La Débâcle/Partie 3/Chapitre IV

G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 489-515).


IV


La chambre était une grande pièce carrelée, badigeonnée simplement à la chaux, qui avait autrefois servi de fruitier. On y sentait encore la bonne odeur des pommes et des poires ; et, pour tout meuble, il y avait là un lit de fer, une table de bois blanc et deux chaises, sans compter une vieille armoire en noyer, aux flancs immenses, où tenait tout un monde. Mais le calme y était d’une douceur profonde, on n’entendait que les bruits sourds de l’étable voisine, des coups affaiblis de sabots, des meuglements de bêtes. Par la fenêtre, tournée au midi, le clair soleil entrait. On voyait seulement un bout de coteau, un champ de blé que bordait un petit bois. Et cette chambre close, mystérieuse, était si bien cachée à tous les yeux, que personne au monde ne pouvait en soupçonner là l’existence.

Tout de suite, Henriette régla les choses : il fut entendu que, pour éviter les soupçons, elle seule et le docteur pénétreraient auprès de Jean. Jamais Silvine ne devait entrer, sans qu’elle l’appelât. De grand matin, le ménage était fait par les deux femmes ; puis, la journée entière, la porte restait comme murée. La nuit, si le blessé avait eu besoin de quelqu’un, il n’aurait eu qu’à taper au mur, car la pièce occupée par Henriette était voisine. Et ce fut ainsi que Jean se trouva brusquement séparé du monde, après des semaines de cohue violente, ne voyant plus que cette jeune femme si douce, dont le pas léger ne faisait aucun bruit. Il la revoyait telle qu’il l’avait vue, là-bas, à Sedan, pour la première fois, pareille à une apparition, avec sa bouche un peu grande, ses traits menus, ses beaux cheveux d’avoine mûre, s’occupant de lui d’un air d’infinie bonté.

Les premiers jours, la fièvre du blessé fut si intense, qu’Henriette ne le quitta guère. Chaque matin, en passant, le docteur Dalichamp entrait, sous le prétexte de la prendre, pour se rendre avec elle à l’ambulance ; et il examinait Jean, le pansait. La balle, après avoir cassé le tibia, étant ressortie, il s’étonnait du mauvais aspect de la plaie, il craignait que la présence d’une esquille, introuvable pourtant sous la sonde, ne l’obligeât à une résection de l’os. Il en avait causé avec Jean ; mais celui-ci, à la pensée d’un raccourcissement de la jambe, qui l’aurait rendu boiteux, s’était révolté : non, non ! il préférait mourir que de rester infirme. Et le docteur, laissant la blessure en observation, se contentait donc de la panser avec de la charpie imbibée d’huile d’olive et d’acide phénique, après avoir placé au fond de la plaie un drain, un tube de caoutchouc, pour l’écoulement du pus. Seulement, il l’avait averti que, s’il n’intervenait pas, la guérison pourrait être extrêmement longue. Dès la seconde semaine, cependant, la fièvre diminua, l’état devint meilleur, à la condition d’une immobilité complète.

Et l’intimité de Jean et d’Henriette, alors, se trouva réglée. Des habitudes leur vinrent, il leur semblait qu’ils n’avaient jamais vécu autrement, qu’ils devaient toujours vivre ainsi. Elle passait avec lui toutes les heures qu’elle ne donnait pas à l’ambulance, veillait à ce qu’il bût, à ce qu’il mangeât régulièrement, l’aidait à se retourner, d’une force de poignet qu’on n’aurait pas soupçonnée dans ses bras minces. Parfois ils causaient ensemble, le plus souvent ils ne disaient rien, surtout dans les commencements. Mais jamais ils n’avaient l’air de s’ennuyer, c’était une vie très douce, au fond de ce grand repos, lui tout massacré encore de la bataille, elle en robe de deuil, le cœur broyé par la perte qu’elle venait de faire. D’abord, il avait éprouvé quelque gêne, car il sentait bien qu’elle était au-dessus de lui, presque une dame, tandis qu’il n’avait jamais été qu’un paysan et qu’un soldat. À peine savait-il lire et écrire. Puis, il s’était rassuré un peu, en voyant qu’elle le traitait sans fierté, comme son égal, ce qui l’avait enhardi à se montrer ce qu’il était, intelligent à sa manière, à force de tranquille raison. D’ailleurs, lui-même s’étonnait d’avoir la sensation de s’être aminci, allégé, avec des idées nouvelles : était-ce l’abominable vie qu’il menait depuis deux mois ? Il sortait affiné de tant de souffrances physiques et morales. Mais ce qui acheva de le conquérir, ce fut de comprendre qu’elle n’en savait pas beaucoup plus que lui. Toute jeune, après la mort de sa mère, devenue la cendrillon, la petite ménagère ayant la charge de ses trois hommes, comme elle disait, son grand-père, son père et son frère, elle n’avait pas eu le temps d’apprendre. La lecture, l’écriture, un peu d’orthographe et de calcul, il ne fallait point lui en demander davantage. Et elle ne l’intimidait encore, elle ne lui apparaissait bien au-dessus de toutes les autres, que parce qu’il la savait d’une bonté supérieure, d’un courage extraordinaire, sous son apparence de petite femme effacée qui se plaisait aux menus soins de la vie.

Ils s’entendirent tout de suite, en causant de Maurice. Si elle se dévouait ainsi, c’était pour l’ami, pour le frère de Maurice, le brave homme secourable envers qui elle payait à son tour une dette de son cœur. Elle était pleine de gratitude, d’une affection qui grandissait, à mesure qu’elle le connaissait mieux, simple et sage, de cerveau solide ; et lui, qu’elle soignait comme un enfant, contractait une dette d’infinie reconnaissance, lui aurait baisé les mains, pour chaque tasse de bouillon qu’elle lui donnait. Entre eux, ce lien de tendre sympathie allait en se resserrant chaque jour, dans cette solitude profonde où ils vivaient, agités des mêmes peines. Quand ils avaient épuisé les souvenirs, les détails qu’elle lui demandait sans se lasser sur leur douloureuse marche de Reims à Sedan, la même question revenait toujours : que faisait Maurice à cette heure ? pourquoi n’écrivait-il pas ? Paris était-il donc complètement investi, qu’ils ne recevaient plus de nouvelles ? Ils n’avaient encore eu de lui qu’une lettre, datée de Rouen, trois jours après son départ, dans laquelle il expliquait, en quelques lignes, comment il venait de débarquer dans cette ville, à la suite d’un large détour, pour atteindre Paris. Et plus rien depuis une semaine, l’absolu silence.

