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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 56-59).


CHANT SEIZIÈME


Déjà j’étais en un lieu où s’entendait, semblable au bourdonnement d’une ruche, le bruissement de l’eau tombant dans l’autre enceinte, quand trois ombres, en courant, se détachèrent ensemble d’une troupe qui passait sous la pluie de l’âpre martyre. Elles venaient vers nous, et chacune d’elles criait : « Arrête, toi qui, à tes vêtements, nous parais être de notre ville perverse ! » Hélas ! que de plaies récentes et vieilles je vis sur leurs membres sillonnés par les flammes ! J’en pleure encore, quand le souvenir m’en revient. Mon Maître, attentif à leurs cris, vers moi tourna les yeux, et dit : « Attends ! avec ceux-ci il faut être courtois ; et n’était le feu qui darde sur le sol, je dirais que la hâte te convient plus qu’à eux. »

Quand nous nous arrêtâmes, ils recommencèrent leur antique gémissement, et arrivés près de nous, tous trois firent de soi une roue[1]. Et comme, avant de se saisir et de se frapper, les athlètes oints et nus avisent où la proie leur offrira le plus d’avantage ; ainsi chacun d’eux, en tournant, dirigeait vers moi son visage, de sorte qu’au mouvement du cou celui des pieds continuellement était contraire [2]. Si la misère de ce bas lieu et notre face noire et dépouillée attirent le dédain sur nous et nos prières, commença l’un d’eux, que notre renommée ploie ton âme à nous dire qui tu es, toi qui, vivant, meus sans danger tes pieds dans l’Enfer. Celui-ci, dont tu me vois suivre les traces, et qui tout nu et pelé va, fut d’un rang plus élevé que tu ne crois : il fut petit-fils de la bonne Gualdrade ; Guidoguerra [3] était son nom, et durant toute sa vie, beaucoup il fit avec la tête et avec l’épée. L’autre qui foule le sable après moi, est Tegghiajo Aldobrandi [4], dont le nom devrait être cher dans le monde. Et moi, qui avec eux suis en croix, je fus Jacopo Rusticucci [5], et, certes, plus que tout m’a nui ma femme revêche. »

Si j’eusse été à l’abri du feu, je me serais jeté en bas parmi eux, et je crois que le Maître l’eût souffert : mais, parce que je me serais brûlé et grillé, la peur vainquit le bon vouloir qui de les embrasser me rendait avide. Puis je commençai : — Lorsque le Maître me dit des paroles par lesquelles je compris que venaient des gens tels que vous. Votre condition m’inspira, non du dédain, mais une douleur si grande que tard elle s’éteindra. Je suis de votre pays ; et toujours vos œuvres et vos noms honorés j’écoutai et me rappelai avec amour. Je laisse le fiel, et vais pour les doux fruits [6] à moi promis par le guide véridique ; mais jusqu’au centre il faut avant que je plonge.

« Que longtemps l’âme conduise tes membres, répondit alors celui-là, et qu’après toi luise ta renommée. Mais dis-nous si la vaillance et la courtoisie continuent d’habiter notre ville, ou si tout à fait elles en sont parties. Guillaume de Borsieré [7], qui depuis peu gémit avec nous, et avec les autres s’en va là, nous a, par ce qu’il nous en a dit, contristés beaucoup. »

La gent nouvelle et les gains subits ont, ô Florence, engendré en toi tant d’orgueil et d’excès, que déjà tu en pleures ! m’écriai-je, la face levée ; et les trois qui ouïrent cette réponse se regardèrent l’un l’autre, comme on se regarde à l’aspect du vrai.

« Si à chaque fois, répondirent-ils tous, il t’en coûte si peu pour satisfaire autrui, heureux es-tu de pouvoir ainsi parler à ton gré. Cependant si tu sors de ces sombres lieux et revois encore les beaux astres, quand joyeux tu diras : Je fus là, fais qu’en ton discours nous soyons… » Lors ils rompirent la roue, et, fuyant leurs jambes agiles semblèrent des ailes. Avant qu’amen on eût pu dire, ils avaient disparu : sur quoi le Maître jugea bon de partir.

