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La Défense des frontières maritimes
Revue des Deux Mondes3e période, tome 19 (p. 5-42).
LA DEFENSE
DES
FRONTIÈRES MARITIMES

La frontière maritime de la France, depuis Dunkerque, sur la mer du Nord, jusqu’à Bayonne, sur l’Atlantique, et depuis Port-Vendre jusqu’à Villefranche, sur la Méditerranée, en y comprenant la Corse, présente une étendue de côtes d’environ 2,500 kilomètres. Sur ces côtes, on voit s’élever des arsenaux maritimes, dépôt et foyer de production de la force navale, tandis que de riches et populeuses cités ouvrent leurs ports au commerce du monde : ainsi Le Havre, Nantes, Bordeaux, Marseille, d’autres encore d’une importance moindre aujourd’hui, mais dont l’origine remonte aux premiers temps de notre histoire nationale, et qui à une autre époque ont fourni aux grandes découvertes du XVe siècle leur contingent de noms légendaires. Combien n’en pourrait-on pas encore citer, villes ou villages, tous voués aux industries de la mer et vivant de ces industries, habités par une population de physionomie, de mœurs et de langage différens, mais partout laborieuse, énergique et vaillante ! C’est dans cette population que se recrutent les équipages de la flotte de guerre et de commerce. Tour à tour matelots militaires, matelots du commerce ou pêcheurs, ces hommes, ces serviteurs du pays, aussi modestes que dévoués, fournissent à la flotte un personnel exercé où se trouvent réunies les diverses spécialités qui constituent l’équipage du navire de guerre, gabiers, timoniers, canonniers, fusiliers. Ce personnel, toujours prêt, toujours sous la main, il suffit de quelques jours pour le faire affluer dans nos ports et sur nos vaisseaux. On parle beaucoup de mobilisation aujourd’hui; dans toutes les armées de l’Europe, c’est la question à l’ordre du jour, le problème dont la solution est l’objet d’une poursuite assidue : serait-il hors de propos de faire remarquer en passant que dans la marine la chose existait bien avant que le nom, dans son acception militaire, ne fût inventé? Elle date de plus de deux siècles.

Tel est donc le spectacle que présente notre frontière de mer, spectacle d’activité féconde, — commerciale et guerrière, — et de richesses accumulées par un travail séculaire; trop souvent dans le cours de notre histoire, la révolution est venue tarir les sources de cette activité et de ces richesses, renversant du même coup le laborieux édifice de la puissance navale. Et maintenant, si après ce coup d’œil d’ensemble on étudie sur la carte la configuration de cette frontière, on y verra des baies ouvertes et accessibles, des îles isolées ou par groupes, des découpures par où les fleuves viennent épancher dans les mers riveraines le tribut de leurs eaux. Les embouchures de nos fleuves, c’est une porte qu’il faut tenir fermée à l’ennemi, ces baies, il faut lui en interdire l’accès, ces îles, ce sont des sentinelles avancées qu’une loi providentielle semble avoir placées en avant de nos ports pour en éclairer l’approche en temps de paix, pour les couvrir en temps de guerre : ainsi Ouessant, Groix, l’île d’Aix, cordouan, Pomègue, les îles d’Hyères [1]. Notre frontière de mer, avec son étendue de 2,500 kilomètres, n’est pas moins vulnérable que la frontière de terre, et sa défense réclame une large part dans la sollicitude du pays.

On se souvient de la crise de 1840. La paix du monde fut gravement compromise, et peu s’en fallut que la France ne se vît encore une fois en face d’une coalition européenne. Nous n’avons pas à rechercher ici les causes de cette crise : rappelons seulement qu’elle produisit dans le pays une émotion profonde, en évoquant le souvenir encore récent d’une double invasion. C’est de cette émotion qu’est née la résolution de fortifier Paris et de reconstituer la défense de la frontière maritime; mais trente-cinq ans et plus ont passé sur ces événemens, et pendant ce temps la science et l’industrie ont marché, poursuivant le cours de leurs conquêtes pacifiques; bientôt à son tour la guerre, s’emparant de ces conquêtes, en a enrichi son domaine.

La guerre, il faut la détester, mais en la détestant il faut se souvenir qu’elle n’en demeure pas moins l’intérêt suprême des nations. C’est avec la guerre, telle que l’ont faite la science et l’industrie, que nous aurons à compter désormais, et nous savons tous, par une récente expérience, ce que peut dans l’attaque des places de guerre la nouvelle artillerie. Les conditions de la défense ont donc changé depuis trente-cinq ans; elles ont changé pour la frontière maritime aussi bien que pour celle de terre. On voudrait examiner ici, en ce qui concerne la frontière maritime, ce que sont devenues ces conditions; mais, avant d’entrer dans cet examen et de rechercher les conséquences de ces conquêtes que la guerre moderne s’est appropriées, il convient de jeter un coup d’œil sur le passé encore bien près de nous qui les a précédées.


I.

La défense des frontières de mer a tenu de tout temps une grande place dans les préoccupations des nations maritimes. C’est le but que l’Angleterre d’une part, l’Espagne et la France de l’autre, à travers les péripéties de leurs longues querelles et leurs fortunes diverses, ont poursuivi de leurs constans efforts; mais, si le but était le même, les moyens différaient. Tandis que l’Espagne et la France demandaient la sécurité de cette frontière à de grands et coûteux travaux de fortification, l’Angleterre, justement fière de sa suprématie navale, se reposait du soin de protéger ses rivages sur ses vaisseaux, ses murailles de bois (wooden walls), comme elle se plaisait à les appeler. L’Espagne, au temps de sa splendeur, n’avait pas seulement à défendre ses propres rivages, son territoire européen; il fallait encore mettre à l’abri des atteintes de l’ennemi ce vaste empire colonial dont elle entendait fermer l’accès au reste du monde. Aussi partout où elle a fait flotter ses couleurs, dans la mer de Chine comme dans l’Océan indien, dans les Antilles comme sur le continent de l’Amérique du Sud, a-t-elle laissé d’imposans travaux de fortification. Elle y avait épuisé, avec l’or de la Nouvelle-Espagne, la science de ses habiles ingénieurs. La France, elle aussi, avait couvert ses rivages d’un réseau de fortifications. Arsenaux et villes de commerce, villages de pêcheurs, îles et plages, ce réseau embrassait tout. Partout où l’ennemi aurait pu prendre pied, on voyait s’élever un ouvrage défensif, fort, fortin ou simple batterie; c’était l’éparpillement de la défense. Et cet éparpillement était logique, il était nécessaire, car avec des communications souvent mal assurées, lentes et incertaines en tout temps, chaque point vulnérable était comme isolé, et c’est surplace qu’il fallait le défendre; personnel et matériel devaient donc s’y trouver réunis et localisés.

C’était là, insistons sur ce point, le trait distinctif, la caractéristique du système défensif de notre frontière maritime. L’empire, pendant la longue période de ses guerres, avait complété ce réseau; il en avait en quelque sorte resserré les mailles sur le littoral de la Manche, le plus exposé aux atteintes d’un ennemi entreprenant et présent partout. Partout, ne l’oublions pas, nos ports étaient bloqués, ou surveillés de près : plus de commerce maritime, plus de grandes pêches, partant plus de navigation au long cours sous le pavillon national; la petite pêche, le cabotage, c’est-à-dire la navigation d’un port à un autre le long des côtes et sous la protection de leurs canons, voilà tout ce qui restait de cette marine commerciale, si active encore et si florissante pendant les dernières années de la monarchie.

Du haut des falaises qui bordent nos rivages, depuis Calais jusqu’à Boulogne et au-delà, on peut par un temps clair découvrir les blanches falaises de la côte d’Angleterre. Si, quittant cet horizon lointain, on abaisse son regard sur la côte de France, on aperçoit des petits forts ou batteries fermées à la gorge. La haute mer les enveloppe de tous côtés et les fait ressembler alors à des îlots aux contours réguliers et uniformes. Ces forts servaient à jalonner les étapes de nos caboteurs, ils éclairaient leur route et tenaient l’ennemi à distance; c’étaient les sentinelles avancées de notre ligne de défense. Et cependant tous ces travaux n’ont pu opposer aux entreprises de l’ennemi un obstacle efficace. Ils ne font pas empêché de bombarder Le Havre, comme à une autre époque de notre décadence maritime il avait bombardé Cherbourg, Dieppe et Saint-Malo, — d’incendier et de détruire en 1809, devant Rochefort, l’escadre mouillée en rade de l’île d’Aix et d’enlever, jusque sous le canon de nos batteries, les navires qui venaient s’y réfugier. Ils ne l’ont pas empêché d’occuper sur nos côtes des mouillages comme la baie de Douarnenez, qui commande l’entrée de Brest, — la baie de Quiberon, si tristement célèbre pour avoir vu tomber sous des balles françaises les derniers représentans de cette brillante marine qui avait jeté tant d’éclat dans la guerre de l’indépendance américaine. Faut-il ajouter que sur nos côtes de l’Océan plusieurs des îles riveraines étaient devenues le siège d’une occupation permanente, fournissant à l’ennemi des points de relâche et de ravitaillement, et que dans la Méditerranée, aux portes même Toulon, les îles d’Hyères et leur mouillage n’avaient pas échappé à ses entreprises? tant étaient grandes notre impuissance et son audace!

Ces faits, qui trop souvent ont assombri les annales de notre histoire maritime, la science de la guerre ne pouvait manquer de s’en emparer. Ils avaient été commentés dans un mémoire où l’on pressentait déjà le prochain avènement des principes nouveaux que la vapeur et le canon allaient inaugurer de concert; nous voulons parler de la commission de 1841 et de son mémoire sur la Défense des frontières maritimes de la France. En effet, douze ans s’étaient à peine écoulés que les forts de l’embouchure du Dnieper tombaient sous le canon de nos batteries flottantes cuirassées; c’était le premier acte de la lutte entre la cuirasse et le canon, le premier pas dans une voie nouvelle. Aujourd’hui l’œuvre magistrale de la commission de 1941 a fait son temps, un temps bien court, et n’appartient plus qu’à l’histoire. L’édifice que cette commission avait voulu élever a vieilli prématurément, et c’est un nouvel édifice qu’il s’agit d’élever sur des bases nouvelles et avec d’autres matériaux.

La crise de 1840 et les mesures défensives qu’elle avait provoquées ne pouvaient manquer d’avoir leur contre-coup de l’autre côté du détroit. Au sortir de la longue période des guerres de la république et de l’empire, l’Europe aimait à se reposer dans un sentiment de sécurité qu’elle ne connaissait plus depuis un quart de siècle. Plus qu’aucune autre peut-être, la nation anglaise éprouvait ce sentiment de sécurité et de repos. Elle avait, elle aussi, des plaies à guérir, des réformes à introduire dans son administration intérieure. Que pouvait-elle craindre d’ailleurs? La puissance navale de la France et celle de l’Espagne s’étaient abimées à Trafalgar dans un commun désastre, et ce qui restait de nos vaisseaux en 1814 avait été dispersé par les traités. Pour longtemps, sinon pour toujours, l’Angleterre restait sans rivale sur les mers, et mieux que jamais, à l’abri de ses remparts de bois, elle avait droit de compter sur l’inviolabilité de ses rivages.

Cependant cette marine française, dont une longue suite de succès à peine disputés avait pu la rendre dédaigneuse, s’était relevée rapidement, et déjà en 1840 elle avait manifesté dans plus d’une occasion son énergique vitalité. Après s’être essayée devant Cadix dès 1823, elle avait combattu à Navarin, puis à Sidi-Ferruch, sous le feu de l’ennemi, elle débarquait une armée de 30,000 hommes et prenait part à la prise d’Alger. On l’avait vue un peu plus tard forcer l’entrée du Tage, puis au Mexique réduire le fort de Saint-Jean-d’Ulloa, un de ces imposans ouvrages élevés par l’Espagne à une autre époque. Pendant ce temps, elle promenait son pavillon sur toutes les mers, accomplissant de longs et lointains voyages d’exploration et ouvrant à la science et au commerce des voies nouvelles.

Ainsi renaissait cette marine que le monde avait crue morte. En 1839, elle réunissait dans les mers du Levant une escadre de 12 vaisseaux de ligne, escadre bien armée, bien exercée, active, remuante et animée de la confiance la plus entière dans son chef, l’illustre amiral Lalande. Bientôt ces 12 vaisseaux allaient être portés à 20, parmi lesquels trois vaisseaux à trois ponts de 120 canons. C’était, depuis Trafalgar, le plus puissant armement que la France eût mis à la mer, et pour la première fois on y voyait figurer quelques navires à vapeur, modeste contingent de corvettes à roues de 220 chevaux. Le récit des circonstances qui avaient motivé cet armement ne serait pas ici à sa place. Bornons-nous à rappeler en passant que le sultan Mahmoud venait de mourir et que la bataille de Nézib ouvrait à Méhémet-Ali le chemin de Constantinople. De graves complications pouvaient surgir en Orient, qu’une politique prudente devait prévoir, pour être en mesure d’en conjurer le danger. Tel a été le prélude de ce que nous avons appelé la crise de 1840.

