière apparaissait la splendide substance, si brillante que ma vue ne la supportait point. O Béatrice, doux et cher guide ! Elle me dit : « Ce qui te vainc est une vertu à laquelle aucune ne résiste. Là est la sagesse et la puissance si longtemps désirées [9], qui ouvrirent la route entre la terre et le ciel. »

Comme le feu, pour se dilater, se dégage de la nue qui ne le peut contenir, et, contre sa nature, descend sur la terre ; ainsi mon esprit, agrandi au milieu de ces mets [10], sortit de soi-même, et ce qu’il devint, il ne sait le ramentevoir. « Ouvre les yeux, et regarde quelle je suis ; tu as vu des choses qui t’ont donné la force de soutenir mon éclat. »

J’étais comme celui en qui sont des traces d’une vision oubliée, et qui s’ingénie en vain pour la rappeler en sa mémoire, lorsque j’ouis cette invitation, digne de tant de gratitude, que jamais elle ne s’effacera du livre où le passé se consigne [11]. Si maintenant, pour m’aider, résonnaient toutes ces langues que Polymnie avec ses sœurs nourrirent de leur doux lait, au millième du vrai on n’arriverait pas, en chantant le saint ris, et combien lumineux il rendit le saint rivage.

Ainsi, peignant le Paradis, il convient que saute le religieux poème, comme un homme qui trouve son chemin coupé. Mais qui regarderait le poids du sujet, et l’épaule mortelle qui s’en charge, de trembler dessous ne la blâmerait pas. Point n’est d’une petite barque la mer que va fendant la proue audacieuse, ni d’un rocher qui s’épargne soi-même.

« Pourquoi t’enamoure tant mon visage que tu ne te tournes point vers le beau jardin qui fleurit sous les rayons de Christ ? Là est la rose en qui le Verbe divin se fait chair ; et là sont les lis à l’odeur desquels se discerne le bon chemin. » Ainsi Béatrice : et moi, prompt à tous ses conseils, je ramenai au combat mes cils débiles [12]. Comme à un rayon de soleil traversant pur un nuage brisé, avaient vu jadis les fleurs d’une prairie mes yeux couverts d’ombres ; ainsi vis-je des foules de splendeurs fulgurées d’en haut par des rayons ardents, sans voir la source de ces éclairs.

O bénigne vertu qui ainsi les empreins [13], plus haut tu t’élevas pour que je pusse user là de mes yeux qui manquaient de puissance. Le nom de la belle fleur [14] que toujours j’invoque et le matin et le soir, concentra toute mon âme dans la recherche du feu le plus grand. Et lorsque mes deux yeux me révélèrent l’éclat et la grandeur de la vivante étoile, qui là-haut vainc comme ici-bas elle vainquit [15], par dedans le ciel descendit une flamme en forme de cercle, telle qu’une couronne, qui la ceignit tournant autour d’elle. La plus douce mélodie qui résonne ici-bas et à soi le plus attire l’âme, paraîtrait une nuée que déchire le tonnerre, comparée au son de cette Lyre [16] dont se couronnait le beau Saphir, de qui s’azure le ciel le plus brillant. « Je suis l’amour angélique, qui vole autour de la haute joie qu’exhale le sein où habita notre désir [17] ; et autour je volerai, Reine du ciel, tant que tu accompagneras ton Fils, et rendras plus divins la sphère suprême en y entrant. » Ainsi se scellait la mélodie de ce cercle [18], et toutes les autres lumières faisaient résonner le nom de Marie.

Le royal manteau de toutes les roulantes sphères du monde [19], qui du souffle de Dieu et de ses largesses reçoit le plus de chaleur et de vie, avait au-dessus de nous sa rive éternelle [20] si distante, que là où j’étais elle ne m’apparaissait pas encore. Ainsi mes yeux n’eurent pas la puissance de suivre la flamme couronnée [21] qui s’éleva près de son Fils. Et comme un petit enfant qui, après avoir pris le lait, tend les bras vers sa mère, par l’amour dont la flamme s’étend jusqu’au dehors, chacune de ces pures lumières en haut tellement élança sa cime, que me fut manifeste leur profonde tendresse pour Marie. Ensuite elles restèrent là devant moi, Regina cœli chantant si suavement que de moi jamais ne se départit le plaisir.

Oh ! de quelle abondance sont remplies ces riches arches [22], qui si bien labourèrent et semèrent ici-bas !

Là jouit et vit du trésor qu’il s’acquit en pleurant dans l’exil de Babylone, où il laissa l’or ; là, sous le haut fils de Dieu et de Marie, triomphe de sa victoire, avec et la nouvelle et l’ancienne assemblée [23], celui qui tient les clefs d’une telle gloire [24].

  1. Le midi, où le mouvement du soleil paraît plus lent, l’ombre des objets, à mesure qu’il monte au-dessus de l’horizon, diminuant toujours avec plus de lenteur.
  2. Suivant une autre interprétation, on pourrait traduire encore : de sorte que, voyant son regard indécis errer vaguement.
  3. Le fruit de toutes les bonnes influences que répandent ces sphères en tournant.
  4. Parce que tout ce qu’il dirait serait insuffisant.
  5. Un des surnoms de Diane.
  6. Les étoiles.
  7. D’esprits bienheureux resplendissants de lumière.
  8. Les planètes.
  9. Jésus-Christ.
  10. Les délices du Paradis, qui sont la nourriture des esprits bienheureux.
  11. La mémoire.
  12. Au combat qu’ils avaient à soutenir contre la splendeur éblouissante.
  13. Jésus-Christ, dont les âmes bienheureuses réfléchissent les rayons. « Tu t’élevas plus haut, dit le Dante, pour que nos yeux, impuissants à soutenir ton éclat, puissent discerner dans une lumière moins vive ce qui leur apparaissait là. »
  14. Marie, laquelle est le plus brillant des feux restés là, après que le Christ s’est éloigné.
  15. « Qui surpasse en splendeur tous les bienheureux dans le ciel, comme elle les surpasse en vertus sur la terre. »
  16. Au chant de l’archange Gabriel, lequel, selon les interprètes, est cette flamme dont le Poète vient de décrire l’apparition.
  17. Le Rédempteur, le Désiré des nations, Desideratus gentium, comme t’appelle l’Écriture. Le sens de ce tercet, obscur par sa concision elliptique, est celui-ci : « Je suis l’Esprit céleste qui, en volant autour de vous, exprime l’amour des anges et leur allégresse, dont votre sein, où habita l’objet de notre désir, est la source. »
  18. « Se terminait le chant de cet esprit ressemblant à une flamme en forme de cercle. »
  19. Le Neuvième ciel qui, au-dessous de l’Empyrée immobile, enveloppe et meut tous les autres cieux.
  20. La superficie supérieure de l’Empyrée. Au lieu d’eterna, une autre leçon donne interna, interne, concave.
  21. Marie, que l’Archange avait ceinte d’une couronne de flamme.
  22. Ces esprits bienheureux.
  23. L’assemblée des saints de l’ancienne loi, et celle des saints de la nouvelle.
  24. Saint-Pierre.