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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 45-48).


CHANT TREIZIÈME


Nessus n’avait pas encore regagné l’autre bord, lorsque nous entrâmes dans un bois où nul sentier n’était tracé. Point de feuillage vert, mais de couleur sombre ; point de rameaux unis, mais noueux et tortus ; point de fruits, mais sur des épines des poisons.

Les bêtes sauvages qui, entre Cecina et Corneto [1], haïssent les lieux cultivés, n’ont point de halliers si âpres et si épais.

Là, les hideuses Harpies, qui chassèrent des Strophades [2] les Troyens, avec le triste présage du futur désastre, font leurs nids. Elles ont de vastes ailes, des cols et des visages humains, des pieds armés de griffes, et des plumes à leur large ventre ; elles se lamentent sur ces arbres étranges. Et le bon Maître : « Avant de pénétrer plus loin, sache, me dit-il, que tu es dans la seconde enceinte [3], et y seras tant que tu chemineras dans l’horrible sablon. Regarde bien, et tu verras des choses qui te rendront mes paroles croyables [4]. »Déjà, de toutes parts, j’entendais pousser des gémissements, et ne voyais personne ; de sorte que, troublé, je m’arrêtai. Je crois qu’il crut que je croyais [5] que cette foule de voix, sortant d’entre les troncs, venait de gens qui se cachaient de nous. Ce pourquoi le Maître dit : « Si tu romps quelque branche d’un de ces arbres, rompues aussi seront les pensées que tu as [6]. » Lors, avançant un peu la main, je cueillis un petit rameau d’un épais buisson, et le tronc cria : « Pourquoi me mutiles-tu ? » Puis devenu tout noir de sang, il cria de nouveau : « Pourquoi me brises-tu ? N’as-tu aucun sentiment de pitié ? Nous fumes hommes, maintenant nous sommes buissons. Ta main devrait être plus pieuse, eussions-nous des âmes de serpents. »

Comme le bois vert allumé par un bout gémit de l’autre, l’air sortant en sifflant ; ainsi, de ce tronc, sortaient ensemble des paroles et du sang, sur quoi je laissai tomber le rameau, et demeurai comme un homme qui craint. « Ame blessée, répondit mon sage Guide, si auparavant il avait pu croire ce qu’il a vu pourtant dans mes vers, il n’aurait pas sur toi porté la main. Mais ce que la chose a d’incroyable m’a fait le pousser à un acte dont je m’afflige moi-même. Mais dis-lui qui tu fus, afin qu’en guise d’amende, il rafraîchisse ta mémoire dans le monde où il lui est permis de retourner. » Et le tronc : « Tant me séduit ton doux parler que je ne me puis taire, et souffrez qu’un peu je me laissa aller au charme de discourir. Je suis celui qui tint les deux clefs du cœur de Frédéric [7], et ouvrant et fermant, si doucement je les tournais, que de son secret j’éloignai tout autre. Tant fus-je fidèle au glorieux office, que j’en perdis le pouls et le sommeil. La courtisane [8] qui du palais de César jamais ne détourna ses yeux effrontés, perte de tous, et des cours le vice, enflamma contre moi toutes les âmes, et ceux qu’elle enflammait enflammèrent tellement Auguste, que les joyeux honneurs se changèrent en un triste deuil. Mon âme indignée, croyant en mourant fuir le mépris, me rendit injuste contre moi juste. Par les nouvelles racines de ce bois, je vous jure que jamais je ne violai la foi à mon seigneur, qui d’honneur fut si digne. Et si l’un de vous retourne dans le monde, qu’il relève ma mémoire, encore abattue du coup que lui porta l’envie. »

Il se tut, et le Poète attendit un peu, puis il me dit : « Ne perds pas de temps, mais parle et interroge-le, si plus tu désires savoir. Et moi à lui : — Demande-lui encore ce que tu croiras devoir m’agréer ; je ne le pourrais moi-même, tant mon cœur est ému de pitié. Il recommença donc : « Si celui-ci libéralement t’accorde ta prière, esprit emprisonné, qu’il te plaise aussi de nous dire comment l’âme est liée à ces arbres noueux ; et, si tu le peux, dis-nous si quelqu’un jamais se dégage de tels membres. »

Alors fortement souffla le tronc, puis le souffle se changea en cette voix : « Brièvement il vous sera répondu. Lorsque l’âme féroce quitte le corps dont elle s’est elle-même arrachée, Minos l’envoie à la septième bouche ; elle tombe dans la forêt, non en un lieu choisi, mais où le hasard la jette : là elle germe comme un grain d’épeautre ; s’élevant, elle devient une tige et un arbre silvestre. Les Harpies, se repaissant de ses feuilles, ouvrent un passage à la douleur qu’elles lui font ressentir [9]. Comme les autres nous viendrons rechercher nos dépouilles, mais cependant aucun ne les revêtira ; car il n’est pas juste que l’homme recouvre ce que lui-même il s’est ravi. Ici nous les traînerons, et dans la lugubre forêt nos corps seront suspendus, chacun au tronc de son ombre tourmentée. »

Nous demeurions attentifs, croyant qu’il voulait dire autre chose, quand nous surprit un bruit semblable au fracas des bêtes et des branches qu’entend celui qui voit venir le sanglier et la meute qui le suit. Et voilà qu’apparaissent, vers la gauche, deux damnés nus et déchirés, fuyant, de telle vitesse, qu’à travers la forêt ils brisaient tout obstacle.