L’Angleterre, à cette époque, n’entendait pas se désintéresser de la politique continentale, et dans la question d’Egypte ses ministres n’étaient pas hommes à lui conseiller une pareille attitude vis-à-vis de la France. N’est-ce pas ici même que le comte de Jarnac, dont la mort encore récente a excité tant de regrets des deux côtés du détroit, a raconté comment lord Palmerston s’était fait en 1840 l’instigateur de la coalition contre la France, inaugurant ainsi le réveil de cette politique de défiance qui a si longtemps divisé les deux pays? Un peu plus tard, à propos du Maroc ou du droit de visite, à propos de Taïti ou des mariages espagnols, on retrouve cette même politique à l’œuvre, toujours active, toujours en éveil. Le « vieux Pam » en sera l’âme; il représentera jusqu’à son dernier jour, dans ce qu’il a de vivace chez le peuple anglais, le vieil esprit d’antagonisme que des siècles de rivalité et de guerre avaient mis au cœur des deux nations. Puisse-t-il en avoir été le dernier représentant !

En 1844, un an après qu’avait paru le rapport de la commission française sur la défense des frontières maritimes, sir Robert Peel venait déclarer à la chambre des communes que les côtes d’Angleterrre n’étaient pas défendues. Les anciens ouvrages, disait-il, n’existaient plus ou étaient insuffisans. Il proposait en conséquence de nommer une commission chargée d’étudier cette importante question de la défense. Dès l’année suivante, les études étaient terminées, le plan des travaux et le devis des dépenses établis; c’était la contre-partie de ce qui venait de se passer en France.

Deux ans plus tard, en 1846, c’est lord Palmerston qui vient à son tour sonner l’alarme. Le chef du foreign office d’alors a été ministre de la guerre, et il n’entend pas l’oublier. « L’Angleterre est désarmée et à la merci d’une invasion, écrit-il dans un rapport sur la défense du royaume-uni : elle n’a pas d’armée, pas de places fortes, sa frontière n’est pas défendue, — et, en regard de ce tableau peu rassurant, il représente la France en armes, Paris fortifié, la flotte française au moins égale en nombre à la flotte anglaise, et toute prête à jeter 100,000 hommes sur l’autre rivage de la Manche. Aux ministres, aux hommes d’état, viennent se joindre les deux plus hautes personnalités de l’armée anglaise, le duc de Wellington, chef illustre et respecté de cette armée, et le major-général sir John Burgoyne, inspecteur-général des fortifications. Une correspondance s’établit entre sir J. Burgoyne et le duc de Wellington, correspondance aussitôt rendue publique et connue de toute l’Angleterre. Dans une lettre du 9 janvier 1847, datée de Strathfieldsaye, l’illustre vétéran des guerres de la Péninsule ne se contente pas de donner aux vues de son correspondant la sanction de sa vieille expérience et de sa haute autorité ; c’est avec une vivacité émue qu’il s’exprime sur l’imprévoyance de l’administration et sur le danger que cette imprévoyance avait appelé sur son pays. « Dans l’état où nous sommes, écrivait-il, et s’il est vrai que la flotte soit impuissante à nous défendre, nous n’en avons pas pour une semaine après la déclaration de guerre. » Faut-il citer aussi la lettre que l’amiral sir Charles Napier adressait au Times le 11 octobre 1850, après avoir assisté à la revue de notre escadre à Cherbourg, ou bien encore un livre qui fit sensation à cette époque, et dont le titre : The defenceless state of Great-Britain [2], si l’on voulait en compléter le sens, pourrait se traduire ainsi : « La Grande-Bretagne sans défense en face de l’invasion française? »

Les témoignages que l’on vient d’évoquer en faisant appel aux noms les plus illustres ou les plus considérables dans le gouvernement et dans l’armée, disent assez haut l’état des esprits : il n’y a rien à y ajouter; mais il sera bien permis, en faisant la part de l’exagération du patriotisme ou de l’emportement de la passion politique, de ne pas trouver dans ces témoignages une appréciation froide et mesurée de la situation relative des deux pays. La France, sous un régime de paix et de sage liberté, poursuivait le développement de ses institutions ; sa force et sa richesse se développaient en même temps, mais elle ne menaçait personne, et, si son influence allait grandissant dans le monde, ce n’était pas par les armes. Libre et riche, forte et pacifique, elle pouvait exciter la jalousie, elle n’excitait pas la haine.

Quoi qu’il en soit, à partir de 1844, l’agitation dont sir Robert Peel avait donné le signal n’avait pas cessé de s’accroître, en puisant au jour le jour dans les faits contemporains des causes d’excitation nouvelle. La révolution de 1848 en avait, il est vrai, ralenti la marche; mais l’empire, au lendemain de la guerre de Russie, n’avait pas tardé à réveiller les défiances que son avènement avait fait naître, et ce n’est pas sans une appréhension jalouse qu’on avait vu, à l’occasion du traité de Paris, se manifester son influence prépondérante. D’un autre côté, le premier-né des navires cuirassés d’escadre, la Gloire, avait été mis à la mer, et cette marine française, qui avait jeté tant d’éclat pendant la guerre, s’avançait à grands pas dans la carrière nouvelle qu’elle venait d’inaugurer. On en était inquiet et mécontent en Angleterre. Eh quoi! s’être laissé devancer, avoir subi cette atteinte à la suprématie navale dont on était si jaloux ! C’était en vain, ajoutait-on, qu’on s’efforçait de regagner l’avance qu’on avait laissé prendre. L’empire ne pressait-il pas la construction de sa flotte cuirassée avec une ardeur qui défiait tous les ef- forts? Qu’en voulait-il faire de cette flotte qui coûtait si cher? Qui donc menaçait-il? Quelle surprise, quel coup de théâtre allait-on voir sortir de ces préparatifs? quels pouvaient être enfin les secrets desseins de cette politique rêveuse et souterraine qui aimait à se révéler par de soudaines explosions?

Telles étaient, à tort ou à raison, les préoccupations de l’esprit public de l’autre côté du détroit. Ces préoccupations, on les verra se continuer jusqu’à la fin de l’empire ; elles ne cesseront que le jour où la France tombera épuisée et sanglante, laissant aux mains de l’ennemi ses armées, ses frontières et sa capitale. Alors même elles ne cesseront que pour changer d’objet : le cauchemar de l’invasion allemande hantera pendant quelque temps le sommeil de la vieille Angleterre.

N’insistons pas sur ces manifestations exagérées d’un sentiment réel. Ce que l’on veut constater ici, c’est le résultat de cette agitation, qui avait un double objet, un double but : d’une part, l’accroissement de l’effectif de l’armée et la réforme militaire; d’autre part, la défense du littoral. De ces deux objets, le premier est en dehors de cette étude; c’est le second seulement que l’on a en vue. Or quelle était en 1846 la situation défensive du royaume-uni? Ici, il convient de laisser la parole à l’inspecteur général des fortifications, sir J. Burgoyne, et voici le tableau qu’il a lui-même tracé de cette situation : « L’Angleterre n’a pas une seule forteresse, et ses ports militaires ne sont pas à l’abri d’un coup de main. Woolwich, le plus important des arsenaux, n’est pas fortifié et ne peut l’être à cause de sa position topographique. Pour remédier au danger d’une pareille situation, il faut fortifier Plymouth, Portsmouth et Sheerness, construire des batteries de côtes partout où un débarquement est à craindre, créer des ports de refuge... [3]. »

Voici, de son côté, ce qu’écrit le duc de Wellington dans la lettre qu’il adressait à sir J. Burgoyne au sortir d’une grave maladie ; « Nous sommes sans défense et n’avons d’espoir que dans notre flotte, » — et cette lettre, il la termine par une invocation qui témoigne de la ferveur de sa conviction. « Je touche, écrit-il, à la soixante-quinzième année d’une vie d’honneur, et j’espère que le tout-puissant m’épargnera la douleur d’être témoin d’une catastrophe que mes contemporains, sourds à mes conseils, n’auront pas voulu conjurer [4]. »

Ces avertissemens venus de si haut, ces accens émus et patriotiques ne restèrent pas sans échos. Dans l’armée, dans la flotte, d’autres voix s’élevèrent pour soutenir la même cause, et, dans le monde des lettres comme dans celui de la presse, cette cause trouva aussi des champions. Cependant l’opinion publique se montrait lente à s’émouvoir. Trente années d’une paix profonde avaient passé sur les souvenirs des grandes guerres de l’empire, une génération nouvelle avait surgi, oublieuse des dangers et des sacrifices qui ne l’avaient pas atteinte, et ne voulant se souvenir que des succès éclatans qui avaient clos cette période guerrière. Comment persuader d’emblée à cette génération qu’une révolution s’était faite dans les conditions de la guerre, que la vieille Angleterre n’était plus en sûreté derrière ses murailles de bois, et que ses rivages avaient cessé d’être inviolables? D’ailleurs n’est-ce pas le propre des assemblées délibérantes de répugner à grossir en pleine paix le budget de la guerre ? Il leur déplaît de prévoir des dangers que la sécurité du présent dérobe à leurs yeux. Pas plus qu’une autre, la chambre des communes d’Angleterre n’échappait à cette disposition. En France aussi, la chambre des députés de 1841 se montrait peu favorable au projet de fortifier Paris. Pour la persuader, pour entraîner son vote, il ne fallut rien moins que l’insistance patriotique d’un illustre homme d’état unie à l’influence d’une de nos illustrations militaires les plus respectées, du maréchal Soult, alors ministre de la guerre. Comme le duc de Wellington, le maréchal Soult faisait appel au patriotisme de ses concitoyens. « Si je puis, disait-il, adresser à la chambre une instante prière, c’est de n’être préoccupée que de la grandeur du but qu’elle doit atteindre, de faire céder tous les dissentimens de système et d’intérêt privé à l’importance de la mesure qui doit donner à la France le premier boulevard de sa force et de son indépendance. »

En acceptant en 1867 le fardeau du ministère, le maréchal Nîel, de regrettable mémoire, avait voué ses hautes facultés à l’organisation défensive du pays. Plût à Dieu que le patriotisme mieux éclairé du corps législatif lui eût accordé les ressources budgétaires qui devaient hâter la mise en œuvre de cette organisation ! Plût à Dieu surtout que le maréchal eût assez vécu pour y mettre la dernière main!

Cependant, à partir de 1848, les événemens se suivent dans une rapide succession. L’avènement de l’empire et les guerres qui succèdent à la guerre de Russie précipitent le mouvement d’abord si lent de l’opinion publique. Les hésitations comme les résistances cèdent à la pression des circonstances, et l’Angleterre se met résolument à l’œuvre. Elle ne s’arrêtera plus qu’après avoir assuré contre toute agression la sécurité de ses rivages, et, tranquille désormais derrière le double rempart de sa frontière bien gardée et de sa flotte sans rivale, elle se reposera dans le sentiment de sa force.

Ce qu’était en 1847 la situation défensive des côtes anglaises, on vient de l’apprendre par les témoignages les plus élevés et les plus compétens. Voici ce qu’elle est devenue, ce qu’elle était déjà avant la guerre de 1870. Tout ce que sir J. Burgoyne demandait en 1847, et bien au-delà, on l’a exécuté. On a fortifié Portsmouth, Plymouth, Sheerness, et créé des ports de refuge accessibles à toute heure de la marée, parmi lesquels Falmouth, Dartmouth, Portland, Seaford, Douvres et Harwick, Jersey, Guernesey et Aurigny. On a élevé des forts cuirassés aux embouchures de la Tamise et de la Medway, à Spithead, Portland, Plymouth, Milford-Haven et Cork, c’est-à-dire tout le long des côtes de la Manche jusqu’au sud de l’Irlande. Un chemin de fer de ceinture et un réseau télégraphique, reliant entre eux tous les points du littoral, complètent ce que l’on peut appeler le matériel de la défense fixe, et assurent en même temps, par la rapidité des communications, le concours de la défense mobile.

La défense mobile par mer comprend l’escadre garde-côte (home squadron) et l’escadre du canal (channel fleet). L’escadre du canal est armée en permanence; c’est une réserve toujours prête. L’escadre garde-côte est composée de cuirassés à tourelles, de navires-torpilles et de chaloupes canonnières (gun-boats], armées d’un canon de 12 tonnes ou de 18 tonnes; elle compte aussi quelques vieux navires en bois ou en fer (block-ships) stationnés dans les chefs-lieux des arrondissemens maritimes, Londres, Sunderland, Shield, Liverpool, etc., navires-écoles servant aux exercices des coast-guards et des coast-naval volunteers, et qui portent le guidon de commandement du commodore, chef de l’arrondissement.

Telle est dans son ensemble l’organisation défensive due à trente années de sacrifices et d’efforts persévérans. Dans cette organisation, les ouvrages à terre, avec leur personnel fixe et mobile, constituent la seconde ligne de défense, la défense au corps de place ; la flotte cuirassée en est la première ligne.


II.

