La Crise de l’État moderne/04

La Crise de l’État moderne
Revue des Deux Mondes, 6e périodetome 20 (p. 84-116).
LA CRISE DE L’ÉTAT MODERNE[1]

LE « MYTHE » DE « LA CLASSE OUVRIÈRE »


I

Enfin, le nouveau prince est venu ; le règne de l’ouvrier est arrivé. D’abord, comme il avait laissé parler les autres, il les laissa aussi gouverner pour lui et par lui, dans son intérêt et en son nom. Il souffrit qu’une régence précédât l’exercice personnel de son pouvoir et s’accommoda pendant quelque temps de n’avoir au gouvernement qu’un témoin. Mais, dès le début, tout de suite, tout le monde sait, tout le monde sent qui est le nouveau prince, et la législation s’oriente pour l’apaiser, le flatter, au besoin le nourrir, et lui plaire par le pain et par les jeux, par le travail et par les fêtes. En un peu moins de trois mois, du 24 février au 8 mai 1848, on relève, parmi les « actes du gouvernement provisoire, » un décret concernant les objets engagés au Mont-de-piété ; un décret » établissant les Tuileries comme asile des invalides du travail ; » une proclamation par laquelle le gouvernement provisoire s’engage à fournir du travail à tous les citoyens ; un décret portant établissement d’ateliers nationaux ; un arrêté qui établit des ateliers de terrassement ; une proclamation créant une commission de gouvernement pour les travailleurs, et, en conséquence, un arrêté invitant les gardiens du palais du Luxembourg à mettre ce palais à la disposition de MM. Louis Blanc et Albert, président et viceprésident de la commission ; en conséquence encore, une nouvelle proclamation pour annoncer aux ouvriers que la commission de gouvernement s’occupe d’eux et pour les engager à reprendre leurs travaux. Ce sont ensuite des décrets diminuant d’une heure la journée de travail et portant abolition du marchandage ; établissant dans chaque mairie un bureau gratuit de renseignemens pour les offres et demandes de travail ; un arrêté qui prescrit la mise en liberté de trois ouvriers charpentiers détenus par suite de la grève de 1845, et rend cette mesure applicable à tous les ouvriers détenus par suite de grève ou de coalition. Puis le gouvernement provisoire revient à « la répression de l’exploitation de l’ouvrier par le marchandage ; » il suspend le travail dans les prisons, afin de paralyser « la concurrence désastreuse que la spéculation fait ainsi au travail libre et honnête ; » il prend à la charge de l’État le tiers des dépenses des ateliers nationaux de la commune de Belleville, met à la charge de la ville de Paris le second tiers, Belleville ne supportant plus que le dernier ; et il s’enfonce en des embarras chaque jour augmentés, jusqu’à ouvrir par décret un crédit extraordinaire pour les dépenses des ateliers nationaux ; il se débat là dedans comme il peut, commande des écharpes et des drapeaux à la fabrique de Lyon, donne une sanction au décret du 2 mars concernant la fixation de la durée du travail à Paris, adresse une proclamation aux travailleurs étrangers, supprime, à Paris, le droit d’octroi sur la viande de boucherie, la viande fraîche de porc et la charcuterie, promet de modifier le droit d’octroi sur les vins, derechef ouvre un crédit extraordinaire pour les ateliers nationaux, invite les citoyens à la concorde, et non content des cérémonies qu’il préside dans la métropole, institue une fête du travail aux colonies. Dans tout cela, il y a du bon et du mauvais ; beaucoup de mauvais, mais du bon. Il y a la démarche incertaine d’un gouvernement qui n’a pas voulu tout ce qu’il a fait, ni fait tout ce qu’il a voulu. Et cela, ce qu’il a fait, le voulant ou non, le voulant plus ou moins, ce n’est rien, auprès de ce qu’on aurait voulu qu’il fit. Les actes de ce gouvernement ne sont rien, en comparaison des rêves qui fumaient alors dans l’esprit public.

Voici donc ce qu’on a pu dire inédit, inouï, tout nouveau comme le nouveau prince lui-même, au moins en France. Jamais encore, jusque-là, gouvernement n’avait pris cette figure, ni révolution cette tournure. « La révolution de Juillet avait été faite par le peuple, mais la classe moyenne l’avait suscitée et conduite, en avait recueilli les principaux fruits. La révolution de Février, au contraire, semblait être faite entièrement en dehors de la bourgeoisie et contre elle. Dans ce grand choc, les deux parties qui composaient principalement en France le corps social avaient en quelque sorte achevé de se disjoindre, et le peuple, resté à part, demeurait seul en possession du pouvoir... Les véritables et les seuls vaincus du jour étaient les bourgeois, mais ceux-là mêmes avaient peu à craindre. » Ils avaient peu à craindre, parce que pour des causes que nous avons indiquées, ce n’est pas sans quelque langueur que le peuple s’éveillait dans la toute-puissance, « langueur d’autant plus visible, a noté un observateur, qu’elle contrastait singulièrement avec l’énergie ampoulée du langage et les souvenirs terribles que celui-ci évoquait. » Tocqueville ajoute : « Ce furent les théories socialistes, ce que j’ai déjà appelé précédemment la philosophie de la révolution de Février, qui allumèrent plus tard des passions véritables, aigrirent les jalousies et suscitèrent enfin la guerre entre les classes. Dès le 25 février, mille systèmes étranges sortirent impétueusement de l’esprit des novateurs et se répandirent dans l’esprit troublé de la foule... Il semblait que la société elle-même eût été réduite en poussière, et qu’on eût mis au concours la forme nouvelle qu’il fallait donner à l’édifice qu’on allait élever à sa place ; chacun proposait son plan. »

Les deux mots dont on a suivi la fortune à travers le siècle ; association, organisation, — organisation surtout, — emplissent maintenant des milliers de cervelles. Ce ne sont de tous côtés, sur toutes les places, dans tous les carrefours, que gens qui « organisent » ou « réorganisent » toutes choses. Feuilletons ensemble le catalogue de la bibliothèque Thiers, où la sollicitude d’un curieux a recueilli beaucoup d’écrits fugitifs de ce temps agité. Nous y trouvons : Organisation et cotisation universelle, fondées sur le principe de la fraternité dans l’intérêt de tous et des ouvriers en particulier. — Projet pour l’établissement des hôtels d’invalides civils, extinction complète de la mendicité démontrée par les chiffres, par Trésel aîné, ingénieur-constructeur de machines. En épigraphe : « L’homme naît pour travailler, et se reposer à l’abri du besoin lorsque les forces lui manquent. » — Oui ou Non ? Projet d’organisation morale entre tous les Français. — Du crédit foncier et de son organisation. — De l’organisation cantonale, départementale et judiciaire. — De l’organisation du Conseil d’État. — De l’organisation du suffrage universel, par J. -Dupont et Armand Marrast. — Même sujet, même titre, par Ch. Berthé. — De l’organisation des administrations centrales. — L’égalité dans l’éducation par la gratuité, ou organisation démocratique de l’enseignement public. — Étude sur Inorganisation de société politique. Epigraphe : « Limiter la liberté avec ombrage, folie ! Amoindrir le pouvoir avec défiance, folie encore ! » — Note sur l’organisation facultative des débouchés de l’industrie parisienne. Abouchement direct du producteur et du consommateur. — Nouvelle organisation sociale. Ép(graphe : « Personne ne doit rien à personne ; plus de crédit entre particuliers. L’État seul et unique dispensateur du crédit. L’industrie immense et sans limites ; le travail toujours possible. Le bonheur pour tous. Lisez ce rêve d’un utopiste de bonne foi. » — Gouvernement direct. Organisation communale et centrale de la République, projet présenté à la nation pour l’organisation de la commune, de l’enseignement, de la force publique, de la justice, des finances, de l’État par les citoyens... (retenons les noms de Benoît du Rhône, F. Charassin, Erdan, Fauvety, Charles Renouvier). — Organisation républicaine de la presse officielle... par le citoyen Jules Lechevalier. Épigraphe, de réminiscence ou à tendance saint-simonienne, qui fait jouer « l’ordre moral » et « l’ordre matériel. » — Organisation de l’épargne du travailleur, en vue de l’amélioration et de l’avenir des classes laborieuses. Projet de fondation d’un comptoir et caisse générale de retraite des travailleurs à livret. — Organisation de la résistance légale en cas d’insurrection ou d’usurpation. — Organisation de la souveraineté sociale et universitaire. — Réorganisation administrative. Épigraphe, qui porte bien sa date : « Introduire l’activité et le progrès accéléré dans l’administration. »

