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La Diplomatie française au milieu du XVIIe siècle. - Hughes de Lionne

LA
DIPLOMATIE FRANÇAISE
AU MILIEU DU XVIIe SIÈCLE

HUGUES DE LIONNE.

Quelque légitime admiration que l’on ressente pour l’ordre nouveau inauguré en 1789, il convient de se garder contre l’âpreté des jugemens et l’ingratitude de l’oubli à l’égard de cette royauté qui, durant plusieurs siècles, cédant à des nécessités autant qu’obéissant à des desseins, accomplit ce long travail préparatoire dont elle ne calcula pas toujours la portée, dont elle ne prévit point l’issue, mais qui devait fatalement, par l’unité du territoire et l’unité de pouvoir, aboutir au grand changement opéré par la révolution. Assurément la principale gloire dont nous devions nous enorgueillir est celle qui a été recueillie en 1789, car il n’est pas de plus sublime spectacle que celui d’une nation fortement unie pour obtenir son organisation sociale et conquérir ses libertés ; mais à qui devons-nous d’avoir été dès ce moment un état puissant, homogène, capable de s’élancer vers des destinées nouvelles? A qui devons-nous de n’avoir pas été alors une fédération comme l’est encore l’Autriche? une nation morcelée et opprimée sous dix maîtres divers comme l’était il y a vingt ans l’Italie? Si la France, en 1789, ne s’était pas trouvée territorialement formée, l’esprit nouveau aurait peut-être surgi ; mais, se manifestant par des aspirations différentes et non selon des besoins identiques, il eût été impuissant pour prévaloir, ou du moins pour assurer sa durable domination. C’est l’unité monarchique qui a conduit à l’unité nationale, et, quand on considère la longue et victorieuse lutte soutenue par la royauté contre les feudataires des campagnes, les ultramontains du clergé, les ambitieux de la noblesse, les légistes des parlemens, quand on voit peu à peu succéder à l’isolement des provinces leur dépendance étroite, aux pouvoirs particuliers et un peu désordonnés un pouvoir général, aux classes une nation, on ne peut s’empêcher de remarquer que, si les grands ouvriers de cette œuvre colossale ont été les artisans consciens de l’unité territoriale, ils ont été aussi les préparateurs involontaires de la révolution. En 1789, un nouveau principe a prévalu, celui de la souveraineté nationale, principe réparateur qui, après avoir subi des éclipses plus ou moins prolongées, tend enfin à l’emporter définitivement; mais il est juste de reconnaître que cette souveraineté nouvelle a trouvé préparés ses principaux instrumens. La grande, la salutaire action démocratique s’est exercée sur un sol dont les morceaux avaient été conquis un à un et soudés l’un à l’autre par la monarchie.

La dynastie capétienne a mis sept siècles à parcourir cette route qui a pour points de départ Paris et Orléans, et pour points d’arrivée l’Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et le Rhin. Sur cette route, elle a rencontré bien des obstacles et soutenu bien des luttes contre ceux aux droits desquels elle attentait. La minorité de saint Louis, la folie de Charles VI, la captivité du roi Jean, la jeunesse de Charles VII, la faiblesse de Charles IX et d’Henri III, les minorités de Louis XIII et de Louis XIV, furent de naturelles occasions de soulèvement, saisies avec empressement tantôt par les grands feudataires, tantôt par les villes, enfin par le parlement; néanmoins la dynastie finit toujours par l’emporter. Elle suspendit parfois sa marche, mais pour la reprendre bientôt, car l’œuvre qu’elle accomplissait était de nécessité supérieure. Vers le milieu du XVIIIe siècle, les classes étaient soumises, les races diverses fondues, l’unité de langue obtenue. Il existait dès lors entre le Rhin et les Pyrénées un grand peuple qui, s’étant trouvé en communication constante avec les autres nations, avait reçu par ce contact fécond toutes les idées du dehors aussi facilement qu’il avait déposé au-delà de ses frontières les germes de ses propres découvertes. En relation avec les Italiens, les populations germaniques et les Arabes sous Charlemagne, avec l’Orient pendant les croisades, avec les Anglais, les Espagnols, les Flamands, les Autrichiens durant de longues guerres, le peuple français, constamment jeté d’une route dans une autre, avait acquis, grâce à sa position géographique et aux entreprises de ses rois, une activité singulière et une rare énergie. Les périodes mêmes de troubles intérieurs avaient retrempé le caractère national, comme les guerres extérieures avaient grandement élargi le cercle de ses idées. Dès lors, parlant la même langue, imbu des mêmes idées, agité de passions semblables, sentant à Paris les battemens de son cœur et jusqu’au fond des provinces les plus reculées entendant l’écho de ses aspirations, ce peuple était vivant, indestructible, capable de défier quiconque aurait voulu l’entamer, capable, et il l’a montré, de se lever tout entier pour défendre ses libertés et pour résister à l’Europe coalisée. Alors a pu commencer une ère nouvelle. La mission de la dynastie capétienne était irrévocablement terminée.

Il n’est pas possible de mettre en doute cette mission quand on voit que la dynastie capétienne a compté des rois supérieurs aussi longtemps qu’elle a eu de grandes choses à faire. L’œuvre était à peu près accomplie à la mort de Louis XIV. On dirait que dès lors ses successeurs n’eurent plus d’autre rôle que de déshonorer le pouvoir royal par leurs vices. A cet égard, le régent et Louis XV furent dignes de cette triste tâche. Puis vint Louis XVI, doué de plusieurs des qualités qui honorent l’homme, mais dépourvu des dons qui caractérisent un grand roi. Il ne sut ni vouloir ni empêcher la révolution. Enveloppé dès le début de son règne par ce formidable orage au milieu duquel il devait périr, accablé par la fatalité de sa situation semblable à la fatalité du théâtre antique, le front tout chargé des fautes de ses prédécesseurs immédiats, il a été entraîné dans la tourmente parce que, roi de l’ère ancienne, il n’avait ni le désir sincère, ni, avouons-le, la possibilité d’être roi de l’ère nouvelle.

Mais jusques et y compris Louis XIV, quelle remarquable succession de princes supérieurs ! Tous eurent à traverser des épreuves redoutables d’où ils sortirent plus puissans. C’est en luttant contre les petits feudataires de l’Ile-de-France que Louis le Gros éleva le pouvoir royal au-dessus du pouvoir féodal sur le territoire alors si restreint de la dynastie capétienne. C’est en luttant contre les Anglais, et en leur enlevant la Normandie, l’Anjou et la Guyenne, que Philippe-Auguste éleva la dynastie centrale au-dessus de toutes les autres dynasties provinciales. Saint Louis se forma par la guerre des barons, Charles V par la révolte des villes, Charles VII par la guerre des Armagnacs et des Bourguignons. Louis XI trouva dans la résistance des dynasties apanagées le moyen de rattacher de nouvelles provinces au noyau agrandi de la France. La ligue fournit à Henri IV l’occasion de dominer les partis religieux, comme la révolte des grands permit à Richelieu et à Louis XIII de rendre incontesté le pouvoir royal. Enfin Mazarin et Anne d’Autriche triomphèrent de l’opposition des parlemens et des frondeurs. Chacune de ces luttes avait abouti à un agrandissement territorial ou à une suprématie plus éclatante de la couronne. A la Bretagne annexée sous Charles VIII, au Bourbonnais, à la Marche, à l’Auvergne obtenus par François Ier, aux trois évêchés de Metz, Toul et Verdun conquis par Henri II, à la Navarre, au Béarn, à la Bresse, au comté de Foix rattachés par Henri IV, Mazarin avait joint l’Alsace, l’Artois, le Roussillon et le versant septentrional de la Cerdagne. Bien plus, l’habile et prévoyant ministre avait ouvert les voies à Louis XIV vers un avenir encore plus glorieux en le mariant avec l’infante Marie-Thérèse, Louis XIV comprit en effet que le seul moyen d’illustrer son règne était de tourner à sou profit toutes les conséquences possibles de ce mariage. François Ier avait lutté avec des chances diverses contre la maison d’Autriche. Henri II et Henri IV l’avaient battue. Richelieu et Mazarin avaient fait ressortir aux yeux de l’Europe, l’un la faiblesse de la branche d’Autriche par les traités de Westphalie, l’autre la faiblesse de la branche d’Espagne par le traité des Pyrénées. Il n’y avait plus qu’à déposséder cette seconde branche. C’est ce que fit Louis XIV. Des instrumens qu’il mit au service de ces grands projets, les uns, destinés à la guerre, s’étaient formés à l’école de Gustave-Adolphe; les autres s’étaient préparés à la diplomatie par les conseils ou les exemples de Richelieu et de Mazarin.

Parmi ces derniers, il en est un qui aurait dû depuis longtemps attirer l’attention de l’histoire, si l’histoire n’était pas en général injuste pour les diplomates. D’ordinaire leur nom surnage à peine au-dessus des questions politiques qu’ils ont résolues. Laissant après eux non des œuvres éclatantes, connues de tous et qui témoignent pour eux, mais des travaux enfouis dans les archives et malaisés à découvrir, ils jouissent le plus souvent d’une moins grande réputation auprès de la postérité qu’aux yeux de leurs contemporains. D’autre part, quand deux coopérateurs sont associés à la même œuvre, il est bien rare que l’honneur ne soit pas exclusivement attribué à celui qui, méritant seulement la plus grande part, l’obtient néanmoins tout entier. Pour l’œuvre à laquelle Richelieu et Louis XIII ont inégalement, mais tous deux, participé, le génie du ministre supérieur a effacé les mérites du roi, mérites réels, bien que plus modestes. Pour l’admirable campagne diplomatique si merveilleusement dirigée de 1661 à 1671 par Louis XIV et Hugues de Lionne agissant de concert, la gloire est allée tout entière au monarque. Cette injustice doit d’autant plus être réparée qu’elle n’est pas la seule qu’ait subie Lionne. Tandis qu’il a perdu le bénéfice des innombrables dépêches diplomatiques qu’il a souvent inspirées, toujours rédigées, mais que Louis XIV signait, on ne l’a pas dédommagé en lui donnant le mérite de toutes celles qu’il a signées comme secrétaire d’état chargé de la marine, avant que Colbert occupât ces hautes fonctions. Les historiens du grand administrateur ont fait remonter son action bien au-delà de l’époque où elle a été exercée pleinement. Lui faisant crédit trop tôt, ils ont mis à son actif tout ce qu’a fait Lionne, sous les ordres duquel Colbert fut d’abord placé, parce qu’ils ont cru que celui qui devait plus tard être un ministre incomparable n’a pas pu être un subalterne inspiré et dirigé. Il en est résulté une double iniquité : Lionne a passé dans l’histoire pour n’avoir mis que son nom au bas des documens administratifs qui portent sa signature, et Louis XIV a gardé tout le mérite des dépêches diplomatiques qu’il a revêtues de son seing. Louis XIV enfant ne pouvait pas absorber Mazarin, qui devant la postérité n’a rien perdu des grandes choses qu’il a accomplies. Mais, dès la mort de ce ministre, il a confisqué à son profit dans le rayonnement de sa gloire la part très légitime qui revient à Hugues de Lionne. Si Colbert et Louvois ont échappé à cette absorption injuste, c’est qu’ils ont vécu plus longtemps; c’est aussi que leur action s’est exercée sur un domaine particulier où ils étaient passés maîtres. Là, le premier dans toutes les matières administratives, le second dans toutes les choses tenant à la guerre, ils ont pu indiquer clairement leur influence décisive, incontestée, laisser leur forte empreinte, en un mot marquer leur route qu’ont retracée plus tard, en les mettant le plus possible en relief, leurs historiens particuliers. Il est bien autrement difficile de suivre les traces un peu éparses d’un diplomate, surtout quand il écrit, qu’il parle, qu’il agit au nom d’un roi impatient de s’illustrer lui-même, désireux d’occuper le premier rang et singulièrement jaloux de son autorité.