En recherchant ce qu’était dans le passé la situation défensive des nations maritimes de l’Europe, nous n’avions à nous occuper que de l’Angleterre, de l’Espagne et de la France, mais les événemens encore récens dont l’Europe a été le théâtre ont fait surgir sur les mers de nouveaux pavillons. On a vu l’Italie, l’Allemagne et la Russie prendre place dans les combinaisons de la guerre maritime. Quel y sera leur rôle, leur influence? De quel poids ces nouvelles puissances vont-elles peser dans la balance des forces ennemies ou alliées? C’est le secret de l’avenir, et nous ne chercherons pas à le pénétrer; mais ce que l’on peut prévoir dès à présent, et ce qu’il faut prévoir, c’est que le théâtre des grandes luttes maritimes sera déplacé. Si, dans le système de la guerre anglaise, nous avions à préparer notre force navale pour une action lointaine, si au siècle dernier nous avions à disputer à nos anciens rivaux l’Inde et le Canada ou à soutenir l’indépendance américaine, d’autres intérêts vont être en lutte dans le système de guerre à venir, et ce ne sera plus sur un théâtre aussi lointain qu’ils se débattront. Les luttes que l’avenir tient en réserve, — Dieu veuille que cet avenir soit encore loin de nous ! — auront pour principal théâtre les mers d’Europe; cela (ne saurait être douteux pour personne. Elles auront pour théâtre la Manche, la mer du Nord et la Baltique d’un côté, de l’autre la Méditerranée et la Mer-Noire. C’est là qu’au début des opérations se frapperont les grands coups, les coups qui décideront pour le reste de la guerre de l’attitude offensive ou défensive des belligérans. Dans ce système de guerre, la guerre des côtes jouera un rôle considérable. Vainqueur et maître de la mer, on portera l’offensive sur le littoral ennemi ; vaincu et réduit à la défensive, il faudra défendre sa frontière maritime, la défendre contre les insultes et les exactions de l’ennemi aussi bien que contre ses efforts pour y prendre pied par un débarquement.

Cette importance de la guerre des côtes n’a pas échappé aux nouvelles puissances dont on vient de signaler l’avènement; aussi ont-elles à l’envi porté leurs efforts vers la défense de leur frontière maritime. Pour l’Italie, l’œuvre était immense, car tout était à créer; l’annexion des anciens états dont s’était faite l’unité italienne ne lui avait pas apporté une seul port militaire. Ce n’était pas Gênes et Naples, Messine et Ancône qui pouvaient servir de base à l’édifice naval du nouveau royaume. Et, si Venise avait pu suffire à une marine du moyen âge, si au temps de sa grandeur elle avait pu dominer l’Adriatique et les mers du Levant, elle ne pouvait servir les nouvelles destinées de l’Italie que moyennant de grands travaux et au prix de grands sacrifices.

Dès le commencement de 1862, au lendemain de sa constitution, le nouveau royaume se hâtait de former une commission permanente de défense. Toutefois ce n’est qu’en 1871, neuf ans plus tard et après de longues études, que cette commission présentait ses propositions définitives. C’est que pendant cet intervalle et au milieu des événemens qui avaient consommé la rupture de ce qui s’est longtemps appelé l’équilibre de l’Europe, l’Italie avait vu grandir sa fortune. Elle avait pris place dans le concert européen, contracté des alliances et traversé une guerre qui, bien que malheureuse sur terre et sur mer, lui avait donné la Vénétie. Quelques années plus tard, elle faisait de Rome sa capitale. Ces événemens, cette fortune croissante, en modifiant le tracé des frontières de terre et de mer et les conditions générales du système défensif, expliquent le long enfantement de ce système. C’était d’ailleurs une œuvre de longue haleine, car il ne s’agissait de rien moins que d’une frontière de plus de 3,000 kilomètres par mer, et qui sur terre confine à l’Autriche, à la Suisse et à la France.

Faisant table rase du passé qu’avait légué l’ancien état de choses, la commission de défense concluait dans son rapport à rejeter le détestable système qui ne conduit qu’à l’éparpillement des forces. » Tout port ou rade, dit ce rapport, offrant à l’ennemi un abri contre le mauvais temps, ou des facilités pour un débarquement, doit être défendu du côté de la mer. On ne doit fortifier du côté de terre que les places maritimes renfermant des établissemens importans, ou concourant par leur position à la défense intérieure. Etablies d’après ces principes, les propositions de la commission ne laissent pas sur toute la côte d’Italie un seul point où l’ennemi puisse débarquer assez de troupes pour en faire la base d’opération d’un corps expéditionnaire. S’il reste sur les côtes de la Méditerranée ou de la mer Tyrrhénienne quelque point où l’on puisse mettre pied à terre par une mer tranquille, il est impossible d’y risquer le débarquement d’un corps d’armée. Ces points ne peuvent servir qu’à des coups de main dont on ne doit pas plus se préoccuper dans un système de fortification que des insultes tentées sur les frontières de terre par des groupes isolés qui se lanceraient dans des sentiers de montagne. On a tiré tout le parti possible de ce qui existait déjà, et le seul projet entièrement neuf concerne la Spezzia, dont il fallait absolument assurer la défense par terre et par mer. Ce but, la commission l’a complètement atteint. Elle a supprimé au contraire un grand nombre de batteries éparpillées, selon les anciens erremens, sur tous les points du littoral.»

Nous ne pousserons pas plus loin ces citations; ajoutons seulement que le plan général de défense par terre et par mer comprend quatre-vingt-dix-sept ouvrages anciens ou nouveaux à perfectionner ou à élever, la création de seize lignes ferrées, l’addition d’une double voie à onze lignes déjà existantes, enfin tout le long du littoral une ceinture de sémaphores et de lignes télégraphiques, et que son exécution complète exigera une dépense de 314 millions. Dans le cas où la situation du trésor n’en permettrait pas la réalisation immédiate, on adopterait un projet réduit qui ne serait que le commencement d’exécution du premier. Ce projet réduit n’exigerait que 150 millions. Dans l’un et l’autre projet, Rome et la Spezzia figurent comme places de premier ordre, et les travaux qui les concernent sont classés en première urgence. Une double ceinture de forts détachés, avec camp retranché, couvrira la capitale de l’Italie, et l’ensemble de ces derniers travaux atteindra le chiffre de 40 ou 50 millions.

Telles sont les dispositions principales présentées dans le rapport de la commission générale de défense. Cette commission, présidée par le prince de Carignan, se composait exclusivement d’officiers généraux de l’armée, parmi lesquels on comptait plus d’un nom connu ou célèbre dans les armes et dans la politique : les généraux La Marmora, Menabrea, Della Rocca, Brignone, d’autres encore. Elle ne s’était occupée que de la partie purement militaire, se contentant d’attribuer des crédits plus larges aux travaux défensifs des arsenaux maritimes; mais elle n’en avait déterminé ni le choix ni l’emplacement. Ce choix n’était plus à faire : Venise et la Spezzia étaient déjà désignés, et dès 1865, sur l’initiative du général La Marmora, on nommait une commission chargée des études relatives à l’établissement d’un port militaire à Tarente, à l’extrémité méridionale de la péninsule, au fond du golfe de ce nom.

Le port de la Spezzia est une création toute récente : il y a vingt ans, il n’en existait rien; mais le projet est d’une date plus ancienne, il remonte au premier empire. Après le traité de Paris de 1856, qui avait ouvert au petit royaume de Sardaigne l’entrée aux grandes affaires de l’Europe, ce projet fut repris et complété, et le comte de Cavour ne craignit pas d’y engager les finances de son pays. Certes l’entreprise était hardie et dépassait de beaucoup les forces comme les besoins d’un petit état; mais le futur fondateur de l’unité italienne aspirait à de grandes choses, et il entendait y préluder par de grandes œuvres. Aussi c’était bien moins pour le royaume de Sardaigne que pour le royaume d’Italie qu’il osait dès lors jeter à la Spezzia les bases d’un puissant édifice naval. L’Italie d’ailleurs ne s’y trompait pas, elle devinait la pensée de son grand ministre, et, se faisant complice de ses grands desseins, elle y applaudissait du même cœur à Milan, à Florence et à Naples qu’à Turin et à Gênes. L’œuvre commencée par Cavour touche aujourd’hui à son terme, et des trois assises sur lesquelles repose l’édifice qu’il a élevé, la Spezzia est dès à présent la plus solide et restera la plus importante; c’est le grand arsenal maritime de l’Italie. Il ne faut pas craindre de le dire, la Spezzia est la rivale de Toulon.

Le choix d’un port militaire est avant tout subordonné à des conditions naturelles que le travail de l’homme peut améliorer et compléter, mais auxquelles il ne saurait suppléer. Ces conditions naturelles ne sont pas les seules; il faut encore que l’emplacement satisfasse à certaines conditions d’un autre ordre, qu’il réponde aux combinaisons d’un plan de défense, aux exigences d’un système stratégique. Or la péninsule italienne, placée au milieu du bassin méditerranéen, a vue sur deux mers, et ses rivages s’étendent d’un côté sur la mer Tyrrhénienne et de l’autre sur l’Adriatique. Sur chacune de ces mers, il faut un port, et pour relier entre eux le port de l’Adriatique et celui de la mer Tyrrhénienne, séparés par toute la longueur de la péninsule, en même temps que, pour fournir un point d’appui au réseau défensif du littoral, il faut un troisième port à l’extrémité sud. Ce troisième port, il le faut encore pour couvrir le détroit de Messine et les côtes de la Sicile. Or la Spezzia d’un côté et Venise de l’autre, formant la base d’un triangle dont Tarente est le sommet, satisfont également bien à ces conditions. Pour s’en rendre compte, il suffit de jeter les yeux sur une carte. On comprendra à première vue le rôle et en quelque sorte les aptitudes de chacun d’eux aussi bien que la destination la mieux appropriée à ces aptitudes. Tandis que la Spezzia, assise au fond d’un golfe étroit et profond dont une jetée fermera l’accès, doit être le grand port de construction et d’armement; Tarente, à cause de sa position avancée vers le Levant et voisine de la grande route du commerce et des escadres, semble désignée pour servir de point de réunion et de stationnement de la force navale active. On en fera un centre de ravitaillement en y construisant des magasins, des ateliers de réparation et des bassins de radoub. Un crédit de 25 millions est affecté à ces travaux. Quant à Venise, position militaire et place forte de premier ordre, ce ne sera plus qu’un port secondaire. Tarente, à l’entrée de l’Adriatique et dont Brindisi, agrandi et fortifié, deviendra l’annexe, doit hériter dans un avenir prochain de son rôle sur cette mer. A mesure que Tarente se développera, Venise semble destinée à voir décroître son importance séculaire comme port militaire.

L’exécution du système défensif que l’on vient d’exposer dans ses traits principaux se poursuit rapidement, et l’Italie s’est vouée à cette œuvre avec l’ardeur toute juvénile d’une nation née d’hier à la vie politique, avec l’énergique volonté d’un peuple justement fier de son histoire et jaloux de la conquête récente de son indépendance et de son unité. Si à une autre époque, dont elle a le droit de s’enorgueillir, l’Italie a brillé d’un éclat incomparable dans les arts et dans les sciences, elle a produit aussi des grands capitaines et des hommes de mer illustres. Pourquoi, dans cette nouvelle phase de renaissance dont elle donne le spectacle au monde, n’en produirait-elle pas encore? N’a-t-elle pas déjà témoigné de ses aptitudes militaires en faisant sortir de son sein une armée, une flotte, une organisation défensive? Et toutes les ressources que comporte cette création, elle les a trouvées en elle-même. Elle y a trouvé des soldats et des officiers, des généraux distingués et des écrivains militaires, elle a trouvé, pour se créer une marine, des ingénieurs habiles, et dès aujourd’hui les équipages de sa flotte, par la discipline, la bonne tenue et l’agilité, peuvent soutenir la comparaison avec ceux des marines plus anciennes, des marines séculaires.

L’Italie, comme l’Allemagne, comme la Russie, est amplement dotée de toutes les ressources propres au développement de la puissance navale. Elle a le bois, le fer, la main-d’œuvre, le génie industriel; elle a surtout, avec ses 3,500 kilomètres de côtes au centre de la Méditerranée, une nombreuse population maritime, population robuste et sobre, endurcie à la fatigue. C’est du golfe de Naples que partent chaque année ces flottes de bateaux corailleurs qui s’en vont, sur les côtes de Sardaigne et sur nos côtes d’Algérie, exercer pendant de longs mois leur pénible industrie. Plus d’une fois nous avons eu l’occasion de rencontrer sur mer ces rudes travailleurs, et, en admirant leur robuste endurance et leur patiente énergie, nous nous prenions à envier à l’Italie cette féconde pépinière de vaillans matelots.

Le pavillon italien flotte aujourd’hui sur toutes les mers porté par une flotte marchande qui grossit chaque année. Gênes, l’antique cité, qui, pendant deux siècles, a disputé à Venise l’empire de la Méditerranée, va retrouver bientôt dans l’activité commerciale la richesse des temps passés. Son port, devenu insuffisant, s’est agrandi de tout l’espace occupé par l’arsenal. Quel besoin le nouveau royaume pouvait-il avoir de l’arsenal qui suffisait à la marine militaire du petit royaume sarde? Le gouvernement l’a donc cédé au commerce, comme il lui a cédé l’arsenal d’Ancône et celui de Naples : si des raisons politiques ont fait ajourner la cession de ce dernier, cette cession n’en est pas moins résolue en principe.

