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LA CONFESSION
DU
PARTI CONSERVATEUR

Quel est le véritable sens du mot « conservateur ? » Il n’y en a qu’un pour tout esprit philosophique. Le conservateur est celui qui veut maintenir les principes fondamentaux des sociétés civilisées, quelles qu’en soient d’ailleurs les formes politiques, c’est-à-dire la famille, la propriété, la religion, en un mot tout ce qui assure la vie morale de l’individu, tout ce qui unit les hommes entre eux et les rattache à un ordre supérieur. Ces principes, pour ne rien perdre de leur valeur, ont besoin d’être continuellement surveillés, améliorés, défendus, — défendus contre les erreurs qui les dénaturent et contre les abus qui les corrompent. Or, comment cette perpétuelle défense serait-elle possible, sinon par la pratique même de la vie et de la liberté ? Il faut donc ajouter quelque chose à la définition proposée plus haut et dire que le vrai conservateur doit être par cela même dévoué aux doctrines libérales. Un système conservateur qui n’est pas en même temps un système libéral, c’est une contradiction et un non-sens.

Si ces idées ne sont pas exprimées avec autant de précision par l’auteur des deux ouvrages dont nous voulons nous occuper, je crois cependant pouvoir affirmer qu’elles sont bien le fond de sa philosophie politique. M. Paul Thureau-Dangin, en rassemblant les pages intitulées Royalistes et républicains [1], comme en écrivant le livre plus serré qui porte ce titre : le Parti libéral sous la restauration [2], a eu certainement le dessein de rechercher ce qu’avait été depuis la révolution française le parti conservateur, j’entends ce parti dans toute l’ampleur des idées que représente son titre, le parti conservateur et libéral. Esprit loyal et droit, M. Thureau-Dangin ne pouvait se livrer à cette étude sans être frappé des fautes que le parti conservateur et libéral a commises pendant quatre-vingts ans ; il les expose, ces fautes désolantes, avec tant de franchise, tant de vigueur, avec un tel sentiment de regret pour ses amis, avec de tels mouvemens de confusion et de honte, qu’il semble faire sans le vouloir la confession du parti qui s’exprime ici par sa bouche.

La première, de ces fautes, c’est la division introduite dès le début dans son principe même. Se peut-il en effet que le parti de l’ordre se soit scindé depuis près d’un siècle en conservateurs et en libéraux ? Est-ce que les conservateurs ne se reniaient pas eux-mêmes en tenant la liberté pour suspecte, la liberté qui est ici comme en tout le sel de la terre, le principe de conservation et de vie ? Est-ce que les libéraux ne se condamnaient pas à de vides déclamations et à des actes stériles, quand ils laissaient en dehors de leur programme les fondemens de la destinée sociale ? Le premier ouvrage de M. Thureau-Dangin est consacré aux conservateurs séparés des libéraux, le second aux libéraux séparés des conservateurs. Ces hommes qui seraient si forts s’ils restaient unis, car ils représenteraient l’immense majorité de la France, on voit ce qu’ils deviennent quand ils se refusent à marcher de conserve ; on les voit, sans doctrines, sans lest, battus par tous les vents, jouets de tous les orages, donner au monde le plus triste spectacle que puisse offrir une société si riche d’ailleurs de cœur et d’esprit, le spectacle de l’incohérence et de l’insanité. Je voudrais profiter des recherches de l’auteur, et, ramassant les traits de cette, vive peinture, y ajouter les conclusions qu’elle me suggère.


I

Le point de départ des études de M. Thureau-Dangin, c’est le 9 thermidor de l’an II. Avant la chute de Robespierre, avant le 27 juillet 1794, il ne s’agit ni de conservation, ni de liberté, il s’agit de renverser la monarchie absolue. Dans ce cataclysme effroyable, la liberté qu’on invoque sans cesse est sans cesse violée, et c’est à peine si un petit nombre de sages se préoccupent courageusement de ce qui doit être conservé des traditions du vieux monde dans la reconstruction du monde nouveau. Ces grands problèmes exigent des temps plus calmes et supposent la fin de l’horrible épreuve. De 89 à 92 et de 92 à 94, c’est la révolution seule qui est à l’œuvre. Une fois Robespierre tombé, la vie morale recommence.

Il est bien prouvé désormais que Robespierre fut renversé par des hommes qui ne valaient pas mieux que lui, « misérables valets, a pu dire Mallet-Dupan, qui assassinaient leurs maîtres pour s’emparer de leurs sceptres ; » mais il n’est pas moins prouvé que, le tyran jeté à bas, une explosion de joie universelle déconcerta pour longtemps les valets dont parle Mallet-Dupan. Si l’on regarde, non pas au fait même, mais aux conséquences du 9 thermidor, ce n’est pas Tallien qui est ici l’acteur principal, ce n’est pas Thuriot, Fréron, Billaud-Varennes, Collot-d’Herbois, Vadier, Barrère, Bourdon (de l’Oise), qui sont les libérateurs de la convention et de la France ; le grand libérateur, c’est ce soulèvement unanime de l’opinion qui, dès le lendemain de la victoire, paralyse et annule les vainqueurs. Les thermidoriens proprement dits sont comme submergés dans cette marée montante, et lorsque douze mois plus tard, au premier anniversaire de la journée vengeresse, Marie-Joseph Chénier s’écrie :

Salut, neuf thermidor, jour de la délivrance !


ce n’est pas à tel ou tel personnage du 9 thermidor, à tel ou tel groupe de la convention, c’est à la France entière que le poète adresse ses strophes républicaines.

Voilà le point de départ. Dès ce moment, le problème est posé : comment rester fidèle aux principes de la révolution sans renoncer aux principes éternels ? En face de l’innovation inévitable, comment maintenir la tradition nécessaire ? Présent, passé, ce sont là trop souvent des paroles décevantes. Il ne s’agit pas ici d’enchaîner ce qui existe à ce qui est mort ; il s’agit de souder de nouveaux anneaux à des anneaux anciens, ce qui doit vivre à ce qui doit vivre. En un mot, la liberté nouvelle acquise au prix, de si horribles épreuves rendra-t-elle les hommes indifférens à ces règles d’ordre public sans lesquelles aucune communauté sociale ne peut durer ?

Ces questions que nous discutons aujourd’hui d’une façon abstraite, on les résolvait d’instinct après le 9 thermidor. C’est l’instinct, un instinct profond et sûr, quoique très étrange dans la forme, qui conduit par exemple la jeunesse dorée de 1795. Ces deux ou trois mille jeunes hommes appartenant au commerce, aux lettres, aux théâtres, aux écoles, aux administrations, qui se réunissent le soir au Palais-Royal armés de bâtons, de cannes à épées, et qui fustigent si vertement les jacobins, cène sont pas, comme certains historiens affectent de le croire, des partisans de l’ancien régime. Écoutez les cria qu’ils profèrent : « Vive la république ! vive la convention ! » lisez leurs proclamations si bien mises en lumière par M. Thureau-Dangin : « Vous vous rappelez, disent-ils aux gens des faubourgs, que nous enlevâmes ensemble la Bastille et le repaire du tyran. Vous retrouverez en nous vos frères d’armes du 14 juillet et du 10 août. » Assurément, à entendre ces clameurs, on voit trop qu’ils subissent encore le joug de l’opinion courante. L’instinct qui les pousse n’en est que plus digne de remarque. Ils appellent les Tuileries de 92 « le repaire du tyran ; » mais ils sont résolus à en finir avec les jacobins. Leur devise pourrait être celle-ci : « Aucun retour en arrière, mais guerre aux hommes de sang, guerre aux destructeurs de la société. »

Dirons-nous que ce sont des républicains très convaincus ? Non, certes ; république, monarchie, ces questions de formes les laissent assez indifférens. « Leur reconnaissance, dit très bien M. Thureau-Dangin, est acquise au régime qui satisfera leurs sentimens de justice et d’indignation. » Si la république peut ou veut profiter de ce mouvement des esprits, tant mieux pour la république ! Si une monarchie libérale est la seule sauvegarde de la vie des citoyens et des principes de l’ordre, bonne chance à la monarchie libérale !

Cette dernière chance pourtant en 95 ne se présente guère à leur esprit. Bien des gens qui se rallieront un jour à la royauté sont franchement dévoués à ce grand essai d’une république généreuse. En veut-on un exemple bien significatif ? Michaud, le futur rédacteur de la Quotidienne, l’auteur futur du Printemps d’un proscrit, écrivait en 95 une poésie qui se termine par ces vers :

Oh ! si jamais des rois et de la tyrannie
Mon front républicain subit le joug impie,
La tombe me rendra mes droits, ma liberté.


Les seuls hommes qui à cette date aient songé sérieusement au retour de la monarchie, ce sont des montagnards, j’entends des montagnards thermidoriens, de ceux qui, ayant renversé Robespierre afin de continuer sa tyrannie, se virent mis de côté par le soulèvement de la conscience publique. Quant à la jeunesse dont nous parlons, si elle eût voulu tuer les institutions républicaines, elle aurait laissé les jacobins achever leur œuvre aux journées du 15 germinal et du 1er prairial. Que fit-elle en ces heures de crise ? On la vit, le fouet à la main, chasser de la convention la populace qui l’avait envahie ; et c’est au cri de : « Vive la république ! vive la convention nationale ! » que s’accomplit la première déroute du jacobinisme.

En regard de cet instinct qui poussait ainsi la partie la plus vive de la population parisienne, il faut placer une inspiration bien autrement élevée, celle des esprits réfléchis, des observateurs, des publicistes, qui, sans avoir eu le temps de méditer à fond ces laborieux problèmes, sentaient cependant que la liberté ne pouvait être séparée des traditions tutélaires. Je ne sais si Mallet-Dupan aurait accepté ce titre de conservateur libéral ou de libéral conservateur que nous sommes tenté de lui donner ; le langage politique est si mobile, les appellations des partis sont exposées à des variations si bizarres ! Ce qui est certain, c’est que jamais homme ne mérita mieux ce noble titre. Dès les premiers jours de la révolution, il avait rompu sans hésiter avec l’ancien régime, il avait déclaré que l’ancien régime était mort, effondré, écroulé, qu’il n’en restait rien, pas un élément de force, pas un principe de vie, et il disait éloquemment : « Il est aussi impossible de refaire l’ancien régime que de bâtir Saint-Pierre de Rome avec la poussière des chemins. » — Cependant au-dessus et au-delà de l’ancien régime, non plus dans les formes politiques d’une période, mais dans le cœur même de l’humanité, il y a des forces qui ne peuvent s’écrouler, des principes qui ne sauraient périr. Aux heures de tempête où ces lumières se voilent, la marque des esprits supérieurs est de ne jamais les perdre de vue. Ce fut la gloire de Mallet-Dupan. Parmi les combattans de la révolution, nul n’est resté plus droit, plus ferme, nul n’a plus constamment mérité cet éloge accordé à un des sages du monde antique : Sanus inter ebrios. Au milieu de l’ivresse universelle, ivresse généreuse chez les uns, ignoble chez les autres, il a toujours montré une âme maîtresse d’elle-même. Ni les passions de droite, ni les passions de gauche n’avaient prise sur cette conscience austère, il méprisait tous les préjugés et toutes les fureurs.