Tel est (et j’en omets) le bilan de « l’organisation » en général. Mais c’est « l’organisation du travail » en particulier qui débride et lance à fond les imaginations. Pour la seule bibliothèque Thiers, j’ai compté jusqu’à trente fiches sur cet objet. — Fraternité ! Avenir ! crie aux ouvriers un ouvrier, au nom de L’Alliance des travailleurs en France. « L’égoïsme ! ! ! Arrachons de nos cœurs ce tyran de nous-mêmes, si contraire au bien-être de tous ; et tous, d’un sentiment unanime, jetons les bases impérissables d’un avenir heureux et certain ! » — M. Doré, de l’Athénée des Arts, en vient dire autant aux artistes, dans sa brochure : l’Art, le Capital et la Patente ou Essai sur l’organisation du travail. — Du petit écrit d’Audiganne, je ne retiens qu’un renseignement, à savoir qu’il y avait, en 1848, au ministère du Commerce un « bureau chargé de l’ordre industriel. » — M. Alex. Brière, ingénieur-mécanicien, manufacturier à Pont-Remy (Somme), préconise « l’organisation du travail par les sociétés en commandite. » — Un anonyme, ou presque (il ne signe que d’une initiale : H.), a trouvé le moyen, sans augmenter « le salaire actuel » et rien que par son organisation, « de procurer au citoyen travailleur gagnant 3 fr. 50 par jour (ce qui donne, par suite du chômage des jours fériés, des maladies et du temps perdu, 2 fr. 35) sa nourriture, celle de sa famille, si elle se compose de quatre personnes, et 1 fr. 75 au moins par jour pour subvenir à tous ses autres besoins. » — Non in solo pane vivit homo. « L’homme ne vit pas seulement de pain, » répète, d’après l’Ecriture, un travailleur, qui réclame pourtant du travail et du pain. — « Chez l’auteur, rue des Vieux-Augustins, n" 4, au Café, » le citoyen Delaurier débite les Véritables principes de l’organisation du travail, seul moyen de rendre les ouvriers heureux. — Si des hommes de sens plus rassis, comme M. Darbaumont, opposent à l’Organisation du travail de Louis Blanc, mère gigogne de toutes les autres, un examen critique intitulé, pour en bien marquer l’intention. Désorganisation du travail, on voit reparaître ou paraître, dans les publications de la doctrine phalanstérienne fondée par Fourier, la Doctrine de l’harmonie universelle et de l’organisation du travail ; et précédé de trois ou quatre interjections : « Lumière — Fraternité générale — Gouvernement paternel ou la volonté de Dieu, « le Droit au travail et son organisation fraternelle, » par Mouliéras, ouvrage politique, moral et religieux, dédié aux députés de la Montagne. » « Les moyens qu’il indique font disparaître l’ignorance, la férocité et la misère, et rétablissent la fraternité. » Sur la couverture, on lit : « Le point politique de cet ouvrage est d’unir toutes les nuances, pour que la lutte politique soit terminée et que toute la terre ne soit plus qu’un seul domaine ; afin qu’il n’y ait plus d’enfans déshérités, et que les fruits appartiennent aux travailleurs ; qu’il n’y ait plus de maîtres et de marchands ; pour qu’on n’ait que des choses agréables à se dire et à se faire. » Aimable perspective ! — Le citoyen Edmond Vidal, sans avoir une âme atroce, n’ouvre pas ainsi ses bras à tout le monde :


Peuple, jusqu’à ce jour, la faim et le mépris
De tes riches travaux furent l’indigne prix,
Relève enfin ce front courbé sous l’infamie.
La gloire a couronné la fertile industrie.
Et, parmi les plaisirs que nous trace la paix,
L’oisif seul, comme un lâche, est honni désormais.


M. Emile Lambert, ancien rédacteur en chef de la Revue Nationale, président du club de l’Institut oratoire de Paris, est préoccupé, lui aussi, d’ » organiser le travail, » mais par des « moyens pratiques » et « sans faire concurrence à l’industrie privée, » tandis que M. Gentil, orfèvre, industriel-propriétaire, membre de la Légion d’honneur et croix de Juillet, avertit les indifférens trop nombreux dans sa classe : L’état actuel de la propriété foncière nuit aux travailleurs et s’oppose à l’organisation du travail. « Si le riche se refuse à sacrifier sur l’autel de la patrie, le riche sera sacrifié pour le salut du peuple. »

M. F. Bresson, ingénieur civil à Rouen, se contente encore d’ « organiser les travailleurs. » Mais, sous la triple invocation : Liberté, Concurrence, Association, le citoyen Egret organise « le travail par les travailleurs, » et, avec tout un appareil de titres et de sous-titres : « République Française. Dette d’un patriote à ses frères les travailleurs, » le citoyen A. Bobin, qui se qualifie dignement : « ancien socialiste ; décoré de Juillet, citoyen français, membre de plusieurs clubs » et donne son adresse : « place du Marché-aux-Veaux, 4, » publie un Plan complet d’organisation et d’administration du travail et des travailleurs, inspiré de la pensée fameuse de Saint-Simon, que l’âge d’or n’est pas derrière nous, mais devant nous, et d’une autre pensée, moins connue, de lui-même : « Sans révolution administrative, point d’organisation du travail. » En même temps, il annonce, « pour paraître prochainement, » la Révolution administrative, « journal hebdomadaire de l’organisation et de l’administration du travail et des travailleurs. » Après « l’ancien socialiste, » voici, comme entre deux flambeaux, entre les deux mots : Vérité, Humanité, l’agriculteur pratique, Raibaud L’Ange, « agriculteur pratique dans les Basses-Alpes. » Celui-ci nous apporte la Solution du problème social de l’organisation du travail pour les prolétaires « par de nouvelles formes sociales différentes des systèmes Owen, Saint-Simon, Fourier et Cabet. » Dans cette noble émulation, l’Ouest ne veut pas souffrir d’être devancé par le Midi, et le cercle va toujours s’élargissant. Le citoyen Victor Dégénétais, ex-cultivateur lui aussi, et ex-négociant au Havre, ne vise à rien de moins qu’à l’organisation du travail en France par l’agriculture, l’industrie, la navigation et le commerce, pour plus de 24 millions de travailleurs de 400 professions différentes, avec accroissement de salaires, — de sécurité, — de prospérité, etc., etc. Un autre, qui ne dit pas son nom, mais qui cite Philarète Chastes : « Il y a des blessures dont toute la société se trouve atteinte, des plaies que tout le monde sent et auxquelles personne ne touche, » médite sur l’organisation du travail en ce qui concerne les gens ci gages.

Modestement, le citoyen P. Joigneaux, représentant de la Côte-d’Or à l’Assemblée nationale, revient, ce qui n’est déjà pas si simple, à la seule organisation du travail agricole. En revanche, M. Mathieu Briancourt, et les rédacteurs de la Démocratie pacifique (école sociétaire, librairie Considérant, Paget et Cie) n’ont pas renoncé à réorganiser la société, en organisant le travail tout entier. A la solution de ce difficile problème s’acharnent et s’ingénient les hommes les plus divers, et M. Frédéric Lesnard, « ingénieur-mécanicien, » et M. Lavigne, « rédacteur de la Fashion-Théorie. » Un tourneur, M. Petit-Jean, la demande, cette solution, à « l’atelier de prévoyance en activité ; » un graveur-estampeur, M. Feugère, la cherche dans la « fondation d’une commune-modèle, » sur les murs de laquelle il inscrit : « Liberté, vérité, justice, en toutes relations ; accord de l’intérêt individuel avec l’intérêt général. » De peur de défaillir en route, il s’encourage : « Allez leur dire (aux représentans du peuple) qu’il n’est besoin de dépouiller personne pour que tous soient bien vêtus. — Dites-leur, dites-leur surtout que Dieu n’a pas d’enfans bâtards. »

Que de rêves et quels rêves ! C’est une palingénésie. C’est la naissance ou la renaissance du monde : « Car nous attendons, selon la promesse du Seigneur, de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habitera, » confessent les fouriéristes après Saint-Pierre. Rue d’Argenteuil, de dix heures à midi, et de quatre à six heures du soir, les citoyens M. et L. débitent « une bonne idée pour un sou, Organisation du travail. Solution du grand problème. Travail, talent, capital, sont libres, égaux, frères. » L’opuscule est dédié : « A la commission du Luxembourg, aux délégués, aux ouvriers, capitalistes, industriels, commerçans, aux Français, à tous les hommes. » Ni plus ni moins. Mais le citoyen J.-B. Coulon, docteur en droit, juge au tribunal de Cosne, membre correspondant de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Dijon, ne rompt pas d’une semelle et présente son 'Plan social et humanitaire. Organisation du travail et de l’impôt ; Secours aux Pauvres ; Paix et Sécurité aux propriétaires ; Union et Fraternité entre tous les hommes. » Heureux jours !

Ce ne sont plus là de pesans et coûteux et illisibles ou inintelligibles in-octavo, mais de minces et menues, sinon toujours alertes brochures ; à peine même des brochures, presque des feuilles volantes, à cinq centimes, à dix centimes, à vingt centimes, les plus chères à cinquante ou soixante-quinze centimes, presque pour rien. Joignez à cette armée le bataillon léger des almanachs, qui ne fut jamais plus au complet. L’Almanach des amis du peuple (Raspail, Louis Blanc, Albert, Proudhon, etc.) ; le Peuple souverain, almanach permanent dédié à la nation française par les citoyens Ernest Gervaise et F. Etienne ; l’Almanach de la République française et des barricades, par trois ouvriers ; l’Almanach du Père Duchêne, l’Almanach prophétique, pittoresque et utile, qui publie, en l’illustrant de vignettes grossières, une histoire toute chaude de la révolution de 1848 ; l’Almanach populaire de la France, par des représentans du peuple et des journalistes ; l’Almanach des ouvriers ; le tout pour la seule année 1849. — En 1850, paraissent l’Almanach d’un paysan, par P. Joigneaux, déjà nommé parmi les auteurs de projets tendant à l’organisation du travail ; l’Almanach de l’Égalité, par Raginel, « ex-commissaire du gouvernement provisoire de la République dans le département de l’Aveyron, auteur de : Pourquoi avons-nous la République et la misère et de diverses autres publications démocratiques. » — L’Almanach des Réformateurs (2e année, 18S1), à l’ombre d’une pensée de Godwin où le Gouvernement est présenté comme un mal nécessaire, mêle plus ou moins agréablement l’exposé de la doctrine communiste à des traductions en vers de Martial et d’Horace, à des notions d’astronomie et de médecine, à toute sorte de recettes utiles.