Ainsi, tandis que notre marine commerciale va s’amoindrissant, que se ferment successivement nos chantiers de construction, on voit sur les chantiers qui bordent la rivière de Gênes s’élever toute une flotte de navires. Ici le bruit des travailleurs, l’animation, la vie, une vie exubérante; là le silence et presque l’abandon. Chaque année le pavillon italien agrandit ses conquêtes sur les marchés du monde; la place que le nôtre y occupait va décroissant chaque année.

III.

Le 20 juillet 1853, en vertu d’un traité passé avec le duché d’Oldenbourg, la Prusse devenait acquéreur sur la mer du Nord, entre les embouchures de l’Ems et du Weser, d’un terrain présentant l’emplacement nécessaire à la création d’un arsenal maritime. Ce terrain était situé à Heppens, sur la rive occidentale du golfe de la Jahde, vaste estuaire en forme d’entonnoir, au fond duquel se déverse la rivière de ce nom. La Prusse se réservait en outre sur la rive opposée la possession d’une pointe de terre, auprès d’Eckwarden-Horn, pour y établir des ouvrages défensifs en face de ceux élevés sur la rive occidentale. Enfin le traité stipulait l’établissement d’une voie ferrée destinée à mettre le nouvel arsenal en communication avec les chemins de fer prussiens; mais le Hanovre, dont cette voie devait traverser le territoire, refusa son consentement, et l’exécution dut être ajournée jusqu’en 1866. Alors l’opposition était levée par l’annexion du Hanovre à la monarchie prussienne.

Quoi qu’il en soit, aussitôt après la conclusion du traité, on mit la main à la construction du nouveau port. Il s’agissait d’asseoir sur un terrain vaseux et mouvant les fondations d’un grand établissement naval, et cette œuvre, toujours difficile, se compliquait ici de l’insalubrité du climat. On sut triompher de tous les obstacles, et seize ans plus tard, en 1869, le roi Guillaume venait lui-même inaugurer cette conquête d’une politique prévoyante et d’une persistante volonté. C’était trois ans après Sadowa, un an avant la funeste guerre de 1870. Telle est l’origine du port de Wilhelmshafen, et telle est en même temps, on peut le dire, l’origine de la marine allemande.

C’est ainsi qu’à trois années de distance, en 1853 et en 1856, deux pays, deux peuples, l’un riverain de la Baltique, l’autre de la Méditerranée, tous deux petits par le territoire, mais qui portaient en eux le sentiment d’une grande mission à accomplir, préludaient par de grandes œuvres à leurs prochaines destinées : ici la Spezzia, là Wilhelmshafen. Ces deux peuples différaient par la race et par le génie propre à leur race ; mais, poursuivant un but semblable et aspirant au même rôle, tous deux eurent cette fortune que la persistante énergie de leur volonté s’était incarnée dans deux hommes, deux ministres à qui l’histoire de leur pays ne refusera pas le nom de grands, Bismarck et Cavour. L’un et l’autre avaient compris que pour une nation la force navale est aujourd’hui une des conditions, sinon la condition même de la puissance, et tous deux ont voulu préparer la grandeur prochaine de leur pays en fondant presqu’en même temps, l’un sur la mer du Nord, l’autre sur la Méditerranée, les assises de cette force navale. Dix ans après le traité qui avait donné à la Prusse un port sur la mer du Nord, l’exécution fédérale contre le Danemark lui donnait le port de Kiel sur la Baltique. A partir de ce moment, les événemens se précipitent. A la guerre du Danemark, en 1864, succède la guerre avec l’Autriche, et le coup de tonnerre de Sadowa retentit sur la France et sur l’Europe comme un sinistre avertissement. Si jusque-là les états de la Confédération avaient pu n’apporter à la création de la marine allemande que le concours d’une tiédeur parcimonieuse, après Sadowa cette tiédeur n’était plus de mise, le temps était passé des réserves et des mauvais vouloirs, et la volonté du maître s’imposait avec une autorité que personne ne songeait plus à contester; ou plutôt, pour être juste et vrai, et nous voulons être l’un et l’autre, le patriotisme allemand, ému et mieux inspiré, ne marchandait plus son concours. Le dévoûment de tous était acquis désormais à l’œuvre commune. Aussi lorsqu’on 1867 le ministre de la marine adressait au parlement fédéral, avec le nouveau programme de la flotte, la demande d’un crédit extraordinaire de 52 millions de thaler, ce crédit était voté sans discussion. En 1873, c’est M. de Bismarck qui vient lui-même présenter de Reichstag un rapport sur la marine de l’empire, sur les travaux accomplis et sur ce qui reste à faire. Il y avait alors deux ans que la paix était faite, et la rançon de la France avait enrichi le trésor allemand. Aussi les aspirations du vainqueur avaient grandi avec sa fortune, et le programme de 1867 ne répondait plus à ces aspirations. Au lieu de dix navires cuirassés de premier rang, on en voulait seize. On voulait vingt navires de croisière et vingt-huit navires-torpilles, avec des monitors, des batteries cuirassées et des chaloupes canonnières pour la défense des côtes. Ce nouveau programme devait être accompli en 1877 [5], et pour son exécution le chancelier de l’empire demandait un crédit supplémentaire de 35 millions de thaler.

On vient de rappeler en quelques mots les phases successives qui ont marqué l’enfantement, laborieux dans ses débuts, puis l’accroissement rapide de la marine allemande. Cet exposé n’est pas en dehors du cadre de notre étude, car la force navale est un élément ou plutôt une condition essentielle de la défense des côtes, et nous avons déjà dit comment l’Angleterre, jusque dans ces derniers temps, n’avait pas voulu et n’avait pas eu d’autre défense.

Lorsque éclata la guerre de 1870, la Prusse ne pouvait pas encore prétendre à lutter sur mer contre une puissance qui ne le cédait qu’à l’Angleterre et qui plus d’une fois, dans le cours de son histoire, avait disputé l’empire des mers à sa puissante rivale. Elle dut se résigner à un rôle purement défensif, et le pavillon allemand disparut de la surface des mers. Les quelques navires de guerre qui portaient ce pavillon sur les mers lointaines se renfermèrent dans les ports neutres, tandis que le reste de la flotte venait s’abriter dans les ports qu’une sage prévoyance lui avait préparés sur la mer du Nord et sur la Baltique.

La France, de son côté, n’était pas préparée à porter du premier coup une guerre offensive sur les eaux peu profondes des côtes ennemies. Aussi plus d’une fois a-t-on reproché à la marine ce que l’on appelait son inaction et son impuissance. L’envoi d’une escadre dans la Baltique ne pouvait-il donc avoir un autre but, une autre destination? Pourquoi le gouvernement n’aurait-il pas fait entrer dans ses combinaisons l’éventualité d’une alliance avec les états scandinaves, ou l’un d’eux tout au moins? Dans cette hypothèse, tout s’enchaîne, tout s’explique. L’escadre partie en toute hâte de Cherbourg pour la Baltique n’aurait été que l’avant-garde d’un corps expéditionnaire destiné à débarquer sur un territoire allié, pour en faire sa base d’opération. Nous n’avons pas été dans les secrets du gouvernement, est-il besoin de le déclarer? nous n’avons pas reçu la confidence de ses desseins, mais ici les faits parlent d’eux-mêmes. Le commandant du corps expéditionnaire n’était-il pas désigné, sinon nommé, aussi bien que le commandant de la flotte de transport, et celle-ci n’était-elle pas réunie dans les ports du Nord? Ce n’est pas nous qui le disons, c’est de l’histoire, de l’histoire écrite et connue. Le transport d’un corps d’armée de trois divisions n’est pas une mince opération; il faut que tous les détails en soient prévus et organisés de longue main. Eh bien, tous les détails étaient prévus et concertés entre les deux départemens de la guerre et de la marine, concertés et organisés. Il ne s’agissait bien entendu que d’une prévision générale, sans application définie, telle que doit en tout temps la concevoir un gouvernement soucieux de se rendre un compte exact de ses moyens d’action. Supposons donc pour un instant que l’alliance dont on avait pu entrevoir l’éventualité se fût faite, et qu’un corps de débarquement de 30,000 hommes, suivi à bref intervalle d’un second corps d’armée d’égale force, eût pris pied sur le territoire allié; supposons qu’à ces 60,000 hommes se fût jointe une armée alliée de 40,000 hommes, constituant ainsi une force active et compacte de 100,000 combattans prête à se porter sur les derrières de l’armée ennemie faisant face à la frontière du Rhin; que serait-il arrivé?

Voilà donc une escadre envoyée en grande hâte dans la Baltique, envoyée en avant-garde pour déblayer le terrain et préparer, sinon ouvrir la voie à une flotte de transport, peut-être aussi pour déterminer par sa présence dans les eaux neutres la fin d’une neutralité que la prudence aurait imposée jusque-là à des états faibles. Cette hypothèse, ce plan peut-être qui aurait pu à l’origine offrir des chances raisonnables de succès, ce plan n’explique-t-il pas comment l’escadre de la Baltique se trouvait dépourvue des moyens d’action qu’aurait exigés une offensive immédiate contre les rivages ennemis, comment elle n’était pas constituée en vue de cette offensive? Le débarquement d’un corps d’armée, tout semble autoriser cette pensée, était donc le premier acte prévu de la guerre sur mer, et, pour l’exécution de ce premier acte, il fallait la mer libre. Or l’envoi et la présence de l’escadre étaient faits pour garantir cette condition. Le second acte aurait-il compris des opérations sur les côtes et contre les côtes? C’est ce que les circonstances ultérieures pouvaient seules décider.

En 1854, qu’avait fait, qu’avait pu faire l’escadre anglo-française envoyée dans la Baltique? Cette escadre se composait de vaisseaux de ligne à voile et à vapeur, navires à grand tirant d’eau. Aussi qu’arriva-t-il? Elle prit Bomarsund avec le concours d’un corps de débarquement ; mais, à part ce fait d’armes, dont elle partagea l’honneur avec l’armée, elle ne put que promener le pavillon allié sur les eaux de la Baltique, bloquant de loin la côte ennemie. Mieux préparées la seconde année, les forces alliées avaient pu s’emparer de l’embouchure du Dnieper dans la Mer-Noire et bombarder Sweaborg dans la Baltique ; mais ce n’est que la troisième année, alors que la paix se concluait, que l’on était prêt pour une offensive sérieuse. Ces enseignemens n’avaient pas été perdus de vue pendant la période de 1855 à 1870, et la guerre de la sécession américaine était venue dans son temps jeter une vive lumière sur les conditions nouvelles de la guerre des côtes. Nous n’avions pas méconnu ces conditions, loin de là; mais il est constant qu’en 1870 nous n’étions pas préparés, — assez préparés du moins, — à porter sur les eaux peu profondes de la Baltique ou de la Mer du Nord une guerre sérieusement offensive. Nous n’avions pas médité longuement la guerre prussienne comme de l’autre côté du Rhin on avait médité la guerre française; nous ne l’avions pas couvée, cette guerre, dans une longue et haineuse incubation. C’est notre erreur et notre faute, nous les avons expiées et nous les expions cruellement.

On vient d’expliquer comment l’envoi d’une escadre dans la Baltique avait pu à l’origine avoir un autre but, un autre objectif, qu’une offensive sur les côtes allemandes, et personne n’ignore comment le plan dont cet envoi aurait été le prélude fut déjoué par la rapidité foudroyante des événemens. Qu’arriva-t-il alors? La France envahie demanda à la flotte tout ce qu’elle avait de ressources, tout ce qu’elle avait d’hommes disponibles [6], c’est-à-dire en dehors des effectifs de ses navires armés, et la France n’a pas oublié comment ces hommes dévoués et vaillans répondirent à son appel. Que pouvaient faire dès lors nos escadres, condamnées à l’impuissance, comme l’avait été en 1854 l’escadre anglo-française? Que pouvait faire l’escadre de la Baltique? Son objectif lui manquait, et, fidèle à des traditions généreuses, elle ne voulait pas, en bombardant des villes ouvertes et sans défense, promener sur les rivages ennemis le meurtre et l’incendie. Elle ne pouvait donc que les bloquer de loin, et c’est ce qu’elle a fait jusqu’à ce que l’hiver fût venu les bloquer à son tour. La mobilisation de l’armée allemande, — par son organisation savante et éprouvée, — a plus fait dans la guerre de 1870 que l’écrasante supériorité du nombre.

Il nous en coûte de remuer les souvenirs d’un passé néfaste et de revenir, — même par voie d’hypothèse, — sur des faits militaires qui appartiennent à ce passé, mais nous avions à cœur, s’il en était encore besoin, de justifier la marine de reproches immérités. Il y a d’ailleurs à tirer de ces faits un enseignement qui n’est pas étranger à notre sujet, c’est que les navires cuirassés d’escadre ne sont pas faits pour la guerre des côtes.