Quelle est donc l’éducation qui l’a préparé à ce rôle extraordinaire ? Républicain de naissance, il soutient la monarchie ; protestant, il défend l’église catholique ; Genevois, il se consacre tout entier au service de la France. Il est vrai que cette monarchie, telle qu’il la conçoit, serait une magistrature libérale et tutélaire dans la meilleure des républiques ; il est vrai aussi que l’église catholique, en ce régime nouveau, représenterait avant tout la plus précieuse des libertés, celle qui garantit toutes les autres, la liberté des âmes et des consciences ; enfin, comment ne pas se dévouer à la France, à cette patrie de toutes les idées généreuses, qu’il faut défendre seulement contre ses propres témérités pour que le monde entier profite de ses viriles épreuves ? Nec timide nec temere, voilà la devise de Mallet-Dupan.

C’est précisément cette rectitude d’esprit qui attire sur lui toutes les violences. Les forcenés de 92, on le pense bien, ne ménagent pas le courageux publiciste, mais rien n’égale les invectives dont le poursuivent les émigrés. Les gens qui placent « Lafayette à côté de Jourdan coupe-tête et Malouet au-dessous de Robespierre » devaient naturellement mettre Mallet-Dupan « plus bas que Gorsas, Carra ou Brissot. » M. Ferrand, qui devint ministre sous Louis XVIII, écrivait à cette date : « M. Malouet mérite d’être pendu, bien qu’il soit honnête homme ; il faut faire un exemple de la punition due aux opinions dangereuses. » Un des libellistes les plus violens du parti royaliste, M. d’Entraigues, disait un jour à propos des brochures abominables dont il inondait Paris : « Montlosier me trouve implacable, il a raison ; je serai le Marat de la contre-révolution, je ferai tomber cent mille têtes et la sienne la première. »

Qu’on se représente l’action produite par ces odieuses paroles. Les brochures de M. d’Entraigues et de ses pareils étaient citées et commentées dès le lendemain par les journaux révolutionnaires, citées et commentées à la tribune de la convention. La France entière apprenait que la royauté ne reviendrait pas sans ramener un Marat et que cent mille têtes tomberaient. Une coïncidence fatale voulut que ces clameurs d’un fou semblassent venir à l’appui de certaines déclarations de Louis XVIII. Il faut se rappeler, en effet, que le dauphin, fils de Louis XVI, ayant été délivré le 8 juin 1795 de l’atroce supplice qu’il subissait depuis deux ans et demi, la royauté légitime, suivant l’ancien droit, se trouvait dévolue au comte de Provence et transportée en pleine émigration. Le nouveau roi, qui ne devait rentrer en France que dix-neuf ans plus tard, tenait alors sa cour à Vérone. Spirituel, sceptique, égoïste, imbu des idées du XVIIIe siècle, dès qu’il apprit la mort de son neveu Louis XVII, il lança de Vérone une Déclaration qu’il crut fort libérale, mais dont les concessions équivoques, déjà si insuffisantes et même si ridicules à une telle heure, furent comme déchirées immédiatement par les mains des pamphlétaires royalistes. Le roi, sans rien abandonner de ce qu’il appelait ses droits supérieurs, daignait du moins « pardonner à des sujets coupables et repentans ; » M. d’Entraigues s’annonçait comme le Marat de la contre-révolution, déclarant qu’il était prêt à réclamer des milliers de têtes. De ces deux déclarations, laquelle était la vraie ? Fallait-il croire que la première était une garantie contre la seconde ? Fallait-il croire que la seconde rectifiait la première ? « Ce qui fait pleurer, — écrivait Mallet-Dupan, le 16 juillet 95, — c’est que M. d’Entraigues parle, agisse au nom du roi et paraisse avoir certainement une grande part à sa confiance. »

On peut prévoir dès lors que les occasions de rattacher la France nouvelle à l’ancienne France seront perdues sans cesse et sans retour. Le fanatisme royaliste a détruit la royauté. Dès que les hommes qui ont prêté le serment du jeu de paume, dès que les Mounier, les Malouet, les Lally-Tollendal, sont regardés comme des jacobins de 93 par les jacobins de la monarchie absolue, le régime tutélaire et libéral soutenu par Mallet-Dupan n’a plus aucune chance de mettre à profit la lassitude de l’opinion publique. La fatigue de tant de luttes, l’horreur de tant de crimes, le besoin d’assurer le repos du pays sans renoncer à de légitimes conquêtes, tous ces sentimens auraient dû préparer une conciliation nécessaire entre les partis. Les forcenés de l’extrême droite y mirent bon ordre. Le jour où des révolutionnaires accablés, épuisés, chercheront un abri sous des institutions monarchiques, la violence des Marat de l’absolutisme ne leur permettra pas de tourner les yeux vers la royauté de 89 ; ils courront plutôt au-devant du joug et diront au maître comme dans le poème d’Edgar Quinet :

César, salut ! voici les faisceaux consulaires.


Une des parties les plus curieuses et les plus neuves du livre de M. Thureau-Dangin, c’est précisément le tableau de ce mouvement d’idées violentes qui, rendant à la plupart des hommes d’action toute espèce de retour impossible, les précipitèrent de la révolution dans l’empire. On avait déjà peint avant lui l’infernale habileté de la politique de 93 ; on avait déjà dit que les meneurs de la montagne savaient bien ce qu’ils faisaient en forçant la convention à voter la mort du roi. Ce qu’on ne savait pas, ou du moins ce qu’on n’avait pas encore montré avec autant de précision, c’est que les hommes qui creusèrent l’abîme entre l’avenir et le passé de la France assurèrent du même coup rétablissement du régime impérial. Le régime impérial est le produit direct, le produit inévitable du 21 janvier 1793.

Quand même il n’y aurait pas eu là un général Bonaparte, l’histoire eût suivi le même cours. Les détails seuls auraient changé, non pas la conclusion. Au lieu du vainqueur d’Arcole et des Pyramides, un autre homme de guerre se serait trouvé qui eût répondu aux nécessités publiques. Ces appels multipliés qui, depuis le traité de Campo-Formio, en tant de circonstances et par des voix si diverses, poussèrent au suprême pouvoir le général républicain, croit-on que d’antres généraux républicains ne les eussent pas entendus comme lui ? Angereau, qui a fait le coup d’état de fructidor pour soutenir un gouvernement avili, eût-il donc éprouvé plus de scrupule, si l’opinion l’y eût convié, à faire un coup d’état dans un autre sens ? C’étaient les républicains d’alors, notez-le bien, qui avaient mis à l’ordre du jour la politique des coups d’état ; c’était une série de coups d’état qui avait prolongé et déshonoré la misérable existence du directoire [3]. Qu’est-ce que le 18 fructidor de l’an V, le 22 floréal de l’an VI, le 30 prairial de l’an VII ? Des coups d’état à droite et à gauche, coup d’état du gouvernement contre les chambres et coup d’état des chambres contre le gouvernement. Quand le directoire fut renversé, il tomba frappé du coup droit dont il avait enseigné la pratique. J’ai nommé Augereau parmi les gens sans scrupules qui auraient pu frapper ce coup, mais les plus scrupuleux, les plus intègres, un Masséna par exemple, un Jourdan, un Macdonald, eussent-ils donc hésité, dans cette France épuisée par dix ans de révolutions, à fonder par tous les moyens un gouvernement réparateur ? Cessons d’attribuer l’établissement du consulat au génie d’un homme, si grand qu’il soit. C’est la France qui a tout fait en définitive, puisqu’elle voulait un abri, et si elle n’avait eu celui-là, elle se serait contentée d’un autre.

Seulement, dans cet affaissement universel, après que la guillotine a détruit tous les chefs, quand l’armée révolutionnaire se débande, quand la lassitude, l’horreur, le dégoût, l’effroi de l’avenir, le besoin de repos et de sécurité, font que les plus ardens soldats de 89, les hommes même de 92 et de 93, cherchent quelque part un refuge, — pourquoi donc songent-ils à créer une dictature militaire au lieu de recourir à la monarchie traditionnelle transformée par la constituante ? On explique la chose, je le sais bien, par la répulsion persistante qu’inspirait l’ancien régime. Personne, dit-on, ne croyait que les Bourbons pussent revenir sans que l’ancien régime se relevât. Oui, sans doute, c’est l’explication ordinaire, celle qui a cours et dont il est impossible de ne pas tenir compte, mais il y en a une autre plus secrète, plus cachée, que M. Thureau-Dangin a mise en pleine lumière.

Écoutez cette singulière histoire. C’est en 96 ou 97 ; deux membres du parlement, celui-ci du conseil des anciens, celui-là du conseil des cinq cents, se trouvent seuls dans une salle de commission. L’un d’eux, Treilhard, ancien constituant, ancien conventionnel, avait voté la mort du roi et siégé au comité de salut public. L’autre, Mathieu Dumas, ancien député à l’assemblée législative, y avait défendu la monarchie de 89 et combattu les anarchistes. Au parlement, il n’y a guère que leur passé qui les sépare ; ils jugent de même la situation présente, ils pensent l’un et l’autre qu’il est urgent d’arracher le pays aux derniers entraînemens révolutionnaires et d’assurer l’ordre public. Sans aucun enthousiasme, bien plus, sans aucune estime pour le gouvernement directorial, ils sont d’avis qu’il faut le soutenir et le consolider, puisqu’il est impossible de lui en substituer un autre. Seulement l’un des deux, l’ancien conventionnel, est secrètement préoccupé de la crainte que la reconstitution de l’ordre social ne finisse par ramener la vieille monarchie ; l’autre, l’homme de la législative, va droit devant lui sans préoccupation ni souci, persuadé que la république peut vivre avec une politique libérale, et que, sans les principes de 89, nulle monarchie ne vivrait. Pourquoi donc redouter l’ancien régime ? L’ancien régime a disparu à jamais, englouti par le déluge. Encore une fois, si le passé ne les séparait, rien ne les empêcherait de s’entendre ; mais il y a ce passé fatal exploité par d’implacables fureurs. Mathieu Dumas sent cela confusément, il veut en avoir le cœur net. N’oubliez pas que Mathieu Dumas est un soldat, un officier supérieur, un ancien aide de camp de Rochambeau dans la guerre d’Amérique ; Treilhard est un jurisconsulte éminent, un de ceux qui auront l’honneur d’attacher leurs noms à la rédaction de nos codes. Tous deux sont dévoués à la France nouvelle, tous deux sont hommes de grand mérite et de bonne volonté ; une alliance entre de tels citoyens serait un ciment de concorde qui profiterait au bien de l’état. Le jour donc où ils se rencontrent seul à seul dans une salle de commissions et peuvent se parler à cœur ouvert, Mathieu Dumas s’empresse de saisir l’occasion pour demander à son collègue une explication loyale.

