La Débâcle/Partie 3/Chapitre VI

G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 543-567).


VI


À Sedan, rue Maqua, chez les Delaherche, la vie avait repris, après les terribles secousses de la bataille et de la capitulation ; et, depuis bientôt quatre mois, les jours suivaient les jours, sous le morne écrasement de l’occupation prussienne.

Mais un coin des vastes bâtiments de la fabrique, surtout, restait clos, comme inhabité : c’était sur la rue, à l’extrémité des appartements de maître, la chambre que le colonel de Vineuil habitait toujours. Tandis que les autres fenêtres s’ouvraient, laissaient passer tout un va-et-vient, tout un bruit de vie, celles de cette pièce semblaient mortes, avec leurs persiennes obstinément fermées. Le colonel s’était plaint de ses yeux, dont la grande lumière avivait les souffrances, disait-il ; et l’on ne savait s’il mentait, on entretenait près de lui une lampe, nuit et jour, pour le contenter. Pendant deux longs mois, il avait dû garder le lit, bien que le major Bouroche n’eût diagnostiqué qu’une fêlure de la cheville : la plaie ne se fermait pas, toutes sortes de complications étaient survenues. Maintenant, il se levait, mais dans un tel accablement moral, en proie à un mal indéfini, si têtu, si envahissant, qu’il vivait ses journées étendu sur une chaise longue, devant un grand feu de bois. Il maigrissait, devenait une ombre, sans que le médecin qui le soignait, très surpris, pût trouver une lésion, la cause de cette mort lente. Ainsi qu’une flamme, il s’éteignait.

Et madame Delaherche, la mère, s’était enfermée avec lui, dès le lendemain de l’occupation. Sans doute ils avaient dû s’entendre, en quelques mots, une fois pour toutes, sur leur formel désir de se cloîtrer ensemble au fond de cette pièce, tant que des Prussiens logeraient dans la maison. Beaucoup y avaient passé deux ou trois nuits, un capitaine, M. de Gartlauben, y couchait encore, à demeure. Du reste, jamais plus ni le colonel ni la vieille dame n’avaient reparlé de ces choses. Malgré ses soixante-dix-huit ans, elle se levait dès l’aube, venait s’installer dans un fauteuil, en face de son ami, à l’autre coin de la cheminée ; et, sous la lumière immobile de la lampe, elle se mettait à tricoter des bas pour les petits pauvres, tandis que lui, les yeux fixés sur les tisons, ne faisait jamais rien, ne semblait vivre et mourir que d’une pensée, dans une stupeur croissante. Ils n’échangeaient sûrement pas vingt paroles en une journée, il l’avait arrêtée du geste, chaque fois que, sans le vouloir, elle qui allait et venait par la maison, laissait échapper quelque nouvelle du dehors ; de sorte que désormais, il ne pénétrait plus rien là de la vie extérieure, et que rien n’était entré du siège de Paris, des défaites de la Loire, des quotidiennes douleurs de l’invasion. Mais, dans cette tombe volontaire, le colonel avait beau refuser la lumière du jour, se boucher les deux oreilles, tout l’effroyable désastre, tout le deuil mortel devait lui arriver par les fentes, avec l’air qu’il respirait ; car, d’heure en heure, il était comme empoisonné quand même, il se mourait davantage.

Pendant ce temps, au très grand jour, lui, et dans son besoin de vivre, Delaherche s’agitait, tâchait de rouvrir sa fabrique. Il n’avait pu encore que remettre en marche quelques métiers, au milieu du désarroi des ouvriers et des clients. Alors, afin d’occuper ses tristes loisirs, il lui était venu une idée, celle de dresser un inventaire total de sa maison et d’y étudier certains perfectionnements, depuis longtemps rêvés. Justement, il avait sous la main, pour l’aider dans ce travail, un jeune homme, échoué chez lui à la suite de la bataille, le fils d’un de ses clients. Edmond Lagarde, grandi à Passy, dans la petite boutique de nouveautés de son père, sergent au 5e de ligne, à peine âgé de vingt-trois ans, et n’en paraissant guère que dix-huit, avait fait le coup de feu en héros, avec un tel acharnement, qu’il était rentré, le bras gauche cassé par une des dernières balles, vers cinq heures, à la porte du Ménil ; et Delaherche, depuis qu’on avait évacué les blessés de ses hangars, le gardait, par bonhomie. C’était de la sorte qu’Edmond faisait partie de la famille, mangeant, couchant, vivant là, guéri à cette heure, servant de secrétaire au fabricant de drap, en attendant de pouvoir rentrer à Paris. Grâce à la protection de ce dernier, et sur sa formelle promesse de ne pas fuir, les autorités prussiennes le laissaient tranquille. Il était blond, avec des yeux bleus, joli comme une femme, d’ailleurs d’une timidité si délicate, qu’il rougissait au moindre mot. Sa mère l’avait élevé, s’était saignée, mettant à payer ses années de collège les bénéfices de leur étroit commerce. Et il adorait Paris, et il le regrettait passionnément devant Gilberte, ce Chérubin blessé, que la jeune femme avait soigné en camarade.

Enfin, la maison se trouvait encore augmentée du nouvel hôte, M. de Gartlauben, capitaine de la landwehr, dont le régiment avait remplacé à Sedan les troupes actives. Malgré son grade modeste, c’était là un puissant personnage, car il avait pour oncle le gouverneur général installé à Reims, qui exerçait sur toute la région un pouvoir absolu. Lui aussi se piquait d’aimer Paris, de l’avoir habité, de n’en ignorer ni les politesses ni les raffinements ; et, en effet, il affectait toute une correction d’homme bien élevé, cachant sous ce vernis sa rudesse native. Toujours sanglé dans son uniforme, il était grand et gros, mentant sur son âge, désespéré de ses quarante-cinq ans. Avec plus d’intelligence, il aurait pu être terrible ; mais sa vanité outrée le mettait dans une continuelle satisfaction, car jamais il n’en venait à croire qu’on pouvait se moquer de lui.