Le plan dont nous venons de supposer l’existence n’avait pas échappé aux prévisions de l’état-major allemand. Il ne sera pas sans intérêt, il ne sera pas non plus hors de propos d’examiner comment il s’y était préparé. Le général von Falkenstein, chargé de la direction de la défense sur le littoral allemand, avait sous ses ordres cinq divisions, tant de l’armée active que de la landwehr; il disposait en outre des garnisons et des troupes de réserve appartenant aux quatre grands commandemens du littoral. Son armée, rangée sur une double ligne, à cheval sur les deux mers, faisait face à la presqu’île danoise. La première ligne avait son centre à Hambourg, sa droite à Wismar et sa gauche à Brème. La seconde s’échelonnait le long du chemin de fer Hanovre, Celle et Uelzen; toutes deux occupant ainsi les nœuds du réseau des voies ferrées à Brème, Hambourg et Hanovre, pouvaient se porter rapidement soit à gauche vers la Mer du Nord, soit à droite vers la Baltique, soit enfin droit devant elles pour fermer la route à un ennemi qui se serait présenté de ce côté. Est-il besoin d’ajouter qu’après les succès obtenus sur le Rhin, cette armée fut rappelée pour aller grossir le torrent de l’invasion? Toute crainte d’une diversion venant du côté du nord avait disparu, et il ne restait plus qu’à s’occuper de la défense du littoral.

Quel est aujourd’hui l’état défensif de ce littoral? Sur la Baltique, de Memel à Hadersleben, la côte allemande présente un développement de 1,250 kilomètres; sur la Mer du Nord, depuis la Hollande jusqu’au Jutland, ce développement, est de plus de 300 kilomètres. On s’est beaucoup occupé, dans ces derniers temps, de l’ouverture d’un canal de jonction entre les deux mers. Divers projets ont été mis en avant, et les deux plus hautes autorités de l’empire, M. de Bismarck et M. de Moltke, en ont entretenu le Reichstag. Dans l’exposé de l’état de la marine, dont il a été question plus haut, le chancelier de l’empire s’exprimait ainsi : « Il ne sera pas hors de propos de montrer que la marine allemande a un intérêt considérable dans le canal de jonction entre la Baltique et la Mer du Nord. Bien que ce canal doive avant tout procurer de grands avantages au commerce et puisse prendre par là, de préférence, le caractère d’une entreprise industrielle, cependant il est hors de doute que la marine impériale y puisera des forces considérables pour la guerre; il aidera surtout à la protection de nos côtes, en forçant l’ennemi à maintenir dans chacune de ces mers des forces supérieures aux nôtres. » De son côté, dans la session de 1873 et à propos du budget de la marine, M. de Moltke résumait en ces termes son opinion sur le canal : « Si nous sommes disposés, disait-il, à consacrer à notre marine militaire 50 ou 60 millions de thaler, employons-les à la flotte plutôt qu’à faire un canal pour la flotte. »

La question en est là, et jusqu’à présent on paraît s’en tenir à l’avis du comte de Moltke : on dépense pour la flotte les millions que coûterait le canal ; mais en même temps les travaux relatifs à la défense de la frontière maritime se poursuivent activement. Dès l’époque où la Prusse se mettait en possession du terrain où elle a fondé Wilhelmshafen, elle se préoccupait de cette défense, et une commission était instituée sous la présidence du général de Moltke. C’était avant l’exécution fédérale contre le Danemark, alors que la Prusse ne possédait sur la Baltique d’autre établissement naval que Dantzick; mais aussitôt que l’annexion du Holstein lui eut donné le magnifique golfe de Kiel, elle voulut en faire le siège d’un grand établissement naval. Après quelque hésitation sur le choix de l’emplacement, on mettait la main à l’œuvre au commencement de 1868, et depuis cette époque les travaux ont été poussés sans relâche; mais la défense de la frontière maritime n’était pas pour cela perdue de vue, et aussitôt après la guerre, en 1871, une nouvelle commission commençait ses travaux à Berlin. Si l’on insiste sur ces détails, c’est pour montrer quelle importance la Prusse d’abord, puis l’empire allemand, n’ont cessé d’attacher à cette grave question. L’ampleur des crédits alloués pour ces travaux a d’ailleurs une signification plus précise encore. Il serait sans intérêt de rechercher ce qu’ont été les propositions de ces commissions successives, car à mesure que les événemens survenus depuis 1853 en ont agrandi le cadre, elles ont dû se modifier. Il suffit d’exposer dans une vue d’ensemble la situation défensive telle qu’elle se présente aujourd’hui.

Sur la Mer du Nord, la côte se trouve protégée par une ceinture de bancs de sable s’élevant pour la plupart sur des eaux peu profondes; on se borne à fortifier les embouchures des fleuves, l’Ems, le Weser, l’Elbe. Plus tard, on établira une ligne avancée de défense qui s’appuiera sur les îles Newerk et Wangerood. A l’embouchure du Weser, on met la dernière main à deux forts cuirassés surmontés de tourelles tournantes également cuirassées; mais c’est à la Jahde que l’on a construit les principaux ouvrages, on a voulu mettre à l’abri de toute attaque l’arsenal de Wilhelmshafen.

Dans la Baltique, le réseau défensif s’appuie sur de nombreuses places fortes ou points fortifiés, tels que Sonderborg, Flensborg et Kiel, Stralsund et Swinemünde, Kolberg et Rügenwalde, Dantzick, Pillau et Memel. En arrière de cette ligne, qui borde le rivage, Stettin et Kœnisberg, places fortes de premier ordre, forment comme une seconde ligne. Centre de la puissance maritime de l’Allemagne, Kiel renferme les écoles du gouvernement, l’académie de marine [7] et toutes les ressources, tout l’outillage d’un grand établissement naval. Défendu du côté de terre par six forts détachés, Kiel est en même temps le siège d’une force militaire importante.

Dantzick, berceau de la marine allemande, est bien dépassé aujourd’hui par les récentes créations de l’empire. Cependant son outillage a été accru et complété, et le vieil arsenal de la Prusse a pu, dans ces dernières années, mettre en chantier un cuirassé de premier rang. Dantzick est donc devenu un annexe important de Kiel, et la flotte y trouvera désormais, pour son achèvement et son entretien, un notable appoint de ressources.

La marine allemande a été jusqu’ici tributaire de l’industrie étrangère, et l’on voit encore à l’heure présente s’élever sur les chantiers anglais deux navires cuirassés qui portent les noms de deux grandes victoires allemandes, de deux grandes défaites pour nos armes, Metz et Sedan. Ces deux noms, la marine allemande va donc les perpétuer, elle les promènera sur toutes les mers et nous y rencontrerons, en pleine paix, ces souvenirs poignans de nos défaites; mais il nous siérait mal de nous plaindre, car c’est de nous qu’est venu l’exemple, et les victoires ne nous ont pas manqué pour en inscrire les noms à la poupe de nos vaisseaux. Que la nation victorieuse étale dans ses villes, sur ses places publiques, chez elle en un mot, les trophées de ses victoires, que là elle en consacre le souvenir par des monumens durables, qu’elle en grave les noms sur le marbre et sur l’airain, c’est son droit; plus encore, c’est son devoir. C’est son devoir d’honorer la patrie et de perpétuer le culte de ses gloires pour l’enseignement et l’exemple des générations à venir; mais les promener sur les mers, ces trophées, les étaler chez l’étranger en face des pavillons qu’ils offensent, c’est raviver les haines et perpétuer les rancunes, c’est un défi porté aux sentimens d’apaisement que le temps voudrait faire germer au fond des cœurs. Lorsque Rome victorieuse décernait le triomphe aux Paul-Emile et aux Scipion, elle attachait à leurs chars les captifs, trophées de la victoire, mais ce n’était que pour un jour, pour une heure. Nos trophées, nous les promenons sur les mers pour en infliger le spectacle au vaincu, et ce n’est pas pour une heure, ni pour un jour que nous le condamnons à ce spectacle, c’est à perpétuité, les fils aussi bien que les pères. Ne serait-il pas digne des aspirations pacifiques de l’Europe, digne de la civilisation chrétienne de renoncer à ce raffinement que la civilisation païenne avait ignoré ?

Dans la première phase de son développement, la marine allemande a donc payé un lourd tribut à l’industrie étrangère. Elle l’a payé pour une double cause : elle voulait marcher vite, elle était impatiente de grandir, et ses ressources, ses moyens de production répondaient mal à son impatience; mais elle ne tardera pas à s’affranchir de ce tribut, et les navires qui vont prochainement compléter le programme de la flotte sortiront de ses propres chantiers, — des chantiers de Kiel, de Wilhelmshafen et de Dantzick; — l’industrie nationale y contribuera de son côté, elle y a déjà contribué par la construction des deux frégates cuirassées, Preussen et Leipzig, sorties récemment des chantiers de Grabow sur l’Oder.

Tous les ouvrages formant le réseau défensif sont reliés entr’eux par un système de lignes télégraphiques et de voies ferrées dont le tracé a été subordonné aux conditions stratégiques de la défense. C’est ainsi que le long de la Baltique, de Flensborg à Memel, court une voie ferrée qui ne s’éloigne pas du littoral au-delà de 8 à 16 kilomètres. De cette voie partent des embranchemens se dirigeant sur les centres importans de l’intérieur, tandis que sur tous les points principaux de la Mer du Nord viennent aboutir des chemins de fer à double voie. Depuis deux ans, le réseau stratégique des voies ferrées est complet, il comprend, avec les autres voies ferrées de l’empire, près de 25,000 kilomètres en exploitation, presqu’autant que tout le réseau de la Grande-Bretagne.

Tel est dans les lignes principales de sa structure, le solide édifice que la Prusse a élevé sur les deux mers riveraines pour y asseoir la puissance navale de l’empire d’Allemagne. Commencée il y a vingt-trois ans, l’œuvre touche à son terme, en même temps qu’à son double but : sécurité de la frontière maritime et affirmation de la suprématie allemande sur une mer où la Russie avait jusqu’ici dominé sans partage.

Mais si d’un côté de la Baltique la Prusse a fondé Kiel, de l’autre la Russie possède Kronstadt, et depuis 1864 on a vu grandir en face l’une de l’autre, à l’orient et à l’occident de cette mer, deux marines qui, par leur essor rapide, ont dépassé en les laissant bien loin en arrière les vieilles marines de la Suède et du Danemark. Dans ce temps de navires cuirassés où nous vivons, de navires dont un seul ne coûte pas moins de 15 millions, les marines secondaires sont vouées à un effacement inévitable. Il n’y a plus que les grands états, les états riches, qui puissent se passer le luxe de ces coûteuses machines de guerre. Le Danemark et la Suède n’ont pas échappé à cette conséquence. Est-ce un bien? est-ce un mal? l’avenir nous le dira. Mais en parlant de ces marines amies, dont les officiers venaient s’instruire au milieu de nous et partager nos travaux, nous aimons à rendre hommage à leur passé et à rappeler qu’elles ont inscrit dans l’histoire de ce passé plus d’une page glorieuse. Nous aimons à rappeler que, seul de tous les états de l’Europe, le Danemark n’a jamais été en guerre avec la France, et que cette amitié remonte aux temps les plus reculés de notre histoire nationale, alors qu’Ogier le Danois combattait aux côtés de Charlemagne.

Placée entre deux mers, la Baltique et la Mer-Noire (nous ne parlons ni de la Mer-Blanche ni de la Caspienne, qui songe à y disputer la suprématie?), la Russie veut être forte sur ces deux mers riveraines, assez forte pour y dominer. C’est le but constant de sa politique, politique invariable, parce qu’elle est la condition du développement européen de l’empire russe. Qu’on veuille bien, pour s’en rendre compte, jeter un coup d’œil en arrière, vers l’époque où s’ouvrait le XVIIIe siècle, alors que l’empire des tsars moscovites, bien plus asiatique qu’européen, ne touchait qu’aux rivages glacés des mers polaires. C’est à ce moment qu’apparaît la grande figure du tsar Pierre Ier. Il fait de la Russie un état européen en fondant Saint-Pétersbourg, où il transporte la capitale de son empire, et quelques années plus tard il fonde à Kronstadt le berceau de la marine russe. Le siècle n’était pas encore écoulé que la Russie prenait pied sur les rives de la Mer-Noire par la conquête de la Crimée. Mais à quoi bon une marine, à quoi bon une flotte, si cette marine reste enfermée dans les deux mers où elle a pris naissance, où elle a grandi, si cette flotte est immobilisée, si les détroits lui sont fermés? La Russie veut donc la clé des détroits, elle les veut aujourd’hui, elle les voudra toujours. Dans la Baltique, la possession lui en était assurée depuis longues années; qui donc aurait pu les lui disputer il y a dix ans seulement? En serait-il de même aujourd’hui ?

Dans la Mer-Noire, lorsqu’éclata la guerre de 1854, les clés des détroits étaient entre des mains débiles. On connaît les résultats de cette guerre, on sait quelles conditions le traité de Paris avait imposées au vaincu. C’était, avec la neutralisation de la Mer-Noire, l’interdiction de relever les ruines que la guerre avait faites et de reconstruire la flotte qu’il avait détruite de ses propres mains à Sébastopol. La condition était dure, et la Russie la supportait impatiemment, n’attendant que l’occasion de ressaisir sa liberté d’action. L’occasion est venue, elle est venue plus tôt qu’on ne l’attendait peut-être, et la Russie en a profité pour déchirer la page du traité qui la liait, de même que l’Italie en a profité pour faire sa capitale du siège de la papauté. Et le monde a appris une fois de plus ce que durent les traités que la force impose, dès que ces traités n’ont plus la sanction de la force.