En 1852, les citoyens Emile de Girardin, Proudhon, Louis Blanc, Félix Pyat, Jean Macé, P. Lachambeaudie, Savinien Lapointe, offrent au grand public l’Almanach de la vile multitude, guide pour les élections. « La vile multitude, » Félix Pyat reprend le mot et le commente ainsi, dans son style forcené : « Oui, esclave, ilote, plèbe, canaille, multitude, populace, roture, espèce, engeance, serfs, sujets, vassaux, vilains, manans, paysans, hommes de peine, hommes de somme, prolétaires, ouvriers, journaliers, tout cela, c’est le Peuple, le Peuple souverain... O vile multitude, tu es donc tout ce qui est forcé de travailler pour vivre, tout ce qui vit à la journée ou à la tâche, tout ce qui vit à la sueur de son front. Tu es le travailleur depuis le manœuvre jusqu’au penseur ; tu es tout ce qui manie la pioche, la scie, le marteau, le compas, le ciseau, le pinceau, la plume, que sais-je encore ? Tu es tout ce qui produit des mains et de la tête, du corps et de l’esprit ; tu es le soldat de la guerre éternelle que l’homme fait à la nature, qui a ses risques, ses dangers, ses blessés et ses morts, et qui n’a ni gloire, ni croix, ni pensions, ni invalides, hélas ! » La strophe continue, de plus en plus dithyrambique : « Tu es le conquérant de la matière, le dompteur de glèbes, le vainqueur des élémens,... tu exécutes tous les travaux de nécessité et de plaisir, de besoin et de luxe, les œuvres et les chefs-d’œuvre. » Puis voici l’antistrophe, qu’on attendait sans doute : « O vile multitude, tu es le dévouement comme tu es le travail incarné ; car tu ne consommes pas ce que tu produis ; car tu produis le blé et tu manges le son ; tu produis le vin et tu bois de l’eau ; tu construis les palais et tu habites les caves ; tu tisses la soie et tu portes la bure... Dans cette patrie où tu payes l’impôt du temps, de l’argent et du sang, tu n’as que le droit à l’assistance, si tu chômes ; à l’hôpital, si tu souffres ; à la prison, si tu murmures !... ô multitude vraiment honnête et vraiment modérée, qui es contente, qui aimes et qui chantes s’il y a de l’ouvrage, du pain et du soleil dans l’atelier ; oui, tu es noble et sainte comme Dieu même ! Dieu est ouvrier. » Auprès de cela, la République du peuple, almanach démocratique, rédigé par Fr. Arago, Carnot, Charras, Michel de Bourges, Schœlcher, même avec la collaboration de Ch. Baudelaire, de Pierre Dupont et d’Alphonse Karr, est bien fade. « Dieu est ouvrier, répète à tous les échos de la foule, dans les villes et dans les campagnes, l’Almanach de la vile multitude. Ouvrier, tu es noble et saint comme Dieu même. Tu es Dieu ! »

Mais, quelle que soit la masse de ce qui s’imprime et se distribue, c’est peu de chose par rapport à ce qui se dit aux tribunes élevées partout, dans les palais nationaux et dans les carrefours, dans l’Assemblée nationale et dans les clubs. A l’Assemblée nationale, on ne dit plus au peuple, selon le mot de Félix Pyat : Si tu chômes, tu n’as que le droit à l’assistance. » On lui dit sur tous les tons : « Tu as le droit au travail, et si tu ne trouves pas de travail, c’est à l’État de t’en donner. » Ainsi lui parlent à l’envi Pelletier (du Rhône), Ledru-Rollin, Crémieux, Considérant, Martin-Bernard. Et le Luxembourg répond au Palais-Bourbon. La Commission du gouvernement pour les travailleurs et ce qu’on a dès ces premiers jours appelé le Parlement du travail répètent, en les amplifiant, les propos et les promesses du Gouvernement lui-même et de l’Assemblée tout entière. Accomplissant leur fonction naturelle, les démagogues surenchérissent, en prose et en vers, par des harangues de coins de rue et par des chansons ; ce qu’on dit au peuple est peu de chose encore par rapport à ce qu’on lui fait chanter. Le citoyen Claude Genoux, auteur d’un ouvrage qui a obtenu un grand succès, intitulé les Mémoires d’un Enfant de la Savoie, est un de ses fournisseurs favoris ; il lui offre, en août 1848, le Chant des Gueusards, où hurle, entre autres du même accent, cette strophe :


Malheur ! malheur aux égoïstes ;
Oui, notre étoile va briller !
Pour vous, non, grands capitalistes,
Nous ne voulons plus travailler ! (Bis.)
Malheur sur vous, sur votre race !
L’abus de la propriété,
C’est le serpent qui vous enlace !
Gueusards, à nous la liberté ! (Bis.)


En 1852, sous ce titre ironique : les Préjugés du peuple, et sur l’air : Berthe a surpris mon premier cheveu blanc, il marque amèrement la séparation, l’opposition des classes. C’en est fini des promenades dans les parcs seigneuriaux sous le regard ami de la lune, et des embrassades à la George Sand. Claude Genoux en prévient son imaginaire marquise :


Je n’irai plus chez vous salir ma blouse,
Le peuple aussi garde ses préjugés.


Comme il n’a pas beaucoup d’idées, quand il en a une, il y tient, même si elle n’est pas très neuve :


Ainsi toujours, toujours l’antagonisme,
Noble, ce rôle, il vous appartient bien.
Comme autrefois cuirassés... d’égoïsme,
Vous voulez tout et ne produisez rien.
Barons, par vous des sueurs de nos veilles
Les plus doux fruits ne seront plus mangés !
O vils frelons, prenez garde aux abeilles !
Le peuple aussi garde ses préjugés.


Toutes les voix de la foule, heureusement, ne sont pas aussi farouches, et la paternité de Dieu, sans cesse invoquée, conserve bien un peu de fraternité entre les hommes. Les nerfs par ailleurs excités se détendent bien un peu dans un bain de sentimentalité religieuse ou de religiosité sentimentale. Mais je crois vraiment que c’est là le fait essentiel et qui subsiste, la séparation, l’opposition des classes. A travers deux régimes théoriquement aussi différens que le second Empire et la troisième République, au fur et à mesure que le nombre, armé du suffrage universel, va prendre une plus pleine conscience de sa force, au fur et à mesure, d’autre part, que les formes de l’industrie iront grandissant et se concentrant, nous allons voir ce fait se développer, de la suspicion ou de la brouille à la guerre et de la simple opposition à la lutte ouverte des classes.


II

Il est certain, et il fut tout de suite manifeste, que du passage de l’homme de 1848, quelque brève qu’ait été son apparition dans l’histoire, l’homme des temps à venir, ou plus particulièrement l’ouvrier, — c’est le cas de dire sans nulle malveillance : l’espèce ouvrière, la classe ouvrière, — furent changés. « L’ouvrier était moins soumis que par le passé, constate M. Levasseur. Il prétendait non seulement à être indépendant, mais à dominer dans l’atelier. » On s’en plaignait encore vingt-cinq ans après, si même on n’avait pas à s’en plaindre davantage. Et il est également certain que les conditions de l’industrie concentrée, et les conditions de la vie dans les grandes villes, tout ce que j’ai nommé « les circonstances du travail, » dans le travail et autour du travail, accusaient la séparation, sinon l’opposition des classes. M. Levasseur le remarque aussi : « Ce qui était regrettable, c’était la séparation que la grande industrie avait opérée à Paris entre le salariat et le salarié ; c’était la reconstruction de la ville qui, en obligeant l’ouvrier à se loger dans les arrondissemens excentriques, avait rompu le lien de voisinage qui le rattachait auparavant au bourgeois. » De la rupture de ce lien, et des autres liens, l’ouvrier qui réfléchissait n’était pas le dernier à souffrir. Dans l’enquête parlementaire de 1872, sur la condition du travail, un ouvrier disait : « Autrefois nous étions une vingtaine chez le père T…, fondeur : on se connaissait tous ; le soir, on soupait à la chandelle chez le patron. Aujourd’hui, nous sommes quatre cents ; on embauche au hasard… Vous nous avez relégués aux extrémités de Paris. Autrefois il y avait des rapports de politesse et au besoin de secours ou d’assistance entre l’ouvrier du quatrième étage et le bourgeois du premier. Il y avait le bon exemple donné par la mère de famille du premier à celle du quatrième… »

Même changement, même déchirement à Lyon. « L’ouvrier d’aujourd’hui, écrivait Louis Reybaud en 1859, n’est plus l’ouvrier d’autrefois… J’ai habité Lyon il y a trente ans, et mes souvenirs me fournissaient des élémens de comparaison. Ce ne sont plus les mêmes hommes, ce sont d’autres mœurs, une nuire tenue, presque une autre race. Matériellement, la condition a changé ; moralement, elle a changé plus profondément encore. Dans les logemens, dans les vêtemens, dans toute l’existence apparente, se montre, à défaut des moyens, le désir de se rapprocher des classes qui jouissent de plus d’aisance… L’ouvrier ne se risque plus à être et à paraître ouvrier : il aspire à mieux vaguement… Quand les déceptions arrivent, il s’en prend au patron, au gouvernement. »

Et c’est un changement durable. La coupure ne fait que s’élargir. L’enquête de 1872 l’observe pour Lyon : « Les rapports entre ouvriers et patrons sont empreints d’une grande défiance ; l’antagonisme tend de plus en plus à s’accentuer non seulement vis-à-vis du fabricant, mais encore et surtout du chef d’atelier, ouvrier lui-même. »

Cette coupure saignait depuis les journées de Juin. Peu à peu, jusque dans des choses au premier aspect indifférentes ou insignifiantes, apparaissait ce que Karl Marx a appelé « le secret de la révolution du XIXe siècle : l’émancipation du prolétariat. » Sous son vrai nom : La lutte des classes en France (1848-1850), il découvrait ainsi et dénonçait, en maints articles de la Neue Rheinische Zeitung, le sens caché de la révolution nouvelle, laquelle, à y bien regarder, n’était que la suite des autres. Il le montrait d’abord dans la constitution, qui ne le satisfait qu’à demi, et qu’il baptisait ironiquement « la constitution de M. Marrast. » La contradiction qui enveloppe cette constitution est la suivante : « Les classes dont elle doit perpétuer l’esclavage social, prolétariat, petite bourgeoisie, classe paysanne, sont mises par elle en possession du pouvoir politique par le suffrage universel. D’autre part, elle soustrait à la classe dont elle sanctionne l’ancienne puissance les garanties politiques de cette puissance. Elle adapte violemment la domination politique de la bourgeoisie à des conditions démocratiques qui procurent la victoire aux classes ennemies et mettent en question les bases mêmes de la société bourgeoise. Elle demande aux unes de ne pas s’avancer de l’émancipation politique à l’émancipation sociale, aux autres de ne pas repasser de la restauration sociale à la restauration politique. » Ensuite, derrière la Constitution elle-même qui devait n’avoir qu’une existence éphémère, Marx apercevait « le secret de la révolution du XIXe siècle, l’émancipation du prolétariat, » il en retrouvait le germe ou l’amorce, dans ce fait considérable, capital, qui, lui, survivrait, durerait et probablement se perpétuerait, qui en tout cas se continuerait pendant longtemps : le suffrage universel. « Les élections mirent en lumière, au lieu du peuple imaginaire (des républicains de l’ancienne marque), le peuple réel ; elles désignèrent les représentans des classes dont il se compose... Si le suffrage universel n’était pas la baguette magique que croyaient les braves républicains, il avait au moins l’éminent avantage de déchaîner la lutte des classes, d’éprouver rapidement les illusions et les désillusions des différentes couches moyennes de la société bourgeoise, de placer, d’un seul coup, à la tête de l’État, toutes les fractions de la classe des exploiteurs, et de leur arracher ainsi leur masque trompeur. »