Le matin, lorsque le docteur Dalichamp avait pansé le blessé, il aimait à s’oublier là, pendant quelques minutes. Même il revenait parfois le soir, s’attardait davantage ; et il était ainsi le seul lien avec le monde, ce vaste monde du dehors, si bouleversé de catastrophes. Les nouvelles n’entraient que par lui, il avait un cœur ardent de patriote qui débordait de colère et de chagrin, à chaque défaite. Aussi ne parlait-il guère que de la marche envahissante des Prussiens, dont le flot, depuis Sedan, s’étendait peu à peu sur toute la France, comme une marée noire. Chaque jour apportait son deuil, et il restait accablé sur l’une des deux chaises, contre le lit, il disait la situation de plus en plus grave, avec des gestes tremblants. Souvent, il avait les poches bourrées de journaux belges, qu’il laissait. À des semaines de distance, l’écho de chaque désastre arrivait ainsi au fond de cette chambre perdue, rapprochant encore, dans une commune angoisse, les deux pauvres êtres souffrants qui s’y trouvaient renfermés.

Et ce fut de la sorte qu’Henriette dans de vieux journaux, lut à Jean les événements de Metz, les grandes batailles héroïques qui avaient recommencé par trois fois, à un jour de distance. Elles dataient de cinq semaines déjà, mais il les ignorait encore, il les écoutait, le cœur serré de retrouver là-bas les misères et les défaites dont il avait souffert. Dans le silence frissonnant de la pièce, pendant qu’Henriette, de sa voix un peu chantante d’écolière appliquée, détachait nettement chaque phrase, l’histoire lamentable se déroulait. Après Frœschwiller, après Spickeren, au moment où le 1er corps, écrasé, entraînait le 5e dans sa déroute, les autres corps, échelonnés de Metz à Bitche, hésitaient, refluaient dans la consternation de ces désastres, finissaient par se concentrer en avant du camp retranché, sur la rive droite de la Moselle. Mais quel temps précieux perdu, au lieu de hâter, vers Paris, une retraite qui allait devenir si difficile ! L’empereur avait dû céder le commandement au maréchal Bazaine, dont on attendait la victoire. Alors, le 14, c’était Borny, l’armée attaquée au moment où elle se décidait enfin à passer sur la rive gauche, ayant contre elle deux armées allemandes, celle de Steinmetz immobile en face du camp retranché qu’elle menaçait, celle de Frédéric-Charles qui avait franchi le fleuve en amont et qui remontait le long de la rive gauche, pour couper Bazaine du reste de la France, Borny dont les premiers coups de feu n’avaient éclaté qu’à trois heures du soir, Borny cette victoire sans lendemain, qui laissa les corps français maîtres de leurs positions, mais qui les immobilisa, à cheval sur la Moselle, pendant que le mouvement tournant de la deuxième armée allemande s’achevait. Puis, le 16, c’était Rézonville, tous les corps enfin sur la rive gauche, le 3e et le 4e seulement en arrière, attardés dans l’effroyable encombrement qui se produisait au carrefour des routes d’Étain et de Mars-la-Tour, l’attaque audacieuse de la cavalerie et de l’artillerie prussiennes coupant ces routes dès le matin, la bataille lente et confuse que, jusqu’à deux heures, Bazaine aurait pu gagner, n’ayant qu’une poignée d’hommes à culbuter devant lui, et qu’il avait fini par perdre, dans son inexplicable crainte d’être coupé de Metz, la bataille immense, couvrant des lieues de coteaux et de plaines, où les Français, attaqués de front et de flanc, avaient fait des prodiges pour ne pas marcher en avant, laissant à l’ennemi le temps de se concentrer, travaillant d’eux-mêmes au plan prussien qui était de les faire rétrograder de l’autre côté du fleuve. Le 18 enfin, après le retour devant le camp retranché, c’était Saint-Privat, la lutte suprême, un front d’attaque de treize kilomètres, deux cent mille Allemands, avec sept cents canons, contre cent vingt mille Français, n’ayant que cinq cents pièces, les Allemands la face tournée vers l’Allemagne, les Français, vers la France, comme si les envahisseurs étaient devenus les envahis, dans le singulier pivotement qui venait de se produire, la plus effrayante mêlée à partir de deux heures, la garde prussienne repoussée, hachée, Bazaine longtemps victorieux, fort de son aile gauche inébranlable, jusqu’au moment, vers le soir, où l’aile droite, plus faible, avait dû abandonner Saint-Privat, au milieu d’un horrible carnage, entraînant avec elle toute l’armée, battue, rejetée sous Metz, enserrée désormais dans un cercle de fer.

À chaque instant, pendant qu’Henriette lisait, Jean l’interrompait pour dire :

— Ah bien ! nous autres qui, depuis Reims, attendions Bazaine !

La dépêche du maréchal, datée du 19, après Saint-Privat, dans laquelle il parlait de reprendre son mouvement de retraite, par Montmédy, cette dépêche qui avait décidé la marche en avant de l’armée de Châlons, ne paraissait être que le rapport d’un général battu, désireux d’atténuer sa défaite ; et plus tard, le 29 seulement, lorsque la nouvelle de cette approche d’une armée de secours lui était parvenue, au travers des lignes prussiennes, il avait bien tenté un dernier effort, sur la rive droite, à Noiseville, mais si mollement, que, le 1er septembre, le jour même où l’armée de Châlons était écrasée à Sedan, celle de Metz se repliait, définitivement paralysée, morte pour la France. Le maréchal, qui, jusque-là, avait pu n’être qu’un capitaine médiocre, négligeant de passer lorsque les routes restaient ouvertes, véritablement barré ensuite par des forces supérieures, allait devenir maintenant, sous l’empire de préoccupations politiques, un conspirateur et un traître.

Mais, dans les journaux que le docteur Dalichamp apportait, Bazaine restait le grand homme, le brave soldat, dont la France attendait encore son salut. Et Jean se faisait relire des passages, pour bien comprendre comment la troisième armée allemande, avec le prince royal de Prusse, avait pu les poursuivre, tandis que la première et la deuxième bloquaient Metz, toutes les deux si fortes en hommes et en canons, qu’il était devenu possible d’y puiser et d’en détacher cette quatrième armée, qui, sous les ordres du prince royal de Saxe, avait achevé le désastre de Sedan. Puis, renseigné enfin, sur ce lit de douleur où le clouait sa blessure, il se forçait quand même à l’espoir.

— C’est donc ça que nous n’avons pas été les plus forts !… N’importe, on donne les chiffres : Bazaine a cent cinquante mille hommes, trois cent mille fusils, plus de cinq cents canons ; et bien sûr qu’il leur ménage un sacré coup de sa façon.