La Russie veut donc être forte sur les deux mers riveraines, et voilà bientôt deux siècles qu’elle poursuit l’exécution de ce plan invariable, qu’elle la poursuit à travers toutes les péripéties de son histoire. Forte sur la Baltique, elle y maintiendra la liberté des détroits, et sa frontière sera bien gardée. Forte sur la Mer-Noire, lorsque viendra le jour d’en affranchir les passages, elle n’aura qu’à étendre la main. Et ce jour-là, après les événemens qui ont bouleversé l’assiette politique de l’Europe, quel intérêt pourrait avoir la France, nous ne dirons pas à s’y opposer, mais à le trouver mauvais?

Le traité de 1856 avait laissé à la Russie sa liberté d’action sur La Baltique; c’est donc là qu’elle a tout d’abord porté ses efforts. Puis, aussitôt qu’elle s’est vue affranchie des effets de ce traité, elle s’est retournée vers la Mer-Noire et s’est mise à l’œuvre pour y relever l’édifice abattu de sa puissance; mais, en le relevant, elle saura tenir compte des enseignemens de la guerre et mettre à profit une expérience qui a coûté tant de sang. C’est ainsi que le vaincu sait trouver dans la défaite même le secret de réparer sa défaite.

En 1854, la flotte alliée avait pu occuper sans obstacle le port de Balaklava, la baie de Kamiesh et les autres baies qui découpent les rivages de la presqu’île de Chersonèse. Dans ces baies étroites et profondes, elle avait trouvé un abri pour ses vaisseaux comme pour la flotte de transport, et en avait fait le centre de ravitaillement de l’armée de siège. L’occupation de ces baies avait été son salut pendant le rude hiver qui suivit le coup de vent du là novembre 1854, où, mouillée en pleine côte, elle avait failli périr tout entière. Que serait devenue la flotte de transport sans cette occupation? que serait devenue l’armée elle-même, privée pendant ce long hiver de l’appui de la flotte, privée du même coup des ravitaillemens qui affluaient dans ces ports improvisés et qu’on y débarquait en pleine sécurité? C’est grâce aux baies de Chersonèse que l’armée alliée a pu prendre Sébastopol; sans elles, il n’y avait pas de siège possible.

La défense de Sébastopol est donc liée à celle des baies de Chersonèse; elle n’est pas dans Sébastopol, non plus que dans les ouvrages que le général Totleben avait accumulés sur la rive gauche, en face et sous le canon des assiégeans, elle est dans l’occupation de la presqu’île. Toutes les baies, depuis Balaklava jusqu’à Streleska, doivent être mises en état de défense. Il ne faut plus que l’ennemi, maître de la mer, puisse s’y établir à son aise et faire une place d’armes du plateau qui domine la vallée de la Tchernaïa. C’est à cette condition que l’on pourra faire de Sébastopol, sinon un arsenal maritime, du moins une place de guerre. Si jusqu’ici le gouvernement russe semble avoir hésité devant une si grosse et coûteuse besogne, c’est que Sébastopol ne présente plus aujourd’hui les conditions que réclame la sécurité d’un arsenal maritime. On pourra en défendre les approches par tous les moyens dont dispose la guerre moderne, on n’empêchera pas un ennemi audacieux de venir jeter ses projectiles jusque dans l’intérieur du port pour y porter l’incendie. Sébastopol, comme beaucoup d’autres ports militaires, est forcé d’abdiquer devant les longues portées de la nouvelle artillerie. Cependant sa position avancée sur la Mer-Noire en fera toujours un point d’une grande importance, soit pour le stationnement d’une force navale, soit comme port de refuge et de ravitaillement. Enfin une dernière considération s’impose ici qui domine toutes les autres, c’est que, si la Russie ne l’occupait pas en force, aussi bien que la presqu’île, l’ennemi, maître de la mer, ne manquerait pas de l’occuper pour y asseoir, au centre de la Mer-Noire, sa base d’opération.

En attendant, le gouvernement russe a porté sur Nikolaïef ses principaux efforts. L’arsenal a été agrandi, on y a établi de nouveaux ateliers pourvus de tout l’outillage propre à la construction des navires cuirassés. On se hâte par tous les moyens de reconstituer dans la Mer-Noire la force navale détruite en 1854, et c’est ainsi qu’une batterie flottante circulaire, le Novogorod, construit à Saint-Pétersbourg, a été expédiée à Nikolaïef par chemin de fer. Bien entendu, on l’avait expédiée toute démontée. A Nikolaïef, les pièces ont été remontées, et elle est aujourd’hui à la mer, toute prête à concourir, avec un autre navire de même espèce, à la défense de Yéni-Kalé ou de l’embouchure du Dnieper. Ces deux points, l’embouchure du Dnieper et le détroit de Yéni-Kalé, seraient plus difficiles à forcer aujourd’hui qu’en 1855. Les anciens ouvrages ont été relevés et agrandis, ou plutôt remplacés par des ouvrages nouveaux, et, comme à Kronstadt, on a cuirassé les forts qui défendent l’entrée de l’Azof.

Quoi qu’elle ait fait depuis cinq ans, il faudra encore du temps pour que la Russie puisse ressaisir sur la Mer-Noire la suprématie qu’elle y exerçait avant l’expédition de Crimée. Les quinze années qu’a duré le traité de Paris ont permis à la Turquie de prendre une grande avance : elle a fait construire en Angleterre des navires cuirassés, et elle possède aujourd’hui une escadre imposante par le nombre comme par la qualité des navires. Le sultan Abdul-Aziz se plaisait à la voir parader au mouillage sous les fenêtres de son palais de Dolma-Bagtché ; aussi ne quittait-elle que bien rarement les eaux du Bosphore, et les équipages restaient étrangers à cette pratique de la mer que rien ne supplée. Comment dès lors les officiers auraient-ils pu former leur coup d’œil, se faire la main, apprendre enfin à conduire et à manier ces grands et puissans navires? L’instrument est bon, mais la main qui doit s’en servir est inhabile. Cependant, bien que la pratique et le savoir y fassent défaut, cette escadre, conduite par un chef résolu et entreprenant, pourrait encore frapper un grand coup. Celui qui la commande en ce moment sera-t-il ce chef? Son passé est là pour répondre à cette question. Ancien officier de la marine anglaise, on l’a vu dans la guerre de la sécession américaine parmi ces hardis blockade runners (coureurs de blocus) qui, forçant la ligne d’un blocus étroitement serré, s’en allaient jeter dans Charleston des armes et des munitions. Ces hommes-là ne manquaient ni d’esprit d’entreprise, ni de résolution.

Dans la Baltique, voilà quinze ans que la Russie travaille à constituer sa force navale, à l’organiser, à l’aguerrir, donnant le spectacle d’une activité et d’un esprit d’initiative dont on ne trouve l’exemple qu’en France et en Angleterre : en France, pendant cette période d’expansion féconde qui avait vu successivement l’éclosion du premier vaisseau-vapeur à grande vitesse, le Napoléon, et celle de la première frégate cuirassée, la Gloire, — période trop courte et bientôt fermée, lorsque l’Angleterre, se sentant dépassée par son ancienne rivale, s’était mise résolument à l’œuvre pour édifier sa flotte cuirassée. Cette flotte est aujourd’hui sans égale dans le monde; une publication récente nous a dit ici même [8] ce qu’ont fait de la nôtre ces réductions imposées depuis la guerre au budget de la marine.

Non contente de suivre de près l’Angleterre, la Russie la dépassait par la construction du Pierre-le-Grand, monitor à tourelles, cuirassé à 40 centimètres, plus fort que la Dévastation et le Thunderer anglais. Elle inaugurait un type nouveau en construisant le navire cuirassé dont nous avons parlé plus haut, appelé Popofka, du nom de celui qui en avait fourni, sinon l’idée, du moins les plans, l’amiral Popof. Cette activité, cet esprit d’initiative, ce n’est pas seulement dans les constructions navales qu’ils se manifestaient, on les retrouvait partout, sur l’escadre de la Baltique aussi bien qu’à terre, parmi une pléiade d’officiers instruits et travailleurs. C’est alors que se fondait l’académie de marine et que s’inauguraient les conférences où toutes les questions à l’ordre du jour étaient traitées, alors aussi que l’amiral Boutakof publiait ses belles études sur la tactique navale. Avec quel intérêt nous suivions ces exercices d’escadre, sorte d’escrime de l’éperon, que le même amiral avait mis en vigueur et qu’il dirigeait avec tant de savoir et d’entrain ! Les ordres du jour dans lesquels il savait si bien décrire ces exercices, avec une verve si communicative, resteront comme un modèle digne d’être suivi dans toutes les marines.

Nous n’entendons pas mettre en regard l’une de l’autre les forces navales russe et allemande dans la Baltique. Contentons-nous de dire qu’en 1883 la Russie aura dépensé près de 400 millions à construire sa flotte, et que celle-ci se composera alors de 12 cuirassés de première classe, 12 de deuxième, et de 28 navires de croisière. Par l’espèce des navires qui la composent, par leurs aptitudes, cette flotte répond aux vues du gouvernement russe, au plan qu’il s’est tracé. Créée pour la garde des côtes et destinée à agir sur les mers d’Europe, dans les bassins resserrés des mers intérieures, elle est appropriée à ce rôle comme à ce théâtre de son action. Quel intérêt pourrait l’appeler sur le Pacifique ou sur l’Océan indien? Son seul rôle, la guerre survenant, son seul intérêt dans ces parages serait la poursuite du commerce ennemi, et elle est préparée à ce rôle.

Pourtant la Russie n’a pas entendu se désintéresser de toute action lointaine. Puissance asiatique aussi bien qu’européenne, elle suit d’un œil attentif et vigilant les transformations qui s’opèrent dans l’extrême Orient. Là, des barrières séculaires sont tombées sous le canon des hommes d’Occident. Elles abritaient des civilisations immuables dans leur forme et dont les origines se perdent dans la nuit des temps. Que vont devenir ces antiques civilisations? Vont-elles renaître et se retremper à une civilisation étrangère? ou bien leur foyer va-t-il s’éteindre pour toujours? Rome appelait barbares les hommes du Nord dont le flot envahisseur avait tant de fois battu le pied de ses murailles avant de les renverser, et elle a subi le joug de ces barbares. Les nations de l’extrême Orient sont-elles vouées à un pareil avenir? subiront-elles la domination de ces hommes d’Occident qu’elles appellent aussi des barbares? Un temps viendra, et ce temps n’est peut-être pas bien éloigné, où, la question d’Orient étant épuisée, la question de l’extrême Orient surgira à son tour; alors la Russie sera prête. Déjà elle a poussé ses avant-postes jusque sur les rivages que baignent les mers du Japon. Elle avait fondé aux embouchures de l’Amour un autre Nikolaïef, mais l’Amour est fermé par les glaces une partie de l’année, et la voilà qui transporte plus au sud, sur les confins de la Corée, ses établissemens maritimes et militaires : Nikolaïef est remplacé par Vladivostock; s’arrêtera-t-elle là? Quoi qu’il en soit, quand s’ouvrira la question de l’extrême Orient, le pavillon russe flottera sur ces mers, il y abritera un port militaire et une force navale prêts à faire sentir sur ce lointain théâtre la main puissante de l’empire russe.

Pour créer sa flotte de la Baltique, la Russie n’a pas fait appel à l’industrie étrangère. Elle n’a pas acheté cette flotte, elle l’a fait sortir toute armée de son sein, elle a construit navires et machines, fabriqué cuirasses et canons. Ses machines, c’est l’industrie nationale, ou importée sur le territoire national qui les fabrique ; ses canons sortent des ateliers fondés par le gouvernement à Perm et à Obouchof. Les ouvrages défensifs de la Mer-Noire et de la Baltique, les forts de Kertch, de Sébastopol, d’Otchakof et d’Odessa, comme ceux de Kronstadt, comme ces importantes forteresses de la frontière de terre qui regardent l’Occident, sont armés de canons russes en acier, canons de 23 et de 28 centimètres, et mortiers rayés de 28 centimètres [9]. Ce n’est plus aujourd’hui qu’une expédition de Crimée offrirait les mêmes chances qu’il y a vingt ans. La Russie s’est rendu compte des causes de sa défaite, et voilà vingt ans qu’elle travaille à y remédier. Ces causes, elles n’étaient ni dans la valeur des soldats, ni dans l’habileté des officiers, elles étaient surtout dans la difficulté et la lenteur des communications. Sans chemins de fer, presque sans routes, à travers de longues solitudes glacées pendant l’hiver, il fallait acheminer ou voiturer jusque sur le théâtre de la lutte, à l’autre extrémité de l’empire, les renforts et les approvisionnemens. Hommes et chevaux périssaient en route bien loin de leur lointaine destination, et l’hiver n’était pas moins désastreux pour ces longs acheminemens de troupes et ces interminables convois que ne l’a été pour l’armée française la retraite de Moscou.