Le suffrage universel allait donc, dans la pensée de Karl Marx et de ceux dont il se faisait l’interprète, au lieu de réaliser pratiquement la souveraineté de la nation en son unité, donner à la lutte des classes son expression politique et lui fournir un moyen, pour un temps le principal de ses moyens en dehors de la violence, qui ne tentait plus que quelques fossiles jacobins. Malgré les avances, du reste timides et vite arrêtées, du gouvernement impérial, on vit, dès les élections de 1857, se rejeter dans l’opposition ou se retrancher dans l’abstention une partie des voix ouvrières qui, en 1851, avaient par lassitude, par illusion, par insouciance, fait crédit au nouveau régime. L’abstention, — et tout justement dans le même dessein, pour constituer les ouvriers à l’état de classe, mais loin du jeu parlementaire, et à l’écart des combinaisons des partis, — une sorte de retraite sur le mont Aventin, c’était encore ce que conseillait Proudhon en 1863. Seulement, quinze ans après que la révolution de 1848 leur avait mis en main cette arme, les ouvriers ne pouvaient que difficilement n’être pas tentés de s’en servir ou de s’en amuser. Aussi certains « militans du prolétariat, » favorables en principe aux vues de Proudhon quant à l’autonomie de la classe ouvrière, mais sachant quelle peine on aurait à écarter des urnes leurs camarades, songèrent-ils, pour concilier la tactique avec la doctrine, et faire concourir à l’accomplissement de leur objet particulier, la constitution de la classe ouvrière, l’exercice du droit commun, le suffrage universel, à présenter des candidatures ouvrières, de vraies candidatures de classe, posées indépendamment de tous les partis politiques. L’idée n’eut qu’un accueil médiocre, même parmi les ouvriers. On essaya pourtant ; Tolain se dévoua, son échec fut dérisoire. La masse ne suivit ni Proudhon vers l’abstention (qu’il dirigeait autant contre les Cinq que contre la bourgeoisie et, en général, les classes possédantes), ni vers le vote de classe ; de toute la classe ouvrière pour son homme, le seul candidat qui fût à elle seule, l’ouvrier. Elle vota, au contraire, en bloc, pour les candidats de l’opposition, si bourgeois qu’ils fussent, et tout bourgeois qu’elle les savait. Néanmoins, la divergence, l’antagonisme des intérêts apparaissaient avec un tel éclat, que, n’ayant pu se donner un député tout à eux, sorti de leurs rangs, nommé par eux et fait pour eux, les mêmes ouvriers voulurent du moins que fût instituée une « Commission ouvrière » qui renseignerait les députés « sur les vœux de la classe ouvrière. » Une réunion préparatoire eut lieu, à laquelle assistèrent des bourgeois qualifiés, représentans de la presse libérale ou républicaine, et dans laquelle deux ou trois au moins prirent la parole, mais pour déplorer cette tendance, funeste à leur avis, des ouvriers à se former en classe distincte et hostile, tendance qu’encourageait parfois même la bienveillance sentimentale, mal dirigée, des autres classes : « Je me révolte, dit le délégué du Siècle, Léon Plée, contre la faute que l’on fait quand on parle de logemens d’ouvriers, de cités ouvrières, d’écoles d’ouvriers (et cela s’adressait plus personnellement à l’Empereur), de représentans des ouvriers, de défenseurs des ouvriers (c’était la part de Tolain et de ses amis). Pourquoi parquer ainsi les ouvriers ? Est-ce que nous ne vivons pas sous le suffrage universel ? Est-ce que nous ne sommes pas tous citoyens au même titre ? » Nefftzer, le rédacteur du Temps, appuya : « Je ne connais pas plus, dans notre France moderne, de classe ouvrière que de classe bourgeoise. » C’est à quoi le Manifeste des Soixante répondit, le 17 février 1864 : « On répète qu’il n’y a plus de classes ; mais nous qui n’avons d’autres propriétés que nos bras ; nous qui subissons tous les jours les conditions légitimes ou arbitraires du capital ; nous qui vivons sous des lois exceptionnelles, telles que la loi sur les coalitions et l’article 1781, qui porte atteinte à nos intérêts en même temps qu’à notre dignité, il nous est bien difficile de croire à cette affirmation. » Et c’est donc à des ouvriers persuadés qu’il y avait toujours des classes, et que la leur était sacrifiée, persécutée ou asservie, que la loi du 25 mai 1864 accorda la liberté de coalition, sans leur accorder d’ailleurs la liberté d’association qui l’eût disciplinée et régularisée. Mais qu’ils en fussent intimement, opiniâtrement persuadés, et que rien ne fût désormais capable, en leur ôtant cette idée de la tête, d’étouffer le mythe naissant, ou plutôt déjà né en 1789, grandi rapidement depuis 1848 ; que 1848, plus que tout, et, plus que tout, en 1848, l’établissement du suffrage universel, aient confirmé dans cette conviction « la classe ouvrière, » là-dessus il n’y a point de doute. M. Levasseur, fils d’un artisan parisien, dont le témoignage prend ici la valeur d’un témoignage direct, note expressément :


Le sentiment de la dignité personnelle s’était développé chez l’ouvrier, à la campagne comme à la ville. Avant 1789, la classe inférieure, surtout à la campagne, était le plus souvent craintive ou tout au moins timide vis-à-vis de la classe supérieure. Elle était devenue beaucoup plus indépendante ; dans les grandes villes, elle s’était entièrement émancipée de ses patrons et elle était devenue même rétive, parfois dédaigneuse vis-à-vis de la bourgeoisie. Cette disposition d’esprit datait principalement de la seconde république, qui, en instituant le suffrage universel, avait amené un changement dans le caractère de l’ouvrier. Durant plusieurs mois, celui-ci avait vu se concentrer sur lui toute la sollicitude du gouvernement, et il avait été, comme tous les pouvoirs, entouré de flatteurs. Quoique son règne eût été court, le suffrage lui était resté. Il savait qu’au jour de l’élection, sa voix comptait autant que celle de son patron et qu’il avait l’avantage du nombre. Il s’apercevait que ses intérêts pesaient plus qu’autrefois dans la balance de la politique et que tous les partis, sans exception, s’occupaient et voulaient paraître s’occuper de lui, afin de gagner son vote. Il était fier d’être devenu « majeur politiquement ; » il sentait sa puissance, et il était assez disposé, comme le sont d’ordinaire les majorités, à en faire sentir aux autres le poids. Ce sentiment était loin cependant d’être universel.


Poussant plus loin son analyse dans le milieu qu’il a le mieux connu, M. Levasseur continuait :


L’élite d’ouvriers parisiens ou naturalisés parisiens qui donnait le ton avait plus d’activité d’esprit, mais aussi plus de passions et de prétentions politiques que les ouvriers en aucun autre lieu de France, Lyon peut-être excepté. Elle ne voulait de patronage sous aucune forme (contrairement à Mulhouse par exemple). Ses chefs étaient convaincus qu’ils tenaient l’avenir entre leurs mains et s’exagéraient la force de leur parti. Ils s’appelaient « le peuple, » sans paraître s’apercevoir que tout le monde est peuple en France et que, même en acceptant le sens restreint qu’ils voulaient donner à ce mot, leurs intérêts, comme leur éducation et leurs idées, étaient souvent autres que ceux des travailleurs agricoles, qui sont plus nombreux qu’eux. En 1863, ils tentèrent de faire passer un ouvrier sur la liste des députés, afin de « combler une lacune au Corps législatif où le travail manuel n’était pas représenté. » Ce désir légitime n’a pas abouti alors.


Adolphe Blanqui l’économiste, le frère du « Vieux, » de « l’Enfermé, » disait de même :


Un sentiment d’orgueil s’est emparé des classes ouvrières... et les domine à leur insu. Elles ont assez d’instruction pour apprécier le côté faible des institutions humaines ; elles n’en ont pas assez pour les réformer d’une manière sérieuse et durable. Le préjugé funeste de la souveraineté absolue de la force les aveugle au point de leur faire croire qu’on peut tout oser, tout tenter, tout refaire par la seule supériorité du nombre...