Est-ce à dire que nous voulions contester à Louis XIV la grande renommée qu’il s’est légitimement acquise par la première moitié de son règne, renommée qu’obscurcissent, sans l’effacer, les fautes capitales de la fin? Assurément non. Ce prince, qui, dès le lendemain de la mort de Mazarin, annonça la résolution, à laquelle il fut fidèle durant cinquante-quatre ans, de donner chaque jour six heures aux affaires du royaume et de tout voir de ce que lui feraient signer ses ministres, fut, avec Louis XIII, le plus appliqué de tous les rois. Doué d’un caractère persévérant, inflexible, il a eu, comme son père, l’esprit de détail, et, de plus que lui, un véritable sentiment de grandeur qui est le trait distinctif de son règne. Il poussait l’idolâtrie de la dignité royale jusqu’à la superstition, croyant que les monarques reçoivent de Dieu des qualités particulières et différentes de celles des autres hommes [1]. Mais il était trop porté à écouter la voix de ses passions, et alors tout, même le sentiment du grand, disparaissait à ses yeux. Il a fini par une mésalliance et il aurait commencé par là si Mazarin n’avait pas puisé dans son patriotisme le noble courage de s’opposer énergiquement au mariage du roi de France avec une Mancini. Assurément Louis XIV, doué d’un sens droit et d’un jugement ferme, apprécia mieux que personne les services éminens que lui rendit Colbert en restaurant les finances, en fondant les manufactures, en protégeant l’esprit dans ses plus illustres représentans. Mais pourquoi a-t-il cessé d’apprécier ces services et l’a-t-il laissé mourir dans la disgrâce, lorsque l’ascendant de Louvois s’est peu à peu substitué à l’heureuse influence de Colbert? Assurément aussi Louis XIV s’est mis tout entier dans la belle campagne diplomatique qui inaugure si glorieusement son règne. Mais comment pourrions-nous lui en laisser à lui seul le mérite, comment pourrions-nous contester la grande part qui en revient à Lionne, lorsque nous voyons, à la mort de ce ministre, le roi habile devenir un roi passionné, passer brusquement d’entreprises modérées et sages à des actes exagérés de vengeance et commencer une série de fautes qui devaient exposer l’état aux plus graves périls? Si le merveilleux esprit d’habileté qui a inspiré la première période du règne émane tout entier de Louis XIV, pourquoi cet esprit n’a-t-il pas survécu à Lionne? Sont-ce des événemens imprévus et qu’on ne saurait imputer au monarque qui ont porté plus tard un si rude échec à sa politique? Non, c’est lui seul qui, suivant les inspirations de la passion ou subissant la néfaste influence d’une conseillère au génie étroit, a détruit l’industrie nationale par la révocation de l’édit de Nantes et coalisé l’Europe contre la France par un violent abus de la force en Hollande. Les désastres de la fin du règne, pendant lesquels Louis XIV restera personnellement très grand par la résignation touchante et de magnifiques élans de cœur, ces désastres résultent de ce qu’il a subi sans cesse des directions, bien que très jaloux de son pouvoir, et c’est la diversité même de ces directions qui a donné des aspects si différens à son règne. Celui-ci présente de l’unité seulement si l’on considère le caractère personnel du monarque, qui est resté grand jusqu’à son lit de mort. Mais il est incontestable que l’histoire des deux parties du règne est en réalité l’histoire, d’une part de l’heureuse influence exercée par Lionne et Colbert, d’autre part de l’empire déguisé, mais réel, pris sur le roi par Louvois, Mme de Maintenon et le confesseur. Si nous faisons participer ceux-ci aux lourdes responsabilités encourues pendant les trente dernières années, n’est-il pas équitable de rendre aux premiers une large portion de la gloire primitivement recueillie ?

Essayons maintenant, en ce qui touche Lionne, de démêler son action directe, de surprendre son intervention personnelle, de dégager la part qui lui revient en propre dans l’œuvre accomplie. Nul aussi bien que lui n’eût pu le faire, et, pour sa renommée, il est à regretter qu’il n’ait pas comme tant d’autres, comme ses deux successeurs au ministère des affaires extérieures, Pomponne et Torcy, laissé des Mémoires. Mais « l’envie de parler de nous ou de faire voir nos défauts du côté que nous voulons bien les montrer fait une grande partie de notre sincérité, » a dit La Rochefoucauld, qui a écrit des Mémoires et qui n’a pas songé qu’on pourrait lui appliquer cette maxime. Lionne n’a pas tenu à « parler de lui, » et, comme ses actes se défendent eux-mêmes, comme il n’y a rien eu d’équivoque dans sa conduite, ni de suspect dans ses mobiles, il n’a pas cru devoir, comme le cardinal de Retz, se présenter lui-même à l’histoire et s’y faire sa place. Cherchons-le donc ailleurs, et sans l’avoir pour guide. Nous n’aurons pas à craindre ainsi qu’il veuille grandir son rôle. Nous n’aurons pas non plus à nous défier, comme pour Retz, de cette sincérité apparente si perfide parce qu’elle dissimule adroitement l’intention de nous abuser. Les documens en effet dans lesquels nous allons nous efforcer de retrouver Lionne, il les a d’autant moins écrits pour la postérité que l’on croyait de son temps qu’ils seraient à jamais perdus pour elle et qu’ils resteraient toujours ensevelis dans des archives inaccessibles. Or quiconque a lu beaucoup de Mémoires est convaincu que la postérité doit accepter de confiance surtout les témoignages qui n’ont pas été écrits pour elle.


II.

S’il est vrai que la succession d’Espagne soit le pivot sur lequel a tourné tout le règne de Louis XIV et qu’elle ait été l’objet principal de sa politique durant soixante années, il n’est pas moins certain que c’est le mariage de l’infante d’Espagne avec le roi de France qui a permis à celui-ci d’élever des prétentions d’abord sur une partie, puis sur la totalité de la monarchie espagnole. La première pensée de cette union appartient à Mazarin, qui la projeta dès 1646, c’est-à-dire treize ans avant qu’elle ait été accomplie. C’est en 1656 seulement que Mazarin envoya Lionne en Espagne pour entamer une négociation en vue du mariage.

Initié aux grandes affaires par son oncle Servien et par Richelieu, confident intime de Mazarin, ayant réussi à traverser la difficile période de la fronde sans trop se compromettre d’aucun côté et sans se rendre impossible auprès des vainqueurs quels qu’ils eussent pu être, toujours étroitement lié avec la cour et cependant n’ayant jamais nettement rompu avec ses adversaires, Lionne avait eu une part assez grande dans les négociations de Munster, Il avait été moins heureux dans quelques missions en Italie. La finesse ne sert pas à grand’chose dans un pays où elle est la qualité de tout le monde. Du moins il y apprit à aiguiser ses propres qualités, à les affiner davantage encore. Nulle part mieux qu’à Venise et qu’auprès de la cour pontificale on ne pouvait faire son apprentissage diplomatique. C’est là que s’était formé Mazarin ; là aussi que se formera plus tard le cardinal de Polignac. Comme leurs ancêtres belliqueux avaient appris aux Carthaginois l’art de les vaincre en les battant, les diplomates italiens donnaient d’utiles leçons plus qu’ils n’en recevaient, et quiconque avait un peu lutté avec eux sortait de cette épreuve entièrement façonné pour les campagnes prochaines. Lionne avait d’ailleurs rencontré en Italie pour adversaire le cardinal de Retz, maître en intrigues, maître dans la diplomatie, aussi fécond en ressources dans les grandes que dans les plus petites affaires, excellant à choisir un but précis et à le poursuivre par les moyens les plus efficaces, et que nous n’avons pas à faire connaître, car il a trouvé ici même naguère [2] son historien définitif.

Quand Lionne arriva à Madrid, Philippe IV, roi d’Espagne, n’ayant pas d’enfant mâle, l’infante Marie-Thérèse, l’aînée de ses filles, était l’héritière nécessaire de la monarchie espagnole. Cette considération, qui rendait Lionne d’autant plus pressant, détermina le refus du conseil d’Espagne. Lionne, qui espérait le succès de sa démarche le 4 août 1656, écrivait ce jour-là à la reine mère (Anne d’Autriche) : « Il est certain que je n’ai jamais rien vu de plus beau que l’infante, ni qui ait plus de grâce en son port et plus de bonne mine. Le lait n’est pas plus blanc qu’elle est blanche, et pour les traits du visage, elle ressemble tellement au roi que, si on ne les prenait pas pour une même personne, s’ils étaient déguisés, on jurerait tout au moins que c’est un frère et une sœur. » Six semaines après, convaincu de l’insuccès de ses tentatives, il écrivait à Anne d’Autriche : « Ayant eu occasion de revoir de plus près l’infante et de la mieux considérer que je n’avais pu faire d’un carrosse à l’autre qui étaient assez éloignés, je n’y ai pas trouvé la même beauté et les mêmes agrémens qu’il me semblait y avoir remarqués de prime abord [3]. « Le trait valait d’être signalé. Il est bien de ce temps où être courtisan ne suffisait pas pour assurer la faveur, mais où ne pas être courtisan suffisait pour assurer la disgrâce. Il est bien de ce temps où un autre diplomate, le cardinal de Polignac, surpris par la pluie dans les jardins de Marly, répondit au roi qui lui témoignait des regrets : « Sire, la pluie de Marly ne mouille point ; » de ce temps encore où le cardinal d’Estrées, entendant au dîner du roi celui-ci se plaindre de l’incommodité de n’avoir plus de dents, répliqua: « Des dents? sire, eh! qu’est-ce qui en a? » Or il les avait fort blanches et très belles.

