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Toine (recueil)/Édition Conard, 1910/La Confession de Théodule Sabot

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ToineLouis Conard11 (p. 257-270).

LA CONFESSION DE THÉODULE SABOT


Quand Sabot entrait dans le cabaret de Martinville, on riait d’avance. Ce bougre de Sabot était-il donc farce ! En voilà un qui n’aimait pas les curés, par exemple ! Ah ! mais non ! ah ! mais non ! Il en mangeait, le gaillard.

Sabot (Théodule), maître menuisier, représentait le parti avancé à Martinville. C’était un grand homme maigre, à l’œil gris et sournois, aux cheveux collés sur les tempes, à la bouche mince. Quand il disait : « Notre saint père le paf » d’une certaine façon, tout le monde se tordait. Il avait soin de travailler le dimanche pendant la messe. Il tuait son cochon tous les ans le lundi de la semaine sainte pour avoir du boudin jusqu’à Pâques, et quand passait le curé il disait toujours, par manière de plaisanterie : « En voilà un qui vient d’avaler son bon Dieu sur le zinc. »

Le prêtre, un gros homme, très grand aussi, le redoutait à cause de sa blague, qui lui faisait des partisans. L’abbé Maritime était un homme politique, ami des moyens habiles. La lutte entre eux durait depuis dix ans, lutte secrète, acharnée, incessante. Sabot était conseiller municipal. On croyait qu’il serait maire, ce qui constituerait certainement la défaite définitive de l’Église.

Les élections allaient avoir lieu. Le camp religieux tremblait dans Martinville. Or, un matin, le curé partit pour Rouen, annonçant à sa servante qu’il allait à l’archevêché.

Il revint deux jours plus tard. Il avait l’air joyeux, triomphant. Et tout le monde sut le lendemain que le chœur de l’église allait être refait à neuf. Une somme de six cents francs avait été donnée par Monseigneur sur sa cassette particulière.

Toutes les anciennes stalles de sapin devaient être détruites et remplacées par des stalles nouvelles en cœur de chêne. C’était un travail de menuiserie considérable dont on parlait, le soir même, dans toutes les maisons.

Théodule Sabot ne riait pas.

Quand il sortit le lendemain par le village, les voisins, amis ou ennemis, lui demandaient, par manière de plaisanterie :

— C’est-il té qui vas faire le chœur de l’église ?

Il ne trouvait rien à répondre, mais il rageait, il rageait ferme.

Les malins ajoutaient :

— C’est un bon ouvrage ; y aura pas moins de deux à trois cents de profit.

Deux jours plus tard, on savait que la réparation serait confiée à Célestin Chambrelan, le menuisier de Percheville. Puis on démentit la nouvelle, puis on annonça que tous les bancs de l’église allaient aussi être refaits. Ça valait bien deux mille francs qu’on avait demandés au ministère. L’émotion fut grande.

Théodule Sabot n’en dormait plus. Jamais, de mémoire d’homme, un menuisier du pays n’avait exécuté une pareille besogne. Puis une rumeur courut. On disait tout bas que le curé se désolait de donner ce travail à un ouvrier étranger à la commune, mais que cependant les opinions de Sabot s’opposaient à ce qu’il lui fût confié.

Sabot le sut. Il se rendit au presbytère à la nuit tombante. La servante lui répondit que le curé était à l’église. Il y alla.

Deux demoiselles de la Vierge, vieilles filles suries, décoraient l’autel pour le mois de Marie, sous la direction du prêtre. Lui debout au milieu du chœur, gonflant son ventre énorme, dirigeait le travail des deux femmes qui, montées sur des chaises, disposaient des bouquets autour du tabernacle.

Sabot se sentait gêné là dedans, comme s’il fût entré chez son plus grand ennemi, mais le désir du gain lui picotait le cœur. Il s’approcha, la casquette à la main, sans même s’occuper des demoiselles de la Vierge qui demeuraient saisies, stupéfaites, immobiles sur leurs chaises.