Celui de devant : « Accours, accours, ô Mort ! » Et l’autre, qui paraissait souffrir d’aller lentement, criait : « Lappo, tes jambes ne furent pas si prudentes aux joutes de Toppo [10]. » Et puis l’haleine lui manquant peut-être, de lui et d’un buisson il fit un seul groupe. Derrière eux la forêt de chiennes noires, affamées et courant comme des lévriers qu’on vient de détacher, elles enfoncèrent les dents dans celui qui s’était tapi, et le déchirèrent pièce à pièce, puis emportèrent ces lambeaux palpitants.

Alors mon Guide me prit par la main et me conduisit au buisson, qui, à cause des blessures sanglantes, en vain pleurait : « O Jacopo de Sant’ Andrea [11], que t’a servi de te faire de moi une défense ? En quoi suis-je coupable de ta méchante vie ? » Quand le Maître près de lui se fut arrêté : « Qui fus-tu, dit-il, toi qui, par tant de plaies, souffles avec le sang tant de paroles douloureuses ? » Et lui à nous ? « O âmes qui êtes venues pour voir l’indigne saccage qui m’a ainsi dépouillé de mes feuilles, recueillez-les au pied de la tige. Je fus de la cité qui substitua Baptiste à son premier patron [12] ; c’est pourquoi celui-ci l’affligera toujours avec son art [13] : et n’était qu’au passage de l’Arno, de lui se voient encore quelques restes[14], les citoyens, qui de nouveau la fondèrent sur les cendres laissées par Attila, auraient travaillé en vain.

De ma maison je me fis un gibet [15]. »

  1. Cecina, fleuve qui se jette dans la mer, à une demi-journée de Livourne, du côté de Rome. Corneto, château du patrimoine de saint Pierre. Cette partie de la Maremme est couverte de bois et de buissons, peuplés de daims, de chevreuils et de sangliers. (Venturi.)
  2. Iles de la mer Ionienne. (Voyez Énéide, liv. III, v. 254 et suivants.)
  3. Celle des Suicidés.
  4. « Qui rendront croyable ce que je raconte de Polydore, que sur son corps avait cru un arbuste, les rameaux duquel, arrachés par Énée, répandirent du sang. » (Énéide, liv. III.)
  5. Le même jeu de mots se retrouve dans l’Arioste :
    Io credea e credo, e creder credo il vero
    Orlando, cant. IX, oct. 23.
  6. « Tu seras désabusé de la pensée que tu as, que ces voix viennent de gens cachés entre les troncs. »
  7. Pierre des Vigpes, né à Capoue, devint chancelier de Frédéric II et posséda toute sa confiance. Accusé par des envieux d’avoir révélé au pape Innocent les secrets de son maître, l’empereur, trop crédule, le dépouilla de ses dignités et lui fit crever les yeux. Ne pouvant supporter l’infamie d’un traitement si injuste à la fois et si barbare, Pierre des Vignes se brisa la tête contre les murs d’une église.
  8. L’envie.
  9. Lorsqu’on brise un de leurs rameaux, ces malheureux ressentent une douleur qui leur arrache des cris, lesquels sortent par l’ouverture du rameau brisé.
  10. Lappo, de Sienne, grand dissipateur, voyant l’armée siennoise défaite par les Arétins près de la Pieve del Toppo, se jeta en désespéré au milieu des ennemis et se fit tuer.
  11. Gentilhomme de Padoue qui, ayant dissipé tout son bien, se tua de désespoir.
  12. Florence, auparavant dédiée à Mars, prit pour patron saint Jean-Baptiste, lorsqu’elle devint chrétienne.
  13. « Lui suscitera toujours des guerres. »
  14. À l’entrée de Pontevecchio, on voit encore un piédestal sur lequel autrefois était une statue de Mars.
  15. Quelques-uns croient que Dante parle ici de Rocco de’ Mozzi qui, ayant dissipé de grandes richesses, se pendit pour échapper à la pauvreté ; selon d’autres, il s’agit de Lotto Degli Agli, qui se pendit de remords d’avoir rendu une sentence injuste. Boccace pense que Dante n’a voulu désigner aucun personnage particulier, mais en général tous ceux qui, dans ce temps-là, se suicidèrent à Florence.