Dans les trois années qui suivirent cette première tentative infructueuse, Philippe IV eut deux fils. Bien que fort débiles l’un et l’autre, la succession masculine semblait assurée. Dès lors furent reprises les négociations de paix et de mariage. Mazarin et le duc d’Olivarès se chargèrent de toutes les affaires tenant à la paix, tandis qu’à Lionne et à don Pedro Coloma fut confié le soin de traiter toutes les questions relatives au mariage. Dès le début, Lionne et Coloma furent en désaccord sur deux points. Coloma exigeait que l’infante Marie-Thérèse renonçât à ses droits sur la couronne espagnole comme Anne d’Autriche l’avait fait en épousant Louis XIII. Il prétendait en outre que la dot de l’infante fût représentée par les conquêtes territoriales dont le traité général de paix assurait la possession à la France. Lionne consentit à la renonciation et obtint une dot en argent. Mais en réalité il triompha sur les deux points, grâce à une inspiration des plus heureuses et qu’on ne saurait trop mettre en relief quand on considère les suites capitales qu’elle a entraînées. C’est lui en effet qui conçut la pensée et imposa l’obligation d’insérer dans le contrat que la validité de la renonciation serait subordonnée au paiement de la dot. Deux lignes, dont la brièveté devait dissimuler l’importance, suffirent à Lionne pour ouvrir la voie d’agrandissement dans laquelle se jettera plus tard Louis XIV : « Moyennant le payement desdits cinq cent mille écus d’or aux termes ci-dessus dits, la sérénissime infante Marie-Thérèse renonce, etc. » Coloma vit le péril, et résista vivement. Les deux négociateurs en vinrent même à un débat assez aigre. Mais, Lionne ayant demandé à son contradicteur si le gouvernement espagnol avait quelque pensée de ne pas payer cette dot, Coloma se détermina à consentir, en disant : « Il faudra que l’Espagne abîme entre ci et la veille des noces, ou que tous les Espagnols, tant que nous sommes, engagions tout notre bien et nous mettions tous en prison, s’il est nécessaire, pour ne manquer pas un seul instant à payer les cinq cent mille écus d’or, et toujours un jour avant l’échéance de chaque terme, pour ne pas détruire nous-mêmes, et par notre faute, tout l’effet des renonciations de l’infante, qui deviendraient constamment nulles, si la dot n’était pas payée précisément aux mêmes termes que nous stipulerons [4]. » Coloma semblait avoir tout prévu, et il avait raison de croire qu’à moins que l’Espagne ne disparût, rien ne pourrait empêcher le paiement exact de la dot. Il inséra donc les deux petites lignes demandées par Lionne. Mais, dans ses prévisions, Coloma avait oublié la seule chose qu’en effet les hommes négligent de prévoir, sa propre mort. Il mourut subitement et avant l’accomplissement du mariage. « Cette mort, écrit Lionne, arrivée peut-être par un effet de la bonté divine qui a voulu prendre en sa protection le droit d’une princesse mineure, lui a acquis l’avantage que par les propres termes de son contrat la nullité de sa renonciation ne peut plus être révoquée en doute, ce qui sans doute n’aurait eu garde d’arriver si don Pedro Coloma eût vécu assez longtemps pour pouvoir faire remarquer aux autres ministres, qui n’y ont pas songé, de quelle importance était la ponctuelle exécution de ladite clause [5]. » Ils y songèrent si peu que le premier paiement, qui devait se faire la veille des épousailles, n’eut pas lieu, et le lendemain Lionne se réjouit de cet oubli avec Mazarin, en lui faisant observer que par ce fait seul la renonciation de Marie-Thérèse était nulle. Certes la mort de Coloma avait aidé beaucoup au succès de la ruse de Lionne, mais Lionne n’en a pas moins le mérite d’avoir imaginé une combinaison, résultat d’une telle prévoyance qu’on peut sans exagération y voir un trait de génie.

Des deux enfans mâles qu’avait eus Philippe IV, l’un mourut en très bas âge; l’autre était sans cesse malade. Sa mort aurait fait de Marie-Thérèse l’héritière légale de la monarchie espagnole. Aussi l’ambassadeur de France à Madrid, l’archevêque d’Embrun, tenait-il sans cesse Louis XIV au courant des crises diverses que traversait le royal enfant. Parmi les cérémonies religieuses que cette cour dévote multipliait pour appeler la protection divine sur ce prince si précieux, il en fut une à laquelle l’ambassadeur français se vit contraint de présider lui-même. « Je fis, écrivit l’archevêque [6], les prières publiques pour le roi d’Espagne, la santé du prince et toute la famille royale, n’oubliant pas toutefois de prier secrètement, comme je suis obligé, pour la prospérité de votre majesté. » De ces doubles prières adressées par le même prélat et tendant à deux buts bien opposés, puisque les prières à haute voix demandaient le rétablissement du prince et les prières secrètes demandaient la prospérité de Louis XIV qui avait intérêt à la mort de ce prince, ce furent les secondes que le ciel exauça. Le jeune infant mourut. Mais la reine d’Espagne était de nouveau enceinte. Pendant les quelques jours qui s’écoulèrent entre la mort de l’infant et l’accouchement de la reine, l’héritage de la monarchie espagnole penchait du côté de la France. Mais le 6 novembre 1661 la reine accoucha d’un fils, de telle sorte que la succession masculine paraissait de nouveau assurée. Elle l’était moins que jamais. L’existence qui venait de commencer ne devait être qu’une lutte incessante et douloureuse contre une mort semblant toujours imminente. Issu infirme d’un sang appauvri, ce malheureux enfant ne put se passer du sein de sa nourrice, ni parler, ni marcher avant l’âge de cinq ans. La sève habituelle de la jeunesse fut sans effet sur ce corps délabré avant d’avoir servi et épuisé dès l’âge de vingt ans. Devenu roi après la mort de Philippe IV, sous le nom de Charles II, ce prince, héritier d’une race dégénérée, ne put pas même être homme, et à l’état d’incapacité succéda pour la dynastie l’état d’impuissance physique. Épileptique [7] et à peu près dépourvu des facultés intellectuelles, il aggravait encore ses maux réels par des maux imaginaires et se croyait exposé à un maléfice sous l’action duquel il succombait. Sombre, farouche, fuyant la foule, se tenant relégué au fond de son palais et s’entourant de nains comme pour se dissimuler son infériorité physique, tantôt exténué par les souffrances, tantôt agité par des craintes superstitieuses, incapable de trouver des consolations dans la religion, dont il ne considérait en tremblant que les terrifiantes menaces, indifférent à ce qui intéressait ses états [8] et étranger à ce qui se passait dans sa cour, où chacun tour à tour était roi, excepté le roi lui-même [9], il fut sans conteste l’être le plus misérable de son vaste empire. Seules la connaissance de son état sans cesse désespéré et la perspective de son héritage attirèrent sur lui l’attention du monde. Cet arrière-petit-fils de Charles-Quint, qui par ses bulletins de victoire avait agité l’Europe, la tint en suspens durant trente-neuf années par les bulletins de sa santé !

Louis XIV, qui ne cessa d’agir en prévision de cette mort toujours prochaine, ne l’attendit pas cependant pour s’agrandir. Non-seulement il prétendait à la succession totale de l’Espagne au cas où le fils de Philippe IV mourrait sans enfant, mais encore, avant ces droits généraux qui ne pouvaient être exercés qu’à la mort de Philippe IV et du prince héréditaire, il croyait posséder du chef de Marie-Thérèse des droits particuliers sur la succession des Pays-Bas, droits qu’il pensait pouvoir invoquer dès la mort de Philippe IV. Selon une coutume de Brabant adoptée dans certaines provinces des Pays-Bas, les biens patrimoniaux revenaient exclusivement aux enfans du premier lit, au détriment des enfans du second. Le père remarié perdait la nue propriété de ses biens, dont il restait seulement usufruitier, et à sa mort la succession était dévolue aux enfans du premier lit. Louis XIV manifesta la volonté de transporter de l’ordre civil dans l’ordre politique cette coutume toute locale et de considérer le dauphin de France comme ayant reçu de Marie-Thérèse sa mère non-seulement des droits éventuels sur la totalité de la monarchie espagnole, subordonnés à l’extinction des mâles de la maison d’Espagne, mais encore des droits certains et irrévocables sur une partie des Pays-Bas, droits qu’il exercerait dès la mort de Philippe IV et du vivant même de Charles II, issu d’un second mariage. A l’objection tirée de la renonciation faite par Marie-Thérèse dans son contrat de mariage et qui anéantissait toute espèce de droits successifs, Louis XIV répondait, en droit, qu’un simple contrat ne pouvait pas détruire l’antique et fondamentale loi de succession en Espagne, et en fait, que la renonciation était nulle, puisque le paiement de dot auquel on l’avait subordonnée n’avait pas eu lieu. Mais Louis XIV et Lionne, malgré leur habileté, ne trouvaient rien à répondre quand on leur objectait ce qu’il y avait d’étrange à vouloir régler par des maximes de droit privé un héritage politique régi par un droit spécial. La réponse même de Louis XIV pouvait lui être opposée, car, puisqu’il ne consentait pas à admettre que la loi fondamentale de succession fût annulée par un simple contrat de mariage, comment pouvait-il prétendre qu’elle fût sacrifiée à une coutume locale, étrangère à la transmission de la souveraineté? Comment pouvait-il prétendre qu’une partie de la succession fût soustraite à l’action de la loi séculaire du royaume? Cette loi de transmission de la couronne était une, générale, universelle, invariable. L’incliner devant les coutumes locales de quelques-unes des provinces, c’était la vicier dans son essence, l’entamer dans son universalité, c’était anéantir ses effets salutaires et démembrer la monarchie espagnole. Mais à un roi jeune, ambitieux, brûlant de l’ardeur de se distinguer, il fallait un théâtre propice à l’impatience de ses desseins. L’Europe était en paix : le traité de Westphalie avait pacifié le centre du continent; le traité des Pyrénées avait donné le repos au midi; les traités de Copenhague et d’OIiva avaient tranché les débats qui divisaient la Suède, le Danemark et la Pologne. Il n’existait donc aucune occasion prochaine de guerre. Mais les frontières septentrionales de la France étaient encore bien rapprochées de la capitale. Les étendre de ce côté en se servant, à défaut de droit certain, du prétendu droit de dévolution, tel fut le but de Louis XIV, et, pour l’atteindre, pour parvenir à ses fins sans troubler la paix de l’Europe, il entreprit avec Lionne cette admirable campagne diplomatique, la plus vaste qui ait été imaginée, car elle a eu pour théâtre toutes les chancelleries européennes, la plus heureuse, car elle aboutit à tous les résultats recherchés, la plus surprenante, car elle maintint l’Europe immobile ou impuissante au moment de l’invasion soudaine et de la conquête imprévue d’une partie des Pays-Bas. Jamais, on peut l’affirmer, l’action de la diplomatie n’a mieux préparé l’action des armes. Jamais une plus longue série de victoires diplomatiques n’a précédé et facilité les victoires des généraux.