Henriette hochait la tête, se rangeait à son avis, pour ne pas l’assombrir davantage. Elle se perdait au milieu de ces vastes mouvements de troupes, mais elle sentait le malheur inévitable. Sa voix restait claire, elle aurait lu ainsi pendant des heures, simplement heureuse de l’amuser. Parfois, pourtant, à un récit de massacre, elle bégayait, les yeux emplis d’un brusque flot de larmes. Sans doute, elle venait de penser à son mari foudroyé là-bas, poussé du pied par l’officier bavarois, contre le mur.

— Si ça vous fait trop de peine, disait Jean surpris, il ne faut plus me lire les batailles.

Mais elle se remettait tout de suite, très douce et complaisante.

— Non, non, pardonnez-moi, je vous assure que ça me fait plaisir aussi.

Un soir des premiers jours d’octobre, comme un vent furieux soufflait au dehors, elle revint de l’ambulance, elle entra dans la chambre, très émue, en disant :

— Une lettre de Maurice ! c’est le docteur qui vient de me la remettre.

Chaque matin, tous deux s’étaient inquiétés davantage, de ce que le jeune homme ne donnait aucun signe d’existence ; et surtout, depuis une grande semaine que le bruit courait du complet investissement de Paris, ils désespéraient de recevoir des nouvelles, anxieux, se demandant ce qu’il avait pu devenir, après avoir quitté Rouen. Maintenant, ce silence leur était expliqué, la lettre qu’il avait adressée de Paris au docteur Dalichamp, le 18, le jour même où partaient les derniers trains pour le Havre, venait de faire un détour énorme et n’arrivait que par miracle, après s’être égarée vingt fois en route.

— Ah ! le cher petit ! s’écria Jean, tout heureux. Lisez-moi ça bien vite.

Le vent redoublait de violence, la fenêtre craquait comme sous des coups de bélier. Et Henriette, ayant apporté la lampe sur la table, contre le lit, se mit à lire, si près de Jean, que leurs cheveux se touchaient. Il faisait là très doux, très bon, dans cette chambre si calme, au milieu de la tempête du dehors.

C’était une longue lettre de huit pages, dans laquelle Maurice, d’abord, expliquait comment, dès son arrivée, le 16, il avait eu la chance de se faire engager dans un régiment de ligne, dont on complétait l’effectif. Ensuite, il revenait sur les faits, il racontait avec une fièvre extraordinaire ce qu’il avait appris, les événements de ce mois terrible, Paris calmé après la stupeur douloureuse de Wissembourg et de Frœschwiller, se reprenant à l’espoir d’une revanche, retombant dans des illusions nouvelles, la légende victorieuse de l’armée, le commandement de Bazaine, la levée en masse, des victoires imaginaires, des hécatombes de Prussiens que les ministres eux-mêmes racontaient à la tribune. Et, tout d’un coup, il disait comment la foudre, une seconde fois, venait d’éclater sur Paris, le 3 septembre : les espérances broyées, la ville ignorante, confiante, abattue sous cet écrasement du destin, les cris de : Déchéance ! déchéance ! retentissant dès le soir sur les boulevards, la courte et lugubre séance de nuit où Jules Favre avait lu la proposition de cette déchéance réclamée par le peuple. Puis, le lendemain, c’était le 4 septembre, l’effondrement d’un monde, le second Empire emporté dans la débâcle de ses vices et de ses fautes, le peuple entier par les rues, un torrent d’un demi-million d’hommes emplissant la place de la Concorde, au grand soleil de ce beau dimanche, roulant jusqu’aux grilles du Corps législatif que barraient à peine une poignée de soldats, la crosse en l’air, défonçant les portes, envahissant la salle des séances, d’où Jules Favre, Gambetta et d’autres députés de la gauche allaient partir pour proclamer la République à l’Hôtel de Ville, tandis que, sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois, une petite porte du Louvre s’entr’ouvrait, donnait passage à l’impératrice régente, vêtue de noir, accompagnée d’une seule amie, toutes les deux tremblantes, fuyantes, blotties au fond du fiacre de rencontre qui les cahotait loin des Tuileries, au travers desquelles, maintenant, coulait la foule. Ce même jour, Napoléon iii avait quitté l’auberge de Bouillon où il venait de passer la première nuit d’exil, en route pour Wilhelmshoe.

D’un air grave, Jean interrompit Henriette.

— Alors, à cette heure, nous sommes en République ?… Tant mieux si ça nous aide à battre les Prussiens !

Mais il branlait la tête, on lui avait toujours fait peur de la République, lorsqu’il était paysan. Et puis, devant l’ennemi, ça ne lui semblait guère bon, de n’être pas d’accord. Enfin, il fallait bien qu’il vînt autre chose, puisque l’Empire était pourri décidément, et que personne n’en voulait plus.

Henriette acheva la lettre, qui finissait en signalant l’approche des Allemands. Le 13, le jour même où une délégation du gouvernement de la Défense nationale s’installait à Tours, on les avait vus, à l’est de Paris, s’avancer jusqu’à Lagny. Le 14 et le 15, ils étaient aux portes, à Créteil et à Joinville-le-Pont. Mais, le 18, le matin où il avait écrit, Maurice ne paraissait pas croire encore à la possibilité d’investir Paris complètement, repris d’une belle confiance, regardant le siège comme une tentative insolente et hasardée qui échouerait avant trois semaines, comptant sur les armées de secours que la province allait sûrement envoyer, sans parler de l’armée de Metz, en marche déjà, par Verdun et Reims. Et les anneaux de la ceinture de fer s’étaient rejoints, avaient bouclé Paris, et Paris maintenant, séparé du monde, n’était plus que la prison géante de deux millions de vivants, d’où ne venait qu’un silence de mort.

— Ah ! mon dieu ! murmura Henriette oppressée, combien de temps tout cela durera-t-il, et le reverrons-nous jamais !

Une rafale plia les arbres, au loin, fit gémir les vieilles charpentes de la ferme. Si l’hiver devait être dur, quelles souffrances pour les pauvres soldats, sans feu, sans pain, qui se battraient dans la neige !

— Bah ! conclut Jean, elle est très gentille, sa lettre, et ça fait plaisir d’avoir des nouvelles… Il ne faut jamais désespérer.