Et c’est encore ce qui est exprimé ou sous-entendu dans toute la première partie du Secret du peuple de Paris, d’Anthime Corbon. Le goût de la lecture chez les ouvriers, et le choix de leurs lectures, avaient contribué certainement à développer un tel sentiment. Nous savons déjà, par les procès politiques de la monarchie de Juillet comme par les confidences d’Agricol Perdiguier ou de Martin Nadaud, que l’ouvrier s’était mis à lire et ce qu’il aimait lire. M, Denis Poulot nous le répétera dans le Sublime, ce livre dont le titre fit fortune, et se piquera même de préciser selon les catégories : « l’ouvrier vrai » lit de l’histoire, l’Histoire de la Grande Révolution, l’Histoire de Dix ans, de Louis Blanc, l’Histoire des Girondins, de Lamartine, l’Histoire du Deux Décembre. « Les questions d’épargne l’intéressent beaucoup, il achète ou demande les statuts ; il lit les comptes rendus des associations, il connaît le Voyage en Icarie et dit la chose impossible. » M. Denis Poulot en a rencontré un, « fils d’ouvrier, ouvrier depuis l’âge de treize ans, qui avait lu Voltaire, Rousseau, qui savait Corneille en entier. » Mais c’est, naturellement, une exception. L’ordinaire, pour « l’ouvrier, » est qu’il lise « le roman à grand orchestre que publie une feuille de chou à un sou, » sans toujours s’y intéresser du reste, ou la gazette des tribunaux, la chronique judiciaire, « qui du moins est vraie » ou surtout le Juif Errant, trouvé d’occasion sur les quais. « L’ouvrier mixte, » troisième variété, lit peu. Cependant, le soir, il écoute sa petite fille qui lit à toute la famille un livre de voyages, qu’elle a eu pour prix. Quand il était jeune, il lisait davantage Alexandre Dumas : mais celui qu’il préférait, c’était Eugène Transpire (sobriquet aisément reconnaissable d’Eugène Sue, innocent jeu de mots faubourien), il n’y a plus d’auteur comme ça ! »

Les divers degrés de sublimes, « sublime simple, » « sublime flétri et descendu, » « vrai sublime, » « fils de Dieu, » lisent moins qu’ils ne parlent. Ils s’en tiennent presque au journal, qu’ils commentent, le jour au cabaret, le soir dans les réunions, ce qui ne les empêche ni de reformer la société à coups de décrets : « Démolissons, nous verrons ensuite. Les géans de 93 ont fait comme ça, voilà tout, » ni d’abonder en aphorismes : « L’avenir est dans les préceptes, les grands principes. — Les dépositaires de la puissance exécutive ne sont pas les maîtres du peuple. — Les prolétaires sont courbés sous le joug, les inutiles vivent de leurs sueurs. — La solidarité des nations doit amener la paix universelle et rendre l’exploitation de l’homme par l’homme impossible. Par la suppression du sabre, les peuples affranchis se confondront dans un embrassement fraternel et se reposeront dans l’harmonie. » Le « sublime des sublimes » est gros de théories : théories politiques, économiques, sociales. Il les expose avec emphase, les défend avec énergie. « Un des côtés les plus curieux des sublimes des sublimes, c’est qu’ils se croient tous des législateurs consommés, capables de faire des lois ; les questions les plus difficiles ne les épouvantent pas. Le sublime des sublimes a beaucoup lu, il croit ce bagage suffisant pour faire un orateur, légiférer et voter ; il n’étudie aucune question à fond, il discute toujours des points généraux ; si vous lui dites que, pour être représentant, il faut être instruit, avoir une grande expérience des affaires, des besoins du pays : « Voilà bien une grande difficulté, il fera comme les autres. » M. Denis Poulot gagerait que, « sur cent sublimes des sublimes, quatre-vingt-dix-neuf accepteraient la députation. »

Là aussi, 1848 a passé et creusé la trace de son passage. D’une manière générale, avant 1848, les ouvriers qui lisaient..., même à Paris, étaient « une très petite minorité, » ils étaient socialistes. « Les événemens de 1848 apportèrent à la doctrine de nombreuses recrues sans changer le drapeau. On était unanime à flétrir « la domination du capital » et on rêvait un état social où, grâce à la solidarité, il n’y aurait plus « ni bourgeois, ni prolétaires, ni patrons, ni ouvriers. » (Mais c’était pour « après, » et d’abord, et du premier coup, on se plaçait bien sur le terrain de la « lutte de classes. ») En 1863, d’accord avec les élus en politique, on voulait, en économie sociale, obtenir davantage pour la classe de ceux qui « subissaient toujours les conditions légitimes ou arbitraires du capital. » « La bourgeoisie, notre aînée en émancipation, sut en 89 absorber la noblesse et détruire d’injustes privilèges ; il s’agit pour nous, non de détruire des droits dont jouissent justement les classes moyennes, mais de conquérir la même liberté d’action. »

D’une manière non moins générale, et quelque lecture que l’on préférât, après 1848, entre 1848 et 1863, où pour la première fois les ouvriers manifestèrent légalement, constitutionnellement, leurs aspirations à l’état de classe, la majorité des ouvriers avait commencé à ressentir la nécessité de lire. Pour y donner satisfaction, les tentatives se succédaient : fondation, en 1858, du Panthéon des ouvriers, création de bibliothèques municipales (Paris, IIP arrondissement). Ce n’était plus seulement « l’élite, » non plus seulement « les prolétaires à l’esprit élevé » qui « souffraient de leur misère intellectuelle. » Il se formait vraiment un esprit moyen, une conscience commune de la classe ouvrière. En politique, la grande majorité des ouvriers des villes, la grande masse des ouvriers de Paris était, d’instinct, démocrate, républicaine, anticléricale. « Sous l’Empire, déclare un ouvrier cordonnier, le mot de République exerçait sur la classe ouvrière un prodigieux prestige ; elle attendait tout du changement du gouvernement ; en même temps, elle était profondément hostile à l’Eglise, faisant profession ouverte d’impiété et d’athéisme. » Avec la passion de la lecture, elle avait la passion de la parole. Elle voulait entendre des discours, et en faire. C’est en partie pourquoi elle revendiquait le droit de réunion. Mais en même temps elle le revendiquait pour une fin plus haute. Elle y voyait la première forme, et comme la première condition de la liberté d’association, par laquelle elle pourrait enfin réaliser son « union, » affirmer sa « solidarité. » Et ce sentiment, ainsi que celui de sa force (les deux, d’ailleurs, se rejoignaient, s’appuyant l’un sur l’autre), lui venait de 1848. Depuis 1848, et bien avant que la loi le leur eût permis, les ouvriers avaient essayé de se grouper, d’abord en « sociétés d’atelier, » puisque les circonstances mêmes du travail dans l’usine leur en fournissaient le cadre. Là, dans l’atelier, on se retrouvait chaque jour, la police était impuissante à empêcher de se concerter. Ces petites sociétés, plus ou moins imitées des Familles ou des Saisons (quelques-unes s’appelaient les « Dizaines » parce que le groupement s’y faisait dix par dix), devenaient facilement assez tyranniques, s’il faut en croire M. Denis Poulot : « Ils étaient dix par atelier, et il fallait que le travailleur voué à leur haine disparût. Si celui-ci quittait un atelier, qu’un des membres sût qu’il était entré dans une autre maison, vite le mot d’ordre aux amis ; s’il n’y en avait pas, ils allaient jusqu’au patron le dénoncer comme mouchard, incapable et même canaille. Et c’est au nom de la fraternité qu’ils pratiquaient cette démocratie pacifique à coups de tampon et à la délation. » Mais la rigueur même de cette espèce de règlement, la violence même de ces mœurs est pour nous une preuve de plus : des ouvriers récalcitrans, les plus sages peut-être, les meilleurs, peuvent en être d’abord les victimes ; la vérité n’en est pas moins que, par derrière, par-dessus, grandit toujours, grandit de plus en plus, à mesure que l’industrie se développe ou plutôt se concentre, « le mythe de la classe ouvrière, » et « la lutte des classes » s’organise.


III

De ce moment, à partir de 1864 jusqu’à nos jours, les têtes de chapitre de l’ouvrage de M. Georges Weill, Histoire du mouvement social en France, marquent suffisamment les étapes. Ce sont : le Réveil de la classe ouvrière ; — le Mouvement d’association ; — l’Internationale ; — le Mouvement révolutionnaire ; — le Mouvement syndical ; — le Collectivisme ; — Républicains et socialistes ; — Socialistes et anarchistes ; — le Socialisme parlementaire ; — le Conflit socialiste (l’Unité ou l’Unification) ; — Socialisme et Syndicalisme ; sur quoi s’arrête cet ouvrage, qui sera à continuer. Quant à nous, qui nous sommes proposé plus spécialement ici l’étude de « l’espèce, » de « la classe ouvrière, » nous n’avons même pas à le suivre aussi loin. Dès que « l’espèce » est fixée, dès que « la classe » s’est dégagée, s’est affirmée, s’est posée en opposition avec les autres classes, ou, si l’on veut, dès que s’est formé « le mythe de la classe ouvrière, » c’est fini, tant qu’à nouveau cela ne change pas, tant que cela ne fait que se développer dans le même sens, et, à partir de 1864, cela s’est développé sans cesse, mais cela n’a changé ni d’intention ni de direction.


Considérant, disait le « Pacte inaugural » de l’Association internationale des travailleurs, conclu au Saint-Martin’s Hall de Londres, le 28 septembre 1864, considérant que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous des droits et des devoirs égaux, et anéantir la domination de toute classe ;

Que l’assujettissement économique du travailleur aux détenteurs des moyens de travail, c’est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de sa servitude politique, morale et matérielle ;

Que l’émancipation économique des travailleurs est par conséquent le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen ;

Que tous les efforts faits jusqu’ici ont échoué faute de solidarité entre les ouvriers des diverses professions dans chaque pays et d’une union fraternelle entre les travailleurs des diverses contrées ;

Que l’émancipation du travail, n’étant un problème ni local ni national, mais social, embrasse tous les pays dans lesquels la vie moderne existe, et nécessite pour sa solution leur concours théorique et pratique ;

Que le mouvement, qui reparaît parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de l’Europe, en faisant naître de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs, et les pousse à combiner immédiatement leurs efforts encore isolés ; ...


Par ces raisons, écoutez le conseil que vous donnent Karl Marx et Engels : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » C’est un conseil que donnent deux Allemands, et la chiquenaude vient d’Angleterre, mais l’origine du mouvement est en France : « Comme l’Angleterre avait une liberté dont la France ne jouissait pas, la résidence du Conseil général de l’Internationale fut établie à Londres ; selon le mot qui fut dit alors, l’enfant né dans les ateliers de Paris était mis en nourrice à Londres. » L’Association dont on déclare la naissance est donc bien réellement une association internationale des travailleurs, entendez des ouvriers de toute profession et de toute nation. De même que, dans la profession, le groupement se fait maintenant « deux et deux » ouvrier et ouvrier, non plus comme autrefois, deux et un, ouvrier et patron ; de même que, dans la nation, ce groupement se fait ainsi, ouvriers d’une profession et ouvriers des autres professions, non plus ouvriers et patrons de chaque profession, de même il tend à se faire, sans souci des professions et des nations, les métiers confondus, les frontières effacées, entre ouvriers et ouvriers de toutes les professions et de toutes les nations, ce ne serait pas assez de dire « sans les patrons, » mais « contre les patrons, » les « employeurs, » les « exploiteurs, » les possédans, » les « capitalistes » de toute industrie et de tout pays.