Par les négociations engagées avec l’Espagne pour obtenir d’elle la révocation de l’acte de renonciation de Marie-Thérèse, la cour de France proclame très haut la nullité de cet acte et amène ses adversaires à admettre la justice et à entrevoir la possibilité d’une révocation. Par les négociations engagées avec la Hollande, c’est-à-dire avec la puissance qui devait le plus redouter une extension des frontières françaises du côté du nord, la cour de France parvient non-seulement à la disposer à souffrir sans empêchement cet agrandissement prochain, mais encore à faire écarter un projet de ligue entre la Hollande et les Pays-Bas espagnols, maintenus ainsi dans un état d’isolement et de faiblesse favorable aux projets de Louis XIV. Par les négociations poursuivies avec l’Angleterre et la Hollande au moment de la guerre maritime qui avait éclaté entre ces deux états, la cour de France réussit à circonscrire cette guerre dans d’étroites limites de lieux et de temps, à empêcher les Espagnols de conclure une alliance avec l’Angleterre, et à lier étroitement à sa politique le Portugal, qui s’oblige à opérer une utile diversion dans la péninsule au moment où la France attaquera la Flandre espagnole. Dans ces négociations multiples et conduites de front avec une égale prudence, il n’est pas malaisé de démêler l’action personnelle du roi et aussi celle de Lionne, même dans des correspondances qui sont toutes écrites de la main de celui-ci. Tandis que l’intervention directe de Louis XIV dans la marche et dans le langage de son ministre se manifeste par certaines formes de style souvent impérieuses et rudes, parfois même blessantes, les allures de Lionne livré à lui-même sont plus lestes, plus dégagées, plus familières. Le premier a en général l’imperatoria brevitas du maître. Le second abuse un peu de sa facilité merveilleuse et de sa connaissance approfondie de toutes les affaires de l’Europe. Réfutation anticipée de toutes les objections probables, solution de toutes les difficultés possibles, soin constant de présenter une question sous toutes ses faces, abondance inépuisable qui va quelquefois jusqu’à la prolixité, beaucoup d’aisance et de grâce dans les détails, tels sont les traits qui signalent clairement l’action du grand ministre. Louis XIV ne semble pas avoir vu avec défiance cette action incontestable. Il était encore dans cette période où, pour calculer tout avec prévoyance, pour exécuter tout avec précision, pour préparer les événemens au lieu de les attendre, il savait faire concourir à ses fins non-seulement les circonstances, mais les meilleurs instrumens. Il devait croire d’ailleurs que les preuves de la fréquente intervention personnelle de Lionne resteraient à jamais enfouies dans d’inaccessibles cartons et qu’au régime commode des historiographes officiels et gagés ne succéderait jamais le régime libre des historiens impartiaux. Or, parmi les nombreuses pièces de ces négociations multiples, il en est quelques-unes qui attribuent nettement à Lionne le rôle prépondérant. C’est ainsi que le roi, ayant appris que le marquis de Castel Rodrigo, gouverneur des Pays-Bas espagnols, avait demandé un secours de six mille Allemands, appela auprès de lui l’ambassadeur d’Espagne afin de se plaindre de cette conduite hostile. Voilà l’action personnelle du monarque; justement blessé, il mande le représentant de l’Espagne. Mais les archives renferment [10], sous le titre de « Mémoire de ce que le roi pourra dire à M. le marquis de la Fuente, ambassadeur d’Espagne, par M. de Lionne, du 8 février 1665, » un exposé complet des griefs passés et présens et une conversation toute préparée. Voilà l’action personnelle du ministre. Ce n’est pas là, ce nous semble, œuvre de commis, mais bien œuvre de maître. Veut-on une preuve plus significative encore? Qu’on lise ces premières lignes d’une dépêche adressée par Lionne à l’ambassadeur de France à Madrid : « J’eus le soin de vous mander, il y a quinze jours, le sujet de ma venue en ce lieu (Paris), où. Dieu merci, j’ai si bien rétabli ma santé que j’espère de partir après-demain pour me rendre à mon devoir auprès de sa majesté. Mon éloignement de la cour, et l’application extraordinaire que le roi donne avec tant de succès à l’action de ses armes, ont été cause que sa majesté a un peu tardé à répliquer à la réponse de la reine d’Espagne [11]. »

Mais c’est dans les négociations engagées en Allemagne, soit par Mazarin, soit par Louis XIV, que se révèlent le mieux les traces de Lionne ; c’est là qu’il a le plus fortement laissé son empreinte. Il n’est donc pas inutile de nous y arrêter. Nous éviterons avec soin toutes comparaisons avec des temps rapprochés ; elles seraient trop affligeantes. En nous réfugiant dans le passé, en montrant comment alors on négociait avec l’Allemagne, nous tâcherons d’oublier l’époque récente où une politique au jour le jour, sans esprit de suite, sans lendemain, dépourvue de prévoyance et d’habileté, impuissante non-seulement à préparer, mais à attendre les événemens, les a précipités avec une telle incurie qu’ils ont été une catastrophe.


III.

L’empire d’Allemagne était alors aussi divisé et morcelé que la France était déjà homogène et compacte. Le chef de l’empire avait vu depuis plus d’un siècle de fortes barrières s’élever contre ses empiétemens, et ses efforts pour faire prévaloir son autorité souveraine avaient été superflus. C’est en vain que Charles-Quint pendant la guerre de Saxe avait essayé de dompter la résistance protestante, en vain aussi que Ferdinand II et Ferdinand III avaient essayé de combattre l’indépendance des petits états soutenus par la Suède et la France ; les traités de Westphalie avaient achevé de consacrer cette indépendance, et proclamé les droits [12] qui rendaient chaque état à peu près isolé de l’empire. Ce système politique, qui consistait à s’appuyer contre un adversaire, empereur d’Allemagne et chef du parti catholique en Europe, sur l’alliance des princes allemands et du parti réformé, avait été entrevu en France par François Ier, inauguré par Henri II, appliqué par Henri IV trop tôt interrompu dans son œuvre, et il avait reçu sa complète exécution sous Louis XIII et Richelieu. On croyait alors en France qu’il était utile à nos intérêts de suspendre la marche de l’Allemagne vers l’unité, de relâcher le lien fédéral, de maintenir divisés l’empereur et l’empire, de constituer leur isolement, de sanctionner entre eux la défiance. Le morcellement atteignait ses plus extrêmes limites. L’Allemagne comprenait trois cent trente-cinq souverainetés dont cent cinquante états séculiers possédés par des électeurs, des ducs, des landgraves, des comtes, des burgraves, cent vingt-trois états ecclésiastiques gouvernés par des électeurs, des archevêques, des évêques, des abbés, des chefs d’ordres militaires, des prieurs, des abbesses, et soixante-deux villes impériales se régissant en république. A cette diversité de formes et d’importance se joignaient la différence des cultes et l’opposition des intérêts. D’autre part, afin de mettre obstacle aux empiétemens de l’empereur, on avait multiplié les précautions propres à sauvegarder l’indépendance des plus petits états, et l’on avait adopté pour les diètes l’organisation la plus compliquée. De là des difficultés sans nombre et une lenteur inévitable quand il fallait prendre des décisions. Ce n’était certes pas l’anarchie ; mais, tandis qu’ailleurs prévalait l’unité monarchique, l’Allemagne était une fédération nominalement plus qu’effectivement unie, et organisée de telle façon que les divergences d’opinions et d’intérêts avaient toutes facilités pour se manifester au grand jour et perpétuer les luttes intérieures ou tout au moins les conflits.

Louis XIII et Richelieu, aidés de la Suède, avaient accompli cette œuvre. Mazarin et Lionne ne crurent pas, en la défendant, moins bien servir les véritables intérêts de la France. L’indépendance du corps germanique reçut une atteinte directe de Ferdinand III, qui prit sur lui de secourir les Espagnols contre la France et de dépouiller le duc de Savoie d’une dignité qui lui appartenait. Atteints dans leurs prérogatives et alarmés dans leur sécurité, les états ne tardèrent pas à se liguer contre l’empereur. Les souverainetés catholiques s’étaient coalisées les premières, et, le territoire de la plus grande partie d’entre elles bordant le Rhin, qu’on appelait alors la rue des Prêtres [13], cette alliance fut nommée ligue du Rhin. En vue du même péril et entrâmes par une prévoyance semblable, les états protestans s’allièrent à leur tour contre l’empereur. Mais les deux ligues, bien que formées par le même intérêt politique, restaient isolées et sans force. Séparées par la religion, elles couraient le risque d’être un jour opposées l’une à l’autre par l’empereur, selon qu’il jugerait utile de favoriser l’une des deux au détriment de la seconde. Dès lors non-seulement les traités de Westphalie étaient violés par l’empereur, mais encore les savantes combinaisons par lesquelles avait été organisé le corps germanique pour le plus grand intérêt de la France se trouvaient gravement menacées. C’est ce que comprit Mazarin.