Plus tard, il fut pour Delaherche un véritable sauveur. Mais, dans les premiers temps, après la capitulation, quelles lamentables journées ! Sedan, envahi, peuplé de soldats allemands, tremblait, craignait le pillage. Puis, les troupes victorieuses refluèrent vers la vallée de la Seine, il ne resta qu’une garnison, et la ville tomba à une paix morte de nécropole : les maisons toujours closes, les boutiques fermées, les rues désertes dès le crépuscule, avec les pas lourds et les cris rauques des patrouilles. Aucun journal, aucune lettre n’arrivait plus. C’était le cachot muré, la brusque amputation, dans l’ignorance et l’angoisse des désastres nouveaux dont on sentait l’approche. Pour comble de misère, la disette devenait menaçante. Un matin, on s’était réveillé sans pain, sans viande, le pays ruiné, comme mangé par un vol de sauterelles, depuis une semaine que des centaines de mille hommes y roulaient leur flot débordé. La ville ne possédait plus que pour deux jours de vivres, et l’on avait dû s’adresser à la Belgique, tout venait maintenant de la terre voisine, à travers la frontière ouverte, d’où la douane avait disparu, emportée elle aussi dans la catastrophe. Enfin, c’étaient les vexations continuelles, la lutte qui recommençait chaque matin, entre la commandature prussienne installée à la Sous-Préfecture, et le conseil municipal siégeant en permanence à l’Hôtel de Ville. Ce dernier, héroïque dans sa résistance administrative, avait beau discuter, ne céder que pied à pied, les habitants succombaient sous les exigences toujours croissantes, sous la fantaisie et la fréquence excessive des réquisitions.

D’abord, Delaherche souffrit beaucoup des soldats et des officiers qu’il eut à loger. Toutes les nationalités défilaient chez lui, la pipe aux dents. Chaque jour, il tombait sur la ville, à l’improviste, deux mille hommes, trois mille hommes, des fantassins, des cavaliers, des artilleurs ; et, bien que ces hommes n’eussent droit qu’au toit et au feu, il fallait souvent courir, se procurer des provisions. Les chambres où ils séjournaient, restaient d’une saleté repoussante. Souvent, les officiers rentraient ivres, se rendaient plus insupportables que leurs soldats. Pourtant, la discipline les tenait, si impérieuse, que les faits de violence et de pillage étaient rares. Dans tout Sedan, on ne citait que deux femmes outragées. Ce fut plus tard seulement, lorsque Paris résista, qu’ils firent sentir durement leur domination, exaspérés de voir que la lutte s’éternisait, inquiets de l’attitude de la province, craignant toujours le soulèvement en masse, cette guerre de loups que leur avaient déclarée les francs-tireurs.

Delaherche venait justement de loger un commandant de cuirassiers, qui couchait avec ses bottes, et qui, en partant, avait laissé de l’ordure jusque sur la cheminée, lorsque, dans la seconde quinzaine de septembre, le capitaine de Gartlauben tomba chez lui, un soir de pluie diluvienne. La première heure fut assez rude. Il parlait haut, exigeait la plus belle chambre, faisait sonner son sabre sur les marches de l’escalier. Mais, ayant aperçu Gilberte, il devint correct, s’enferma, passa d’un air raide, en saluant poliment. Il était très adulé, car on n’ignorait pas qu’un mot de lui au colonel, qui commandait à Sedan, suffisait pour faire adoucir une réquisition ou relâcher un homme. Récemment, son oncle, le gouverneur général, à Reims, avait lancé une proclamation froidement féroce, décrétant l’état de siège et punissant de la peine de mort toute personne qui servirait l’ennemi, soit comme espion, soit en égarant les troupes allemandes qu’elles seraient chargées de conduire, soit en détruisant les ponts et les canons, en endommageant les lignes télégraphiques et les chemins de fer. L’ennemi, c’étaient les Français ; et le cœur des habitants bondissait, en lisant la grande affiche blanche, collée à la porte de la commandature, qui leur faisait un crime de leur angoisse et de leurs vœux. Il était si dur déjà d’apprendre les nouvelles victoires des armées allemandes par les hourras de la garnison ! Chaque journée amenait ainsi son deuil, les soldats allumaient de grands feux, chantaient, se grisaient, la nuit entière, tandis que les habitants, forcés désormais de rentrer à neuf heures, écoutaient du fond de leurs maisons noires, éperdus d’incertitude, devinant un nouveau malheur. Ce fut même dans une de ces circonstances, vers le milieu d’octobre, que M. de Gartlauben fit, pour la première fois, preuve de quelque délicatesse. Depuis le matin, Sedan renaissait à l’espérance, le bruit courait d’un grand succès de l’armée de la Loire, en marche pour délivrer Paris. Mais, tant de fois déjà, les meilleures nouvelles s’étaient changées en messagères de désastres ! Et, dès le soir, en effet, on apprenait que l’armée bavaroise s’était emparée d’Orléans. Rue Maqua, dans une maison qui faisait face à la fabrique, des soldats braillèrent si fort, que le capitaine, ayant vu Gilberte très émue, alla les faire taire, en trouvant lui-même ce tapage déplacé.