C’est Mathieu Dumas qui prend l’initiative, c’est lui aussi qui raconte la scène dans ses mémoires. — « Êtes-vous pressé ? lui dis-je ; la discussion dans votre conseil est-elle intéressante ? — Non, me répondit-il, point du tout ; qu’avez-vous à me dire ? — Sur quoi je me levai, je fermai la porte sur nous et mis la clé sur la cheminée. — Je connais, lui dis-je, votre position, votre expérience, vos talens, et l’influence de vos conseils sur des hommes qui, sous tous les rapports, vous sont bien inférieurs ; je veux savoir de vous ce que vous pensez de moi et de mes amis, comment vous jugez notre conduite politique, et ce qui fait que nous ne pouvons nous entendre. — Voici sa réponse : — Vous êtes de fort honnêtes gens, fort capables, et je crois que vous voulez sincèrement soutenir le gouvernement tel qu’il est, parce qu’il n’y a aucun moyen sûr, ni pour vous ni pour nous, de lui en substituer un autre. Mais nous, conventionnels, nous ne pouvons vous laisser faire ; que vous le vouliez ou non, vous nous menez tout doucement à notre perte certaine. Il n’y a rien de commun entre nous. — Quelle garantie vous faut-il donc ? .. — Une seule, après quoi nous ferons tout ce que vous voudrez, nous vous laisserons détendre les ressorts. Donnez-nous cette garantie, et nous vous suivrons aveuglément. »

Qu’on se représente la surprise et l’anxiété de Mathieu Dumas. « Nous ferons tout ce que vous voudrez, nous vous laisserons détendre les ressorts, nous vous suivrons aveuglément. » Quelle promesse que celle-là ! Et que demande Treilhard pour s’engager de la sorte, lui et ses amis des deux conseils ? Une garantie, pas davantage, une seule garantie. Ah ! certes, dans l’esprit de Mathieu Dumas, elle est accordée d’avance, à moins qu’elle ne soit contraire à l’honneur, et avec un homme tel que Treilhard ce soupçon n’est pas de mise. Quelle est donc cette garantie que réclame le conventionnel ? « Montez à la tribune, dit Treilhard, et déclarez que, si vous aviez été membre de la convention, vous auriez comme nous voté la mort de Louis XVI. »

Voilà le secret terrible, le secret qui pèse sur tant de consciences. Sans ce lien qui les enchaîne, combien de conventionnels chercheraient parmi les modérés des compagnons d’armes pour sortir de l’odieuse impasse ! Des compagnons, ils n’en peuvent avoir, il leur faut des complices. « Vous demandez l’impossible, répondit Mathieu Dumas, vous demandez ce que vous ne feriez point à notre place. » Et il insistait sur la vanité des terreurs qui poursuivaient Treilhard. Est-ce qu’il s’agissait d’une contre-révolution, d’un retour quelconque à un passé disparu pour toujours ? Il s’agissait de fonder une république honnête et affranchie des jacobins. — « Non, répliqua le conventionnel, la partie n’est pas égale ; nos têtes sont au jeu. »

Un autre exemple de cette situation, également signalé par M. Thureau-Dangin, c’est celui que présente Carnot. Depuis l’établissement du directoire, Carnot est un des cinq chefs du pouvoir exécutif. C’est un républicain austère et courageux. Bien des choses lui répugnent dans le gouvernement dont il fait partie. Il ne veut être confondu ni avec les pervertis, comme Barras, ni avec ceux qui favorisent encore ou subissent l’action des jacobins. Il a vu de trop près les tyrans de la convention. La part même qu’il a prise aux actes du comité de salut public le tourmente d’une façon atroce. Il a beau se dire à lui-même et aux autres qu’il s’y occupait seulement de l’armée, que sa signature au bas des décrets terroristes ne signifiait rien, que la minorité, après le vote, signait avec la majorité, que lui en particulier, exclusivement absorbé par le département de la guerre, ne prenait aucune part aux autres discussions, il a beau chercher ainsi des justifications tirées de l’épouvantable nécessité des circonstances, sa conscience ne le laissait pas en repos. Il y avait des tempêtes sous ce crâne, pour parler comme l’auteur des Misérables. Un membre des cinq cents, Barbé-Marbois, témoin de ce supplice, si honorable après tout pour celui qui l’endurait, disait cruellement : « Son passé lui revient. » C’est pour cela que le grand et sinistre patient ne négligeait aucune occasion d’expier sa complicité involontaire avec les despotes, de se séparer d’eux, de se venger d’eux, de les renier et de les flétrir. Les plus fortes paroles qu’on ait écrites contre la tyrannie de Robespierre et du comité de salut public, quel est l’homme qui les a prononcées ? Carnot, membre de ce comité. Était-ce défection, trahison, aplatissement cynique du vaincu implorant sa grâce ? Non pas ; c’était la vengeance de l’honnête homme protestant contre l’iniquité du destin. L’odieux destin l’avait mis dans la nécessité d’entacher son nom en livrant sa signature, ou bien, en la refusant, de compromettre le salut de la patrie. Honneur ou patrie, horrible alternative ! Ce fut la patrie qui l’emporta, mais le malheureux devait songer à sa revanche. Il y pensa très certainement le jour où le directoire célébra au palais du Luxembourg la fête de la liberté. Le directoire avait décidé que cette fête serait placée à la date de la chute de Robespierre. Le 10 thermidor de l’an V, Carnot, à qui appartenait la présidence, expliqua dans son discours le sens de la date choisie par le gouvernement et le caractère de la fête. Lisez ce discours d’un œil attentif ; sous les phrases verbeuses, sous les déclamations de la rhétorique du temps, vous découvrirez bientôt quelque chose de personnel à l’orateur, un accent intime, douloureux, et comme une fibre qui saigne. Lorsqu’il dit par exemple que la liberté n’existe que depuis la révolution de thermidor, n’est-ce pas le décemvir libéré qui nous parle ? Lorsqu’il décrit en quelques mots « cette période calamiteuse, » lorsqu’il résume « la longue série des malheurs qui désolèrent alors l’humanité, » lorsqu’il ajoute que le caractère de cette tyrannie « fut d’avoir constamment au nom du peuple fait égorger le peuple ; au nom de la liberté, érigé en vertus civiques l’anarchie, la débauche, la délation, la férocité ; au nom de la raison, proscrit la lumière et les arts, étouffé tout ce qu’il y a dans la nature d’affections douces, fait taire la pitié, la pudeur, l’amour paternel et filial, brisé enfin tous les liens qui unissent les hommes, soit entre eux par l’amitié, soit au passé par les souvenirs, soit à l’avenir par l’espérance, » — ne croit-on pas entendre l’homme dont le despotisme de Robespierre n’a respecté ni la pitié ni la pudeur, et qui, obligé de rester à son poste sous peine de manquer à la patrie, a dû étouffer par ordre toutes les affections de l’humaine nature, briser tous les liens de la vie morale, renoncer à l’espérance comme au souvenir ? Enfin ce Carnot, dont je devine ici le gémissement, comment ne pas reconnaître qu’il éclate tout entier en ces dernières paroles : « La république alors n’était presque plus que dans nos armées. C’est dans les camps que s’était réfugiée l’humanité. Les défenseurs de la patrie, en couvrant la France de leurs lauriers, dérobèrent pour ainsi dire aux regards les crimes qui l’avaient inondée. » Qu’en pensez-vous ? N’est-ce pas là le vrai Carnot ? Oui, voilà bien l’œuvre qui rachète tant de signatures aveugles, la grande œuvre, il l’espère bien, qui doit le justifier et l’absoudre.

Eh bien ! cet homme que torturent de tragiques remords, cet homme qui se détourne des jacobins avec dégoût, qui s’allie aux modérés, aux constitutionnels, et qu’on a pu soupçonner de sentimens royalistes, tant il s’appliquait à prévenir le retour de la politique révolutionnaire, — il éprouve les mêmes scrupules que Treilhard. Sollicité par les constitutionnels, par ceux qui voudraient un retour à 89, les mêmes appréhensions l’arrêtent, et notez que son attitude est encore plus significative. Treilhard est en faveur auprès de la majorité des conseils, et le temps n’est pas loin où il sera nommé membre du directoire. ; Carnot est bien directeur à cette date, mais il peut prévoir le jour où il sera chassé du directoire, lorsqu’un de ses collègues lui jette à la face cette ignoble invective : « Infâme brigand, il n’y a pas un pou de ton corps qui ne soit en droit de te cracher au visage. » Même dans un temps si riche en grossièretés révoltantes, Barras était seul capable de tenir un pareil langage ; on reconnaît ici son vocabulaire particulier et sa verve populacière. Pauvre Carnot, hélas ! insulté ainsi en pleine séance du directoire par le plus vil des hommes, pressé par sa conscience de se réunir aux modérés, sollicité par des législateurs dont il apprécie les principes républicains et l’attachement à la constitution, il ne peut se décider à saisir la main qu’on lui offre. Qu’est-ce donc qui l’empêche ? La même raison que Treilhard. Sous cette politique loyale, il aperçoit un mouvement d’idées qui, à l’insu des chefs et contre leur gré, ramènera forcément une monarchie. Aussi répond-il à ses amis, à ceux qui voudraient He venger de Barras et l’arracher pour toujours aux influences de 93 : « J’aurais dans ma poche une grâce bien cimentée de la parole royale que je n’y aurais pas de confiance. »

Dira-t-on que chez Carnot, comme chez Treilhard, comme chez tant d’autres, le souvenir du passé suffisait à expliquer cette défiance ? Oui, sans doute, il est impossible de nier ces terribles attaches. Mais il y avait aussi ce besoin d’oubli, de concorde, d’apaisement, cette réclamation et cette nécessité d’une amnistie universelle qui se faisait jour de mille façons. La France entière, des premiers rangs aux derniers, du roi Louis XVI au plus pauvre paysan, ayant pris part au mouvement de 89, une restauration de l’antique dynastie, à supposer qu’elle fût possible à cette date, n’aurait eu de chances que par une adhésion éclatante aux principes de la France nouvelle et par une amnistie sans exception. Il y avait donc autre chose que les souvenirs néfastes entre Carnot et ses amis du parlement ; il y avait les clameurs furieuses des émigrés, les menaces des agens royalistes, le cri du comte d’Entraigues : « Je serai le Marat de la contre-révolution ! » Et comme d’autre part le sentiment général appelait un chef, la question se trouvant posée entre la royauté légitime et une dictature militaire, ce fut la dictature militaire qui l’emporta. M. Thureau-Dangin résume toute la situation avec autant de vérité que de force dans un arrêt qui honore chez lui le juge et l’écrivain : « Ce qui a fait le 18 brumaire, dit-il, ce ne sont pas les victoires de Bonaparte, c’est la république compromise et détruite par les crimes des républicains, c’est la monarchie rendue impossible par l’aveuglement des royalistes, c’est l’esprit public harassé et démoralisé par la révolution. Tout le mal était déjà fait, la liberté morte, le despotisme consenti, désiré, avant qu’on sût si Bonaparte reviendrait jamais d’Égypte. »


II

Remarquez particulièrement ces mots : « La monarchie rendue impossible par l’aveuglement des royalistes ; » c’est la conclusion de cette première étude et le programme de celle qui va suivre. Le sujet de M. Thureau-Dangin est celui-ci : montrer ce qu’ont fait les conservateurs séparés des libéraux et ce qu’ont fait les libéraux séparés des conservateurs. Dans la période ascendante de la révolution, de 89 à 94, le problème n’existe pas encore, excepté pour un petit nombre d’esprits supérieurs, Mirabeau, Malouet, Mallet-Dupan ; la masse de la nation, tout entière aux passions de l’heure présente, ne peut que se débattre dans les convulsions de l’anarchie. On attaque ou on se défend, on crie, on se bat, on fait de la stratégie ou de l’audace, on évite la guillotine ou on la brave, c’est la guerre enfin, c’est la révolution, toutes les questions de gouvernement sont ajournées. Voilà pourquoi Robespierre écrit dans son journal : « Je ne suis ni royaliste ni républicain. » Dans la période descendante, de 94 à 99, la question de gouvernement reparaît, seulement elle reparaît confuse, embrouillée. Beaucoup de républicains sentent renaître en eux des instincts monarchiques ; mais, incertains d’abord entre la monarchie traditionnelle et une dictature militaire, ils préfèrent la dictature qui, née elle-même de la révolution, ne demandera pas de comptes aux révolutionnaires. Beaucoup de monarchistes sentent s’éveiller en eux des dispositions républicaines, mais ils demandent des garanties à la république comme les républicains en demandent à la monarchie. Si la république doit s’établir, les monarchistes la veulent honnête, régulière, respectueuse de tous les droits, protectrice de l’ordre et de la justice, en un mot affranchie pour toujours de la domination jacobine, comme les républicains, si la monarchie doit revivre, la veulent soumise à la loi, respectueuse de toutes les libertés, associée à toutes les œuvres nationales, en un mot affranchie pour toujours des traditions de l’absolutisme et de la fureur des émigrés. La fureur des émigrés ayant rendu impossible le retour à la maison de Bourbon, c’est Bonaparte qui, porté par la gloire et secondé par l’instinct général de la nation, va créer une monarchie nouvelle.

