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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 118-122).


CHANT TRENTE-TROISIÈME


De l’horrible pâture ce pécheur souleva la bouche, et l’essuya aux cheveux de la tête que par derrière il avait broyée. Puis il commença : « Tu veux que je renouvelle la douleur désespérée qui, seulement d’y penser, m’oppresse le cœur, avant que je parle. Mais si mes paroles doivent être une semence d’où sortira l’infamie pour le traître que je ronge, tu me verras pleurer et parler tout ensemble. Je ne sais qui tu es, ni comment tu es venu ici-bas ; mais à t’entendre, bien me parais-tu Florentin. Sache que je fus le comte Ugolin [1], et celui-ci est l’archevêque Roger : tout à l’heure je te dirai pourquoi je lui suis un pareil voisin. Que, par l’effet de ses méchantes pensées, me fiant à lui, je fus pris, et ensuite mis à mort, pas n’est besoin de le dire ; mais ce que tu ne peux avoir appris, combien ma mort fut cruelle, tu l’entendras et tu sauras si par lui je fus offensé. Un étroit pertuis est dans la mue [2], appelée à cause de moi de la Faim, et où il faut que d’autres encore soient enfermés. Il m’avait, par son ouverture, déjà montré plusieurs fois la lune, quand je tombai dans le mauvais sommeil, qui, par un songe, déchira pour moi le voile de l’avenir. Roger me paraissait maître et seigneur, et chassait le loup et les louveteaux vers les monts qui empêchent les Pisans de voir Lucques : avec des chiennes maigres, agiles et bien dressées, devant lui il avait posté Gualandi, et Sismondi, et Lanfranchi. Après une plus longue course, fatigués me paraissaient le père et le fils, et il me semblait voir les dents aiguës leur ouvrir les flancs ; lorsque avant le matin je fus réveillé, j’entendis mes fils, qui étaient avec moi, se plaindre en dormant et demander du pain. Bien cruel es-tu, si déjà tu ne t’attristes, pensant à ce qui s’annonçait à mon cœur ; et si tu ne pleures pas, de quoi pleureras-tu ? Déjà ils étaient éveillés, et l’heure approchait où, de coutume, la nourriture on nous apportait, et, à cause de son rêve, chacun était en anxiété. Et j’entendis en bas sceller la porte de l’horrible tour, et de mes fils je regardai le visage, sans rien dire. Je ne pleurais pas, tant au dedans je fus pétrifié : ils pleuraient eux ; et mon petit Anselme dit : — Père, comme tu regardes ! Qu’as-tu ?… Cependant je contins mes larmes, et ne répondis point, ni de tout ce jour, ni la nuit d’après, jusqu’à ce que le soleil se fût de nouveau levé sur le monde. Lorsqu’un faible rayon eut pénétré dans le triste cachot, et que sur quatre visages je vis mon propre aspect [3]. De douleur les deux mains je me mordis ; et ceux-là, pensant que c’était par l’envie de manger, soudain se levèrent, et dirent : — Père, bien moins de peine nous serait-ce, si de nous tu mangeais ; tu nous as revêtus de ces misérables chairs, et toi aussi dépouille-nous en !… Lors je me calmai, pour ne pas les affliger plus. Ce jour et le suivant, nous demeurâmes muets. Ah ! terre barbare, pourquoi ne t’ouvris-tu point ? Quand nous fûmes au quatrième jour, Guaddo tomba étendu à mes pieds, disant : — Père, pourquoi ne me secoures-tu ?… Là il mourut : et, comme tu me vois, je vis les trois autres tomber, un à un, entre le cinquième jour et le sixième ; et moi, déjà aveugle, de l’un à l’autre à tâtons j’allais ; trois jours je les appelai après qu’ils furent morts… Puis, plus que la douleur, puissante fut la faim. »

Cela dit, il tourna les yeux, et renfonça les dents dans le crâne misérable, qu’il broya comme le chien broie les os.

Ah ! Pise, honte des peuples du beau pays où sonne le si [4], puisqu’à te punir tes voisins sont lents, que la Capraïa et la Gorgona [5] se meuvent et barrent l’Arno à son embouchure, de sorte qu’en toi tous soient noyés. Si le comte Ugolin était soupçonné d’avoir en trahison livré tes châteaux, tu ne devais pas infliger à ses fils un pareil tourment. Nouvelle Thèbes, l’âge nouveau rendait innocents Uguccione et le Brigata [6], et les deux autres que plus haut nomme ce chant.

Passant outre, nous vînmes en un lieu où durement la glace en enveloppe d’autres, étendus, non le visage en bas mais à la renverse. Là les pleurs mêmes empêchent de pleurer ; sur les yeux trouvant un obstacle, ils rentrent en dedans pour accroître l’angoisse, parce que les premières larmes se congèlent, et comme des visières de cristal, au dessous des cils, remplissent toute la coupe.

