La Décadence latine/I

JOSÉPHIN PÉLADAN


LA

DÉCADENCE LATINE


LE VICE SUPRÊME

(DÉDICACE)


À Monsieur Jules Barbey d’Aurevilly.



À Vous le plus illustre de ceux que j’aime, le moins contesté de mes ouvrages.

Même avant ce septennaire d’édition où je le manifeste, le vice suprême n’était-il pas Votre livre parmi mes livres, dans l’esprit de tous implicitement dédié ?

L’explicité d’aujourd’hui renouvelle un ancien et double hommage.

Je Vous le vouais, pendant la parturition, selon la Norme de hiérarchie qui me fait tenant du Connétable des lettres catholiques : Et ma reconnaissance Vous le devait, après cet article dont je me suis fait une préface et une réputation.

Sur l’exemplaire que Vous avez fait relier et que Vous gardez présent. Vous qui d’ordinaire ne conservez les livres qu’en mémoire, il y a cette liturgie : Fecisti mihi magna qui potens es.

Et vraiment en me donnant Votre suffrage, Vous m’avez donné le succès : Ce même public, qui ne peut s’élever jusqu’à Votre génie, a obéi pourtant à Votre arrêt et, comme un Parlement docile, enregistré les lettres de noblesse romancière que Vous m’octroyez. N’est-ce pas sur Votre parole et la dépassant qu’on a essayé de m’écraser sous le nom colossal de Balzac ?

Eh bien ! Permettez-moi de Vous réconcilier avec Merodack, en Vous révélant le Mage que Vous êtes Vous-même ?

Ne voyez pour un moment dans l’hermétisme qu’une méthode d’individualisation, un mode de triple entraînement de l’esprit vers la Conception, de l’âme vers la Bonté, du corps vers la Beauté, en un mot l’exode de l’orgueil individuel vers un Kanaan d’expansion.

Considérez que la thaumaturgie suprême réside à émouvoir les cerveaux et les cœurs pour y régner ; et dites-moi, lord Byron français, dont les pages vermillonnent de reflets de fournaises, incendiaires aux imaginations vives ; dites-moi, critique des œuvres et des hommes, qui, en vingt pages de clarté rationnelle, bâtissez un nouveau piédestal ou sapez un ancien ; dites-moi enfin, prodigieux Sagittaire de la conversation dont le trait pointé d’ironie et empenné de grâce ne dévie jamais du visé, si ces œuvres de génie ne sont pas des œuvres de magie ?

Votre attitude même, hautainement dédaigneuse dans cette fin de siècle qui semble la fin d’une descente de Courtille, Votre adhésion perpétuelle au Verbe de l’Église, la physionomie d’Alceste que Vous n’avez jamais démentie dans la vie littéraire, si corruptrice des nobles roideurs, sont dignes du plus grand Adepte.

Mais par-dessus toutes ces marques, sur Vous éclatantes, il en est une qui Vous mitre mieux encore : le prestige de Votre abord et l’invincible séduction de Votre commerce.

Votre intimité m’apparaît la plus haute fortune de cœur où un intellectuel de ce temps puisse prétendre.

Personne n’admire plus que moi le Prêtre marié et les Diaboliques ; mais en Vous l’homme est si au-dessus de l’œuvre ; Vous êtes plus grand que Votre génie même. Voilà pourquoi je n’ai pas eu besoin, pour fonder la fortune de mon œuvre, d’une autre magie que de la magie de Votre amitié.

Paris, Mai 1887.

J. P.