M. Thureau-Dangin n’avait à juger ni le consulat ni l’empire ; il lui suffisait de rappeler pour le besoin de son étude que la question du parti conservateur libéral se trouvait de nouveau ajournée, non plus ajournée par des luttes civiles effroyables, mais par des œuvres prodigieuses et de prodigieux triomphes.

Quinze ans ont passé au bruit du canon. L’empire est tombé sous le poids de ses fautes et sous les coups de l’Europe conjurée. Voici les Bourbons revenus. C’est le moment où la question du gouvernement libéral, noblement posée au mois de mai 89, violemment écartée par les crises des années suivantes, va reparaître dans les conditions les plus propices. Les hommes qui représentent les doctrines conservatrices sont désormais en possession du pouvoir ; à eux de prouver qu’ils sont vraiment dignes du titre de conservateurs, c’est-à-dire que la liberté est pour eux un des élémens essentiels de l’ordre. Heure propice, ai-je dit ? Assurément, car la France est lasse des agitations révolutionnaires et de l’esprit de conquête, elle demande à vivre, à travailler, à réparer ses forces, à jouir de cette liberté légale achetée par tant de cruelles épreuves. Pour tout homme qui pense, la tâche du gouvernement est tracée : ni anarchie, ni despotisme.

C’est là dès le premier jour l’éloquente prédication de Chateaubriand. Dans un écrit où les sentimens rétrogrades ne manquent pas, le grand écrivain, cédant à l’évidence des choses, est obligé d’écrire ces mots : « Qui voudrait, qui oserait aujourd’hui vanter le pouvoir arbitraire ? Les excès d’un peuple soulevé au nom de la liberté sont épouvantables, mais ils durent peu, et il en reste quelque chose d’énergique et de généreux. Que reste-t-il des fureurs de la tyrannie, de cet ordre dans le mal, de cette sécurité dans la honte, de cet air de contentement dans la douleur et de prospérité dans la misère ? La double leçon de l’anarchie et du despotisme nous enseigne donc que c’est dans un sage milieu que nous devons chercher la gloire et le bonheur de la France. » Voilà le programme de la restauration. C’est aux premiers mois du régime nouveau, en 1814, que Chateaubriand a écrit ces paroles. La brochure d’où je les extrais porte ce titre, un peu long, je l’avoue, mais très expressif : Réflexions politiques sur quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français.

Les intérêts de tous les Français, la réconciliation des partis, l’accord de la révolution de 89 et de la tradition séculaire, oui, tel était bien pour tout homme sensé le programme de la restauration après cette double période d’anarchie et de despotisme. Carnot ne faisait-il pas à la même date la déclaration que M. Villemain appelle si justement un mémorable aveu : « Au retour des Bourbons, la joie fut universelle ; il n’y eut qu’une opinion, qu’un sentiment. Les anciens républicains, particulièrement opprimés, applaudirent franchement à la restauration [4]. » Carnot, Chateaubriand, c’est l’élite qui parle « pour tous les Français. » Encore une fois, voilà bien le programme de la pensée publique au lendemain de la chute de l’empire.

Il y en a un autre, daté du même temps, consigné dans le même ouvrage, et qui prouve mieux encore cette noblesse d’idées conservatrices et libérales sous la plume de Chateaubriand. M. Villemain n’en parle pas dans son ouvrage sur le grand polémiste de 1815, M. Thureau-Dangin ne le cite pas dans ses études si complètes sur les luttes de la restauration. C’est le cas de retrouver cette profession de foi et de la détacher tout entière du cadre qui l’étouffé. Une telle page ne doit pas rester enfouie au fond d’une brochure oubliée. Aujourd’hui encore, elle peut servir à plus d’un. Au milieu de nos fluctuations, dans le perpétuel va-et-vient de notre mobilité intellectuelle, il est des hommes de grand talent qui, ne voyant qu’un seul côté des choses, mais le voyant à plein et à fond, deviennent savamment injustes, au risque de provoquer les plus violentes injustices en sens contraire. A ceux-là comme à bien d’autres, il est bon de remettre sous les yeux cette page si vraie, si profonde. Voici ce que Chateaubriand écrivait en 1815 dans ses Réflexions politiques :


« Pourquoi ne pas le dire avec franchise ? certes, nous avons beaucoup perdu par la révolution, mais aussi n’avons-nous rien gagné ? N’est-ce rien que vingt années de victoires ? N’est-ce rien que tant d’actions héroïques, tant de dévoûmens généreux ? Il y a encore parmi nous des yeux qui pleurent au récit d’une noble action, des cœurs qui palpitent au nom de la patrie. « Si la foule s’est corrompue, comme il arrive toujours dans les discordes civiles, il est vrai de dire aussi que, dans la haute société, les mœurs sont plus pures, les vertus domestiques plus communes ; que le caractère français a gagné en force et en gravité. Il est certain que nous sommes moins frivoles, plus naturels, plus simples ; que chacun est plus soi, moins ressemblant à son voisin. Nos jeunes gens, nourris dans les camps ou dans la solitude, ont quelque chose de mâle ou d’original qu’ils n’avaient point autrefois. La religion, dans ceux qui la pratiquent, n’est plus une affaire d’habitude, mais le résultat d’une conviction forte ; la morale, quand elle a survécu dans les cœurs, n’est plus le fruit d’une instruction domestique, mais l’enseignement d’une raison éclairée. Les plus grands intérêts ont occupé les esprits ; le monde entier a passé devant nous. Autre chose est de défendre sa vie, de voir tomber et S’élever des trônes, ou d’avoir pour unique entretien une intrigue de cour, une promenade au bois de Boulogne, une nouvelle littéraire. Nous ne voulons peut-être, pas nous l’avouer, mais au fond ne sentons-nous pas que les Français sont plus hommes qu’ils ne l’étaient il y a trente ou quarante ans ? ..

« Cessons donc de nous calomnier, de dire que nous n’entendons rien à la liberté. ; nous entendons tout, nous sommes propres a tout, nous comprenons tout [5].


Si plusieurs traits de ce tableau ne sont plus aussi vrais aujourd’hui qu’en 1815, l’ensemble et le fond demeurent incontestables. Des hommes d’état illustres partageaient alors la confiance qui anime ces généreuses paroles. M. Royer-Collard, le duc de Richelieu, M. Laine, le duc Decazes, le comte de Serre, M. de Martignac, avaient les mêmes espérances que Chateaubriand. Avec des nuances politiques très diverses, ils pensaient tous que la France nouvelle devait se rattacher à l’ancienne France, et que l’ancienne France ne devait pas maudire la France nouvelle. Ils auraient tous dit, les uns plus haut, les autres plus bas, tous avec une égale conviction intérieure : « N’avons-nous rien gagné à la révolution ? » Ils comprenaient tous que, si la tradition est une force, l’innovation, c’est-à-dire le mouvement, est une des conditions de la vie. L’innovation et la tradition, le mouvement et la force, leur désir était de tout concilier. Chacun d’eux, tour à tour, pendant une période de quinze années, s’est dévoué à cette tâche avec ses qualités propres et sa politique particulière. Les plus grands dons de l’esprit et du cœur ont été prodigués pour le triomphe d’une cause nationale. Ici, quelle autorité magistrale ! Là, quelle noblesse d’âme et de pensée ! Plus loin, c’est une parole finement persuasive, ou une éloquence douloureusement tragique, ou une action modératrice d’une grâce incomparable. Que de richesses ! que de promesses ! quel généreux labeur ! Lorsqu’on voit ce merveilleux épanouissement de la pensée libérale dans les sphères d’en haut, on répète avec le grand publiciste : « Nous entendons tout, nous sommes propres à tout, nous comprenons tout. »

Et qui donc a détruit tout ce travail, qui donc a rendu vains de si généreux efforts ? Le parti même qui à cette date représentait le plus grand fonds d’idées conservatrices, le parti royaliste de la restauration. Seulement, ces idées conservatrices, il les séparait de la liberté, il leur refusait la vie, il les attachait à des choses mortes, il les enfermait dans des institutions condamnées. De là les violences et les désastres de la politique. De 1815 à 1830, c’est un parti conservateur qui a renversé la monarchie française.

Rien de plus douloureux que cette histoire. A ceux qui veulent en connaître le détail dans un exposé savant, complet et d’une irréprochable impartialité, il faut recommander le consciencieux ouvrage de M. de Viel-Castel ; à ceux qui recherchent un tableau, moins impartial peut-être, mais plus ardent, où revivent les luttes et les passions parlementaires de cette période, le livre de M. Duvergier de Hauranne offrira de dramatiques enseignemens. Si l’on s’en tient à une seule question, au rôle funeste du parti conservateur pendant ces quinze années, aux fautes, aux fureurs, aux folies des royalistes, à l’incroyable délire de ceux que Louis XVIII a nommés les ultras, le livre de M. Thureau-Dangin doit être recommandé avant tout, car c’est là le sujet spécial qu’il a choisi, et il l’a traité en maître. N’est-ce pas faire œuvre de maître que de montrer tant de franchise sans manquer jamais aux convenances, tant de droiture et de décision sans cesser d’être circonspect et politique ? N’est-ce pas faire œuvre de maître que de défendre obstinément les grands principes du libéralisme, droit, justice, équité, bon sens, modération, en face des emportés de nos jours, comme Mallet-Dupan en face des fanatiques de l’ancien régime ?

Cette tradition de Mallet-Dupan, M. Thureau-Dangin. est heureux de la retrouver dès les premiers jours de la restauration. Il y a un Mallet-Dupan doux, sérieux, persuasif, qui se nomme M. Laine, un Mallet-Dupan gentilhomme de grand cœur et de moralité politique absolue, qui se nomme le duc de Richelieu, un Mallet-Dupan d’une générosité sublime, d’une éloquence incomparable, d’une vie sans peur et sans reproche, qui se nomme le comte de Serre. Cherchez leur histoire dans le tableau de M. Thureau-Dangin, vous y trouverez surtout l’image de leur supplice. Ils défendent la royauté des Bourbons, mais, comme ils la défendent dans le sentiment de la France moderne, ils s’exposent à toutes les fureurs d’une réaction forcenée. Ils veulent effacer le souvenir des mauvais jours de l’ancien régime ; l’ancien régime se dresse à côté d’eux sous son image la plus repoussante et les empêche d’accomplir leur œuvre. Assurément, parmi les gens de l’extrême droite, tous n’ont pas cet aspect odieux ; il y a les âmes honnêtes, mais aveugles, les politiques qui, n’ayant rien appris, ne savent pas le premier mot de leur temps, les cœurs chevaleresques enclins à mettre toute la politique dans je ne sais quelle fidélité où l’instinct animal a plus de part que l’intelligence d’une créature humaine, mystiques d’une nouvelle espèce, comme le remarque si justement M. Thureau-Dangin, « mystiques doucement obstinés et naïvement téméraires, dont M. de Polignac sera plus tard l’effrayante personnification ; visionnaires tranquilles, se croyant prédestinés par Dieu pour sauver le roi, et le conduisant à l’abîme avec une confiance souriante. » Mais à côté de ces mystiques, il y a les tempéramens révolutionnaires, les fiévreux, les corrompus, ceux qui mettent au service de la cause monarchique tous les vices de l’ancien régime et tous les vices de la démagogie. Conspirateurs royalistes sous la république et l’empire, rompus aux manœuvres des agences secrètes, il y a longtemps qu’ils se sont dégagés de tout scrupule. Pour rassurer leur conscience, s’ils ont encore une conscience, ils se répètent cyniquement : la lin justifie les moyens. Il n’est pas de moyens, en effet, qui leur répugnent, les hommes les plus souillés ne leur déplaisent pas, ils s’entendent avec Fouché au moment d’attaquer le duc de Richelieu, comme ils s’entendaient sous le directoire avec Barras et répudiaient Mallet-Dupan. Ce sont des fanatiques en même temps que des coureurs d’aventures. La crise héroïque et funeste des cent jours, le retour prodigieux de Napoléon et l’écrasement de la France, ne fournirent que trop d’argumens aux coryphées de ce parti. Les ménagemens de 1814, à les entendre, avaient amené les désastres de 1815. La seconde restauration ne devait plus être une œuvre de conciliation et de paix, comme disaient les conservateurs, elle devait être une œuvre de représailles ; son nom, c’était la vengeance. « Ils sont fous, » disait Louis XVIII, et, soutenu par le duc Decazes, il se décida le 5 septembre 1816 à signer l’ordonnance qui prononçait la dissolution de la chambre.