En France, les polémiques quotidiennes, pendant les dernières années de l’Empire, alimentent soigneusement, en vue de la conséquence qu’on en veut tirer, — la lutte des classes, — le « mythe de la classe ouvrière. » Tandis que les partis se disputent à qui fera le bonheur du peuple, que la société nationale pour l’extinction du paupérisme tente de rajeunir, de remettre à la mode u les idées napoléoniennes, » tandis que le Comte de Chambord promet de restaurer « les anciennes corporations, avec leurs abus corrigés » (Lettre du 20 avril 1865) et que le Comte de Paris recommande, après les avoir examinées de près, les Trade-Unions anglaises, tandis que l’Empereur cherche personnellement avec Frédéric Le Play les moyens pratiques de maintenir ou de rétablir « la paix sociale, » dont tous deux tiennent pour certaines les conditions théoriques, Vermorel, dans le Manifeste du Courrier français (20 mai 1866), réplique :


Il faut en finir une bonne fois avec les rabâchages parlementaires et avec toutes ces rengaines soi-disant libérales, qui peuvent servir l’ambition de quelques hommes et flatter ces instincts aristocratiques d’une élite de badauds, mais qui seront toujours une immense duperie. Toute politique qui n’a pas pour objet direct et immédiat l’éducation morale et l’amélioration du sort du plus grand nombre est nécessairement stérile et ne saurait en aucune façon convenir à une démocratie.


« À ce titre, il combattait les hommes de la gauche comme les pires réactionnaires. » Au procès de l’Internationale (mai 1868) Varlin « dénonce une haine sourde entre la classe qui veut conserver et la classe qui veut reconquérir. » Les frères Reclus s’appliquent à développer chez les ouvriers l’organisation corporative comme préface de l’organisation révolutionnaire. « Il faut, disait l’un d’eux, avoir l’air d’organiser les classes ouvrières au point de vue industriel et économique ; ce sera pour nous le moyen de les organiser plus tard au point de vue politique, nous aurons un instrument prêt et une armée constituée. » Tridon est menaçant et lyrique : « O force, reine des barricades, espoir des potentats et des peuples, tranchant de la parole et de l’acier, toi qui brilles dans l’éclair et dans l’émeute, toi qui fais pousser la sève au cœur des arbres et des peuples, soc profond qui retournes les champs du monde, c’est vers toi que les prisonniers tendent leurs mains enchaînées, à toi qu’en appellent les opprimés. »

Cependant l’école jacobine de la conspiration classique, Blanqui et ses disciples, qui ont leurs raisons de ne pas vouloir rejeter et disqualifier les bourgeois, accueillent fraîchement ces nouveautés, la lutte des classes, l’Internationalisme. Alors que, dès ses débuts, la section parisienne de l’Internationale s’adressait aux ouvriers seuls, « le Vieux, » au contraire, « réclamait l’union de tous les mécontens pour faire aboutir les revendications communes. » Sur le terrain électoral, les résultats paraissaient s’obstiner à justifier cette attitude. Les candidatures de classe ne réussissaient pas mieux qu’en 1863. A Paris, Briosne échouait aussi complètement qu’avait échoué Tolain. En province, même indifférence. Si Raspail fut nommé à Lyon, on vota pour sa personne plus que pour ses idées. « Les socialistes lyonnais, après avoir songé à présenter une candidature ouvrière, puis à s’abstenir, votèrent en masse pour Bancel, bien qu’il eût écarté ou mal compris le programme qu’ils lui proposaient. »

Sous la troisième République comme sous le second Empire, et en 1876 comme en 1869, comme en 1863, les candidatures ouvrières n’avaient rencontré que le plus médiocre succès. Était-ce, en 1876, parce qu’il s’agissait d’abord de consacrer le régime, et qu’avant d’affirmer les intérêts de leur classe, les ouvriers eux-mêmes tenaient à affermir la République ? On ne s’était pas lassé, à travers les vicissitudes politiques, de poser de ces candidatures de classe : la persévérance de quelques-uns y avait veillé, d’élection en élection. On les avait essayées à Paris depuis 1871 ; Ottin s’était présenté au Conseil municipal en 1872 ; on avait parlé d’une candidature ouvrière contre Charles de Rémusat en 1873, mais tout cela ne comptait pas. Quand il s’agit de former le Sénat, Vacquerie proposa dans le Rappel que, « sur les 5 sénateurs de la Seine, il y eût un prolétaire. » Plusieurs candidats ouvriers se présentèrent devant les délégués ; un seul, le typographe Coutant, se déclarait nettement socialiste et laissait de côté les questions politiques. Mais Tolain, qui avait dit : « Suis-je ouvrier ou homme politique ? je n’accepte pas la division, » fut élu, avec M. de Freycinet, Hérold, Victor Hugo et Peyrat, par 136 voix. Le plus favorisé des candidats de classe en eut 32. — A Belleville, un ouvrier, Donnay, se présenta contre Gambetta, avec un programme adouci presque jusqu’au radicalisme. Échec total. Aux élections complémentaires, Chabert, « si connu du monde syndical, » se porta dans le XVIIe arrondissement de Paris contre Pascal Duprat. Échec égal. Un troisième ouvrier, Habay, soutenu par plusieurs hommes politiques, dans le XIIP arrondissement, échoua, grâce aux prolétaires, toujours pleins de défiance envers un camarade qui voulait s’élever au-dessus d’eux. Un peu plus tard, une candidature ouvrière fut posée à Bordeaux ; quelques-unes des principales chambres syndicales de France, par une initiative toute nouvelle, s’entendirent pour l’appuyer et fournir de l’argent. Ce fut en vain.

Justement cette année-là, 1876, le 2 octobre, s’ouvrit dans la salle de la rue d’Arras le premier congrès ouvrier, convoqué par le journal la Tribune, et sur le vrai caractère duquel il resterait peut-être des choses intéressantes à dire. 360 délégués y prirent part, qui se vantèrent de représenter 1 100 000 travailleurs. L’appel du Comité d’organisation était net et catégorique à souhait : « Il ne sera question, avertissait-il, que des intérêts immédiats du travail. » Pas de bourgeois ! « Le prolétariat sera sûr, au Congrès, d’être en famille et chez lui. » Après quoi le rapport général surenchérissait : « Tous les systèmes, toutes les utopies qu’on a reprochés aux travailleurs ne sont jamais venus d’eux ; tous émanaient de bourgeois, bien intentionnés sans doute, mais qui allaient chercher les remèdes à nos maux dans des idées et des élucubrations, au lieu de prendre conseil de nos maux et de la réalité. » Puis l’un des huit rapports particuliers concluait : « La représentation du prolétariat au Parlement paraît nécessaire, parce que la classe ouvrière n’a pas les mêmes intérêts que la bourgeoisie. »

Mais une telle représentation, la représentation particulière du prolétariat en tant que tel, il était plus aisé de la désirer que de la conquérir. Malgré des efforts qui souvent touchaient au sacrifice, les défaites se succédaient à peu près sans exception. Ce n’est qu’en 1879, après le Congrès de Marseille, que le parti ouvrier obtint 15 000 voix aux élections municipales. Quel triomphe ! ou du moins quelle espérance ! Des siècles d’avenir se révélaient à lui tout d’un coup, et des millions d’hommes derrière ces quelques milliers ! L’humanité elle-même, jusqu’ici couchée et maintenue dans la poussière, soudain relevée, redressée et en marche ! Le chansonnier Eugène Pottier s’exaltait devant l’aube dont filtrait la lumière incertaine et tremblante encore. Là-bas, au fond du gouffre noir, blanchit un faible rayon :


Salut ! c’est le vote de classe,
Le premier réveil des vaincus,
La clé pour sortir de l’impasse.
Le programme de Spartacus ; ...
Salut aux quinze mille voix !


La satisfaction, pourtant, était tardive, et elle était médiocre. On s’en rendait compte, à la réflexion. Et l’on hésitait, dans le camp qui se préparait à la « lutte des classes » pour le triomphe de la « classe ouvrière, » non sur le but, qu’on apercevait clairement, mais sur le chemin. D’une part, on affirmait, on confessait la foi, avec une ferveur de croyant ; de l’autre, on se tenait volontiers dans le vague, ce qui, les deux choses ensemble, fait proprement la vertu des « mythes. » Varlin et Benoît Malon conseillaient de « grouper toutes les forces ouvrières en vue de la liquidation sociale. » Paul Brousse, alors anarchiste de l’école de Bakounine, a montrait les vices incurables de l’État autoritaire, faisait la critique du suffrage universel, et concluait à l’abstention politique. » Les ouvriers délégués, suivant un usage observé depuis 1862, à l’Exposition de Vienne (1873) en rapportaient cette impression mélangée qu’il fallait compter beaucoup sur l’association coopérative (au point de vue économique) et (au point de vue politique, au point de vue économique aussi) sur le suffrage universel : « Le capital travail d’une main, le bulletin de vote de l’autre, les ouvriers peuvent, quand ils le voudront, rétablir l’équilibre nécessaire au fonctionnement de l’organisme social. » Ici, comme il convient à un document officiel, le langage s’édulcorait, mais bientôt allait s’élever la voix âpre de M. Jules Guesde. Bientôt il allait évoquer « la liquidation sociale » sans concordat et sans délai, la révolution tout entière. Et celui-là, sans nul doute, par le ton de certitude et de commandement, par « le tranchant de la parole, » par ce qu’il y avait d’ascétique dans sa personne et, au meilleur sens du mot (si le mot peut avoir un sens qui ne soit pas mauvais) de fanatique dans son esprit, ce prophète du grand soir rouge devait être éminemment un créateur ou un propagateur de mythes. Au procès du 21 octobre 1878 contre les organisateurs d’un congrès international socialiste, M. Jules Guesde s’était écrié : « Le gouvernement vient de montrer qu’il n’y a pas égalité entre les bourgeois et les prolétaires... Nous savons que l’égalité, je ne dis pas économique, je ne dis pas politique, mais simplement civile, que la bourgeoisie n’a cessé de nous donner pour la conquête la plus précieuse de son 89, ne dépasse pas la limite de la classe dirigeante et possédante. » Le socialisme révolutionnaire sait ce qu’il veut : « Il veut un 89 ouvrier : tout ce que le Tiers-État disait au XVIIIe siècle, le quatrième Etat peut le dire maintenant ; aujourd’hui comme alors, il y a privilège parmi les individus, privilège dans les classes, privilège dans les communes, privilège dans les professions... »

