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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 337-341).


CHANT VINGT-ET-UNIÈME


Déjà mes yeux s’étaient de nouveau fixés sur le visage de ma Dame, et l’esprit avec eux, et en cet unique objet il était absorbé : et elle point ne rayonnait : « Mais si je rayonnais, me dit-elle, tu deviendrais tel que Sémélé lorsqu’elle devint cendre [1] ; car ma beauté qui, sur les degrés de l’éternel palais, brille, comme tu l’as vu, d’autant plus que plus l’on monte, tant resplendit, que si elle ne se tempérait, à son éclat ta puissance mortelle serait comme une feuille que brise la foudre. Nous sommes élevés à la septième splendeur [2] qui, sous l’ardente poitrine du Lion, darde maintenant des rayons mélangés de sa vertu. Derrière tes yeux dirige ton esprit, et fais de ceux-là des miroirs où se peigne la figure qui, dans ce miroir [3] t’apparaîtra. » Qui saurait quelle était la pâture de ma vue dans le bienheureux visage, lorsque je passai à un autre soin, connaîtrait combien doux il m’était d’obéir à ma céleste escorte, avec un poids contre-pesant l’autre [4].

Dans le cristal [5] qui, tournant autour du monde, porte le nom de son cher guide [6], sous qui toute malice gisait morte, je vis de la couleur d’or, à travers laquelle reluit un rayon [7], un escalier qui si haut s’élevait, que ma vue ne le pouvait suivre. Je vis aussi par les degrés descendre tant de splendeurs [8], que je pensai que toutes les lumières qui apparaissent dans le ciel, de là s’épandaient. Et comme, par instinct naturel, les corneilles, au point du jour, se meuvent ensemble pour réchauffer leurs froides plumes, puis les unes s’en vont sans retour, d’autres reviennent d’où elles étaient parties, et d’autres en tournoyant demeurent ; ainsi me parut-il qu’il en était là, parmi ces esprits étincelants, lorsque, venant ensemble, ils furent arrivés à un certain degré [9]. Et celui qui s’arrêta le plus près de nous se fit si brillant, que je disais en ma pensée : — Je vois bien l’amour que tu me montres : mais celle de qui j’attends le comment et le quand du parler et du taire reste silencieuse ; d’où je comprends que malgré mon désir, bien ferai-je de ne point demander. Par quoi elle, qui, en voyant celui qui voit tout, voyait ce que je taisais, me dit : « Satisfais ton ardent désir. » Et je commençai : — Aucun mérite ne me rend digne de ta réponse ; mais, par celle qui me permet le demander, âme heureuse, qui te tiens cachée dans ta joie, apprends-moi la cause qui te fait t’approcher si près de moi ; et dis pourquoi se tait dans cette roue [10] la douce symphonie du Paradis, qui plus bas dans les autres si dévotement résonne.

« Tu as l’ouïe mortelle comme la vue, » me répondit-elle [11] ; « ici point l’on ne chante, par la même raison que Béatrice ne rayonne point. Par les degrés de l’échelle sainte tant j’ai descendu, seulement pour te fêter de mon dire et de la lumière qui me revêt. Plus d’amour point ne m’a fait plus prompte ; autant et plus d’amour au-dessus d’ici bouillonne, comme te le montre le flamboyer. Mais la haute charité qui fait de nous de promptes servantes du conseil [12] qui gouverne le monde, assigne ici, ainsi que tu peux l’observer, les fonctions. » — Je vois bien, dis-je, ô sacrée lampe, comment dans cette cour un libre amour suffit pour marcher dans les voies de la Providence éternelle ; mais ce qui me paraît difficile à comprendre, c’est pourquoi tu as été seule prédestinée à cet office parmi tes compagnes.

Je n’eus pas prononcé la dernière parole, que de son milieu la splendeur se faisant un centre, tourna comme une meule rapide ; puis l’amour [13] qui était dedans répondit : « En moi pénètre la lumière divine, à travers celle dont je m’enveloppe ; et, jointe à ma vision, au-dessus de moi tant m’élève sa vertu, que je découvre la suprême Essence de laquelle elle découle. De là l’allégresse dont je rayonne, parce qu’à la clarté de ma vue j’égale l’éclat de ma flamme. Mais l’âme qui le plus resplendit dans le ciel, le séraphin dont l’œil est le plus fixé sur Dieu, à ta demande ne satisferait pas ; parce que dans l’abîme de l’éternel décret tant s’enfonce ce que tu demandes, qu’à toute vue créée il est inaccessible. Et au monde mortel, lorsque tu retourneras, rapporte ceci, afin qu’il n’ait plus la présomption de tendre à un si haut but. L’esprit qui luit ici est fumée sur la terre, d’où, comme il peut, il regarde ce qui ne peut être vu d’en bas, parce que le ciel le retient dans sa sommité [14]. »