Ferdinand III étant mort en 1657, Lionne fut envoyé à Francfort. Il était muni des instructions de l’habile cardinal, mais que de succès il dut à sa propre initiative ! Très éloigné du lieu de résidence de sa cour, se trouvant dans l’impossibilité de demander pour une foule de questions nouvelles des instructions spéciales, obligé le plus souvent de résoudre lui-même les difficultés imprévues et d’agir avec promptitude et résolution, Lionne se montra à la hauteur de sa tâche et fit preuve de la plus rare fertilité dans les expédiens, de la plus heureuse souplesse dans l’emploi des ressorts les plus ingénieux. Les traités de Westphalie avaient été violés par l’empereur; l’organisation du corps germanique avait été menacée par la formation de deux ligues particulières, bien que tendant au même but. Lionne réussit à parer ces deux dangers et à les écarter pour l’avenir. Il lia le nouvel empereur Léopold par une capitulation des plus rassurantes pour la France, et des deux ligues isolées il parvint à former contre l’empereur une ligue générale. A peu de temps d’intervalle et dans le même lieu, à Francfort, Léopold jura de respecter les traités de Westphalie, de restituer au duc de Savoie, dès lors le protégé de la France, le Montferrat et le vicariat de l’empire, enfin de ne pas secourir les Espagnols. Bien plus il s’engagea à se laisser déposer par le collège électoral s’il manquait à ces diverses promesses. Quant aux deux ligues catholique et protestante, elles se fondirent en une seule sous l’action pressante de Lionne, et le 14 août 1658 fut conclue, entre les quatre électeurs de Mayence, de Cologne, de Trêves et de Bavière, le roi de Suède, les ducs de Brunswick et de Lunebourg et le landgrave de Hesse-Cassel, une étroite alliance dans laquelle entra Louis XIV. Rien de ce qui pouvait la rendre efficace ne fut omis par Lionne. La part contributive de chaque allié, la nomination d’un directoire, le lieu de sa résidence, le choix du généralissime des troupes, tout fut prévu et réglé, et, comme à ce traité d’alliance accédèrent successivement les comtes de Waldeck, le landgrave de Hesse-Darmstadt, le duc de Wurtemberg, l’évêque de Bâle, l’électeur de Brandebourg, l’évêque de Strasbourg, les marquis d’Anspach et de Culmbach, Louis XIV devint le chef réel de l’empire d’Allemagne. Trésorier de tous les princes nécessiteux, il avait fait d’eux ses pensionnaires, mais il eut le soin de ne jamais faire sentir trop lourdement le joug. Il mit, ainsi que Lionne, une attention extrême à dissimuler son intervention, bien qu’elle fût incessante, et pour cela à prévenir les divisions afin de n’avoir pas à les terminer. Quand, malgré lui, elles éclataient entre ses alliés, il intervenait avec discrétion et rapprochait les adversaires sans les froisser. Il n’est pas une principauté d’Allemagne qui n’ait alors ressenti les effets salutaires de l’action de Lionne. Lorsque les difficultés étaient trop grandes, c’est chez ce ministre lui-même, soit à Fontainebleau, soit à Saint-Germain, qu’elles étaient aplanies. Lionne, durant tout son ministère, protégea la ligue du Rhin, en étendit les cadres, en maintint l’esprit, en prolongea la durée, et il consolida ainsi l’œuvre qu’il avait si heureusement accomplie à Francfort. Il n’est pas inutile de remarquer que parmi les princes d’Allemagne les plus empressés à plaire à Louis XIV se trouvait l’électeur de Brandebourg, ce Frédéric-Guillaume Ier dont le fils devait être le premier roi de Prusse. Mais, à l’époque que nous éludions, ce petit état, qui grandira avec tant de rapidité grâce aux fautes ultérieures de Louis XIV, bornait son ambition à se faire payer au plus haut prix possible ses complaisances par le roi de France [14]. Ayant reçu du roi de Pologne l’investiture du duché de Prusse et ne prévoyant pas alors que l’empereur d’Allemagne accorderait bientôt à son fils le titre de roi [15] et qu’à un progrès si considérable dans la fortune de sa maison correspondrait un notable agrandissement de ses possessions, ce prince s’agitait déjà, mais seulement pour obtenir de Louis XIV des subsides de plus en plus élevés. En toute occasion, il protestait de son dévoûment absolu, et, un jour que l’ambassadeur français mettait ce dévoûment en doute, Frédéric-Guillaume alla jusqu’à verser des larmes. Il finit par s’attacher étroitement par un traité à la politique de la France, traité auquel il fut fidèle tant que durèrent les prospérités de Louis XIV. Ayant reçu de lui un subside de trois cent mille écus, il se montra reconnaissant tant que Louis XIV fut le plus fort et le plus généreux, et nul plus que cet ancêtre des rois de Prusse ne contribua à faciliter à la France l’incorporation de Strasbourg!

De si multiples et de si fécondes relations soigneusement entretenues avec le corps germanique n’empêchaient pas la cour de France de négocier avec l’empereur. Après avoir paralysé son action en Allemagne, déjoué ses menées ou excité ses craintes, le gouvernement français s’adressa à son intérêt en lui proposant un partage éventuel de la monarchie espagnole. Ce partage offrait à Louis XIV et à l’empereur des avantages incertains et subordonnés à la mort de Charles II, et à Louis XIV seul des avantages immédiats et aussitôt appréciables. Les deux compétiteurs en effet, si le traité de partage se réalisait un jour, acquerraient sans trouble et sans guerre des provinces vastes et riches. Ainsi par le fait seul non plus de l’exécution, mais uniquement de la signature du traité, Louis XIV faisait reconnaître, malgré deux renonciations, celle de Louis XIII et la sienne, son droit à la succession d’Espagne, et cela par le souverain le plus intéressé à le contester. En outre il mettait l’empereur, son copartageant éventuel, dans l’impossibilité de s’opposer à l’expédition de Flandre et à l’exercice du droit de dévolution. Qui de Louis XIV ou de Lionne a eu le premier la pensée de ce contrat territorial, le plus considérable qui ait été jamais négocié? Ce secret restera à jamais inconnu; mais il est certain que la première ouverture a été faite par le roi lui-même et qu’elle n’a pas été accueillie, et il est non moins certain que la seconde ouverture, celle qui a conduit au succès, émane de Lionne [16]. C’est lui qui, le 28 octobre 1667, donna libre carrière à l’ambassadeur de France à Vienne, le chevalier de Gremonville, et lui traça le rôle capital qu’il devait jouer avec les ministres de l’empereur. Ce que fut cette comédie aux péripéties piquantes, quelle dextérité incomparable y déploya Gremonville, le plus hardi, le plus effrontéé (le mot est de Louis XIV) des négociateurs, comment l’intérêt, la vanité, l’ambition, la cupidité, l’amour de la paix, les passions les plus basses et les plus généreuses furent tour à tour exploitées, nous n’avons pas à le dire ici. Dans cette partie liée qui avait pour enjeu le sort de cinquante millions d’hommes livrés aux intrigues compliquées de deux diplomates jouant au plus fin, tout fut mis en œuvre, et il n’est pas de drame qui renferme de ressorts plus variés. Lionne avait donné à Gremonville son scénario, comme il avait reçu le sien de Mazarin quand il s’était rendu à Francfort. Mais les deux acteurs avaient largement mis du leur, et l’imprévu des situations avait nécessité une grande fécondité de ressources personnelles. Si pourtant, ne perdant pas de vue notre but principal, nous voulons dégager la part de Lionne en cette affaire, nous constaterons deux points. L’empereur, ayant appris, durant les négociations, que Lionne, malade, était rétabli, s’écria : « C’est un grand bien pour la chrétienté! » et, le 8 janvier 1668, Gremonville écrivait à Lionne cette lettre caractéristique autant que spirituelle : « C’est une véritable représentation de comédie italienne que la négociation où je suis. L’empereur y fait le second zanni embrouillant l’esprit de ses ministres pour faire réussir l’intrigue. Le prince Lobkowitz et le prince d’Auersperg (ministres de l’empereur) se veulent gagner le dessus et aspirent à l’honneur de la négociation en se trompant l’un l’autre. Le président des finances agit en Pantalon qui fait bien du bruit pour commencer les levées, mais qui sous main met tout en usage pour ne point débourser d’argent. L’impératrice douairière fait la Colombine, aidant admirablement à l’intrigue, sans en bien savoir le but. Et moi je suis le Trappolin normand qui fait le tout pour bien servir son maitre. Mais vous me permettrez aussi de vous dire que vous faites le Docteur, qui donnera tout le bon succès à la chose par son admirable direction [17]. »

Le traité fut signé, et l’empereur, comme le corps germanique, se trouvait lié à la politique de la France, ou tout au moins maintenu en état d’inaction.


IV.

Des puissances de l’Europe, les unes étaient entrées dans les intérêts et dans l’alliance de la France, les autres, jalouses, mais effrayées, étaient condamnées à la neutralité. Dès lors Louis XIV pouvait rompre impunément la paix du monde et sans rencontrer d’autres adversaires que celui qu’il allait dépouiller. Il envahit la Flandre, conquit la Franche-Comté, et la rapidité de ses coups surprit le monde autant que la modération de ses exigences. Il aurait pu conquérir entièrement les Pays-Bas, ses armées étaient prêtes, et ses généraux le pressaient d’adopter ce parti-Turenne et Condé lui faisaient observer qu’il ne rencontrerait aucun obstacle sérieux, que ni l’Espagne n’avait la possibilité, ni l’Allemagne le désir de défendre les Pays-Bas, que la Hollande adressait des menaces vaines, que l’Angleterre était hors d’état d’agir et la Suède rendue peu redoutable par son habituelle indécision. Comme toujours les généraux opinaient pour la résolution la plus violente; mais Lionne ne partageait pas cet avis. Il représenta que les succès mêmes affaibliraient l’armée du roi en imposant l’obligation de garnisons nombreuses, que la crainte et la jalousie accroîtraient le nombre de ses ennemis, et que, manquant à ses promesses de modération, il perdrait tout crédit en Europe. Ces considérations prévalurent, et Louis XI V consentit au traité d’Aix-la-Chapelle, dans lequel il sut éviter d’alarmer l’Europe par un agrandissement démesuré.