Alors, jour à jour, le mois d’octobre s’écoula, des cieux gris et tristes, où le vent ne cessait que pour ramener bientôt des vols plus sombres de nuages. La plaie de Jean se cicatrisait avec une lenteur infinie, le drain ne donnait toujours pas le pus louable, qui aurait permis au docteur de l’enlever ; et le blessé s’était beaucoup affaibli, s’obstinant à refuser toute opération, dans sa peur de rester infirme. Une attente résignée, que parfois coupaient des anxiétés brusques, sans cause précise, semblait à présent endormir la petite chambre perdue, au fond de laquelle les nouvelles n’arrivaient que lointaines, vagues, comme au réveil d’un cauchemar. L’abominable guerre, les massacres, les désastres, continuaient là-bas, quelque part, sans qu’on sût jamais la vérité vraie, sans qu’on entendît autre chose que la grande clameur sourde de la patrie égorgée. Et le vent emportait les feuilles sous le ciel livide, et il y avait de longs silences profonds, dans la campagne nue, où ne passaient que les croassements des corbeaux, annonçant un hiver rigoureux.

Un des sujets de conversation était devenu l’ambulance, dont Henriette ne sortait guère que pour tenir compagnie à Jean. Le soir, quand elle était de retour, il la questionnait, connaissait chacun de ses blessés, voulait savoir ceux qui mouraient, ceux qui guérissaient ; et elle-même, sur ces choses dont son cœur était plein, ne tarissait pas, racontait ses journées jusque dans leurs infimes détails.

— Ah ! répétait-elle toujours, les pauvres enfants, les pauvres enfants !

Ce n’était plus, en pleine bataille, l’ambulance où coulait le sang frais, où les amputations se faisaient dans les chairs saines et rouges. C’était l’ambulance tombée à la pourriture d’hôpital, sentant la fièvre et la mort, toute moite des lentes convalescences, des agonies interminables. Le docteur Dalichamp avait eu les plus grandes peines à se procurer les lits, les matelas, les draps nécessaires ; et, chaque jour encore, l’entretien de ses malades, le pain, la viande, les légumes secs, sans parler des bandes, des compresses, des appareils, l’obligeait à des miracles. Les Prussiens établis à l’hôpital militaire de Sedan lui ayant tout refusé, même du chloroforme, il faisait tout venir de Belgique. Pourtant, il avait accueilli les blessés allemands aussi bien que les blessés français, il soignait surtout une douzaine de Bavarois, ramassés à Bazeilles. Ces hommes ennemis, qui s’étaient rués les uns à la gorge des autres, gisaient maintenant côte à côte, dans la bonne entente de leurs communes souffrances. Et quel séjour d’épouvante et de misère, ces deux longues salles de l’ancienne école de Remilly, qui contenaient une cinquantaine de lits chacune, sous la grande clarté pâle des hautes fenêtres !

Dix jours après la bataille, on avait encore amené des blessés, oubliés, retrouvés dans les coins. Quatre étaient restés dans une maison vide de Balan, sans aucun soin médical, vivant on ne savait comment, grâce à la charité de quelque voisin sans doute ; et leurs blessures fourmillaient de vers, ils étaient morts, empoisonnés par ces plaies immondes. C’était cette purulence que rien ne pouvait combattre, qui soufflait et vidait des rangées de lits. Dès la porte, une odeur de nécrose prenait à la gorge. Les drains suppuraient, laissaient tomber goutte à goutte le pus fétide. Souvent, il fallait rouvrir les chairs, en extraire encore des esquilles ignorées. Puis, des abcès se déclaraient, des flux qui allaient crever plus loin. Épuisés, amaigris, la face terreuse, les misérables enduraient toutes les tortures. Les uns, abattus, sans souffle, passaient leurs journées sur le dos, les paupières closes et noires, ainsi que des cadavres à demi décomposés déjà. Les autres, sans sommeil, agités d’une insomnie inquiète, trempés d’abondantes sueurs, s’exaltaient, comme si la catastrophe les eût frappés de folie. Et, qu’ils fussent violents ou calmes, quand le frisson de la fièvre infectieuse les gagnait, c’était la fin, le poison triomphant, volant des uns aux autres, les emportant tous dans le même flot de pourriture victorieuse.

Mais il y avait surtout la salle des damnés, de ceux qui étaient frappés de dysenterie, de typhus, de variole. Beaucoup avaient la variole noire. Ils se remuaient, criaient dans un délire incessant, se dressaient sur leur lit, debout comme des spectres. D’autres, touchés aux poumons, se mouraient de pneumonie, avec des toux affreuses. D’autres, qui hurlaient, n’étaient soulagés que sous le filet d’eau froide, dont on rafraîchissait continuellement leurs blessures. C’était l’heure attendue, l’heure du pansement, qui seule amenait un peu de calme, aérait les lits, délassait les corps raidis à la longue dans la même position. Et c’était aussi l’heure redoutée, car pas un jour ne se passait, sans que le docteur, en examinant les plaies, eût le chagrin de remarquer sur la peau de quelque pauvre diable des points bleuâtres, les taches de la gangrène envahissante. L’opération avait lieu le lendemain. Encore un bout de jambe ou de bras coupé. Parfois même, la gangrène montait plus haut, il fallait recommencer, jusqu’à ce qu’on eût rogné tout le membre. Puis, l’homme entier y passait, il avait le corps envahi par les plaques livides du typhus, il fallait l’emmener, vacillant, ivre et hagard, dans la salle des damnés, où il succombait, la chair morte déjà et sentant le cadavre, avant l’agonie.

Chaque soir, à son retour, Henriette répondait aux questions de Jean, la voix tremblante de la même émotion :

— Ah ! les pauvres enfants, les pauvres enfants !

Et c’étaient des détails toujours semblables, les quotidiens tourments de cet enfer. On avait désarticulé une épaule, tranché un pied, procédé à la résection d’un humérus ; mais la gangrène ou l’infection purulente pardonnerait-elle ? Ou bien, on venait encore d’en enterrer un, le plus souvent un Français, parfois un Allemand. Il était rare qu’une journée s’achevât sans qu’une bière furtive, faite à la hâte de quatre planches, sortît de l’ambulance au crépuscule, accompagnée d’un seul infirmier, souvent de la jeune femme elle-même, pour qu’un homme ne fût pas enfoui comme un chien. Dans le petit cimetière de Remilly, on avait ouvert deux tranchées ; et ils dormaient tous côte à côte, les Allemands à gauche, les Français à droite, réconciliés dans la terre.

Jean, sans les avoir jamais vus, finissait par s’intéresser à certains blessés. Il demandait de leurs nouvelles.

— Et « Pauvre enfant », comment va-t-il, aujourd’hui ?