Si péremptoires furent ses paroles, que je laissai là ma question, et me restreignis à lui demander humblement qui il fut. « Entre les deux rivages d’Italie, et non loin de ta patrie, s’élèvent des rochers, si hauts, que les tonnerres roulent beaucoup plus bas ; ils forment une bosse appelée Catria [15], au-dessus de laquelle est un ermitage [16], consacré d’ordinaire au culte divin. » Ainsi recommença-t-il à me parler une troisième fois ; puis, continuant, il dit : « Là dans le service de Dieu je me tins si ferme, qu’avec des aliments assaisonnés seulement du suc de l’olive, doucement je passais et les chaleurs et les gelées, me rassasiant de pensers contemplatifs. Ce cloître avait coutume de produire pour ces cieux une fertile moisson ; et il est maintenant devenu si stérile, qu’il convient que bientôt cela soit révélé. En ce lieu je fus Pierre Damien ; et Pierre Peccator [17] était dans la maison de Notre-Dame, sur le rivage adriatique. Peu de vie mortelle il me restait, quand je fus appelé et tiré [18] à ce chapeau, qui seulement de mal en pis se transmet. Vint Céphas, et vint le grand vase d’élection [19], maigres et déchaux, prenant leur nourriture en hôtellerie quelconque. Maintenant les modernes pasteurs veulent qui d’un côté et de l’autre les soutienne, et qui les conduise, tant ils sont graves, et qui derrière relève leur robe [20]. Ils couvrent de leurs manteaux leurs palefrois, de sorte que sous une peau cheminent deux bêtes. O patience qui tant supporte ! »

A cette voix je vis une multitude de petites flammes de degré en degré descendre et tournoyer, et chaque tour les rendait plus belles. Autour de celle-ci [21] elles vinrent et s’arrêtèrent, et poussèrent un cri si élevé que rien ici ne pourrait s’y comparer ; et point n’entendis-je les paroles, tant m’assourdit le tonnerre.

  1. Junon, jalouse de Séméné[sic], lui persuada de demander à Jupiter, dont elle était aimée, de se montrer à elle dans toute sa majesté ; et l’ayant obtenu, les foudres du dieu la réduisirent en cendres.
  2. La septième planète, Saturne, où Dante place les contemplatifs.
  3. Dans la planète.
  4. Il représente le plaisir qu’il sentait à regarder Béatrice, et celui qu’il avait à lui obéir, comme deux poids dans les plateaux d’une balance ; et « par la grandeur du premier, on peut, dit-il, juger de la grandeur de l’autre. »
  5. La planète, qu’il vient tout à l’heure d’appeler un miroir.
  6. Saturne, sous le règne de qui les poètes placent l’Age d’or.
  7. Un rayon de soleil.
  8. D’esprits bienheureux.
  9. De l’escalier d’or.
  10. Cette sphère, cette planète.
  11. Il y a ici une ellipse de pensée qu’indique vaguement le mot pero. L’esprit qui répond à Dante ne dit pas que les chants s’éteignent réellement dans le ciel qu’il habite, mais que les actes de la vie contemplative, tout intérieurs, se dérobent à l’ouïe comme à la vue des mortels.
  12. Les décrets de Dieu.
  13. L’âme enflammée d’amour.
  14. Le sens est : « Comment sur la terre où l’esprit humain est, par rapport à ce qu’il devient ici, ce que la fumée est à la lumière, venait-il ce qu’on ne voit pas dans le ciel même, parce que sa sommité, c’est-à-dire Dieu, le retient en soi ? »
  15. Dans le duché d’Urbin, entre Gubbio et la Pergola.
  16. Le monastère de Santa Croce dell’ Avellana.
  17. Pierre des Onesti, contemporain de Pierre Damien, et fondateur du monastère de Notre-Dame sur le rivage adriatique, c’est-à-dire, de S. Maria in Porto, célèbre abbaye de Ravenne.
  18. « Quand je fus contraint d’accepter le chapeau de cardinal. »
  19. Saint Paul.
  20. « Veulent un cortège pompeux et des caudataires. »
  21. De saint Pierre Damien.