Il balbutia :

— Bonjour, monsieur le curé.

Le prêtre répondit sans le regarder, tout occupé de son autel :

— Bonjour, monsieur le menuisier.

Sabot, désorienté, ne trouvait plus rien. Après un silence, il dit cependant :

— Vous faites des préparatifs ?

L’abbé Maritime répondit :

— Oui, nous approchons du mois de Marie.

Sabot, encore, prononça : « Voilà, voilà », puis se tut.

Il avait envie maintenant de se retirer sans parler de rien, mais un coup d’œil jeté dans le chœur le retint. Il aperçut seize stalles à refaire, six à droite et huit à gauche, la porte de la sacristie occupant deux places. Seize stalles en chêne, cela valait au plus trois cents francs, et, en les fignolant bien, certes, on pouvait gagner deux cents francs sur le travail si on n’était pas maladroit.

Alors il bredouilla :

— Je viens pour l’ouvrage.

Le curé parut surpris. Il demanda :

— Quel ouvrage ?

Sabot, éperdu, murmura :

— L’ouvrage à faire.

Alors le prêtre se tourna vers lui, et le regarda dans les yeux :

— Est-ce que vous voulez parler des réparations du chœur de mon église ?

Au ton que prit l’abbé Maritime, Théodule Sabot sentit un frisson lui courir dans le dos, et il eut encore une furieuse envie de détaler. Il répondit cependant avec humilité :

— Mais oui, monsieur le curé.

Alors l’abbé croisa ses bras sur sa large bedaine, et comme perclus de stupéfaction :

— C’est vous… vous… vous, Sabot… qui venez me demander cela… Vous… le seul impie de ma paroisse… Mais ce serait un scandale, un scandale public. Monseigneur me réprimanderait, me changerait peut-être.

Il respira quelques secondes, puis reprit d’un ton plus calme :

— Je comprends qu’il vous soit pénible de voir un travail de cette importance confié à un menuisier d’une paroisse voisine. Mais je ne peux faire autrement, à moins que… mais non… c’est impossible… Vous n’y consentiriez point, et, sans ça, jamais.

Sabot regardait maintenant la file des bancs alignés jusqu’à la porte de sortie. Cristi, si on changeait tout ça ?

Et il demanda :

— Qu’est-ce qu’il vous faudrait ? Dites toujours.

Le prêtre, d’un ton ferme, répondit :

— Il me faudrait un gage éclatant de votre bon vouloir.

Sabot murmura :

— Je ne dis pas. Je ne dis pas, p’t-être qu’on s’entendrait.

Le curé déclara :

— Il faut communier publiquement à la grand’messe de dimanche prochain.

Le menuisier se sentit pâlir, et, sans répondre, il demanda :

— Et les bancs, est-ce qu’on va les refaire itou ?

L’abbé répondit avec assurance :

— Oui, mais plus tard.

Sabot reprit :

— Je n’dis pas, je n’dis pas. Je n’sieus point rédhibitoire, mé, je sieus consentant à la religion, pour sûr ; c’qui m’chifonne c’est la pratique, mais, dans ce cas-là, je ne me montrerai pas réfractaire.

Les demoiselles de la Vierge, descendues de leurs chaises, s’étaient cachées derrière l’autel ; et elles écoutaient, pâle d’émotion.

Le curé, se voyant victorieux, devint tout à coup bon enfant, familier :

— À la bonne heure, à la bonne heure. Voilà une parole sage, et pas bête, entendez-vous. Vous verrez, vous verrez.

Sabot souriait d’un air gêné, il demanda :

— Y aurait-il pas moyen d’la r’mettre un brin, c’te communion ?

Mais le prêtre reprit son visage sévère :

— Du moment que les travaux vous seront confiés, je veux être certain de votre conversion.

Puis il continua plus doucement :

— Vous viendrez vous confesser demain ; car il faudra que je vous examine au moins deux fois.