C’était un petit troupier, un soldat du 5e de ligne, engagé volontaire, qui n’avait pas vingt ans. Le surnom de « Pauvre enfant » lui était resté, parce que, sans cesse, il répétait ces mots en parlant de lui ; et, comme, un jour, on lui en demandait la raison, il avait répondu que c’était sa mère qui l’appelait toujours ainsi. Pauvre enfant en effet, car il se mourait d’une pleurésie, déterminée par une blessure au flanc gauche.

— Ah ! le cher garçon, disait Henriette, qui s’était prise pour lui d’une affection maternelle, il ne va pas bien, il a toussé toute la journée… ça me fend le cœur, de l’entendre.

— Et votre ours, votre Gutmann ? reprenait Jean, avec un faible sourire. Le docteur a-t-il meilleur espoir ?

— Oui, peut-être le sauvera-t-on. Mais il souffre horriblement.

Bien que la pitié fût grande, tous deux ne pouvaient parler de Gutmann sans une sorte de gaieté attendrie. Lorsque la jeune femme était entrée à l’ambulance, le premier jour, elle avait eu le saisissement de reconnaître, dans ce soldat bavarois, l’homme à la barbe et aux cheveux rouges, aux gros yeux bleus, au large nez carré, qui l’avait emportée entre ses bras, à Bazeilles, pendant qu’on fusillait son mari. Lui, également, la reconnut ; mais il ne pouvait parler, une balle, entrée par la nuque, lui avait enlevé la moitié de la langue. Et, après deux jours d’un recul d’horreur, d’un involontaire frisson, chaque fois qu’elle s’approchait de son lit, elle fut conquise par les regards désespérés et très doux dont il la suivait. N’était-ce donc plus le monstre, au poil éclaboussé de sang, aux prunelles chavirées de rage, qui la hantait d’un affreux souvenir ? Il lui fallait un effort pour le retrouver maintenant chez ce malheureux, l’air si bonhomme, si docile, au milieu de ses atroces souffrances. Son cas, peu fréquent, cette infirmité brusque, touchait l’ambulance entière. On n’était même pas bien sûr qu’il se nommât Gutmann, on l’appelait ainsi, parce que l’unique son qu’il arrivait à proférer était un grognement de deux syllabes qui faisait à peu près ce nom. Sur tout le reste, on croyait seulement savoir qu’il était marié et qu’il avait des enfants. Il devait comprendre quelques mots de français, il répondait parfois d’un signe violent de la tête. Marié ? oui, oui ! Des enfants ? oui, oui ! Son attendrissement, un jour, à voir de la farine, avait encore fait supposer qu’il pouvait être meunier. Et rien autre. Où était-il, le moulin ? Dans quel lointain village de la Bavière pleuraient-ils à cette heure, les enfants et la femme ? Allait-il donc mourir, inconnu, sans nom, laissant les siens, là-bas, dans une éternelle attente ?

— Aujourd’hui, raconta un soir Henriette à Jean, Gutmann m’a envoyé des baisers… Je ne lui donne plus à boire, je ne lui rends plus le moindre service, sans qu’il porte les doigts à ses lèvres, dans un geste fervent de reconnaissance… Il ne faut pas sourire, c’est trop terrible, que d’être ainsi comme enterré, avant l’heure.

Cependant, vers la fin d’octobre, Jean alla mieux. Le docteur consentit à enlever le drain, bien qu’il restât soucieux ; et la plaie parut pourtant se cicatriser assez vite. Déjà, le convalescent se levait, passait des heures à marcher dans la chambre, à s’asseoir devant la fenêtre, attristé par le vol des nuages. Puis, il s’ennuya, il parla de s’occuper à quelque chose, de se rendre utile dans la ferme. Un de ses malaises secrets était la question d’argent, car il pensait bien que ses deux cents francs avaient dû être dépensés, depuis six grandes semaines. Pour que le père Fouchard continuât à lui faire bonne mine, il fallait donc qu’Henriette payât. Cette pensée lui devenait pénible, il n’osait s’en expliquer avec elle, et il éprouva un véritable soulagement, lorsqu’il fut convenu qu’on le donnerait comme un nouveau garçon, chargé, avec Silvine, des soins intérieurs, pendant que Prosper s’occupait de la culture, au dehors.

Malgré l’abomination des temps, un garçon de plus n’était pas de trop, chez le père Fouchard, dont les affaires prospéraient. Tandis que râlait le pays entier, saigné aux quatre membres, il avait trouvé le moyen d’élargir tellement son commerce de boucher ambulant, qu’il abattait à cette heure le triple et le quadruple de bêtes. On racontait comment, dès le 31 août, il avait fait des marchés superbes avec les Prussiens. Lui, qui, le 30, défendait sa porte contre les soldats du 7e corps, le fusil au poing, refusant de leur vendre une miche, leur criant que la maison était vide, s’était établi marchand de tout, le 31, à l’apparition du premier soldat ennemi, avait déterré de ses caves des provisions extraordinaires, ramené des trous inconnus, où il les avait cachés, de véritables troupeaux. Et, depuis ce jour, il était un des plus gros fournisseurs de viande des armées allemandes, étonnant d’adresse pour placer sa marchandise et se la faire payer, entre deux réquisitions. Les autres souffraient de l’exigence parfois brutale des vainqueurs : lui n’avait pas encore fourni un boisseau de farine, un hectolitre de vin, un quartier de bœuf, sans trouver au bout du bel argent sonnant. On en causait bien, dans Remilly, on trouvait cela vilain de la part d’un homme qui venait de perdre à la guerre son fils, dont il ne visitait point la tombe, que Silvine seule entretenait. Mais, tout de même, on le respectait, de s’enrichir, quand les plus malins y laissaient leur peau. Et lui, goguenard, haussait les épaules, grognait, avec sa carrure têtue :

— Patriote, patriote, je le suis plus qu’eux tous !… C’est donc être patriote que de foutre gratis aux Prussiens de la nourriture, par-dessus la tête ? Moi, je leur fais tout payer… On verra, on verra ça, plus tard !

Jean, dès le second jour, resta trop longtemps debout, et les sourdes craintes du docteur se réalisèrent : la plaie s’était rouverte, une inflammation considérable fit enfler la jambe, il dut reprendre le lit. Dalichamp finit par soupçonner la présence d’une esquille, que l’effort des deux journées d’exercice avait achevé de détacher. Il la chercha, fut assez heureux pour l’extraire. Mais cela n’alla pas sans une secousse, une fièvre violente, qui épuisèrent Jean de nouveau. Jamais encore, il n’était tombé à un pareil état de faiblesse. Et Henriette reprit sa place de garde fidèle, dans la chambre, que l’hiver attristait et glaçait. On était aux premiers jours de novembre, le vent d’est avait apporté déjà une bourrasque de neige, il faisait très froid, entre les quatre murs vides, sur le carreau nu. Comme il n’y avait pas de cheminée, ils se décidèrent à faire mettre un poêle, dont le ronflement égaya un peu leur solitude.