Le mois s’écoula, M. de Gartlauben fut encore amené à rendre quelques petits services. Les autorités prussiennes avaient réorganisé les services administratifs, on venait d’installer un sous-préfet allemand, ce qui n’empêchait pas d’ailleurs les vexations de continuer, bien que celui-ci se montrât relativement raisonnable. Dans les continuelles difficultés qui renaissaient entre la commandature et le conseil municipal, une des plus fréquentes était la réquisition des voitures ; et toute une grosse affaire éclata, un matin que Delaherche n’avait pu envoyer, devant la Sous-Préfecture, sa calèche attelée de deux chevaux : le maire fut un moment arrêté, lui-même serait allé le rejoindre à la citadelle, sans M. de Gartlauben, qui apaisa, d’une simple démarche, cette grande colère. Un autre jour, son intervention fit accorder un sursis à la ville, condamnée à payer trente mille francs d’amende, pour la punir des prétendus retards apportés à la reconstruction du pont de Villette, un pont détruit par les Prussiens, toute une déplorable histoire qui ruina et bouleversa Sedan. Mais ce fut surtout après la reddition de Metz que Delaherche dut une véritable reconnaissance à son hôte. L’affreuse nouvelle avait été pour les habitants comme un coup de foudre, l’anéantissement de leurs derniers espoirs ; et, dès la semaine suivante, des passages écrasants de troupes s’étaient de nouveau produits, le torrent d’hommes descendu de Metz, l’armée du prince Frédéric-Charles se dirigeant sur la Loire, celle du général Manteuffel marchant sur Amiens et sur Rouen, d’autres corps allant renforcer les assiégeants, autour de Paris. Pendant plusieurs jours, les maisons regorgèrent de soldats, les boulangeries et les boucheries furent balayées jusqu’à la dernière miette, jusqu’au dernier os, le pavé des rues garda une odeur de suint, comme après le passage des grands troupeaux migrateurs. Seule, la fabrique de la rue Maqua n’eut pas à souffrir de ce débordement de bétail humain, préservée par une main amie, désignée simplement pour héberger quelques chefs de bonne éducation.

Aussi Delaherche finit-il par se départir de son attitude froide. Les familles bourgeoises s’étaient enfermées au fond de leurs appartements, évitant tout rapport avec les officiers qu’elles logeaient. Mais lui, agité de son continuel besoin de parler, de plaire, de jouir de la vie, souffrait beaucoup de ce rôle de vaincu boudeur. Sa grande maison silencieuse et glacée, où chacun vivait à part, dans une raideur de rancune, lui pesait terriblement aux épaules. Aussi commença-t-il, un jour, par arrêter M. de Gartlauben dans l’escalier, pour le remercier de ses services. Et, peu à peu, l’habitude fut prise, les deux hommes échangèrent quelques paroles, quand ils se rencontrèrent ; de sorte qu’un soir le capitaine prussien se trouva assis, dans le cabinet du fabricant, au coin de la cheminée où brûlaient d’énormes bûches de chêne, fumant un cigare, causant en ami des nouvelles récentes. Pendant les premiers quinze jours, Gilberte ne parut pas, il affecta d’ignorer son existence, bien qu’au moindre bruit il tournât vivement les yeux vers la porte de la chambre voisine. Il semblait vouloir faire oublier sa situation de vainqueur, se montrait d’esprit dégagé et large, plaisantait volontiers certaines réquisitions qui prêtaient à rire. Ainsi, un jour qu’on avait réquisitionné un cercueil et un bandage, ce bandage et ce cercueil l’amusèrent beaucoup. Pour le reste, le charbon de terre, l’huile, le lait, le sucre, le beurre, le pain, la viande, sans compter des vêtements, des poêles, des lampes, enfin tout ce qui se mange et tout ce qui sert à la vie quotidienne, il avait un haussement d’épaules : mon Dieu ! que voulez-vous ? c’était vexatoire sans doute, il convenait même qu’on demandait trop ; seulement, c’était la guerre, il fallait bien vivre en pays ennemi. Delaherche, qu’irritaient ces réquisitions incessantes, gardait son franc parler, les épluchait chaque soir, comme s’il eût examiné le livre de sa cuisine. Pourtant, ils n’eurent qu’une discussion vive, au sujet de la contribution d’un million, dont le préfet prussien de Rethel venait de frapper le département des Ardennes, sous le prétexte de compenser les pertes causées à l’Allemagne par les vaisseaux de guerre français et par l’expulsion des Allemands domiciliés en France. Dans la répartition, Sedan devait payer quarante-deux mille francs. Et il s’épuisa à faire comprendre à son hôte que cela était inique, que la situation de la ville se trouvait exceptionnelle, qu’elle avait déjà trop souffert pour être ainsi frappée. D’ailleurs, tous deux sortaient plus intimes de ces explications, lui enchanté de s’être étourdi du flot de sa parole, le Prussien content d’avoir fait preuve d’une urbanité toute parisienne.

Un soir, de son air gai d’étourderie, Gilberte entra. Elle s’arrêta, en jouant la surprise. M. de Gartlauben s’était levé, et il eut la discrétion de se retirer presque tout de suite. Mais, le lendemain, il trouva Gilberte installée, il reprit sa place au coin du feu. Alors, commencèrent des soirées charmantes, que l’on passait dans ce cabinet de travail, et non dans le salon, ce qui établissait une distinction subtile. Même, plus tard, lorsque la jeune femme eut consenti à faire de la musique à son hôte, qui l’adorait, elle se rendait seule dans le salon voisin, en laissait simplement la porte ouverte. Par ce rude hiver, les vieux chênes des Ardennes brûlaient à grande flamme, au fond de la haute cheminée, on prenait vers dix heures une tasse de thé, on causait dans la bonne chaleur de la vaste pièce. Et M. de Gartlauben était visiblement tombé amoureux fou de cette jeune femme si rieuse, qui coquetait avec lui comme elle faisait autrefois, à Charleville, avec les amis du capitaine Beaudoin. Il se soignait davantage, se montrait d’une galanterie outrée, se contentait de la moindre faveur, tourmenté de l’unique souci de n’être pas pris pour un barbare, un soldat grossier violentant les femmes.