Je le suivais, et peu encore nous avions marché, quand le bruit de l’eau devint si proche, qu’à peine eussions-nous pu nous entendre parler. Comme ce fleuve qui, par son propre chemin, coule d’abord du mont Viso vers le Levant [8], à gauche de l’Apennin, et qui s’appelle Aquacheta avant de descendre dans son lit inférieur, puis change de nom à Forli [9], bruit en tombant des Alpes, au-dessus de San-Benedetto [10], où mille devraient trouver une demeure ; ainsi, en tombant d’une roche escarpée, cette eau noire bruissait tellement, qu’en peu de temps l’oreille en serait blessée.

J’étais ceint d’une corde avec laquelle j’avais plus d’une fois eu la pensée de prendre la panthère au poil tacheté [11]. Après l’avoir détachée de moi, comme me l’avait commandé mon Maître, je la lui tendis rassemblée et roulée : Et lui, s’étant détourné à droite, la lança un peu loin du bord, dans le profond gouffre.

— Il convient, certes, disais-je en moi-même, que quelque chose de nouveau réponde à ce nouveau signal qu’ainsi de l’œil seconde le Maître [12].


Oh ! que circonspects devraient être les hommes avec ceux qui ne voient pas seulement l’acte, mais dont l’intelligence qui découvre au dedans les pensées ! Il me dit : « Tout à l’heure, en haut, va venir ce que j’attends et ce que songe ta pensée : il convient que bientôt ta vue l’aperçoive. » Toujours autant qu’il peut, l’homme doit clore ses lèvres à la vérité qui ressemble au mensonge ; car, sans faute aucune, il semble honteux.

Mais ici je ne puis le taire, et par les vers de cette Comédie[13], qui puisse te plaire longtemps, je te jure lecteur, qu’à travers l’air épais et sombre, je vis monter, nageant, une figure qui aurait troublé le cœur le plus ferme ; semblable à celui qui, ayant plongé pour dégager l’ancre retenue par un rocher ou quelque autre empêchement caché dans la mer, étend les bras et le corps, ramenant à soi les pieds.

  1. « Tournèrent en cercle, » parce qu’il leur était défendu de s’arrêter un seul instant.
  2. Les pieds se portant en avant, et le cou en arrière, pour voir Dante et pour lui parler.
  3. De Gualdrade et du comte Guido naquit Ruggieri, et, de Ruggieri, Guidoguerra, qui, à la tête de quatre cents Guelfes de Florence, décida la victoire que Charles Ier remporta dans la Pouille sur Manfred.
  4. De la famille des Adimari de Florence. « Son nom devrait être cher à sa patrie, » parce que si les Florentins avaient écouté son conseil de ne pas combattre contre les Siennois, ils n’auraient pas éprouvé la défaite d’Arbia, ou de Mont-Aperti.
  5. Riche Florentin qui, ayant une femme acariâtre, la quitta et se jeta dans d’infâmes débauches.
  6. « Je ne fais que traverser ces lieux amers, pour aller où se cueillent les doux fruits ; » dans le Paradis, où Virgile a promis de le conduire.
  7. Boccace parle de Guillaume Borsieré comme d’un cavalier plein de valeur, d’enjouement et de vivacité.
  8. Qui, pendant qu’il coule dans son propre lit, avant de se jeter dans le Pô, se dirige vers le Levant.
  9. Où il prend le nom de Montone.
  10. Riche abbaye située prés de la chute du Montone, et qui aurait du être la demeure de mille religieux, au lieu du petit nombre que la Mauvaise administration des revenus permettait d’y entretenir. D’autres disent doveva, au lieu de dovria, et, sur l’autorité de Boccace, pensent qu’il s’agit d’un vaste château que les Conti, seigneurs de cette partie des Alpes, avaient eu dessein de faire bâtir, et dans l’enceinte duquel ils devaient transporter les habitants de plusieurs villages. Mais, l’auteur de ce projet étant mort, il resta sans exécution.
  11. On raconte que, dans sa jeunesse, Dante prit l’habit de saint François, et que, l’ayant quitté, il resta néanmoins, jusqu’à sa mort, du tiers ordre des Franciscains. Cette tradition admise, la corde dont il parle ici serait le cordon avec lequel il avait espéré vaincre « la panthère, » figure de l’appétit sensuel.
  12. Comme le Joueur pousse, en quelque façon, et dirige de l’œil la boule qu’il vient de lancer.
  13. La Divina Commedia, nom donné par Dante à son poème, et que l’usage a consacré.