Les jours coulaient, monotones, et cette première semaine de la rechute fut certainement pour Jean et pour Henriette la plus mélancolique de leur longue intimité forcée. La souffrance ne cesserait donc pas ? toujours le danger allait-il renaître, sans qu’on pût espérer la fin de tant de misères ? Leur pensée volait à chaque heure vers Maurice, dont ils n’avaient plus eu de nouvelles. On leur disait bien que d’autres recevaient des lettres, des billets minces apportés par des pigeons voyageurs. Sans doute, le coup de feu de quelque allemand avait tué, au passage, dans le grand ciel libre, le pigeon qui portait leur joie et leur tendresse, à eux. Tout semblait se reculer, s’éteindre et disparaître, au fond de l’hiver précoce. Les bruits de la guerre ne leur parvenaient qu’après des retards considérables, les rares journaux que le docteur Dalichamp leur apportait encore, dataient souvent d’une semaine. Et leur tristesse était faite beaucoup de leur ignorance, de ce qu’ils ne savaient pas et de ce qu’ils devinaient, du long cri de mort qu’ils entendaient malgré tout, dans le silence de la campagne, autour de la ferme.

Un matin, le docteur arriva bouleversé, les mains tremblantes. Il tira un journal belge de sa poche, le jeta sur le lit, en s’écriant :

— Ah ! mes amis, la France est morte, Bazaine vient de trahir !

Jean, adossé contre deux oreillers, somnolent, se réveilla.

— Comment, de trahir ?

— Oui, il a livré Metz et l’armée. C’est le coup de Sedan qui recommence, et cette fois c’est le reste de notre chair et de notre sang.

Puis, reprenant le journal, lisant :

— Cent cinquante mille prisonniers, cent cinquante-trois aigles et drapeaux, cinq cent quarante et un canons de campagne, soixante-seize mitrailleuses, huit cents canons de forteresse, trois cent mille fusils, deux mille voitures d’équipages militaires, du matériel pour quatre-vingt-cinq batteries…

Et il continua, donnant les détails : le maréchal Bazaine, enfermé dans Metz avec l’armée, réduit à l’impuissance, ne faisant aucun effort pour rompre le cercle de fer qui l’enserrait ; ses rapports suivis avec le prince Frédéric-Charles, ses troubles et hésitantes combinaisons politiques, son ambition de jouer un rôle décisif qu’il ne semblait pas avoir bien déterminé lui-même ; puis, toute la complication des pourparlers, des envois d’émissaires, louches et menteurs, à M. de Bismarck, au roi Guillaume, à l’impératrice régente, qui, finalement, devait refuser de traiter avec l’ennemi, sur les bases d’une cession de territoire ; et la catastrophe inéluctable, le destin achevant son œuvre, la famine dans Metz, la capitulation forcée, les chefs et les soldats réduits à accepter les dures conditions des vainqueurs. La France n’avait plus d’armée.

— Nom de Dieu ! jura sourdement Jean, qui ne comprenait pas tout, mais pour qui, jusque-là, Bazaine était resté le grand capitaine, l’unique sauveur possible. Alors, quoi, qu’est-ce qu’on va faire ? qu’est-ce qu’ils deviennent, à Paris ?

Le docteur, justement, passait aux nouvelles de Paris, qui étaient désastreuses. Il fit remarquer que le journal portait la date du 5 novembre. La reddition de Metz était du 27 octobre, et la nouvelle n’en avait été connue à Paris que le 30. Après les échecs subis déjà à Chevilly, à Bagneux, à la Malmaison, après le combat et la perte du Bourget, cette nouvelle avait éclaté en coup de foudre, au milieu de la population désespérée, irritée de la faiblesse et de l’impuissance du gouvernement de la défense nationale. Aussi, le lendemain, le 31 octobre, toute une insurrection avait-elle grondé, une foule immense s’étouffant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, envahissant les salles, retenant prisonniers les membres du gouvernement, que la garde nationale avait enfin délivrés, dans la crainte de voir triompher les révolutionnaires qui réclamaient la Commune. Et le journal belge ajoutait les réflexions les plus insultantes pour le grand Paris, que la guerre civile déchirait, au moment où l’ennemi était aux portes. N’était-ce pas la décomposition finale, la flaque de boue et de sang où allait s’effondrer un monde ?

— C’est bien vrai, murmura Jean tout pâle, on ne se cogne pas, quand les Prussiens sont là !

Henriette, qui n’avait rien dit encore, évitant d’ouvrir la bouche, dans ces choses de la politique, ne put retenir un cri. Elle ne pensait qu’à son frère.

— Mon Dieu ! pourvu que Maurice, qui a mauvaise tête, ne se mêle pas à toutes ces histoires !

Il y eut un silence, et le docteur, ardent patriote, reprit :

— N’importe, s’il n’y a plus de soldats, il en poussera d’autres. Metz s’est rendu, Paris lui-même peut se rendre, la France ne finira pas… Oui, comme disent nos paysans, le coffre est bon, et nous vivrons quand même !

Mais on voyait qu’il se forçait à l’espérance. Il parla de la nouvelle armée qui se formait sur la Loire, et dont les débuts, du côté d’Arthenay, n’avaient pas été très heureux : elle allait s’aguerrir, elle marcherait au secours de Paris. Il était surtout enfiévré par les proclamations de Gambetta, parti en ballon de Paris le 7 octobre, dès le surlendemain installé à Tours, appelant tous les citoyens sous les armes, parlant un langage si mâle et si sage à la fois, que le pays entier se donnait à cette dictature de salut public. Et n’était-il pas question de former une autre armée dans le Nord, une autre armée dans l’Est, de faire sortir des soldats de terre, par la seule force de la foi ? C’était le réveil de la province, l’indomptable volonté de créer tout ce qui manquait, de lutter jusqu’au dernier sou et jusqu’à la dernière goutte de sang.

— Bah ! conclut le docteur, en se levant pour partir, j’ai souvent condamné des malades qui étaient debout huit jours plus tard.

Jean eut un sourire.

— Docteur, guérissez-moi vite, que j’aille là-bas reprendre mon poste.