Et la vie se trouva ainsi comme dédoublée, dans la vaste maison noire de la rue Maqua. Tandis qu’aux repas Edmond, avec sa jolie figure de Chérubin blessé, répondait par monosyllabes au bavardage ininterrompu de Delaherche, en rougissant dès que Gilberte le priait de lui passer le sel, tandis que le soir M. de Gartlauben, les yeux pâmés, assis dans le cabinet de travail, écoutait une sonate de Mozart que la jeune femme jouait pour lui au fond du salon, la pièce voisine où vivaient le colonel de Vineuil et madame Delaherche restait silencieuse, les persiennes closes, la lampe éternellement allumée, ainsi qu’un tombeau éclairé par un cierge. Décembre avait enseveli la ville sous la neige, les nouvelles désespérées s’y étouffaient dans le grand froid. Après la défaite du général Ducrot à Champigny, après la perte d’Orléans, il ne restait plus qu’un sombre espoir, celui que la terre de France devînt la terre vengeresse, la terre exterminatrice, dévorant les vainqueurs. Que la neige tombât donc à flocons plus épais, que le sol se fendît sous les morsures de la gelée, pour que l’Allemagne entière y trouvât son tombeau ! Et une angoisse nouvelle serrait le cœur de madame Delaherche. Une nuit que son fils était absent, appelé en Belgique par ses affaires, elle avait entendu, en passant devant la chambre de Gilberte, un léger bruit de voix, des baisers étouffés, mêlés de rires. Saisie, elle était rentrée chez elle, dans l’épouvante de l’abomination qu’elle soupçonnait : ce ne pouvait être que le Prussien qui se trouvait là, elle croyait bien avoir remarqué déjà des regards d’intelligence, elle restait écrasée sous cette honte dernière. Ah ! cette femme que son fils avait amenée, malgré elle, dans la maison, cette femme de plaisir, à qui elle avait déjà pardonné une fois, en ne parlant pas, après la mort du capitaine Beaudoin ! Et cela recommençait, et c’était cette fois la pire infamie ! Qu’allait-elle faire ? une telle monstruosité ne pouvait continuer sous son toit. Le deuil de la réclusion où elle vivait en était accru, elle avait des journées d’affreux combat. Les jours où elle rentrait chez le colonel, plus sombre, muette pendant des heures, avec des larmes dans les yeux, il la regardait, il s’imaginait que la France venait de subir une défaite de plus.

Ce fut à ce moment qu’Henriette tomba un matin rue Maqua, pour intéresser les Delaherche au sort de l’oncle Fouchard. Elle avait entendu parler avec des sourires de l’influence toute-puissante que Gilberte possédait sur M. de Gartlauben. Aussi resta-t-elle un peu gênée, devant madame Delaherche, qu’elle rencontra la première, dans l’escalier, remontant chez le colonel, et à qui elle crut devoir expliquer le but de sa visite.

— Oh ! madame, que vous seriez bonne d’intervenir !… Mon oncle est dans une position terrible, on parle de l’envoyer en Allemagne.

La vieille dame, qui l’aimait pourtant, eut un geste de colère.

— Mais, ma chère enfant, je n’ai aucun pouvoir… Il ne faut pas s’adresser à moi…

Puis, malgré l’émotion où elle la voyait :

— Vous arrivez très mal, mon fils part ce soir pour Bruxelles… D’ailleurs, il est comme moi, sans puissance aucune… Adressez-vous donc à ma belle-fille, qui peut tout.

Et elle laissa Henriette interdite, convaincue maintenant qu’elle tombait dans un drame de famille. Depuis la veille, madame Delaherche avait pris la résolution de tout dire à son fils, avant le départ de celui-ci pour la Belgique, où il allait traiter un achat important de houille, dans l’espoir de remettre en marche les métiers de sa fabrique. Jamais elle ne tolérerait que l’abomination recommençât, à côté d’elle, pendant cette nouvelle absence. Elle attendait donc pour parler d’être certaine qu’il ne renverrait pas son départ à un autre jour, comme il le faisait depuis une semaine. C’était l’écroulement de la maison, le Prussien chassé, la femme elle aussi jetée à la rue, son nom affiché ignominieusement contre les murs, ainsi qu’on avait menacé de le faire, pour toute Française qui se livrerait à un Allemand.

Lorsque Gilberte aperçut Henriette, elle poussa un cri de joie.

— Ah ! que je suis heureuse de te voir !… Il me semble qu’il y a si longtemps, et l’on vieillit si vite, au milieu de ces vilaines histoires !

Elle l’avait entraînée dans sa chambre, elle la fit asseoir sur la chaise longue, se serra contre elle.

— Voyons, tu vas déjeuner avec nous… Mais, auparavant, causons. Tu dois avoir tant de choses à me dire !… Je sais que tu es sans nouvelles de ton frère. Hein ? ce pauvre Maurice, comme je le plains, dans ce Paris sans gaz, sans bois, sans pain peut-être !… Et ce garçon que tu soignes, l’ami de ton frère ? Tu vois qu’on m’a déjà fait des bavardages… Est-ce que c’est pour lui que tu viens ?

Henriette tardait à répondre, prise d’un grand trouble intérieur. N’était-ce pas, au fond, pour Jean qu’elle venait, pour être certaine que, l’oncle relâché, on n’inquiéterait plus son cher malade ? Cela l’avait emplie de confusion, d’entendre Gilberte parler de lui, et elle n’osait plus dire le motif véritable de sa visite, la conscience désormais souffrante, répugnant à employer l’influence louche qu’elle lui croyait.

— Alors, répéta Gilberte, d’un air de malignité, c’est pour ce garçon que tu as besoin de nous ?

Et, comme Henriette, acculée, parlait enfin de l’arrestation du père Fouchard :

— Mais, c’est vrai ! suis-je assez sotte ! moi qui en causais encore ce matin !… Oh ! ma chère, tu as bien fait de venir, il faut s’occuper de ton oncle tout de suite, parce que les derniers renseignements que j’ai eus ne sont pas bons. Ils veulent faire un exemple.

— Oui, j’ai songé à vous autres, continua Henriette d’une voix hésitante. J’ai pensé que tu me donnerais un bon conseil, que tu pourrais peut-être agir…

La jeune femme eut un bel éclat de rire.

— Es-tu bête, je vais faire relâcher ton oncle avant trois jours !… On ne t’a donc pas dit que j’ai ici, dans la maison, un capitaine prussien qui fait tout ce que je veux ?… Tu entends, ma chère, il n’a rien à me refuser !