Sabot répéta :

— Deux fois ?…

— Oui.

Le prêtre souriait :

— Vous comprenez bien qu’il vous faudra un nettoyage général, un lessivage complet. Donc, je vous attends demain.

Le menuisier, très ému, demanda :

— Ousque vous faites ça ?

— Mais… dans le confessionnal.

— Dans… c’te boîte, là-bas, au coin ? C’est que… c’est que… ça ne me va guère, votre boîte.

— Pourquoi ça ?

— Vu que… vu que je ne suis point accoutumé de ça. Et vu aussi que j’ai l’oreille un peu dure.

Le curé se montra complaisant :

— Eh bien ! vous viendrez chez-moi, dans ma salle. Nous ferons ça tous les deux, en tête-à-tête. Ça vous va-t-il ?

— Oui, pour ça, ça me va, mais votre boîte, non.

— Eh bien à demain, après la journée faite, à six heures.

— C’est entendu, c’est tout vu, c’est convenu ; à demain, monsieur le curé. Couillon qui s’en dédit !

Et il tendit sa grande main rude où le prêtre laissa tomber bruyamment la sienne.

Le bruit de la claque courut sous les voûtes, alla mourir là-bas, derrière les tuyaux de l’orgue.

Théodule Sabot ne fut pas tranquille pendant toute la journée du lendemain. Il éprouvait quelque chose d’analogue à l’appréhension qu’on a quand on doit se faire arracher une dent. À tout moment cette pensée lui revenait : « Il faudra me confesser ce soir. » Et son âme troublée, une âme d’athée mal convaincu, s’affolait devant la peur confuse et puissante du mystère divin.

Il se dirigea vers le presbytère dès qu’il eut fini son travail. Le curé l’attendait dans le jardin en lisant son bréviaire le long d’une petite allée. Il semblait radieux et l’aborda avec un gros rire :

— Eh bien ! nous y voilà. Entrez, entrez, monsieur Sabot, on ne vous mangera pas.

Et Sabot passa le premier. Il balbutia :

— Si ça ne vous faisait rien je s’rais d’avis d’terminer incontinent not’p’tite affaire.

Le curé répondit :

— À votre service. J’ai là mon surplis. Une minute et je vous écoute.

Le menuisier, ému à ne plus avoir deux idées, le regardait se couvrir du blanc vêtement à plis pressés. Le prêtre lui fit un signe :

— Mettez-vous à genoux sur ce coussin.

Sabot restait debout, honteux d’avoir à s’agenouiller. Il bredouilla :

— C’est-il bien utile ?

Mais l’abbé était devenu majestueux :

— On ne peut approcher qu’à genoux du tribunal de la pénitence.

Et Sabot s’agenouilla.

Le prêtre dit :

— Récitez le Confiteor.

Sabot demanda :

— Quoi ça ?

— Le Confiteor. Si vous ne le savez plus, répétez une à une les paroles que je vais prononcer.

Et le curé articula la prière sacrée, d’une voix lente, en scandant les mots que le menuisier répétait ; puis il dit :

— Maintenant confessez-vous.

Mais Sabot ne disait plus rien, ne sachant par où commencer.

Alors l’abbé Maritime vint à son aide.

— Mon enfant, je vais vous interroger puisque vous paraissez peu au courant. Nous allons prendre, un à un, les commandements de Dieu. Écoutez-moi et ne vous troublez pas. Parlez bien franchement et ne craignez jamais d’en dire trop.

Un seul Dieu tu adoreras
Et aimeras parfaitement.

— Avez-vous aimé quelqu’un ou quelque chose autant que Dieu ? L’avez-vous aimé de toute votre âme, de tout votre cœur, de toute l’énergie de votre amour ?

