La Divine Comédie (trad. Artaud de Montor)/Paradis/Chant X

Traduction par Alexis-François Artaud de Montor.
Garnier Frères (p. 305-308).
Celui qui est le plus près, à ma droite, fut Albert de Cologne…
moi, je suis Thomas d’Aquin. (P. 307.)

CHANT DIXIÈME


L a première et ineffable valeur, en contemplant son fils avec l’amour qui naît de l’une et de l’autre, a fait avec tant d’ordre tout ce que notre intelligence peut comprendre et ce que nos yeux peuvent considérer, que celui qui admire ce spectacle ne peut en jouir sans participer à l’excellence du créateur. Lecteur, lève donc les yeux avec moi vers ces hautes sphères, qui tournent près de nous en sens contraire ; commence à te plaire dans la science de ce maître, qui aime tant son ouvrage, qu’il y attache continuellement ses regards.

Vois d’où part ce cercle oblique. Il porte les planètes, pour satisfaire au monde qui les attend : si leur direction n’avait pas cette obliquité, cette immense vertu serait inutile au ciel, et là-bas toute espèce de puissance serait éteinte. Suppose que ce cercle s’étende en ligne droite plus ou moins loin, l’ordre qui règne dans l’univers serait incomplet.

Maintenant, lecteur, si tu veux jouir d’un plaisir qui surpassera ta peine, pense seul, sur ton siège, à ce que je t’offre pour que tu le goûtes ; je t’ai servi, prends de toi-même ta nourriture : tous mes soins sont réclamés par cette matière dont je me suis fait l’historien.

Le plus grand ministre de la nature, qui imprime au monde la vertu du ciel, et qui mesure le temps avec sa lumière, était joint au signe dont j’ai parlé déjà, et sous lequel les heures se présentent plus tôt. J’avais été transporté dans ce signe, et la manière dont on m’avait enlevé, ne m’avait pas été plus connue qu’on ne prévoit la pensée que l’on va concevoir.

Béatrix devenait toujours plus resplendissante, et toujours par un mouvement subit hors de la mesure du temps. Pour expliquer l’éclat dont elle brillait, dans le Soleil où nous étions entrés ensemble, éclat qui n’était pas l’effet d’une couleur ordinaire, mais d’une lumière tout à coup devenue plus vive et plus divine, en vain j’appellerais l’esprit, l’art et le style, je ne me ferais jamais assez entendre qu’on se contente donc de me croire, et qu’on se borne à désirer voir de tels prodiges. Lorsqu’à tant de hauteur notre imagination est si faible, doit-on s’étonner que les sens n’arrivent pas au delà du Soleil ?

Du même éclat dont rayonnait Béatrix, brillait également la quatrième famille du père souverain, qui toujours la rassasie du spectacle de son fils, et de celui de son amour.

Béatrix alors parla ainsi : « Remercie, remercie le Soleil des anges, qui par sa grâce t’a élevé à celui-ci que peuvent contempler tes yeux. »

Jamais le cœur d’un mortel n’éprouva un sentiment de dévotion et de gratitude semblable à celui que firent naître en moi ces paroles, et ma tendresse se dirigea vers Dieu, au point que Béatrix même fut éclipsée dans l’oubli.

Mais cette pensée ne lui fut pas désagréable ; elle en rit, et le feu de ses regards joyeux dirigea vers plusieurs objets mon esprit qui n’était fixé que sur un seul.

J’aperçus des lumières plus éclatantes que le Soleil, qui firent de nous

Béatrix alors parla ainsi : « Remercie le soleil des anges, qui par sa grâce t’a élevé… »
(Le Paradis, chant x, page 306.)


un centre, et d’elles-mêmes une couronne. Leurs voix étaient encore plus douces que leur éclat n’était resplendissant.

C’est ainsi qu’on voit quelquefois des nuages environner la fille de Latone, et l’entourer d’un cercle de la couleur qui leur est propre. Dans la cour du ciel dont je reviens, sont des joyaux si précieux qu’on ne peut les exporter.

Tel était le chant de ces splendeurs. Que celui qui n’obtient pas des ailes pour voler là-haut en attende des nouvelles d’un muet !

Ces substances brûlantes tournèrent trois fois autour de nous en chantant, comme les étoiles tournent autour des pôles en repos : il me sembla voir ces femmes dansant en rond, qui suspendent leur danse en silence, pour écouter les nouvelles paroles qu’un autre va chanter.

J’entendis un de ces esprits me dire : Le rayon de la grâce dont s’allume le véritable amour qui s’accroît encore en aimant, brille multiplié en toi de toutes parts, et t’a conduit dans cette sphère qu’on ne quitte jamais sans y revenir. Celui qui refuserait à ta soif le vin de sa fiole ne serait pas plus en liberté que l’eau qui ne tomberait pas dans la mer.

« Tu veux savoir de quelles plantes est fleurie cette guirlande que tu vois autour de la flamme brillante qui t’a amené dans le ciel. Je fus un des agneaux du saint troupeau que conduisit Dominique dans la voie où l’on trouve une nourriture délectable, si l’on renonce aux vanités de la vie.

« Celui qui est le plus près, à ma droite, fut Albert de Cologne, mon frère et mon maître : moi, je suis Thomas d’Aquin.

« Si tu veux savoir qui sont les autres, suis mes paroles avec tes yeux ; je te ferai connaître toute la couronne bienheureuse. Ici tu vois sourire Gratien, qui écrivit sur l’un et l’autre droit ; il a ainsi mérité le Paradis. Cet autre, plus éloigné, dont ce chœur est orné, fut Pierre, qui, comme la veuve, offrit son trésor à la sainte Église.

« La cinquième splendeur, qui est la plus belle parmi nous, brûle d’un tel amour, que là-bas le monde entier est avide de connaître son sort. Dedans, est le haut esprit qui contint un si profond savoir, que si le vrai est vrai, il ne s’en est pas élevé un second, doué d’autant de sagesse.

« Plus loin, tu vois cette lumière, qui, sur terre, a le mieux approfondi la nature des anges et le ministère sacré. Dans une lueur moins éclatante, sourit cet avocat des temples chrétiens : Augustin s’est aidé de ses dissertations latines. Si tu avances, avec l’œil de l’esprit, en suivant mes éloges, de splendeur en splendeur, tu dois brûler de la soif de connaître la huitième.

Là jouit, en voyant le premier bien, l’âme sainte qui prouve à celui que persuadent ses leçons, combien le monde est trompeur. Le corps dont elle fut chassée a été déposé dans l’église du Ciel d’Or, tandis qu’elle, après son exil et son martyre, est venue trouver ici une paix profonde.

« Vois maintenant briller l’esprit ardent d’Isidore, de Bède, et de Richard, qui, dans ses contemplations, fut plus qu’un mortel. Celui sur lequel je vois ton œil fixé est un esprit à qui, dans ses graves méditations, il tarda longtemps de mourir ; c’est l’éternelle lumière de Siger, qui, rue du fouarre, par des syllogismes évidents, excita l’envie de ses contemporains. »

Lorsque au matin sonne l’heure où l’épouse de Dieu se lève, pour adresser des prières à l’époux dont elle invoque la tendresse, de même que les deux roues de l’horloge se meuvent et titillent un tintement si doux, qu’un esprit saintement disposé se gonfle d’amour, de même je vis les roues glorieuses se mouvoir et se répondre avec une harmonie et un accord délicieux qui ne peuvent être connus que là où la jouissance est éternelle.