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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 320-324).


CHANT DIX-SEPTIÈME


Tel que vint à Climènes, pour s’éclaircir de ce qu’il avait entendu contre soi [1], celui qui encore rend les pères peu faciles aux prières de leurs fils [2] ; tel étais-je, et tel paraissais-je à Béatrice et à la sainte lampe qui auparavant avait pour moi changé de place [3].

Ce pourquoi ma Dame : « Exhale au dehors, me dit-elle, l’ardente vapeur de ton désir, de manière qu’en sortant elle offre bien l’image de l’interne empreinte ; non que notre connaissance croisse par ton parler, mais afin que, t’enhardissant à dire ta soif, on te verse à boire. » — O chère tige mienne, qui tellement t’élèves, que, comme voient les esprits terrestres qu’un triangle ne peut contenir deux angles obtus, ainsi tu vois, avant qu’elles soient, les choses contingentes, regardant le point [4] à qui tous les temps sont présents, tandis que j’étais avec Virgile en haut sur le mont où se guérissent les âmes, et en descendant dans le monde mort, me furent dites, touchant ma vie future, des paroles qui me pèsent, quoique je me sente bien affermi contre les coups du sort. Pour quoi mon désir sera satisfait d’entendre quelle fortune s’approche de moi ; car flèche prévue vient plus lentement [5].

Ainsi dis-je à cette même lumière qui auparavant m’avait parlé, et, comme le voulait Béatrice, mon désir fut confessé. Non par ces ambages où jadis s’engluait la gent insensée [6], avant que fût mis à mort l’Agneau de Dieu, qui ôte les péchés, mais par de claires paroles et en langage précis répondit cet amour paternel, enveloppé et brillant de sa propre allégresse : « la contingence, qui hors du livre de votre matière point ne s’étend [7], est toute peinte dans l’éternelle présence [8]. Elle n’en contracte cependant aucune nécessité, non plus que de l’œil où il se réfléchit, le navire qui descend le courant [9]. De là, comme à l’oreille la douce harmonie de l’orgue, vient à ma vue le temps qui pour toi se prépare. Tel qu’Hippolyte sortit d’Athènes par la perfidie d’une barbare marâtre, tel tu dois sortir de Florence. Cela l’on veut, et cela déjà l’on cherche ; et bientôt l’obtiendra qui le pourpense là où du Christ tous les jours on trafique [10]. Le cri public, comme de coutume, imputera la faute à l’offensé ; mais au vrai rendra témoignage Celui qui dispense la vengeance [11]. Tu laisseras toute chose le plus chèrement aimée, et c’est là le trait que l’arc de l’exil décoche le premier. Tu éprouveras combien d’autrui le pain est amer, et quel dur chemin est le monter et le descendre par l’escalier d’autrui. Et ce qui te pèsera le plus, ce sera la compagnie méchante et stupide avec laquelle tu tomberas en cette vallée ; qui, toute ingrate, toute folle et impie, se tournera contre toi ; mais peu après, elle, non toi, en aura les tempes fracassées [12]. De sa bestialité l’événement sera la preuve, de sorte qu’il te sera beau d’être resté seul à part. Ta première hôtellerie et ton premier refuge sera la courtoisie du grand Lombard, qui sur l’échelle porte le saint oiseau [13]. Si bénignement il te regardera, que, du faire et du demander, entre vous deux sera le premier celui qui entre les autres est le plus tardif [14]. Avec lui tu verras celui [15] qui, en naissant, de cette étoile valeureuse [16] tellement reçut l’empreinte, qu’illustres seront ses œuvres. Point ne s’en est-on encore aperçu à cause de l’âge tendre, autour de lui ces roues ayant tourné neuf années seulement. Mais avant que le Gascon [17] trompe le haut Henri, il fera de sa vertu briller des étincelles, n’ayant souci ni d’argent, ni de fatigues. Si connues seront ses magnificences, que ses ennemis mêmes n’en pourront tenir leurs langues muettes. Attends-toi à lui et à ses bienfaits : par lui beaucoup de gens seront transformés, riches et mendiants changeant de condition. Tu porteras de lui ceci écrit en ta mémoire, mais point ne le diras. » Et il dit des choses incroyables à ceux mêmes qui en seront témoins. Puis il ajouta : « Mon fils, ce sont là les gloses de ce qui t’a été dit ; voilà les embûches cachées derrière un petit nombre d’années. Je ne veux cependant pas que tu envies tes concitoyens, puisque ta vie doit dans l’avenir s’étendre bien au delà du châtiment de leurs perfidies [18]. »

Après qu’en se taisant l’âme sainte eut montré qu’elle avait achevé la trame de la toile dont je lui avais présenté la lisse, je commençai comme celui qui, doutant, désire conseil d’une personne qui droitement voit, et veut, et aime : — Bien vois-je, mon père, comme vers moi le temps se hâte, pour me porter un de ces coups d’autant plus rudes, que plus soi-même on s’abandonne : par quoi de prévoyance il est bon que je m’arme, de sorte que si m’est ravi le lieu le plus cher, je ne perde point les autres par mes vers [19].