Le siège de Sébastopol n’a pas été un siège, c’était bien plutôt la lutte entre deux armées placées en face l’une de l’autre et toutes deux couvertes par des retranchemens. L’une, c’était l’armée alliée, attaquait; l’autre se défendait, et tandis que l’une recevait par mer, avec une abondance inépuisable, ses renforts de toute sorte, l’autre les recevait par terre, mais lentement, irrégulièrement et au prix d’énormes sacrifices. Lorsque vainqueurs dans deux batailles, après des combats de tous les jours, après avoir conquis pas à pas la route sanglante creusée jusqu’au pied de Malakof, nos soldats, par un élan irrésistible, emportaient d’assaut ce redoutable ouvrage, les Russes retirés sur la rive droite auraient pu prolonger la lutte; mais l’empire russe était à bout de ressources, le long effort d’un ravitaillement et d’un siège désastreux l’avait épuisé. D’un autre côté, un nouveau règne venait de s’ouvrir; l’empereur Alexandre II apportait sur le trône des idées plus pacifiques que son prédécesseur, et déjà il méditait la grande réforme intérieure qui devait mettre fin à un servage séculaire. La paix se fit, et la France, après une longue attente toute remplie d’angoisses patriotiques, revit avec orgueil son armée victorieuse.

Cette guerre avait coûté bien du sang, mais elle avait au moins présenté au monde civilisé un spectacle qu’il ne lui sera peut-être plus donné de voir avant bien longtemps, le spectacle d’une guerre généreuse. Deux fois l’escadre alliée avait paru devant Odessa et deux fois elle avait respecté cette grande cité commerciale et industrielle. Du cap Chersonèse à Theodosia, ses navires avaient parcouru la côte méridionale de Crimée, où s’étalent au soleil des palais d’été, opulentes résidences de la noblesse russe et de la famille impériale, et ces palais, ces parcs en amphithéâtre qui viennent baigner dans la mer le pied de leurs terrasses, nos navires fatigués et scorbutiques les avaient laissés intacts et respectés. Et, lorsqu’une trêve de quelques heures, — le temps d’enterrer les victimes du dernier combat, — venait à suspendre les hostilités, on avait vu les officiers russes et français s’approcher, se mêler, pour échanger entre deux combats des témoignages de sympathie. Voilà six ans que les résultats politiques de cette guerre sont en partie effacés. S’ils duraient encore, vaudraient-ils tout le sang répandu? Il est consolant du moins de penser que ce sang généreux n’aura pas été stérile, qu’il aura servi d’un côté à laver la trace de longues inimitiés, que de l’autre il aura cimenté des sympathies entre les peuples. Dans ce temps où, suivant le mot d’un homme d’état étranger, « il n’y a plus d’Europe, » de pareilles sympathies valent bien les alliances politiques, et elles sont plus durables.

Voilà vingt ans, disions-nous, que la Russie travaille à remédier aux causes de sa défaite. Elle n’avait pas de voies ferrées, elle en a construit, et à l’heure présente elle possède un réseau de 19,000 kilomètres en exploitation. Dans cette grande entreprise, ni l’argent de la France ni le concours de ses ingénieurs ne lui ont manqué. Ce réseau tout stratégique se compose de deux faisceaux de lignes, l’un allant du nord-ouest au sud-est, l’autre du nord au sud-ouest; sa destination principale est de relier le nord au sud de l’empire et de porter vers la frontière maritime du sud, aussi bien que vers la frontière de l’ouest, l’effort d’une défensive rapide et énergique.

L’empire russe est prêt pour une lutte sur la Baltique, il le sera bientôt pour une lutte sur la Mer-Noire.


IV.

Au début de cette étude, on a recherché ce qu’était il y a trente ans la défense des frontières maritimes, ce qu’elle était encore dans ces derniers temps. Il y a trente ans, la commission de 1841 terminait ses travaux, et c’est alors aussi que la Note sur l’état des forces navales de la France [10] venait jeter une vive lumière sur l’avenir encore méconnu de la marine à vapeur. Chez nous, cette marine était dans l’enfance, et le réseau des voies ferrées et des communications électriques à peine ébauché n’avait pas apporté de changement bien défini dans le système défensif alors en vigueur. C’est ce système que l’on a représenté comme un réseau à mailles serrées s’étendant sur tout le littoral ; on l’a appelé le système d’éparpillement.

La vapeur, tout le monde le sait, a profondément modifié les conditions de l’attaque et de la défense des côtes ; mais, en donnant à l’attaque une liberté d’allures, une sûreté de mouvemens inconnues jusque-là, elle n’a pas laissé la défense désarmée. Elle lui a donné dans la défense mobile un organe nouveau et puissant, une arme dont la pointe, toujours tournée vers l’ennemi, se présentera à sa rencontre partout où il dirigera ses coups. La défense mobile supplée sur beaucoup de points à ce qu’on peut appeler par opposition la défense fixe. Elle permet de relâcher et d’étendre les mailles du réseau en concentrant sur les points importans les ouvrages défensifs, au lieu de les éparpiller partout : elle permet en un mot de substituer la concentration à l’éparpillement.

L’action de la défense mobile est double, elle s’exerce sur terre et sur mer. Sur terre, il faut la concevoir concentrée en divers points que l’on a appelés les nœuds stratégiques du réseau des voies ferrées, et disposée de manière à converger rapidement vers le point du littoral menacé par l’ennemi. C’est ainsi qu’en 1870 le général von Falkenstein avait disposé son armée. Le plan de défense, en cas de guerre, aurait donc à prévoir la formation d’une armée du littoral, en arrêtant d’avance les positions qu’elle devrait occuper en vue d’une concentration rapide. Mais cette prévision demeure subordonnée dans ses effets au résultat des premières opérations de la guerre sur mer. Quels que soient les belligérans, Allemagne ou Angleterre, Italie, France ou Russie, tous auront une escadre, — n’en ont-ils pas déjà? — et tous voudront disputer la mer dans ces bassins des mers d’Europe où l’on a placé le futur théâtre des luttes maritimes. C’est donc par des combats d’escadre que s’ouvriront les opérations, et le vainqueur, maître de la mer, n’ayant plus d’attaque sérieuse à craindre de ce côté, pourra donner à l’armée du littoral une autre destination.

Sur mer, la défense mobile est également subordonnée dans son action, dans le mode et l’étendue de cette action, au résultat des premières opérations. Selon ce résultat, elle peut être appelée à passer d’un rôle défensif à un rôle offensif. Aussi, et pour répondre à cette dernière éventualité, se compose-t-elle de deux élémens distincts, de deux espèces de navires, différens par leurs aptitudes, différens aussi par le rôle qui dérive de ces aptitudes. Les uns, comme les chaloupes canonnières, affût flottant d’un puissant canon, sont destinés uniquement à la défense locale; les autres, propres à opérer dans les bassins des mers d’Europe, ainsi que sur les côtes, comme les navires gardes-côtes cuirassés et les navires-torpilles, prendront une part active aux mouvemens et aux opérations des escadres. Mais, si l’on est réduit à la défensive, ils concourent les uns et les autres à la défense de la frontière maritime.

A ce matériel flottant de la défense mobile il faut ajouter des croiseurs rapides, éclaireurs de la côte, dont le rôle est tracé par la définition même qu’on vient de leur attribuer : protéger la côte contre les insultes des croiseurs ennemis, — à la mer et au mouillage, se tenir en communication avec les sémaphores, prêts à se porter rapidement et suivant les indications de ceux-ci sur les points menacés, — tel est le rôle des croiseurs rapides.

La défense mobile sur mer, considérée dans son rôle purement défensif, n’a pas et ne peut pas avoir une action aussi étendue que la défense mobile sur terre. Celle-ci, quoi qu’il arrive, reste toujours libre de ses mouvemens, libre de son action. Il n’en est pas de même de la défense mobile sur mer, dont l’action, dans le cas de la défensive, se resserre et devient presque locale. De là l’obligation de la répartir par groupes stationnant sur les points dont l’importance réclame sa présence et son concours, comme les arsenaux maritimes, les ports de commerce, les embouchures des fleuves.

On se représente les croiseurs rapides comme servant à relier entre eux ces divers groupes, anneaux de la défense mobile, pour en former une chaîne continue. Parmi ces anneaux, les uns sont fixes et rivés sur le lieu qu’ils occupent, les autres peuvent se mouvoir et se déplacer. Ainsi d’un côté les chaloupes canonnières et batteries flottantes, de l’autre les gardes-côtes cuirassés et navires-torpilles. A ces derniers, gardes-côtes cuirassés et navires-torpilles, aussi bien qu’aux croiseurs, il faut préparer des abris temporaires. Il faut en préparer aux navires désemparés dans le combat. N’oublions pas qu’après la Hogue Tourville aurait pu sauver ses vaisseaux, s’il avait trouvé à sa portée un abri, un port qui pût les recueillir. Ces abris temporaires, ces ports de refuge, c’est particulièrement la côte de la Manche qui les réclame. La côte anglaise vis-à-vis est riche en ports de refuge, aussi bien que la côte allemande sur la Baltique. Le port de refuge, abri fortifié des navires de commerce et de cabotage aussi bien que des navires de guerre, fait partie du système défensif du littoral.

Les arsenaux maritimes seraient, en cas de guerre, l’objectif principal de l’attaque; aussi doivent-ils occuper le premier rang dans les préoccupations de la défense. Après les arsenaux viennent, dans leur ordre d’importance, les embouchures des fleuves, les grands ports de commerce : ainsi le Havre et Marseille, tous deux également exposés aux coups de l’ennemi, tous deux également importans. Conçoit-on en effet l’ennemi pénétrant de vive force au cœur de ces grandes cités, et y prenant pied pour s’en faire une place d’armes et une base d’opérations? Tel sera cependant, tel devra être aujourd’hui un des objectifs de la guerre des côtes. Ce qu’il fait prévoir et prévenir, ce n’est pas tant le débarquement qu’un de ces coups de force soudains qui viendrait déconcerter les préparatifs incomplets d’une défense attardée. Le débarquement est devenu une opération trop délicate, trop chanceuse, en présence des concentrations rapides que les chemins de fer feront affluer au point menacé. Maître de la mer, et s’il a su développer dans ce sens ses moyens d’action, l’ennemi ira droit au Havre ou à Marseille, à Nantes ou à Bordeaux; il y pénétrera, et, tenant toute la ville sous la menace de sa redoutable artillerie, ou prenant à revers les défenses de terre, il y prendra pied et s’en emparera. Sébastopol, quoique place de guerre et arsenal maritime, n’a échappé à cette extrémité qu’en sacrifiant sa flotte pour boucher l’entrée de son port, et pourtant, avec les quelques vaisseaux à vapeur en bois dont elle disposait alors, l’attaque était loin de posséder la puissance dont elle dispose aujourd’hui.

Les îles, les presqu’îles, réclament aussi toute l’attention de la défense, ces dernières surtout. N’a-t-on pas vu ce qu’a été pour l’armée alliée l’occupation de la presqu’île de Chersonèse et quelle influence décisive cette occupation a exercée sur le résultat de la guerre? L’occupation par l’ennemi de la presqu’île du Cotentin créerait un immense danger, que l’on préviendra en faisant de Cherbourg, du côté de terre comme du côté de mer, le boulevard de cette presqu’île.

Dans cet ordre d’idées, on aurait donc à concentrer sur ces positions capitales, sur ces points en quelque sorte vitaux, toutes les ressources de la défense, en abandonnant les positions secondaires, comme Boulogne, Tréport, Dieppe, etc., comme aussi ce réseau de forts et de batteries destinés à protéger des points d’un accès facile, ou bien à offrir des abris au cabotage et à lui préparer une ligne continue de défense et d’escorte. Toutes ces positions secondaires, sauf bien entendu les exceptions que l’étude des lieux ne manquera pas de révéler, devront leur protection la plus efficace à la défense mobile et aux moyens de concentration rapide qu’elle saura mettre en œuvre, et telle plage, telle baie propre à un débarquement, sera mieux protégée par un embranchement de chemin de fer que par des batteries.

Tel est, considéré d’un point de vue général, le système de défense des côtes qui a prévalu partout; c’est le système de la concentration substitué à celui de l’éparpillement. On peut étendre plus ou moins les mailles du réseau, les élargir plus ou moins, mais il faut les élargir.

Pour les colonies, le principe est le même : concentrer la défense, une défense sérieuse, sur un petit nombre de points : ainsi Dakar sur l’Atlantique, Fort-de-France (Martinique), sur la mer des Antilles, Saigon dans la mer de Chine, Nouméa et Tahiti sur le Pacifique, Quant aux autres, les garnisons qu’on y entretient ne pourraient, en temps de guerre, qu’être compromises et perdues pour la défense générale. On devrait se hâter de les retirer, en laissant ces colonies à la garde des milices locales et de la gendarmerie : c’est assez pour repousser les insultes d’un croiseur isolé. C’est donc là une éventualité, ou plutôt un avenir qu’il faut dès aujourd’hui prévoir et envisager résolument en s’y préparant. Et pour s’y préparer, il n’y a qu’un moyen : (réorganiser les milices, qui sont désorganisées ou n’existent plus. Il faut les réorganiser sur des bases nouvelles appropriées à l’état, social des colonies. La tâche n’est pas facile; elle exigera une volonté persévérante et le concours des habitans, mais elle n’est pas au-dessus de leur patriotisme. Ils y trouveront la compensation du service militaire, auquel leur éloignement de la mère-patrie ne leur permet pas de prendre part.