Mais il ne le fit pas sans conserver contre la Hollande un vif ressentiment et sans former dès cette époque le projet de se venger d’elle. Il faut reconnaître que la conduite des Hollandais fut des plus inconsidérées. Qu’ils eussent oublié que leur république était née et avait grandi à l’ombre de la maison de France, on peut l’admettre. Le souvenir des services reçus ne saurait prévaloir en politique sur la crainte d’un danger prochain. Les Hollandais avaient eu raison d’être effrayés par l’invasion des Pays-Bas et par le rapprochement des frontières de la France; mais ils commirent une grave imprudence en considérant la paix d’Aix-la-Chapelle comme un triomphe qui leur était propre et en humiliant la fierté de Louis XIV par des médailles aussi pompeuses que mensongères. Louis XIV, en paraissant vouloir châtier leur ingratitude, obéit au seul désir de venger son orgueil blessé. Il sembla préparer une guerre de politique, mais en réalité il prépara une guerre de ressentiment. Pendant les quatre années qui s’écoulèrent entre la paix d’Aix-la-Chapelle et l’invasion de la Hollande, il négocia très habilement avec toute l’Europe afin de la rendre favorable à l’exécution de ses projets. Lionne l’y aida puissamment, et là encore, surtout avec l’Angleterre, dont il acheta à prix d’argent le roi Charles II, il réussit dans toutes les négociations qu’il entreprit.

Malheureusement Lionne ne vécut pas assez longtemps pour faire prévaloir dans l’exécution de la campagne contre les Hollandais la même sagesse et la même prudence que dans ses préparatifs. Il est bien certain que Lionne poursuivait non pas la ruine, mais le châtiment des Hollandais. Cela ressort jusqu’à l’évidence de ces paroles significatives par lesquelles, peu de mois avant sa mort, il répondait au résident de l’électeur de Brandebourg qui l’interrogeait sur les intentions du roi de France : « Le roi ne prétend à aucune satisfaction de la part des Hollandais; il veut seulement mortifier leur orgueil et abattre un peu cette puissance qui leur donne l’audace d’offenser les plus grands potentats [18]. » On ne saurait donc le mettre en doute, si Lionne avait vécu plus longtemps, il aurait essayé d’imposer par son ascendant en 1672 la même politique de modération qu’il avait déjà fait triompher en 1668. Il se serait efforcé d’empêcher Louis XIV de pousser sa victoire jusqu’à ses conséquences extrêmes et de commettre ainsi la faute capitale [19] d’où résulteront tous les désastres de la fin du règne. En voulant écraser la Hollande, Louis XIV, loin de parvenir à l’abattre, la réduisit à ces efforts désespérés et sublimes qui produisent les retours de fortune. Sur les cadavres des frères de Witt et les débris du parti français s’éleva Guillaume d’Orange. Des flots mêmes par lesquels il sauva son pays sortit cet homme de génie qui, défenseur de l’indépendance hollandaise, deviendra en 1688 celui du protestantisme anglais, et qui, stathouder révolutionnaire de 1672, puis roi d’Angleterre, ne cessera d’être l’antagoniste le plus formidable de Louis XIV, le négociateur opiniâtre de toutes les coalitions formées contre lui, son ennemi implacable et finalement victorieux. C’est l’inexcusable abus de la force auquel se laissa entraîner Louis XIV qui a ouvert la carrière de Guillaume III en lui inspirant la noble ambition de délivrer son pays de l’invasion, car il était dans la destinée de ce grand homme de mériter par un immense service rendu chacun de ses agrandissemens de fortune : il devint stathouder en sauvant la nationalité de la Hollande, roi de l’Angleterre en la débarrassant du despotisme, chef de la ligue d’Augsbourg en préservant l’Europe de l’assujettissement.

Lionne était mort un an trop tôt. Il emporta dans la tombe les grandes et salutaires traditions de la politique nationale si heureusement suivies jusque-là. Après lui, on tomba dans le mépris de la modération et de la prévoyance. Les heureux effets de ses principales négociations furent annulés par une politique tout opposée à celle qu’il avait constamment suivie. La France comptera plus tard quelques serviteurs précieux au moment d’un retour inespéré de fortune qui jettera un dernier rayon de gloire sur la vieillesse de Louis XIV. Le marquis de Torcy et le cardinal de Polignac [20] brilleront dans la diplomatie comme Villars dans la guerre ; mais c’est à la mort de Lionne qu’est le point d’arrêt de la politique nationale suivie d’une façon ininterrompue pendant plus d’un siècle. C’est alors que disparaît cette tradition constante qu’ont successivement observée Henri II, Henri IV, Richelieu, Mazarin et Lionne, artisans de la même œuvre, obéissant à la même pensée, continuateurs les uns des autres. Voilà la gloire impérissable de ce Lionne pour lequel la postérité s’est montrée d’une rare injustice. Celui que ses contemporains plaçaient si haut dans leur estime, celui dont Saint-Simon a dit qu’il a été u le plus grand ministre du règne de Louis XIV [21], » celui auquel Louis XIV lui-même a payé dans ses Mémoires un juste tribut d’éloges [22], a été presque toujours négligé par l’histoire. Étouffé entre Mazarin, Colbert, Louvois et Louis XIV, il est encore aujourd’hui considéré comme un commis ordinaire, comme un simple interprète de la pensée de son maître. Michelet ne prononce pas son nom, M. Dareste lui consacre cinq parcimonieuses lignes, et l’auteur d’une récente et volumineuse Histoire de Louis XIV se borne à le nommer [23]. Ce sont là d’étranges preuves de négligence dans ce siècle où la lumière a pénétré dans les recoins les plus obscurs de nos annales.

Si, pour achever de le faire connaître, nous étudions en lui l’homme, nous apercevons des qualités qui rarement se trouvent réunies. Le politique consommé, le diplomate au regard perçant et aux vues profondes devenait à la cour le plus poli, le plus délicat des courtisans, et à la ville le plus enjoué, le plus spirituel, le plus agréable des convives. Aux talens les plus éminens il joignait les dons les plus aimables. Ami des belles-lettres et les cultivant à ses heures, très versé dans la littérature comme dans la langue des principales nations, sa science n’avait rien de gourmé, et il la portait avec autant de légèreté et de grâce que le poids des affaires extérieures. Infatigable au plaisir comme au travail, il s’y livrait tout entier avec une ardeur égale, et, comme de sa vie il ne fit que deux parts, celle du plaisir et celle du travail et jamais celle du repos, comme, selon le mot de Saint-Evremond, son loisir était voluptueux, il ruina sa santé et hâta sa fin. Ce goût effréné des dissipations, dans lesquelles il se jetait avec acharnement, ne nuisit qu’à lui-même et ne compromit jamais l’accomplissement de sa lourde tâche. Il était de cette école de diplomates, brillante autant que solide, dont Chaulieu a fait un groupe à part dans son Elysée :

Dans un bois d’orangers qu’arrose un clair ruisseau
Je revois Seignolai, je retrouve Béthune,
Esprits supérieurs en qui la volupté
Ne déroba jamais rien à l’habileté.


Nous avons sous les yeux l’admirable portrait que Nanteuil nous a laissé de Lionne. Le front est grand, l’œil pénétrant et vif; l’ensemble des traits est d’une finesse remarquable. La vivacité du regard est tempérée par la douceur du sourire. La bouche, belle et bien dessinée, quoiqu’un peu large, devait s’épanouir en un rire franc et aimable ; mais on aperçoit pourtant aux bords des lèvres quelques plis qui révèlent les souffrances cachées de cette vie tour à tour disputée par les dissipations les plus frivoles et par les affaires les plus graves. La bonté, la distinction, une intelligence supérieure, des passions indomptables et auxquelles on immole sans cesse, mais dont on commence à sentir le poids, les excès de la jeunesse et de l’âge mûr préparant déjà une vieillesse précoce, une certaine fatigue morale et une mélancolie que l’on soupçonne plus qu’on ne les voit, tout cela est dans l’œuvre de Nanteuil, qui remonte à 1660. Huit ans après et trois ans avant la mort de Lionne, l’ambassadeur vénitien en France écrivait : « Exténué par les fatigues, pâle de couleur, il semble qu’il ne lui reste qu’une peau ténue pour recouvrir les parties les plus solides en réduisant tout chez lui à l’esprit et à l’intelligence. » Quand Marco-Antonio Giustinian traçait ces lignes, Lionne se débattait déjà sous l’étreinte d’une fin prochaine. Il ne ployait pas seulement sous le double fardeau qu’il s’était imposé. De cuisans chagrins de famille, les scandaleux débordemens de sa femme et de sa fille, avaient aussi contribué à assombrir et à miner sa vie. La maladie qui l’emporta ne fut qu’un dernier coup. Depuis longtemps il se consumait, et les sources de vie étaient taries en lui. Victime à la fois de ses passions et de ses devoirs, n’ayant jamais voulu sacrifier ses devoirs à ses passions, ni ses plaisirs à ses travaux, malheureux dans son intérieur, inquiété par des embarras d’argent et impuissant à élever des revenus énormes au niveau de dépenses de plus en plus grandes, craignant peut-être que son ordinaire ascendant sur Louis XIV ne perdît un peu de sa force et qu’il ne lui fût plus difficile désormais de maintenir son maître dans les voies de la modération, il succomba après avoir assez vécu pour participer à la gloire du règne, et point assez pour en voir le déclin. Ce politique, si sage dans le gouvernement des choses de l’état, avait été moins avisé dans le gouvernement de lui-même.


V.

Tel nous est apparu Lionne dans les rares souvenirs de ses contemporains et surtout dans ses innombrables dépêches. Sa trace y était restée comme ensevelie sous la poussière des archives, et nous avons essayé de le faire revivre avec sa physionomie propre, avec sa variété si féconde.

