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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 259-262).


CHANT DEUXIÈME


O vous qui, sur une frêle nacelle, désireux d’écouter, suivez mon vaisseau, qui chantant vogue, retournez vers vos rivages ; ne vous hasardez point dans l’Océan, où peut-être, me perdant, demeureriez-vous égarés.

La mer où j’entre jamais ne fut parcourue : Minerve m’inspire, Apollon me conduit, et les neuf Muses me montrent l’Ourse.

Vous, peu nombreux, qui de bonne heure avez levé la tête vers le pain des Anges, dont ici l’on se nourrit sans en être rassasié, bien pouvez-vous lancer votre navire sur la haute mer, en suivant le sillon que j’ouvre dans l’eau, qui soudain se referme.

Des héros qui passèrent à Colchos, moindre que ne sera le vôtre, fut l’étonnement, lorsqu’ils virent Jason devenu laboureur [1].

La soif innée et perpétuelle du royaume divin nous emportait avec une vitesse presque égale à celle du ciel. Béatrice regardait en haut, et moi je la regardais ; et peut-être en ce qu’il faut du temps pour qu’un trait soit posé, et se détache de la noix, et vole, je me vis arrivé où une chose merveilleuse attira mon regard : et lors celle à qui mon souci ne pouvait être caché, se tournant vers moi, aussi joyeuse que belle : « Élève, », me dit-elle, « ton esprit reconnaissant à Dieu, qui nous a conduits dans la première étoile [2]. »

Il me sembla que nous couvrait une nuée épaisse, dense et polie, telle qu’un diamant que le soleil frapperait. La perle éternelle nous reçut au dedans de soi, comme l’eau, sans se diviser, reçoit un rayon de lumière.

Si là j’étais corporellement, et qu’ici point ne se comprenne comment une étendue en peut admettre une autre, ce qui doit être si un corps pénètre un autre corps ; plus devrait nous enflammer le désir de contempler cette essence, dans laquelle se voit comment s’unirent notre nature et Dieu. Ce que nous tenons par la foi, là se verra, non démontré, mais connu par soi-même, à la manière du premier vrai que l’homme croit [3].

Je répondis : — Madonna, aussi dévotement qu’il se peut, je rends grâces à celui qui m’a tiré du monde mortel ; mais dites-moi ce que sont les signes obscurs de ce corps [4], lesquels là en bas sur la terre donnent lieu à des fables sur Caïn. Elle sourit un peu ; puis : « Si l’opinion des mortels erre, » dit-elle, « lorsque la clef des sens n’ouvre pas [5], point, certes, ne devrais-tu désormais être frappé d’étonnement, voyant que, même à la suite des sens, court est le vol de la raison. Mais dis-moi ce que de toi-même tu en penses. » Et moi : — Ce qui là-haut nous apparaît de divers, est, je crois, l’effet des corps rares et denses [6]. Et elle : « Profondément submergée dans le faux tu verras, certes, ta croyance, si tu écoutes bien le raisonnement que j’y opposerai. La huitième sphère [7] contient beaucoup d’astres, qu’à leur aspect on peut reconnaître différents de grandeur et d’éclat. Si cela venait seulement de la rareté et de la densité, une seule vertu serait en tous, distribuée avec ou plus, ou moins d’abondance, ou également. Des vertus diverses doivent procéder de principes formels, et ceux-ci, hors un, seraient détruits par les conséquences de ton raisonnement. De plus, si la rareté était de cette teinte brune la cause que tu demandes, soit qu’en quelqu’une de ses parties fut privée de sa matière, cette planète [8], soit que, comme le gras et le maigre sont répartis dans un corps, ainsi fussent dans sa masse des couches superposées, le premier serait manifeste, pendant les éclipses de soleil, par la lumière qui la traverserait comme tout autre milieu rare. Cela n’est pas : voyons donc l’autre ; et s’il arrive que je l’annule, ta conjecture sera démontrée fausse. Si la lumière ne pénètre pas au delà de la couche rare, il doit y avoir un point où la couche contraire ne la laisse plus passer ; et de ce point le rayon venu du dehors se réfléchit, comme la couleur à travers le verre derrière lequel du plomb est caché [9]. Tu diras que là [10] le rayon se montre plus obscur, parce qu’il est réfléchi d’un point plus en arrière [11]. L’expérience, d’où doivent découler les ruisseaux de vos arts [12], peut, si tu veux y recourir, résoudre cette instance. Prends trois miroirs ; places-en deux à une égale distance de toi, et qu’entre ceux-ci, mais plus loin, tes yeux rencontrent l’autre : tourne vers eux, fais que derrière toi soit une lumière qui éclaire les trois miroirs, et revienne à toi réfléchie par tous : bien que le miroir le plus éloigné ne te renvoie pas autant de lumière, tu le verras, comme cela doit être, resplendir également. Maintenant comme, frappée par de chauds rayons, la matière de la neige demeure privée de la couleur et du froid primitifs ; ainsi demeuré dans ton entendement, je veux t’informer [13] d’une lumière si vive, qu’elle te paraîtra scintillante d’éclat. Au dedans du ciel et de la divine paix [14], tourne un corps [15], dans la vertu duquel gît l’être de tout ce qu’il contient. Le ciel suivant [16], où se voient tant d’étoiles, distribue cet être entre diverses essences distinctes de lui, et contenues en lui. Les autres cieux [17] disposent pour leurs fins, et comme de semences, des vertus distinctes, par des différences variées qu’ils ont en soi. Ces organes du monde [18], comme tu le vois maintenant, vont ainsi de degré en degré, recevant d’au-dessus, et opérant au-dessous. Regarde bien comment par cette route je vais au vrai que tu désires, afin qu’ensuite tu puisses tenir seul le gué [19]. Comme du forgeron l’œuvre du marteau, des moteurs bienheureux émane la vertu et le mouvement des saintes sphères ; et le ciel, qu’embellissent tant de lumières, de la profonde intelligence qui le meut reçoit l’image et s’en empreint. Et comme dans votre poussière, par divers membres conformés pour diverses fonctions, l’âme s’épand ; ainsi l’intelligence épand sa bonté par la multiplicité des étoiles, se mouvant elle-même dans son unité. Une vertu diverse, pénètre en chacun de ces corps précieux [20] qu’elle anime, s’unit à lui comme à vous la vie. A cause de la nature heureuse d’où elle dérive, la vertu répandue dans le corps brille comme la joie à travers une brillante pupille. D’elle vient la différence qui apparaît entre une lumière et une autre lumière, non de la rareté ou de la densité ; elle est le principe formel qui produit, conformément à sa bonté [21], l’obscur et le clair. »