Les fous agités devinrent des fous furieux. Les élections de septembre et octobre 1816 ayant donné la majorité aux députés du centre, c’est le moment où l’opposition de droite se constitue comme une opposition démagogique. Elle en a le tempérament, elle en prend les appareils et les engins. La droite n’aura pas seulement des comités, elle aura un organisme caché de sociétés secrètes. Savez-vous ce que c’est que la société des Francs régénérés ? Connaissez-vous le but que poursuivent la Société de l’anneau, la Société des bandouliers, la Société des chevaliers du tropique ? A lire ces noms bizarres et mystérieux, on pourrait se croire en 1790 à l’époque où l’abbé Fauchet, aidé de son ami Bonneville, fondait le club du Cercle social et le journal intitulé la Bouche de fer. Vraiment, à première vue, on ne peut savoir si la société de l’Anneau n’est pas une assemblée maçonnique comme le cercle de l’abbé Fauchet, et si les bandouliers, les Francs régénérés, les chevaliers du tropique, ne sont pas, comme les rédacteurs de la Bouche de fer, une nouvelle secte d’illuminés. Les doutes se dissipent quand on parcourt la liste jusqu’au bout. Voici l’Association royale du midi, l’Association bretonne, la Société des vrais amis du roi. Ce sont bien des sociétés royalistes, mais ce sont des sociétés secrètes d’allure toute révolutionnaire. N’est-ce pas un député de l’extrême droite, M. Agier, qui, dans un discours prononcé à la Société des Francs régénérés, exprimait ainsi le caractère de ces affiliations : « La Société des Francs régénérés n’est pas un club, puisque ses séances sont secrètes ; ce n’est pas une secte d’illuminés puisque son but est connu ; mais elle doit prendre des illuminés cette discrétion absolue qui est l’âme des petites comme des grandes affaires… Ce qui a commencé la révolution peut servir à la terminer ; c’est avec le feu qu’on guérit les blessures faites avec le feu. » On sait comment ce feu-là guérit les blessures de la France, il les élargit et les envenima de plus belle. Aux Francs régénérés et aux chevaliers du tropique, ce fut le carbonarisme qui répondit.

Ces sociétés secrètes ont d’ailleurs un organe très retentissant. Tout ce qui s’élabore chez les Francs régénérés trouve son écho dans la presse royaliste. Les publicistes du Drapeau blanc enseignent chaque jour que le but de la restauration est de ramener la France à l’ancien régime, non pas au régime de Louis XVI, déjà gâté par tant de concessions libérales, mais au pur régime du bon plaisir. Aux yeux de ces habiles politiques, il importe que les neuf dixièmes d’une grande nation soient frappés de déchéance par une minorité altière, que l’armée soit tenue pour suspecte, que la bourgeoisie voie s’agiter à toute heure la menace de l’aristocratie privilégiée. Voilà leur façon de faire de la propagande au service de leur cause. Et comment obtenir pareil résultat, la chambre de 1816 étant acquise aux idées de modération ? Comment obtenir que la nation soit annihilée, l’armée humiliée, la bourgeoisie muselée, l’aristocratie remise en possession de ces droits dont elle s’est dépouillée le 4 août 1789 ? Oh ! rien de plus simple, il n’y a qu’à briser la chambre et à rétablir l’autorité absolue du roi. Ils demandent donc un coup d’état, ces hommes de l’extrême droite qui ont tant crié, crié avec tant de raison contre les coups d’état du directoire. Ils le demandent si bien qu’ils ont là-dessus une théorie toute prête, et une théorie qui, comme une arme révolutionnaire, va frapper en pleine poitrine la personne même du roi. « S’il y a de mauvais coups d’état, disaient-ils, il y en a de bons, celui, par exemple, du roi Gustave III changeant la constitution de la Suède, et celui de Louis XIII se débarrassant du maréchal d’Ancre. » Ainsi parle le Drapeau blanc après cinq années du régime parlementaire. Est-il besoin de dire quel est ce maréchal d’Ancre dont le Louis XIII de 1820 était mis en demeure de se débarrasser ? Chacun a nommé M. Decazes. Quant à la constitution de la Suède changée par Gustave III, c’était un des derniers souvenirs de l’Europe d’avant 89, un souvenir consacré par les applaudissemens de Voltaire :

On t’admire aujourd’hui, cher prince, autant qu’on t’aime.
Tu viens de ressaisir les droits du diadème !
……..
Un état divisé fut toujours malheureux.
De sa liberté vaine il vante le prestige,
Dans son illusion, sa misère l’afflige ;
Sans force, sans projets pour la gloire entrepris,
De l’Europe étonnée il devient le mépris.
Qu’un roi ferme et prudent prenne on ses mains les rênes,
La peuple avec plaisir reçoit ses douces chaînes,
Tout change, tout renaît, tout s’anime à sa voix ;
On marche alors sans crainte aux pénibles exploits,
On soutient les travaux, on prend un nouvel être,
Et les sujets enfin sont dignes de leur maître [6].


A un roi voltairien comme Louis XVIII, c’était une manœuvre habile de rappeler cette apologie voltairienne des coups d’état. Je ne sais toutefois si Voltaire, même en ses plus mauvais jours, eût consenti à faire l’apologie de cette chose odieuse, répugnante, l’alliance de l’extrême droite avec l’extrême gauche. Le fanatisme seul peut expliquer ces monstruosités morales. Voltaire avait trop de bon sens, trop de droiture naturelle pour se prêter à pareil rôle. Au contraire, les jacobins blancs n’hésitent pas. « Mieux valent, dit la Quotidienne, mieux valent des élections jacobines que des élections ministérielles. » Et si quelques naïfs éprouvent des scrupules, le Drapeau blanc leur prouve que « tous les moyens sont bons pour renverser le ministère. »

C’est fini, le voilà renversé. Le gouvernement de la droite modérée, par cela seul qu’il ne jetait pas l’insulte à 89, est tombé sous les coups des ultras. Vainement M. de Richelieu, M. Decazes, M. Lainé, M. de Serre, ont redoublé d’efforts, de noblesse, d’éloquence généreuse et toute française ; vainement ils ont donné les plus beaux exemples de dévoûment, de sacrifice, essayant toutes les combinaisons possibles, consentant aux démarches les plus cruelles, se résignant, comme M. de Serre, à des ruptures d’amitié, à des déchiremens de cœur inguérissables, en un mot ouvrant leurs veines et prodiguant leur vie ; ce labeur héroïque et touchant devait se briser contre la coalition des partis extrêmes. Voilà le résumé d’une lutte de six ans. Le 15 décembre 1821, M. de Villèle arrive au pouvoir avec ses amis. La droite est toute-puissante.

« Vous n’en avez pas pour trois mois, » lui disait M. de Serre. M. de Villèle ne différait guère sur ce point des sentimens de son prédécesseur, il se bornait dans sa confiance à doubler le délai. Le 20 décembre 1821, il écrivait à Mme de Villèle : « Laissez votre logement à Toulouse comme si nous devions y retourner dans six mois. » Six mois, pas davantage ? M. de Villèle réussit pourtant à se maintenir six années au pouvoir. Homme d’affaires et homme de bien, initié aux problèmes de la finance et de l’économie politique, s’il n’avait fallu à la France qu’un intendant scrupuleux, — sans génie, mais sans témérité, — un intendant exact, attentif, irréprochable, nul n’aurait mieux convenu à la surveillance des intérêts publics que le gentilhomme toulousain. M. de Serre (c’est une remarque très fine de M. le duc Victor de Broglie) avait échoué en essayant la conciliation des principes ; M. de Villèle espéra être plus heureux par l’accommodement des intérêts. Ce fut là, en effet, son triomphe. Pendant la première moitié de sa présidence, de 1821 à 1824, il gouverna la droite par des chefs-d’œuvre de sagesse pratique. Il ne visait pas haut, il visait toujours juste. Bien différent de ces ministres qui cherchent à émouvoir les cœurs, à entraîner les esprits, il n’était jamais plus heureux que lorsqu’il était parvenu à calmer les chambres. On comparait familièrement sa parole à un seau d’eau froide jeté au milieu d’un combat de dogues. Les dogues, c’étaient l’extrême droite et l’extrême gauche ; lui, au milieu des meutes enragées, impassible, serein, s’il manifestait parfois quelque impatience, c’était à la pensée des affaires que ces batailles pouvaient compromettre ou retarder. C’est cette gravité imperturbable qui, pendant plus de trois ans, domina la tempête. La mort de Louis XVIII (16 septembre 1824) changea tout. L’opposition de la droite violente, qui s’essayait de temps à autre contre le ministre de la droite modérée, démasqua subitement ses batteries.

Il faut dire que de graves incidens avaient précipité la crise. L’extrême droite et l’extrême gauche venaient de trouver un auxiliaire sur lequel ni l’une ni l’autre n’avait le droit de compter. M. de Chateaubriand avait été chassé du ministère presque au lendemain de la guerre d’Espagne. C’est un des derniers actes du roi Louis XVIII. On lit ces mots au bas de l’ordonnance : « Le 6 juin de l’an de grâce 1824, et de notre règne le vingt-neuvième. » Le même jour, un Anglais que M. Villemain voyait souvent chez la duchesse de Duras, le rencontrant par hasard, lui dit : « Chateaubriand n’est plus ministre, il est destitué comme un commis, il est chassé, mis dehors avec sa valise, envoyé au diable je ne sais où… Que va-t-il faire ? Une guerre terrible, je le crois. Ce sera Junius, non pas masqué, mais la visière haute et frappant l’ennemi au visage ; miles faciem feri. Je n’ai point pitié, ma foi ; mais j’ai peur pour Villèle. »

M. de Villèle, il est vrai, ne fournira que trop d’occasions à la verve irritée du poète. On dirait que l’habile homme est au bout de ses habiletés. Lui qui jusque-là conduisait assez bien la droite et contenait les passions extrêmes, le voilà peu à peu obligé de tout céder. On lui impose un programme violent jusqu’à l’absurde, il l’accepte. En 1825, la loi sur le sacrilège ; en 1826, la loi sur le droit d’aînesse ; en 1828, la loi « de justice et d’amour » contre la presse. M. de Villèle n’est pas un aveugle conducteur d’aveugles ; c’est un myope qu’une bande d’aveugles entraîne bon gré, mal gré. Il y a des instans où le malheureux aperçoit l’abîme, il va pourtant, il va toujours ; les aveugles ne lui laissent pas le temps de réfléchir. Voyez pendant ce temps-là ces nuées de flèches qui sifflent contre lui de toutes parts ; jamais homme n’a été plus violemment assailli. Parmi ces flèches, il y en a qu’il secoue avec indifférence, car il ne se sent pas atteint, flèches grossières, sans pointe ni fil, qui s’émoussent avant d’avoir frappé ; mais il y en a aussi, regardez bien, qui entrent tout droit au défaut de la cuirasse ; ce sont les flèches d’or de Chateaubriand.