Quoique le froid eût, comme un cal, privé mon visage de tout sentiment, il me semblait sentir un peu de vent ; sur quoi je dis ; — Maître, qu’est-ce qui le produit ? Ce lieu n’est-il pas vide de toute vapeur ? Et lui à moi : « Tu seras bientôt là où, voyant la cause de ce souffle, l’œil à ta question répondra. » Lors un de ces malheureux qu’enveloppe la froide croûte nous cria : « O âmes si cruelles que la demeure la plus basse vous est assignée, ôtez-moi du visage les durs voiles, que je puisse un peu exhaler la douleur dont mon cœur est plein, avant que les pleurs regèlent. » Et moi à lui : — Si tu veux que je te soulage, dis-moi qui tu es ; et si je ne te dégage, que j’aille au fond de la glace ! Il répondit donc : « Je suis Frate Albérigo [7], et, des fruits du mauvais jardin, ici je reçois datte pour figue [8]. » Oh ? lui dis-je, es-tu donc mort ? Et lui à moi : « Ce qu’il en est de mon corps dans le monde d’en haut, entièrement je l’ignore. Tel est le privilège de cette Ptolomea [9], que souvent l’âme y tombe avant que l’y pousse Atropos [10]. Et afin que plus volontiers tu me racles du visage les larmes devenues verre, sache qu’aussitôt que l’âme trahit, comme je l’ai fait, un démon s’empare de son corps, et ensuite le gouverne, jusqu’à ce que son temps soit accompli. Elle tombe dans cette caverne ; et peut-être qu’encore là-haut se voit le corps de celui qui, derrière moi, grelotte. Tu dois le savoir, si tu ne fais que d’arriver ici : c’est ser Branca d’Oria [11], et plusieurs années ont passé déjà, depuis qu’il fut ainsi enserré. » — Je crois, lui dis-je, que tu te trompes, Branca d’Oria n’est nullement mort : il mange, et boit, et dort, et se vêt. — « Plus haut, me dit-il, dans la fosse des Malebranchi, où bout la poix visqueuse, n’était pas encore venu Michel Zanche, que celui-ci, à sa place, laissa un diable dans son corps, aussi bien que son parent [12] qui avec lui commit la trahison. Mais, maintenant, ici étends la main, et ouvre-moi les yeux ! » Je ne les lui ouvris point ; et ce fut courtoisie que de lui être discourtois. Ô Génois, hommes de mœurs à part, et pleins de tous vices, que de vous le monde n’est-il délivré ? Tels êtes-vous, qu’avec le pire esprit de la Romagne je trouvai l’un de vous, dont, à cause de son œuvre, l’âme se baigne dans le Cocyte, tandis qu’encore, en haut, le corps paraît vivant.

  1. Ugolino, comte de la Gherardesca, noble Pisan du parti Guelfe. D’accord avec l’archevêque Ruggieri degli Ubaldini, il chassa de Pise son neveu Nino, et se fit seigneur de la ville à sa place. Mais, par envie et par haine de parti, l’archevêque, aidé des Gualandi, des Sismondi et des Lanfranchi, souleva le peuple contre le comte, fit prisonniers lui, ses deux fils Gaddo et Ugaccione, et ses trois petits-fils, Ugolino, surnommé il Brigata, Arrigo et Anselmuccio, les enferma dans la tour des Gualandi, dite des Sept-Voies : puis, afin qu’on ne pût leur porter d’aliments, en fit jeter les clefs dans l’Arno.
  2. La tour où on l’enferma, comme on enferme les poulets dans une mue, et qui depuis lors appelée la Tour de la Faim.
  3. « Lorsqu’en voyant ces visages défaits, je compris combien je l’étais moi-même. »
  4. Du pays où se parle la langue italienne.
  5. Deux petites îles situées près de l’embouchure de l’Arno.
  6. L’un fils, l’autre petit-fils d’Ugolin.
  7. Alberigo de Manfredi, seigneur de Faenza, se dit frère Gaudente. S’étant brouillé avec quelques-uns d’eux, il feignit de se réconcilier, et les invita à un repas somptueux. Au moment où il ordonnait d’apporter les fruits, ce qui était le signal convenu, des sicaires apostés se ruèrent sur les convives, et en tuèrent plusieurs.
  8. « Pour le mal que j’ai fait, je reçois mal plus grand. »
  9. Troisième enceinte du neuvième Cercle, ainsi nommée ou de Ptolémée, roi d’Égypte, qui trahit Pompée après sa défaite à Pharsale, ou de Ptolémée, prince des Juifs, qui tua en trahison son beau-père et deux de ses cousins.
  10. Celle des trois Parques qui tranche le fil de la vie.
  11. Génois qui tua en trahison Michel Zanche, son beau-père, que Dante met aussi en enfer, parmi les artisans de fraude, ch. xxii.
  12. On dit que c’était un de ses neveux, qui l’aida à commettre le meurtre.