« La classe ouvrière » et « la classe ouvrière » sacrifiée, voilà ce qu’il fallait ne pas se lasser de prêcher. Aussi M. Jules Guesde insistait-il, en 1878 encore, dans la République et les Grèves, en 1879, dans Collectivisme et Révolution. En 1878 : « Le prolétariat français finira-t-il par ouvrir les yeux, par comprendre qu’il ne doit compter que sur lui-même, et par s’organiser en conséquence, c’est-à-dire en parti distinct, sur le terrain de la République, bien entendu, mais loin des républicains de la classe dirigeante et contre eux ? » En 1879 : « La révolution est nécessaire. Il est nécessaire de mettre la force au service du droit. » Quant à cette force, il se peut, quoique rien ne permette de l’espérer, qu’elle soit le bulletin de vote, comme il se peut qu’elle soit le fusil. »

On le voit ; l’année du Congrès de Marseille, l’année des élections municipales, M. Jules Guesde lui-même s’interroge entre les deux routes. La Force sera-t-elle le bulletin de vote, quelques semaines après la promesse des « quinze mille voix ? » Sera-t-elle le fusil, huit ans après la défaite de la Commune par le fusil ? Le seul point dont il veuille demeurer assuré est que ce sera la force, la force au service du droit, la classe ouvrière acharnée à la lutte des classes et l’avènement de cette classe. C’est écrit !

Quand un certain nombre de fidèles se sont assemblés autour de cette sorte, je n’ose dire de « chaire, » mais de tribune de vérité, quand ils ont entendu, quand ils se sont signés, on comprend que la protestation du blanquiste Ni Dieu, ni maître, blâmant « la préoccupation de séparer les intérêts du prolétariat de ceux de la nation, ce qui équivaut à reconnaître pour légitime la prétention pareille des privilégiés à former une classe distincte » (à la suite des deux congrès rivaux du Havre, 20 novembre 1880) et rappelant invariablement l’Une et Indivisible, on comprend qu’un tel cantique sonne comme un air vieillot, ou plutôt ne sonne plus, et qu’il n’y ait plus de vibration et d’émotion que dans le mythe.

« Nous tous qui souffrons et qu’on outrage, nous sommes la foule immense, nous sommes l’Océan qui peut tout engloutir. Dès que nous en aurons la volonté, un moment suffira pour que justice soit faite. » « Lorsque nous le voudrons, » disait-on en 1873 ; « dès que nous en aurons la volonté, » dit-on en 1894 ou 1895. Mais il semble que ce ne soit pas, dans l’intervalle, la volonté qui ait fait défaut. A cette dernière date de 1894, pour n’avoir pas à choisir entre les deux routes, on prend les deux en même temps, non point directement la route de la force, mais celle de l’association ouvrière, qui y mène ou du moins qui n’en détourne pas. On va plus délibérément à la conquête des pouvoirs publics par le suffrage universel, et l’on se garde de négliger la pratique de l’association, à laquelle d’ailleurs le parti républicain pousse les ouvriers, avec une sympathie qui n’est peut-être pas exempte de toute arrière-pensée électorale. » Les journaux radicaux reprochent souvent aux ouvriers de ne pas s’associer, de ne pas mettre à profit, en attendant une loi, la tolérance accordée par l’Empire et maintenue par le gouvernement nouveau. La République française leur présente un programme complet d’organisation : d’abord les chambres coopératives se formeront isolément, puis viendront les fédérations des divers métiers dans la même ville et des métiers similaires dans toute la France. Le journal de Gambetta prédisait ainsi, remarque M. Georges Weill, vingt-cinq ans à l’avance, l’œuvre que cherchent à réaliser aujourd’hui les Bourses du travail et les Fédérations nationales.

A vrai dire, ni Turgot ni la Constituante, en frappant la corporation, n’avaient pu tuer à jamais l’association, parce que ce qui est nécessaire est immortel. Dès l’an XI, il avait été question de rétablir les corporations elles-mêmes, on en trouve la trace dans le rapport de Regnault de Saint-Jean-d’Angely au Corps législatif, d’où sortit la loi du 22 germinal. En 1805, 300 marchands de vin l’avaient demandé par voie de pétition, et Napoléon, paraît-il, songeait à le faire en 1812. Au cours de cette période du Consulat et de l’Empire, deux communautés au moins avaient été reconstituées ; celle des boulangers (arrêté consulaire du 19 vendémiaire an XI) et celle des bouchers (décrets de germinal an VIII et de l’an X). Sous la Restauration, par une pente naturelle, ce retour au passé, dont il eût relevé une des ruines, avait gagné quelque faveur, comme en témoignent le rapport de M. Feuillant à la Commission du budget (1816) et, malgré l’opposition de MM. Pillet-Will, Davilliers, François Delessert, Odier, au nom de la Chambre de Commerce de Paris, la pétition réitérée de M. Levacher-Duplessis (1817-1821). La monarchie de Juillet avait vu maints essais de résurrection de l’idée corporative ; à l’imitation de Sismondi, mais plus hardiment, Bûchez avait préconisé les syndicats, — la chose et le mot (1831) ; — le comte de Villeneuve-Bargemont, les associations ouvrières (1834) ; Buret, les conseils de famille, et Gérando, les sociétés amicales (1841) ; La Farelle, les communautés libres, avec des « syndicats » élus où les ouvriers seraient représentés (1842). La République fit un pas en édictant (loi du 25 novembre - 1er décembre 1849) la péréquation des peines, pour le délit de coalition, entre patrons et ouvriers, alors qu’auparavant, dans la plupart des cas, pour cette même faute commise par les uns et par les autres, les ouvriers seuls étaient poursuivis et frappés. Le pas décisif (quoi qu’il laissât encore d’inachevé), ce fut l’Empire qui le fit en modifiant l’article 414 du Code pénal. Trois ans plus tard, en 1867, pouvaient se tenir des conférences où 400 délégués ouvriers appartenant à 117 professions et une Commission d’encouragement de 70 membres, présidée par M. Devinck, discutèrent notamment de l’organisation de Chambres d’ouvriers en syndicats mixtes, par exemple, sans que l’administration tentât d’entraver leur liberté. Jusque-là toutefois, bien qu’en face d’eux, du côté des patrons, on pût compter 42 Chambres syndicales affiliées à l’Union nationale du Commerce et de l’Industrie (vaste Ligue des intérêts professionnels fondée en 1859) et 14 autres affiliées au groupe dit de la Sainte-Chapelle, les syndicats ouvriers étaient très rares. Avant 1867, en marge et au défi de la loi, on ne citait que les typographes (1839), les mouleurs (1863), les relieurs (1864), les chapeliers (1865). Après les conférences du passage Raoult, rassurés sur les intentions du pouvoir, ces syndicats se multiplièrent ; les associations de bienfaisance ou de crédit mutuel déjà existantes (bronziers, 1860, bijoutiers, 1865, céramistes, 1867) se rapprochèrent du type syndical et demandèrent que l’association prît en main la défense des intérêts généraux de la profession. La loi même du 21 mars 1884, sur les syndicats professionnels, fut provoquée immédiatement et amorcée soit par les vœux des délégués ouvriers aux expositions de Vienne (1873) et de Philadelphie (1876), soit par les vœux des Congrès ouvriers de Paris (1876), de Lyon (1878), de Marseille (1879), du Havre (1880), de Reims (1881) ; ne mentionnons que pour mémoire le Congrès catholique de Reims (1875) et le Congrès corporatif des boulangers de France (1877). Quoi qu’il en soit, il y avait à Paris, en 1881, vis-à-vis de 138 associations patronales comprenant 15 000 membres, 150 Chambres syndicales ouvrières, avec 60 000 adhérens, auxquels s’ajoutaient en province 350 autres syndicats ouvriers. De ces syndicats que je me permettrai d’appeler prélégaux, formés dans le silence et la tolérance des lois répressives, antérieurement à la loi organique de 1884, les uns se montraient, comme les chaudronniers, raisonnables et pacifiques, les autres, au contraire, agressifs, comme les bronziers. La loi votée, les Congrès nationaux ne tardèrent pas à les pousser hors du terrain professionnel. Le Congrès corporatif de Lyon (1886) se borne à réclamer la journée de huit heures, mais déjà le Congrès de Bordeaux (1888) recommande la grève générale et celui de Calais (1890) s’agite pour le Premier Mai. Au Congrès de Saint-Etienne, qui fut le premier Congrès des Bourses du travail, ces Bourses du travail commencèrent à se resserrer en Fédération (1892). Très peu nombreuses encore (on n’en comptait que quatorze au mois de février), elles essaimèrent assez vite, sous le coup de fouet que leur donna la fermeture de la Bourse du travail de Paris par le ministère de M. Charles Dupuy en 1893. Le Congrès corporatif, qui se réunit le 13 juillet, émit le vœu « que la grève générale fût mise à l’ordre du jour de tous les Congrès ouvriers et que la Fédération nationale des syndicats et la Fédération des bourses se fondissent en une seule et même organisation. » Dès lors cheminèrent du même pas l’idée de la Confédération générale du travail et l’idée de la grève générale, l’une étant l’instrument ou l’agent de l’autre. Au Congrès de Nantes (1894), qui fournit une scène à un début éclatant, et qui mit aux prises les syndicalistes du nouveau jeu avec M. Jules Guesde et ses socialistes du vieux style, la grève générale fut votée par 65 voix contre 37. A Limoges, l’année suivante, on fonda la première Confédération générale du travail, mais des rivalités entre secrétaires l’empêchèrent de se développer. Le projet, repris au Congrès de Nice, en 1901, l’emporta enfin au Congrès de Montpellier, en 1902, où fut proclamée l’union de la Fédération des bourses et de la Confédération générale du travail, ou fédération des fédérations de syndicats. A ce moment, — pour donner une indication par des chiffres, — la C. G. T. groupait 35 fédérations ou syndicats nationaux et 14 syndicats non fédérés, ce qui faisait au total environ 100 000 syndiqués, avec 83 bourses du travail. Il y était entré, en 1904, 52 fédérations nationales, 1 792 syndicats affiliés, 110 bourses du travail ; en 1906, 61 fédérations, 2 399 syndicats, 203 273 membres ; en 1908, 2 586 syndicats, 294 398 membres, 157 bourses du travail, etc.