Je ne sais si les discussions des partis, même de nos jours, ont jamais présenté un tel caractère. On a vu des violences plus sinistres, je n’en connais point d’aussi douloureuses. Au moindre effort que faisait le ministre pour résister à l’entraînement de ses troupes, les forcenés le comparaient aux tyrans de la révolution. C’était un Robespierre, ou, ce qui n’était pas moins criminel à leurs yeux, un Bonaparte. Bien mieux encore, notez chez ces royalistes en furie la portée de cette injure, ni Bonaparte, ni Robespierre n’étaient aussi coupables que M.de Villèle. C’est la Quotidienne qui s’exprimait de la sorte : « Ce ministère est plus dangereux que tous ceux qui l’ont précédé. La convention vous ôtait vos têtes, mais non vos principes. Sous Bonaparte, il y avait de la gloire ; il n’y a aujourd’hui que du cynisme et de la corruption. » On sait de quelles insultes M. Decazes avait été poursuivi par les jacobins de l’extrême droite ; M. de Villèle leur est plus odieux encore que M. Decazes. M. Decazes n’était qu’un infidèle, M. de Villèle est un apostat. Ainsi parle un des rédacteurs du Drapeau blanc. « A voir le ton de cette polémique, dit M. Thureau-Dangin, chacun de ces journaux semblait prêt à s’associer à la déclaration que M. de Montlosier, dans le même temps, adressait à M. de Villèle, en terminant une de ses brochures : — « Je vous le déclare dans toute la sincérité de mon âme, au moment où il me faudrait prononcer sur votre accusation, je ne pourrais faire autrement que de vous condamner à mort. »

Le jour où M. de Villèle succombe sous la coalition de la droite et de la gauche (5 janvier 1828), quelle est la situation des nouveaux ministres ? Esprits libéraux et honnêtes, petit groupe d’élite commandé par un orateur d’une grâce merveilleuse, ils sont condamnés d’avance comme leurs prédécesseurs, mais condamnés à une mort plus prochaine. La majorité de la droite, si puissante vers 1825, amis trois ou quatre ans à se détruire elle-même ; M. de Martignac, en prenant le pouvoir, ne trouve les élémens d’aucune majorité. A gauche sont des libéraux défians, exigeans, que les violences de la réaction exaspèrent de jour en jour, et qui tiennent pour insuffisantes ou pour suspectes les ouvertures les plus loyales ; à l’extrémité opposée sont les fanatiques d’autant plus irrités qu’ils ont travaillé pour d’autres, et que, si M. de Martignac réussit, c’est au profit des centres qu’ils auront désorganisé la droite. Ce noble Martignac, si doux, si persuasif, si courageux, qui a laissé un si beau souvenir de modération et de patriotisme, les insulteurs de la droite l’appellent un conseiller de malheur, le serviteur le plus félon de la royauté en ces temps de félonie. C’est lui qui achève de tout perdre. C’est lui qui met le comble « aux transactions lâches et stupides. » Il est temps, ajoute la presse royaliste, « que les prétendus ministres de l’opinion fassent place aux ministres du roi. »

Le ministre du roi, l’histoire connaît son nom. Le voilà qui arrive, salué par les acclamations de l’extrême droite. Il arrive calme, souriant, ravi par je ne sais quelle extase intérieure. Chateaubriand a résumé d’un mot le caractère de M. de Polignac lorsqu’il l’appelle « un muet éminemment propre à étrangler un empire [7]. » Si le muet tarde à faire son coup, l’extrême droite s’indigne. Qu’est-ce donc que le ministère attend ? Veut-il s’assurer d’abord les suffrages des chambres ? Il s’agit bien des chambres ! Tous les organes de la droite sont d’accord sur ce point : « Il est des circonstances, dit la Gazette de France, où le pouvoir des rois peut s’élever au-dessus des lois. » La Quotidienne est plus impérieuse : « Quand le roi a dit : je veux, la loi même a parlé. » Le Drapeau blanc trouve une formule plus brève encore : « La majorité, c’est le roi ! »

Voilà comment les conservateurs ont détruit l’une après l’autre toutes les forces que les événemens avaient remises entre leurs mains. De ce beau programme, qui devait être l’âme de la restauration, il ne reste plus une ligne. Le droit monarchique désormais, c’est le droit de la fraude et de la force. Les vrais chefs du parti conservateur libéral, le duc de Richelieu comme le comte de Serre, M. Lainé comme M. de Martignac, sont tombés sous l’outrage, et les hommes qui se disent les gardiens du droit en sont venus à rappeler les plus mauvais jours de la révolution. Les journaux royalistes parlent comme les forcenés de 93, les ministres du roi vont agir comme les terroristes du 18 fructidor.

Eh bien ! il y a quelque chose de pire encore. Esprit de modération, d’apaisement, de libéralisme, droit constitutionnel, contrat royal et national, toutes ces choses si belles, si noblement représentées à la tribune, sont détruites. Grand désastre assurément, mais ce n’est pas le dernier. Voulez-vous voir la ruine la plus effrayante, considérez ce que les conservateurs aveugles, c’est-à-dire les destructeurs inconsciens, ont fait de la religion. Je sais un gré infini à M. Thureau-Dangin d’avoir loyalement retracé cette partie de son sujet. Le chapitre sur Lamennais lui fait le plus grand honneur. Un tacticien moins soucieux de la vérité eût trouvé le moyen de rejeter ces choses dans l’ombre ; lui, en homme de foi, il tient à dire tout le mal que les ultras de la restauration ont fait à la tradition des idées religieuses. Il y tient d’autant plus que le chef de ces ultras est passé brusquement d’un pôle à l’autre pôle, et que les violences révolutionnaires de la seconde partie de sa vie ont trop fait oublier les violences théocratiques de la première. Que représente aujourd’hui ce nom de Lamennais ? Le souvenir d’une fureur morne et sombre au service de la révolution politique et sociale. Qu’a-t-il représenté de 1818 à 1830 ? Une fureur éclatante au service de la théocratie. Ce qu’il y a de plus douloureux et de plus sinistre en cette affaire, c’est que ce tribun de la théocratie, secoué, meurtri, brisé par la lutte, ce tribun, obligé de se frapper lui-même à mort et de jeter sa cendre à tous les vents, est resté le grand docteur de l’église, un vrai magister sententiarum. Combien de décisions récentes qui relèvent de son esprit ! Combien de familles chrétiennes, combien de prêtres respectés, qui, tout en prononçant avec horreur le nom de Lamennais, suivent docilement, sans le savoir, la direction d’idées ouverte par l’ardent théocrate ! M. Thureau-Dangin ne craint pas de dire que cet esprit de Lamennais, non-seulement n’a pas disparu avec la restauration, mais s’est développé après elle. Et quelle est donc la théorie du tribun, cette théorie que la chute de la restauration n’a pas renversée, qui s’est développée au contraire et a faussé tant d’intelligences ? Citons ici une belle et vigoureuse page de M. Thureau-Dangin : « C’est au gallicanisme qu’en veut surtout Lamennais, c’est contre ce vieux reste de l’ancien régime ecclésiastique qu’il dirige ses efforts. Sa puissante et brillante logique a facilement raison sur ce point. Mais, d’un bond, il se perd dans les excès contraires d’un ultramontanisme inconnu même à Rome. Il veut l’église non-seulement indépendante, mais dominante. Il reprend la théocratie de M. de Maistre, il essaie de faire une théorie sociale et politique d’un rêve un moment caressé par un grand esprit trop souvent chimérique. Il prétend faire revivre un moyen âge singulièrement idéalisé, qui lui apparaît comme l’œuvre directe et parfaite de l’église, la seule manifestation du dogme catholique. Il veut, dit-il, mettre en pratique les doctrines de la bulle de Boniface VIII et fonder partout des royautés chrétiennes, subordonnées au principat du souverain pontife. Dans ce système, le pape aurait mission et pouvoir de protéger les nations contre la guerre, l’anarchie et la tyrannie, jugeant les actes et proclamant la vérité en matière politique comme en matière religieuse, seul moyen, dit Lamennais, d’empêcher la dissolution complète des partis, des peuples et des gouvernemens, en leur fournissant une règle universelle pour diriger leur conduite et leurs opinions. Comme la société, depuis le moyen âge, n’a fait que s’éloigner de cet idéal, l’impétueux écrivain lui jette l’anathème et la déclare en contradiction avec le catholicisme. La législation française est à ses yeux « un mélange hideux d’impiété et d’anarchie. » La France, au lieu d’être « une monarchie chrétienne, » est une république démocratique « dont le principe est l’athéisme. » Il faut au plus vite supprimer la protection accordée aux cultes dissidens, rendre au clergé son rang et son autorité de premier ordre politique de l’état, lui restituer entre autres choses le droit exclusif de constater les actes de l’état civil, lui donner non pas la liberté, mais le monopole de l’enseignement, en un mot subordonner en tout la société temporelle à l’église, le gouvernement au pape : la théocratie seule peut nous sauver de la démocratie. »


Tel est le programme que Lamennais applique pendant six ans avec une violence inouïe (1824-1830). C’est de ce temps-là que date la guerre aux évêques, à ceux-là du moins qui ne subissent pas le joug des forcenés. Lamennais leur jette le sarcasme et l’insulte. Savez-vous comment il prépare l’oraison funèbre de M. de Frayssinous ? Voici ce qu’il écrit à un de ses amis : « Quand on aura tiré parti de cet homme, on crachera dessus, et son épitaphe sera faite. » Rome même, à ses yeux, « est le siège de la peur et de la faiblesse, » parce que Rome ne partage pas ses fureurs. Quant à la monarchie des Bourbons, s’il a cru d’abord pouvoir compter sur elle, il s’est étrangement trompé ; la monarchie est hypocrite et athée. C’est lui qui serait le vrai chef des esprits, lui, ou quelque homme de sa foi et de sa trempe, si le monde devait être sauvé. Mais le monde est condamné à mort. Qu’est-ce que cette société du XIXe siècle, pervertie par les uns, livrée par les autres ? « Un mauvais lieu, un coupe-gorge, un cadavre qu’il faut laisser pourrir, une perpétuelle apparition de l’enfer, une pauvre idiote qui s’en va à la Morgue en passant par la Salpêtrière. » Voilà les bénédictions de ce prêtre qui s’arrogeait le droit de parler au nom de l’église, et qui plus d’une fois en effet, dans la mêlée de la bataille, parut être l’interprète du clergé de France.

Ainsi, toutes les forces morales dont le parti conservateur avait le dépôt, raison, vigilance, patriotisme, esprit libéral, traditions religieuses, avaient été successivement altérées ou détruites. L’édifice de la restauration devait s’écrouler, puisque des mains qui auraient dû travailler à l’affermissement du sol s’étaient unies pour l’effondrer de nouveau.