En bas, dans le monde sans fin amer, et sur le mont du sommet duquel m’enlevèrent les yeux de ma Dame [20], et ensuite dans le ciel, de lumière en lumière [21], j’ai appris ce qui, si je le redis, à beaucoup sera d’aigre saveur : et si du vrai je suis ami timide, je crains d’être privé de la vie [22] parmi ceux qui ce temps appelleront ancien.

La lumière dans laquelle exultait mon trésor [23] que je trouvai là, resplendit d’abord, comme aux rayons du soleil un miroir d’or, puis répondit : « La conscience noircie ou par sa propre honte, ou par celle d’autrui, sentira certainement ta rude parole ; néanmoins, le mensonge écarté, publie toute la vision, et où est la gale laisse gratter [24]. Que si ta voix [25] est âpre au premier goût, digérée elle laissera ensuite une nourriture vitale. Ce tien cri fera comme le vent, qui plus fortement frappe les hautes cimes ; et ce ne te sera pas un médiocre honneur. Dans ces roues [26], sur le mont et dans la vallée de douleur, t’ont été montrées seulement les âmes connues par la renommée, parce que l’esprit de celui qui ouït, point ne se repose dans une ferme foi par un exemple qui ait sa racine inconnue et cachée, ni par aucun autre argument qui ne soit pas sensible. »

  1. Menacé de malheurs futurs par de vagues prédictions, Dante attend de Cacciaguida les éclaircissements qu’il lui a demandés à ce sujet, et il compare son anxiété à celle de Phaéton allant trouver sa mère Climènes pour savoir d’elle s’il était véritablement fils d’Apollon, ce qu’Épaphos lui avait nié.
  2. L’exemple de Phaéton foudroyé pour avoir mal guidé le char du Soleil, que son père Apollon, cédant à ses prières, lui avait permis de conduire, fait encore que difficilement les pères accordent à leurs fils ce que ceux-ci leur demandent.
  3. A Cacciaguida, qui était sorti de la croix lumineuse pour s’approcher de lui.
  4. Ce point auquel l’esprit, en montant toujours, parvient, après avoir traversé tous les cieux, et sur lequel il fixe ses regards, est Dieu ; et c’est pourquoi nous traduisons littéralement à qui, et non pas en qui.
  5. Moins forte est l’impression d’un mal prévu, comme moins profonde est la blessure que fait une flèche qui vient lentement.
  6. Les oracles obscurs dont les païens ne pouvaient démêler le sens.
  7. Le Poète compare la matière à un cahier, un livre où toute contingence est écrite, et ainsi le sens est : « les choses contingentes, qui sont toutes renfermées dans votre monde matériel. »
  8. Dans l’Être infini pour qui il n’existe qu’un présent éternel.
  9. Comme le navire qui descend le courant n’est point nécessité à descendre par l’œil où son image se peint, ainsi la prescience divine n’impose aucune nécessité d’être à ce qu’elle découvre infailliblement dans l’unité absolue au sein de laquelle il n’existe ni passé ni avenir.
  10. A Rome ; — Boniface VIII appela en Italie Charles, frère du roi de France, sous prétexte de réformer Florence, et en réalité pour en chasser le parti des Blancs, auquel Dante appartenait, et qui fut en effet chassé en 1302.
  11. Allusion aux désastres qui frappèrent les Noirs restés dans Florence ; tels que la chute du pont de Carraïa, où la foule s’était entassée, pour jouir du spectacle d’une fête sur l’Arno ; l’incendie de plus de dix-sept cents maisons, etc. Voyez Jean Villani, Chron., livre VIII.
  12. Quelques commentaires infèrent de ce passage que, contrairement à ce que dit Lionardo Aretino dans sa Vie de Dante, le Poète se serait opposé à l’attaque de Florence par les bannis, et ainsi n’aurait point été enveloppé dans leur sanglante défaite du mois de juillet 1304.
  13. Barthélemi de la Scala, seigneur de Vérone, qui seul de sa maison, dit la glose du manuscrit du Mont-Cassin, porte sur son écusson une échelle surmontée d’une aigle.
  14. « Au contraire de ce qui a lieu communément, ces dons précéderont ta demande. »
  15. Can-Grande, frère de Barthélemi et d’Alboïn, et tous trois fils d’Albert de la Scala.
  16. De Mars, où Dante est actuellement.
  17. Le pape Clément V. Après avoir favorisé l’élection de l’empereur Henri VII, il s’opposa par des menées sourdes à sa venue en Italie, qui eut lieu dans l’année 1310. Can-Grande avait alors environ dix-neuf ans.
  18. « Puisque tu vivras longtemps encore après avoir vu la punition de leurs perfidies. »
  19. « Je ne me prive point d’un autre asile par des vers offensants. »
  20. Du Paradis terrestre, qui forme le sommet du mont du Purgatoire. Dante monta au Ciel, soulevé par l’amour que lui inspiraient les yeux de Béatrice.
  21. D’astre en astre.
  22. « Que mon nom ne vive point. »
  23. Son trisaïeul chéri.
  24. Nous avons le même proverbe : Qui est galeux se gratte.
  25. « Ta parole. »
  26. « Ces cercles célestes. »