Et elle riait plus fort, simplement écervelée dans son triomphe de coquette, tenant les deux mains de son amie, qu’elle caressait, et qui ne trouvait pas de remerciements, pleine de malaise, tourmentée de la crainte que ce ne fût là un aveu. Quelle sérénité, quelle gaieté fraîche pourtant !

— Laisse-moi faire, je te renverrai contente ce soir.

Lorsqu’on passa dans la salle à manger, Henriette resta surprise de la délicate beauté d’Edmond, qu’elle ne connaissait pas. Il la ravissait comme une jolie chose. Était-ce possible que ce garçon se fût battu et qu’on eût osé lui casser le bras ? La légende de sa grande bravoure achevait de le rendre charmant, et Delaherche, qui avait accueilli Henriette en homme heureux de voir une figure nouvelle, ne cessa, pendant qu’on servait des côtelettes et des pommes de terre en robe de chambre, de faire l’éloge de son secrétaire, aussi actif et bien élevé qu’il était beau. Le déjeuner, ainsi à quatre, dans la salle à manger bien chaude, prit le tour d’une intimité délicieuse.

— Et c’est pour nous intéresser au sort du père Fouchard que vous êtes venue ? reprit le fabricant. çà m’ennuie beaucoup d’être forcé de partir ce soir… Mais ma femme va vous arranger ça, elle est irrésistible, elle obtient tout ce qu’elle veut.

Il riait, il disait ces choses avec une bonhomie parfaite, simplement flatté de ce pouvoir dont il tirait lui-même quelque orgueil. Puis, brusquement :

— À propos, ma chère, Edmond ne t’a pas dit sa trouvaille ?

— Non, quelle trouvaille ? demanda gaiement Gilberte, en tournant vers le jeune sergent ses jolis yeux de caresse.

Mais celui-ci rougissait, comme sous l’excès du plaisir, chaque fois qu’une femme le regardait de la sorte.

— Mon Dieu ! madame, il ne s’agit simplement que de la vieille dentelle, que vous regrettiez de ne pas avoir, pour garnir votre peignoir mauve… J’ai eu hier la chance de découvrir cinq mètres d’ancien point de Bruges, vraiment très beau, et à bon compte. La marchande viendra vous les montrer tout à l’heure.

Elle fut ravie, elle l’aurait embrassé.

— Oh ! que vous êtes gentil, je vous récompenserai !

Puis, comme on servait encore une terrine de foies gras, achetée en Belgique, la conversation tourna, s’arrêta un instant au poisson de la Meuse qui mourait empoisonné, finit par tomber sur le danger de peste qui menaçait Sedan, au prochain dégel. En novembre, des cas d’épidémie s’étaient déjà déclarés. On avait eu beau, après la bataille, dépenser six mille francs pour balayer la ville, brûler en tas les sacs, les gibernes, tous les débris louches : les campagnes environnantes n’en soufflaient pas moins des odeurs nauséabondes, à la moindre humidité, tellement elles étaient gorgées de cadavres, à peine enfouis, mal recouverts de quelques centimètres de terre. Partout, des tombes bossuaient les champs, le sol se fendait sous la poussée intérieure, la putréfaction suintait et s’exhalait. Et l’on venait, les jours précédents, de découvrir un autre foyer d’infection, la Meuse, d’où l’on avait pourtant retiré déjà plus de douze cents corps de chevaux. L’opinion générale était qu’il n’y restait plus un cadavre humain, lorsqu’un garde champêtre, en regardant avec attention, à plus de deux mètres de profondeur, avait aperçu sous l’eau des blancheurs, qu’on aurait pris pour des pierres : c’étaient des lits de cadavres, des corps éventrés que le ballonnement, rendu impossible, n’avait pu ramener à la surface. Depuis près de quatre mois, ils séjournaient là, dans cette eau, parmi les herbes. Les coups de croc ramenaient des bras, des jambes, des têtes. Rien que la force du courant détachait et emportait parfois une main. L’eau se troublait, de grosses bulles de gaz montaient, crevaient à la surface, empestant l’air d’une odeur infecte.

— Cela va bien qu’il gèle, fit remarquer Delaherche. Mais, dès que la neige disparaîtra, il va falloir procéder à des recherches, désinfecter tout ça, autrement nous y resterions tous.

Et, sa femme l’ayant supplié en riant de passer à des sujets plus propres, pendant qu’on mangeait, il conclut simplement :

— Dame ! voilà le poisson de la Meuse compromis pour longtemps.

Mais on avait fini, on servait le café, quand la femme de chambre annonça que M. de Gartlauben demandait la faveur d’entrer un instant. Ce fut un émoi, car il n’était jamais venu à cette heure, en plein jour. Tout de suite, Delaherche avait dit de l’introduire, voyant là une circonstance heureuse qui allait permettre de lui présenter Henriette. Et le capitaine, lorsqu’il aperçut une autre jeune femme, outra encore sa politesse. Il accepta même une tasse de café, qu’il buvait sans sucre, comme il avait vu beaucoup de personnes le boire, à Paris. D’ailleurs, s’il avait insisté pour être reçu, c’était uniquement dans le désir d’apprendre tout de suite à madame qu’il venait d’obtenir la grâce d’un de ses protégés, un malheureux ouvrier de la fabrique, emprisonné à la suite d’une rixe avec un soldat prussien.

Alors, Gilberte profita de l’occasion pour parler du père Fouchard.

— Capitaine, je vous présente une de mes plus chères amies… Elle désire se mettre sous votre protection, elle est la nièce du fermier qu’on a arrêté à Remilly, vous savez bien, à la suite de cette histoire de francs-tireurs.

— Ah ! oui, l’affaire de l’espion, le malheureux qu’on a trouvé dans un sac… Oh ! c’est grave, très grave ! Je crains bien de ne rien pouvoir.

— Capitaine, vous me feriez tant de plaisir !

Elle le regardait de ses yeux de caresse, il eut une satisfaction béate, s’inclina d’un air de galante obéissance. Tout ce qu’elle voudrait !