La tâche que nous nous sommes efforcé d’accomplir dans un crayon rapide, dans une esquisse plus que dans un tableau, M. Valfrey vient de la commencer, et il entreprend non pas de retracer un portrait, mais de nous donner dans un vaste ensemble les témoignages mêmes laissés par Lionne et les principaux documens diplomatiques qui émanent de ce grand ministre. Il est à peine au début de son entreprise, puisque son premier volume [24] comprend seulement ce qui concerne deux missions de Lionne en Italie. Ni le traité des Pyrénées, ni la ligue du Rhin, ni les dix années de ministère, ne sont entamés, et, comme ce sont ces grandes négociations que nous venons de donner pour unique fondement à notre étude, nous n’avons pas eu à nous servir et nous n’avons pas pu parler encore de l’ouvrage de M. Valfrey. La sympathie profonde, la sincère admiration que nous a inspirées Lionne dans les recherches personnelles auxquelles nous venons de nous livrer nous conduisent naturellement à féliciter son nouvel historien de l’entreprise qu’il commence. Nous apprécions trop les immenses services de Lionne pour ne pas applaudir de tout cœur à une publication qui les mettra au grand jour, et cela en donnant le plus, souvent possible la parole à celui qui les a rendus.

Il est plusieurs façons d’écrire l’histoire et de mettre en œuvre les documens nombreux dont elle s’étale dans ce siècle libre et éclairé. Ou bien l’historien s’instruit par la lecture de ces documens, les digère lui-même et en. fait le fondement solide de son récit; ou bien il reproduit textuellement les documens eux-mêmes en les accompagnant de commentaires, en les enchâssant dans des exposés qui leur servent de liaisons et qui sont pour le lecteur autant d’éclaircissemens utiles; ou bien encore il adopte une forme intermédiaire, et, mêlant habilement les textes mêmes au récit, tantôt il raconte lui-même, tantôt il laisse la parole au personnage qui a joué le rôle capital. Par ce moyen, l’historien a le droit de choisir seulement les pièces essentielles parmi ces innombrables matériaux que l’histoire charrie avec elle. C’est cette dernière méthode qu’a adoptée M. Valfrey, et nous l’en approuvons. C’est celle en effet qui, sans être trop aride pour le lecteur, lui permettra le mieux de saisir sur le vif la diplomatie française au XVIIe siècle et l’un de ses représentans les plus accomplis. M. Valfrey mérite donc les plus grands éloges et pour le choix de son sujet et pour le choix de sa méthode. Il est allé tout droit au personnage dont la carrière diplomatique est la plus brillante et la plus vaste, et il a adopté dans sa composition le procédé le plus propre à le mettre en plein jour. Mais M. Valfrey nous semble avoir été moins heureux dans la disposition de son œuvre. Consacrer, comme il le fait, tout un volume à deux missions insignifiantes en Italie, n’est-ce point trop? N’a-t-il pas raconté ces négociations relativement secondaires avec de trop longs développemens? Ne se condamne-t-il pas ainsi ou à une publication démesurément longue, ou à une œuvre disproportionnée? Si en effet un volume lui a paru nécessaire pour deux missions qui n’engagèrent en rien le sort de l’Europe, ne lui en faudra-t-il pas plus de dix pour raconter le traité des Pyrénées, la formation de la ligue du Rhin, et ce ministère de dix années, le plus rempli, le plus surchargé de négociations qui soit dans nos annales?

L’introduction qui précède le récit abonde en choses curieuses, mais manque de bien des choses nécessaires. Après l’avoir lue, on connaît un peu mieux Lionne, ce qui n’est pas surprenant dans un pays où les historiens eux-mêmes ne paraissaient pas du tout le connaître, mais on n’a pas encore de lui une idée suffisamment nette : ni sa part directe dans l’œuvre accomplie avec Louis XIV n’est démêlée, ni ses procédés de travail ne sont indiqués, ni son action personnelle révélée. Le caractère de l’homme, son portrait physique, ses sentimens, rien de tout cela ne se trouve dans cette étude préliminaire, qu’il aurait fallu à la fois rendre plus vivante et plus élevée. L’auteur s’y est abstenu de toute considération sur ce qui caractérise la diplomatie française au XVIIe siècle, de tout rapprochement avec les périodes qui ont précédé l’intervention de Lionne, de toute vue d’ensemble sur les causes de l’agrandissement de la France. Nous souhaitons qu’il répare plus tard cet oubli et qu’il introduise mieux ses lecteurs au cœur des grands débats qu’il lui reste à exposer. Il ne suffit pas de séparer les négociations d’après leur nature et de les classer selon leur importance ; il faut encore marquer leur part dans le dessein commun, il ne suffit pas d’étudier en eux-mêmes les événemens; il faut aussi les montrer dans leur préparation, dans leur suite, dans leur enchaînement, dans leurs résultats. Ce que M. Valfrey n’a pas cru devoir faire dans son introduction, il le fera sans nul doute avant d’entrer dans le récit des négociations relatives à la succession d’Espagne; c’est d’autant plus nécessaire que ces négociations se lient étroitement les unes aux autres et qu’elles s’éclairent mutuellement. Les distribuer d’après leur objet est l’ordre le meilleur, mais à la condition de les faire précéder d’un jugement d’ensemble qui soit un guide pour le lecteur.

Plusieurs erreurs, et quelques-unes assez graves, se sont glissées dans l’exposé historique de M. Valfrey. Il attribue à Saint-Evremond une pièce qui n’est pas de lui et qui se trouve dans ces nombreux recueils apocryphes publiés en France à son insu pendant son exil et qui n’étaient que des spéculations de libraires [25]. Du portrait authentique de Lionne par Saint-Évremond, il ne cite que le début, et il omet la partie la plus charmante [26]. Ni le témoignage de Saint-Simon, ni celui de Louis XIV, ni celui de l’abbé Choisy ne sont invoqués. Le rôle que Lionne joua pendant la fronde eût été plus complètement retracé si M. Valfrey s’était servi des Mémoires du cardinal de Retz, de Mme de Motteville, de Mlle de Montpensier et surtout du père Rapin. Il dit que Mazarin n’attendit pas le retour des princes à Paris après leur sortie de prison au Havre; c’est d’autant moins étonnant que Mazarin alla lui-même leur annoncer dans cette forteresse leur mise en liberté. M. Valfrey, trop porté à nier les erreurs de conduite de Lionne, dit que « le cardinal de Retz est mal posé pour lui reprocher d’avoir été brelandier et concubinaire. » Mais ce n’est pas seulement Retz qui adresse ce reproche à Lionne, c’est aussi Mazarin [27]. Ailleurs M. Valfrey, parlant de l’arrestation du cardinal de Retz, dit que « Mazarin, alors éloigné du territoire français, n’y prit aucune part matérielle, mais qu’on est fondé à supposer qu’il avait conseillé cette mesure. » M. Valfrey aurait affirmé, et non supposé, s’il avait pris connaissance des Mémoires du duc de Navailles dans lesquels on lit : « Je le conduisis (Mazarin) heureusement à Châlons. Il résolut en ce lieu-là d’assiéger Bar-en-Lorraine et donna l’ordre d’arrêter M. le cardinal de Retz [28]. » Plus loin M. Valfrey commet une double erreur en affirmant que « Retz, n’ayant jamais prêté le serment de fidélité au roi et ayant donné sa démission d’archevêque de Paris, était déchu de sa juridiction. » Retz avait prêté serment de fidélité au roi par des placards, signés de sa main, qui furent affichés sur tous les murs de Paris. En outre la démission qu’il avait donnée étant prisonnier n’avait aucune validité; c’est pour la nullité dont cet acte était entaché que le pape Innocent X n’avait jamais voulu la recevoir. M. Valfrey a eu le tort de composer son récit d’après les seuls documens qui se trouvent aux archives des affaires étrangères; n’ayant consulté ni les lettres pastorales de Retz, ni les autres écrits que celui-ci a rédigés et publiés durant cette période, ni les nombreuses correspondances qui se trouvent dans d’autres dépôts, il n’a vu qu’un seul côté de la question. S’il l’avait étudiée sous toutes ses faces, ses jugemens seraient plus équitables et son récit plus complet et plus clair. Le vrai est que l’arrestation du cardinal de Retz fut un acte des moins justifiables. Des crimes, vrais ou imaginaires, dont on l’accusait [29], les uns, commis avant sa promotion au cardinalat, avaient été abolis par le fait même d’avoir reçu le chapeau des mains de la régente, les autres, postérieurs à sa promotion, avaient été effacés par l’amnistie, de laquelle on ne l’avait pas excepté. Ce qui est vrai surtout (et M. Valfrey l’aurait dit sans doute, s’il n’avait pas négligé de nous apprendre comment se termina ce débat), c’est que la lutte, et une lutte inexorable, existait non entre le roi et Retz, mais entre Mazarin et le vaincu de la Fronde. Jusqu’à son lit de mort, Mazarin poursuivit de sa haine son irréconciliable ennemi, et, quelques mois après cette mort, Retz adressa à Louis XIV, avec sa démission d’archevêque de Paris, un acte de soumission complète.

Lionne ne réussit dans aucune de ses deux négociations en Italie, pas plus dans celle qui tendait à réconcilier le duc de Parme avec le pape, que dans celle qui avait pour objet de déterminer le saint-siège à prendre parti pour Louis XIV contre Retz. Durant ces deux missions. Lionne fut flatté, caressé, joué par les uns, rudement malmené par les autres, mais en définitive il échoua comme tous ceux qui, sous Louis XIV et en d’autres temps, ont voulu négocier avec Rome et s’efforcer de vaincre l’invincible obstination de la cour pontificale. Seul l’emploi de la force devait être efficace. Louis XIV le comprendra plus tard et il parviendra à briser la résistance du saint-siège par des moyens de persuasion étrangers à la diplomatie [30].