III

On vient de voir ce que deviennent inévitablement les conservateurs sans le soutien et la sauvegarde des doctrines libérales ; il faudrait maintenant, en regard de cette image, montrer ce que deviennent les libéraux sans la protection des idées conservatrices. C’est le sujet que M. Thureau-Dangin a traité dans le second de ses ouvrages : le Parti libéral sous la restauration. Mais cette espèce de contre-épreuve ramènerait bien des épisodes qui ont déjà passé sous les yeux de nos lecteurs. Voici la première restauration et les cent jours. Voici les ministères de M. de Richelieu, de M. Decazes, de M. de Serre, de M. de Martignac ; seulement cette brillante, élite du vrai parti conservateur, au lieu d’être attaquée par la droite est attaquée par la gauche. N’importe ; le cadre général n’a pas changé. Placés à un point de vue différent, nous reverrions les mêmes scènes. Je n’y reviendrai pas. Je me bornerai à marquer le trait principal de cette histoire, celui qui se rapporte à la polémique antireligieuse du temps de la restauration. Que le principe de l’hérédité monarchique ait souffert de la lutte engagée si ardemment de 1815 à 1830, le fait est grave sans doute, mais enfin il n’y a là que des choses fortuites et d’intérêt secondaire ; que la cause de la religion en général en ait reçu de profondes atteintes, c’est un coup dangereux porté à toute société, particulièrement à la société libérale. Il y a d’autres formes politiques que la monarchie ; il n’y a pas d’autre principe de vie pour une nation qu’un ensemble de fermes croyances, foyer du cœur et de l’âme, pain des forts et lait des faibles. N’est-ce pas là ce qui fait depuis dix-huit siècles la vie du genre humain ? « Et où donc, s’écrie Michelet dans son Introduction à l’histoire universelle, — oh ! dites-le-moi, si vous le savez, — où s’est-il élevé un autre autel ? »

Une des choses les plus funestes de ce temps-là, c’est l’antagonisme qui s’établit entre les idées libérales et les idées religieuses. A l’opposition absurde de ces deux mots, religion, liberté, on voit bien que la philosophie politique subit une éclipse profonde. Montesquieu est oublié, Tocqueville n’a pas encore paru. Tocqueville ! Oh ! que nous sommes ici à l’antipode de ses doctrines ! Pendant cette maladie de l’opinion, quiconque n’est pas voltairien, et voltairien au plus petit sens du mot, n’est pas libéral. Je répète, au plus petit sens du mot, car le nom de Voltaire recouvre trente-six âmes, comme l’a dit au XVIIIe siècle un spirituel abbé qui ne croyait pas si bien dire, et parmi ces trente-six âmes il en est une très grande, très haute, profondément humaine et religieuse, que le libéralisme de la restauration n’a jamais soupçonnée. Ces demi-libéraux avaient le don de tout rapetisser ; ils s’arrangeaient un Voltaire à leur taille, et faisaient du libéralisme une coterie.

Qu’ils attaquent le clergé, puisque le clergé les attaque, qu’ils rendent coup pour coup à M. de Lamennais et protestent avec vigueur contre la démence d’une prédication théocratique au XIXe siècle, c’est leur droit, c’est leur devoir ; mais pourquoi confondre tel homme, ou telle partie du clergé, ou même la totalité du clergé, si le clergé tout entier, par impossible [8], soutient de pareilles erreurs, — pourquoi, dis-je, confondre le clergé d’une époque avec l’esprit de la religion ? Quelle force le libéralisme se serait assurée en prouvant que ces prétentions théocratiques sont contraires à l’évangile, que ces revendications de l’ancien régime au nom du christianisme sont des mensonges, et que les libéraux, dans le sens le plus élevé comme le plus large de ce noble terme, sont plus rapprochés que leurs adversaires de l’idéal chrétien ! Voilà ce qu’il fallait dire, mais, pour le dire, il fallait le penser, et comment concevoir ces pensées de haut vol, quand la lutte de chaque jour vous retient dans les bas-fonds ?

Au lieu d’agrandir ainsi la polémique, que font les pseudo-libéraux de la restauration ? Ils répondent aux fautes de l’ennemi par des fautes du même genre. L’ennemi, c’est l’esprit théocratique jetant le défi aux sociétés modernes. Cet ennemi, dans la personne de Lamennais, avait abandonné aux libéraux les grandes positions, les sommets inexpugnables, d’où l’esprit moderne peut défier toutes les théocraties du vieux monde ; quelle occasion unique pour les libéraux de s’emparer de ces hauteurs et de les garder à jamais ! Quelle occasion de rappeler à tous que le destructeur de la théocratie a été le christianisme, que le fondateur de toute liberté a été le christianisme, car toute liberté a pour principe la liberté de conscience, et la liberté de conscience, inconnue aux anciens, est véritablement la bonne nouvelle qui a sauvé le monde ! Au lieu de cela, ils se condamnent aux besognes inférieures. Ils font la guerre odieuse, honteuse, la guerre de fraude et de maraude. Ils vont à la chasse des petites choses, des petits faits, des petits délits, des petites misères. Les voilà inspecteurs de police, ils ramassent les vilenies, et, quand ils n’en trouvent pas, ils en forgent. C’est ce qui se produit cent fois pour une. En un mot, ils se sont attribué le département de la diffamation ; ils l’entretiennent régulièrement, quotidiennement, arrive qu’arrive et coûte que coûte ; perfide manœuvre, nuisible à tous, nuisible principalement à eux-mêmes. Certes, ils causent un grand dommage à ceux qu’ils poursuivent ainsi de leurs calomnies ; ils ne s’aperçoivent pas cependant qu’ils font bien plus tort à leur propre cause et qu’ils calomnient avant tout le libéralisme. Qu’est-ce qui fait, je vous prie, que les libéraux de la restauration, aussi bien que les ultras du même temps, ont conservé dans l’histoire une physionomie ridicule ? Qu’est-ce qui fait que les voltigeurs des deux partis, les uns fermés à toute idée libérale, les autres fermés à toute idée chrétienne, nous apparaissent comme des momies ? C’est l’entêtement où ils s’obstinent des deux côtés ; et, pour ne parler ici que des libéraux, la raison du discrédit moral dont ils ont frappé leur nom et leur cause, c’est cet acharnement inepte contre les principes supérieurs, ce voltairianisme de quinzième ordre, dont toutes les grandes idées ont disparu, dont il ne reste que les ordures et les platitudes. Il y avait un journal, le Constitutionnel, qui avait alors, entre tous les journaux voltairiens, la spécialité de ces attaques : « L’écrivain chargé de raconter, souvent même d’inventer ces anecdotes, nous dit M. Thureau-Dangin, était désigné dans l’intimité sous le nom de rédacteur des articles bêtes, et lorsque, le niveau des abonnemens baissait, on disait : Le rédacteur des articles bêtes se néglige, il faut le faire donner plus souvent. »

Ces traditions se sont renouvelées, de nos jours malgré la différence absolue des situations. Des gens d’esprit croient faire œuvre originale en suivant cette routine. L’excuse des libéraux de la restauration, c’est qu’il y avait alors un grand courant lamennaisien, et que le gouvernement même, au moins depuis la mort de Louis XVIII, ne semblait pas trop défavorable au tribun théocratique. Aujourd’hui, bien que tout ait changé, les vieilles polémiques ont reparu. On répète des plaisanteries séculaires, on emprunte des armes à l’antique arsenal gaulois comme s’il s’agissait des mêmes hommes que Molière ou Voltaire ont bafoués. Molière, s’il vivait de nos jours, ne changerait-il pas ses batteries ? dans le déplacement de toutes choses, ne verrait-il pas que le tartufe du XIXe siècle n’est plus à la même place que celui du XVIIe ? et Voltaire aussi ne penserait-il pas que les hypocrisies, les tyrannies, les barbaries, tout ce qu’il combattait si courageusement sous la loi de l’ancien régime doit être cherché désormais d’un autre côté ? S’en tenir à Voltaire dans un monde si différent du sien, c’est montrer qu’on n’entend rien à Voltaire. Supposez le grand justicier revenu au milieu de nous, il protesterait encore contre la législation inique dont Calas, Labarre, Sirven, ont été les victimes ; il remercierait encore Louis XVI d’avoir cassé l’arrêt et réhabilité le nom de Lally-Toltendal, il flétrirait encore, et plus que jamais, le crime de la Saint-Barthélémy ; mais, s’il concluait que toutes les Saint-Barthélémy sont hideuses, que toutes les terreurs sont abominables, que Danton, Marat, Robespierre font horreur à l’humanité, il y a une routine, soyez-en sûr, qui ne lui épargnerait pas les insultes. Les huées redoubleraient, si l’écrivain, ayant à condamner un coup d’état monarchique, se croyait obligé en conscience de condamner également les coups d’état républicains. Voltaire saurait alors que son œuvre est incomplète, que ses prétendus disciples ne le comprennent point, et, résolu à poursuivre l’iniquité sous ses transformations perpétuelles, il ajouterait plus d’une flèche à son carquois des vieux jours.

Ces principes dépassaient de beaucoup la portée de l’ancien libéralisme. La passion quotidienne se prête mal au travail intérieur de l’esprit. Une erreur qu’on défend chaque jour la plume à la main devient bientôt une conviction intraitable. Et ce n’étaient pas seulement les journaux de la gauche et du centre gauche qui faisaient du mot libéralisme un synonyme d’irréligion, la poésie même, une certaine poésie, prenait sa part de cette besogne maladroite et malsaine. Un chantre original, esprit acéré, imagination gauloise, à la fois prompt à la satire et capable d’enthousiasme, le poète qui le premier avait consolé la France du désastre de Waterloo, l’auteur du Vieux sergent et des Souvenirs du peuple, semblait prendre plaisir à corrompre la nation par des gaudrioles impies. C’est Proudhon qui l’a dit vigoureusement : « La plaisanterie et les gaudrioles de Béranger sont en général puisées à deux sources suspectes, l’impiété et l’obscénité. » Voilà le jugement d’une âme forte restée pure au milieu des délires de l’intelligence. Et voulez-vous connaître le verdict des intelligences délicates, des consciences raffinées ? lisez ces pénétrantes paroles de M. Ernest Renan : « Béranger attaque la religion par tous les côtés étroits, courts, plats et communs… Nous sommes blessés de son rire. Quand il raille l’huile sainte, il nous offense, car songez, disons-nous, à ceux que cette onction a consolés… Son dieu de grisettes et de buveurs, ce dieu auquel on peut croire sans pureté de mœurs ni élévation d’esprit, nous semble le mythe du béotisme substitué à celui de l’antique sentiment. Nous sommes tentés de nous faire athées pour échapper à son déisme, et dévots pour n’être pas complices de sa platitude. »

Le libéralisme de la restauration, à le considérer dans son ensemble, n’a jamais éprouvé de ces scrupules ; il en est resté au Dieu des bonnes gens. Et pourtant le souffle de la grande poésie se levait déjà sur le monde. Depuis 1820, l’auteur des Méditations avait ouvert à la pensée les perspectives de l’infini. Victor Hugo, Alfred de Vigny, chacun à sa manière, s’avançaient dans ces voies lumineuses. Eh bien ! curieux symptôme, par cela seul que ces jeunes poètes avaient retrouvé le sens des choses divines, on les écartait, bon gré, mal gré, des rangs de la société libérale. Lamartine se souvenait de cet affront lorsque, dès le lendemain de 1830, s’adressant à un des écrivains de cette école, à l’un des auteurs de la Villéliade devenu le porte-voix de la Némésis vulgaire, il lui disait magnifiquement :

La liberté ! Ce mot dans ma bouche t’outrage ?
Tu crois qu’un sang d’ilote est assez pur pour moi,
Et que Dieu de ses dons fit un digne partage,
L’esclavage pour nous, la liberté pour toi ? ..
Détrompe-toi, poète, et permets-nous d’être hommes :
Nos mères nous ont faits tous du même limon !
La terre qui vous porte est la terre où nous sommes,
Les fibres de nos cœurs vibrent au même son !
Patrie et liberté, gloire, vertu, courage,
Quel pacte de ces biens m’a donc déshérité ?
Quel jour ai-je vendu ma part de l’héritage,
Ésaü de la liberté ?
Va, n’attends pas de moi que je la sacrifie
Ni devant vos dédains, ni devant le trépas !
Ton Dieu n’est pas le mien, et je m’en glorifie ;
J’en adore un plus grand qui ne te maudit pas. Ce Dieu qui ne maudit pas, c’est le Dieu de l’Évangile, le Dieu que la langue sacrée appelle le sauveur, et qu’on peut appeler aussi, au sens terrestre, le libérateur du monde, car il n’y a pas de liberté possible ici-bas sans le respect de sa doctrine.