— Monsieur, je vous en serai bien reconnaissante, articula avec peine Henriette, prise d’un insurmontable malaise, à la pensée soudaine de son mari, de son pauvre Weiss, fusillé là-bas, à Bazeilles.

Mais Edmond, qui s’en était allé discrètement, dès l’arrivée du capitaine, venait de reparaître, pour dire un mot à l’oreille de Gilberte. Elle se leva avec vivacité, conta l’histoire de la dentelle, que la marchande apportait ; et elle suivit le jeune homme, en s’excusant. Alors, restée seule en compagnie des deux hommes, Henriette put s’isoler, assise dans une embrasure de fenêtre, tandis qu’ils continuaient de causer très haut.

— Capitaine, vous accepterez bien un petit verre… Voyez-vous, je ne me gêne pas, je vous dis tout ce que je pense, parce que je connais la largeur de votre esprit. Eh bien ! je vous assure que votre préfet a tort de vouloir saigner encore la ville de ces quarante-deux mille francs… Songez donc au total de nos sacrifices, depuis le commencement. D’abord, à la veille de la bataille, toute une armée française, épuisée, affamée. Ensuite, vous autres, qui aviez les dents longues aussi. Rien que les passages de ces troupes, les réquisitions, les réparations, les dépenses de toute sorte nous ont coûté un million et demi. Mettez-en autant pour les ruines occasionnées par la bataille, les destructions, les incendies : ça fait trois millions. Enfin, j’évalue bien à deux millions la perte éprouvée par l’industrie et le commerce… Hein ? qu’est-ce que vous en dites ? nous voilà au chiffre de cinq millions, pour une ville de treize mille habitants ! Et vous nous demandez encore quarante-deux mille francs de contribution, je ne sais sous quel prétexte ! est-ce que c’est juste, est-ce que c’est raisonnable ?

M. de Gartlauben hochait la tête, se contentait de répondre :

— Que voulez-vous ? c’est la guerre, c’est la guerre !

Et l’attente se prolongeait, les oreilles d’Henriette bourdonnaient, toutes sortes de vagues et tristes pensées l’assoupissaient à demi, dans l’embrasure de la fenêtre, pendant que Delaherche donnait sa parole d’honneur que jamais Sedan n’aurait pu faire face à la crise, dans le manque total du numéraire, sans l’heureuse création d’une monnaie fiduciaire locale, du papier-monnaie de la caisse du crédit industriel, qui avait sauvé la ville d’un désastre financier.

— Capitaine, vous reprendrez bien un petit verre de cognac.

Et il sauta à un autre sujet.

— Ce n’est pas la France qui a fait la guerre, c’est l’Empire… Ah ! l’empereur m’a bien trompé. Tout est fini avec lui, nous nous laisserions démembrer plutôt… Tenez ! un seul homme a vu clair en juillet, oui ! monsieur Thiers, dont le voyage actuel, au travers des capitales de l’Europe, est encore un grand acte de sagesse et de patriotisme. Tous les vœux des gens raisonnables l’accompagnent, puisse-t-il réussir !

D’un geste, il acheva sa pensée, car il eût jugé malséant, devant un Prussien, même sympathique, d’exprimer un désir de paix. Mais ce désir, il était ardemment en lui, comme au fond de toute l’ancienne bourgeoisie plébiscitaire et conservatrice. On allait être à bout de sang et d’argent, il fallait se rendre ; et une sourde rancune contre Paris qui s’entêtait dans sa résistance, montait de toutes les provinces occupées. Aussi conclut-il à voix plus basse, faisant allusion aux proclamations enflammées de Gambetta :

— Non, non ! nous ne pouvons pas être avec les fous furieux. Ça devient du massacre… Moi, je suis avec monsieur Thiers, qui veut les élections ; et, quant à leur République, mon Dieu ! ce n’est pas elle qui me gêne, on la gardera s’il le faut, en attendant mieux.

Très poliment, M. de Gartlauben continuait à hocher la tête d’un air d’approbation, en répétant :

— Sans doute, sans doute…

Henriette, dont le malaise avait grandi, ne put rester davantage. C’était, en elle, une irritation sans cause précise, un besoin de ne plus être là ; et elle se leva doucement, elle sortit, à la recherche de Gilberte, qui se faisait si longtemps attendre.

Mais, comme elle entrait dans la chambre à coucher, elle resta stupéfaite, en apercevant, étendue sur la chaise longue, son amie en larmes, bouleversée par une émotion extraordinaire.

— Eh bien ! quoi donc ? que t’arrive-t-il ?

Les pleurs de la jeune femme redoublèrent, elle se refusait à parler, envahie maintenant d’une confusion qui lui jetait tout le sang de son cœur au visage. Et, enfin, balbutiante, se cachant dans les bras grands ouverts, tendus vers elle :

— Oh ! ma chérie, si tu savais… Jamais je n’oserais te dire… Et pourtant je n’ai que toi, tu peux seule me donner peut-être un bon conseil…

Elle eut un frémissement, elle bégaya davantage.

— J’étais avec Edmond… Alors, à l’instant, madame Delaherche vient de me surprendre…

— Comment, de te surprendre ?

— Oui, nous étions là, il me tenait, il m’embrassait…

Et, baisant Henriette, la serrant dans ses bras tremblants, elle lui dit tout.

— Oh ! ma chérie, ne me juge pas trop mal, ça me ferait tant de peine !… Je sais bien, je t’avais juré que ça ne recommencerait jamais. Mais tu as vu Edmond, il est si brave, et il est si joli ! Puis, songe donc, ce pauvre jeune homme, blessé, malade, loin de sa mère ! Avec ça, il n’a jamais été riche, on a tout mangé chez lui, pour le faire instruire… Je t’assure, je n’ai pas pu refuser.

Henriette l’écoutait, effarée, ne revenant pas de sa surprise.

— Comment ! c’était avec le petit sergent !… Mais, ma chère, tout le monde te croit la maîtresse du Prussien !