Cependant, Henriette et lui gardèrent une grande tristesse de ces mauvaises nouvelles. Il y eut, le soir même, une rafale de neige, et le lendemain, lorsque Henriette, toute frissonnante, rentra de l’ambulance, elle annonça que Gutmann était mort. Ce grand froid décimait les blessés, vidait les rangées de lits. Le misérable muet, la bouche amputée de sa langue, avait râlé deux jours. Pendant les dernières heures, elle était restée à son chevet, tant il la regardait d’un regard suppliant. Il lui parlait de ses yeux en larmes, il lui disait peut-être son vrai nom, le nom du village lointain, dans lequel une femme et des enfants l’attendaient. Et il s’en était allé inconnu, en lui envoyant, de ses doigts tâtonnants, un dernier baiser, comme pour la remercier encore de ses bons soins. Elle fut seule à l’accompagner au cimetière, où la terre gelée, cette lourde terre étrangère, tomba sourdement sur son cercueil de sapin, avec des paquets de neige.

Puis, de nouveau, le lendemain, Henriette dit à son retour :

— « Pauvre enfant » est mort.

Pour celui-ci, elle était en pleurs.

— Si vous l’aviez vu, dans son délire ! Il m’appelait : Maman ! maman ! et il me tendait des bras si tendres, que j’ai dû le prendre sur mes genoux… Ah ! le malheureux, la souffrance l’avait tellement diminué qu’il ne pesait pas plus lourd qu’un petit garçon… Et je l’ai bercé pour qu’il mourût content, oui ! je l’ai bercé, moi qu’il appelait sa mère et qui n’avais que quelques années de plus que lui… Il pleurait, je ne pouvais me retenir de pleurer moi-même, et je pleure encore…

Elle suffoquait, elle dut s’interrompre.

— Quand il est mort, il a balbutié à plusieurs reprises ces mots dont il se surnommait : Pauvre enfant, pauvre enfant… Oh ! oui, certes, de pauvres enfants, tous ces braves garçons, quelques-uns si jeunes, dont votre abominable guerre emporte les membres et qu’elle fait tant souffrir, avant de les coucher dans la terre !

Chaque jour, maintenant, Henriette rentrait de la sorte, bouleversée par quelque agonie, et cette souffrance des autres les rapprochait encore, pendant les tristes heures qu’ils vivaient si seuls, au fond de la grande chambre paisible. Heures bien douces pourtant, car la tendresse était venue, une tendresse qu’ils croyaient fraternelle, entre leurs deux cœurs qui avaient peu à peu appris à se connaître. Lui, d’un esprit si réfléchi, s’était haussé, dans leur intimité continue ; et elle, à le voir bon et raisonnable, ne songeait même plus qu’il était un humble, ayant conduit la charrue avant de porter le sac. Ils s’entendaient très bien, ils faisaient un excellent ménage, comme disait Silvine, avec son sourire grave. Aucune gêne d’ailleurs n’était née entre eux, elle continuait à lui soigner sa jambe, sans que jamais leurs regards clairs se fussent détournés. Toujours en noir, dans ses vêtements de veuve, elle semblait avoir cessé d’être une femme.

Jean, toutefois, durant les longues après-midi où il se retrouvait seul, ne pouvait s’empêcher de songer. Ce qu’il éprouvait pour elle, c’était une reconnaissance infinie, une sorte de respect dévot, qui lui aurait fait écarter, comme sacrilège, toute pensée d’amour. Et, cependant, il se disait que, s’il avait eu une femme comme celle-là, si tendre, si douce, si active, la vie serait devenue une véritable existence de paradis. Son malheur, les années mauvaises qu’il avait passées à Rognes, le désastre de son mariage, la mort violente de sa femme, tout ce passé lui revenait dans un regret de tendresse, dans un espoir vague, à peine formulé, de tenter encore le bonheur. Il fermait les yeux, il laissait un demi-sommeil le reprendre, et alors il se voyait confusément à Remilly, remarié, propriétaire d’un champ qui suffisait à nourrir un ménage de braves gens sans ambition. Cela était si léger, que cela n’existait pas, n’existerait certainement jamais. Il ne se croyait plus capable que d’amitié, il n’aimait ainsi Henriette que parce qu’il était le frère de Maurice. Puis, ce rêve indéterminé de mariage avait fini par être comme une consolation, une de ces imaginations qu’on sait irréalisables et dont on caresse ses heures de tristesse.

Henriette, elle, n’en était pas même effleurée. Au lendemain du drame atroce de Bazeilles, son cœur restait meurtri ; et, s’il y entrait un soulagement, une tendresse nouvelle, ce ne pouvait être qu’à son insu : tout un de ces sourds cheminements de la graine qui germe, sans que rien, au regard, révèle le travail caché. Elle ignorait jusqu’au plaisir qu’elle avait fini par prendre à rester des heures près du lit de Jean, à lui lire ces journaux, qui ne leur apportaient pourtant que du chagrin. Jamais sa main, en rencontrant la sienne, n’avait eu même une tiédeur ; jamais l’idée du lendemain ne l’avait laissée rêveuse, avec le souhait d’être aimée encore. Pourtant, elle n’oubliait, elle n’était consolée que dans cette chambre. Quand elle se trouvait là, s’occupant avec sa douceur active, son cœur se calmait, il lui semblait que son frère reviendrait prochainement, que tout s’arrangerait très bien, qu’on finirait par être tous heureux, en ne se quittant plus. Et elle en parlait sans trouble, tellement il lui paraissait naturel que les choses fussent ainsi, sans qu’il lui vînt à la pensée de s’interroger davantage, dans le don chaste et ignoré de tout son cœur.

Mais, un après-midi, comme elle se rendait à l’ambulance, la terreur qui la glaça, en apercevant dans la cuisine un capitaine prussien et deux autres officiers, lui fit comprendre la grande affection qu’elle éprouvait pour Jean. Ces hommes, évidemment, avaient appris la présence du blessé à la ferme, et ils venaient le réclamer : c’était le départ inévitable, la captivité en Allemagne, au fond de quelque forteresse. Elle écouta, tremblante, le cœur battant à grands coups.

Le capitaine, un gros homme qui parlait français, faisait de violents reproches au père Fouchard.

— Ça ne peut pas durer, vous vous fichez de nous… je suis venu moi-même pour vous avertir que, si le cas se reproduit, je vous en rendrai responsable, oui ! je saurai prendre des mesures !

Très tranquille, le vieux affectait l’ahurissement, comme s’il n’avait pas compris, les mains ballantes.

— Comment ça, monsieur, comment ça ?

— Ah ! ne m’échauffez pas les oreilles, vous savez très bien que les trois vaches que vous nous avez vendues dimanche étaient pourries… Parfaitement, pourries, enfin malades, crevées de maladie infecte, car elles ont empoisonné mes hommes, et il y en a deux qui doivent en être morts à l’heure qu’il est.