Sabot suait de l’effort de sa pensée. Il répondit :

— Non. Oh non, m’sieu l’curé. J’aime l’bon Dieu autant que j’peux. Ça — oui — j’l'aime bien. Dire que j’aime point m’s'éfants, non : j’peux pas. Dire que s’il fallait choisir entre eux et l’bon Dieu, pour ça je n’dis pas. Dire que s’il fallait perdre cent francs pour l’amour du bon Dieu, pour ça je n’dis pas. Mais j’l'aime bien, pour sûr, j’l'aime bien tout de même.

Le prêtre, grave, prononça :

— Il faut l’aimer plus que tout.

Et Sabot, plein de bonne volonté, déclara :

— J’frai mon possible, m’sieu le curé.

L’abbé Maritime reprit :

Dieu en vain ne jureras
Ni autre chose pareillement.

— Avez-vous quelquefois prononcé quelque juron ?

— Non. Oh ! ça non ! — Je ne jure jamais, jamais. Quéquefois, dans un moment de colère, je dis bien sacré nom de Dieu ! Pour ça, je ne jure point.

Le prêtre s’écria :

— C’est jurer, cela !

Et gravement :

— Ne le faites plus. Je continue.

Les dimanches tu garderas
En servant Dieu dévotement.

— Que faites-vous le dimanche ?

Cette fois, Sabot se grattait l’oreille :

— Mais, je sers l’bon Dieu de mon mieux, m’sieu le curé. Je l’sers… chez moi. Je travaille le dimanche…

Le curé, magnanime, l’interrompit :

— Je sais, vous serez plus convenable à l’avenir. Je passe les trois commandements suivants, sûr que vous n’avez point failli contre les deux premiers. Nous verrons le sixième avec le neuvième. Je reprends :

Le bien d’autrui tu ne prendras
Ni retiendras à ton escient.

— Avez-vous détourné, par quelque moyen, le bien d’autrui ?

Mais Théodule Sabot s’indigna :

— Ah ! mais non. Ah ! mais non. Je sieus un honnête homme, m’sieu le curé. Ça, je le jure, pour sûr. Dire que j’ai point, quéquefois, compté quéque heure de plus de travail aux pratiques qu’ont des moyens, pour ça, je ne dis pas. Dire que j’mets point quéqu’centimes de plus sur les notes, seulement quéqu’centimes, pour ça je ne dis pas. Mais pour volé, non ; ah ! mais ça, non.

Le curé reprit sévèrement :

— Détourner un seul centime constitue un vol. Ne le faites plus.

Faux témoignage ne diras
Ni mentiras aucunement.

— Avez-vous menti ?

— Non, pour ça non. Je ne sieus point menteux. C’est ma qualité. Dire que j’ai point conté quéque blague, pour ça, je ne dis pas. Dire que j’ai point fait accroire ce qui n’était point, quand c’était d’mon intérêt, pour ça, je ne dis pas. Mais pour menteux, je ne sieus point menteux.

Le prêtre dit simplement :

— Observez-vous davantage.

Puis il prononça :

L’œuvre de chair ne désireras
Qu’en mariage seulement.

— Avez-vous désiré ou possédé quelque autre femme que la vôtre ?

Sabot s’écria avec sincérité :

— Pour ça non ; oh ! pour ça non, m’sieu le curé. Ma pauvre femme, la tromper ! Non ! Non ! Pas seulement du bout du doigt ; pas plus-t-en pensée qu’en action. Bien vrai.

Il se tut quelques secondes, puis, plus bas, comme si un doute lui fût venu :

— Quand j’vas t’à la ville, dire que je n’vas jamais dans une maison, vous savez bien dans une maison de tolérance, histoire de rire et d’badiner un brin et d’changer d’peau pour voir, pour ça je n’dis pas… Mais j’paye, monsieur le curé, j’paye toujours, du moment qu’on paye, ni vu ni connu je t’embrouille.

Le curé n’insista pas et donna l’absolution.

Théodule Sabot exécute les travaux du chœur et communie tous les mois.


La Confession de Théodule Sabot a paru dans le Gil-Blas du mardi 9 octobre 1883, sous la signature : Maufrigneuse.