Du coup, Gilberte se releva, s’essuya les yeux, protestant.

— La maîtresse du Prussien… Ah ! non, par exemple ! Il est affreux, il me répugne… Pour qui me prend-on ? comment peut-on me croire capable d’une pareille infamie ? Non, non, jamais ! j’aimerais mieux mourir !

Dans sa révolte, elle était devenue grave, d’une beauté douloureuse et irritée qui la transfigurait. Et, brusquement, sa gaieté coquette, son insoucieuse légèreté revinrent, au milieu d’un invincible rire.

— Ça, c’est vrai, je m’amuse de lui. Il m’adore, et je n’ai qu’à le regarder, pour qu’il obéisse… Si tu savais comme c’est drôle, de se moquer ainsi de ce gros homme, qui a toujours l’air de croire qu’on va enfin le récompenser !

— Mais c’est un jeu très dangereux, dit sérieusement Henriette.

— Crois-tu ? qu’est-ce que je risque ? Lorsqu’il s’apercevra qu’il ne doit compter sur rien, il ne pourra que se fâcher et s’en aller… Et puis, non ! jamais il ne s’en apercevra ! Tu ne connais pas l’homme, il est de ceux avec lesquels les femmes vont aussi loin qu’elles veulent, sans danger. Pour ça, vois-tu, j’ai un sens qui m’a toujours avertie. Il a bien trop de vanité, jamais il n’admettra que je me sois moquée de lui… Et tout ce que je lui permettrai, ce sera d’emporter mon souvenir, avec la consolation de se dire qu’il a agi correctement, en galant homme qui a longtemps habité Paris.

Elle s’égayait, elle ajouta :

— En attendant, il va faire remettre en liberté l’oncle Fouchard, et il n’aura pour sa peine qu’une tasse de thé, sucrée de ma main.

Mais, tout d’un coup, elle revint à ses craintes, à l’effroi d’avoir été surprise. Des larmes reparurent au bord de ses paupières.

— Mon Dieu ! et madame Delaherche ?… Que va-t-il se passer ? Elle ne m’aime guère, elle est capable de tout dire à mon mari.

Henriette avait fini par se remettre. Elle essuya les yeux de son amie, elle la força de réparer le désordre de ses vêtements.

— Écoute, ma chère, je n’ai pas la force de te gronder, et pourtant tu sais si je te blâme ! Mais on m’avait fait une telle peur avec ton Prussien, j’ai redouté des choses si laides, que l’autre histoire, ma foi ! est un soulagement… Calme-toi, tout peut s’arranger.

C’était fort sage, d’autant plus que Delaherche, presque aussitôt, entra avec sa mère. Il expliqua qu’il venait d’envoyer chercher la voiture qui devait le conduire en Belgique, décidé à prendre le train pour Bruxelles, le soir même. Il voulait donc faire ses adieux à sa femme. Puis, se tournant vers Henriette :

— Soyez tranquille, monsieur de Gartlauben, en me quittant, m’a promis de s’occuper de votre oncle ; et, quand je ne serai plus là, ma femme fera le reste.

Depuis que madame Delaherche était entrée, Gilberte ne la quittait pas des yeux, le cœur serré d’angoisse. Allait-elle parler, dire ce qu’elle venait de voir, empêcher son fils de partir ? La vieille dame, silencieuse, avait, dès la porte, fixé, elle aussi, les regards sur sa belle-fille. Dans son rigorisme, elle éprouvait sans doute le soulagement qui avait rendu Henriette tolérante. Mon Dieu ! puisque c’était avec ce jeune homme, ce français qui s’était battu si bravement, ne devait-elle pas pardonner, comme elle avait pardonné déjà pour le capitaine Beaudoin ? Ses yeux s’adoucirent, elle détourna la tête. Son fils pouvait s’absenter, Edmond protégerait Gilberte contre le Prussien. Elle eut même un faible sourire, elle qui ne s’était pas égayée depuis la bonne nouvelle de Coulmiers.

— Au revoir, dit-elle en embrassant Delaherche. Fais tes affaires et reviens-nous vite.

Et elle s’en alla, elle rentra lentement, de l’autre côté du palier, dans la chambre murée, où le colonel, de son air de stupeur, regardait l’ombre, en dehors du pâle rond de clarté qui tombait de la lampe.

Le soir même, Henriette retourna à Remilly ; et, trois jours plus tard, elle eut la joie de voir, un matin, le père Fouchard rentrer à la ferme tranquillement, comme s’il revenait à pied de conclure un marché dans le voisinage. Il s’assit, il mangea un morceau de pain, avec du fromage. Puis, à toutes les questions, il répondit sans hâte, de l’air d’un homme qui n’avait jamais eu peur. Pourquoi donc l’aurait-on retenu ? Il n’avait rien fait de mal. Ce n’était pas lui qui avait tué le Prussien, n’est-ce pas ? Alors, il s’était contenté de dire aux autorités : « Cherchez, moi je ne sais rien. » Et il avait bien fallu le lâcher, ainsi que le maire, puisqu’on n’avait pas de preuves contre eux. Mais ses yeux de paysan rusé et goguenard luisaient, dans sa joie muette d’avoir roulé tous ces sales bougres, dont il commençait à avoir assez, à présent qu’ils le chicanaient sur la qualité de sa viande.

Décembre s’acheva, Jean voulut partir. Maintenant, sa jambe était solide, le docteur déclarait qu’il pouvait aller se battre. Et ce fut, pour Henriette, une grande peine, qu’elle s’efforça de cacher. Depuis la désastreuse bataille de Champigny, aucune nouvelle de Paris ne leur était venue. Ils savaient simplement que le régiment de Maurice, exposé à un feu terrible, avait perdu beaucoup d’hommes. Puis, toujours ce grand silence, aucune lettre, jamais la moindre ligne pour eux, lorsqu’il savait que des familles de Raucourt et de Sedan avaient reçu des dépêches, par des voies détournées. Peut-être le pigeon qui portait les nouvelles si ardemment attendues, avait-il rencontré quelque épervier vorace ; ou peut-être était-il tombé, à la lisière d’un bois, traversé par la balle d’un Prussien. Mais, surtout, ce qui les hantait, c’était la crainte que Maurice ne fût mort. Ce silence de la grande ville, là-bas, muette sous l’étreinte de l’investissement, était devenu, dans l’angoisse de leur attente, un silence de tombe. Ils avaient perdu l’espoir de rien apprendre, et, lorsque Jean exprima sa volonté formelle de partir, Henriette n’eut que cette plainte sourde :

— Mon Dieu ! c’est donc fini, je vais donc rester seule !