Du coup, Fouchard joua la révolte, l’indignation.

— Pourries, mes vaches ! de la si belle viande, de la viande que l’on donnerait à une accouchée, pour lui refaire des forces !

Et il larmoya, se tapa sur la poitrine, cria qu’il était honnête, qu’il aimerait mieux se couper de sa propre chair, à lui, que d’en vendre de la mauvaise. Depuis trente ans, on le connaissait, personne au monde ne pouvait dire qu’il n’avait pas eu son poids, en bonne qualité.

— Elles étaient saines comme l’œil, monsieur, et si vos soldats ont eu la colique, c’est peut-être qu’ils en ont trop mangé ; à moins que des malfaiteurs n’aient mis de la drogue dans la marmite…

Il l’étourdissait ainsi d’un flot de paroles, d’hypothèses si saugrenues, que le capitaine, hors de lui, finit par couper court.

— En voilà assez ! Vous êtes averti, prenez garde !… Et il y a autre chose, nous vous soupçonnons, dans ce village, de faire tous bon accueil aux francs-tireurs des bois de Dieulet, qui nous ont encore tué une sentinelle avant-hier… Entendez-vous, prenez garde !

Quand les Prussiens furent partis, le père Fouchard haussa les épaules, avec un ricanement d’infini dédain. Des bêtes crevées, bien sûr qu’il leur en vendait, il ne leur faisait même manger que de ça ! Toutes les charognes que les paysans lui apportaient, ce qui mourait de maladie et ce qu’il ramassait dans les fossés, est-ce que ce n’était pas bon pour ces sales bougres ?

Il cligna un œil, il murmura d’un air de triomphe goguenard, en se tournant vers Henriette rassurée :

— Dis donc, petite, quand on pense qu’il y a des gens qui racontent, comme ça, que je ne suis pas patriote !… Hein ? qu’ils en fassent autant, qu’ils leur foutent donc de la carne, et qu’ils empochent leurs sous… Pas patriote ! mais, nom de Dieu ! j’en aurai plus tué avec mes vaches malades que bien des soldats avec leurs chassepots !

Jean, lorsqu’il sut l’histoire, s’inquiéta pourtant. Si les autorités allemandes se doutaient que les habitants de Remilly accueillaient les francs-tireurs des bois de Dieulet, elles pouvaient d’une heure à l’autre faire des perquisitions et le découvrir. L’idée de compromettre ses hôtes, de causer le moindre ennui à Henriette, lui était insupportable. Mais elle le supplia, elle obtint qu’il resterait quelques jours encore, car sa blessure se cicatrisait lentement, il n’avait pas les jambes assez solides pour rejoindre un des régiments en campagne, dans le Nord ou sur la Loire.

Et ce furent alors, jusqu’au milieu de décembre, les journées les plus frissonnantes, les plus navrées de leur solitude. Le froid était devenu si intense, que le poêle n’arrivait pas à chauffer la grande pièce nue. Quand ils regardaient par la fenêtre la neige épaisse qui couvrait le sol, ils songeaient à Maurice, enseveli, là-bas, dans ce Paris glacé et mort, dont ils n’avaient aucune nouvelle certaine. Toujours, les mêmes questions revenaient : que faisait-il, pourquoi ne donnait-il aucun signe de vie ? Ils n’osaient se dire leurs affreuses craintes, une blessure, une maladie, la mort peut-être. Les quelques renseignements vagues qui continuaient à leur parvenir par les journaux, n’étaient point faits pour les rassurer. Après de prétendues sorties heureuses, démenties sans cesse, le bruit avait couru d’une grande victoire, remportée le 2 décembre, à Champigny, par le général Ducrot ; mais ils surent ensuite que, dès le lendemain, abandonnant les positions conquises, il s’était vu forcé de repasser la Marne. C’était, à chaque heure, Paris étranglé d’un lien plus étroit, la famine commençante, la réquisition des pommes de terre après celle des bêtes à cornes, le gaz refusé aux particuliers, bientôt les rues noires, sillonnées par le vol rouge des obus. Et tous deux ne se chauffaient plus, ne mangeaient plus, sans être hantés par l’image de Maurice et de ces deux millions de vivants, enfermés dans cette tombe géante.

De toutes parts, d’ailleurs, du Nord comme du Centre, les nouvelles s’aggravaient. Dans le Nord, le 22e corps d’armée, formé de gardes mobiles, de compagnies de dépôt, de soldats et d’officiers échappés aux désastres de Sedan et de Metz, avait dû abandonner Amiens, pour se retirer du côté d’Arras ; et, à son tour, Rouen venait de tomber entre les mains de l’ennemi, sans que cette poignée d’hommes, débandés, démoralisés, l’eussent défendu sérieusement. Dans le centre, la victoire de Coulmiers, remportée le 9 novembre par l’armée de la Loire, avait fait naître d’ardentes espérances : Orléans réoccupé, les Bavarois en fuite, la marche par Étampes, la délivrance prochaine de Paris. Mais, le 5 décembre, le prince Frédéric-Charles reprenait Orléans, coupait en deux l’armée de la Loire, dont trois corps se repliaient sur Vierzon et Bourges, tandis que deux autres, sous les ordres du général Chanzy, reculaient jusqu’au Mans, dans une retraite héroïque, toute une semaine de marches et de combats. Les Prussiens étaient partout, à Dijon comme à Dieppe, au Mans comme à Vierzon. Puis c’était, presque chaque matin, le lointain fracas de quelque place forte qui capitulait sous les obus. Dès le 28 septembre, Strasbourg avait succombé, après quarante-six jours de siège et trente-sept de bombardement, les murs hachés, les monuments criblés par près de deux cent mille projectiles. Déjà, la citadelle de Laon avait sauté, Toul s’était rendu ; et venait ensuite le défilé sombre : Soissons avec ses cent vingt-huit canons, Verdun qui en comptait cent trente-six, Neufbrisach cent, La Fère soixante-dix, Montmédy soixante-cinq. Thionville était en flammes, Phalsbourg n’ouvrait ses portes que dans sa douzième semaine de furieuse résistance. Il semblait que la France entière brûlât, s’effondrât, au milieu de l’enragée canonnade.

Un matin que Jean voulait absolument partir, Henriette lui prit les mains, le retint d’une étreinte désespérée.

— Non, non ! je vous en supplie, ne me laissez pas seule… Vous êtes trop faible, attendez quelques jours, rien que quelques jours encore… je promets de vous laisser partir, quand le docteur dira que vous êtes assez fort pour retourner vous battre.


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