Le but serait de créer sur les océans une ceinture de positions fortifiées pour le ravitaillement des escadres et des croiseurs., Cette ceinture est aujourd’hui bien incomplète, elle présente bien des lacunes. C’est que depuis près d’un siècle notre pays a été trop absorbé par les soucis de sa vie intérieure pour donner aux intérêts du dehors une attention suivie. Ces intérêts veulent l’esprit de suite et les longs desseins, et les gouvernemens qui avaient conçu ces desseins n’ont pas assez duré pour les réaliser. Qu’on le sache bien, on ne conserve pendant la guerre les colonies que La paix a fondées qu’à la condition d’être maître de la mer. Et, s’il ne nous reste de notre empire colonial que des débris, si nous avons perdu Terre-Neuve, le Cap-Breton et le Canada, l’île de France et tant d’autres colonies, la faute en est bien moins à notre prétendue inaptitude à coloniser qu’à l’impuissance de notre marine et au malheur des temps qui avait causé cette impuissance.

Notre étude ne serait pas complète si, en recherchant les conditions actuelles d’une organisation défensive de la frontière maritime, on s’abstenait d’examiner quelle part d’attributions revient aux départemens militaires, la guerre et la marine, et quel contingent chacun d’eux devra fournir au personnel de la défense.

En ce qui concerne la défense mobile, il n’y a pas deux solutions. Le partage se fait de lui-même : à l’armée la défense mobile sur terre, à la marine la défense mobile sur mer., Comment pourrait-il en être autrement? Mais la défense que l’on a appelée fixe par opposition à la défense mobile, la garde du littoral, de tous ces points ou positions fortifiées contre les atteintes de l’ennemi, ports militaires et de commerce, ports de refuge, embouchures de rivières, îles et rades extérieures, est-ce à la marine, est-ce à la guerre qu’il faut l’attribuer?

Entre les deux services de terre et de mer le partage théorique des attributions est simple et net. Il résulte des aptitudes en quelque sorte naturelles de chacun d’eux : à l’armée, la guerre sur terre et toutes les opérations, toutes les attributions qu’elle comporte; à la marine, la guerre sur mer. A la première, comme conséquence de cette définition, la défense sur terre de la frontière maritime; à la seconde, la défense sur mer. Tel est le principe qui, jusque dans ces dernières années, a présidé au partage. Il y préside encore en Angleterre, et l’application en est plus nette et plus tranchée que chez nous. Les ouvrages défensifs y sont exclusivement confiés à la guerre : enceinte des arsenaux, forts en mer de Spithead et de Plymouth, tous relèvent uniquement du war office. La guerre les construit, fabrique les canons et fournit les garnisons; c’est le principe de l’unité de commandement avec toutes ses conséquences. Nous n’entendons pas le discuter ici, bien qu’il ne nous paraisse pas sans inconvénient d’introduire ainsi dans le domaine de l’arsenal maritime une autorité étrangère à la marine.

En France, et par une sorte de concession, il était admis que, dans les ports militaires, certaines parties des ouvrages défensifs, — ce que l’on appelle les fronts de mer, — seraient réservées à la marine. C’était déjà reconnaître que le service de l’artillerie de côte a d’autres exigences que celui de l’artillerie de campagne. Cette concession s’est étendue récemment, et la défense des ports militaires appartient aujourd’hui à la marine; elle lui appartient tout entière, dans tout son périmètre, le reste du littoral demeurant dans les attributions de la guerre. Nous allons essayer de dégager les conséquences de ce partage.

Depuis trente ans, l’attaque des côtes s’est transformée, navires et canons sont bien loin de ce qu’ils étaient alors. La défense, de son côté, a transformé ses moyens d’action. Il lui faut aujourd’hui un outillage savant et compliqué, des torpilles, une artillerie très puissante. Ce n’est plus avec les canonniers gardes-côtes de l’an XII, non plus qu’avec les canonniers-vétérans de 1831, que l’on pourvoira à la mise en œuvre de cet outillage. Ce n’est pas dans une organisation pareille qu’on trouvera le personnel qu’exige aujourd’hui la défense des côtes. Il faut un personnel d’élite, un corps spécial, fort de ses traditions, c’est-à-dire de son savoir et de son expérience, résultat accumulé des études, des réflexions, du travail en un mot d’officiers intelligens et instruits.

Le corps de la marine comprend des spécialités diverses, des officiers et des matelots-canonniers, des officiers et des matelots-fusiliers, d’autres encore. C’est néanmoins un seul et même corps, ayant même boulon, même origine, même esprit. Son unité ne souffre en aucune façon de ce partage en spécialités diverses répondant à la diversité de ses attributions, de ses devoirs. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour le corps de l’artillerie? Pourquoi ne comprendrait-il pas aussi des spécialités? Pourquoi ce grand service de l’artillerie ne se partagerait-il pas en trois spécialités, artillerie de campagne, de côte et de forteresse? Si le régime actuel concernant la durée du service a rendu plus difficile la tâche d’instruire nos jeunes soldats, il semble que le partage en spécialités devrait être la conséquence de ce régime.

Dans cet ordre d’idées, une partie du corps serait affectée au service des côtes, soit par exemple, pour préciser notre pensée, trois régimens : un pour les côtes de la Manche, un autre pour les côtes de l’Océan, et le troisième pour celles de la Méditerranée. Chacun de ces trois régimens serait stationné sur la portion du littoral dont la garde lui est confiée, et occuperait les positions centrales, par exemple le Havre et Saint-Malo, Nantes et Bordeaux, Cette et Antibes. L’armée territoriale fournirait le complément d’hommes nécessaires au service des pièces, en même temps que les compagnies de soutien. Il suffirait ici d’une disposition renouvelée de nos anciennes ordonnances sur le guet de la mer.

Cette solution, que nous ne faisons qu’indiquer, semblerait satisfaire à deux conditions essentielles : d’une part, assurer à la défense de la frontière des moyens d’action proportionnés à son importance, et d’autre part, laisser à la marine la disposition de son personnel. Croit-on qu’une guerre survenant, la marine ne trouverait pas l’emploi de tout ce personnel? l’emploi de tous ces canonniers brevetés qu’elle a formés à grands frais et à grand’peine ? de tous ces fusiliers qui apportent dans nos équipages un précieux appoint de force physique et d’instruction spéciale? La tâche qui lui est confiée est assez vaste, assez compliquée, sa responsabilité est assez lourde. C’est d’abord la guerre sur mer, sur toute l’étendue des mers et la défense par mer de la frontière maritime. C’est encore la défense de toutes les colonies, sauf l’Algérie et celle des arsenaux maritimes. Cette tâche réclame de l’officier de marine toute son application, tout son temps et toute son intelligence : elle réclame en même temps l’expérience que la pratique de la mer, une longue et incessante pratique peut seule donner et que rien ne supplée; on n’est officier de marine qu’à condition de posséder cette expérience. Ne demandez donc pas à l’officier de marine une instruction, ne lui imposez pas des devoirs qui seraient en dehors de son domaine déjà si étendu; il est officier de marine, gardez-vous de vouloir faire de lui un officier d’artillerie de côte.

On a vu que la défense de la frontière maritime est partagée entre les deux départemens militaires : à la marine, les cinq arsenaux maritimes et les colonies; à la guerre, tout le reste du territoire continental et l’Algérie. Chacun d’eux a son personnel distinct, la guerre son artillerie de côtes (en supposant admis le principe des spécialités, la marine, l’artillerie de marine. Chacun d’eux a aussi son matériel distinct qu’il fabrique, administre et met en œuvre; mais comme il importe que ce matériel soit uniforme, ou plutôt qu’il n’y ait qu’un seul et même matériel, la commission mixte de défense des côtes, commission permanente composée, comme on sait, de membres choisis dans les deux services de terre et de mer, serait investie des pouvoirs nécessaires pour établir et maintenir cette uniformité.

Comme l’armée, la marine est l’objet de la sollicitude du pays, elle est en même temps l’objet d’une sympathie dont elle a con- science, dont elle est fière, et qu’elle paie en dévoûment; mais la marine est moins connue que l’armée, son mode de recrutement n’est pas le même, son action s’exerce au loin, la force des choses la met en communion moins directe, moins interne avec le pays, — et nous voudrions, cette ambition nous sied mal, contribuer à la faire connaître. Nous nous sommes donc efforcé, en traitant ici une question d’une spécialité presque technique, de présenter cette question sous une forme propre à en rendre l’accès plus large et plus facile. Nous avons essayé aussi d’appeler l’attention sur la défense de la frontière maritime, sur le rôle de la marine dans cette défense et sur la place qu’elle y occupe. Ce rôle, nous le résumons dans une formule concise et saisissante en disant : la flotte maîtresse de la mer, c’est non-seulement la sécurité de la frontière maritime assurée, aussi bien que celle de l’Algérie et des colonies, c’est encore 100,000 hommes de plus à la frontière de terre.

D’un autre côté, l’importance de la marine, en dehors de toute autre cause, s’est accrue par le fait des changemens survenus dans l’assiette politique de l’Europe : il n’y avait en Europe que deux puissances maritimes, il y en a cinq aujourd’hui, sans compter la marine de l’Autriche [11] et celle de l’Espagne. Et, dans le cours de cette étude, on s’est appliqué à faire voir par quels efforts et quels sacrifices les nouveaux venus à la puissance navale en poursuivent à l’envi le développement. Sachons bien que c’est au prix des mêmes efforts et des-mêmes sacrifices, à ce prix-là seulement, que nous pourrons nous maintenir au rang que notre pays a occupé et qu’il occupe encore parmi les puissances maritimes.


V. TOUCUARD.

  1. De nos cinq ports militaires, Cherbourg est le seul qui fasse exception à cette loi. C’est que le port de Cherbourg est une œuvre artificielle : ses bassins, c’est la main de l’homme qui les a creusés; sa digue, c’est la main de l’homme qui l’a bâtie pierre à pierre et qui l’a fait surgir du sein d’une mer profonde.
  2. The defenceless state of Great-Britain, by sir Francis B. Head, London 1850.
  3. Voyez, dans la Revue du 1er mars 1876, l’étude de M. Blerzy sur l’Armée anglaise au dix-neuvième siècle.
  4. The defenceless state of Great-Britain.
  5. Exposé de l’état de la marine fédérale présenté au Reichstag par le chancelier de l’empire.
  6. Aussitôt après Reichshoffen et Spickeren, on fit un premier appel à la marine et l’on enleva à tous les navires présens dans les ports la totalité de leurs fusiliers et moitié de leurs canonniers.
  7. L’académie de marine est de création récente, elle a été fondée en 1872. Son but est le même que celui de l’académie de la guerre. Dans l’une comme dans l’autre, il s’agit, après avoir choisi les officiers les plus capables, de les préparer, par une instruction plus élevée que celle de l’école, aux grandes responsabilités du commandement supérieur. C’est dans le même dessein qu’ont été fondées en Angleterre l’université de Greenwich et en Russie l’académie de Kronstadt. En Italie, nous le croyons sans pouvoir l’affirmer, on a fondé aussi une académie de marine à la Spezzia. Quelle que soit l’autorité de ces exemples, il ne faudrait pas adopter sans examen la nouvelle institution. Quelles sont avant tout les conditions d’un bon emploi pour les armes nouvelles, comme l’éperon et la torpille? C’est, avec un cœur ferme, un coup d’œil sûr et une main sûre. Or la science ne sera jamais qu’inhabile à développer ces facultés naturelles, tandis que la pratique, si elle ne les donne pas, saura toujours les développer et les affermir. Le niveau de l’instruction théorique est assez élevé chez nos officiers, et l’enseignement de l’école y suffit. Si l’on voulait créer une école supérieure, comme on vient de le faire pour la guerre, il faudrait commencer par remanier notre système d’éducation navale en abaissant l’âge d’admission à l’école et le niveau des études. C’est à cette condition qu’il deviendra utile d’ouvrir à un petit nombre d’élus l’accès de l’enseignement supérieur.
  8. La Marine et son budget, dans la Revue du 1er novembre.
  9. Sous la pression des circonstances, la Russie vient de comploter l’armement de ses côtes avec des canons Krupp.
  10. Note sur l’état des forces navales de la France, par le prince de Joinville ; Paris 1844.
  11. Il n’entrait pas dans le cadre de cette étude d’examiner l’état défensif de la frontière maritime de l’Autriche; mais, puisque nous sommes conduits à mentionner ici la marine austro-hongroise, qu’il nous soit permis d’ajouter que nos rapports fréquens avec elle ont fait naître chez nous autant de respect que de sympathie. La marine qui a produit l’amiral Tegethoff, le vainqueur de Lissa, n’est pas à dédaigner; elle a droit au respect de tous les hommes de mer.