Le désir de Jean était d’aller rejoindre l’armée du Nord, que le général Faidherbe venait de reconstituer. Depuis que le corps du général de Manteuffel avait poussé jusqu’à Dieppe, cette armée défendait trois départements séparés du reste de la France, le Nord, le Pas-de-Calais et la Somme ; et le projet de Jean, d’une exécution facile, était simplement de gagner Bouillon, puis de faire le tour par la Belgique. Il savait qu’on achevait de former le 23e corps, avec tous les anciens soldats de Sedan et de Metz qu’on pouvait rallier. Il entendait dire que le général Faidherbe reprenait l’offensive, et il fixa définitivement son départ au dimanche suivant, lorsqu’il apprit la bataille de Pont-Noyelle, cette bataille au résultat indécis, que les Français avaient failli gagner.

Ce fut encore le docteur Dalichamp qui offrit de le conduire à Bouillon, dans son cabriolet. Il était d’un courage, d’une bonté inépuisables. À Raucourt, que ravageait le typhus, apporté par les Bavarois, il avait des malades dans toutes les maisons, en dehors des deux ambulances qu’il visitait, celle de Raucourt même et celle de Remilly. Son ardent patriotisme, son besoin de protester contre les inutiles violences, l’avaient deux fois fait arrêter, puis relâcher par les Prussiens. Aussi riait-il d’un bon rire, le matin où il arriva avec sa voiture, pour prendre Jean, heureux de faire échapper un autre de ces vaincus de Sedan, tout ce pauvre et brave monde, comme il disait, qu’il soignait, qu’il aidait de sa bourse. Jean, qui souffrait de la question d’argent, sachant Henriette pauvre, avait accepté les cinquante francs que le docteur lui offrait pour son voyage.

Le père Fouchard, pour les adieux, fit bien les choses. Il envoya Silvine chercher deux bouteilles de vin, il voulut que tout le monde bût un verre à l’extermination des Allemands. Lui, gros monsieur désormais, tenait son magot, caché quelque part ; et, tranquille depuis que les francs-tireurs des bois de Dieulet avaient disparu, traqués comme des fauves, il n’avait plus que le désir de jouir de la paix prochaine, lorsqu’elle serait conclue. Même, dans un accès de générosité, il venait de donner des gages à Prosper, pour l’attacher à la ferme, que le garçon, d’ailleurs, n’avait pas l’envie de quitter. Il trinqua avec Prosper, il voulut trinquer aussi avec Silvine, dont il avait eu un instant l’idée de faire sa femme, tant il la voyait sage, tout entière à sa besogne ; mais à quoi bon ? il sentait bien qu’elle ne se dérangerait plus, qu’elle serait encore là, lorsque Charlot, grandi, partirait comme soldat à son tour. Et, quand il eut trinqué avec le docteur, avec Henriette, avec Jean, il s’écria :

— À la santé de tous ! que chacun fasse son affaire et ne se porte pas plus mal que moi !

Henriette avait absolument voulu accompagner Jean jusqu’à Sedan. Il était en bourgeois, avec un paletot et un chapeau rond, prêtés par le docteur. Ce jour-là, le soleil luisait sur la neige, par le grand froid terrible. On ne devait que traverser la ville ; mais, lorsque Jean sut que son colonel était toujours chez les Delaherche, une grande envie lui vint d’aller le saluer ; et, en même temps, il remercierait le fabricant de ses bontés. Ce fut sa dernière douleur, dans cette ville de désastre et de deuil. Comme ils arrivaient à la fabrique de la rue Maqua, une fin tragique y bouleversait la maison. Gilberte s’effarait, madame Delaherche pleurait de grosses larmes silencieuses, tandis que son fils, remonté de ses ateliers, où le travail avait un peu repris, poussait des exclamations de surprise. On venait de trouver le colonel, sur le parquet de sa chambre, tombé comme une masse, mort. L’éternelle lampe brûlait seule, dans la pièce close. Appelé en hâte, un médecin n’avait pas compris, ne découvrant aucune cause probable, ni anévrisme, ni congestion. Le colonel était mort, foudroyé, sans qu’on sût d’où était venue la foudre ; et, le lendemain seulement, on ramassa un morceau de vieux journal, qui avait servi de couverture à un livre, et où se trouvait le récit de la reddition de Metz.

— Ma chère, dit Gilberte à Henriette, Monsieur de Gartlauben, tout à l’heure, en descendant l’escalier, a ôté son chapeau devant la porte de la pièce où repose le corps de mon oncle… C’est Edmond qui l’a vu, et, n’est-ce pas ? c’est un homme décidément très bien.

Jamais encore Jean n’avait embrassé Henriette. Avant de remonter dans le cabriolet, avec le docteur, il voulut la remercier de ses bons soins, de l’avoir soigné et aimé comme un frère. Mais il ne trouva pas les mots, il ouvrit les bras, il l’embrassa en sanglotant. Elle était éperdue, elle lui rendit son baiser. Quand le cheval partit, il se retourna, leurs mains s’agitèrent, tandis qu’ils répétaient d’une voix bégayante :

— Adieu ! adieu !

Cette nuit-là, Henriette, rentrée à Remilly, était de service à l’ambulance. Pendant sa longue veillée, elle fut encore prise d’une affreuse crise de larmes, et elle pleura, elle pleura infiniment, en étouffant sa peine entre ses deux mains jointes.


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