On ressent une singulière amertume lorsqu’on pense à la noble élite du parti libéral de ce temps-là et qu’on la voit si complètement opprimée par la tourbe inférieure. L’élite, c’est la rédaction du Globe, c’est M. de Rémusat, M. Vitet, M. Duchâtel, M. Jouffroy, M. Duvergier de Hauranne ; en dehors de ce recueil, ce sont les gens d’action et de parole, Casimir Perier et le général Foy. Ah ! si de pareils hommes avaient compris alors quelle force contient l’union du christianisme et de la liberté, s’ils n’avaient pas, comme leurs adversaires, séparé deux causes qui n’en font qu’une, quel service ils eussent rendu à la France ! Casimir Perier surtout, le plus puissant personnage de ce groupe, l’athlète colérique, mais généreux, qui devait plus tard soutenir avec tant de vigueur les assauts de la démocratie violente, — s’il avait pu avant 1830 élever plus haut la philosophie politique du parti libéral, quelle gloire serait plus complète que la sienne ? Ils n’avaient pour cela, ses amis et lui, qu’à se rappeler certaines paroles inscrites, si on peut le dire, au frontispice du XIXe siècle, les appels de Chateaubriand et de Mme de Staël, ces professions de foi si larges et si précises où deux esprits, venus des deux extrémités du monde des idées, proclament la nécessité d’unir la religion chrétienne et la liberté politique. Il y a bien un des chefs du libéralisme qui soupçonne quelque chose de ces hautes vérités. Benjamin Constant effleure le sujet dans son livre de la Religion (1824-1827), et il y revient encore aux dernières pages qu’il ait tracées de sa main. Qui donc a écrit cette déclaration : « Nous l’affirmons hautement, l’époque où les idées religieuses disparaissent de l’âme des hommes est toujours voisine de la perte de la liberté ; des peuples religieux ont pu être esclaves, aucun peuple incrédule n’a pu être libre. » C’est Benjamin Constant qui tient ce langage au risque d’étonner, j’allais dire de scandaliser les hommes de son parti [9]. Malheureusement, comme Rivarol avant lui, Benjamin Constant s’occupait de toutes ces choses sans que le fond de son âme parût y avoir part. C’était l’esprit seul qui parlait, on n’y sentait pas la flamme de la vie.

Un seul homme dans le parti libéral s’est élevé en ces matières plus haut que Benjamin Constant. Est-il besoin de nommer Royer-Collard ? Dans le temps même où Benjamin Constant publiait son grand ouvrage sur la religion, Royer-Collard prononçait à la chambre des députés son admirable discours sur la loi du sacrilège. C’est au nom du christianisme que l’austère philosophe défendait la liberté, c’est au nom du dogme exprimé avec une force incomparable qu’il interdisait à la loi son ingérence impie dans les choses de l’âme et de la conscience religieuse. Qu’on se rappelle ses dernières paroles : « J’ai voulu marquer, en rompant un long silence, ma vive opposition au principe théocratique qui menace à la fois la religion et la société, d’autant plus odieux que ce ne sont pas, comme aux jours de la barbarie et de l’ignorance, les fureurs sincères d’un zèle trop ardent qui rallument cette torche. Il n’y a plus de Dominique, et nous ne sommes pas non plus des Albigeois. La théocratie de notre temps est moins religieuse que politique ; elle fait partie de ce système de réaction universelle qui nous emporte. Ce qui la recommande, c’est qu’elle a un aspect contre-révolutionnaire. Sans doute la révolution a été impie jusqu’au fanatisme, jusqu’à la cruauté ; mais qu’on y prenne garde, c’est ce crime-là surtout qui l’a perdue, et on peut prédire à la contre-révolution que des représailles de cruauté, ne fussent-elles qu’écrites, porteront témoignage contre elle et la flétriront à son tour. » Aujourd’hui que la situation est changée de fond en comble et que le fanatisme s’est déplacé, ne serait-il pas bon de méditer ces avertissemens ? Ces grands principes libéraux ne changent pas ; ce qui change dans notre mobile pays, ce sont les partis auxquels ils s’appliquent. Du haut de sa philosophie souveraine, l’orateur parlait aux vainqueurs de 1825 et aux vainqueurs de l’avenir. Ce langage, si vivement applaudi de la gauche, s’adressait d’avance comme un avertissement à la gauche des jours futurs. A un autre point de vue, le discours de Royer-Collard sur la loi du sacrilège était déjà un discours à double tranchant. Royer-Collard frappait à la fois les libéraux de son temps qui, en insultant la religion, se privaient d’une force incomparable, et les contre-révolutionnaires qui faisaient de cette force divine un instrument de tyrannie.

On dira peut-être : C’est se placer trop haut. La politique ne tend pas à l’idéal. Elle a affaire aux réalités, et aux réalités les plus rebelles, aux passions et aux intérêts. Tout moyen lui est bon pour parvenir à ses fins. Chaque parti a son droit de représailles. Vaincu, on l’a persécuté ; vainqueur, il persécutera : œil pour œil, dent pour dent. — A qui se trace un pareil programme, évidemment il n’y a rien à répondre ; il suffit d’abandonner ces aveugles à la Némésis inévitable. Je dirai seulement à ceux qui traitent notre libéralisme de rêverie, de chimère, d’idéal inaccessible, qu’il est en train de se réaliser de plus en plus malgré les insultes de droite et de gauche. Après Benjamin Constant, on a entendu Royer-Collard, et Royer-Collard devenu vieux n’a-t-il pas eu la joie de saluer les débuts de Tocqueville ? Dès les premiers volumes de la Démocratie en Amérique, Royer-Collard ne se lassait pas de célébrer cette œuvre de philosophie politique, la plus remarquable, disait-il, qui eût paru depuis Montesquieu. Or, quelle était la pensée maîtresse de Tocqueville dans ce beau livre ? Celle-ci : l’esprit chrétien et l’esprit libéral ne peuvent se séparer. C’est Tocqueville qui a écrit ces fortes paroles : « Si un peuple veut être libre, il faut qu’il ait des convictions religieuses, et, s’il n’a pas de foi, qu’il serve. » Nous retrouvons ici la même idée que Benjamin Constant exprimait dans son livre du Polythéisme romain : « Aucun peuple incrédule n’a pu être libre. » Seulement ce n’est plus une parole de hasard, une de ces pensées qui viennent de l’intellect et non du fond de l’âme, c’est bien la conviction intime et forte, résultat de toute une vie d’expérience, principe et clarté de toute une science nouvelle.

Ainsi, christianisme et liberté, tel est le dernier mot de cette étude. Le parti conservateur, aux phases diverses de son histoire, a longtemps oublié l’une ou l’autre de ces conditions et quelquefois toutes les deux. Nous félicitons M. Thureau-Dangin de les avoir rappelées aux esprits scrupuleux par ce loyal examen de conscience. Pour lui montrer quel cas nous faisons de son travail, nous sommes entré de plain-pied dans son sujet, nous y avons remué des idées qui depuis longtemps nous sont chères, et, ajoutant nos preuves à ses preuves, nos conclusions à ses conclusions, nous avons proposé le même examen aux intelligences méditatives.

Quant à la leçon pratique résultant de cette confession, il y en a une qui domine son travail comme elle domine le nôtre. Je la résume en ces termes : les premiers représentans de la république en France, à une époque où nul retour de la monarchie n’était à craindre, ont détruit la république et ramené la monarchie (1795-1799). La monarchie a été détruite à son tour par les monarchistes de la restauration (1814-1830). Enfin, dans le même temps, c’est le parti libéral qui a réduit la liberté à un rôle ridicule et vulgaire. Espérons que ces temps sont loin de nous. Le parti conservateur et libéral est le seul qui soit vraiment en mesure de ne pas regarder à l’inscription de l’édifice : république ou monarchie, peu importe, il doit ne s’intéresser qu’aux principes. Or, le principe par excellence est celui que nous indiquions en commençant et que cette étude a confirmé d’un bout à l’autre : tout parti conservateur qui ne sera pas libéral dans le vrai sens du mot périra par l’inertie et l’impuissance de vivre ; tout parti libéral qui ne sera pas conservateur, au sens complet de ce titre, périra par l’anarchie et l’impuissance de rien fonder.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Royalistes et républicains, essais historiques sur des questions de politique-contemporaine, par Paul Thureau-Dangin, 1 vol. in-8° ; Pion.
  2. Le Parti libéral sous la restauration, par M. Paul Thureau-Dangin, 1 vol.in-8° Pion.
  3. Nous ne faisons que traduire ici en termes plus condensés l’opinion exprimée par Cabanis dans une adresse mémorable : « Ceux même qui voulaient le plus sincèrement le maintien de la constitution ont été forcés de la violer à chaque instant pour l’empêcher de périr. » Voyez l’Adresse du corps législatif, au peuple français, en date du 10 brumaire an VIII de la république. C’est Cabanis qui rédigea ce projet d’adresse et le fit adopter par rassemblée. (Buchez et Roux, Histoire parlementaire de la révolution française, t. XXXVHI, p. 250.)
  4. Voyez Villemain, la Tribune moderne. M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire et politique, 1 vol., 1858. p. 261.
  5. Chateaubriand, Réflexions politiques, chapitre dernier ; conclusion.
  6. Voltaire, Au roi de Suède Gustave III, 1772.
  7. Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, t. IX, p. 154.
  8. Est-il besoin de faire remarquer ici qu’il s’agit d’une hypothèse exigée par le raisonnement ? Bien des membres du clergé, à des points de vue divers, ont repoussé dès ce temps-là les doctrines antichrétiennes que le génie violent de Lamennais avait imposées à une trop grande partie de l’église. Je citerai entre autres M. l’abbé Flottes, qui, en 1823, dans une savante étude intitulée : Errata du troisième volume de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion, commençait une série de discussions destinées à battre en brèche le système théocratique de Lamennais. M. l’abbé Flottes était à la fois un théologien gallican et un esprit philosophique de premier ordre ; c’est lui qui a été le premier maître de philosophie de notre illustre ami Emile Saisset. Si M. Thureau-Dangin avait connu ce curieux épisode, certainement il ne l’eût pas laissé dans l’ombre. En revanche, nous lui devons une indication très précieuse, celle de la résistance qu’un sage vieillard de la compagnie de Jésus opposait si nettement en 1825 à la théocratie lamennaisienne. Chose étrange ! ce vieux jésuite, le père Rozaven, parlait alors comme le théologien gallican, M. l’abbé Flottes, et comme le philosophe libéral, M. Royer-Collard.
  9. Du Polythéisme romain considéré dans ses rapports avec la philosophie grecque et la religion chrétienne, ouvrage posthume de Benjamin Constant, publié par Matter, 2 vol. in-8° ; 1833. — Voyez 2e vol. p. 91-92.