  1. « Les Grecs qui allèrent à Colchos pour enlever la Toison d’or, ne furent pas si étonnés que vous le serez, lorsqu’ils virent Jason, après avoir dompté les bœufs qui jetaient du feu par les narines, labourer la terre pour y semer les dents du Dragon tué par Cadmus, desquels naquirent des hommes armés. »
  2. La Lune.
  3. Les vérités premières auxquelles l’homme adhère en vertu, non du raisonnement, mais d’une simple et pure intuition.
  4. Les taches de la Lune, que l’ignorance populaire dit être Caïn portant sur ses épaules un fagot d’épines.
  5. « Lorsque les sens ne nous apprennent pas ce que sont réellement les choses dont nous jugeons. »
  6. Il veut dire que les taches de la lune sont, — à ce qu’il croit,— l’effet de la densité plus ou moins grande de ses différentes parties.
  7. Le ciel des étoiles fixes.
  8. « Soit qu’il existât dans la planète, percée de part en part, un vide. »
  9. Le verre étamé.
  10. « Dans la Lune. »
  11. D’un point plus éloigné du Soleil que la superficie de la planète.
  12. « De votre science. » — Ici comme ailleurs, Dante affecte d’employer le langage de l’École.
  13. Encore un mot de l’École, pour t’éclairer, t’illuminer.
  14. Voyez Chant 1.
  15. Le Ciel au-dessous de l’Empyrée, dit le premier Mobile.
  16. Le huitième.
  17. Les sept cieux inférieurs, de Saturne, Jupiter, Mars, etc. Les Scolastiques enseignaient, d’après Aristote, qu’il y avait dans les corps deux principes : l’un matériel, le même en tous ; l’autre formel, divers en chacun, et qu’ils appelaient la forme substantielle, laquelle constituait les différentes espèces, et engendrait les vertus différentes des corps.
  18. Les divers cieux qui par leurs mutuelles relations, et l’action propre de chacun d’eux, coopèrent à l’ordre du monde.
  19. « Te diriger seul. »
  20. « De ces étoiles. »
  21. « Selon le degré de sa bonté, de sa perfection ; » ou bien : « selon qu’elle se répand avec plus ou moins d’abondance dans une partie du corps et dans une autre partie. »