J’arrête tout de suite cette nomenclature, à laquelle on ne saurait ôter sa sécheresse, et qui est comme le calendrier des progrès de la Confédération générale du travail, c’est-à-dire de l’organisation révolutionnaire de la classe ouvrière, en tant que classe qui s’oppose au reste de la société. Dès qu’elle en est là, la partie est engagée, le drame est lié, et il n’y a plus qu’à suivre le conflit, pour guider, si l’on le peut, l’action vers le dénouement le moins funeste, le plus largement et véritablement social, qu’il soit possible de lui donner. Lorsque les ouvriers du même métier se sont groupés dans toute la France en fédérations de métiers, et les ouvriers de tous les métiers dans la même ville en bourses du travail, lorsque à leur tour les bourses du travail et les fédérations de métiers se sont rejointes, alliées, soudées, si leur Union s’intitule Confédération générale du travail, elle n’usurpe pas un vain titre. Non seulement une classe s’oppose à l’autre ou aux autres, mais un État de classe se dresse contre l’Etat national, un État particulier contre l’État général ; et il s’efforcera d’abord, par le suffrage universel, par le nombre, de s’emparer de l’État général, et de faire servir la souveraineté nationale aux fins particulières de ce qu’il nomme le travail ; ensuite, ce sera le duel du syndicalisme contre le parlementarisme, et ensuite ce sera autre chose. Il n’importe : le problème, posé par l’opposition de la classe ouvrière aux autres classes, en son fond, est demeuré et demeure le même. Il est le même, parce que sa donnée est la même, parce que le sujet et l’objet sont les mêmes, depuis 1848.

Un dernier paragraphe, que nous écririons en courant, n’ajouterait rien d’essentiel, rien qui soit plus que de la chronique quotidienne, plus que matière d’information pour les journaux. Depuis 1848, nous tenons notre homme, l’uomo lavorante, l’ouvrier, la classe, « l’espèce » ouvrière. Nous le connaissons, le type en est fixé depuis l’avènement de la grande industrie concentrée, depuis l’institution du suffrage universel, depuis la révolution économique, depuis la révolution politique, depuis la révolution psychologique d’où cet homme est issu. Ce qui le caractérise, ce qui le définit, ce n’est pas tant un changement dans sa mentalité, dans sa moralité « privée ; » sous ce rapport, il est resté à peu près semblable à lui-même, beaucoup plus, en tout cas, qu’on ne serait porté à le croire, par ses qualités et par ses défauts, dans ses vertus et dans ses vices, ainsi, du reste, que les hommes des autres classes :

« Outre que la consommation a sextuplé partout, la partie du peuple destinée au travail dépense tout son gain en parties, courses et guinguettes. Chaque bourgeois commerçant, artisan même un peu aisé, a sa maison de campagne où tout va par écuelles, comme l’on dit. Les ouvriers du premier ordre, comme jouailliers, orfèvres, etc., font les dimanches et fêtes des dépenses en goûters où les vins muscats, étrangers, etc., ne sont pas épargnés. Les femmes et filles de ce genre de société y assistent et donnent le ton, tout s’y consomme, et si quelque jeune ouvrier plus sensé veut éviter ces sortes de dépenses, la coutume contraire a tellement prévalu qu’il se verrait isolé et frappé d’une sorte d’excommunication parmi les gens de sa profession. Le bas artisan court à la guinguette, sorte de débauche protégée, dit-on, en faveur des aides. Tout cela revient yvre et incapable de servir le lendemain. Les maitres-artisans sçavent bien ce que c’est pour leurs garçons que le samedy court jour, et le lundi lendemain de débauche ; le mardi ne vaut pas encore grand’chose, et s’il se trouve quelque fête dans la huitaine, ils ne voient pas leurs garçons de toute la semaine. »

Qui dit cela ? Le marquis de Mirabeau, — l’Ami des hommes, et il le dit en 1756. Mais ce qui change après 1848, c’est la mentalité « publique » de l’ouvrier : Auguste Bebel en a fait l’observation pour l’Allemagne, comme on l’a faite pour la France, car « la crise de l’Etat moderne » va bien au delà d’une crise de l’Etat français : elle est européenne, peut-être universelle, et les mêmes causes ont, dans tous les pays, produit, vers les mêmes dates, les mêmes effets. Même marche, à la même vitesse. Avant la secousse de 1848, et jusqu’à ce qu’elle ait été assez profondément ressentie, « les ouvriers allemands, avoue Bebel, ne savaient rien de la politique... Il y avait quelques clubs ouvriers, mais ils ne se mêlaient pas de politique. Dans quelques-uns des Etats, ils étaient même interdits, parce qu’on les soupçonnait de répandre le Socialisme et le Communisme.

« En réalité, ces mots n’avaient aucune signification pour nous autres, ceux de la jeune génération. Quelques-uns d’entre nous, peut-être, pouvaient avoir lu les écrits de Weitling (socialiste utopiste allemand de 1840 à 1846), sur le Communisme, mais ils étaient une exception.

« Je n’ai pas souvenance d’un seul de mes camarades à Leipzig, à l’époque, qui connût le Manifeste communiste ou le rôle joué par Marx et Engels dans le mouvement révolutionnaire. C’est dire que les ouvriers de cette époque n’avaient pas la conscience de leurs intérêts de classe, ni de l’existence d’une « question sociale. » Ils adhéraient volontiers aux sociétés que les libéraux les aidaient à former et considéraient ces libéraux comme leurs amis les plus dévoués. »

Mais la secousse, une fois donnée, s’est prolongée dans le temps et s’est étendue dans l’espace : cette heure inaugure une ère. Dorénavant il y aura un esprit ouvrier, une « conscience » ouvrière.


En disant « le mythe » de la classe ouvrière, je n’ai donc point du tout voulu dire que la classe ouvrière n’existe pas, qu’il n’y a pas de classe ouvrière. Un mythe, d’après les dictionnaires, est « un récit traditionnel attribuant à certains événemens, à certains personnages un caractère surnaturel ; — un récit relatif à des temps que l’histoire n’éclaire pas, et contenant soit un fait réel transformé en notion religieuse, soit l’invention d’un fait à l’aide d’une idée. » D’après M. Georges Sorel, à qui nous avons emprunté l’application que nous avons faite de ce terme, « les hommes qui participent aux grands mouvemens sociaux se représentent leur action prochaine sous forme d’images de bataille assurant le triomphe de leur cause. Il propose « de nommer mythes ces constructions dont la connaissance offre tant d’importance pour l’historien : la grève générale des syndicalistes et la révolution catastrophique de Marx sont des mythes... » — « Les mythes révolutionnaires actuels sont presque purs ; ils permettent de comprendre l’activité, les sentimens et les idées des masses populaires se préparant à entrer dans une lutte décisive ; ce ne sont pas des descriptions de choses, mais des expressions de volonté. »

La première de ces définitions ne conviendrait guère à notre cas, puisqu’il s’agit de temps que l’histoire éclaire, et que précisément nous avons tâché de démêler sous quelles influences la crise de l’État moderne s’est ouverte et précipitée. Mais la seconde convient parfaitement. Dans le développement de cette crise, « le mythe du peuple souverain » et « le mythe de la classe ouvrière » ont opéré, coopéré. Le fait a été créé par l’idée, ou plus exactement il a été créé par le fait, mais il a été élargi, vivifié, amplifié, multiplié par l’idée. Il a acquis toute sa vigueur, toute sa puissance de production, quand il est devenu capable de se transformer en notion quasi religieuse. En dépeignant l’espèce « ou la classe ouvrière, en recherchant ce que « le fait d’appartenir à cette classe lui a fait ajouter, chez nous, au fonds commun d’humanité, » « comment cette humanité de classe a impressionné et modifié en l’ouvrier son humanité générale, » « ce que les ouvriers ont pensé d’eux-mêmes et ce que les autres classes de la société ont pensé des ouvriers, » en France, particulièrement de 1750 à 1848, j’ai eu constamment le souci, selon les recommandations de Taine, de ne pas « raisonner à vide, » afin de ne pas « construire à faux, » de ne pas « livrer à l’arbitraire, » mais de tirer « de son caractère et de son passé, de sa nature et de son histoire, la forme sociale où notre peuple pourra entrer et rester. » Si j’y avais tant soit peu réussi ; au bout de cette trop longue et pénible exploration, si je pouvais espérer tant soit peu avoir bien vu ce qu’est « l’espèce, » la classe ouvrière dans la France contemporaine, et par là même avoir « découvert » une des bases de la « constitution, » de l’organisation du travail, j’aurais, pour le moment, rempli tout mon dessein.


CHARLES BENOIST.

  1. Voyez la Revue du 1er février 1914.