M. Valfrey, il faut le reconnaître, a été jusqu’ici mal servi par son sujet. En France, on réussit mieux à raconter des succès que des échecs. M. Valfrey va entrer pour Lionne dans une série d’éclatans triomphes ; nous ne doutons pas que cela lui porte bonheur. Il ne courra plus le risque désormais de donner trop d’importance à son héros; il ne sera plus exposé à s’imposer la tâche laborieuse et pénible d’atténuer des insuccès et de grossir les rôles. Dès lors il s’élèvera avec son personnage et il planera plus haut; son style s’en ressentira. Par un commerce plus prolongé avec Lionne, il se familiarisera davantage avec cette belle et forte langue du XVIIe siècle. Il faut, autant qu’on le peut, écrire la langue des personnages qu’on met en scène, quand cette langue est arrivée au plus haut degré de perfection; les tours vulgaires, tant d’expressions impropres, que le journalisme a si abondamment introduits dans le langage courant, choquent étrangement dans des récits qui encadrent ces belles dépêches du XVIIe siècle, écrites d’un style si pur et si sobre. Le contraste est vraiment déplaisant, et M. Valfrey devra s’approprier davantage les façons de dire de ceux dont il raconte les actes. Mais surtout qu’il nous fasse mieux connaître les personnages qu’il met en action. Que ces personnages ne soient pas pour le lecteur comme des passans qu’on a vus une fois et dont le souvenir s’efface aussitôt, mais bien des êtres dans le caractère desquels le lecteur puisse pénétrer, parce que l’auteur y sera profondément entré lui-même. L’histoire n’est pas le dépouillement d’un dossier. L’art peut s’introduire partout, même dans les matières en apparence les plus arides; lui seul a le privilège d’enfoncer partout ses racines, et, sur le sol le plus desséché, de produire des fleurs et des fruits; lui seul rend les œuvres durables en leur donnant la vie ; lui seul peut élever un simple recueil de dépêches enchâssées dans des récits au ton magistral, au mouvement de l’histoire.


MARIUS TOPIN.

  1. Mémoires de Louis XIV, t. Ier, p. 36 et 37.
  2. Voyez les travaux de M. Chantelauze dans la Revue des 15 juillet, 1er et 15 août, 1er et 15 septembre 1877.
  3. Ces deux lettres sont extraites des Documens inédits sur l’histoire de France. — Négociations relatives à la succession d’Espagne sous Louis XIV, par M. Mignet, t. Ier, p. 35 et 37. C’est dans cet admirable recueil en quatre volumes que nous avons cherché les traces de Lionne, car tout y est plein de lui, tout y porte son empreinte.
  4. Négociations relatives à la succession d’Espagne, t. Ier, p. 45.
  5. Idem, p. 46.
  6. Lettre (le l’archevêque d’Embrun, ambassadeur de France en Espagne, du 20 octobre 1661.
  7. « La maladie du roi est désignée par ses médecins sous le nom d’alfereza insensata, épilepsie stupide. » Lettre de l’envoyé anglais Stanhope du 29 juin 1698.
  8. Dépêches de l’archevêque d’Embrun à diverses dates. — Dépêche du marquis de Vauguyon du 30 septembre 1683. — Mémoires de Torcy, p. 526.
  9. Il fut successivement dominé par sa mère, par sa femme, par son confesseur et par son frère naturel don Juan. Son ignorance était sans pareille. Apprenant la prise de Mons, il s’attendrit sur le sort de l’empereur, qu’il croyait possesseur de cette place. Par une semblable méprise, il plaignit Guillaume III sur la prise de Namur, qu’il croyait appartenir à ce dernier.
  10. Négociations relatives à la succession d’Espagne, t. Ier, p. 334.
  11. Lettre du 10 juillet 1667. Négociations relatives à la succession d’Espagne, t. II, p. 182.
  12. Articles 38, 39, 40 et 41 du traité de Munster et 8 du traité d’Osnabruck. On sait que ces deux traités sont appelés du seul nom de traités de Westphalie.
  13. L’empereur Maximilien nommait ainsi le Rhin dès le commencement du XVIe siècle. A partir en effet de l’évêché de Constance jusqu’à celui d’Utrecht, des principautés ecclésiastiques couvraient les rives de ce fleuve, flanqué par les évêchés de Bâle, de Strasbourg, de Worms, de Spire, les électorats de Trêves, de Mayence, de Cologne et plusieurs riches abbayes.
  14. Le 23 décembre 1667, Lionne écrivait à M. Millet, représentant la France à Berlin : « Je ne sais pas si M. l’électeur ne compte point pour lui ce qu’on a donné à Mme sa femme : il n’y a pas encore deux ans que sa majesté envoya à feu Mme l’électrice, qui était alors à Clèves, un régal le plus beau que peut-être jamais roi ait fait à une princesse. Il consistait en un fil de perles acheté à Amsterdam 10,000 écus, et en tout l’ameublement complet d’une chambre qui valait bien 100,000 francs. » — Négociations relatives à la succession d’Espagne, t. Il, p. 303. Lionne annonçait peu de temps après l’envoi d’une somme de 30,000 écus destinée à être destribuée aux ministres et confidens de l’électeur. Toute la correspondance de Brandebourg, qui se trouve aux archives du ministère des affaires étrangères, témoigne de l’avidité cupide de cet ancêtre des rois de Prusse et de la générosité de Louis XIV.
  15. Quand le prince Eugène apprit cette nouvelle, il dit à ceux qui l’entouraient : « Il faudrait pendre les ministres qui ont donné à l’empereur un conseil aussi perfide. »
  16. Quand tout fut terminé en effet, Lionne écrivait à Gremonville, le 5 février 1668 : « Sa majesté ne vous donnera pas les hautes récompenses où ces messieurs (les ministres de l’empereur) ont voulu élever vos pensées, et je vous avoue ingénument que je voudrais bien qu’elle le fît; car, en ce cas-là, je pourrais espérer qu’elle ne me refuserait pas la charge de connétable, puisque l’origine de tout vint premièrement de la pensée qui me tomba dans l’esprit de vous écrire le premier billet, etc. » Donc la seconde tentative a été faite par Lionne. La première avait été faite par Louis XIV ; mais est-ce spontanément ou d’après les conseils de son ministre ?
  17. Négociations relatives à la succession d’Espagne, t. II, p. 412.
  18. Correspondance de Prusse, vol. III. Conversation de Lionne avec M. Crockow, résident de l’électeur de Brandebourg à Paris. Négociations relatives à la succession d’Espagne, t. III, p. 289.
  19. Dès 1672, et c’est un point digne de remarque, Bossuet prévoyait les conséquences de cette faute. Ce grand et pénétrant génie, qui écrivait alors l’admirable Discours sur l’histoire universelle, entretenait en même temps avec diverses personnes une correspondance intime dans laquelle abondent les considérations les plus élevées sur les événemens du moment. Dans une lettre adressée au marquis de Bellefonds pour le consoler de la disgrâce que venait de lui faire subir le maréchal de Créqui, Bossuet écrit ces ligues prophétiques et éloquentes : « Quelle campagne voyons-nous! Et combien est-on en danger d’être flatté, quand on a part à des choses aussi surprenantes que celles qu’on exécute ! Et cependant il n’y a rien qui soit plus vain devant Dieu, ni plus criminel, que l’homme qui se glorifie de mettre les hommes sous ses pieds. Il arrive souvent, dans de telles victoires, que la chute du victorieux est plus dangereuse que celle du vaincu. Dieu châtie une orgueilleuse république (la Hollande) qui avait mis une partie de sa liberté dans le mépris de la religion et de l’église. Fasse sa bonté suprême que sa chute l’humilie ! Fasse cette même bonté que la tête ne tourne pas à ceux dont il se sert pour la châtier! Tous les présens du monde font d’autant plus de mal à l’homme qu’ils lui donnent plus de plaisirs; mais le plus dangereux de tous, c’est la gloire, et rien n’étourdit plus la voix de Dieu, qui parle au dedans, que le bruit des louanges, surtout lorsque ces louanges, ayant apparemment un sujet réel, font trouver de la vérité dans les flatteries les plus excessives. O malheur! ô malheur! Dieu veuille préserver d’un si grand mal notre maître et nos amis : priez donc pour eux dans la retraite où Dieu vous a conduit. » Quel écrivain incomparable que celui qui, dans le Discours sur l’histoire universelle, embrasse le passé d’un regard si pénétrant, qui, dans les Oraisons funèbres, juge les plus vastes génies, les Cromwell, les Condé, les Retz, comme ils n’ont jamais été jugés depuis, et qui, dans sa correspondance, jette de tels, de si sublimes accens!
  20. Torcy a laissé des Mémoires. Quant au cardinal de Polignac, nous avons raconté ses ambassades dans notre ouvrage : l’Europe et les Bourbons sous Louis XIV.
  21. , Mémoires, t. IV, p. 69. Saint-Simon parle plusieurs fois de Lionne dans ses Mémoires, t. VI, p. 164, t. X, p. 70, et t. XI, p. 71, et il se sert toujours à son égard des expressions les plus louangeuses ; en outre, dans les annotations des Mémoires de Dangeau par Saint-Simon, nous trouvons ce jugement : « Lionne faisait tout lui-même avec une habileté et une supériorité sans égales; d’ailleurs sacrifiant sans ménagemens sa fortune, sa santé et jusqu’à sa paresse au jeu, à la bonne chère et aux autres plaisirs. »
  22. Mémoires de Louis XIV, t. II, p. 458. L’abbé de Choisy, dans ses Mémoires, (p. 574, édition Michaud), proclame aussi les mérites supérieurs de Lionne.
  23. M. Gaillardin, Histoire de Louis XIV en six volumes. Parmi tous les historiens de ce siècle, seul M. Mignet a mis Lionne à sa véritable place dans l’introduction aux Négociations relatives à la succession d’Espagne.
  24. Hugues de Lionne, ses ambassades en Italie, 1 vol. in-8°; Didier.
  25. Cet opuscule, qui a pour titre Abrégé de la vie de M. de Lionne, ne figure pas parmi les œuvres authentiques de Saint-Évremond, données par Silvestre et Desmaizeaux, qui ont eu tous ses manuscrits entre leurs mains et qui les ont publiés après sa mort.
  26. Celle qui commence par ces mots : « Parmi les divertissemens de ce loisir... » M. Valfrey aurait pu également se servir d’une lettre écrite par Saint-Évremond au comte de Lionne, neveu du ministre.
  27. Lettre de Mazarin à son confident Ondedei, du 18 juillet 1651, citée par M. Chantelauze dans le Cardinal de Retz et l’affaire du chapeau, t. Ier, p. 229.
  28. Mémoires du duc de Navailles, p, 98, 1861. Édition Moreau.
  29. M. Valfrey parle (p. 180 de son livre) des « chefs d’accusation à la charge de Retz. » et il ne nous les fait pas connaître. Il lui aurait suffi pourtant de consulter les documens qui ont été publiés dès 1836 par Michaud et Poujoulat à la suite des Mémoires du cardinal de Retz..
  30. En s’emparant du Comtat Venaissin et en annonçant l’intention de se mettre lui-même à la tête d’une armée qui marcherait sur Rome.